Giovanni Battista Guarini
Le berger fidelle
Il Pastor Fido
Traducción
de
Auto sacramental alegórico intitulado el pastor fido
Guarini, Battista. Le berger fidelle . [ Il Pastor Fido ]. Traduit par l’Abbé Antoine de Torche. París: Claude Barbin, 1680.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
Torche, Abbé Antoine de
(Traductor)
Soler Sasera, Eva
(Editor digital)
Français · Verso · 6714 versos
https://playcode.fly.dev/plays/EMOTHE0286_LeBergerFidelle
- Tiempo histórico
- Antigüedad clásica
Argument
Les Habitants de l’Arcadie avoient accoûtumé de sacrifier sous les ans à Diane une jeune fille du Pays, pour faire cesser les maux dont ils êtoient cruellement affiigez, et L’Oracle leur avoir conseillé ce sanglant sacrifice, comme un remede à toutes leurs miseres. Quelque – temps après l’ayant encore consulté, pour luy demander s’ils ne verroient jamais la fin de leurs infortunes, ils en receurent cette réponse: Vous ne verrez, jamais la fin de vos malheurs, que l’Amour n’ait uny deux cœurs, qui descendent tous deux d’une Race immortelle ; et qu’un Berger Fidelle et genereux, n’ait reparé l’honneur d’une Femme infidelle, par la noble ardeur de ses feux. Montan, Sacrificateur de Diane, et qui descendoit de la race d’Hercule, se crût obligé par ces paroles de proposer Silvio, son fils unique, pour être solemnellement accordé à la belle Amarillis, fille de Titire, qui tiroit son origine du Dieu Pan. Quoy que les Peres n’oubliassent rien pour avancer ce Mariage, on ne pouvoir pourtant l’accomplir comme l’on desiroit, parce que Silvio ne se plaisant qu’à la Chasse, vivoit fort insensible à l’Amour. D’ailleurs, un Berger nommé Mirtil, que l’on croyoit être fils de Carin, et qui êtoit nouvellement arrivé en Arcadie, aimoit passionnément Amarillis, qui ne le haïssoit pas ; mais elle n’osoit luy faire connoître ses sentiment, parce que la Loy punissoit de mort celle qui violoit sa foy. Ce fut une occasion à Corisque, pour perdre cette fille, qu’elle ne pouvoit souffrir, parce qu’elle avoit de l’Amour pour Mirtil ; et par la mort de sa Rivale, elle esperoit surmonter la confiance de ce Berger. Elle usa de tant de ruses et de tant de fausses confidences, qu’elle fit rencontrer ces deux Amans dans une Caverne, où êtant surpris par un Satyre, et accusez devant le grand Prêtre, on donna à cette rencontre une autre cause que la veritable. Amarillis ne pouvant justifier son innocence, est condamnée à la mort : mais Mirtil, malgré la jalousie que Corisque avoit fait naître dans son cœur, fait dessein de mourir pour elle ; car la Loy, qui ne punissoit que les Femmes, permettoit aux Hommes de souffrir la mort pour celles qui êtoient condamnées. Il est donc conduit au lieu où se devoit faire le sacrifice ; et Montan, qui devoit executer l’Arrest comme Sacrificateur, alloit donner le coup qui luy devoit ôter la vie, lors que Carin, qui passoit pour le Pere de Mirtil, et qui le cherchoit en tous lieux, arriva dans ce moment. Il le voit dans un êtat pitoyable, sur le point de recevoir la mort ; et comme il ’ne l’aimoit pas moins que s’il eût été son fils veritable, il interrompt le sacrifice, fait voir qu’il est êtranger, et pour cette raison incapable, selon la Ley, de mourir pour un autre : Mais, fans y penser, il découvre insensiblement que Mirtil êtoit fils du Prêtre Montan, et que dans son enfance il, avoit été emporté par un Torrent. Le Sacrificateur s’affligeoit extrêmement, de se voir obligé d’être l’executeur de la Loy contre son propre Fils ; et ressentant toutes les peines qu’inspire la nature dans ces rencontres, il est heureusement éclaircy par l’aveugle Prophete Tirene, de l’accomplissement de l’Oracle. Il luy fait voir que les Dieux ne demandent point cette victime, et que la fin des miseres de l’Arcadie étoit arrivée, puisque l’Amour avoit uny deux personnes d’une divine Race, et que la fidelité de Mirtil avoit reparé l’infidelité de Lucrine ; de sorte qu’ils demeurent d’accord que la belle Amarillis doit épouser Mirtil, et que ce mariage est l’heureux accomplissement de l’Oracle. Cependant Silvio êtant devenu amoureux de Dorinde, qu’il avoit blessée à la chasse, pensant tirer sur une Bête, épouse cette Belle qui l’avoit si fort aimé ; et lors qu’Amarillis et Mirtil goûtent les douceurs de leurs Amours, Corisque se repentant de sa malice, aprés avoir obtenu pardon des Amans, dont elle avoit troublé le repos, se dispose enfin à changer de vie.
