Théophile de Viau

Les amours tragiques de Pyrame et Thisbé

Viau, Théophile de. <<Les amours tragiques de Pyrame et Thisbé>> . Édité par Evelio Miñano Martínez. Valencia: ARTELOPE Universitat de València, 2018. EMOTHE collection.

Joan Oleza Simó (Investigador principal) Durá Celma, Rosa (Editor)

Français · Verso · 1234 versos

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<<Les amours tragiques de Pyrame et Thisbé>> <<Tragédie>>

Les acteurs

Thisbé
Pyrame
Bersiane
Narbal
Lidias
Le Roi
Syllar
Disarque
Deuxis
La Mère de Thisbé et sa Confidente
Le Messager
(Thisbé, Bersiane, Narbal, Lidias, le Roi, Syllar)

Scène 1

(Thisbé, Bersiane)
Thisbé
Du bruit et des fâcheux aujourd’hui séparée, 1
Ma seule fantaisie avec moi retirée, 2
Je puis ouvrir mon âme à la clarté des cieux, 3
Avec la liberté de la voix et des yeux : 4
Il m’est ici permis de te nommer, Pyrame, 5
Il m’est ici permis de t’appeler mon âme. 6
Mon âme, qu’ai-je dit ? C’est fort mal discourir, 7
Car l’âme nous fait vivre et tu me fais mourir. 8
Il est vrai que la mort que ton amour me livre 9
Est aussi seulement ce que j’appelle vivre : 10
Nos esprits esprits D’après Michèle Rosellini (2012a: 39), l’auteur fait référence à l’esprit vital de la médecine galénique. , sans l’amour assoupis et pesants, 11
Comme dans un sommeil passent nos jeunes ans ; 12
Auparavant qu’aimer on ne sait point l’usage 13
Du mouvement des sens ni des traits du visage ; 14
Sans cette passion, les plus lourds animaux 15
Connaîtraient mieux que nous et les biens et les maux, 16
Notre destin serait comme celui des arbres, 17
Et les beautés en nous seraient comme des marbres 18
En qui l’Ouvrier gravant l’image des humains 19
Ne saurait faire agir ni les yeux yeux Alleaume (Viau, 1855 : 96) a remplacé dans son édition yeux par pieds : ni les pieds ni les mains . , ni les mains. 20
Un bel œil dont l’éclat ne luit qu’à l’aventure, 21
C’est comme le soleil que cachait la nature 22
Auparavant qu’il fût entré dans ses maisons 23
Et qu’il pût discerner la beauté des saisons. 24
Moi, je crois seulement depuis l’heure première 25
Que l’amour me toucha, d’avoir vu la lumière 26
Et que mon cœur ne vint à respirer le jour 27
Que dès l’heure qu’il vint à soupirer d’amour d’amour 1623Q, 1626BQ: l’amour; 1626JM,1632S: d’amour. ; 28
Et combien que le ciel face couler ma vie 29
Dans cette passion avec un peu d’envie, 30
Que mille empêchements combattent mes désirs 31
Et qu’un triste succès menace nos plaisirs, 32
Que les discords mutins d’une haine ancienne 33
Divisent la maison de Pyrame et la mienne, Divisent la maison de Pyrame et la mienne, Ce vers manque dans 1626BQ. 34
Qu’hommes Qu’hommes 1623Q, 1626BQ, 1632S: hommes; 1626JM: homme. , ciel, temps et lieux nuisent à mon dessein, 35
Je ne saurais pourtant me l’arracher du sein ; 36
Et quand je le pourrais, je serais bien marrie 37
Que d’un si cher tourment mon âme fût guérie. 38
Une telle santé me donnerait la mort, 39
Le penser seulement m’en fâche et me fait tort. 40
Bersiane
Comment vous être ainsi de nous tous éloignée ! 41
Osez-vous bien aller sans être accompagnée ? 42
Tout le monde au logis est en peine de vous 43
Et surtout votre mère en est en grand courroux. 44
Thisbé
Pourquoi cela ? Ma vie est-elle si suspecte ? 45
Bersiane
Non ! mais toujours les vieux veulent qu’on les respecte. 46
Vous deviez pour le moins un de nous avertir, 47
Faire quelque semblant que vous alliez sortir. 48
Thisbé
Sais-tu pas bien que j’aime à rêver, à me taire, 49
Et que mon naturel est un peu solitaire, 50
Que je cherche souvent à m’ôter hors du bruit ? 51
Alors, pour dire vrai, je hais bien qui me suit ; 52
Quelquefois mon chagrin trouverait importune 53
La conversation de la bonne fortune, 54
La visite d’un dieu me désobligerait, 55
Un rayon de soleil parfois me fâcherait. 56
Bersiane
La chute d’une feuille, un zéphyr, un atome ? La chute d’une feuille, un zéphyr, un atome ? Alleaume (Viau, 1855 : 97), tout en reconnaissant que les différentes éditions attribuent ce vers à Bersiane, considère qu’il a plus de sens si Thisbé le prononce. 57
Thisbé
Je te laisse à juger que ferait un fantôme 58
Et de quelle façon je me verrais punir 59
Qu’un esprit des Enfers me vînt entretenir. 60
Bersiane
À ce compte, je suis déjà parmi ce nombre. 61
Thisbé
Jamais rien rien 1623Q, 1626JM, 1632S: rien de vivant ; 1626BQ: homme vivant. de vivant ne sembla mieux une ombre. 62
Bersiane
D’où viennent ces dédains ? 63
Thisbé
Vieux spectre d’ossements,
Vraiment je cherche bien tes divertissements ! 64
Bersiane
Je connais bien que c’est de moi qu’elle murmure. 65
Je suis donc cet objet d’infernale figure. 66
Thisbé
Je ne dis pas cela, mais tu peux bien penser… 67
Bersiane
Que de mon entretien on se pouvait passer. 68
Thisbé
Justement. 69
Bersiane
Je connais, ou je suis peu sensée...
Thisbé
Qu’autre chose que toi me tient dans la pensée. 70
Bersiane
Ce n’est pas sans sujet, Thisbé, que nos soupçons 71
Vous ont fait tous les jours ouïr tant de leçons ; 72
Votre mère a raison d’avoir l’œil et l’oreille 73
Dessus vos actions. 74
Thisbé
N’importe qu’elle y veille.
Je n’ai rien fait jamais à craindre des témoins, 75
Mon innocente humeur se moque de vos soins ; 76
J’en suis émue autant que du bruit d’une feuille, 77
Car je vis sans reproche. 78
Bersiane
Hé ! le bon Dieu le vueille !
Thisbé
Adieu, cherche quelqu’un à qui te faire ouïr. 79
Bersiane
On a beau tel secret dans les os enfouir, 80
L’amour, l’ambition, l’orgueil et la colère 81
Sont toujours sur nos fronts d’une apparence claire. 82
J’espère en peu de jours que nous viendrons à bout 83
De cette confidence et que nous saurons tout. 84

Scène II

(Narbal, Lidias)
Narbal
Malgré moi persister en ce funeste amour ! 85
Après les droits du Ciel, l’ingrat me doit le jour. 86
Toi qui si lâchement flattes sa fantaisie, 87
Tu veux que ma raison cède à ta ta Alleaume (Viau, 1855 : 99) a remplacé ta par sa : sa frénésie . frénésie, 88
Et me remémorant ce qu’autrefois je fis, 89
Tu veux me conseiller la perte de mon fils. 90
Il est vrai qu’autrefois j’ai senti cette flamme, 91
Lorsqu’un sang plus subtil faisait agir mon âme. 92
Esclave que je suis des naturelles lois, 93
Comme un autre en mon temps, de ce feu je brûlois brûlois Brûlais . Forme ancienne conservée pour maintenir la rime. . 94
Mais toujours mes desseins étaient avec licence 95
Et mes justes désirs pleins d’heur et d’innocence. 96
Lidias
Vous en avez depuis perdu le souvenir, 97
Mais si les mêmes ans pouvaient vous revenir 98
Et qu’en votre faveur la loi de la nature, 99
Vous effaçant l’horreur que fait la sépulture, 100
À vos membres cassés leur force rapportât 101
Et remît vos esprits en leur premier état, 102
Je crois que vos rigueurs changeraient bien de termes 103
Et que vos sentiments ne seraient plus si fermes ; 104
Ce pauvre fils à qui vous voulez tant de mal 105
Vous verrait transformé de censeur en rival. 106
On ne saurait dompter la passion humaine, 107
Contre Amour la raison est importune et vaine, 108
Toujours l’objet aimable a droit de nous charmer, 109
Lorsqu’on est en état de le pouvoir aimer. 110
L’âme se voit bientôt d’une beauté forcée 111
Par le rapport des yeux avecque la pensée. 112
Narbal
Ton esprit tient encore un peu de la saison 113
Qui ne voit point mûrir les fruits de la raison. 114
Moi qui suis bien guéri de cette humeur volage, 115
Ayant déjà passé tous les degrés de l’âge, 116
Je connais mieux que toi la la sa vie et le devoir 117
Et bientôt mieux que toi je lui ferai savoir. 118
Aimer sans mon congé et s’obstiner encore 119
D’un amour qui le perd et qui me déshonore, 120
D’un ennemi mortel la fille rechercher, 121
Je t’aime mieux le cœur hors du sein arracher. 122
Tu démordras, mutin, je te ferai connaître 123
Le respect que tu dois à ceux qui t’on fait naître 124
Et que tu ne dois point suivre ta ta sa passion 125
Ni faire des desseins sans ma permission. 126
Lidias
Quand on s’engage au sort d’une pareille affaire, 127
Une permission n’est jamais nécessaire, 128
On n’y saurait pourvoir quand c’est un accident : 129
À cela le plus fin est le plus imprudent imprudent impudent . 130
On ne demande point congé d’une aventure. 131
S’il en faut demander, c’est donc à la nature, 132
Qui conduit notre vie, et s’adresser aux dieux, 133
Qui tiennent en leurs mains nos esprits et nos yeux. 134
Narbal
Ne sait-il pas qu’il est obligé de me plaire ? 135
Que cet amour furtif irrite ma colère ? 136
Qu’il va dans ce projet mes jours diminuant 137
Et fait un parricide en le continuant ? 138
Les dieux trouvent-ils bon, puisqu’ils sont équitables, 139
Qu’on fasse des forfaits ? 140
Lidias
S’ils sont inévitables,
Les dieux ne ne 1623Q, 1626JM, 1626BQ: n’en veulent ; 1632S: ne veulent ne veulent n’en veulent . veulent point en retirer nos pas. 141
Même, puisqu’en amour le crime à des appas, 142
Que la rigueur des lois l’entretient et l’augmente, 143
Les amants trouvent grâce auprès de Rhadamante Rhadamante Rhadamante, fils de Zeus et Europe, juge les morts aux Enfers. ; 144
Mais une noire humeur qui meut des assassins, 145
Une nature lâche encline à des larcins, 146
C’est ce qui fait horreur au ciel et à la terre, 147
Et sur quoi justement doit tomber le tonnerre, 148
Où la nécessité d’un amoureux désir, 149
Qui de l’âme et du corps n’aspire qu’au plaisir, 150
Mérite qu’on l’assiste, et vouloir sa ruine 151
Tient un peu d’une humeur envieuse et chagrine. 152
Narbal
Tes discours ne sont point assez persuasifs : 153
Ce mal ne prend qu’aux cœurs mols, délicats, oisifs, 154
Où jamais le bon sens n’a choisi sa demeure, 155
Où jamais la vertu ne trouve une bonne heure. 156
Suffit ! Quand la raison le contraire voudroit, voudroit, voudroit : Nous maintenons la forme ancienne pour respecter la rime. 157
L’empire paternel conservera son droit. 158
Mon pouvoir absolu rompra cette entreprise, 159
Et mon autorité lui fera lâcher prise. 160
Lidias
Vous voulez qu’Ixion, lié dans les Enfers, 161
S’arrache de sa roue et qu’il brise ses fers fers Ixion fut puni par Zeus à rester attaché éternellement à une roue qui tournait sans cesse. , 162
Qu’un homme déjà mort sa guérison reçoive, 163
Que Sisyphe repose repose Sisyphe fut condamné à pousser éternellement jusqu’au sommet d’une pente un rocher, qui retombait chaque fois qu’il arrivait en haut. et que Tantale boive. boive. Tantale fut condamné au supplice d’une soif éternelle. Submergé jusqu’au cou, chaque fois qu’il tentait de boire, le liquide se retirait. 164
Tous nos efforts ne sont que d’un pouvoir humain : 165
Qui tend à l’impossible il se travaille en vain. 166

