Alexandre Hardy

La force du sang

Hardy, Alexandre. <<La force du sang>> . Édité et annoté par Ángeles García Calderón et Beatriz Martínez Ojeda pour la collection EMOTHE. Valencia: ARTELOPE Universitat de València, 2017.

Joan Oleza Simó (Investigador principal) López Martínez, José Enrique (Editor) Martínez Ojeda, Beatriz (Editor)

Français · Verso · 1552 versos

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ARGUMENT

Ce sujet représenté avec les mêmes paroles de Cervantès son premier auteur, ne contient autre chose sinon que Léocadie jeune demoiselle d’excellente beauté fut en certaine promenade hors la ville de Tolède, ravie sur le soir entre les bras de ses père et mère, par l’un des premiers et mieux apparentés gentils hommes de là, qui l’emporte chez lui toute évanouie, et en jouit au plus fort de sa pâmoison. Il lui bande puis après les yeux lors qu’elle s’est reconnue et l’expose de la sorte au milieu de la rue : elle retourne au logis paternel emportant pour remarque du lieu où on l’a violée une image d’Hercule, et accoucha en suite au bout des neuf mois d’un fils aussi beau que la mère, qui sert finalement en sa reconnaissance miraculeuse à lui réparer l’honneur par un heureux et légitime mariage.

LES ACTEURS

PIZARE
ESTÉFANIE
LÉOCADIE
ALPHONSE
FERNANDE
RODÉRIC
DOM INIGUE
LÉONORE
FRANCISQUE
LUDOVIC
LE CHIRURGIEN
UNE TROUPE DE PARENTS

ACTE I

SCÈNE I

(Pizare, Estéfanie, Léocadie)
PIZARE.
L'Homme s'affranchirait en sa course mortelle, 1
Des Des En ce qui concerne le commencement des vers, la tradition veut que le premier mot d’un vers porte la majuscule, qu’il y ait ou non un signe de ponctuation à la fin du vers précédent. (En poésie moderne, toutefois, on trouve souvent la minuscule au premier mot du vers). malheurs infinis que le destin révèle. 2
Si ce voile du corps qui couvre nos esprits. 3
Des songes n'empêchait les présages compris, 4
Si cet hôte importun en sa masse pesante 5
Leur vol ne rabattait quand quelqu'un se présente. 6
Mais accusons plutôt mille horribles péchés 7
Qui nous ont ces présents célestes retranchés, 8
Depuis que l'âge d'or à un pire fit place, 9
Car ores le cristal de la meilleure glace 10
Ne rapporte pas mieux les objets différents, 11
Qu'alors chacun lisait ses destins apparents. 12
De Morphée envoyés, chez qui - chose notoire - 13
La porte ne s'ouvrait qu'on appelle d'ivoire, 14
Porte fallacieuse ouverte aux songes vains 15
Qui perdent mal conçus, les crédules humains : 16
Las ! Las ! Las ! : Contraction de Hélas ! du mien désastreux l'augure prophétique 17
Se réclame un moment de ce bonheur antique, 18
Un moment qui voulut inspiré m'avertir 19
Comme on doit ce succès funèbre divertir. 20
ESTÉFANIE.
Vous m'avez mille fois et mille autres reprise 21
D'une folle créance à des frivoles prise, 22
D'une peur chimérique en ses illusions. 23
Qui troublent le sommeil avec leurs visions. 24
PIZARE.
La femme, un excrément imparfait de nature, 25
Songe ainsi qu'elle parle en l'air, à l'aventure. 26
ESTÉFANIE.
Pauvre femme toujours foulée, et sans raison, 27
Qui peut à l'homme en tout faire comparaison. 28
PIZARE.
Oui comparable autant que quelque étoile sombre 29
À l'astre de nos jours, ou qu'un corps à son ombre. 30
ESTÉFANIE.
Soit, mettons le plus bas, et me dites Monsieur 31
Quel spectre vous imprime une telle frayeur. 32
PIZARE.
Non frayeur autrement que la bonté suprême 33
Sur ce léger sujet ne dissipe de même, 34
L'heure était environ que l'horreur de la nuit 35
Commence à disparoir disparoir Disparoir : Forme ancienne de disparaître . sous l'Aurore qui suit, 36
Et que l'oiseau de Mars, espion peu fidèle, 37
Nous annonce du jour la première nouvelle. 38
Que la moite fraîcheur du matin coule aux yeux 39
Ces pavots que le somme à de plus gracieux : 40
Alors me fut avis qu'une tourtre tourtre Tourtre : « Tourterelle ». privée 41
Dans votre propre sein tendrement élevée. 42
Qui ne prenait sinon de nous deux le repas, 43
Qui nous suivait par tout docile pas à pas, 44
Rencontre de hasard la cruelle venue 45
D'un grand aigle impourvu qui tombe de la nue, 46
Qui ravissent malgré notre long effort vain, 47
L'emporte dans les airs disparaissant soudain. 48
D'épouvante transis, les yeux noyés de larmes 49
Chez qui le désespoir entretient ses alarmes, 50
En fin elle retourne ainsi que du tombeau 51
Et veuve de l'émail de son plumage beau, 52
Qui lamente honteuse une semblable perte, 53
Qui refuse d'abord notre caresse offerte. 54
ESTÉFANIE.
L'issue. 55
PIZARE.
Patience, écoutez le surplus surplus Surplus : « Reste » (Littré : Dictionnaire de la langue française ).
Bien que propos en l'air qui passent superflus, 56
À peu de temps mon œil vit cette tourtre aimée 57
Plus gaie revêtir sa plume accoutumée. 58
Et merveille, un petit lui sort sous l'aile éclos 59
Ainsi qu'un Orient qui se lève des flots 60
Gentil, poli, mignard, qu'on chérit, que l'on baise, 61
De sorte qu'en sursaut je me réveille d'aise. 62
ESTÉFANIE.
Toujours est-ce à mon conte en tel cas revenir, 63
Qu'un mal nous doit heureux tourner à l'avenir, 64
Que le fer qui la fait guérira sa blessure 65
Autre explication ne me semble plus sûre. 66
PIZARE.
À la mienne conforme il faut importuner 67
Par prières, qui peut l'accident détourner, 68
Qui maître du destin, mais qui le destin même 69
Verse sur l'univers sa clémence suprême. 70
Qui dans l'air maintes fois fait bruire son courroux 71
Ne frappant que l'orgueil des rocs au lieu de nous. 72
ESTÉFANIE.
Ô que vous dites bien : l'humaine prévoyance 73
Qui s'ose prévaloir de sa propre science 74
Succombe, précipite, et perd l'audacieux 75
Qui ne la tient qu'en fief du monarque des Cieux, 76
Médecin pitoyable pitoyable Pitoyable : « Qui est naturellement enclin à la pitié » (Littré : Dictionnaire de la langue française ). envers ses créatures 77
Des présentes douleurs ainsi que des futures, 78
Lorsqu'une pleine foi réclame sa bonté 79
Et que nous ne mouvons que de sa volonté. 80
PIZARE.
Résolus à ce point, le long de la rivière 81
Achevons maintenant la promenade entière, 82
Exercice du corps salubre, joint qu'aussi 83
Tel plaisir me pourra dissiper ce souci. 84

SCÈNE II

(Alphonse, Rodéric, Fernande)
ALPHONSE.
Mis à même le choix des fortunes du monde 85
Ou des vœux que jadis le souverain de l'onde 86
Au brave fils d'Égée octroya, devinez 87
Duquel j'accepterai les doux fruits moissonnés, 88
Duquel se bornerait l'affection contente, 89
Quiconque soudra soudra Soudre : « Résoudre (Indicatif présent). Je vois bien la solution du premier doute : et que répons tu au second ? ―Aristote le soult pour moi » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). mieux l'énigme sans attente 90
S'assure d'obtenir une discrétion 91
Qui mérite trouver telle solution. 92
RODÉRIC.
Possible enviez-vous les lauriers d'Alexandre. 93
ALPHONSE.
Oncques une fureur ne me fit là descendre. 94
FERNANDE.
Amoureux de nature il y aurait danger 95
Que le sort désiré du Phrygien, berger 96
En la possession d'une beauté divine, 97
Où vise ce souhait à peu près je devine. 98
ALPHONSE.
Vous n'en allez pas loin, toutefois rechercher 99
Une étrange beauté qui me constat si cher 100
Nullement : la victoire a peu de peine acquise 101
Et à peu de péril j'estime plus exquise. 102
RODÉRIC.
Pourvu de ce rameau qui conduit aux enfers 103
Qui met la liberté des plus chastes aux fers, 104
Tolède ne connaît dame qui vous refuse, 105
Venaison qui s'échappe encore qu'elle ruse, 106
Qu'elle ne tombe pas prise de plein abord 107
Premier que détourner détourner Détourner : « En termes de Chasse, signifie, faire tout ce qu'il faut pour s'assurer qu'une bête, un cerf ou un sanglier, est dans un buisson autour duquel on fait les enceintes » (Furetière : Dictionnaire universel ). Dans l’ Almanach Prisma de la chasse de G.M. Villenave (Paris : Prisma, 1947) on trouve la définition suivante : « Détourner. Paire le tour d'une enceinte où est entré un animal, pour s'assurer qu'il n'en est pas sorti ». on la tire du fort. 108
ALPHONSE.
Mes feux impatients ne souffrent de remise 109
N'aiment qu'une faveur dessus l'heure permise, 110
Assurés de l'espoir de jouir tout soudain 111
Ils ne vivent jamais jusques au lendemain. 112
FERNANDE.
Vous avez à choisir ces courtisanes belles 113
Où la feinte messied messied Messied : « De Messeoir : Littér. [Employé surtout à la forme négative et à la 3e pers. du prés., de l'imp., du fut. de l'ind. et du cond. prés.] Ne pas convenir ; n'être pas séant. Anton. seoir » (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales). , qui ne font les rebelles, 114
Qu'au leurre de l'argent remué dans le poing 115
Frétillardes on voit accourir de plus loin 116
Que le meilleur oiseau, que ne voilent légères 117
À l'airain résonnant les mouches ménagères, 118
Sans attendre voilà rencontrer le fruit meur meur Meur : L'édition de Tomotani est la seule des trois éditions modernes qui éclaire le maintien de meur , à la place de mûr , pour la rime. . 119
Voilà traiter un homme au gré de son humeur. 120
ALPHONSE.
Humeur qui pourtant lasse lasse Lasse : « Se lasser » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). ès ès Ès : « Mot fait par contraction de la préposition En, & de l'article pluriel Les, pour signifier Dans les. Il n'a plus d'usage que dans cette locution, Maîtres ès Ars, & en quelques autres qui font purement du style de Pratique » ( Dictionnaire de l'Académie , 4ème édition). viandes trop communes, 121
La mienne choisirait entre ces deux fortunes 122
Un plaisir dérobé, selon que le hasard 123
Adresse chez quelqu'une affrontée à l'écart, 124
Jupiter, ce dit-on, amoureux de la sorte 125
Dépouillé du pouvoir et du foudre qu'il porte 126
Se plût à décevoir nos mortelles beautés 127
À cueillir violent ainsi leurs chastetés 128
Toutefois ce dessein tranche du téméraire 129
Facile à concevoir, périlleux à parfaire. 130
RODÉRIC.
Périlleux hé ! comment ? ô la simplicité, 131
Périlleux à qui tient en bride sa cité ? 132
Sous l'appui paternel, appui du premier homme 133
Que Tolède en vertus et noblesse renomme renomme Renomme : Renommer : « Nommer avec éloge » ( Dictionnaire de l'Académie , 1ère édition). « L'aspect social du problème est ici clairement indiqué." (Scherer). , 134
L'heure propre aux larcins de la mère d'Amour 135
Faisons dehors la ville ensemblement ensemblement Ensemblement : « On disait autrefois ensemblement » (Furetière : Dictionnaire universel ). un tour 136
Promenade fréquente à nos plus belles Fées 137
Qui prennent là le frais à cottes dégrafées : 138
Reconnues de l'œil, un clin clin Un clin : « Un clin d'œil » (Scherer). suffît après 139
On forgera subtils quelque querelle exprès 140
Affin de vous ravir la beauté désirée 141
En lieu sûr et secret prestement resserrée 142
Qui lui soit inconnu, qui plein d'obscurité 143
Ne donne à discerner aucune vérité, 144
Qui jusques à la soif éteinte détenue 145
La puisse renvoyer ainsi qu'elle est venue, 146
Marchons le cœur me juge un succès amoureux 147
Capable de vous rendre et content et heureux. 148
FERNANDE FERNANDE Scherer, de la même manière que Tomotani, suit les corrections d'Eugène Rigal (« Le Théâtre d' Alexandre Hardy : Corrections à la réimpression Stengel et au texte original », Zeitschrift für französische Sprache und Literatur , XIII, 1891, pp. 204-228), et corrige le texte original, qui attribue par erreur cette réplique à Rodéric. Herbert, qui base son édition sur les corrections de Rigal, ne corrige pas l'original. .
Ores que la plupart de la presse écoulée 149
Que l'obscure noirceur nocturne dévalée 150
Tire nos citoyens chacun dans sa maison 151
L'entreprise paraient à sa juste raison 152
On se pourra jeter dessur dessur Dessur : « Le mot a les sens suivants : A : sur , B : au-dessus de . C : en plus de » Dictionnaire du Moyen Âge (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales). l'arrière-garde 153
De ceux qui les derniers feront mauvaise garde 154
À l'exemple du loup que tapi dans le bois 155
Une rage de faim a réduit aux abois 156
En faveur du brouillas ou de l'ombre nuiteuse 157
Il fond sur le troupeau que sa dent impiteuse impiteuse Impiteuse : « Impitoyable » (Scherer). 158
De nombre diminue, et malgré le berger 159
Emporte sa curée affranchi du danger, 160
Silence j'aperçois venir sans autre suite 161
Deux dames, un vieillard leur servant de conduite servant de conduite servant de conduite : « Action de diriger, au sens propre, de guider la marche d'une personne » (Gaston Cayrou : Dictionnaire du français classique. La langue du XVIIe siècle ). . 162
Fixe d'œil avisez maintenant de choisir 163
On vous en va donner - heurtées - le loisir. 164