LES PERSONNAGES
SILVIO
Fils de Montan
LINCO
Ancien serviteur de Montan
MIRTIL
Amoureux d’Amarillis
ERGASTE
Confident de Mirtil
CORISQUE
Nymphe Amoureuse de Mirtil
MONTAN
Pere de Silvio, et Sacrificateur
TITERE
Pere d’Amarillis
DAMETE
Vieux serviteur de Montan
SATYRE
Amoureux de Corisque
DORINDE
Nymphe amoureuse de Silvio
LUPIN
Valet de Dorinde
AMARILLIS
Fille de Titire
NICANDRE
Premier Ministre des Prestres
CORIDON
Amoureux de Corisque
CARIN
Pere putatif de Mirtil
URANIN
Vieillard, compagnon de Carin
LE MESSAGER
TIRENE
Prophete aveugle
ACTE I
SCENE PREMIERE
(SILVIO, LINCO.)
SILVIO
Il est temps de donner le signal de la Chasse,
1
du Monstre de nos Bois il faut dompter l’audace,
2
puis que vous le tenez dans les toiles enclos :
3
du cor et de la voix réveillez le courage
4
de ceux qui dans voisinage
5
goûtent la douceur du repos.
6
S’il fut jamais Berger dans toute l’Arcadie,
7
saisi de cette belle et noble maladie,
8
qui nous pousse à chercher Diane et ses combats,
9
s’il fut jamais piqué d’une innocente gloire,
10
et fi de nos Forests il aime les appas,
11
et les nobles plaisirs d’une juste victoire,
12
qu’il le montre à ce jour, et qu’il suive mes pas.
13
Dans un petit espace on a poussé la Beste
14
qui doit être nôtre conquest[r]e;
15
ce Sanglier affreux, l’horreur de nos Forests,
16
et ce Monstre de la nature,
17
qui ravage tous nos guerets,
18
et ne laisse à nos yeux qu’une triste peinture :
19
par toute la Campagne il [s]eme la terreur,
20
c’est l’enorme habitant de l’obscure Erimante,
21
par tout il jette l’épouvante,
22
et fait trembler la Laboureur.
23
Allez et réveillez l’Aurore paresseuse,
24
que le bruit des Chasseurs luy fasse ouvrir les yeux,
25
cependant nous irons solliciter les Dieux
26
de rendre nôtre Chasse heureuse:
27
c’est presque achever un dessein
28
que l’on a conceu dans le sein,
29
que de bien commencer l’ouvrage;
30
et cét heureux commencement,
31
qui nous inspire du courage,
32
ne vient que du Ciel seulement.
33
LINCO
Silvio, ta vertu me donne un rare exemple
34
d’honorer les Dieux dans leur Temple;
35
mais, pourquoy troubler le sommeil
36
des Ministres des Dieux qui dorment tous encore?
37
Sur le haut de ce Mont ou ne voit point l’Aurore
38
leur venir annoncer le retour de Soleil.
39
SILVIO
Ta paupiere est à demy close,
40
et tu crois que chacun à cette heure repose.
41
LINCO
A quoy t’amuses-tu dans tes plus jeunes ans?
42
Si j’avois comme toy tant de dons en partage,
43
cette jeunesse et ce printemps,
44
et les charmes de ton visage,
45
sans doute j’en userois mieux;
46
et loin de méprisences richesses des Cieux,
47
au lieu de poursuivre des Bestes,
48
et d’affecter le nom de celebre Chasseur,
49
le voudrois fairé ailleurs de plus belles conquestes,
50
et passerois ma vie avec plus de douceur.
51
SILVIO
Que ton inconstance est extrême!
52
ton esprit agité de divers mouvemens,
53
ne m’inspira jamais de pareils sentiments;
54
d’où vient que je te voy si contraire à toy-même?