Scène III

(Le Roi, Syllar)
Le Roi
C’est trop faire de vœux, c’est trop verser de larmes, 167
Il faut avoir recours à de meilleures armes. 168
Cette ingrate farouche, avecque ses mépris, 169
A donné trop longtemps la gêne à mes esprits. 170
La qualité de Roi, l’éclat de ma fortune, 171
Au lieu de l’attirer, la choque et l’importune ; 172
Elle aime mieux, ignoble et honteuse honteuse Saba (1999, II : 316) commente les deux sens que peut avoir honteuse : « qui a de la pudeur » ou « malhonnête », comme l’indique le dictionnaire de Trévoux (Pizzorusso, 1970 : 170). Richelet reprend aussi cette aception : « Ce mot se disant des choses, veut dire qui n’est pas honnête ». En fait, les deux acceptions sont possibles dans le texte : le Roit peut appeler honteuse Thisbé à cause de ce qu’elle éprouve face au rang du monarque, ou bien l’appeler ainsi malhonnête , après ignoble , par dépit. Pizzorusso (1970 : 170) choisit malhonnête : « puisque la préférence incongrue de Thisbé pour un ‘simple citoyen’ pouvait paraître contraire à toute ‘honnêteté’ ». qu’elle est, 173
Un simple citoyen. 174
Syllar
Son semblable lui plaît.
Le Roi
Je le rendrai pourtant, si le soleil m’éclaire, 175
Seulement aujourd’hui peu capable de plaire. 176
Syllar
À quel si bon moyen pouvez-vous recourir 177
Pour le rendre odieux ? 178
Le Roi
Je le ferai mourir.
Toute autre invention est douteuse et grossière. 179
Lorsqu’elle le verra sanglant sur la poussière, 180
Que les yeux en mourant, les regards à l’envers, 181
Hideux, sans mouvement, demeureront ouverts, 182
Il faut que l’amitié soit bien dans la pensée, 183
Si par un tel objet elle n’en est chassée chassée Dans l’élégie « Cloris, lorsque je songe en te voyant si belle » (Viau, 2017 : 174-176), développe avec plus d’ampleur ce même sujet pour montrer comment, à la vue des injures qu’inflige la mort au corps aimé, l’amant ne peut pas persister dans son amour : « Ceux qui jurent d’avoir l’âme encore assez forte / Pour vivre dans les yeux d’une maîtresse morte, / N’ont pas pris le loisir de voir tous les efforts / Que fait la mort hideuse à consumer un corps (…) ». . 184
Je sais bien que Thisbé sans des vives douleurs 185
Ne verra point sa mort, ni sans beaucoup de pleurs, 186
Mais avecque le temps, jusqu’à la moindre trace 187
La plus forte douleur se dissipe et s’efface. 188
Ayant vu que l’objet de son premier amour 189
N’aime plus, ne sent rien, n’a plus de part au jour, 190
Elle encore vivante et encore sensible, 191
À mon affection sera plus accessible. 192
Syllar
L’aimez-vous jusqu’au point de violer la loi ? 193
Le Roi
Tu sais que la justice est au-dessous du Roi ; 194
La raison défaillant, la violence est bonne 195
À qui sait bien user des droits d’une couronne. 196
Syllar
Mais toujours vous savez que l’équité vaut mieux. 197
Le Roi
Les grands rois doivent vivre à l’exemple des dieux. 198
Syllar
Aussi vous ont-ils faits leurs lieutenants en terre. 199
Le Roi
Leur colère à son gré fait tomber le tonnerre 200
Et quoiqu’ils soient portés, ce semble, à nous chérir, 201
Pour montrer leur puissance ils nous font tous mourir ; 202
Et moi je tiens du ciel ma meilleure partie, 203
Mon âme avec les dieux a de la sympathie : 204
J’aime que tout me craigne, et crois que le trépas 205
Toujours est juste à ceux qui ne me plaisent pas. 206
Pyrame est en ce rang, sa mort est légitime, 207
Car déplaire à son Roi, c’est avoir fait un crime. 208
Il n’est pas innocent. Ceux que la loi du sort 209
Rend mal voulus du Prince, ils sont dignes de mort. 210
Mon amour l’a conclu. Ce tyran implacable 211
En donne avecque moi l’arrêt irrévocable. 212
Il sera ma victime, et je jure, devant 213
Qu’aucun ait jeté l’œil sur le soleil levant, 214
Dussé-ja par ma main exécuter ma haine, 215
Son trépas résolu me tirera de peine. 216
Ici me fera voir cet acte officieux 217
Celui de tous les miens qui m’aimera le mieux, 218
Ici dois-je tirer une preuve assurée 219
De la fidélité qu’on m’a cent fois jurée. 220
Syllar
Le temps et la raison pourraient-ils point ôter 221
Ces violents désirs ? 222
Le Roi
Rien que les augmenter.
Le temps et la raison feront du feu la glace, 223
Et m’ôteront plutôt le cœur hors de sa place. 224
Syllar
Puisque c’est un dessein qu’on ne peut divertir, 225
À quel prix que ce soit il en faut donc sortir. 226
Sire, me voici l’âme et la main toute prête 227
À quoi que vos desseins aient destiné ma tête. 228
Le Roi
Comment ! Tu me préviens ! Ha ! véritablement, 229
Je vois bien que tu veux m’obliger doublement. 230
Un plaisir est plus grand qui vient sans qu’on y pense. 231
Qui souffre qu’on demande a pris sa récompense, 232
Même quand le besoin de nos désir pressés, 233
À qui ne fait le sourd, se fait entendre assez. 234
Syllar
Je m’en vais de ce pas vaquer à l’entreprise. 235
Le Roi
Ô qu’en ton amitié le Ciel me favorise ! 236
Syllar
Dans deux heures d’ici nous y mettrons la main. 237
Le Roi
Il est vrai qu’il vaut mieux aujourd’hui que demain. 238
Je ne te parle point encore du salaire. 239
Syllar
Sire, tout mon espoir est l’honneur de vous plaire. 240
Le Roi
Je sais que tout service est digne de loyer. 241
Syllar
Il sait bien comme il faut les hommes employer : 242
Une telle action dessus le gain se fonde. 243
C’est le plus libéral de tous les rois du monde ; 244
Il en est mieux servi. L’argent a des ressorts 245
Qui font aller partout nos esprits et nos corps. Qui font aller partout nos esprits et nos corps. Dans sa surprenante édition expurgée des œuvres de Théophile de 1633, pour adapter le poète libertin aux valeurs établies, Esprit Aubert ajoute ici deux vers : « Les dons faits largement ont une grand’puissance, / Tout se fait par l’espoir de quelque récompense » (Lachèvre, 1911 : 40). La sentence n’ajoute rien aux propos de Syllar. Peut-être Esprit Aubert a-t-il épouvé le désir d’ajouter ces vers pour maintenir l’alternance des rimes masculine et féminine entre les actes. 246
(Thisbé, Pyrame, Disarque)

Scène 1

(Pyrame, Disarque)
Pyrame
Je sais bien, cher ami, que ton sage dessein 247
Et de m’ôter la flamme et la mort hors du sein, 248
De ramener à soi ma pauvre âme égarée 249
Qui s’est depuis deux ans d’avec moi séparée ; 250
Mais sache que mon âme abhorre ta raison, 251
Que je prends tes conseils pour une trahison, 252
Et d’abord que tu viens à me parler d’éteindre 253
Ce feu dont nuit et jour je ne fais que me plaindre, 254
Malgré le sentiment que j’ai de mon erreur 255
Et de ton amitié, ta voix me fait horreur. 256
Je te hais si tu es ennemi de mon aise : 257
Il faut que ton esprit à mon humeur se plaise, 258
Que tu perdes le soin de censurer mes pleurs, 259
Que ton affection consente à mes malheurs, 260
Et que ton jugement mette son industrie 261
À conserver mon mal. 262
Disarque
Mon Dieu, quelle furie !
Pyrame
Autrement je te tiens barbare et sans pitié. 263
Disarque
Que vous connaissez mal les fruits de l’amitié ! 264
Pyrame
Je veux que mon ami, sans feinte et sans réserve, 265
Dedans ma passion me complaise et me serve. 266
Disarque
Et quoi si votre ami vous avait vu courir 267
Dans un danger mortel ? 268
Pyrame
Qu’il me lassât mourir :
Le plus sanglant dépit que la Fortune livre 269
À des désespérés, c’est les forcer de vivre. 270
Disarque
Il est vrai qu’un désir, une fois emporté 271
Vers un funeste amour, a plus de fermeté. 272
On rétracte plutôt le dessein légitime 273
D’une bonne action que le projet d’un crime. 274
Le mal a plus d’appas, et ce qui plus nous nuit, 275
Avecque plus d’adresse et de vigueur nous suit. 276
Vous courez obstiné, ce semble, à votre perte, 277
Quelque difficulté qui vous y soit offerte ; 278
Vos parents, obligés d’un naturel devoir, 279
Vous opposent ici leur absolu pouvoir. 280
Pyrame
C’est par où mon désir davantage se pique : 281
J’aime bien à forcer une loi tyrannique. 282
Amour n’a point de maître, et vos empêchements 283
Ne me sont désormais que des allèchements. 284
C’est une occasion de me montrer fidèle, 285
C’est prouver à Thisbé que j’ose tout pour elle. 286
N’as-tu point quelquefois pris garde à sa beauté ? 287
Toi qui par-dessus tout aimes la nouveauté, 288
Toi qui depuis les bords d’où le soleil se lève 289
Jusqu’aux flots reculés où la clarté s’achève, 290
Des objets les plus beaux as fait juges tes yeux, 291
En as-tu reconnu qui puissent plaire mieux ? 292
Disarque
Il est certain qu’elle a quelque chose de rare. 293
Pyrame
Dis qu’elle a quelque chose à tenter un barbare. 294
Celui que ses regards ne peuvent pas toucher, 295
Il a des duretés de souche et de rocher. 296
Disarque
Voilà bien des discours de la mélancolie. 297
Pyrame
Je crois que ta raison vaut moins moins mieux que ma folie 298
Et que tu viens à tort me plaindre et m’accuser 299
D’une erreur où les dieux se voudraient abuser. 300
Ne m’en parle jamais : ta résistance est vaine, 301
Et si tu n’as juré de t’acquérir ma haine, 302
Si tu n’as résolu de rompre avecque moi, 303
Dedans ma passion ne me fais plus la loi. 304
Tu voudrais que j’aimasse à la façon commune 305
Et qu’un lâche dessein de faire ma fortune 306
M’amenât dans le but de tes intentions. 307
Disarque
Je voudrais gouverner un peu vos vos nos passions 308
Et vous sauver l’esprit du danger et du blâme. 309
Pyrame
Est-ce à toi, je te prie, à gouverner mon âme ? 310
Ce cœur fut-il par toi là-dedans enfermé ? 311
Laisse faire à Nature : elle me l’a formé, 312
C’est d’elle dont Thisbé se vit aussi formée 313
Pour enflammer ce cœur et pour en être aimée, 314
N’ayant tous deux qu’un but de peine et de plaisir, 315
Semblables de l’humeur de l’humeur à l’humeur , de l’âge et du désir; 316
Et si j’osais flatter encore mon visage, 317
On nous pourrait tous deux connaître en une image. 318
C’est le premier appât dont mon cœur soupira, 319
C’est le premier espoir dont Amour m’attira, 320
Cher espoir dont mon âme heureusement se flatte, 321
Car son œil favorable à mes regards éclate, 322
Me comble de faveur ; bref je suis assuré 323
D’un amour mutuel : elle me l’a juré. 324
Mes lèvres dans ses mains en ont cueilli le gage, 325
Et pour le confirmer d’un plus pressant langage, 326
Ses pensers me l’ont dit, ses yeux en sont témoins, 327
Car dans tous nos discours la voix parle le moins. 328
Nous disons d’un trait d’œil à nos âmes blessées 329
Bien plus qu’un livre entier n’exprime de pensées pensées L’idée que les amants se parlent par leur silence apparaît déjà dans les histoires des amants de Marino (1993 [1620] : 421, vv.490-510) et de Montemayor (1602 [1561] : 214). Les deux auteurs font référence au moment précis où, pour la première fois, Pyrame voit Thisbé. , 330
Et des soupirs de feu, d’elle à moi repassant, 331
Mieux que nul confident s’expliquent à nos sens. 332
Nous n’avons pas pas point besoin que d’autres s’introduisent 333
À traiter nos amours : les arbitres arbitres Esprit Aubert, dans son édition expurgée de Théophile de 1633, a remplacé arbitres par barbares (Lachèvre, 1911 : 40). nous nuisent. 334
Le meilleur confident ne sert jamais si bien 335
Que dans notre intérêt il ne mêle le sien. 336
Selon sa fantaisie il avance ou recule 337
L’aveugle mouvement d’un pauvre esprit qui brûle ; 338
Pour moi, je ne saurais souffrir un gouverneur, 339
J’aime mieux réussir avec moins de bonheur. 340
Les soins de la prudence ont trop d’inquiétude ; 341
Mon âme n’a d’objet sinon ma servitude, 342
Où je trouve mon bien mieux qu’en ma liberté, 343
Et que j’aime sans doute autant que la clarté. 344
Disarque
Puisque c’est une peste à vos os attachée, 345
Une flèche mortelle en votre cœur fichée, 346
C’est en vain que l’on prend le soin de vous guérir. 347
Pyrame
Guérir on ne le peut sans me faire mourir. 348
Disarque
Au moins prenez bien garde en cette amour furtive 349
Qu’un funeste succès à vos desseins n’arrive : 350
Vous êtes épiés et de loin et de près 351
Par des yeux vigilants qu’on y commet exprès. 352
Pyrame
Toute leur diligence est assez inutile : 353
L’âme des amoureux n’est pas si peu subtile. 354
Nous savons bien choisir et le temps et le lieu 355
Où même ne saurait nous découvrir un dieu. 356
Ne t’en mets point en peine et seulement endure, 357
Si tu me veux aimer, que ma fureur me dure. 358
Adieu, laisse-moi seul m’entretenir ici. 359
Voilà la nuit qui vient, le ciel est obscurci, 360
Ma maîtresse m’attend. Afin de me complaire, 361
L’autre soleil s’en va quand celui-ci m’éclaire. 362
Privés de tous moyens de nous parler ailleurs 363
Et ne pouvant venir à des accès meilleurs, 364
Une petite fente en cette pierre ouverte, 365
Par nous deux seulement encore découverte, 366
Nous fait secrètement aller et revenir 367
Les propos dont Amour nous laisse entretenir, 368
Car c’est le lieu par où nos passions discrètes 369
Donnent un peu de jour à nos flammes secrètes. 370
Ici, cruels parents, malgré vos dures lois, 371
Nous faisons un passage à nos timides voix ; 372
Ici nos cœurs ouverts malgré vos tyrannies, 373
Se font entrebaiser nos nos vos volontés unies. 374
Conseillers inhumains, pères sans amitié, 375
Voyez comme ce marbre est fendu de pitié 376
Et qu’à notre douleur le sein de ses murailles murailles entrailles 377
Pour receler nos feux s’entrouvre les entrailles entrailles Cette même idée, avec un développement différent, apparaît dans Piramo e Tisbe , idylle VIII de La sampogna de Marino (1993 [1620] : 418, vv. 445-452), enoncée par le narrateur dans ce cas, comme l’ont déjà signalé Schirmacher y Cabeen (Saba, 1999a, II : 319). La même idée apparaît aussi dans Píramo y Tisbe de Jorge de Montemayor (1602 [1561] : 213). Gongora suggère une idée similaire, sans parler proprement de pitié : le mur, qui sépara les amants depuis l’enfance et entendit les bruits d’un côté et de l’autre, « tan bien la audiencia le supo / que años después se hizo / rajas en servicio suyo » (Góngora, 2011 [1618] : 57, vv. 37-40) ; Thisbé elle-même considère après que la lézarde est un effet de l’amour : « Efecto improviso es, / no de los años diuturno / sino de un niño en lo flaco / y de un dios en lo oportuno. / Pared que nació conmigo / del amor solo el estudio/ no la fuerza de la edad / desatar sus piedras pudo » (Góngora, 2001 [1618]: 59, vv. 193-200). H.C. Lancaster (1966 [1929], I: 173) considère que Marino et Théophile ont pu avoir la même idée indépendamment, et pense que Théophile ne doit rien à Gongora dans ce passage. , 378
Que l’air se prostitue à nos contentements. 379
L’air, le plus rigoureux de tous les éléments, 380
Le père des frimas, la source des orages, 381
A plus d’humanité que vos brutaux courages courages Cette accusation accablante et explicite de Pyrame à l’encontre des parents n’apparaît pas, en général, dans les réécritures françaises du mythe, plus enclines à chercher leur apitoiement. L’antécédent le plus direct sont les accusations de Thisbé à son père dans l’idylle VIII de La sampogna de Marino (1993 [1620] : 456 vv. 1429-1442), lequel à son tour suit de très près celles de Píramo y Tisbe de Montemayor (1602 [1562] : 227). Curieusement, face à ce qui arrive dans ces deux œuvres, Thisbé n’accusera pas ici ses parents avant de mourir à la fin de la tragédie. . 382
Mais j’entends quelque bruit : c’est elle sans faillir. 383
Je sens tous mes esprits d’aise me défaillir. 384
Elle ne ment jamais et ferait conscience 385
De charger son amant de trop de patience. 386
Je vois comme elle approche et marche à pas comptés, 387
Soupçonneuse, élançant ses yeux de tous côtés. 388