SCÈNE III

(Pizare, Estéfanie, Léocadie, Alphonse, Rodéric, Fernande)
PIZARE.
Indiscrets Indiscrets Indiscret : « Manquant de discernement, de raison. —Alors Juno et Pallas commencèrent à avoir peur de leur cause perdue, et craindre la solidité de leur juge indiscret. Le Maire de Belges, Illustr. , I, 33. » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). , impudents, folle folle jeunesse. 165
Ce n'est à mes pareils qu'en la sorte on s'adresse 166
La rue volontiers peu large ne suffit 167
Sans coudoyer ainsi ce qu'onc homme ne fit, 168
Un seul n'entreprendrait qu'à son désavantage. 169
De plus mauvais que vous ont connu mon courage. 170
ESTÉFANIE.
Monsieur laissons-les là, que semblable courroux 171
Quelque pire accident n'éclate dessur nous. 172
PIZARE.
Les effrontés oser, intolérable audace, 173
Comme on fait aux putains vous regarder en face ! 174
ESTÉFANIE.
Telle indiscrétion ne présuppose rien 175
Que fort peu d'assurance entre ces gens de bien. 176
PIZARE.
La justice à de quoi châtier l'insolence. 177
ESTÉFANIE.
Misérable confort confort Confort : « C'est proprement application de force, à une plus faible pour la renforcer » (Nicot : Trésor de la langue française ). Confort . s. m. : « Secours, assistance. Donner aide & confort. Il est vieux » ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). Consolation (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). après leur violence. 178
LÉOCADIE.
He ! bon Dieu que j'ai peur. 179
PIZARE.
Ma fille ne crains pas.
ESTÉFANIE.
Mon ami pour le mieux, doublons un peu le pas. 180
PIZARE.
Au contraire montrant quelque indice de crainte 181
Ils nous pourraient donner juste cause de plainte. 182
LÉOCADIE.
Un souris remarqué m'apporte de l'effroi. 183
PIZARE.
Je mourrai paravant paravant Paravant : « Auparavant » (Nicot : Trésor de la langue française ). que l'on s'adresse à toi, 184
Sus Sus Sus : « Interjection dont on se sert pour exhorter, pour exciter. Sus mes amis, sus donc, levez-vous. Or sus dites-nous. Il est du style fam. » ( Dictionnaire de l'Académie , 4ème édition). premières marchez avec même assurance 185
Que qui d'aucun péril ne verrait l'apparence. 186
ALPHONSE.
Ô le beau coup failli, indigne désormais 187
Pareille occasion je n'espère jamais. 188
RODÉRIC.
Avez-vous la miré quelque sujet capable ? 189
ALPHONSE.
Oui, de l'ire d'amour trop lâchement coupable. 190
FERNANDE.
Une à votre gré belle ? 191
ALPHONSE.
Une de qui les yeux
Montrent dedans la nuit deux Soleils gracieux, 192
Une divinité qui me dérobe l'âme 193
Une qui n'est qu'appas, que charmes, et que flamme : 194
Vous n'avez point de vue ou cette autre Cypris 195
Dût avoir l'approchant vos courages épris. 196
RODÉRIC.
Que sert plus de discours ? belle ou laide n'importe 197
Agréable suffit que d'assaut on l'emporte, 198
Que de se reconnaître elle n'aie loisir 199
Ains que de toutes deux on vous donne à choisir 200
Sus en besogne ! après... 201
ALPHONSE.
L'ordre de l'entreprise
Veut que l'on face peur à cette barbe grise 202
La pointe de l'épée au gosier lui portant, 203
L'autre n'a que la vieille a saisir s'ébattant : 204
À bras de corps corps À bras de corps : « À bras le corps » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). tandis je chargerai ma belle 205
D'une course au logis fugitif avec elle. 206
Chacun s'écarte adonc adonc Adonc : Terme archaïque signifiant alors . , et ne me suive pas, 207
Même chemin tenu remarquerait nos pas. 208
FERNANDE.
Maxime indubitable, or sus à toute bride, 209
Fondons et sans délai sur ce troupeau timide 210
Qui tâche à son pouvoir de gagner le devant, 211
Et semble du dessein avoir senti le vent. 212
LÉOCADIE.
Mon père les voici revenir en furie. 213
ESTÉFANIE.
Sois notre protecteur, ô bon Dieu, je te prie. 214
RODÉRIC.
Tue, tue, demeure, arrête ou tu es mort. 215
PIZARE.
Hélas ! mes bons amis ne m'outrages à tort. 216
LÉOCADIE.
Au secours, à la force, hélas ! je suis perdue. 217
PIZARE.
Brigands outrepercez outrepercez Outrepercer : « Transpercer » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). ceste gorge tendue 218
Plutôt que me voiler en ma fille l'honneur. 219
LÉOCADIE.
A la force il me clôt la bouche, le voleur. 220
ESTÉFANIE.
Ma fille, ma chère âme ! ô barbare infidèle 221
Souffre que je la suive ou me tue avec elle 222
Ma fille, mon espoir, meurs constante premier 223
Que de ta chaste fleur un brigand premier. 224
PIZARE.
À l'aide, Citoyens, on me tue, on me vole, 225
Ma fille entre mes bras enlevée on viole ! 226
Tu parles aux rochers appelant du secours 227
Les cieux et les humains à cette heure sont sourds, 228
Des cieux et des humains la présence ennemie 229
Ne peut que divulguer ores ton infamie 230
Tardive ne saurait le naufrage empêcher 231
Le naufrage fatal de ce qui m'est plus cher 232
Ô misérable ville où la force brigande 233
D'un amas infini de fainéants commande 234
Ô vieillard déplorable ! ô père malheureux, 235
Ô siècle perverti ! ô destins rigoureux 236
Mamie où êtes-vous ? las, par terre pâmée 237
Lui aurait point Clothon la paupière fermée fermée ... la paupière fermée ? : Scherer, en toute logique, corrige l'original et finit le vers par une interrogation. Tomotani fait de même. ? 238
Mamie revenez ! hé revenez à vous, 239
Compagne des regrets d'un misérable époux. 240
ESTÉFANIE.
Ah ! Monsieur que je suis et débile et confuse 241
Et que, vive, le Ciel d'une injustice m'use. 242
PIZARE.
L'extrême affliction, extrême tellement 243
Qu'elle ne peut passer au-delà nullement 244
Arrache ces propos jetés à la volée volée À la volée : «adv. Inconsidérément, étourdiment, sans réflexion. Il fait toutes choses à la volée. Il ne sait ce qu'il dit, il parle à la volée" (Furetière : Dictionnaire universel ). À la volée : « adv. Inconsidérément. Il fait toutes choses à la volée. Il ne sait ce qu'il dit, il parle à la volée. Il est du style familier » ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). 245
Conçus du désespoir d'une âme désolée 246
Si faut-il se résoudre, il faut croire qu'un Dieu 247
Saura remédier au mal en temps et lieu, 248
Par moyens inconnus que tient sa providence 249
Qu'un miracle produit a coup en évidence évidence Pizare anticipe la fin heureuse de la pièce tout en se servant d'une prolepse, figure de style par laquelle sont mentionnés des faits qui se produiront bien plus tard dans l'intrigue. : 250
Humiliés de cœur allons dans la maison 251
Sa pitié réclamer qui nous fera raison. 252

ACTE II

SCÈNE I

(Alphonse, Léocadie)
ALPHONSE.
L'Impatiente soif de ma fièvre apaisée, 253
Glorieux possesseur d'une victoire aisée 254
Plus que ne présumait ma flamme, butinant 255
Cette virginité capable du Tonnant Tonnant Capable du Tonnant : Digne de la grandeur d'un Jupiter. : 256
Cette virginité que de crainte pâmée 257
La belle à mon avis ne croit pas entamée, 258
Ou que, feinte agréable elle veut ignorer 259
Qu'à l'effort insensible elle veut référer : 260
Mon désir tant y a satisfait mettra peine 261
Que son séjour ici de scandale n'amène, 262
Seulette là-dedans recluse avec ses pleurs 263
Qui ne guérissent plus de pareilles douleurs, 264
Je sors pour consulter ma brigade fidèle 265
Sur ce que maintenant nous devons faire d'elle 266
Change d'opinion, réserve plus discret 267
Les faveurs à toi seul d'un amoureux secret, 268
Tu irrites le Ciel plus qu'à ta violence 269
De n'ensevelir point la chose sous silence, 270
De ne lui réparer, trop cruel ennemi, 271
La perte en te taisant de l'honneur à demi, 272
Ne dire informé d'eux qu'un dehors dessur l'heure 273
Que les cris innocents d'une vierge qui pleure 274
Te la firent lâcher entière, joint qu'aussi 275
La peur de l'avenir te tenait en souci : 276
Reste que sa sortie importante ne puisse 277
Discerner ne logis après par nul indice ; 278
Chose plus que facile, un bandeau sur ses yeux 279
Mille tours et détours refaits en divers lieux, 280
Fuitif Fuitif Fuitif : La graphie originale, est gardé par les trois éditeurs modernes, tenant compte du nombre de syllabes. je lui lairrai lairrai Lairrai : Provenant en toute probabilité du linquere ou laxare , forme ancienne du verbe laisser . chercher son aventure 281
Allons donc y pourvoir : et au cas qu'elle endure 282
Une dernière fois en son sein moissonner 283
Ce qui ne peut redit que me passionner. 284
LÉOCADIE.
Où suis-je ? quel enfer de honteuse misère 285
Aux ceps du désespoir m'attache prisonnière ? 286
Que ne me ravis-tu la vie après l'honneur 287
Infâme scélérat envieux de mon heur ? 288
Si ravir néanmoins tu réputes possible 289
Quelque contentement d'une souche insensible, 290
Parle, répond perfide exécrable, où es-tu ? 291
Mais ou le rouge éclat de ce foudre tortu tortu Tortu : « Tortu, ûe . adj. Qui n'est pas droite : Cet homme est tout tortu . Il a les pieds tortus , les jambes tortûes . Pièce de bois tortûe . Chemin tortu . = Fig. st. famil. Avoir l'esprit tortu ; faire des raisonnements tortus » (Féraud : Dictionnaire critique de la langue française ). 292
Qui frappe des rochers les innocentes cimes 293
En connivant connivant Conniver : « v. n. Négliger de punir les fautes de ceux qui nous avons l'inspection, l'autorité, ou les souffrir & ne faire pas semblant de les voir » (Furetière : Dictionnaire universel ). pardonne à l'horreur de tels crimes 294
Cas étrange mes mains ne rencontrent que l'air. 295
Et bien que parmi l'ombre on entende plus clair 296
Aucun bruit ne parvient à l'oreille tendue 297
Comme dans un dédale égarée et perdue 298
Tâchons à remarquer la chambre ou retenir 299
Un signal au voleur funeste à l'avenir, 300
Le moyen ? tout fermé les rayons de la Lune 301
Ne trouvent d'ouverture à leur lumière brune, 302
Ce lit en broderie et ces riches tapis 303
Présagent que le sort ne me peut faire pis, 304
Qu'un superbe appuyé sur sa riche famille 305
Mon précieux trésor impunément me pille. 306
Courage ne sais quoi se rencontre à la main 307
Que gage malheureux je serrerai soudain 308
La porte ouverte craque. 309
ALPHONSE.
Or sus, or sus mauvaise
Veux tu pas derechef que ma flamme j'apaise ? 310
LÉOCADIE.
N'attente déloyal et ne t'ingère pas 311
D'exposer ma pudeur à un second trépas, 312
Le passé te suffise envers moi de la sorte, 313
Que ces songes menteurs que le jour nous emporte, 314
Puis que la volonté purifiant ce corps 315
N'a consenti barbare à tes sales efforts. 316
Que tu n'as que joui d'une roche glacée ; 317
Mais la vigueur chez moi maintenant replacée, 318
D'ongles, de poings, de dents je défigurerai 319
Ta monstrueuse face, et ne l'endurerai, 320
Fais mieux, aveugle moi d'un bandeau le visage, 321
Si la punition tu crains d'un tel outrage. 322
Quelque part ramenée en la ville où soudain 323
Tu me disparaitras comme un fantôme vain, 324
Où l'adresse trouvant du logis de mon père 325
L'aille lui découvrir ta pointure pointure Pointure : « Piqûre » ( Dictionnaire du Moyen Français ). , ô vipère. 326
ALPHONSE.
Tu n'en seras dédite, or sus prête la main, 327
Que par l'obscurité je te mette au chemin. 328