55
LINCO
Un âge different demande d’autres soins;
56
si j’étois Silvio je n’en ferois pas moins.
57
SILVIO
Et si j’étois Linco, je suivrois sa methode;
58
mais êtant Silvio, je veux vivre à ma mode.
59
LINCO
Pourquoy parmy tant de hazards
60
vas-tu chercher si loin une Beste sauvage ?
61
Il en est une icy qui fait plus de ravage,
62
et qui merite mieux la pointe de tes dards.
63
SILVIO
Linco, tu veux railler par des contes frivoles.
64
LINCO
C’est toy, jeune garçon, qui ris mes paroles.
65
SILVIO
Mais cette Beste encore est-elle prés de nous ?
66
LINCO
Aussi prés, Silvio, que tu l’es de toy-même;
67
tu peux, quand tu voudras, l’abattre sous tes coups.
68
SILVIO
J’en conçois une joye extrême;
69
mais dans quelle Forest choisir-elle son fort,
70
pour éviter les traits d’une sanglante mort ?
71
LINCO
Ton cœur est la Forest; et puisqu’il le faut dire,
72
ton invincible cruauté
73
est la bestre qui s’y retire
74
avecque trop de seureté.
75
SILVIO
Je sçavois bien, Linco, que tu pretendois rire,
76
et te joüer de ma credulité.
77
LINCO
Je connois une Nymphe, et si jeune et si belle,
78
qu’elle est digne d’être immortelle,
79
dont le teint est plus frais, plus vermail et plus fin,
80
qu’une Rose qu’on vient de cueillir le matin
81
dans la saison nouvelle.
82
Le Cygne n’a point de douceur,
83
ny son plumage de blancheur,
84
qui puisse justement disputer l’avantage
85
a la blancheur de son visage :
86
aussi ne voit-on point de Berger parmy nous,
87
qui ne soûpire en vain pour des charmes si doux :
88
cette Beauré t’est reservée,
89
les Hommes et les Dieux pour toy l’ont conservée;
90
tu peux la posseder et remplir tes desirs,
91
sans pousser de ton cœur ny plaintes ny soûpirs :
92
cependant plus heureux que sage,
93
tu fuis cette jeune Beauté,
94
et je ne diray pas, que ton cœur est sauvage,
95
et que du Marbre même il à la dureté ?
96
SILVIO
Si tu nommes cruel un cœur en liberté,
97
qui n’a ny Maître ny Maîtresse;
98
je veux bien à ce prix aimer la cruauté,
99
et comme une Vertu la reverer sans cesse.
100
Puis qu’elle a surmonté ce petit Dieu vainqueur,
101
mille fois plus à craindre qu’elle,
102
le luy seray toûjours fidelle,
103
et je ne veux jamais la bannir de mon cœur.
104
LINCO
Tu n’as point sur l’Amour remporté de victoire,
105
puisque de l’éprouver tu n’eus jamais la gloire.
106
SILVIO
J’ay trouvé le moyen de vaincre ses appas,
107
en évitant sa force, et ne l’éprouvant pas.
108
LINCO
Ha ! si par un pouvoir suprême,
109
amour t’obligeoit une fois
110
a vivre sous ses douces loix;
111
si tu sentois la joye et le plaisir extrême
112
d’aimer fort tendrement, et d’être aimé de même;
113
ton cœur par un transport, agreable et soudain,
114
ne seroit plus farouche, et deviendroit humain;
115
et ton ame pour lors, sensiblement ravie
116
dans une amoureuse langueur,
117
dirioit, en soûpirant : dounce et charmante vie,
118
pourquoy viens-tu si tard te montrer à mon cœur ?
119
Quitte, jeune Garçon, les Forests et les Bestes,
120
et du Dieu de l’Amour augmente les conquestes.
121
SILVIO
Dy ce que tu voudras afin de m’enflâmer,
122
asseure qu’il n’est rien de si doux que d’aimer,
123
loin d’être consumé des amoureuses flâmes,
124
je donnerois toutes les Dames
125
pour une Bestre de ce Bois
126
que mon Chien auroit pris et reduit aux abois.
127
Tous les autres plaisirs sont pour moy des supplices :
128
se plonge qui voudra dans ces molles delices,
129
je ne suis point d’humeur de m’en inquieter;
130
car enfin je ne puis, ny ne veux les goûter.