Scène II

(Thisbé, Pyrame)
Thisbé
Es-tu là, mon souci? 389
Pyrame
Qui vous a retenue ?
Aujourd’hui pour le moins vous êtes prévenue, 390
Vous arrivez plus tard que je ne fis hier. 391
Thisbé
Il est vrai que j’ai tort, je ne le puis nier, 392
Mais quand je t’aurai dit ce qui m’a dû contraindre, 393
Je crois que tu seras obligé de me plaindre. 394
Je te ferai pitié, car je ne pense pas 395
Que le mal qu’on m’a fait soit moins que le trépas. 396
Pyrame
Comment ! Vous a-t-on fait quelque injure, mon âme ? 397
Quelqu’un en son absence a-t-il blessé Pyrame ? 398
Un dieu ne le pourrait avec impunité. 399
Thisbé
Cette offense n’était que l’importunité 400
D’une vieille hideuse et sotte créature, 401
Qui m’a tout aujourd’hui mis l’âme à la torture, 402
Qui m’a fait tant de lois, m’a tant donné d’avis 403
Et tant réitéré d’inutiles devis, 404
Qu’on tarirait plutôt l’humidité de l’onde 405
Que cette humeur chagrine en caquets si féconde. 406
Pyrame
Dites-moi, je vous prie, encore en quoi tendait 407
Le Le Les discours où plus fort la vieille s’étendait ? 408
Thisbé
De rendre une parfaite et pleine obéissance 409
À ceux à qui je dois le bien de ma naissance, 410
De ne me dispenser de prendre aucun plaisir 411
Que leur commandement ne me le vînt choisir, 412
Surtout de bien défendre et l’esprit et l’oreille 413
Des pointes dont Amour un jeune sang réveille, 414
Que les jeunes esprits n’ont rien de dangereux 415
Au prix que d’écouter un conseil amoureux, 416
Que même au au plus heureux cet appât est funeste, 417
Que c’est un précipice, un poison, une peste. 418
Pyrame
Elle vous a donc fait l’amour bien odieux. 419
Thisbé
Elle me l’a dépeint comme il est dans ses yeux. 420
Pyrame
Étranges changements où tombe la nature ! 421
Un pauvre corps usé qui n’est que pourriture, 422
Une vieille à qui l’âge a séché les humeurs, 423
À qui les sens gâtés ont perverti les mœurs, 424
Un sang gros et pesant, toujours froid comme glace, 425
Si ce n’est qu’une fièvre échauffe un peu sa masse, 426
Un tronc de nerfs et d’os d’artifice mouvant 427
Qu’on ne saurait nommer qu’un fantôme vivant, 428
Persécute toujours d’une jalouse envie 429
Les passe-temps heureux de notre jeune vie. 430
Ces vieillards dont l’esprit et le corps abattu 431
Erigent l’impuissance l’impuissance leur puissance en titre de vertu, 432
Eux-mêmes qui le cours de la nature suivent, 433
Qui selon l’appétit de leur vieillesse vivent, 434
Prétendent contre nous forcer l’ordre du temps 435
Et que nous soyons soyons serons vieux en l’âge de vingt ans, 436
Nos mœurs par leur exemple imprudemment censurent, 437
Alléguant ce qu’ils sont et non pas ce qu’ils furent. 438
Au moins, ma chère vie, en ce sot entretien 439
Je crois que cet esprit n’a rien pu sur le tien le tien Théophile développe aussi ces idées sur la vieillesse , avec des arguments très similaires, dans sa « Satire première » (Viau, 2017 : 150-151). . 440
Thisbé
Ces discours m’ont passé plus loin qu’une nuée. 441
Pyrame
Ta bonne volonté n’est pas diminuée ? 442
Thisbé
Elle a crû davantage : on n’a fait que jeter 443
Du souffre dans la flamme afin de l’irriter. 444
Je suis d’un naturel à qui la résistance 445
Renforce le désir, l’espoir et la constance ; 446
Je crois qu’on me verrait mourir autant de fois 447
Qu’on me force d’ouïr ces importunes voix, 448
Sinon que mon amour de plus en plus persiste 449
Et brûle davantage alors qu’on lui résiste, 450
Et je n’ai rien de cher comme une occasion 451
De tout ce qui saurait nourrir ma passion, 452
Puisqu’au divin objet dont je suis amoureuse 453
Le sort veut que je sois parfaitement heureuse, 454
Que tu mérites bien l’inviolable foi, 455
Que jusques au tombeau je garderai pour toi. 456
Pyrame
Et moi, si le tombeau laissait encore aux âmes 457
Quelque petit rayon de leurs défuntes flammes, 458
Je n’aurais autre feu que toi dans les Enfers, 459
Et dedans leurs prisons je n’aurais que tes fers. 460
Mais parmi nos discours nous ne prenons par garde 461
Que ce doux entretien dont Amour nous retarde, 462
S’il n’est bien ménagé nous manquera bientôt. 463
Thisbé
Hélas ! Ne pourrons-nous jamais dire qu’un mot ? 464
Les oiseaux dans les bois ont toute la journée 465
À chanter la fureur qu’Amour leur a donnée, 466
Les eaux et les zéphyrs, quand ils se font l’amour, 467
Leur rire et leurs soupirs font durer nuit et jour. jour. Comme H. C. Lancaster l’avait déjà observé (1966 [1929], I : 173), ces vers pourraient être un souvenir du Meurier de Baïf (1883 [1572], II : 169). Tisbé, dans cette œuvre, compare le malheur de amants à la liberté avec laquelle s’unissent les oiseaux et les plantes. Van Emden (1973a : 878), signale aussi cette ressemblance et la considère un exemple des concordances qui apparaissent exclusivement entre les textes de Baïf et de Viau. 468
Pyrame
Il se faut retirer de crainte qu’il n’arrive 469
Que de ce peu de bien encore on ne nous prive. 470
Thisbé
Dans une heure au plus tard je reviens donc ici. 471
Pyrame
Et moi je serai mort si je n’y n’y ne viens aussi. 472
(Deuxis, Syllar, Pyrame, le Roi)