SCÈNE II

(Pizare, Estéfanie, Léocadie)
PIZARE.
Veuf de l'unique appui de ma faible vieillesse, 329
accablé de malheurs, d'ennuis, et de tristesse. 330
Que tarde plus la parque à désourdir désourdir Désourdir : « v. act. Défaire ce qui était ourdi. Il a peu d'usage. Acad. Peu usité » (Féraud : Dictionnaire critique de la langue française ). mes jours ? 331
Qu'un froid marbre poudreux ne m'enserre à toujours ? 332
Mourir sans se venger de l'injure soufferte. 333
Et sur qui ? ne sachant les auteurs de ta perte, 334
Qui coupe en trahison la gorge à ton honneur, 335
Qui ta fille ravie éclipse ainsi ton heur. 336
Mais une crainte hélas ! pire me désespère, 337
Que non content après de pareil vitupère, 338
Ce voleur impiteux massacre mon enfant 339
D'un licol licol Licol : «Harnais de tête en cuir ou en corde que l'on munit d'une chaîne ou d'une longe pour attacher ou mener les chevaux, les bêtes de somme » (Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF (CNRS-Nancy Université). Site internet: http://www.cnrtl.fr/.). "Se dit aussi de la corde qui sert à étrangler les pendus" (Furetière : Dictionnaire universel ). ou dans l'eau ne me l'aille étouffant. 340
ESTÉFANIE.
Ah ! que vous me tuez aux paroles tenues, 341
Si grandes cruautés rarement avenues 342
Ne la rencontreront : le Ciel son défenseur 343
Mollira le courroux du félon ravisseur, 344
Courroux ! à quel sujet ? cette beauté pucelle 345
Lancerait de pitié une vive étincelle 346
Dans l'âme des rochers, des tigres, des lions, 347
Les plus cruels vainqueurs lorsque nous supplions 348
Pardonnent maintes fois et n'ont pas le courage 349
D'opprimer le chétif que la fortune outrage. 350
PIZARE.
Pensez que la frayeur du supplice au pervers 351
A de mille innocents les Sépulcres ouverts. 352
ESTÉFANIE.
Il se peut faire aussi que l'heureux hyménée 353
Réparerait l'excès d'une ardeur forcenée... 354
PIZARE.
Que ma fille épousât un corsaire effronté ? 355
Jamais, jamais, au moins avec ma volonté... 356
ESTÉFANIE.
Las ! hélas incertains seulement de sa vie. 357
Vous disposez d'un gendre au gré de votre envie. 358
PIZARE.
Cela n'augmente pas ne décroît son malheur. 359
ESTÉFANIE.
Et qui aurait encor nouvelle du voleur ? 360
PIZARE.
Attendons-la du Ciel qui la garde certaine, 361
Toute recherche ailleurs est dommageable et vaine. 362
ESTÉFANIE.
Pourquoi ? 363
PIZARE.
Nous divulguer du rapt déshonorés
Est mettre le cautère à des maux déplorés, 364
ESTÉFANIE.
Oui certes. 365
PIZARE.
Au surplus l'enquête précipite
Contre elle du brigand arme la main dépite 366
De son salut victime et de son désespoir. 367
ESTÉFANIE.
Recommencez mes yeux maintenant à pleuvoir, 368
Non l'humeur du cerveau qui manque à vos fontaines, 369
Mais le sang épuisé qui coule dans mes veines 370
L'âme triste exhalée en ces bouillons fumeux, 371
En ces rouges bouillons de colère écumeux 372
Contre un destin cruel qui ne nous saurait dire 373
En telle occasion le sujet de son ire. 374
PIZARE.
Tout beau ! possible hélas qu'elle porte le faix 375
Déplorable en cela de nos propres forfaits. 376
Ou que du Tout-Puissant la haute prescience 377
S'en veut servir de preuve à notre patience, 378
Épreuve salutaire à tous les gens de bien 379
Qui sous sa main rangez ne murmurent de rien. 380
ESTÉFANIE.
Si elle avait payé le tribut à nature, 381
Du ventre maternel mise en la sépulture, 382
Éteinte d'une chute ou d'un embrasement ? 383
Sa perte passerait chez moi plus doucement ; 384
Mais, crève-cœur ! après que pudique élevée 385
Cette plante d'honneur on avait cultivée 386
Sur le point de fleurir, sur le point de germer 387
Maints beaux neveux, qu'eût fait la vertu renommer, 388
Un hiver la surprend, un hiver la dévore, 389
Un Pâris à nos yeux ravie la déflore. 390
Désastre incomparable ! excessive douleur ! 391
Ah ! bon Dieu la voici, qui surcroît de malheur, 392
S'arrache les cheveux, se déchire la face, 393
Signe trop apparent d'une horrible disgrâce. 394
LÉOCADIE.
Pendante à vos genoux mon refuge dernier, 395
Le naufrage encouru ne se saurait nier, 396
On lit dessur ce front l'infortune passée 397
En ma pudicité naguère trépassée, 398
Fille indigne de vous, fille indigne du jour, 399
Veuillez donc expier mon crime a mon retour. 400
Ô expiation frivole, mal élue, 401
Offrir en sacrifice une hostie pollue pollue Pollue : « Participe passé de polluer . v. act. : Profaner un lieu saint » (Furetière : Dictionnaire universel ). 402
Ne vous peut apaiser, et je ne croirai pas 403
L'offense réparer souffrant mille trépas. 404
PIZARE.
Lève-toi mon souci, chaste quant au courage, 405
Tu n'as de ce mâtin mâtin Mâtin : « Figurément & proverbialement, en parlant d'un grand homme de belle apparence, mais de peu d'effet, on dit, que C'est un beau mâtin, s'il voulait mordre » ( Dictionnaire de l'Académie , 4ème édition). Dans le même dictionnaire on trouve aussi le sens contraire auquel fait référence Pizare : « Mâtin est aussi un terme d'injure, qui se dit d'un homme mal-fait, mal-bâti. Voyez ce gros mâtin. C'est un laid mâtin, un vilain mâtin. Il est populaire ». que redouter la rage, 406
Elle ne ternit point la blancheur de ton los, 407
Réprime ce torrent, réprime ces sanglots. 408
« Quiconque le péché n'approuve dedans l'âme, 409
Ne se charge non plus de peine que de blâme », 410
Autrement il nous est le plus à reprocher 411
Qui présents et voyants n'avons pu l'empêcher. 412
LÉOCADIE.
Le sort de ce méchef tombé sur moi chétive chétive Chétive : « Chétif, ive, adj. Qui est de peu de valeur, qui se dit des personnes, & des choses » (Furetière : Dictionnaire universel ). , 413
Monstre que désormais ne faut plus que je vive. 414
ESTÉFANIE.
Le sort de ce méchef afflige également. 415
LÉOCADIE.
Son douloureux effet m'afflige seulement. 416
PIZARE.
Malgré ce ravisseur tu demeures entière. 417
LÉOCADIE.
Qui plus que moi croyable en pareille matière ? 418
ESTÉFANIE.
Coupable tu n'avais besoin de revenir, 419
Voici le propre bras qui te voudrait punir. 420
LÉOCADIE.
Mon forfait déféré déféré Déféré : « Déférer. v. tr. Porter, traduire devant une juridiction, en parlant des personnes et des choses. Accuser secrètement, dénoncer » (Gaston Cayrou : Dictionnaire du français classique ). qui se touche palpable, 421
Vous ne pouvez m'absoudre et moins croire incoupable incoupable Incoupable : « Non coupable, innocent » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). . 422
PIZARE.
Tu offenseras plus à t'obstiner ainsi 423
Qu'a l'effort enduré d'un brigand sans merci. 424
LÉOCADIE.
Hélas ! le désespoir m'extravague, insensée 425
Qui parle à l'aventure et outre la pensée. 426
ESTÉFANIE.
Quel bon hasard encor te sauve de leurs mains ? 427
LÉOCADIE.
Un seul qui m'emporta le pire des humains 428
En sa chambre la nuit prisonnière tenue, 429
De l'Aurore plutôt n'a senti la venue, 430
Que me bandant les yeux après plusieurs détours 431
À l'impourvu À l'impourvu À l'impourvu : « Locution adverbiale archaïque : à l'improviste , non prévu ; le prestigieux grammairien Vaugelas utilisait à l'improviste , à l'impourvu ». laissée entre deux carrefours, 432
Libre adonc adonc Adonc : Terme archaïque : alors , puis . ignorant la route de sa fuite, 433
Je me suis peu à peu jusqu'ici reconduite. 434
PIZARE.
Malheur ! malheur étrange ! horrible affliction ! 435
Et où du Ciel paraît la malédiction, 436
N'avoir pu remarquer le logis, la personne, 437
N'avoir à qui se prendre ains ains Ains : « vx, très rare, uniquement dans la lang. littér. et par imitation de l'anc. lang. Mais » (CNRTL : Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF) (CNRS-Nancy Université). Site internet : http ://www.cnrtl.fr/.). qui même on soupçonne ! 438
LÉOCADIE.
Ce repaire enrichi de meuble précieux, 439
Prouve que le voleur se fie audacieux 440
En sa fortune haute, opulente, assurée 441
De parents, de crédit, qui l'injure endurée 442
Peuvent sous la faveur la justice opprimer, 443
Or ce gage emporté le va mieux exprimer, 444
Qu'aveugle tâtonnant seule en sa chambre close, 445
D'aventure j'ai pris à faute d'autre chose. 446
PIZARE.
Chef-d'œuvre buriné du preux Alcide enfant, 447
Deux serpents au berceau de ces ces Ces : Graphie originale ; Scherer et Tomotani suivent la correction de Rigal : ses. mains étouffant, 448
Ô Héros Immortel qui nettoyas la terre 449
De monstres, de tyrans, sainte et louable guerre, 450
Si tu fuis quelques fois, hé de grâce reviens 451
T'acquérir un renom qui passe l'ancien, 452
Vengeur exterminant ces monstres qui renaissent 453
Et de l'honneur des bons dévoré se repaissent. 454
ESTÉFANIE.
Plus on l'entretiendra sur tel fâcheux discours, 455
Moins sa douleur prendra et d'issue et de cours. 456
Entrons dedans ma fille, entrons que je te couche, 457
Que de ce désespoir la pointe je rebouche rebouche Rebouche : « Reboucher, ou émousser un tranchant ou pointe » (Nicot : Trésor de la langue française ). « Reboucher. v. n. & n. p. S'émousser. L'épée reboucha contre sa cuirasse. La pointe n'en vaut rien, elle se rebouche » ( Dictionnaire de l'Académie , 1ère édition). , 458
Ma consolation prise en particulier 459
Servira d'antidote à ce mal singulier. 460
LÉOCADIE.
Madame confinez, confinez-moi chétive 461
En quelque antre effroyable où le Soleil n'arrive 462
Où l'horreur m'accompagne, où captive à jamais 463
Mon infamie au jour ne sorte désormais. 464
PIZARE.
Sache que tu ne perds chez nous ta renommée 465
Que tu ne seras moins qu'au précédent aimée, 466
Mais à condition de modérer ce deuil 467
Qui ton père soudain jette dans le cercueil. 468

SCÈNE III

(Dom Dom Depuis l'apparition en scène de Dom Inigue, Tomotani se sert de la graphie castillane Don . Inigue, Alphonse)
DOM INIGUE.
Tu pourrais posséder les richesses d'Attale, 469
Du vieil Roy de Phrygie, ou celles de Tantale, 470
Noble d'extraction plus que les Minyens, 471
On méprise aujourd'hui la noblesse et les biens, 472
Si l'homme ne s'illustre en son propre mérite 473
Si le vif aiguillon des vertus ne l'irrite, 474
Cueillant aventureux aux pays étrangers 475
Le rameau de la gloire au milieu des dangers : 476
Car oisif consommer en délices son âge 477
Dessous le Ciel natal vient d'un lâche courage. 478
C'est comme la tortue une coque habiter 479
Qui pesamment se traîne et qu'on n'ose quitter. 480
C'est demeurer banni des bonnes compagnies, 481
Si tu n'as vu ta place entre elles tu te nies, 482
Chacun te montre au doigt montre au doigt Montrer au doigt : Forme archaïque de montrer du doigt , Désigner d'un signe de l'index de la main. par forme de mépris, 483
D'un tardif repentir en la vieillesse pris, 484
Que tu n'employas mieux la saison printanière, 485
Mon vouloir au surplus est la raison dernière, 486
Qui t'impose une loi de courir quelque temps 487
L'Italie L'Italie L'Italie : Dans l’original Itale , forme du Moyen Âge pour Italie. visitée, où les esprits contents 488
Goûtent diverses mœurs en diverses provinces, 489
Que des communautés gouvernent, ou des Princes. 490
Tu n'en vaudras que mieux, et au proche retour 491
Moissonnes des plaisirs infinis à ton tour, 492
Bienvenu, bien reçu de ta ville informée 493
Que tu auras ailleurs porté sa renommée 494
Une femme à choisir, vu que ma qualité 495
Dans Tolède partout trouve l'égalité. 496
Bref ce voyage fait, Alphonse présuppose 497
Que ta fortune après heureuse se repose. 498
ALPHONSE.
Monsieur assez de fois un semblable désir 499
Me transporte et me vient le courage saisir, 500
À moi-même odieux de ma fainéantise 501
Et qui - je le dirai sans aucune vantise vantise Vantise : « Vantardise », d’après le Dictionnaire du Moyen Français (1330-1500) : A. Vantardise , fait de se vanter, défaut de celui qui se vante. B. Présomption , exagération . - 502
N'appréhendai jamais fatigues, ni danger, 503
N'estimant rien heureux au prix prix Prix : « n m. Au pris : En comparaison. Théophile n'est rien au prix de Malherbe » (R. 80) (Gaston Cayrou : Dictionnaire du français classique ). de voyager 504
D'apprendre çà et là ce qui se passe au monde, 505
Qu'elle plage plage Plage : « s. f. Se dit aussi poétiquement, pour signifier, Contrée, climat. Il n'y a point de plage si lointaine où le bruit de ses victoires n'ait pénétré » ( Dictionnaire de l'Académie , 1ère édition). en esprits, qu'elle en armes féconde, 506
Afin de ne rester ignare à l'avenir, 507
Lorsque d'un bon discours on veut s'entretenir, 508
Que chacun ses erreurs diversement rapporte : 509
Donc puis que le vouloir à ce dessein vous porte, 510
En l'exécution plus prompte gît mon mieux, 511
Ne faisant que languir d'un séjour ocieux ocieux Ocieux : « Disposant à la paresse » (Scherer). . 512
DOM INIGUE.
L'oiseau de Jupiter en son aire n'a garde 513
D'éclore généreux la colombe couarde, 514
La lionne jamais de biche ne conçoit, 515
Le moule que sa forme empreinte ne reçoit : 516
Ainsi n'empruntes tu cette louable envie 517
De préférer l'honneur immortel à la vie. 518
Ainsi demeures tu le portrait portrait Portrait : « Vaugelas signale encore que plusieurs disaient pourtrait mais que cette prononciation viellissait » (Scherer). , le flambeau 519
Qui nous venge tirés de l'oubli du tombeau, 520
Persiste magnanime à fouler ces délices, 521
Que semé la richesse amorce de tous vices. 522
Au surplus je te veux d'équipage pourvoir, 523
Et d'un train qui de moi digne te face voir, 524
Qui servent à t'enfler le cœur, or je t'avise 525
Qu'outre Naples, Milan, Rome, Gênes, Venise, 526
- Florence aussi du nombre - on n'a que plus chercher 527
De rare en l'Italie, ou qui puisse allécher. 528
ALPHONSE.
Les principales fleurs de ce parterre vues, 529
Selon l'ordre prescrit l'une après l'autre élues, 530
Ma curiosité se satisfait assez. 531
DOM INIGUE.
Des Alpes au retour les hauts monts traversez 532
La Gaule se présente en peuples plus féconde 533
Que l'Espagne beaucoup : qui semble un autre monde, 534
Peuples civilisés, conversables conversables Conversables : « Avec qui on peut converser facilement, agréablement » (Littré : Dictionnaire de la langue française ). Conversable : « adj. Ce mot signifie, avec qui l'on peut converser . Voiture s'en est servi. Il me semble qu'il n'y a plus dans le monde de personnes conversables , que celles que j'ai vues au dernier voyage que j'ai eu l'honneur de faire avec vous » (Féraud : Dictionnaire critique de la langue française ). , courtois 535
Qui n'ont rien d'arrogant comme nos Ibérois 536
Qui aiment une humeur ouverte et familière, 537
Non la nôtre de soi cauteleuse cauteleuse Cauteleux : « Ruse malicieuse » ( Dictionnaire médiéval français ). et altière altière Altière : « Cet éloge de la France n'est guère vraisemblable chez un personnage espagnol, à qui l'auteur semble se substituer » (Scherer). . 538
Vois de t'accommoder selon les nations, 539
Et de faire au besoin céder tes passions : 540
Ainsi jadis acquit Ulysse nom de sage, 541
À travers les périls se trouvant un passage. 542
ALPHONSE.
Vos bons enseignements en l'âme conservez 543
Et d'Ourse et de Zénith au voyage observez 544
Le feront prospérer sous la faveur céleste. 545
DOM INIGUE.
Sans elle il n'y a rien qu'encombreux encombreux Encombreux : « Encombre, ou encombrier. s. m. : Vieux mot et hors d'usage, opposé à décombre qui signifiait, obstacle, empêchement, embarras » (Furetière : Dictionnaire universel ). et moleste, 546
Sans elle nous n'avons ici bas qu'espérer, 547
Allons dessur ta suite ores délibérer. 548