131
LINCO
Hé ! que peux-tu goûter, si ton cœur insensible,
132
a l’amour est inaccessible,
133
et si tu fuis comme un tourment
134
ce qui de l’Univers fait tout le mouvement :
135
croy-moy, jeune Garçon, le temps viendra peutêtre,
136
que l’Amour malgré toy, se montrera ton maître.
137
Il arrive souvent qu’il nous veut faire voir,
138
quelle est sa force et son pouvoir :
139
appren, sur ce sujet, ma triste experience,
140
dans l’âge où tu me vois j’éprouve sa puissance.
141
Tu sçauras qu’il n’est point de plus grand déplaisir,
142
que d’avoir dans le cœur un amoureux desir
143
sous les neiges d’une vieillesse,
144
qui n’est rien que foiblesse :
145
car plus on s’efforce à guerir
146
le mal qui nous possede,
147
et plus il nous reste à souffrir
148
par le mal et par le remede.
149
Mais s’il arrive que l’Amour
150
attaque un jeune cœur par de fortes piqûres,
151
il met du baûme à ses blessûres
152
et les guerir un jour :
153
s’il le fait gemir sous ses chaînes,
154
l’esperance adoucit ses peines :
155
et s’il le blesse pour un temps,
156
il sçait tendre à la fin tous ses desirs contents.
157
Que si dans l’âge où les années
158
font mourir la chaleur, et blanchir les cheveux,
159
les malheureuses destinées
160
permettent que l’on soit fortement amoureux;
161
dans cét âge où l’on doit accuser sa foiblesse,
162
plûtôt que les rigueurs d’une fiere Maîtresse;
163
c’est pour lors que manquant d’espoir,
164
on souffre des peines cruelles,
165
et que l’Amour donnant des atteintes mortelles,
166
exerce un rigoureux pouvoir,
167
dans cette saison languissante,
168
si nous cherchons de la pitié,
169
que ce malheur est grand, si contre nôtre attente
170
nous ne pouvons avoir ces marques d’amitié :
171
mais je trouve ce sort encor plus déplorable,
172
lorsqu’à nos tristes [v]œux on se rend favorable :
173
ainsi ne previen pas dans la saison des fleurs,
174
de l’âge languissant les visibles malheurs;
175
car si ta vieillesse est touchée
176
d’un amoureux desir,
177
la pointe n’en pourra jamais être arrachée;
178
et tu ressentiras un doub e déplaisir,
179
de n’avoir pas voulu, quand tu pouvois le faire,
180
te guerir et te satisfaire,
181
et de ne pouvoir pas dans l’effort de tes vœux,
182
accomplir tes desirs, et couronner tes feux.
183
Quitte, jeune Garçon, les Forests et les Bestes,
184
et du Dieu de l’Amour, augmente les conquestes.
185
SILVIO
Quoy, Linco, ne peut-on vivre jamais heureux,
186
si le cœur n’entretient des desirs amoureux ?
187
Ne faut-il à l’Amour jamais être rebelle ?
188
LINCO
Dy-moy, si dans cette saison
189
qui paroît à nos yeux si charmante et si belle,
190
quand le monde se renouvelle,
191
que les plus belles fleurs sortent de leur prison,
192
au lieu des campagnes fleuries,
193
au lieu des riantes prairies,
194
si tu voyois par tout les arbres dépoüillen,
195
et les prez sans être émaillez :
196
enfin si tu voyois sans fleur et sans verdure
197
les collines et les forêts,
198
tu dirois que le monde a perdu ses attraits;
199
qu’il languit avec la nature :
200
et pourquoy n’as-tu point le même étonnement,
201
d’être sans nul amour et sans nul sentiment ?
202
Sçache enfin que le Ciel dont nous sommes l’ouvrage,
203
et qui regle tous nos momens,
204
nous a donné des sentiment
205
conformes à nôtre âge.
206
Et comme il ne sied pas d’être parmy les ris,
207
quand on est accablé du poids de la vieillesse,
208
et qu’on ne trouve rien si digne de mépris
209
qu’un amoureux à cheveux gris;
210
certes aussi quand la jeunesse
211
méprise le plus grand des Dieux,
212
qu’elle combat l’amour et choque sa puissance,
213
elle choque l’ordre des Cieux,
214
et la Nature s’en offense.
215
Jette icy par tout tes regards,
216
et voy ce qui de toutes parts
217
te divertit et t’environne.