Scène 1

(Deuxis, Syllar, Pyrame)
Deuxis
Syllar, je suis troublé d’un funeste présage, 473
Un glaçon de frayeur m’étreint tout le courage ; 474
Pensant à tel dessein, je me remets aux yeux 475
Les justes jugements des hommes et des dieux. 476
Syllar
Quoi ! tu manques de cœur ? 477
Deuxis
Je sens de la contrainte
En ce que j’entreprends, et non pas de la crainte. 478
Syllar
Je connais ton courage, et c’est la cause aussi 479
Qui fait que je t’emploie en cette affaire ici. 480
Deuxis
Il est beau de tenter une mort légitime 481
Pour quelque grand exploit et qui se fait sans crime. 482
On appelle courage un esprit généreux 483
Qui n’est point inhumain comme il n’est point peureux, 484
Qui meurt sur une brèche et dont les funérailles 485
Se font chez l’ennemi sous un bris bris bruit de murailles. 486
Le trépas est louable ou ignominieux 487
Selon que le sujet est lâche ou glorieux ; 488
Mais pense à quelle fin nous avons pris l’épée, 489
À quel exploit sera notre main occupée. 490
Quoi ! sans être offensés nous nous voulons venger ! 491
Quand on n’a point de haine on n’en saurait forger. 492
Syllar
Notre commission donne toute licence. 493
Deuxis
On ne peut sans remords s’en s’en se prendre à l’innocence. 494
Il ne nous a rien fait ; nous le voulons tuer. 495
Syllar
La volonté du Roi se doit effectuer. 496
Deuxis
Si quelque excès léger contentait sa colère, 497
Je crois que justement on lui pourrait complaire, 498
Mais en un fait semblable, en une trahison, 499
Chacun le peut dédire avec trop de raison. 500
Syllar
En dédisant son Roy, quelque juste apparence 501
Que puisse prendre un peuple, il commet une offense. 502
Comme les dieux au ciel, sur la terre les rois 503
Établissent aussi des souveraines lois ; 504
Ils partagent égaux ce que le monde enserre : 505
Les dieux son rois du ciel, les rois dieux de la terre, 506
Jupiter d’un clin d’œil fait les astres mouvoir, 507
Et nos princes sur nous ont le même pouvoir ; 508
À la grandeur des dieux leur grandeur se figure, 509
Comme au vouloir des dieux leur vouloir se mesure. 510
Deuxis
Il leur faut obéir si leur commandement 511
Imite ceux des dieux qui font tout justement. 512
Syllar
Enquérir leur secret tient trop du téméraire, 513
C’est aux rois à le dire, et à nous à le faire ; 514
S’il a mal commandé, l’homicide commis 515
Tombera sur sa tête, et nous seras remis : 516
Le devoir ignorant rend une âme innocente. 517
Deuxis
Mais connaissant le mal, il faut qu’elle y consente. 518
Un devoir ignorant ! Eh quoi, ne vois-tu pas 519
Qu’on brasse à l’innocent un perfide trépas, 520
Que l’enfer un pareil n’en saurait faire naître ? 521
Syllar
Sache qu’un serviteur doit obéir au maître. Sache qu’un serviteur doit obéir au maître. Ce vers manque dans 1623Q, 1626BQ et 1626JM. Il n’apparaît que dans 1632S, où il rétablit le modèle rytmique. Esprit Aubert (Lachèvre, 1911 : 40) a ajouté le vers : « Pensons-y mûrement avant de le commettre ». 522
Considérant de près et l’honneur et le droit, 523
Tout le monde sans doute ici nous reprendroit reprendroit Reprendrait . Nous maintenons la forme ancienne pour maintenir la rime avec droit . , 524
Mais nous sommes forcés, le Prince le fait le fait l’a fait faire, 525
Il lui faut obéir, c’est un point nécessaire. 526
Deuxis
Et pourquoi nécessaire ? Il vaut mieux encourir 527
Sa disgrâce éternelle. 528
Syllar
Il vaut donc mieux donc mieux mieux donc mourir ?
Deuxis
J’aimerais mieux la mort qu’une honteuse vie 529
De remords criminels incessamment suivie. 530
Quand le chien des Enfers Enfers Le chien monstrueux Cerbère, qui garde l’entrée aux Enfers. avecque ses abois 531
Vient troubler les vivants, ils sont morts mille fois, 532
Mais mourant pour l’honneur, on court par les brisées 533
D’un bienheureux repos dans les Champs Élysées : Élysées : Paradis de la mythologie grecque, réservé aux personnes héroïques et vertueuses. 534
Les esprits dépêtrés de de des vicieux discords 535
Qu’ils ont avec nos sens, joyeux quittent nos corps. 536
Syllar
Quelque si doux accueil que Mercure prépare prépare Hermès, identifié avec le Mercure romain, accompagnait les âmes des défunts aux Enfers. , 537
Crois qu’un homme se trouble alors qu’il se sépare, 538
Que les corps trépassés, d’une pierre couverts, 539
Changent les os en poudre, et la charogne en vers, 540
Que les esprits errants par les rives funèbres 541
D’un Cocyte Cocyte Fleuve des Enfers. inconnu, ne sont plus que ténèbres. 542
Qu’on soit bien dans ce règne où Pluton tient sa sa la cour, 543
C’est un conte : il n’est rien de si beau que le jour, 544
Le moindre chien vivant vaut mieux que cent cohortes 545
De tigres, de lions ou de panthères mortes. 546
Bien que pauvre sujet, je préfère mon sort 547
À celui-là d’un prince ou d’un monarque mort. 548
Crois-moi, suis suis sur mon conseil, ne donnons point nos têtes 549
Pour préserver autrui, ne soyons pas si bêtes. 550
Deuxis
Mourrions-nous pour cela ? 551
Syllar
Crois-tu vivre un moment
Après t’être moqué de son commandement ? 552
Deuxis
Mais le Roi craint-il point la justice plus haute ? 553
En nous faisant mourir, il découvre sa faute. 554
Nos têtes ne sauraient venir sur l’échafaud 555
Sans y faire montrer montrer Alleaume (Viau, 1855 : 118) a remplacé montrer par monter . son criminel défaut. 556
Syllar
Pour nous exterminer quand ils en ont envie, 557
Les rois ont cent moyens pour nous ôter la vie. 558
Nos jours sont dans leurs mains, ils les peuvent finir, 559
Ils peuvent le plus juste innocemment punir. 560
Quelque tort que ce soit quand un roi nous accuse, 561
Sa grande autorité ne manque point d’excuse. 562
Contre le Prince, aux droits il ne se faut fier, 563
Le prétexte plus faux le peut justifier, 564
Outre qu’au Souverain la perte de deux hommes 565
Ne se doit reprocher de deux tels que nous sommes. 566
Plusieurs qui ne sont point ainsi religieux, 567
Et qu’un si grand secret rendrait trop glorieux, 568
Ces mouvements du Roi ne craindront pas de suivre. 569
Après cela, crois-tu qu’il nous souffrît de vivre ? 570
Nous ne saurions fuir de son bras irrité 571
L’injure d’un supplice à demi mérité. 572
Deuxis
Il faut donc se bannir, et bien loin d’un empire 573
À tous les gens de bien le moins sûr et le pire. 574
Syllar
Voyageant l’univers de l’un à l’autre bout, 575
Nous ne saurions fuir ; les rois courent partout, 576
Ils ont de longues mains qui par tout ce bas monde, 577
Sans se mouvoir d’un lieu, touchent la terre et l’onde. 578
Deuxis
Tu dis vrai, ta raison me rend ores confus. 579
Syllar
Coupables vers le Roi de ce couard refus, 580
C’est fait de nous aussi ; faisant ce qu’il commande, 581
Sans doute après cela, notre fortune est grande. 582
Ces royales faveurs nos esprits soûleront 583
Et dans nos cabinets des flots d’or couleront. 584
Deuxis
L’or, ce métal sorcier, corrompt tout par ses charmes ; 585
Devant lui prosterné, l’honneur met bas les armes ; 586
Il n’est si fort rempart de justice ou de foi 587
Qu’il ne brise, il ne craint ni piété ni loi. 588
L’or peut tout, même alors que son appât s’adresse 589
À des hommes vaillants que la misère presse, 590
Comme moi, malheureux, que l’horreur de la faim 591
Contraint à désirer ce détestable gain. 592
Monstre de pauvreté, ta dent est plus funeste 593
Que le feu plus cuisant et la plus forte peste. 594
Le meurtrier que la peur bourrelle incessamment 595
Aux prix de tes forçats est puni doucement. 596
Dans les plus grands remords des faits les plus infâmes, 597
Savoir qu’on a du bien console fort les âmes. 598
L’argent purge le crime et nous guérit de tout. 599
Syllar
À la fin tout va bien, je vois qu’il se résout. 600
Deuxis
Le sort en est jeté, mon âme est exposée 601
À ce qu’il te plaira, je vois l’affaire aisée. 602
Syllar
Il ne faut seulement que le guetter ici. 603
Deuxis
Le voilà, ce me semble. 604
Syllar
Il me le semble aussi.
Deuxis
Donnons Donnons 391623Q, 1626BQ, 1626JM : Donnons ; 1626S : Donnons en même temps. Dans le premier cas, l’hémistiche est incomplet. en même temps ! 605
Pyrame
On ne me peut surprendre !
Assassins, vous saurez si je me sais défendre. 606
Bien que seul contre deux, je vous ferai sentir 607
Qu’on ne se prend à moi qu’avec du repentir. 608
Deuxis
Ô dieux dieux Dieu ! je suis blessé. 609
Pyrame
Si ta main n’est meilleure,
Ce lâche et traître sang tu vomiras sur l’heure. Ce lâche et traître sang tu vomiras sur l’heure. Esprit Aubert, pour éviter probablement une évocation qu’il considérait trop crue, a remplacé ce vers par : « Que celle à Deuxis, tu mourras à cette heure » (Lachèvre 1911 : 41). 610
Ton sort, comme le sien, pend au bout de ce fer. 611
Syllar
Fuyons ! je crois que c’est un fantôme d’enfer. Fuyons ! je crois que c’est un fantôme d’enfer. Ce vers attribué à Syllar manque dans 1623Q, 1626BQ et 1626JM. Il n’apparaît que dans 1632S, où il rétablit la rime plate. Esprit Aubert a évité ce manque avec le vers : « Je m’enfuis pour ne voir si promptement l’enfer » (Lachèvre, 1911 : 41). 612
Deuxis
Ô dieux ! que je fais bien ici l’expérience 613
Qu’il ne faut rien tenter contre sa conscience. 614
Pyrame
Conscience, voleur ? Je crois que le remords 615
Ne te presse qu’en tant que tu vas voir les morts, 616
Que tu sens la frayeur d’une peine éternelle 617
Recueillir en mourant ton âme criminelle. 618
Deuxis
Ha ! si vous me laissiez un peu la peu la Alleaume (Viau, 1855 : 120) remplacé la par de : un peu de liberté . liberté 619
De vous parler avant que perdre la clarté. 620
Pyrame
Que me saurais-tu dire ? 621
Deuxis
Une chose sans doute
Qui vous pourrait servir. 622
Pyrame
Il faut que je l’écoute.
Qu’est-ce ? 623
Deuxis
Ce qu’on pourrait à peine deviner :
Le Roi nous a contraints de vous assassiner. 624
Pyrame
Ô ciel ! que m’as-tu dit ! Mais faut-il croire un traître ? 625
Deuxis
Je vous dis ce qui est. 626
Pyrame
Mais ce qui ne peut être.
Dieux ! tout mon sang se trouble. Il est vrai que le Roi 627
Aime, à ce qu’on m’a dit, en même lieu que moi. 628
Hélas ! je suis perdu, mon mal est sans remède. 629
Contre mon Roi, quel dieu puis-je trouver qui m’aide ? 630
Deuxis
Voyez de vous conduire en cela sagement. 631
Maintenant je trépasse avec allègement. 632
Pyrame
L’enfer te soit propice, et sa nuit malheureuse 633
Pour un si bon remords te soit moins rigoureuse. 634
Au reste, il faut fuir, c’est le meilleur conseil, 635
Sans faire plus ici ni repos, ni sommeil. 636
Quand le courroux des rois fait éclater leurs âmes, 637
C’est pis dix mille fois que torrents et que flammes. 638
Il faut s’ôter de là, mais de nécessité. 639
Thisbé, vous m’en avez souvent souvent cent fois sollicité. 640
Vous m’avez dit cent fois que vous seriez heureuse 641
De suivre loin d’ici ma fortune amoureuse, 642
Que vous craignez craignez craigniez son son notre ce Prince, et que de son amour, 643
Quelque malheur au nôtre arriverait un jour. 644
Il y faudra pourvoir, et si l’humeur hardie 645
De ce courage ardent ne s’est pas refroidie, 646
Nous nous affranchirons de ses cruelles lois 647
Et nous n’aurons que nous de parents ni de rois. 648

Scène II

(Le Roi, le Messager, Syllar Le Roi, le Messager, Syllar L’indication des personnages qui interviennent dans cette scène (Pyrame, Deuxis, Syllar, le Roi) est incorrecte dans 1623Q, 1626BQ et 1626JM. Les seuls à apparaître dans cette scène sont le Roi, Syllar et un personnage dont les deux interventions sont érronément attribuées à celui-ci. Dans 1632S il y a une correction partielle de l’erreur, qui fait disparaître Deuxis et introduit un messager, auquel on attribue les deux répliques erronées de Syllar. Malgré cela, dans cette édition Pyrame, qui n’apparaît à aucun moment dans la scène, est maintenu.)
Le Roi Le Roi Aucune des quatre éditions que nous avons suivies n’indique que ces paroles soient prononcées par le Roi.
À cet affront, le sang au visage me monte. 649
Que ma condition souffre aujourd’hui de honte, 650
Sachant que de ma part tu lui voulais parler ! 651
Messager
En vain cent fois le jour vous m’y feriez aller. 652
Le Roi
Que Thisbé n’a point fait semblant de te connaître ? 653
Messager Messager Les deux répliques du messager sont erronément attribuées à Syllar dans 1623Q, 1626BQ et1626JM. Dans 1632S elles sont attribuées à un messager.
Sire, tout aussitôt qu’elle m’a vu paraître, 654
Détournant ses regards, surprise à l’impourvu, 655
Ainsi qu’elle aurait fait d’un serpent qu’elle eût vu, 656
Elle s’est engagée en une compagnie 657
À faire des discours d’une suite infinie 658
Jusqu’à tant qu’elle a pu se dérober de moi. 659
Le Roi
Traiter si rudement la passion d’un roi ! 660
Faut-il que nous ayons, fils des dieux que nous sommes, 661
Le sentiment semblable au vulgaire des hommes ? 662
Ingrate, si faut-il que je te mette un jour 663
Dans le choix d’éprouver ma haine ou mon amour ! 664
Tu sauras sauras saurais que je règne, et que la tyrannie 665
Me peut bien accorder ce que l’amour me nie. 666
Ce beau fils dépêché, si ton cœur ne démord, 667
Tu te pourras bien voir sa compagne à la mort. 668
Mais voici de retour mon fidèle ministre ; 669
Je lis dessus son cœur cœur front quelque rapport sinistre. 670
Il craint de m’aborder. Parle et lève les yeux ! 671
Syllar
L’affaire va très mal. 672
Le Roi
Je n’attendais pas mieux.
Syllar
Mon compagnon est mort, et moi, couvert de plaies, 673
Vous viens faire rapport de ces nouvelles vraies. 674
Nous avions à peu près l’ouvrage exécuté 675
Que le peuple en fureur dessus nous s’est jeté, 676
Et d’armes et de cris une croissante suite 677
À peine m’a donné le loisir de la fuite. 678
Le Roi
C’est trop, je vois qu’Amour se moque de mes vœux, 679
Que le ciel par dessein défend ce que je veux. 680
Je suis au désespoir, mon âme est trop gênée, 681
J’ai gardé dans le sein la mort toute une année. 682
Mes malheurs vont sans fin l’un l’autre se suivant, 683
La saison de l’hiver n’a jamais tant de vents, 684
Jamais tant de frimas, ni de froid, ni de grêle, 685
Qu’il ne fasse en trois mois quelque beau jour pour elle. 686
Jamais vieillard caduc ne s’est si mal porté 687
Qu’il n’ait eu dans l’année quelque quelque une heure de santé. 688
Éole quelquefois tient tous les vents en bride 689
Et fait voir aux nochers le front des eaux sans ride, 690
Et l’astre le plus fier et plus malin des cieux 691
Jamais de mon destin n’a détourné ses yeux. 692
Ce traître me donna le sceptre et le courage 693
Pour me donner les maux avecque plus d’outrage. 694
Mais je me plains en vain, le ciel n’a point de tort : 695
Tout homme de courage est maître de son sort, 696
Il range la fortune à son obéissance, 697
Son devoir ne connaît de loi que sa puissance, 698
Même quand c’est un roi qui n’a d’autre devoir 699
Que de jouir des droits d’un souverain pouvoir. 700
Non, non, mon jugement n’est plus sur la balance. 701
Syllar, tous mes conseils vont à la violence, 702
Retente une autre fois encore mon mon 1626Q : encores mon ; 1626BQ : encores tout le ; 1626JM : encor’ tout le ; 11632 : encore mon. dessein, 703
Va dans son lit lui mettre un poignard dans le sein, 704
Dis que c’est de ma part, fais-toi donner main forte ; 705
Pour forcer la maison, dis que c’est moi, n’importe ; 706
Controuve quelque crime afin de l’accuser : 707
En mon nom tu pourras tout dire et tout oser. 708
Syllar
Que la fureur des rois est une chose étrange ! 709
Ils veulent que le ciel à leur humeur se range, 710
Que tout leur fasse joug. En ce cruel désir 711
S’il se servait d’un autre, il me ferait plaisir. 712
(Pyrame, Thisbé, la Mère de Thisbé, sa Confidente)