ACTE III

SCÈNE I

(Estéfanie, Léocadie)
ESTÉFANIE.
Te veux tu distiller en larmes continues 549
Qui ne révoqueront les choses avenues ? 550
Qui me fendent le cœur d'une tendre pitié, 551
Je n'ay plus de pouvoir ou toi plus d'amitié, 552
Puisque raisons, conseil, remontrances, prière, 553
Ne répriment encor leur humide carrière : 554
Que tu te plais rebelle à soupirer toujours 555
Afin que tels soupirs précipitent mes jours, 556
Pardonne à ta douleur ma fille qui présente 557
De ces plaintes avait excuse suffisante. 558
Mais le temps médecin de nos calamités 559
Ne permet recourir à ces extrémités, 560
Nul pire traitement chez nous ne te moleste, 561
On dirait néanmoins que l'appareil funeste 562
Ainsi que condamnée au supplice t'attend, 563
Soupireuse toujours, l'œil sans fin dégouttant. 564
LÉOCADIE.
Ces soupirs et ces pleurs, pénitence légère, 565
N'égalent un reflux de nouvelle misère. 566
ESTÉFANIE.
Quel reflux ? et ou pris ? parlons avec raison, 567
N'ayant depuis ce coup sorti de la maison. 568
LÉOCADIE.
Le malheur a chez moi ses portes inconnues, 569
Ouvertes quand il veut à toute heure tenues. 570
ESTÉFANIE.
L'effort du scélérat possible. 571
LÉOCADIE.
Traître effort,
Qui donne à mon honneur une seconde mort. 572
ESTÉFANIE.
Soit que ce soit soit Soit que ce soit : « Quoi qu'il en soit ». , mon heur tu ne me le dois taire, 573
De tes infirmités fidèle secrétaire. 574
LÉOCADIE.
Ma turpitude énorme assez tôt paraîtra, 575
Et d'un objet honteux son remords accroîtra. 576
ESTÉFANIE.
Pourquoi ? si ce ne sont qu'effets de la nature 577
Comme lors qu'on se sent élargir la ceinture. 578
LÉOCADIE.
Oh Terre ! Oh Terre, mère, entrouvre ton giron 579
Et me plonge au plus creux des gouffres d'Achéron. 580
ESTÉFANIE.
Te préserve le Ciel de pire maladie. 581
LÉOCADIE.
Pire ? 582
ESTÉFANIE.
Oui, le silence à cela remédie.
LÉOCADIE.
Le silence éternel mon remède certain 583
Porte sa guérison, mais je l'implore en vain. 584
ESTÉFANIE.
Eh bien c'est un enfant que le hasard nous donne. 585
LÉOCADIE.
Mais un cruel fléau qui d'horreur m'environne. 586
ESTÉFANIE.
Fais la désespérée autant que tu voudras 587
Je le désire nu tenir entre mes bras. 588
LÉOCADIE.
Je désire aussi voir la race de vipère, 589
Sous mes pieds écrasée, en vengeance du père ! 590
ESTÉFANIE.
Tu ne me saurais pas d'avantage fâcher 591
Que semblables propos indiscrète lâcher. 592
LÉOCADIE.
Vous voulez que j'approuve, et que je fasse compte 593
Du triste monument qui s'érige à ma honte. 594
ESTÉFANIE.
La nature t'oblige en sa première loi, 595
D'aimer un fruit vivant qui sortira de toi. 596
LÉOCADIE.
Fruit dont l'arbre mérite une flamme allumée. 597
ESTÉFANIE.
Mais tel fruit de ton sang créature formée. 598
Aimable en l'innocence, ignorant qui l'a fait, 599
Bref sa cause produit mauvaise un bon effet. 600
LÉOCADIE.
Un bon qui de ma fleur virginale me prive ? 601
ESTÉFANIE.
Oui bon puis que des cieux le chef-d'œuvre en dérive. 602
LÉOCADIE.
On aurait beau beau On aurait beau : La locution concessive avoir beau est traduite en espagnol par les tours por más que , por muy , por mucho : J'ai beau dire et beau faire, on ne me croit plus = Por más que diga o que haga, ya no me creen. flatter ma poignante douleur 603
Beau donner à mon crime une sombre couleur, 604
Le Soleil qu'odieux ne me saurait plus luire, 605
L'air pollu pollu Pollu : « Pollué » (Tomotani). de ce rapt mon désastre soupire, 606
La terre qu'à regret ne supporte mes pas, 607
Ma vie est une suite horrible de trépas, 608
Un enfer de langueurs, une prison cruelle 609
Qui ne me tiendra plus guère de temps chez elle. 610
ESTÉFANIE.
Apaise mon souci tes regrets violents, 611
Nous ne sommes pas moins du désastre dolents 612
Toutefois avenu sa nécessité dure 613
Veut que sans rafraîchir tel ulcère, on l'endure, 614
Tu crains que ta grossesse apporte un mauvais bruit, 615
Épouvantable éclair que ce tonnerre suit ; 616
Mais ma fille on saura prévenir ce diffame 617
Je ne veux employer que moi de sage femme, 618
Que moi qui te délivre outre l'affection 619
Instruite à ce métier jusqu'en perfection. 620
Cela vaut fait vaut fait Cela vaut fait : « Pour dire, qu'une chose est presque achevée » (Furetière : Dictionnaire universel ). , après la maternelle cure 621
Une nourrice aux champs discrète te procure, 622
Qui sous nom supposé ta race élèvera 623
Et le los précèdent chaste conservera : 624
Mais octroie remise une trêve à ces plaintes, 625
À ces profonds sanglots, à ces larmes épreintes épreintes Épreintes : « Répandre » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). , 626
Et ne me me Me : Datif éthique ou d'intérêt : pronoms explétifs apportant à l'interlocuteur. L'emploi explétif des pronoms de la 1re et de la 2e personne est utilisé dans le but de donner à la phrase une allure plus vivante ou plus familière. pense plus furieuse me me Me : Datif éthique ou d'intérêt : pronoms explétifs apportant à l'interlocuteur. L'emploi explétif des pronoms de la 1re et de la 2e personne est utilisé dans le but de donner à la phrase une allure plus vivante ou plus familière. urtrir, 627
Plus les fleurs de ce teint en la sorte flétrir, 628
À peine d'éprouver éprouver À peine d'éprouver : « Sur peine de, À peine de, châtiment, souci, inquiétude embarras, difficulté » (Gaston Cayrou : Dictionnaire du français classique. La langue du XVIIe siècle ). ma haine méritée, 629
De ne voir désormais ta mère qu'irritée, 630
Ains de précipiter parricide, en ce deuil 631
Qui n'est plus de saison, sa vieillesse au cercueil. 632
LÉOCADIE.
Madame pardonnez ce qu'une âme confuse 633
Profère en désespoir de en désespoir de Profère en désespoir de : Dans l'édition originale : ... en désespoir que ; tous les autres éditeurs (Stengel, Herbert, Scherer, Tomotani) préfèrent de . la raison percluse, 634
Pardonnez aux regrets que ma pudicité 635
Immole sur sa tombe en telle adversité, 636
Quiconque les pourra modérer dessur l'heure 637
De l'outrage enduré consentante demeure, 638
Insensible à l'honneur que vous m'avez toujours 639
Enseigné préférable a la suite des jours, 640
Or plutôt que commettre une impieuse impieuse Impieuse : « Impie » (Scherer). offense, 641
Que ne les reprouver selon votre défense. 642
Ma force entreprendra sur elle, et mes ennuis 643
Au jour ne seront plus remarquables produits, 644
Je les dévorerai : leur aigreur adoucie 645
Avec votre bonté qui de moi se soucie. 646
ESTÉFANIE.
Courage cher espoir, les maux plus déplorés 647
Obtiennent maintes fois sous les cieux implorés 648
Une agréable issue, une fin plus heureuse, 649
Que n'en fut l'origine horrible et funéreuse funéreuse Funéreuse : « Funeste, fatal » (Scherer). , 650
Combien estimes-tu devoir encor aller ? 651
LÉOCADIE.
Hélas je sens un faix douloureux dévaler 652
Qui presse sa sortie et d'épreintes épreintes Épreintes : « Pressions » (Scherer). « Pression, serrement » (Tomotani). cruelles 653
Me travaille le corps jusques dans les moelles, 654
Et neuf lunes tantôts s'accomplissent depuis 655
Qu'en ce piteux état langoureuse je suis. 656
ESTÉFANIE.
Patience mon heur, espère après la pluie 657
Un serein serein Serein : « Visage, front, serein , qui annonce une grande tranquillité d'esprit. —On dit aussi, figurément , esprit serein » (Féraud : Dictionnaire critique de la langue française ). gracieux qui tes larmes essuie, 658
À ce mal violent succédera le bien 659
Sur ma parole crois que ce ne sera rien. 660

SCÈNE II

(Dom Inigue, Francisque)
DOM INIGUE.
Le coursier généreux quoique qu'abattu de l'âge, 661
Quand la trompette bruit relève son courage : 662
Le Prince naturel des hôtes bocagers, 663
Jusques dans le tombeau néglige les dangers, 664
Sitôt que l'aiguillon de la faim le tourmente, 665
Que l'importun veneur son désespoir augmente, 666
Et qu'il entend beugler par les prés au printemps 667
Des taureaux orgueilleux pour l'amour combattants : 668
Ainsi le cours sur moi révolu des années, 669
Au nombre glorieux des palmes moissonnées, 670
N'empêche que le cœur dedans ce sein vieillard 671
Au bruit comme jadis ne tressaute gaillard, 672
De ces jeux martiaux fréquents à la noblesse. 673
Jeux qui font à l'envi paraître son adresse, 674
D'une bague courue avec dextérité 675
Le prix de la carrière au combat mérité, 676
Athlète indiffèrent, duit duit Duit : « Participe passé de duire : empl. trans. "Instruire, éduquer qqn. ». ( Dictionnaire du Moyen Français 1330-1500). à tels exercices, 677
Ils ne me tiennent lieu que de chères délices. 678
Plus vigoureux d'effort, l'épreuve en fera foi, 679
Qu'un tas d'efféminés enfants au pris de moi : 680
S'offre s'offre qui veut à la masse masse Masse : « Massue. s. f. Baston plus gros par un bout & fort pesant, propre à assommer. La massue d'Hercule. Il le tua d'un coup de massue » ( Dictionnaire de l'Académie française , 1ère édition). , à la lance, 681
Ce bras réprimera sa brusque violence 682
Tenant ou assaillant : mais on vient m'avertir 683
Le tournoi préparé qu'il est temps de partir. 684
FRANCISQUE.
Monseigneur la barrière ouverte vous demande, 685
Où d'un monde guerrier la foule se débande débande Débande : « Débander : On le dit d'une troupe de gens de guerre qui se sépare du gros de l'Armée confusément & sans ordre. Les soldats se débandèrent pour aller piller » ( Dictionnaire de Trévoux ). , 686
Par scadrons scadrons Scadrons : escadron. « On disait au siècle passé squadron pour escadron » (Furetière : Dictionnaire universel ). arrangés, superbes d'appareil 687
Que le bruit des clairons anime, tout pareil, 688
À celui de deux camps opposez en bataille, 689
La fleur des citoyens qui borde la muraille 690
Au spectacle accourus et plus qu'onc ébahis 691
Désirent voir en vous l'ornement du pays, 692
Tant qu'ils l'ont envoyé prier en diligence 693
Venir à celle fin que l'ébat se commence. 694
DOM INIGUE.
Ma lance, mon cheval, et mon épée aussi, 695
Vite holà dedans, hé suis-je encor ici ? 696
Rentrons, toi va tirer mon barbe de l'étable 697
Au regard de la bague avantage notable, 698
Après, que l'on m'amène en bride le coursier, 699
Plus qu'oncques Bucéphale et adroit et guerrier : 700
Sans doute qu'avec eux une double couronne 701
Avant que retourner tout le front m'environne 702

SCÈNE III SCÈNE III SCÈNE III : « Cette scène en Italie est entièrement inventée par Hardy » (Tomotani).