218
Cette beauté de l’Univers,
219
et tous ces ornemens divers
220
qu’aux desirs des mortels la nature abandonne,
221
ce sont les effets de l’amour,
222
qu’elle nous montre chaque jour.
223
Enfin tout aime dans le monde,
224
le Ciel, la Terre et l’Onde.
225
Et cette Etoile que tu vois,
226
Qui prévient les rayons de la naissante Aurore,
227
brûle d’Amour encore :
228
elle qui fait aimer les Sujets et les Rois,
229
obeït à son Fils et reconnoît ses Loix;
230
peut-estre que c’est l’heure où malgré son envie
231
elle vient de quitter son bien-heureux Amant,
232
et finir les plaisirs les plus doux de la vie
233
que l’on goûte en aimant :
234
voy comme elle paroît brillante,
235
et comme son Amour la rend plus éclatante;
236
les Ours et les Lions au milieu des forests,
237
de l’Amour ressentent les traits;
238
dans la Mer les Dauphins, et les lourdes Baleines,
239
eprouvent à leur tour les amoureuses peines :
240
et ce petit Oyseau dont le chant est si doux,
241
qui vole d’arbre en arbre inquiet et jaloux,
242
si nous entendions son langage,
243
ou bien, si comme nous, il pouvoit s’exprimer,
244
il diroit qu’il languit dans un doux esclavage,
245
et qu’il est trop heureux d’aimer :
246
mais il est vray qu’il brûle, et son cœur luy fait dire,
247
par ces charmans concerts son amoureux martyre,
248
et celle qui le cause écoute ses soûpirs,
249
que luy portent les doux Zephirs.
250
A ses tristes accens, elle répond de même,
251
et luy dit à son tour, qu’elle brûle et qu’elle aime.
252
Ce même Dieu qui cause et qui guerir nos maux,
253
porte encore sa flâme au milieu des troupeaux,
254
et leurs gemissemens sont des marques certaines
255
du feu qui brûle dans leurs veines.
256
Dy-moy, je te prie, entre nous;
257
crois-tu que le Lion rugisse de courroux ?
258
Connoy mieux le pouvoir de l’amoureux empire;
259
quand le Liou rugit, c’est d’amour qu il soùpire;
260
toutes choses enfin aiment en ces bas lieux,
261
resisteras-tu seul au plus puissant des Dieux ?
262
et lors que dans le Ciel, sur la Terre, et sur l’Onde,
263
sa puissance paroît à nulle autre seconde,
264
par le nombre des cœurs qu’il soûmet chaque jour,
265
le cœur de Silvio sera-t-il sans amour ?
266
Quitte, jeune Garçon, les forests et les bestes,
267
et du Dieu de l’amour augmente les conquestes.
268
SILVIO
Quoy ? ne m’éleves tu dés mes plus jeunes ans,
269
que pour inspirer à mon ame
270
tous ces effeminez et lâches sentimens
271
que produit dans les cœurs une amoureuse fláme ?
272
Linco, puisque tu me conduis,
273
souvien-toy de toy-même, et songe qui je suis.
274
LINCO
Silvio, je suis homme, et fais gloire de l’être,
275
et toy qui le devrois paroître,
276
ecoute les douceurs de cette passion,
277
qui flate et qui charme les hommes :
278
que si tu suis encor ton inclination,
279
et souffres à regret d’être ce que nous sommes,
280
bien loin de t’égaler aux Dieux,
281
tu deviendras semblable aux bestes de ces lieux.
282
SILVIO
Le grand et le fameux Alcide,
283
la noble source de mon sang,
284
dans le sejour des Dieux ne tiendroit point de rang,
285
si ce Heros fameux d’un courage intrepide,
286
avant qu’avoir dompté tant de monstres divers,
287
n’eût triomphé d’amour, et brisé tous ses fers.
288
LINCO
Comment ? tu t’abuses toy-même.
289
Helas que ton erreur sur ce point est extrême!
290
Que je plains ton aveuglement!
291
où serios-tu presentement,
292
si ce Heros si redoutable
293
n’eust senty de l’amour la flâme inévitable?
294
Si par mille et mille combats
295
il signala par tout la force de son bras;
296
s’il remporta toûjours l’honneur de la victoire,
297
il en doit à l’Amour et le fruit et la gloire :
298
sçais-tu que l’on a veu ce Heros glorieux,
299
dont la force êtoit sans égale,
300
languir pour la charmante Onfale,
301
et montrer hautement le pouvoir de ses yeux:
302
souvent pour plaire à cette belle,
303
il s’habilloit comme elle,
304
et charmé d’un objet si beau
305
il quittoit sa massuë, et tournoit le fuseau.