Scène I

(Pyrame, Thisbé)
Pyrame
Tu vois en quel danger notre fortune est mise, 713
Que même la clarté ne nous est pas permise. 714
Enfin, ne veux-tu point forcer cette prison ? 715
Ici l’impatience est jointe à la raison. 716
Le tyran qui déjà fait éclater sa rage, 717
Afin de l’assouvir mettra tout en usage, 718
Et possible devant que le flambeau du jour 719
Ne Ne Nous fasse voir demain ses coursiers de retour, 720
Nous saurions ce que peut une fureur unie 721
Avec l’autorité d’une force impunie. 722
Thisbé
Le conseil en est pris sans attendre à demain : 723
Il faut résolument s’affranchir de sa main. 724
Je serai bien heureuse ayant de la fortune 725
Et disgrâce et faveur avecque toi commune. 726
Lorsque je n’aurai plus d’espions à flatter, 727
Que je n’aurai parents ni mère à redouter, 728
Et qu’Amour, ennuyé de se montrer barbare, 729
Ne nous donnera plus de mur qui nous sépare, 730
Que sans empêchements nos yeux pourront passer 731
Partout où sont venus la voix et le penser, 732
Lors, d’un parfait plaisir entre tes tes les bras comblée, 733
Mon âme du tyran ne sera pas troublée ; 734
Lors je n’aurai personne à respecter que toi. 735
Pyrame
Lors tu n’auras personne à commander que moi : 736
Dessus mes volontés, la tienne souveraine 737
Te donnera toujours la qualité de Reine. 738
Thisbé, je jure ici la grâce de tes yeux, 739
Serment qui m’est plus cher que de jurer les dieux, 740
Que ton affection aujourd’hui me transporte. 741
Je ne la croyais pas être du tout si forte, 742
Je doutais que l’on pût aimer si constamment 743
Et que tant d’amitié fût pour moi seulement, 744
Que des objets plus beaux… 745
Thisbé
N’achève point, Pyrame,
Un si mauvais soupçon : tu blesserais mon âme. 746
Autre objet que le tien ? C’est me désobliger, 747
Mon cœur, et quel plaisir prends-tu de m’affliger ? 748
Pyrame
Ne crois point que cela trouble ma fantaisie, 749
Mais laisse à tant d’amour un peu de jalousie 750
Non pas pas plus pour les mortels, car j’ose m’assurer 751
Que tu n’aimes que moi. 752
Thisbé
Tu le peux bien jurer.
Pyrame
Mais je me sens jaloux de tout ce qui te touche touche La jalousie de l’amant pour les cheveux de sa dame, qui la baisent, et pour le myrte et le lierre qui regardent les amants, apparaît déjà dans le poème « La solitude » (Viau, 2017 : 66, 70). Théophile a développé ici ce thème avec profusion. , 753
De l’air qui si souvent entre et sort par ta bouche ; 754
Je crois qu’à ton sujet le soleil fait le jour 755
Avecque des des les flambeaux et d’envie et d’amour ; 756
Les fleurs que sous tes pas tous les chemins produisent, 757
Dans l’honneur qu’elles ont de te plaire me nuisent. 758
Si je pouvais complaire à mon jaloux dessein, 759
J’empêcherais tes yeux de regarder ton sein. 760
Ton ombre suit ton corps de trop près, ce me semble, 761
Car nous deux seulement devons aller ensemble. 762
Bref, un si rare objet m’est si doux et si cher, 763
Que ta main seulement me nuit de te toucher. Que ta main seulement me nuit de te toucher. Lachèvre (1911 : 41) considère exécrables les deux vers qu’Esprit Aubert a mis ici et seulement excusables par leur intention moralisatrice : « L’Amour se voit toujours mesler de jalousie, / S’il est accompagné, c’est une grand’manie ». 764
Thisbé
Hors de l’empêchement qui nous sépare ici, 765
Tu sauras que te vœux sont mes désirs aussi, 766
Que ton mal est celui dont je me sens pressée. 767
Mais la course du jour s’en va déjà passée, 768
La lune se confond avecque sa sa la clarté. 769
Il est temps de pourvoir à notre liberté, 770
Il faut que notre fuite à la nuit se hasarde, 771
Car avec trop de soin tout le jour on me garde. 772
Pyrame
C’est très bien avisé : quand d’un sommeil profond, 773
La première douceur dans nos veines se fond, 774
Qu’en ce pesant fardeau, tout taciturne et sombre, 775
On n’oit n’oit Présent de l’indicatif, actuellement désuet, du verbe ouïr . que le silence, on ne voit rien que l’ombre, 776
Il se faut dérober chacun de sa maison, 777
Ou plutôt se sauver chacun de la prison. 778
Thisbé
Mais au sortir d’ici pour nous voir en peu d’heure, 779
Quelle assignation trouverons-nous plus seure seure Sûre . Nous conservons la forme ancienne pour respecter la rime. ? 780
Pyrame
En attendant le jour, un lieu propre et bien près ; 781
Il semble que l’amour me le découvre exprès : 782
Le tombeau de Ninus Ninus Roi légendaire assyrien. Cette allusion permet de situer l’histoire à Babylone. . 783
Thisbé
Il est vraiment bien proche.
Pyrame
Là coule un clair ruisseau tout au pied d’une roche, 784
Qui, de ses vives eaux entretenant les fleurs, 785
Maintient à la prairie et l’âme et les couleurs. 786
Un arbre tout auprès, fertile en mûres blanches, 787
Nous offre le couvert de ses épaisses branches. 788
Saurions-nous rencontrer un lieu plus à souhait ? souhait ? Au cours de la tradition littéraire de cette histoire, la proposition de la fugue a été attribuée à l’ensemble des deux amants (Ovide, Christine de Pisan, etc.), à la dame ( Piramus et Tisbé en ancien français du XIIe siècle, premier Ovide moralisé en prose) ou à Pyrame (deuxième Ovide moralisé , Moralité nouvelle de Piramus et Tisbee du XVe, etc.). Parmi ses antécédents les plus proches, la proposition est attribuée à Pyrame chez Guillaume Belliard (1578 : 77) et Gongora (2011 [1618] : 59, vv. 269-280), tandis que La Roque (1597 : 9), Marino (1993 [1620] : 431, vv. 780-783) et Montemayor (1602 [1651] : 218) préfèrent une décision prise en commun par les deux amants. Dans l’œuvre de Théophile et de Baïf (1883 [1572], II : 170), Thisbé se montre prête à suivre Pyrame avant que celui-ci décide leur fuite, ce qui fait que la décision soit donc aussi partagée. 789
Thisbé
Il est le mieux du monde ; allons, cela vaut fait. vaut fait. 1623Q, 1626BQ, 1632S : vaut fait ; 1626JM : est fait. Furetière dans son dictionnaire reprend cette expression : « Cela vaut fait, ou, Cela est fait, autant vaut, pour dire qu’une chose est achevée ». 790

Scène II

(La Mère, sa Confidente)
La Mère
Encore de frayeur tous mes cheveux se dressent, 791
Ses farouches regards encore à moi s’adressent. 792
Ha ! sommeil malheureux en ce songe trompeur, 793
Que tu m’as fait, ô dieux ! que tu m’as fait de peur peur Nous trouvons un antécédent de rêve prémonitoire dans le Piramus et Tisbé du XIIe siècle. Dans cette œuvre (Anonyme, 2000 : 56-58, vv. 523-548), c’est Tisbé qui raconte le rêve qu’elle fait à son amant Pyrame : la jeune femme lui tend les mains, mais tout se dissipe alors. De plus, une voix lui dit de quitter les lieux avec son ami. Tisbe prie que ce rêve soit favorable – « Diex donge / Que biens me viengne de cest songe » (Anonyme, 2000 : 65 : vv. 539-540) –, ce qui révèle ses craintes. Théophile a reporté le rêve prémonitoire sur la mère de Tisbé. Le fait qu’il ait conservé le rêve, face à d’autres versions, serait une preuve, entre autres, qu’il connaissait l’œuvre médiévale (van Emden, 1973a : 875). ! 794
De cette vision l’image triste et noire 795
Avecque trop d’horreur s’attache à ma mémoire, 796
J’ai rêvé tout le jour dans l’appréhension 797
De ma mauvaise nuit. 798
La Confidente
Ce n’est qu’illusion.
La Mère
Combien en voyons-nous à qui la voix des songes 799
A dit des vérités ! 800
La Confidente
Comme aussi des mensonges.
La Mère
Cette frayeur me tient pourtant dans les esprits 801
Trop avant pour avoir son présage à mépris. 802
Jamais une si triste et si pâle figure 803
Ne se présente à nous sans un mauvais augure. 804
Une pareille nuit ne me vient pas souvent. 805
La Confidente
À qui suit la raison, le songe n’est que vent. 806
Il est bon ou mauvais, feint, vrai ou variable vrai ou variable ou bien véritable , 807
Selon l’erreur douteux de notre esprit muable. 808
La Mère
Si tu savais comment ce songe est apparu, 809
Comment cent fois la mort par mes os a couru, 810
De quelque fermeté que ta raison se vante, 811
Possible prendrais-tu ta part de l’épouvante. 812
La Confidente
S’il ne vous est fâcheux de me le faire ouïr… 813
La Mère
Si cette ombre en parlant pouvait s’évanouir 814
Et que sa forme errante encore dans ma couche 815
Pût sortir de mon âme en sortant de ma bouche, 816
Tu me verrais très prompte à te faire savoir 817
Ce que mes yeux fermés m’ont clairement fait voir. 818
La Confidente
Déchargeant sa douleur dedans l’âme fidèle 819
De quelqu’un que l’on aime, on la sent moins cruelle. De quelqu’un que l’on aime, on la sent moins cruelle. Ces vers sont précédes de guillemets dans 1623Q, 1626JM et 1632S afin de montrer leur caractère sentencieux, ce qui était propre aux tragédies de l’époque pour insister sur l’enseignement moral. L’insertion entre guillemets des sentences et des proverbes est fréquente dans le théâtre français du XVIe et début du XVIIe siècle, quoique tous n’ont pas toujours de guillemets et, dans d’autre cas, des phrases qui ne sont pas de ce genre en ont (Scherer, 1977 : 320-321). 820
Le plus faible secours que l’on nous puisse offrir 821
Nous fait le mal au moins plus doucement souffrir. 822
S’il en faut soupirer, qu’avec vous je soupire. 823
La Mère
Ta curiosité me presse de le dire. 824
L’heure où nos corps chargés de grossières vapeurs 825
Suscitent en nos sens des mouvements trompeurs 826
Etait déjà passée, et mon cerveau tranquille 827
S’abreuvait des pavots que le sommeil distille, 828
Sur le point que la nuit est proche de finir 829
Et le char de l’aurore est encore à venir. 830
La Confidente
Environ ce temps-là, l’opinion vulgaire 831
Tient que les songes ont la vision plus claire. 832
La Mère
Plusieurs événements me sont déjà témoins 833
Que leur incertitude alors trompe le moins. 834
La Confidente
Nous préserve le Ciel que celui-ci persiste 835
À nous pronostiquer son aventure aventure obscurité triste ! 836
La Mère
Sache que jamais songe en son obscurité 837
N’a fait voir tant d’horreur ni tant de vérité. 838
La Confidente
Vraiment, à vous ouïr j’en suis déjà touchée. 839
La Mère
Le voici. Dieux Dieux Dieu ! mon âme en est effarouchée. 840
J’ai vu tout au travers du bandeau du du d’un sommeil, 841
Au milieu d’un désert, l’éclipse du soleil. 842
C’est le premier objet de la funeste image 843
Qui marque à mon destin destin dessein un assuré dommage. 844
En cette nuit épaisse où par tout l’univers 845
Les objets demeuraient également couverts, 846
J’ai senti sous mes pieds ouvrir un peu la terre, 847
Et de là, sourdement bruire aussi le tonnerre. 848
Un grand vol de corbeaux sur moi s’est assemblé, 849
La lune est dévalée et le ciel a tremblé, 850
L’air s’est couvert d’orage d’orage d’orages et, dans cette tempête, 851
Quelques gouttes de sang m’ont tombé sur la tête. 852
Un lion, l’œil ardent et le crin hérissé, 853
Dessus son large col hideusement pressé, 854
Rugissant sans me voir auprès de la caverne, 855
A fait autour de moi deux ou trois fois un cerne. 856
Certains cris souterrains, rompus par des sanglots, 857
Comme un mugissement de rivage et de flots, 858
Au travers le silence et l’horreur des ténèbres, 859
M’ont transpercé le cœur de leurs accents funèbres. 860
La Confidente
Ô dieux dieux 1623Q, 1632S : dieux ; 1626BQ, 1626JM : Dieu. ! tant seulement à vous ouïr parler, 861
Je sens que tout d’horreur mon cœur se va geler. 862
La Mère
De là, tombant à coup dans des frayeurs plus vives, 863
Il m’a semblé d’errer aux infernales rives, 864
Où, d’une nuit plus noire encore m’aveuglant, 865
J’ai rencontré d’abord un corps pâle et sanglant 866
Qui me représentait d’un objet lamentable, 867
De ma fille Thisbé, le portrait véritable. 868
Ce Ce Le corps avait le sein de trois grands coups ouvert, 869
Qui teignait le linceul dont il était couvert. 870
Aussitôt que ses yeux ont connu mon visage, 871
Quoiqu’ils ne fussent plus que d’ombre et de nuage, 872
M’élançaient des regards avec un tel effort 873
Qu’ils me semblaient des traits que décochât la mort. 874
Puis m’approchant, me dit d’une voix aigre et forte : 875
« Que cherches-tu, tigresse ? Eh bien, me voilà morte ! 876
Tu viens donc, inhumaine, en ces bords malheureux 877
Pour encore épier nos esprits amoureux ? » 878
Et me prenant la main, tire hors de ma place 879
Pour me montrer Pyrame étendu sur la glace, 880
Qui, par le même endroit d’autant de coups blessé, 881
Montrait qu’un même esprit l’avait aussi poussé. 882
Vois, dit-elle, barbare, en ce piteux spectacle, 883
De quoi nous a servi ton envieux obstacle ! 884
Qui te meut de venir troubler notre amitié ? 885
Ici notre destin abhorre ta pitié, 886
L’enfer, plus doux que toi, laisse vivre nos flammes, 887
Vas, ne reviens jamais importuner nos âmes ! 888
Là son bras m’a poussée ; alors, tout en sursaut, 889
Je me suis éveillée avec un cri fort haut. 890
N’est-ce pas là de quoi me donner de l’ombrage ? 891
La Confidente
Mais bien de quoi troubler le plus hardi courage. 892
La Mère
Vraiment je me repends d’avoir tancé tancé tenté si fort 893
Une si bonne fille, et connais que j’ai tort. 894
Je veux dorénavant d’une bride moins forte 895
Retenir les désirs où son âge la porte. 896
La Confidente
Madame, il est bien vrai qu’un peu moins rudement, 897
Vous la gouvernerez bien plus commodément. 898
Comme elle est de bon sang, elle a l’humeur altière, 899
La force en un bon cœur fait moins que la prière. 900
En cet âge à peu près, il me souvient qu’un jour 901
Mon père me voulut détourner d’un amour 902
Qu’il jugeait peu sortable, et moi, bien à ma sorte. 903
Sa défense rendit ma passion si forte, 904
Que dedans peu de jours, il vit bien qu’il fallait, 905
À la fin s’accorder à ce qu’Amour voulait. 906
Ni le respect d’autrui, ni notre âme elle-même 907
Ne se peut empêcher de suivre ce qu’elle aime. 908
La Mère
Assure-toi d’avoir désormais le plaisir 909
De me voir indulgente à son jeune désir. désir. Théophile a atténué dans cette scène le caractère dur de la mère en faisant qu’après le rêve elle réfléchisse sur son attitude vis-à-vis de sa fille et se propose d’être plus tolérante à son égard. Théophile, avec ce traitement du personnage de la mère, s’oppose aux auteurs qui n’ont pas différencié les parents, comme Ovide lui-même, ou qui ont attribué à la mère seule la réclusion de Thisbé pour qu’elle ne puisse plus voir Pyrame, comme il arrive dans le Piramus et Tisbé du XIIe siècle (Anonyme, 2000 : 26-28, vv. 85-92) et dans les deux rédactions de l’Ovide moralisé en prose (Anonyme, 1954 : 134 ; van Emden, 1973b : 38). Plus proches dans le temps de Théophile, François Habert (1541 : 98) et La Roque (1597 : 6) n’ont pas différencié eux non plus sur ce point les parents, tandis que Baïf (1883 [1572], II : 167) et Belliard (1578 : 71-72) ont reporté l’initiative de la réclusion de Thisbé sur la mère. Marino (1993 [1620] : 409, vv. 240-245), à la suite de Montemayor (1602 [1561] : 210), fait que le père interdise à Thisbé de voir Pyrame, et nuance le personnage de la mère dans la même direction que Théophile. Ainsi, dans l’œuvre de Montemayor (1602 [1561] : 228), avant son suicide et après avoir lancé de durs reproches à son père, Thisbé fait usage d’un ton très différent pour s’adresser à sa mère absente, qu’elle appelle piadosa , plus proche à elle que son père : elle lui rappelle qu’il est honorable de ne pas rompre la foi donnée et qu’elle meurt pour cela, lui demandant de l’enterrer aux côtés de Pyrame. Dans l’œuvre de Marino (1993 [1620] : 456, vv. 1443-1452), Thisbé appelle aussi pietosa sa mère et lui demande qu’ils soient enterrés ensemble. » 910