(Alphonse, Fernande, Rodéric)
ALPHONSE.
Ô que la volupté sorcière de nos sens, 703
Circé qui les transforme en lions rugissants 704
Produit de peu de joie une longue tristesse, 705
Combien il fait mauvais la recevoir hôtesse, 706
Ceux qui l'auront logée assurés au partir 707
D'un salaire fatal et honteux repentir, 708
Assurés de nourrir dans l'âme becquetée 709
L'aigle perpétuel du hardi Prométhée, 710
Depuis que sa fureur brutale en cruauté 711
Au rapt m'émancipa émancipa S'émanciper : « v. act. signifie aussi prendre un peu trop de liberté en quelque chose que ce soit » (Furetière : Dictionnaire universel ). d'une chaste beauté, 712
Ne sait Ne sait Ne sait : Hardy se sert avec fréquence de l'ellipse du pronom sujet. quel aiguillon maniaque me reste 713
Peu s'en faut compagnon du parricide Oreste, 714
Qui pense chaque jour ceste vierge revoir 715
Les cieux à ma ruine et l'enfer émouvoir, 716
Horrible en cris piteux plomber plomber Plomber : « Frapper, meurtrir. ―[Les Troyens] Ayant la mort dans le sein... » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). Edmond Huguet cite en tant qu'exemple le suivant poème de Ronsard, dans lequel il se moque d'un certain type de poètes, 'mâche-lauriers' ( Amours . Chanson, 1.227d) : D’un gosier mâche-laurier J’ois crier Dans Lycophron ma Cassandre, Qui prophétise aux Troyens Les moyens Qui les réduiront en cendre. Mais ces pauvres obstinez Destinés Pour ne croire à leur Sibylle, Virent, bien que tard, après Les feux Grecs Forcener parmi leur ville. Ayant la mort dans le sein, De la main Plombaient leur poitrine nue, Et tordant leurs cheveux gris, De longs cris Pleuraient qu’ils ne l’avaient crue. Mais leurs cris n’eurent pouvoir D’émouvoir Les Grecs si chargez de proie, Qu’ils ne laissèrent sinon Que le nom De ce qui fut jadis Troie. Ainsi pour ne croire pas, Quand tu m’as Prédit ma peine future, Et que je n’aurais en don, Pour guerdon De t’aimer, que la mort dure, Un grand brasier sans repos, Et mes os, Et mes nerfs, et mon cœur brûle : Et pour t’amour j’ai reçue Plus de feu, Que ne fit Troie incrédule. son sein d'ivoire 717
S'arracher les cheveux, sacrilège notoire, 718
Oh damnable surprise ! ô pauvre fille hélas ! 719
Qu'un inique destin te jeta dans nos lacs, 720
Qu'un inique destin forclôt forclôt Forclôt : « Forclore, verb. act. Exclure. Il n'est en usage qu'au Palais, où il signifie, Exclure de faire quelque acte, quelque production en Justice, parce que le temps préfix en est passé. Il s'est laissé forclore. Il a été forclos. Il n'est guère d'usage qu'à l'infinitif et au participe » ( Dictionnaire de l'Académie , 5ème édition). mon maléfice 721
De te pouvoir offrir la vie en sacrifice, 722
Te pouvoir amender l'abominable excès 723
Qui me donna chez toi chez toi Chez toi : « Chez toi ne fait pas référence à ta maison, mais à ton corps » (Tomotani). cet illicite accès : 724
Ah ! quel trouble importun m'assaut la conscience, 725
Et demi furieux l'emplit d'impatience, 726
Sitôt que le penser passe en ce souvenir, 727
Mais aperçois-je pas mes complices venir, 728
Complices de l'erreur amoureuse commise, 729
Ains image à mes yeux de l'offense remise. 730
FERNANDE.
Sur quoi ruminez-vous solitaire à l'écart ? 731
ALPHONSE.
Sur chose qui jamais de là-dedans ne part. 732
FERNANDE.
Je confesse avoir tort, l'indiscrète demande 733
Méritant ce refus de légitime amende. 734
ALPHONSE.
Rien moins : une amitié stable par tout ailleurs, 735
Vous voudrait obliger en des sujets meilleurs, 736
RODÉRIC.
Parlons parlons plutôt d'un Ciel qui ne me semble 737
Étrange nullement, ayant à vivre ensemble. 738
ALPHONSE.
Patriotes, voisins, frères d'affection, 739
Et qui de même sort fîmes élection, 740
Un siècle passerait, non pas en l'Italie 741
Mais chez l'Alarbe fier, chez ceux de Gétulie, 742
Que je m'estimerai dans l’Espagne toujours 743
Tant que pareille erreur entretiendra son cours. 744
FERNANDE.
Les choses de ce monde ont certaine mesure 745
Qu'un journalier usage apprend de la nature : 746
Ainsi parfois le cerf éloignera son fort, 747
Et parfois le poisson s'égaye sur le bord. 748
Curieux Curieux Curieux : « Curieux, euse, adj. Qui est désireux de voir et de savoir. Je suis curieux de voir la fin de cette affaire » (Littré : Dictionnaire de la langue française ). néanmoins de regagner leur gîte 749
Au premier accident d'une course plus vite. 750
Nous guidés du flambeau divin de la raison, 751
Ce voyage accompli en sa propre saison, 752
Rassasiés de voir, de courre courre Courre : « Forme ancienne du verbe courir » (Tomotani). la fortune 753
Sur le sein de Cybèle, et du moite Neptune, 754
Notre Ithaque natale aux labeurs entrepris, 755
Posons également et de borne et de prix. 756
ALPHONSE.
N'imaginez aussi ma frénétique envie 757
Du Numide choisir la vagabonde vie, 758
Ou du Scythe qui n'a ses lares arrêtés 759
Que ces pâtis pâtis Pâtis : « Le lieu où l'on met paître des bestiaux. Mettre des moutons, des vaches dans le pâtis, dans un pâtis. Le pâturage diffère du Pâtis , en ce que pâturage indique quelque chose de meilleur que Pâtis » ( Dictionnaire de l'Académie , 4ème édition). qu'encore le bétail n'a broutés, 760
Qui traîne dans un char sa famille chétive, 761
Et de l'heur des mortels plus aimable se prive, 762
Du repos dont jouit l'homme sur ses vieux ans 763
Vénérable au milieu d’une troupe d'enfants, 764
Qui rend à son pays la lumière prêtée, 765
Sa mémoire immortelle entre tous regrettée : 766
Félicité qui doit acquise ne tenir 767
Place entre nos discours, non même au souvenir. 768
RODÉRIC.
Telle sollicitude sollicitude Sollicitude : « s. f. Souci, soin inquiet ou affectueux. Ce mot est très-bon, et se dit avec grâce, dit l'Auteur des Réflexions : Les Fidèles doivent vivre sans sollicitude pour les choses de la terre. Les sollicitudes du siècle. La sollicitude pastorale ; la sollicitude des Églises. C'est presque tout l'emploi de ce mot » (Féraud : Dictionnaire critique de la langue française ). à l'âge réservée, 769
Je crois que hors des flots en sa coque élevée, 770
Venus première vit le rivage latin, 771
Où Amour du depuis règne par un destin, 772
Où le nombre infini de tant de belles dames, 773
Nous éblouit les yeux, et captive les âmes. 774
Tout autres d'entretien, de caresses, d'appas, 775
Qu'au séjour naturel nous ne les aurons aurons Avons : Scherer donne aurons , d'après Tomotani sémantiquement plus satisfaisant ; nonobstant, celui-ci conserve l'orthographe de l'original. pas. 776
ALPHONSE.
Chacun suit son génie, et la mortelle race 777
Diffère de pensers quasi comme de face, 778
L'artifice excessif de celles qu'estimez 779
Amortit à l'abord mes feux plus enflammés : 780
Une simplicité naïvement rustique, 781
À tel jeu mille fois d'avantage me pique : 782
Des discours recherchés qui n'expriment le cœur, 783
Des louanges que donne un langage moqueur, 784
Des baisers sublimés qui ampoulent ampoulent Ampoulent : « Ampouler = Gonfler » ( Dictionnaire Huguet). les lèvres 785
Des gestes contrefaits, des impudences mièvres 786
Quelques luths mal d'accord et dignes de la voix 787
Me figurent ici les filles d'Achélois, 788
Belles à l'œil charmé, que leur caute caute Caute : Scherer : « Caut: rusé. Il procède du latin cautus (avec précaution, prudemment) » (Félix Gaffiot : Dictionnaire latin français ). malice 789
Ne dompte la fuyant à l'exemple d'Ulysse. 790
FERNANDE.
Réformation Réformation Réformation : « Réformation, s. f. Rétablissement dans l'ancienne forme, ou dans une meilleure forme. La réformation des mœurs. La réformation de la discipline. La réformation de la Justice. La réformation des Finances. La réformation de la Coutume. La réformation du Calendrier. Réformation générale dans tous les Ordres d'un État. La réformation d'un Ordre Religieux. La réformation d'un Monastère » ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). grande et crue en peu de temps. 791
ALPHONSE.
Divers âge produit, divers nos passetemps, 792
L'oisiveté jadis, maquerelle subtile 793
Entre les voluptés tint esclave un Achille, 794
Lui faisant manier l'aiguille et le fuseau, 795
Et pour plaire à sa dame ouvrager ouvrager Ouvrager : « Quand les damoiselles font leur ouvrage sur toile, Acupingere , Ronsard » (Jean Nicot : Trésor de la langue française , 1606). du réseau réseau Réseau : « s. m. Petit rets. Tendre un réseau. Mettre des réseaux à l'entrée du terrier, pour prendre des lapins » ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). , 796
Que néanmoins après un tourbillon de gloire, 797
Emporta d'Ilion moissonner la victoire. 798
L'amour - vrai naturel du crocodile - fuit 799
Qui sans crainte l'affronte, et les fuyants poursuit. 800
RODÉRIC.
L'amour moque vainqueur nos menaces frivoles 801
Sachant combien l'effet diffère des paroles, 802
ALPHONSE.
Le négliger du tout surpasserait l'humain, 803
Mais hôte, il ne le faut garder au lendemain : 804
Le plus ferme lutteur quelque peu se renverse, 805
Ainsi ne dis-je pas qu'encor à la traverse traverse À la traverse : « Loc. adv. D'une façon inopinée et gênante » ( Petit Littré. Dictionnaire de la langue française, abrégé du Dictionnaire de Littré , 1959). ... 806
FERNANDE.
Tel que quand cette Europe assez proche du bord 807
À sa fleur virginale eut un fatal effort. 808
ALPHONSE.
Ne me remémorez un acte tyrannique, 809
Un acte dessur tous, abominable, inique, 810
Plein de honte, de blâme, et qui remis aux yeux, 811
M'allume épouvanté des flambeaux furieux : 812
Mais quoi ne point faillir, passe notre puissance, 813
Seule perfection de la divine essence ? 814
Or l'heure du manège approche à mon avis, 815
Qui ne nous permet plus prolonger ce devis, 816
Allons de compagnie. 817
RODÉRIC.
Allons, tel exercice
Tient l'avantage ici de sa terre nourrice, 818
Et semble que l'on dût l'Italie premier premier Premier : « Honorer. — Macrobe a dit Pitagore premier de ce inventeur, Pline en veux premier par prééminence, Amphion, roy de Thebes » Jean Bouchet, Ep. mor . 13. (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). 819
Du los los Los : « s. m. Vieux mot qui signifie, Louange, & qui n'est plus en usage que dans le burlesque » ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). qu'acquit la gent des centaures premier. 820

SCÈNE IV

(Ludovic, Dom Inigue)
LUDOVIC.
Au secours mes amis, hé ! n'y a-t-il personne 821
Qui tout froissé la dextre à ce besoin me donne ? 822
DOM INIGUE.
Pauvre petit enfant accole accole Accole : « v. a. Jeter les bras au cou de quelqu'un en signe d'affection. Il me vint accoler. Ils s'accolèrent avec grande amitié » ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). , embrasse moi, 823
Ta gentillesse veut qu'on ait pitié de toi, 824
À qui appartiens-tu mon mignard ? 825
LUDOVIC.
À ma mère.
DOM INIGUE.
Tu as raison, toujours la certitude entière 826
Provient de ce côté, quand à l'extraction, 827
La femelle peut plus en pareille action, 828
Tu es donc orphelin ? 829
LUDOVIC.
Je le suis de naissance.
DOM INIGUE.
Repartie qui sent une pure innocence, 830
Et le nom de ta mère ? 831
LUDOVIC.
Elle ne me l'a dit
Hélas ! hélas bon Dieu la chute m'étourdit 832
Monsieur envoyez la quérir soudain de grâce. 833
DOM INIGUE.
Ce portrait animé représente ma race, 834
Voilà les yeux, le front, et la bouche et le nez, 835
Qu'aucun peintre n'aurait mieux proportionnés : 836
Voilà le propre accent de mon fils à tel âge, 837
Le cœur ému conçoit un horrible présage, 838
Un instinct familier à la force du sang 839
Ne souffre que d'étrange il me tienne le rang : 840
Enseignerais-tu bien où demeure ta mère ? 841
LUDOVIC.
Au bout de cette rue, en la maison dernière, 842
Ne faut que le seigneur Pizare demander. 843
DOM INIGUE.
C'est l'esprit du commun des enfants excéder. 844
Or sus mon petit cœur ne te chaille chaille Ne te chaille : Tournure impersonnelle au mode subjonctif de l'ancien verbe défectif chaloir . , courage 845
Dieu qui veut que ma main te sauve de l'orage 846
Un père te suscite, un père au lieu du tien, 847
Chez qui tant que guéri tu ne manques de rien, 848
Seras-tu pas mon fils ? 849
LUDOVIC.
Oui, pourvu qu'on amène
Ma mère qu'ores absent je pourrais mettre en peine. 850
DOM INIGUE.
Admirable prudence : oui oui, tu la vas voir, 851
Et meilleur traitement que d'elle recevoir. 852

ACTE IV

SCÈNE I

(Léocadie, Francisque)
LÉOCADIE.
Ô piteuse nouvelle, ô funèbre journée, 853
Ô déplorable enfant, ô mère infortunée, 854
Ô cruauté cent fois barbare de pouvoir 855
Sous les pieds des chevaux une innocence voir, 856
Et le fouler ainsi qu'on ferait quelque fange ! 857
Simple ne trouve pas telle aventure étrange, 858
Les cieux et les humains enflammés de courroux, 859
N'ont et n'eurent jamais de justice pour nous, 860
Comme éternel égout de leur maligne envie, 861
Ils veulent cher espoir en la tienne ma vie, 862
Soit, mourons, de ma part je ne diffère pas 863
D'accompagner heureuse en la tombe tes pas. 864
FRANCISQUE.
Sa blessure n'a point, et me croyez Madame, 865
De capable sujet qui ce deuil vous entame, 866
Légère, sans péril quelconque à redouter, 867
Qui de sa guérison puisse faire douter, 868
Guérison que l'aspect maternel n'effectue. 869
LÉOCADIE.
Telle facilité au contraire me tue, 870
Ombrage Ombrage Ombrage déceptif : « Ombrage : Chose vaine, apparence sans réalité ; déceptif : Trompeur » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). déceptif qui cache l'accident 871
De ce jeune Soleil penché vers l'Occident. 872
FERNANDE.
La vue fera foi de ma parole vraie. 873
LÉOCADIE.
En quelle part du corps a-t-il reçu la plaie ? 874
FRANCISQUE.
Un peu meurtri sans plus au visage du coup, 875
De sa chute. 876
LÉOCADIE.
Ce peu chétive chétive Chétive : Tomotani défend que Chétive se rattache à me , c'est-à-dire Léocadie elle-même. m'est beaucoup,
Que faut-il pour jeter dedans la sépulture 877
Une si délicate et faible créature ? 878
Hélas ! pourquoi d'ailleurs blessé légèrement, 879
Ne l'eût-on peu chez nous conduire entièrement ? 880
L'apparence dédit ce rapport qui pallie, 881
Possible prête à voir ma race ensevelie. 882
FRANCISQUE.
Permettez que trois mots déduisent déduisent Déduisent : « Déduire, v. a : Raconter quelque fait particulier ou histoire par le menu » (Furetière : Dictionnaire universel ). la raison, 883
Qui retient ce blessé dedans notre maison, 884
Une extrême beauté que Monseigneur admire, 885
La crainte que son mal du lieu changé n'empire, 886
Outre qu'il ne saurait dans la ville trouver 887
D'amis, ou un secours de la sorte éprouver, 888
D'amis qui quelque jour et a heure opportune 889
Puissent mieux faire naître un bon vent de fortune, 890
LÉOCADIE.
L'auteur des bons desseins veuille reguerdonner reguerdonner Reguerdonner : « Guerdonner. v. a. Récompenser. Il est vieux » ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). , 891
Sa pitié charitable et mes ennuis borner, 892
Et faire que l'appui d'une veuve éplorée, 893
Ne sente que le mal de sa chute endurée. 894
FRANCISQUE.
Fiez vous sur ma foi le parjure ignorant, 895
Fiez vous sur ce chef qui le pleige pleige Qui le pleige : « Garantir, servir de garant » (Scherer). garant, 896
D'une santé parfaite, et dans peu recouverte, 897
Or sus Madame entrez, voici la porte ouverte. 898
LÉOCADIE.
Un frisson me saisit, oh moteur souverain 899
Rend fléchible à ma voix ce noir présage vain. 900