Scène III

(Thisbé, seule)
Thisbé
Déesse de la nuit, Lune, mère de l’ombre l’ombre Face aux versions précédentes, modérées dans la description du lieu de rencontre, Montemayor (1602 [1561] : 220) consacre à cela un beau dizan où il se concentre sur la lumière de la lune, les fleurs des champs et l’effet que produisait une douce brise en remuant les branches et répandant l’odeur des fleurs. Marino (1993 [1620] : 436 : vv. 907-953) a considérablement élargi ce passage dans son oeuvre, avec un important enrichissement stylistique, au fond duquel on perçoit les idées fondamentales de Montemayor. Tisbé prend dans cette œuvre la parole montrant ou désirant la complicité des éléments de la nature avec ses amours : « Ecco il cielo fatto è spia / de’ nostri dolci furti. /Ne’ miei casi felici / vogliono ancor le stelle / vigilar spettatrici » (Marino, 1993 [1620] : 437, vv. 926-930). Tout indique donc que Théophile a suivi ces deux précédents en faisant que Tisbé dans cette scène s’adresse avec plus d’ampleur aux éléments de la nature et aux être mythologiques pour leur demander leur aide, donnant ainsi une description indirecte, rehaussée par les figures, du lieu de rencontre. , 911
Me voyant arriver sous ce feuillage sombre, 912
Tiens-toi dans ton silence et ne t’offense pas 913
De l’amour effronté qui guide ici mes pas. 914
Ne me regarde point pour envier envier éviter mon aise, 915
C’est assez qu’ici-bas Endymion Endymion qu’Endymion te baise baise Jeune berger dont Séléné tomba amoureuse dans la mythologie grecque. , 916
Et sans me quereller d’aucun jaloux soupçon, 917
Demeure toute seule avecque ton garçon, 918
Et crois qu’en ce dessein que mon amour hasarde, 919
Je n’ai d’intention pour rien qui te regarde. 920
Celui qui maintenant me me te fait ici venir 921
N’a que trop dans ses yeux de quoi m’entretenir. 922
Et toi, sacré ruisseau dont le plaisant rivage 923
Semble plus accostable en ce qu’il est sauvage, 924
Redouble à ma faveur le doux bruit de ton cours, 925
Tant que tous les sylvains sylvains Divinités romaines protectrices des bois. en puissent être sourds 926
Et que la vaine Écho Écho Nymphe des bois. D’après la légende, elle finit transformée en voix qui répète les derniers mots prononcés. , de ton bruit assourdie, 927
Mes amoureux propos à ce bois ne redie redie Forme ancienne de redise , que nous maintenons pour conserver la rime. . 928
Mais non ! va doucement, de peur de réveiller 929
Les nymphes de tes eaux, laisse-les sommeiller : 930
L’onde ne leur met pas tant de froideur dans l’âme 931
Qu’elle ne s’embrasât en regardant Pyrame. Qu’elle ne s’embrasât en regardant Pyrame. Théophile développe une image similaire dans l’ode II de La maison de Sylvie , en jouant avec le paradoxe de l’eau qui devient du feu par le regard qu’un être beau lance sur elle : « Ses yeux jetaient un feu dans l’eau : / Ce feu choque l’eau sans la craindre, / Et l’eau trouve ce feu si beau / Qu’elle ne l’oserait éteindre » (Viau, 2017 : 189). 932
Mais quoi ! ce paresseux est encore à venir. 933
Je ne sais quel sujet le peut tant retenir ; 934
Il a bien de l’amour, mais il n’est pas possible 935
Qu’il le le ne ressente au point où je me vois sensible le ne ; 936
Je ne le dis qu’à vous, ruisseaux, antres, forêts. 937
À qui même Diane a commis ses secrets. 938
À ma faveur, Écho, commande à cette roche 939
De lui toucher un mot d’un amoureux reproche ! 940
Mais n’ois-je pas de loin, ce semble, un peu de bruit ? 941
J’entrevois la clarté comme d’un œil qui luit. 942
Hélas ! qu’ai-je aperçu ! Dieux ! l’effroyable bête ! 943
Un lion affamé qui cherche ici sa quête. 944
Fuis, Thisbé, les horreurs d’un si mauvais destin ! 945
Dieux ! que Pyrame au moins n’en soit pas le butin ! 946