SCÈNE II

(Dom Inigue, Léocadie, Ludovic, Léonore, le chirurgien)
DOM INIGUE.
Qui voudra discerner Cupidon de sa mère, 901
Deux goûtes comparer de l'onde marinière, 902
Admire l'un et l'autre aussi beaux qu'en la nuit, 903
D'Astres clairs et bessons la face qui reluit, 904
Trêve de pleurs Madame, une alarme impourvue, 905
Occupe trop chez vous l'esprit avec la vue, 906
Ce petit rejeton d'un tige valeureux, 907
Aimable me rencontre en son malheur heureux, 908
Qui vous le restitue au péril de la vie, 909
Aussi sain que pouvez pouvez Aussi sain que pouvez : Dans le texte original le pronom sujet est omis. en concevoir l'ennuie, 910
Et bien la connais-tu ? 911
LUDOVIC.
Ma mère.
LÉOCADIE.
Hé mon enfant.
DOM INIGUE.
Tel abord de pitié le cœur triste me fend. 912
LUDOVIC.
Ne vous affligez point. Dieu me fera la grâce 913
D'être bien tôt guéri. 914
LÉOCADIE.
Quel implacable Thrace,
Quel Busire altéré de carnage et de sang, 915
Ains quel monstre infernal ne t'a pu rendre franc 916
Des fureurs de sa rage ? 917
DOM INIGUE.
Une tourbe indiscrète,
Au sortir du tournoi et dessur la retraite, 918
Vint à le terrasser : tout aussitôt j'accours, 919
Et pris entre mes bras, son opportun recours, 920
Plus transi de frayeur, plus éperdu, plus blême. 921
Que ce pauvre petit l'apporte ici moi-même. 922
Où depuis certain charme attache dans ses yeux, 923
Les miens à l'admirer actifs et curieux. 924
Vif portrait reconnu d'un mien fils au visage. 925
Fils qui demeure unique appui de mon vieil âge. 926
LÉOCADIE.
Lui et moi ne pouvons nous revancher revancher Revancher : S'acquitter. jamais, 927
De telle courtoisie : obligés désormais, 928
À dire qu'après Un qui le monde tempère, 929
Nous vous devons la vie ainsi que second père, 930
Ainsi que protecteur, que commun gardien, 931
Car hélas ! cher neveu ton trépas est le mien. 932
DOM INIGUE.
Se dire tante et mère impossible me semble, 933
Attendu que les deux ne s'accordent ensemble. 934
LÉOCADIE.
Issu de ma germaine à qui ce fruit naissant, 935
Précipita les jours dans l'Orque pâlissant, 936
Chérie dès le berceau, élevé sous mon aile, 937
Des noms indifférents d'amitié je l'appelle. 938
LÉONORE.
Chose ordinaire, donc sans autre émotion, 939
Pensez que ce logis à sa dévotion, 940
Ne le lairra manquer de moyens, d'assistance, 941
Mais quel nouveau sujet trouble votre constance ? 942
Les yeux deçà delà contournant effrayés, 943
Qui d'un fleuve de pleurs se débondent noyés. 944
LÉOCADIE.
Oh douloureux objet ! Oh honte récidive récidive Récidif : « Qui revient » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). ! 945
Labyrinthe fatal me retiens-tu captive ? 946
LÉONORE.
Ma fille, elle se pâme, elle change couleur, 947
Ce beau visage éteint d'une morne pâleur, 948
Dites au moins la belle où ce mal prend racine, 949
Afin que de bonne heure on vous le médecine. 950
LÉOCADIE.
Las ! irrémédiable aucun pouvoir humain 951
Non quand Apollon même y prêterait la main, 952
Ne donne d'allégeance à son âpre torture 953
Dans l'âme refaisant une telle ouverture, 954
Que font ces minéraux dessous terre couvés, 955
Et parmi l'air à coup en flammes élevés ? 956
Madame toutefois seule je vous puis dire, 957
Le sujet de mon deuil : 958
DOM INIGUE.
Que chacun se retire,
Dites, absent je fais place très volontiers, 959
Aux secrets féminins qui n'admettent de tiers, 960
Qui veulent que le sexe imploré se soulage, 961
Des remèdes instruits par la longueur de l'âge. 962
LÉONORE.
Libres il vous faut rompre un silence honteux, 963
Tout malade qui tient son médecin douteux, 964
N'a garde de guérir : et puis ma grand amie, 965
La plus fière poison poison Poison : « Au dix-septième siècle le mot poison était au féminin, de même que son étymologie, comme l'on peut voir dans Oscar Bloch et Walther Von Wartburg : Poison . Fém. comme lat. pŏtiŏ , jusqu'au début du XVIIe siècle... » (Oscar Bloch et Walther Von Wartburg : Dictionnaire étymologique de la langue française ). se dissipe vomie, 966
Comme font les ennuis que l’on révèle exprès, 967
À ceux qu'on croit pouvoir les alléger après, 968
Or chez vous acceptée et du nombre tenue, 969
à qui l'âme paraît en la parole nue, 970
À qui l'expérience apprit avec les ans, 971
Maints charmes naturels d'efficace puissants, 972
Contre la cruauté de l'aveugle fortune, 973
Pourquoi se rendre plus défiante importune ? 974
Ouverte déclarez quel amer souvenir, 975
Vous fait une douleur absente revenir. 976
LÉOCADIE.
Ce vergogneux vergogneux Vergogneux : Dans le texte original, Stengel et Herbert Davis défendent la graphie vergongneux , graphie qui n'est pas reconnue par les lexicographes français, qui préfèrent vergogneux, euse : Terme vieilli. Qui a de la vergogne. récit me coupe la parole 977
Me replonge aux fureurs d'une Thyade folle, 978
Osera bien ma langue un discours entamer, 979
Du naufrage encouru non point en autre mer, 980
Que dans le propre enclos de cette chambre sombre, 981
De ce repaire affreux ou m'arriva l'encombre encombre Encombre : « Malheur, chagrin » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). . 982
LÉONORE.
Vous vous imaginez choses qui ne sont pas, 983
Un lieu qu'avant ce jour n'imprimèrent vos pas 984
Coupable ne saurait me mettre en la pensée, 985
Qu'oncques puissiez chez lui vous prouver offensée. 986
LÉOCADIE.
Madame hélas je puis trop à ma volonté, 987
Le convaincre d'un rapt déceleur effronté, 988
LÉONORE.
Si est-ce que toujours au scandale fermée, 989
Notre maison se tient vierge de renommée. 990
LÉOCADIE.
Un outrage ignoré ne se peut empêcher, 991
Et ne peut que l'Auteur d'infamie tacher. 992
LÉONORE.
Ne me retenez plus sur la gêne gêne Gêne : « Question, torture » (Furetière : Dictionnaire universel ). étendue, 993
Une origine au vrai de la plainte entendue. 994
LÉOCADIE.
Las résous-toi craintive, et premier que le cours 995
T'engage commencé dans ce honteux discours, 996
Vois que la porte close aucun Argus ne puisse 997
Prévenir ton secret de certaine malice. 998
LÉONORE.
Nous y avons pourvu, ne craignez nullement, 999
Qu'on ose du logis le penser seulement. 1000
LÉOCADIE.
Réduite à ce destin, sachez que sept années 1001
Depuis l'heure se sont dans leur cercle tournées, 1002
Qu'avec mes père et mère un soir après souper, 1003
Ainsi qu'on va les soins journaliers dissiper, 1004
Prendre son passetemps au bord de la rivière : 1005
Surpris doncques doncques Doncques : « conj. Donc . Et d'où doncques viendrait cette prompte sortie ? (Mol., L'Étourdi , v. 1608). N.B. : Cette conjonction n'est plus en usage sous cette forme, selon Ménage ( Observ. s. l. Lang. fr. 1726 ) ; elle ne se présente plus que sous les formes donc et doncque , également usitées, l'une d'ailleurs étant plus de la prose, l'autre de la poésie » (Gaston Cayrou : Dictionnaire du français classique ). voici qu'une troupe meurtrière, 1006
Environ le retour nous attaque éperdus, 1007
Se moque de nos cris parmi l'ombre épandus, 1008
Saisit mon géniteur géniteur Géniteur : « Père » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du seizième siècle ). qui n'a plus que l'écorce, 1009
Et des bras maternels m'arrache à vive force, 1010
Un s'entend, un des trois qui pâmée en son sein, 1011
M'apporte jusqu'ici de l'honneur assassin, 1012
Jouit loup ravissant affamé de luxure, 1013
D'une souche muette insensible à l'injure. 1014
LÉONORE.
Oh prodige effroyable ! 1015
LÉOCADIE.
Écoutez ce qui suit,
La terreur du forfait le barbare poursuit, 1016
Qui seule m'abandonne après sa violence, 1017
Seule qu’accompagnait l'opprobre et le silence. 1018
Désespérée, aveugle, un peu remise en moi, 1019
De cris contre le traître et d'ongles je m'armai, 1020
Ces bras deçà delà jetés à l'aventure 1021
Qui ne trouvant l'aspic mortel en sa pointure, 1022
Qui hasardant mes pas où s'asseoir incertains, 1023
Porte de tous côtés en la chambre mes mains, 1024
Non sans intention de me trouver dépite dépite Dépite : « Dépit, ite : Affligé » (Huguet : Dictionnaire de la langue française du seizième siècle ). , 1025
D'une fenêtre en bas quelque fin précipite. 1026
LÉONORE.
Ô Dieu ! bon Dieu pourrai-je avoir produit au jour, 1027
Le monstre scélérat qui vous joua ce tour ? 1028
LÉOCADIE.
Lasse de tournoyer et ma peine frustrée, 1029
Une image d'Hercule à tâtons rencontrée 1030
Me demeure en dépôt, chez qui la vérité, 1031
De son Soleil éteint pareille obscurité : 1032
Me demeure témoin qui prouve irréprochable, 1033
Tant le lieu que l'auteur de l'acte abominable, 1034
Inconnu jusqu'ici, car hélas le moyen, 1035
Qu'abreuvant de ma honte un peuple citoyen ? 1036
LÉONORE.
Cessez de m'avérer un crime que j'avoue, 1037
Indigne du cordeau, des flammes, de la roue, 1038
Un crime qui surpasse en sa punition 1039
Ce que les plus cruels eurent d'invention, 1040
Ce qu'aux esprits damnés décrète Rhadamante : 1041
L'image désormais n'a rien qui la démente, 1042
Le temps qu'on la perdit me justifie assez, 1043
Que ce ne sont propos d'imposture avancés avancés Avancer : « Se dit figurément, en choses morales, pour dire, proposer quelque chose, la mettre en avant » (Furetière : Dictionnaire universel ). , 1044
Ô mille fois méchant, Ô lâche de courage, 1045
N'avais-tu bouc infect, où ta brutale brutale Brutale : Tomotani écrit, par erreur, cruelle . rage, 1046
Se déchargeât ailleurs à la nécessité 1047
Que sur la tendre fleur d'une pudicité ? 1048
Bien t'a pris qu'absenté pour l'heure ma vengeance, 1049
Ne peut exterminer telle monstrueuse engeance. 1050
LÉOCADIE.
L'excès commis voudrait un remède plus doux, 1051
À me guérir l'honneur que ce bouillant courroux, 1052
Ores qu'issu de lui me reste infortunée, 1053
Un gage précieux que donne l'hyménée, 1054
Que je ne puis haïr mon mortel ennemi, 1055
En ce fruit qui mes maux me soulage à demi. 1056
LÉONORE.
Tel heur qu'espérerais espérerais Qu'espérerais : Suivant la correction proposée par Rigal, Scherer et Tomotani corrigent le texte original, qu'espere ; tous les trois défendent qu'il s'agit d'un « vers faux », c'est-à-dire d'un vers qui ne s'adapte pas aux règles de la prosodie. Herbert, de son coté, transcrit le conditionnel, mais avec la forme ancienne : espereroy . me fermerait la bouche, 1057
Si ce petit amour sorti de votre couche, 1058
Si ce jeune alcyon dans la tourmente éclos, 1059
Ma fille, tout sujet de plainte vous eût clos. 1060
LÉOCADIE.
Monseigneur votre époux l'a, certain témoignage, 1061
Connu de prime abord extrait de son lignage. 1062
LÉONORE.
Oui plus mon œil fiché rapporte leur portraits, 1063
Voilà le front, le nez, et beaucoup d'autres traits 1064
Qui m'allument le sang d'une amitié nouvelle, 1065
Un seul scrupule reste et me tient en cervelle en cervelle Tenir en cervelle : On dit proverbialement, qu'on a mis quelqu'un en cervelle , pour dire que l'on a mis en peine, en inquiétude, quand on lui a fait espérer quelque chose dont il attend impatiemment le succès. , 1066
Sur ce que l'avez dit issu de votre sœur. 1067
LÉOCADIE.
J'ai pris l'ombrage ombrage L'ombrage : « Ombre, au figuré : 1°. Protection. L' ombre d'un Maître si puissant le met à couvert. Cet homme, quoique hors d'état d'agir, est une bonne ombre dans sa maison : il en impose par sa présence. Il se dit surtout adverbialement, à l'ombre d'une protection si puissante. 2°. Avec la prép. sous , Prétexte. Sous ombre d' amitié, de lui vouloir du bien. Sous ombre qu' il avait des affaires pressantes. 3°. Apparence : La Reine n'avait joui que d'une ombre de crédit. La République Romaine n'était plus que l' ombre de ce qu'elle avait été. Prendre l'ombre pour le corps , l'apparence pour la réalité. Pas l'ombre , point du tout. Il a de la vivacité, de la gentillesse dans l'esprit, mais pas l'ombre du sens commun » (Féraud : Dictionnaire critique de la langue française ). exprès qui me semblait plus sûr sûr Sûr : Stengel, Herbert Davis, Scherer et Tomotani gardent la graphie seur , les deux derniers pour la rime. , 1068
Afin de prévenir la recherche importune 1069
Coutumière en ce cas : 1070
LÉONORE.
Et quant à la fortune,
De quelle extraction ? 1071
LÉOCADIE.
Après mille témoins
Je dirai que du nom des Pizares au moins, 1072
Ma famille ne cède à nulle autre en noblesse, 1073
Bien qu'une pauvreté médiocre la blesse, 1074
Que plus riche d'honneurs que de biens mal acquis, 1075
On sache la vertu son trésor plus exquis. 1076
LÉONORE.
Réponse magnanime, oracle mémorable 1077
Qui te rend de de Qui te rend de : Tomotani indique la valeur du vocable De , signifiant : quant à , pour ce qui est . mérite aux reines préférable, 1078
Qui montre que le Ciel a fait élection 1079
Pour s'allier chez nous, de la perfection, 1080
Assure, assure toi que la force endurée 1081
Te prépare et aux tiens tiens Tiens : « Tiens au pluriel, se dit substantivement pour Tes proches, tes alliés, ceux qui t'appartiennent en quelque façon, et qui te sont attachés. Tu devrais considérer les tiens, faire du bien aux tiens plutôt qu'à des étrangers » ( Dictionnaire de l'Académie , 6ème édition). un repos de durée, 1082
Un bonheur accompli qui surpasse l'espoir, 1083
Et possible autrement ne pouvait pas échoir, 1084
Notre unique conjoint par mariage à celle 1085
Qu'il osa dépouiller de sa rose pucelle, 1086
Et qu'il éprouvera plus douce désormais, 1087
Faveur que d'obtenir de vous je me promets. 1088
LÉOCADIE.
Trop d'inégalité, outre un mépris qu'apporte, 1089
La victoire que basse on acquit de la sorte, 1090
Désespèrent mes vœux qui ne respirent rien, 1091
Rien plus que parvenir à ce souverain bien. 1092
LÉONORE.
Ma promesse tiendra sur deux bases fondée, 1093
Que telle intention du père secondée, 1094
Du père et de l'aïeul qui - merveille des cieux - 1095
Aime plus ce petit inconnu que ses yeux, 1096
Qui la vérité sue et ma prière jointe, 1097
De l'instinct naturel aiguisera la pointe, 1098
Si bien qu'Alphonse après toujours obéissant, 1099
En piété selon l'âge se mûrissant, 1100
N'oserait refuser parti qu'on lui propose, 1101
Ains la fatalité que tel vouloir impose, 1102
Suffît que je tiendrai l'œil dessur l'avenir : 1103
Changeons propos, voici à bonne heure venir, 1104
Qui nous dira l'état du blessé. 1105
LÉOCADIE.
Je frissonne,
De crainte d'en ouïr chose qui ne soit bonne, 1106
LE CHIRURGIEN.
Que fait notre malade ? 1107
LÉONORE.
Un somme doucereux doucereux Doucereux : « Doucereux, euse. adj., qui est doux sans être agréable. Vin doucereux. Liqueur doucereuse. Fruits doucereux » ( Dictionnaire de l'Académie , 4ème édition). ,
Peu à peu la surpris. 1108
LE CHIRURGIEN.
Signe des plus heureux,
Moyennant que cela ne tourne en léthargie, 1109
Nature des ressorts ordinaires régie, 1110
LÉONORE.
Hélas que dites vous ? 1111
LÉOCADIE.
Ô mon fils tu es mort !
LE CHIRURGIEN.
Voilà se lamenter et s'effrayer à tort. 1112
LÉONORE.
Un péril supposé du sommeil qui le charme, 1113
Ne peut que nous livrer telle sensible alarme, 1114
LE CHIRURGIEN.
Non, qui l'affirmerait, acte trop imprudent, 1115
Premier que le savoir tombé dans l'accident accident Accident : « Malheur : Il [Sénèque condamné à mort] se détourne à sa femme, et l'embrassant étroitement, comme par la pesanteur de la douleur elle défaillit de cœur et de forces, la pria de porter un peu plus patiemment cet accident. Montaigne, II, 35 (III, 183) » Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). , 1116
Quasi presque incroyable, et qui même n'excède 1117
L'efficace reçu du précèdent remède. 1118
LÉONORE.
Tant mieux, faites état faites état Faire état que : « Présumer, penser, être assuré » ( Petit Littré. Dictionnaire de la langue française, abrégé du Dictionnaire de Littré , p. 808). , que si oncques debout 1119
Votre art de ce chef d'œuvre entrepris vient à bout, 1120
Un salaire l'attend qui ce plaisir égale, 1121
Et qui ressentira sa largesse Royale. 1122
LE CHIRURGIEN.
Mon chef le garantit affranchi du danger, 1123
Qui nos âmes contraint de demeure changer, 1124
Prescrire à point nommé sa guérison parfaite, 1125
Ainsi que quelque taxe en la police faite, 1126
Jamais, jamais, le temps ne m'importe, pourvu 1127
Qu'un patient guéri, menteur je ne sois vu : 1128
Son pouls ores tâté apprendra davantage, 1129
Sans nulle émotion émotion Émotion : « s. f. Altération, mouvement excité dans les humeurs, dans les esprits, dans l'âme. J'ai peur d'avoir la fièvre, j'ai senti quelque émotion. Il n'a plus la fièvre, mais je lui trouve encore quelque émotion, de l'émotion. Il a trop marché, cela lui a donné, lui a causé de l'émotion. Ce discours le fâcha, on vit de l'émotion sur son visage. Il n'en eut pas la moindre émotion. Il attendit le coup sans émotion. Il a de l'émotion dans le pouls » ( Dictionnaire de l'Académie , 4ème édition). ! Oh le grand avantage ! 1130
Puis la conclusion résoute résoute Résoute : « Participe passé du verbe résoudre » (Scherer). peu s'en faut, 1131
Ce dormir nécessaire un remède lui vaut : 1132
Laissons le reposer, cette bénigne crise 1133
Ramène sa santé avec la peine prise, 1134
LÉOCADIE.
Maître ne flattez point de grâce mon malheur. 1135
LE CHIRURGIEN.
Point, je laisse a juger où règne la douleur, 1136
Si le corps peut avoir ses fonctions à l'aise, 1137
D'une fièvre plutôt ne renflammant la braise, 1138
Tout va bien, l'huis huis Huis : « s. m. monosyllabe. C'est une porte de chambre, salle, ou autre membre au dedans d'un château ou maison, car celle qui est à l'entrée du château ou de la maison ou de la court, s'appelle porte, dont vient que celui qui est commis aux clefs de la porte du château du Roy d'une ville close, ou d'une forteresse, est appelé Portier, et ceux qui sont députez aux portes de la salle et chambre, Huissiers » (Nicot : Trésor de la langue française ). fermé laissons le reposer. 1139
Mon office vous doit ce silence imposer, 1140
Je le reviendrai voir dans une petite heure. 1141
LÉONORE.
Croyez que n'eûtes onc de pratique meilleure ; 1142
Nous ma fille tandis ne perdons point un temps 1143
Qui va rendre les tiens et heureux et contents. 1144