Scène I

(Pyrame, seul)
[Pyrame]
Enfin je suis sorti; leur prudence importune 947
N’a plus à gouverner ni moi, ni ma fortune. 948
Mon âme âme amour ne suit plus que le flambeau d’Amour, 949
Dans mon aveuglement je trouve assez de jour. 950
Belle nuit qui me tends tes ombrageuses toiles, 951
Ha ! vraiment le soleil vaut moins moins mieux que tes étoiles. 952
Douce et paisible nuit, tu me vaux désormais 953
Mieux que le plus beau jour ne me valut jamais. 954
Je vois que tous mes sens se vont combler de joie, 955
Sans qu’ici nul des dieux ni des mortels me voie. 956
Mais me voici déjà proche de ce tombeau. 957
J’aperçois le mûrier, j’entends le bruit de l’eau. 958
Voici le lieu qu’Amour destinait à Diane, 959
Ici ne vint vint vient jamais rien que moi de profane profane L’idée d’un lieu sacré fréquenté par Diane, dans lequel pénètrent les amants, apparaît déjà dans le poème « La solitude » : « Cette forêt n’est point profane ; / Ce ne fut point sans la fâcher Qu’Amour y vint vint vient jadis cacher / Le berger qu’enseignait Diane. /Amour pouvait, par innocence, /Comme enfant, tendre ici des rets ; / Et comme reine des forêts, / Diane avait cette licence » (Viau, 2017 : 62). . 960
Solitude, silence, obscurité, sommeil, 961
N’avez-vous point ici vu luire mon soleil ? 962
Ombres, où cachez-vous les yeux de ma maîtresse ? 963
L’impatient désir de le savoir me presse : 964
Tant de difficultés m’ont tenu prisonnier, 965
Que je mourais de peur d’être ici le dernier. 966
Mais à ce que je vois, je m’y rends à bonne heure, 967
Puisqu’encore en son lit mon Aurore demeure. 968
Attendant qu’elle arrive ici bien à propos, 969
Le reste de la nuit m’offre son doux repos. 970
Mais pourrais-je dormir en mon inquiétude, 971
Quelque sommeil qui règne en cette solitude ? 972
Depuis que je la sers, Amour m’a bien instruit 973
À passer sans dormir les heures de la nuit. 974
Le murmure de l’eau, les fleurs de la prairie 975
Cependant flatteront un peu ma rêverie. 976
Ô fleurs, si vos esprits jamais se transformant 977
Dépouillèrent les corps des malheureux amants, 978
S’il en est parmi vous qui se souvienne encore 979
D’avoir souffert ailleurs qu’en l’empire de Flore, 980
Doux Doux Deux objets de pitié, ne soyez point jaloux 981
Si la faveur d’Amour m’a traité mieux que vous ; 982
Et si du temps passé le souvenir vous touche, 983
Prêtez-nous sans regret votre amoureuse couche. 984
Mais déjà la rosée a vos tapis mouillés. 985
Que dis-je ? C’est du sang qui vous les a souillés ! 986
D’où peut venir ce sang ? La troupe sanguinaire 987
Des ours et des lions vient ici d’ordinaire d’ordinaire La Roque est le seul auteur qui, comme Théophile, indique la possibilité que Tisbé ait été la proie de lions ou d’ours, ce qui corrobore, entre autres, que Théophile connaissait l’œuvre de La Roque (van Emden, 1973c : 582-583). . 988
Une frayeur me va dans l’âme repassant. 989
Je songe aux cris affreux d’un hibou menaçant menaçant Cette référence à un oiseau de mauvais augure apparaît aussi dans le Piramus et Tisbé du XIIe siècle, quoique la protagoniste est dans ce texte Tisbé. Selon van Emden (1973a : 875), c’est une preuve que Théophile connaissait ce texte médiéval. 990
Qui m’a toujours suivi ; ces ombrages nocturnes 991
Augmentent ma terreur, et ces lieux taciturnes. 992
Dieux ! qu’est-ce que je vois ? J’en suis trop éclairci : 993
Sans doute un grand lion a passé par ici ! 994
J’en reconnais la trace et vois sur la poussière 995
Tout le sang que versait sa gueule carnassière. 996
Ô Ciel ! en quelle horreur enfin je suis je suis suis-je tombé ! 997
Détestable, j’arrive aux traces de Thisbé. 998
Ces traces que je vois, son pied les a formées, 999
Et celles du lion pêle-mêle imprimées ; 1000
Parmi cela du sang abondamment épars. 1001
Ha ! je ne vois qu’horreur, que morts de toutes parts. 1002
Il n’en faut plus douter, mon œil me dit ma perte. 1003
Justes dieux ! se peut-il que vous l’ayez soufferte ? 1004
Mais vous n’en saviez rien, vous êtes de faux dieux. dieux. Ni dans Ovide, ni dans les versions médiévales françaises, Pyrame accuse à ce moment la divinité d’avoir permis la mort de Thisbé. En revanche, pendant la Renaissance, plusieurs auteurs ont fait prononcer à Pyrame des reproches ou des accusations de ce genre. Ainsi, Pyrame accuse Cupidon de cruauté (Habert, 1541 : 102), le Ciel de manque de pitié – « ô Ciel impitoyable ! » – et de clémence pour ceux qui l’ont offensé, l’appelant « injuste autheur de mon ennuy » (La Roque, 1597 : 12, 14), tandis que la voix du narrateur accuse les dieux d’inhumanité chez Baïf (1883 [1572], II, 175). Aussi bien Montemayor que Marino font prononcer à Pyrame, juste avant qu’il ne mette fin à sa vie, des mots contre la divinité : « cielos, mis quexas tomad » (Montemayor, 1602 [1561] : 226) ; « prendi, malvagio Cielo / i lamenti e sospiri » (Marino, 1993 [1620] : 453, vv. 1350-1351). Théophile suit cette ligne, mais il ajoute la possibilité que les dieux n’existent pas. Si nous tenons compte du fait que le libertin utilise la culture païenne pour dissimuler ses idées, il est possible que cette insinuation dépasse les dieux païens. 1005
C’est moi qui l’ai conduite en ces coupables lieux, 1006
Moi, traître traître traîtres , qui savais qu’auprès de cette source 1007
Les ours et les lions font leur sanglante course, 1008
Que la commodité de ce frais abreuvoir 1009
Et de ce lieu désert toujours les y fait voir. 1010
Infâme criminel et déloyal Pyrame, 1011
Qu’as-tu fait de Thisbé, qu’as-tu fait de ton âme ? 1012
Comment me suis-je ainsi de moi-même privé ? 1013
Elle m’a prévenu, le jour est arrivé. 1014
Vois-je pas que l’aurore en sa pointe première 1015
Épanche au ciel ouvert sa confuse lumière ? 1016
Soleil, voudrais-tu luire après cet accident ? 1017
Cherche pour te cacher un plus noir occident ! 1018
Toutefois montre-toi, tu le pourras sans honte, 1019
Il n’est plus de soleil çà bas qui te surmonte : 1020
Thisbé n’est plus au monde. Ô bel arbre ! ô rocher ! 1021
Ô fleurs ! en quel endroit me la faut-il chercher ? 1022
Beau cristal innocent dont le miroir exprime 1023
Sur mon front pâlissant l’image de mon crime, 1024
Toi qui dessus tes bords la voyais déchirer, 1025
N’en as-tu quelque membre au moins su retirer ? 1026
Traître, tu n’as servi qu’à rafraîchir la gueule 1027
Du lion, lui laissant ma Thisbé toute seule seule L’interpellation que fait ici Pyrame aux éléments de la nature, après la découverte de la mort de Tisbé, a des antécédents chez d’autres auteurs, qui ont élargi la seule qui apparaissait dans le texte d’Ovide, adressée au lion. Ces interpellations ont fluctué entre la plainte en présence des éléments et l’accusation de ceux-ci, le tout étant accompagné d’enrichissements stylistiques de différentes dimensions. L’interpellation aux éléments est nettement accusatrice dans le Piramus et Tisbé anonyme du XIIe siècle : « Nuis de dolour, nuis de torment, / Moriers, arbres de plorement, / Prez, qui dou sanc estes sanglent, / Fontaine, / Que me m’avez rendue saine / Cele cui sans gist en l’araine ! » (Anonyme, 2000 : 66-68, vv. 686-6919). Le premier Ovide moralisé en prose continue dans la même direction, quoiqu’il adoucisse l’accusation : « Hé morier, qui mort signifies, et, fontaine de douleur, et vous, prez parez de tristesse et triste verdure (…) trop m’est muée la consolacion joyeuse que j’esperoye avoir o vous en lamentacions amères » (Anonyme, 1954 : 136). La deuxième rédaction de l’ Ovide moralisé ne conserve que l’interpellation au mûrier (van Emden, 1973b : 44). François Habert (1541 : 102) fait que Pyrame accuse la nuit et le bois du malheur qui a eu lieu, et Guillaume Belliard (1578 : 79-80) fait qu’il se pleigne du mûrier pour avoir consenti la mort de Tisbé sous ses branches. Marino (1993 [1620] : 450-451, vv. 1284-1312) développe largement ce passage à l’aide de diverses figures : il insiste sur la jalousie du ciel et de la lune, à la suite de Montemayor (1602 [1561] : 225), et rend témoin de sa peine la fontaine, qui avec d’autres éléments était aussi accusée de jalousie par Montemayor (1602 [1561] : 225). Les mots qu’adresse Pyrame au soleil, signalant la honte qu’il souffrait lorsque Tisbé était vivante, nous rappellent les acusation de la lune dans les œuvres de Montemayor et Marino. L’accusation de la fontaine, qui n’apparaît pas chez Marino, rappelle d’autres précédents, du roman français du XIIe siècle à Montemayor. . 1028
Mais pourquoi les cailloux veux-je ici quereller ? 1029
C’est à mon imprudence à qui je dois parler, 1030
C’est à mes cruautés à qui je dois la peine 1031
De la mort la moins juste et la plus plus moins inhumaine, 1032
C’est moi de qui les bras la devaient secourir 1033
Et qui ne l’ont pas fait, c’est moi qui dois mourir. 1034
Sortez à ma faveur de vos demeures creuses 1035
Pour déchirer ce corps, venez troupes affreuses, 1036
Mon juste désespoir vous presse, il vous attend, 1037
Sans défense un butin ce pauvre corps vous tend ; 1038
Cruels, ne cherchez point que dans les bergeries 1039
Quelque innocent agneau s’immole à vos furies, 1040
Détournez désormais le cours à vos larcins, 1041
Mangez les criminels, tuez les assassins. 1042
En toi, lion, mon âme a fait ses funérailles funérailles Théophile a développé fortement l’apostrophe aux lions qui apparaît déjà chez Ovide (vv. 112-114) : « Nostrum diuellite corpus / et scelerata fero consumite uiscera morsu, / o quicumque sub hac habitatis rupe, leones ! ». Le Piramus et Tisbé du XIIe siècle a élargi cette interpellation en faisant, entre autres, que Pyrame s’adresse au lion lui demandant, puisqu’il a bu le sang de Tisbé, de boire aussi le sien (Anonyme, 2000 : 70, v. 728). Les auteurs français de la Renaissance, avec plus ou moins d’insistance, ont aussi développé cette apostrophe (Habert, 1541 : 102, neuf vers ; Belliard, 1578 : 78-79, vingt-quatre vers ; La Roque, 1597 : 6, treize vers). Van Emden (1973a : 877) a observé une ressemblance entre les textes de Baïf et de Théophile qui prouverait que les deux poètes ont connu une des impressions que fit Vérard, à partir de 1493 à Paris, du second Ovide moralisé en prose. Vérard ajouta l’image de la transformation du ventre de la bête en sépulture des amants une fois que Pyrame aurait été aussi dévoré par elle : « Si coucherons tous deux en ung cercueil ». Efectivement, aussi bien Baïf (1883, II [1572] : 176) – « Vos gorges [celles des lions] soyent au moins la sepulture / De deux amans, et vos ventres comblez / Soyent le cercueil de nos cors assemblez » – que Théophile déclinent chacun à leur manière cette idée. Cependant, nous trouvons aussi une idée très similaire dans la Moralité nouvelle de 1535, lorsque Pyrame demande au lion qu’il le dévore : « Affin que dedans ung cerceuil / Soyons tous deux après la mort » (Anonyme, 1901: 27, vv. 406-407) et chez Belliard (1578 : 79) : « Et que puissent dormir souz une mesme lame / Tysbé l’infortunée, et son amy Pirame ». L’idée est aussi présente chez Marino – et non pas chez Montemayor dans ce cas –, lorsque Pyrame s’adressant à la bête lui dit : « se quel conoscimento / (…) ancor non ti mancasse / in saver qual tesoro / nel ventre tuo si chiuda, / non saresti sì cruda / que nel’istessa tomba / non sepellissi insieme / ancor la spoglia mia / per darle compagnia » (Marino, 1993 [1620] : 450, vv. 1272-1283). Tout indique donc que Théophile a pu avoir une réminiscence d’autres textes que l’ Ovide moralisé en prose, en particulier de Marino, dont il connaissait probablement l’œuvre. , 1043
Qui digères digères digérez tes tes ses déjà mon cœur dans tes entrailles ; 1044
Reviens et me fais voir au moins mon ennemi ; 1045
Encore tu ne m’as dévoré qu’à demi, 1046
Achève ton repas ; tu seras moins funeste 1047
Si tu m’es plus cruel. Achève donc ce reste, 1048
Ôte-moi le moyen de te jamais punir. 1049
Mais ma douleur te parle en vain de revenir ; 1050
Depuis que ce beau sang passe en ta nourriture, 1051
Tes sens ont dépouillé leur cruelle cruelle humaine nature ; 1052
Je crois que ton humeur change de qualité 1053
Et qu’elle a plus d’amour que de brutalité. 1054
Depuis que sa belle âme est ici répandue 1055
L’horreur de ces forêts est à jamais perdue. 1056
Les tigres, les lions, les panthères, les ours, 1057
Ne produiront ici que de petits Amours, 1058
Et je crois que Vénus verra bientôt écloses 1059
De ce sang amoureux mille boutons boutons moissons de roses. 1060
Mon sang dessus le sien par ici coulera, 1061
Mon âme avec la sienne ainsi ainsi ici se mêlera mêlera Dans ces vers Théophile obtient une grande plasiticité au moyen de changements et métamorphoses poétiques, très baroques, comme il le fait à d’autres moments (cfr. Viau, 2017 : 186-199, ode II de La maison de Sylvie ) : le changement de nature du lion, la disparition de l’horreur des bois, la génération de petits Amours par les fauves, la transformatiom du sang en roses, etc. Cecilia Rizza considère que les métamorphoses dans l’œuvre de Théophile sont la métaphore d’un univers où tout est lié « et où la vie même consiste en ce mouvement perpétuel et en ce changement de formes », et qu’elles révèlent « la conscience de la confusion et de la dissolution des êtres dans le paraître et, par conséquent, l’inquiétude de l’homme et l’inquiétude des choses » (Rizza, 1996 : 111-112). . 1062
Qu’il me tarde déjà que mon ombre n’arrive 1063
Rejoindre son esprit sur la mortelle rive ! 1064
Au moins si je trouvais d’un chef-d’œuvre si beau 1065
Quelque sainte relique à mettre en un tombeau, 1066
Je ferais dans mon sein une large ouverture 1067
Et sa chair dans la mienne aurait sa sépulture. 1068
Toi, son vivant cercueil, reviens me dévorer, 1069
Cruel lion, reviens, je te veux adorer ; 1070
S’il faut que ma déesse en ton sang se confonde, 1071
Je te tiens pour l’autel le plus sacré du monde. 1072
Ô dieux ! si je ne vois rien d’elle à mon trépas, 1073
Au moins je baiserai la trace de ses pas, 1074
Et ma lèvre en suivant cette sanglante route, 1075
Cent fois rebaisera son beau sang goutte à goutte. 1076
Ah ! beau sang précieux qui tout froid et tout mort 1077
Faites dedans mon âme encore un tel effort, 1078
Vous avez donc quitté vos délicates veines 1079
Pour achever enfin vos tourments et mes peines ! 1080
Puisque le sort me dit que vous l’avez voulu, 1081
Il ne m’y verra pas moins que vous résolu. 1082
Mais que trouvé-je ici ? Cette sanglante toile 1083
À la pauvre défunte avait servi de voile. 1084
Ô trop cruel témoin de mon dernier malheur ! 1085
Témoin de mon forfait, sois-le de ma douleur ! 1086
Mais quoi ? Dedans l’objet d’un sort si déplorable, 1087
Sanglant et déchiré, tu m’es encore aimable ! 1088
Le faut-il adorer ? Il le faut, je le veux : 1089
Il a touché jadis l’or de ses blonds cheveux. 1090
Ce voile à nos amours prêtant son chaste usage, 1091
Défendait au soleil de baiser son visage; 1092
Il fut en ma faveur soigneux de son beau teint. 1093
Sois-tu dorénavant révéré comme saint, 1094
Et qu’en faveur du sang qui peint notre infortune 1095
La nuit te daigne mettre avec sa robe brune ! 1096
Mais je crois que mon cœur se flatte en sa langueur ; 1097
Il est temps que ma vie achève sa rigueur. 1098
Au dessein de mourir dois-je chercher qui m’aide ? 1099
Rien que ma main ne s’offre à ce dernier remède. 1100
Terre, si tu voulais t’ouvrir dessous mes pas, 1101
Tu me ferais plaisir, mais tu ne le fais pas : 1102
Il semble que ton flanc davantage se serre. 1103
Dieux ! si vous me vouliez envoyer le tonnerre, 1104
Je vous serais tenu. Mais, ô propos honteux ! 1105
Mon trépas à m’ouïr est encore douteux, 1106
Mon désespoir encore en moi se délibère, 1107
Mais l’étourdissement, non la peur, le diffère. 1108
Voici de quoi venger les injures du sort ; 1109
C’est ici mon tonnerre, et mon gouffre, et ma mort. 1110
En dépit des parents, du Ciel, de la nature, 1111
Mon supplice fera fera Alleaume (1885 : 138) a remplacé fera par sera : Mon supplice sera la fin de ma torture . la fin de ma torture. 1112
Les hommes courageux meurent quand il leur plaît. 1113
Aime ce cœur, Thisbé, tout massacré qu’il est. 1114
Encore un coup, Thisbé. Par la dernière plaie, 1115
Regarde là-dedans si ma douleur est vraie. 1116

Scène II

(Thisbé, seule)
[Thisbé]
À peine ai-je repris mon esprit et ma voix ; 1117
Cette peur m’a fait perdre un voile que j’avois j’avois Avais . Nous maintenons la forme ancienne pour respecter la rime. 1118
Et m’a fait demeurer assez longtemps cachée. 1119
Possible mon amant m’aura depuis cherchée. 1120
Il doit être arrivé s’il n’a perdu le soin 1121
De me venir trouver, car le jour n’est pas loin. 1122
Je n’entends plus que l’eau que verse la fontaine ; 1123
Le silence profond me rend assez certaine 1124
Que je puis approcher la tombe où cependant 1125
Mon Pyrame languit sans doute en m’attendant. 1126
La bête qui cherchait l’eau de cette vallée, 1127
Ayant éteint sa soif, ores s’en est allée ; 1128
Autrement j’entendrais qu’elle ferait du du un bruit, 1129
Et ses yeux brilleraient au travers de la nuit. 1130
Ô nuit ! je me remets enfin sous ton ombrage. 1131
Pour avoir tant d’amour, j’ai bien peu de courage. 1132
Mais, ou mon œil s’abuse en un objet trompeur, 1133
Voici de quoi rentrer en ma première peur : 1134
Une subite horreur me prend à l’impourvue, 1135
Et si l’obscurité peut assurer ma vue, 1136
Un augure incertain mes soupçons ne dément. 1137
Certains pas dans les miens mêlés confusément, 1138
Cette place partout sanglante et si foulée 1139
Montre qu’ici la bête a sa fureur soûlée. 1140
Dieux ! je vois par la terre un corps qui semble mort. 1141
Mais pourquoi m’effrayer ? C’est Pyrame qui dort. 1142
Pour divertir l’ennui de son attente oisive, 1143
Il repose au doux bruit de cette source vive. 1144
Ce sera maintenant à lui de m’accuser. 1145
Mais ce lieu dur et froid, mal propre à reposer, 1146
Que déjà la rosée a rendu tout humide, 1147
M’oblige à l'éveiller. Dieux ! que je suis timide ! 1148
J’ai son contentement et son repos si cher 1149
Que ma voix seulement a peur de le fâcher. 1150
Il dort si doucement qu’on ne saurait à peine 1151
Discerner parmi l’air le bruit de son haleine haleine La douceur de l’haleine de la personne aimée, contemplée quand elle dort, apparaît déjà dans les célèbres stances : « Quand tu me vois baiser tes bras… » (Viau, 2017 : 104), où elle reçoit un large développement imaginatif : « La rose en rendant son odeur, / Le soleil donnant son ardeur, / Diane et le char qui la traîne, / Une naïade dedans l’eau, / Et les Grâces dans un tableau, /Font plus de bruit que ton haleine ». . 1152
Mais d’où vient qu’immobile et froid dessous ma main 1153
Il semble mort ? Pyrame ! Ô dieux ! j’appelle en vain, 1154
Il ne respire plus, ce beau corps est de glace. 1155
Hélas ! je vois la mort peinte dessus sa face ; 1156
D’une éternelle nuit son bel œil est couvert ; 1157
Je vois d’un large coup son estomac ouvert. Je vois d’un large coup son estomac ouvert. Guido Saba, dans son édition de l’œuvre (Saba, 1999, II : 330) entend estomac au sens de sein, poitrine . Le mot poitrine fut, en fait, l’objet de condamnations pour être excessivement réaliste (sic) par le classicisme français, ce qui fit que certains aient eu recours à estomac avec ce sens. Furetière a repris cette acception dans son dictionnaire : « Se dit abusivement de la partie extérieure du corps, qu’on appelle autrement le sein , la poitrine et qui est au-dessus de la ceinture ». Toutefois, Pyrame ne se suicide pas toujours en se frappant la poitrine dans les versions antérieures : son coup l’atteint au flanc dans la fable d’Ovide et dans le Piramus et Tisbé anonyme du XIIe siècle ; dans les Ovide moralisé sa blessure est par mi le corps (Anonyme, 1954 : 136 ; van Emden,1973c : 44). Nous n’avons rien lu dans cette œuvre qui nous indique clairement l’endroit de la blessure sur son corps lorsqu’il se suicide. Théophile, comme François Habert (1541 : 103), utilise après le même mot estomac , pour indiquer l’endroit où Tisbe se frappe avec le couteau. 1158
Hé ! ne meurs pas si tôt, ouvre un peu la paupière, 1159
Respire encore un coup, je mourrai la première, 1160
Ne t’en va point sans moi, ne me fais point ce tort. 1161
Tu ne me réponds rien, mon cœur ! Tu n’es pas mort, 1162
Les dieux ne meurent point, la nature est trop sage 1163
Pour laisser ruiner son plus aimable ouvrage. 1164
Mais, ô faible discours ! ô faux soulagement ! 1165
La perte que je fais m’ôte le jugement. 1166
Pyrame ne vit plus. Ha ! ce soupir l’emporte. 1167
Comment ! il ne vit plus et je ne suis pas morte ? 1168
Pyrame, s’il te reste encore un peu de jour, 1169
Si ton esprit me garde encore un peu d’amour, 1170
Et si le vieux Charon touché de ma misère 1171
Retarde tant soit peu sa barque à ma prière, 1172
Attends-moi, je te prie, et qu’un même trépas 1173
Achève nos destins ; je m’en vais de ce pas. 1174
Mais tu ne m’attends point, et si peu que je vive, 1175
En ce dernier devoir mon sort veut que je suive. 1176
Coupable que je suis de cette injuste mort, 1177
Malheureux criminel de la fureur du sort, 1178
Quoi ? je respire encore et regardant Pyrame 1179
Trépassé devant moi, je n’ai point perdu l’âme ! 1180
Je vois que ce ce 1623Q, 1626S : ce ; 1626BQ, 1626JM : le. rocher s’est éclaté de deuil 1181
Pour répandre des pleurs, pour m’ouvrir un cercueil ; 1182
Ce ruisseau fuit d’horreur qu’il a de mon injure, 1183
Il en est sans repos, ses rives sans verdure ; 1184
Même, au lieu de donner de la rosée aux fleurs, 1185
L’Aurore à ce matin n’a versé que des pleurs, 1186
Et Et 1623Q, 1623JM, 1632S : Et ; 1626BQ : En. cet arbre, touché d’un désespoir visible, 1187
A bien trouvé du sang dans son tronc insensible, 1188
Son fruit en a changé, la lune en a blêmi, 1189
Et la terre a sué du sang qu’il qu’il qu’elle a vomi. vomi. En varias versiones, Tisbe en este momento hace un llamamiento a los elementos de la naturaleza para que sean testigos de la desgracia de los amantes. Así se exclama la joven en el Piramus et Tisbé del siglo XII: “ Lune, fontaine, prez, moriers, / Nuit pale / Qui enseigne me feïs male / Quan sui issue de la sale / Oiez ! / Pri vous que ma mort tesmoignez” (Anónimo, 2000 : 74-76, vv. 822-827). En algunos casos esa petición se acompaña del deseo de que esos elementos sean testigos mediante algún cambio o transformación. Así, Habert (1541: 103) pide a los dioses que el río se seque y el mármol de la fuente se vuelva negro : “Et que ceste eau qui rend si doulx murmure, / De marbre blanc qui a vive closture / Perdre son cours du beau son argentin, / Et le blanc marbre, en pris grand et haultin, / Devienne noir pour le malheur hideux, / Prenant le tainct de ce sang de nous deux“. Curiosamente, tanto Píramo como Tisbe hacen la súplica en la obra de La Roque (1597: 12, 19). Píramo suplica: “ Donc, Nymphes de ces bois, roches, arbres et fleurs, / Lamentez maintenant, et pleurez mes douleurs, / Ternissez vos beautés, pour tesmoigner ma perte, / Et en habit de deuil changez la robbe verte. / Et vous, chers oisyllons des forest et des champs, / Qui sçavez mon angoisse et mes regrets tranchans, / Voletez pres de moy en ces obscurs tenebres / Et changez vos chansons en complaintes funebres”, lo que es aún más ampliado en palabras de Tisbe. Como era de esperar, Marino (1993 [1620]: 457, vv. 1452-1472) ha dado un intenso desarrollo a este pasaje haciendo que Tisbe le pida a un amplio número de seres de la naturaleza: “siate voi dela pena / ch’a morir mi conduce / guidici e testimoni”, y a los faunos, pastores y ninfas, que escriban en las cortezas de los troncos, con su propia sangre su infortunio. Se aleja de su modelo Montemayor (1602 [1561]: 228), en este caso mucho más escueto: “frutos, plantas se enlutaron / por los dos que con mas fe / en esta vida se amaron”. Théophile recoge, pues, aquí esta traición, con la particularidad de que la mayor parte de los cambios ya se han producido en este momento y Tisbe pide que otros más tengan lugar. Además, cambiando de actitud, el personaje también manifiesta desconfianza por el luto de algunos elementos, ya que se renuevan todos los años. 1190
Bel arbre, puisqu’au monde après moi tu demeures, 1191
Pour mieux faire paraître au Ciel tes rouges meures meures Mûres . Nous maintenons la forme ancienne pour respecter la rime. 1192
Et lui montrer le tort qu’il a fait à mes vœux, 1193
Fais comme moi, de grâce, arrache tes cheveux, 1194
Ouvre-toi l’estomac et fais couler à force 1195
Cette sanglante humeur par toute ton ton son écorce. écorce. Ovide (vv. 154-166) termine son récit par les deux prières connues de Thisbé : aux parents, pour qu’ils enterrent ensemble les amants ; à l’arbre, pour que la couleur des fruits porte témoignage du malheur. Il nous indique après que les suppliques touchèrent les parents et les dieux, qui accédèrent à elles. Préalablement, le changement de la couleur du fruit s’était déjà produit au contact du sang de Pyrame, sans que celui-ci ne prononce aucune prière (vv. 119-127). Ces éléments de la fable ont été traités diversement par les réécritures françaises : quelquefois chaque amant a fait une prière – par exemple, dans le Piramus et Tisbé du XIIe siècle (Anonyme, 2000 : 70, vv. 743-746) – ; d’autre fois, seulement Thisbé a fait une unique prière (Habert, 1541 : 103), ou les deux (Baïf, 1883 [1572], II [1572] : 180); les prières n’ont pas toujours été distribuées de la même façon ; il y a même des cas où la prière n’a pas été adressée aux dieux mais à l’arbre (La Roque, 1597 : 15), à Jupiter (Belliard, 1578 : 80), ou à Dieu au singulier – comme il arrive dans le second Ovide moralisé en prose (van Emden, 1973b: 44) –, etc. Il y a aussi des différences dans le traitement de la métamorphose, car parfois elle se produit au contact du sang de Pyrame et parfois non. Théophile recueille la tradition selon laquelle Thisbé seule fait la supplique à l’arbre, mais il y ajoute des nuances importantes. Ses paroles indiquent que le changement de couleur s’est déjà produit au contact du sang de Pyrame, ce qui relie directement à Ovide (vv. 121-127), car elle demande à l’arbre d’arracher ses cheveux pour mieux montrer ses rouges mûres au ciel ; cependant, elle ne demande pas à l’arbre de témoigner du malheur des amants, mais du tort que le Ciel a infligé à ses vœux. Théophile ne suit pas ici Marino, ni indirectement Montemayor. Chez Marino (1993 [1620], 458 : 1480-1484) Thisbé ne prononce aucune prière et c’est le sang mêlé des deux amants qui, lorsqu’il touche le mûrier, provoque le changement de couleur du fruit. Chez Montemayor les prières ne sont non plus prononcées et on a l’impression que la métamorphose se produit en deux étapes : fruits rouges au contact du sang de Pyrame, car le fruit prit : « el mismo color que Píramo había perdido » (Montemayor, 1602 [1561] : 227) ; fruits noirs au contact du sang de Pyrame et Thisbé mêlés (Montemayor, 1602 [1561] : 228), comme chez son imitateur Marino. 1196
Mais que me sert ton deuil ? Rameaux, prés verdissants, 1197
Qu’à soulager mon mal vous êtes impuissants ! 1198
Quand bien vous en mourriez, on voit la destinée 1199
Ramener votre vie en ramenant l’année : 1200
Une fois tous les ans nous vous voyons mourir, 1201
Une fois tous les ans nous vous voyons fleurir, 1202
Mais mon Pyrame est mort, sans espoir qu’il retourne 1203
De ces pâles manoirs où son esprit séjourne. 1204
Depuis que le soleil nous voit naître et finir, 1205
Le premier des défunts est encore à venir venir Au cours de l’interrogatoire du 26 mars 1624 ce vers fut reproché à Théophile, car on en tirait la conclusion qu’il ne croyait pas à la résurrection, ce qui impliquait l’accusation d’athéisme (Lachèvre, 1909, I : 391-392). L’écrivain se défendit en argumentant que cela avait été écrit dans une tragédie où l’on représentait des personnages païens et qu’il avait toujours montré sa croyance en la résurrection. Le fait que Théophile nie dans cette œuvre le retour d’un lieu d’outre-tombe païen n’évita pas l’accusation. Ce fut la seule à propos de cet ouvrage pendant le procès. , 1206
Et quand les dieux demain me le feraient revivre, 1207
Je me suis résolue aujourd’hui de le suivre. 1208
J’ai trop d’impatience et puisque le destin 1209
De nos corps amoureux fait son cruel butin, 1210
Avant que le plaisir que méritaient nos flammes 1211
Dans leurs embrassements ait pu mêler nos âmes, 1212
Nous les joindrons là-bas, et par nos saints accords 1213
Ne ferons qu’un esprit de l’ombre de deux corps. 1214
Et puisqu’à mon sujet sa belle âme sommeille, 1215
Mon esprit innocent lui rendra la pareille. 1216
Toutefois, je ne puis sans mourir doublement ; 1217
Pyrame s’est tué d’un soupçon seulement, 1218
Son amitié fidèle un peu trop violente, 1219
D’autant qu’à ce devoir il me voyait trop lente, 1220
Pour avoir soupçonné que je ne l’aimais pas, 1221
Il ne s’est pu guérir de moins que du trépas. 1222
Que donc ton bras sur moi davantage demeure, 1223
Ô mort ! et, s’il se peut, que plus que lui je meure, 1224
Que je sente à la fois poison, flammes et fers ! 1225
Sus ! qui me vient ouvrir la porte des Enfers ? 1226
Ha ! voici le poignard qui du sang de son maître 1227
S’est souillé lâchement ; il en rougit, le traître ! S’est souillé lâchement ; il en rougit, le traître ! Ces deux vers sont surtout connus par la critique qu’en fit Boileau (1701 : 3), si bien accueillie par la postérité : « Toutes les glaces du Nord ensemble ne sont pas, à mon sens, plus froides que cette pensée ? Quelle extravagance, bon Dieu ! de vouloir que la rougeur du sang, dont est teint le poignard d’un Homme qui vient de s’en tuer lui-mesme, soit un effet de la honte qu’a ce poignard de l’avoir tué ? ». Cependant, cette pointe de Théophile avait été auparavant admirée par plusieurs dramaturges (Saba, 1999a, I : 332 ; Angebault, 2009 : 92), lorsque Boileau prononça ce jugement méprisant. Et avant Boileau, Charles Vion d’Albray (2015 [1632], s.p.) avait déjà dit : « Ces trop grand chercheurs de subtilités sont les plus grands ennemis qu’aient le Muses », dans l’avertissement à sa traduction de l’ Aminta du Tasse, en posant comme exemple précisément ces vers de Théophile. 1228
Exécrable bourreau, si tu te veux laver 1229
Du crime commencé, tu n’as qu’à l’achever ! 1230
Enfonce là-dedans, rends-toi plus rude, et pousse 1231
Des feux avec ta lame ! Hélas ! elle est trop douce. 1232
Je ne pouvais mourir d’un coup plus gracieux, 1233
Ni pour un autre objet haïr celui des cieux. Ni pour un autre objet haïr celui des cieux. Théophile termine l’œuvre par ces trois vers, qui constituent un véritable défi au lecteur, et qui confirment qu’il a voulu terminer avec le maximum d’intensité lyrique la pièce, car la pointe imaginative du poignard est suivie de ce labyrinthe conceptuel où l’accumulation de proformes dans le dernier vers défie la compréhension. La pénétration dans le corps du pognard souillé du sang de Pyrame est perçue extrêmement douce et aimable par Tisbé, ce qui suggère des évocations érotiques et morbides à la fois. À l’opposé du favorable accueil de ce coup – par le poignard de Pyrame –, Tisbé montre sa haine au coup des cieux – celui des cieux – sur Pyrame – autre objet –, ce qu’elle formule de façon négative et restrictive : je ne pouvais haïr le coup des cieux sur une autre personne ; autrement dit, je le hais parce qu’il a frappé Pyrame. Voilà notre interprétation du vers ; nous remercions Michèle Rosellini et Guillaume Peureux de nous avoir aidé dans le débat que nous avons eu sur ces vers. 1234