ACTE V

SCÈNE I

(Dom Inigue, une troupe de parents, Léocadie, Estéfanie, Léonore, Pizare, Alphonse, Fernande, Rodéric, Ludovic)
DOM INIGUE.
Avertis du dessein qui m'amène équitable, 1145
Qui d'exemple aux neveux se propose imitable, 1146
Recourir le passé ne profiterait rien, 1147
Suffit que d'un grand mal résulte plus de bien : 1148
Que du sage destin l'ordonnance suprême 1149
Nous donne désormais une fortune même, 1150
Nous conjoint alliez en ce beau couple égal, 1151
Autant qu'onc étreignît le lien conjugal. 1152
Excusez la candeur de ma libre franchise, 1153
Qui la matière en mots courtisans ne déguise, 1154
Qui me ferait sembler vouloir impérieux, 1155
Forcer, plutôt que faire un offre sérieux, 1156
Offre où chacun partit l'autorité pareille, 1157
Ma saine intention prie ensemble et conseille : 1158
Le criminel qui n'a qu'une porte à briser, 1159
Montre cherchant ailleurs, son salut mépriser ; 1160
Ainsi le rapt commis n'a qui vous satisfasse, 1161
Et du crime avéré le souvenir efface, 1162
Que l'union de deux dont le bien nous est cher, 1163
Et qui n'auront unis que s'entre-reprocher, 1164
Mon fils riche de biens ne pouvait dans l'Espagne 1165
Choisir qui me plût mieux d'une moitié compagne, 1166
Belle, qu'en ses vertus renomme la cité, 1167
Qu'on sait depuis le deuil de sa pudicité 1168
Vivre vestale austère en la maison recluse, 1169
De la coulpe d'autrui pénitente et confuse, 1170
Illustre quant au tige, autre principal point 1171
Qui fera que l'honneur ne se démente point : 1172
Vanter le sien messied, toutefois j'ose dire, 1173
Alphonse entre tous ceux de son âge reluire 1174
Tel que l'un des Jumeaux qui flambent tour à tour 1175
Dans le ciel étoilé, signe de leur amour, 1176
Bref gendre, que le sort vous offre par ma bouche, 1177
Au refus l'attentat perpétré ne me touche : 1178
J'atteste qui de rien fit ce grand Univers, 1179
Auquel sont et seront nos courages ouverts, 1180
Demeurer innocent de la faute commise, 1181
Sa réparation à votre chois remise. 1182
PIZARE.
Phénix des vertueux, que ne mérite pas 1183
Un dur siècle où le vice a semé tant d'appas, 1184
Où la richesse inique, et brave d'insolence 1185
Exerce impunément sa lâche violence 1186
Sur le pauvre opprimé, s'amusant à chérir 1187
Un renom qui le fait déplorable mourir : 1188
Brutal, stupide, ingrat, j'aurai dans la poitrine 1189
Au lieu de cœur humain une roche marine, 1190
N'embrassant le parti que vous daignez m'offrir, 1191
Qui refuse un secours mérite de souffrir, 1192
Ma fille se tiendra plus que récompensée, 1193
Et sa pudique fleur à propos dépensée, 1194
Esclave de celui que l'inégalité 1195
Ne prouve qu'adorable à sa fidélité 1196
Qui je doute pouvoir sans espèce de crime, 1197
Au grade colloquer d'épouse légitime. 1198
DOM INIGUE.
La faveur mutuelle oblige également ; 1199
Or chez lui mon vouloir préside tellement, 1200
Qu'un regard de travers le ferait dessur l'heure 1201
Descendre obéissant où la Parque demeure : 1202
L'apparence d'ailleurs, le sujet, la raison 1203
Qu'une fille bien née, et d'illustre maison, 1204
De qui le rustre a pris les pudiques prémices, 1205
Endurât sou rebut, nous demeurant complices ? 1206
Usant alors du droit qu'eurent ces vieux Romains, 1207
Je voudrais l'étrangler avec mes propres mains, 1208
Impatient de voir une audace rebelle, 1209
Ce double sacrilège exercer dessur elle ; 1210
Mais il n'en viendra là, je m'escarmouche à tort, 1211
Qui de le manier docile me fais tort. 1212
ESTÉFANIE.
Rendez grâce ma fille, à genoux prosternée, 1213
D'un courage dévot humblement inclinée, 1214
À ce Seigneur bénin que suscite le Ciel 1215
Pour convertir l'amer de nos ennuis en miel, 1216
Qui tire du cercueil après un siècle éteinte, 1217
Après qu'on la tenait du coup mortel atteinte, 1218
Notre première gloire, un si rare bien fait 1219
Mérite des autels dressez à qui le fait. 1220
LÉOCADIE.
Je ne saurais jamais en langues convertie, 1221
La faconde du fils de Maïe départie, 1222
Assez remercier une telle bonté ; 1223
Je ne prends plus de loi que de sa volonté. 1224
Et la votre Madame, à qui médiatrice, 1225
À qui mon honneur doit favorable tutrice, 1226
Sa chute relevée : au moins, hélas ! au moins 1227
Si un tiers accomplit ce bonheur de tous points. 1228
LÉONORE LÉONORE Léonore : Le texte original donne le nom d'Estéfanie, non corrigé par Rigal et conservé para Scherer. Tomotani corrige et attribue le discours à Léonore : c'est à Léonor à qui s'adressait Léocadie dans la réplique précédente ; Léonor loue les qualités et vertus de sa future belle-fille. .
Miroir de modestie, autre âme de mon âme, 1229
Crois que Clothon bientôt abrégera ma trame, 1230
Ou que tu te verras stable au sein d'un époux, 1231
Sa moitié reconnue en présence de tous, 1232
Ses délices, son heur, sa chaste colombelle, 1233
Pourrait-il n'adorer une image si belle ? 1234
Et ne tressaillir d'aise à l'aspect d'un enfant, 1235
Qui de plus redouter le tombeau nous défend ? 1236
Seule j'embrasserai cette agréable peine 1237
Qu'un air de gai printemps ton visage sereine, 1238
Dispose au lieu de pleurs tés désirs à l'amour, 1239
Ores que d'heure à autre on attend son retour. 1240
Que tu es sur le seuil du futur hyménée ; 1241
Mais quelque bruit là bas de joie inopinée, 1242
Et Francisque accourant me l'assurent venir. 1243
Le suprême en commun de nos vœux obtenir, 1244
Voyez qu'une rougeur l'environne soudaine, 1245
Ainsi qu'entre la crainte et l'espoir incertaine. 1246
FRANCISQUE.
Monseigneur, votre fils arrivé Dieu merci 1247
Sain et sauf, n'en soyez davantage en souci. 1248
DOM INIGUE.
Comment accompagné ? 1249
FRANCISQUE.
Deux cavaliers d'escorte
Choisis à son voyage entrent dedans la porte. 1250
DOM INIGUE.
Qu'ils attendent là bas dans la salle, et ne dis 1251
Qu'aucun soit avec nous parlant à l'étourdi. 1252
LÉONORE.
Monsieur permettez moi de gérer l'ambassade, 1253
Que certain stratagème aisé me persuade, 1254
Tandis s'il vous plaisait ordonner du festin. 1255
DOM INIGUE.
Oui, cela m'appartient ce semble par destin, 1256
La disposition des banquets comparée 1257
À celle d'une flotte au combat préparée ; 1258
Leur différence gît d'être en l'un aux amis 1259
Aimable autant, qu'en l'autre horrible aux ennemis ; 1260
Joint qu'une mère a plus de paroles miellées 1261
De raisons peu à peu dedans l'âme instillées, 1262
Que nous prompts à la main où leur témérité 1263
Par un refus s'attaque à notre autorité : 1264
Chacun s'acquitte donc de la charge entreprise. 1265
LÉONORE.
Paravant l'œuvre fait je ne lâcherai prise, 1266
Vous prêtez-moi l'oreille un moment à l'écart 1267
Sans avoir curieux à l'apparence égard, 1268
et que cela de suite à point nommé se fasse. 1269
PIZARE.
Ne craignez que l'oracle enfreint on outrepasse. 1270
LÉONORE.
Ma fille derechef pratiquant ma leçon, 1271
Qu'objet quelconque ici ne vous mette en soupçon, 1272
LÉOCADIE.
Promesse difficile à tenir, balancée. 1273
D'extrêmes opposez en la vague pensée ; 1274
Madame, nonobstant je gagnerai sur moi, 1275
De mettre à vos propos une solide foi. 1276

SCÈNE II

(Alphonse, Fernande, Rodéric, Léonore)
ALPHONSE.
Telle réception de silence mêlée, 1277
Ma Ma Ma famille : Toutes les éditions, sauf Tomotani qui corrige le possessif, écrivent Sa famille , là où l'on doit dire ma . famille me sent naguères désolée 1278
D'une perte notable : et si d'autre côté 1279
Tout lugubre sujet de crainte m'est ôté 1280
À la joie ordinaire entre les domestiques ; 1281
Irrésout Irrésout Irrésout : Irrésolu. , assiégé de pensers chimériques, 1282
Combien me tarde voir le Soleil respiré respiré Respirer : « Souhaiter quelque chose ardemment » (Petit Littré : Dictionnaire de la langue française ). , 1283
Des yeux de mes parents hors de doute tiré. 1284
Qu'en dites vous amis ? 1285
FERNANDE.
Que quelque mariage
Se brasse sourdement au retour du voyage. 1286
ALPHONSE.
La lettre paternelle en eût fait mention 1287
Afin de disposer au moins l'intention. 1288
FERNANDE.
Un coursier éprouvé de nature guerrière, 1289
Sans aide d'éperons court en toute carrière ; 1290
Mais Madame à ce port joyeux témoigne assez, 1291
Que vous êtes fort loin de ce que vous pensez. 1292
LÉONORE.
Les mieux que bienvenus après beaucoup d'attente, 1293
Mon âme désormais reposera contente, 1294
Mon âme désormais s'égaye sans souci, 1295
Vous voyant de retour en santé Dieu merci : 1296
Or messieurs permettez, que mon fils me demeure 1297
Seul pour certain affaire une minute d'heure, 1298
Je vous viens retrouver. 1299
RODÉRIC.
Madame commandez,
Et à notre sujet ne vous incommodez. 1300

SCÈNE III

(Léonore, Alphonse)
LÉONORE.
Alphonse à peu de mots apprends, que jà sur l'âge 1301
Un père et moi voulons pourvoir au mariage 1302
De l'unique héritier qui nous succédera, 1303
Qui les biens et le nom riche possédera : 1304
Qui n'a plus qu'à jouir en sa fortune heureuse, 1305
D'une qu'on lui choisit pour compagne amoureuse, 1306
Honnête, de bon lieu, bref qui ne te doit rien, 1307
En voici le crayon crayon Crayon : « Il signifie encore, Le portrait d'une personne fait avec le crayon. Il a fait le crayon d'un tel » ( Dictionnaire de l'Académie , 1ère édition). que précieux je tiens : 1308
On dirait mal content que tu rides la face, 1309
elle n'a de beauté tant que de bonne grâce, 1310
Joint que ses facultés facultés Facultés : « Au pluriel, se dit encore au Palais des biens d'une personne » (Furetière : Dictionnaire universel ). suppléent au défaut, 1311
Que sert de hésiter en un faire le faut ? 1312
Le parti nous plaisant utile te doit plaire, 1313
Tu n'as point de raison qui prévaille prévaille Prévaille : De prévaloir , mot archaïque, première personne du singulier du présent du subjonctif. contraire. 1314
ALPHONSE.
Mon équitable plainte à la difformité difformité Difformité : Dans l'original Déformité , vieilli au XVIIe siècle. 1315
Qui dedans ce portrait penche à l'extrémité, 1316
Dieu le moyen d'aimer une chose si laide ? 1317
Une qui servirait à l'amour de remède, 1318
L'œil cavé, le nez court, la bouche de travers, 1319
Et la couleur d'un corps que dévorent les vers. 1320
Grâces au Tout-Puissant et à vous, ne m'importe 1321
Qu'une femme rien plus que sa beauté m'apporte 1322
Beauté qui présuppose en sa perfection 1323
Celle des mœurs tirant à soi l’affection, 1324
Beauté ferme lien des courages ensemble, 1325
Avec qui la discorde affreuse ne s'assemble, 1326
Madame ne veuillez contraindre mon désir 1327
À ce qui vous retourne après en déplaisir. 1328
LÉONORE.
Va tu m'éprouveras telle que de coutume, 1329
Qui t’ôterai du cœur tout sujet d'amertume, 1330
Nous trouverons ailleurs de quoi te contenter 1331
Et selon ton humeur en cela te traiter, 1332
J'aimerais mieux mourir que ce joug d'hyménée 1333
Plongeât dans un enfer ta vie infortunée, 1334
Pareil accord passé sous ton consentement 1335
Révocable se peut rompre tacitement : 1336
Pense à te réjouir, et à reprendre haleine 1337
Après ce long voyage, incomparable peine, 1338
Tandis je vais quérir tes compagnons, et veux 1339
De trois mots importants conférer avec eux. 1340
ALPHONSE.
Seul D'un dédale sorti l'autre me retient pire ; 1341
Que peut ma mère avoir de secret à leur dire ? 1342
La curiosité féminine souvent 1343
S'arrête sur un rien, lutte contre le vent : 1344
Pourvu que le choix libre et promis me demeure, 1345
Qu'en indigne sujet ma liberté ne meure, 1346
Amène du surplus ce que voudra le sort, 1347
J'ai pour le surmonter le courage assez fort. 1348

SCÈNE IV

(Léonore, Fernande, Rodéric)
LÉONORE.
Ma prière, ou plutôt certain petit scrupule, 1349
Qui ne vaut le parler, et d'importance nulle, 1350
Comme amis vous oblige à ne me refuser, 1351
Et sur le fait enquis ne me rien déguiser : 1352
Promettez donc témoins oculaires de dire 1353
La pure vérité que savoir je désire. 1354
FERNANDE.
Moyennant que cela n'excède le pouvoir, 1355
Aucun de nous ne veut manquer à son devoir. 1356
Ma foi s'obligera plus chère que la vie, 1357
À contenter Madame, et soudain telle envie. 1358
LÉONORE.
Inséparable joints à mon fils d'amitié, 1359
Car si l'un fait un pas l'autre en est de moitié ; 1360
Mais il faut m'écouter avecques patience, 1361
Et mettre après la main dessur sa conscience : 1362
Vous vous ressouviendrez, qu'alors encore enfants 1363
Un soir après souper depuis quelque sept ans, 1364
De l'acte trop hardi commis à la volée, 1365
Certaine fille ès bras de ses parents voilée, 1366
Faire les étonnez n'accroît que mon soupçon, 1367
Sachant que ce sont tours coutumiers de garçon. 1368
RODÉRIC.
Remémorant confus nos jeunesses passées, 1369
Jeunesses aussitôt de l'objet effacées, 1370
Leur nombre offusquerait le plus judicieux, 1371
Et celle-ci ne peut me revenir aux yeux. 1372
LÉONORE.
Le pouvoir du vouloir dérivant je vous jure, 1373
Qu'un bonheur se prépare à réparer l'injure. 1374
FERNANDE.
Après ce terme long un oubli survenu 1375
N'empêche que le coup ne soit pas avenu. 1376
LÉONORE.
Confession qui vaut une preuve demie, 1377
Savez vous d'où lui vint ceste douce ennemie ? 1378
RODÉRIC.
Le moyen de savoir dans l'obscur de la nuit, 1379
Qui tenait votre fils d'un aveugle conduit ? 1380
LÉONORE.
J'entends, j'entends, ce peu suffit à l'ouverture 1381
Que requérait de vous ma vive conjecture, 1382
Ce crime violent semble aux fruits, qu'en hiver 1383
Et plus meurs et plus beaux nous voyons arriver : 1384
Semble à l'unique Oiseau renaissant de sa cendre, 1385
Qui d'un ver contemptible contemptible Contemptible : « Vieux mot qui signifiait méprisable » (Furetière : Dictionnaire universel ) ; « adj. v. Vil & mesprisable. Il s'est rendu contemptible, c'est un homme vil & contemptible . Il vieillit » ( Dictionnaire de l'Académie , 1ère édition). et difforme s'engendre ; 1386
Sus, allègres venez célébrer de ce pas 1387
Un heur éclos de là que ne présumez pas. 1388

SCÈNE V

(Dom Inigue, une troupe de parents, Léonore, Alphonse, Fernande, Rodéric, Pizare, Francisque, Estéfanie, Léocadie, Ludovic)
DOM INIGUE.
À table mes amis, que chacun prenne place, 1389
Et cérémonieux plus prier ne se fasse, 1390
Mon exemple suffit, qui le premier assis 1391
Entends dessous les pieds mettre tous mes soucis, 1392
D'exemple proposé à qui me veut complaire, 1393
Alphonse de retour, hé ! pourrait-on moins faire ? 1394
Alphonse unique appui de ses parents chenus ; 1395
Sans plus de compliments et de propos tenus 1396
Chacun vienne s'asseoir : tandis, je vais ma coupe 1397
Épuiser d'une haleine aux grâces de la troupe : 1398
Qu'on se résolve après chacun selon son rang 1399
À me faire raison d'un courage aussi franc. 1400
UNE TROUPE DE PARENTS.
Premier j'acquitterai la charge commandée, 1401
Premier je conduirai la pointe demandée, 1402
Sacrifiant du cœur ce nectar gracieux 1403
À un second Nestor qui mérite les Cieux, 1404
À la bonne santé de sa chère compagne, 1405
Et à l'heureux retour de leur fils en Espagne ; 1406
Qui me suivra de même, éprouve désormais 1407
Les astres envers lui bénins à tout jamais. 1408
DOM INIGUE.
Voilà qui représente un siècle d'innocence, 1409
Qui me remet au temps de mon adolescence, 1410
Vous autres voyageurs pourtant ne laissez laissez Laissez : Toutes les éditions écrivent lairrez , sans qu'aucune n’indique qu'il s'agit du verbe laisser . pas 1411
De dire quelque chose à travers le repas, 1412
Dignes d'attention dessur la différence 1413
Des peuples, des pays, ou sur leur préférence. 1414
ALPHONSE.
Nous autres ne pouvons qu'apprendre de nouveau 1415
À qui premier a vu que l'Itale a de beau, 1416
À qui me crayonna ses raretés, de sorte 1417
Que rien que leur portrait reconnu je n'apporte, 1418
Qu'instruit j'avais tout vu paravant que de voir, 1419
Et qu'en parler après contrevient au devoir. 1420
LÉONORE.
Tant y a que pendant la course d'Italie 1421
Vous avez engendré peu de mélancolie, 1422
Trois conformes d'humeur et bien appariez ; 1423
Mais comment mettre au rang des péchés oubliés péchés oubliés Mettre au rang des péchés oubliés : Hardy utilise la phrase proverbiale : Mettre quelqu'un au rang des péchés oubliés : « Ne se plus soucier de lui, ne le plus considérer » ( Dictionnaire de l'Académie , 1ère édition). Mettre quelqu'un au rang des péchés oubliés : « Signifie, ne se plus soucier de lui, ne le plus considérer » (Philibert-Joseph Le Roux : Dictionnaire Comique, Burlesque, Libre, Satirique, Critique et Proverbial ). 1424
Une si agréable et si gentille hôtesse, 1425
Que seule on la laissa confuse de tristesse ? 1426
Vite, vite, quelqu'un l'amène de ma part, 1427
Dites lui sans avoir craintive trop d'égard 1428
À son honnêteté, qu'elle vienne mandée 1429
Nous repaître les yeux d'une céleste idée idée Idée : « Souvenir, image » ( Petit Littré. Dictionnaire de la langue française ). . 1430
DOM INIGUE.
Mon fils prépare-lui son siège près de toi toi J'étois : Pour la rime on laisse la terminaison – ois . , 1431
En l'âge où il y a cinquante ans que i'étois, 1432
Tel honneur me passait le prix d'un diadème, 1433
Aimant mille fois plus les dames que moi-même : 1434
Je meure son aspect me réjouit le cœur, 1435
Aspect qui de lupin triompherait vainqueur. 1436
ALPHONSE.
Ô divine beauté ! si ta moindre partie 1437
À celle qu'on me veut épouser départie, 1438
Suppléait ses défauts, trop heureux, hé combien 1439
Tu m'aurais favorable obligé Paphien ! 1440
LÉONORE.
La médecine opère, une pâleur subite 1441
Suit l'abord impourvu de sa chère Carite, 1442
Qui pas moins étonnée, à regards dérobés 1443
Monstre que ses désirs l'emportent succombés. 1444
LÉOCADIE.
Accompli de la sorte, hélas ! hélas ! chétive 1445
Crois tu que tel bonheur d'alliance t'arrive ? 1446
Non ne l'espère plus, et meurs dorénavant, 1447
Et ne traîne tes jours désastreux plus avant. 1448
LÉONORE.
Bon Dieu ! je l'aperçois qui pâme, qui chancelle, 1449
Soutenez-la mon fils, et prenez garde à elle. 1450
ALPHONSE.
Son accident me tue, épris d'affection, 1451
Adorable portrait de la perfection 1452
Madame que veut dire ? Ô pitoyable chose ! 1453
La mort semble camper sur ses lèvres de rose, 1454
Sans pouls, sans mouvement, hélas ! je n'en puis plus, 1455
Et de force, et de voix à la plaindre perclus. 1456
DOM INIGUE.
J'estime que tous deux ne prennent qu'une route, 1457
Transportés de ce Dieu léger qui ne voit goûte, 1458
Que vous semble m'amie ? 1459
LÉONORE.
Oh étrange malheur !
Ô plaisir détrempé détrempé Détremper : « s. a. Délayer dans quelque liqueur. Détremper de la farine avec des œufs, avec du lait. Détremper quelque chose dans du vin blanc. Détremper de la chaux. Détremper des couleurs » ( Dictionnaire de l'Académie , 4ème édition). d'une amère douleur ! 1460
Hé revient mon enfant, belle Léocadie 1461
Dites-nous où vous tient au moins la maladie ? 1462
Leurs insensibles corps souffrent également, 1463
Qui n'ont d'aucune vie indice nullement, 1464
Du vinaigre, de l'eau, vite, vite, personne 1465
En telle extrémité de secours ne leur donne. 1466
PIZARE.
Un mot à la pareille, à moi, quel accident 1467
Trouble ainsi le festin, ces clameurs épandant ? 1468
Ne me le celez pas. 1469
FRANCISQUE.
La jeune damoiselle damoiselle Damoiselle : « C'est proprement et selon l'usage ancien du mot, une gentil- femme, n'ayant titre de dame, et est le féminin de damoisel qui signifiait gentil-homme n'étant chevalier. Mais à présent par Damoiselle est entendue toute femme qui porte coquille, atours et chaperon pendant de velours, n'étant femme de chevalier, comte, marquis ou de plus éminent titre » (Nicot : Trésor de la langue française ). Damoiselle : « s. f. Titre qu'on donne aux filles nobles dans les Actes publics. Damoiselle telle fille mineure, fille usante & jouissante de ses droits. Ladite Damoiselle. Hors de cet usage, on dit toujours Demoiselle » ( Dictionnaire de l'Académie , 4ème édition).
Tombée en pâmoison tire hélas ! après elle 1470
Le fils de Monseigneur : ce beau couple étendu 1471
Peu dissemblable à ceux qui l'esprit ont rendu. 1472
ESTÉFANIE.
Courons-leur au secours, la défense n'importe. 1473
LUDOVIC.
Hé ma mère parlez. 1474
TROUPE DE PARENTS.
Preuve excellente et forte
D'un pieux naturel en ce pauvre petit, 1475
Qui plus de la douleur maternelle pâtit. 1476
LÉONORE.
Apaise mon mignard, apaise-toi ma vie, 1477
Elle te va baiser comme tu as envie, 1478
Prête de s'éveiller : ma fille, mon souci, 1479
Alphonse cher espoir que veut dire ceci ? 1480
Tout se portera bien, voire le mieux du monde, 1481
L'un et l'autre quittant sa syncope profonde 1482
Commence à respirer : mon fils presque honteux 1483
D'avoir donné d'amour ce présage douteux. 1484
ALPHONSE.
Ô quel étrange charme a surpris ma constance ! 1485
Plus elle s'efforçait vaine de résistance, 1486
À quoi s'imputera l'effet de ce venin ? 1487
Sinon qu'un mâle front cache un cœur féminin : 1488
Que le courage cède aux premières approches 1489
D'un objet, qui sans doute animerait les roches ; 1490
Reprend ton assurance, hélas ! à son discours 1491
Elle et moi respirons un mutuel secours. 1492
LÉONORE.
Ne te repens mon fils d'une chose bien faite, 1493
Ta victoire en ce point dépend de ta défaite, 1494
Tu ne pouvais montrer assez d'affection 1495
À ta moitié tombée en telle affliction : 1496
Cesse de te ravir de si douce merveille, 1497
La beauté que tu vois n'avoir point sa pareille, 1498
Fut jadis le butin de ton brutal effort, 1499
Et sa pudique fleur te demeura plus fort : 1500
Fleur qui noua ce fruit, fleur qui te donne père 1501
À pouvoir moissonner le los los Los : « Vieux mot qui signifie, Louange » ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). du vitupère, 1502
À jouir désormais en juste possesseur 1503
D'une que tu connus infâme ravisseur, 1504
Ne cherche subterfuge, ou réplique au contraire, 1505
Ton père et moi voulons ton épouse la faire. 1506
DOM INIGUE.
Oui pense d'obéir à ce décret fatal, 1507
Sur peine de m'avoir ennemi capital. 1508
ALPHONSE.
Qu'elle âme si méchante et au vice endurcie 1509
Éprouvant à son mieux sa coulpe réussie, 1510
Ne voudrait accepter l'offre que l'on me fait, 1511
L'offre d'un parangon des vertus tout parfait ? 1512
Plutôt que ne subir une humble obéissance, 1513
De ce rare trésor prenant la jouissance, 1514
Qu’un foudre décoché soit ma punition, 1515
L'épouser bornera ma seule ambition ; 1516
L'épouser des amours me transporte l'Empire, 1517
Ma volonté la sienne idolâtre respire, 1518
Pourvu que l'épousant j'étouffe à l'avenir 1519
De l'outrage attenté le vengeur souvenir. 1520
LÉOCADIE.
L'outrage me tient lieu de félicité grande, 1521
Et jour ne passera que le cœur ne lui rende 1522
Mille humbles vœux d'hommage, et de soumission, 1523
Tel crime désirable en sa rémission, 1524
Tel crime désirable où la faveur céleste 1525
En myrtes amoureux change un cyprès funeste, 1526
Tel crime le parfait de mon contentement, 1527
Qui l'honneur abîmé place plus hautement. 1528
PIZARE.
Ma fille tu dis vrai selon ma prophétie, 1529
Que contre notre espoir la chose réussie, 1530
Ce naufrage honteux te pouvait réparer, 1531
Pouvait d'une tourmente un calme préparer, 1532
Le secours attendu à son heure opportune 1533
De qui tient le timon de l'heureuse fortune : 1534
Mais monsieur pardonnez à la témérité, 1535
Qui sur un bruit épars contre la vérité 1536
Plutôt que de raison l'embuscade a rompue, 1537
L'affection du sang trop facile repue 1538
D'une sombre apparence, 1539
DOM INIGUE.
Ôtez dorénavant
Ces excuses vers nous plus légères que vent, 1540
Tel chef-d'œuvre accompli ne reçoit de contrôle ; 1541
Et puis que ce bonheur précède la parole, 1542
Puis que le Ciel ami le veut précipiter, 1543
On ne saurait ses fruits qu'indignes rejeter : 1544
Tant plus le laboureur moissonne de bonne heure 1545
De ses travaux défunts satisfait il demeure : 1546
Donc le mystère saint requis à les lier 1547
Célébré paravant que de le publier, 1548
Je veux qu'après on dresse une pompe royale 1549
Une pompe publique à notre joie égale, 1550
Et à notre grandeur, qui porte ces amants 1551
Au trône désiré de leurs contentements. 1552