306
Ainsi dans le beau sein de sa chere Maîtresse,
307
comme en un port d’Amour favorable à ses vœux,
308
il alloit soulager ses travaux et ses feux.
309
Parmy les doux plaisirs d’une aimable tendresse,
310
les amoureux soûpirs que l’on pusse en aimant,
311
apportent du soulagement
312
a routes les peines passées,
313
et pour les hauts projets élevent nos pensées.
314
Et comme […er] le plus dur,
315
si d’un metal plus doux il souffre l’alliance,
316
se laisse manier, s’affine, devient pur,
317
et sert aux grands desseins de la magnificence :
318
tel est un courage indompté,
319
qui par sa fureur emporté,
320
trouve souvent des précipices;
321
si l’amour ramolit sa brutale fierté
322
par ses plus charmantes delices,
323
il change tout à coup ses inclinations,
324
et son ame est plus propre aux belles actions.
325
Veux-tu donc imiter ce Heros invincible ?
326
Veux-tu te montrer aujourd’huy
327
digne de son sang et de luy ?
328
Commence à devenir moins fier et plus sensible,
329
aime la chasse, j’y consens,
330
mais aime Amarillis, et ses feux innocens.
331
si tu fuïs Dorinde et sa flâme,
332
bien loin de t’en blâmer, j’approuve ce mépris;
333
parce qu’enfin une belle ame,
334
et le cœur d’un Heros qui de gloire est épris,
335
garde tout son amour et toute son estime
336
pour son épouse legitime.
337
SILVIO
Que dis-tu mon épouse ? Elle n’est pas pour moy.
338
LINCO
Ne te souviens tu pas d’avoir receu sa foy ?
339
Ne pousse pas plus loin ton orgüeil temeraire,
340
et ne t’attire pas la celeste colere.
341
SILVIO
La liberté de l’Homme est un present des Cieux,
342
que ne forcent jamais les hommes ny les Dieux.
343
LINCO
Rien ne fait violence à ton ame rebelle,
344
mais le Ciel te convie à te montrer fidelle,
345
a ton heureux Hymen il promet tant d’honneur,
346
qu’il nous doit tous combler de gloire et de bonheur.
347
SILVIO
Vrayment c’est bien des Dieux le soin et la pensée
348
et leur ame sans doute en est embarassée.
349
Souffre que je te parle aujourd’huy franchement,
350
je suis Chasseur, et non Amant,
351
je dédaigne l’amour des Nymphes les plus belles :
352
pour toy qui n’as jamais soûpiré que pour elles,
353
contente si tu peux tes amoureux desirs,
354
et va-t’en en repos songer à ces plaisirs.
355
LINCO
Ha cruel ? je voy bien que ta noble origine,
356
n’est ny celeste ny divine.
357
Ce n’est ny Venus ny l’Amour;
358
mais c’est quelque Eurie à qui dois le jour.
359
SCENE II
(MIRTIL, ERGASTE)
MIRTIL
Impitoyable Amarillis,
360
pour qui mon cœur languit, soûpire, et se consume;
361
ton nom et mon amour sont remplis d’amertume,
362
et ton teint est plus blanc mille fois que le lis :
363
mais aussi ton humeur, malgré tous mes hommages,
364
a plus de cruauté que les bestes sauvages.
365
Si lors que je me plains de mon [r]ude tourment,
366
mes pleurs et mes soûpirs attirent ta colere;
367
Hé bien, cruelle ! pour te plaire
368
je mourray sans pousser un soupir seulement :
369
mais les montagnes et les plaines,
370
et ces sombres forests où mille fois le jour
371
je fais dire aux échos ton nom et mon amour,
372
te parleront assez de mes cruelles peines.
373
Pour plaindre mon tourment, les vents murmureront,
374
et les fontaines pleureron[t];
375
la pitié, la douleur peintes sur mon visage,
376
en diront encor davantage;
377
et quand ces insensibles corps,
378
pour parler de mon mal ne feroient point d’efforts;
379
mon trépas parlera de mon cruel martyre,
380
et ma mort te dira ce que je n’ose dire.
381
ERGASTE
Je sçay bien que l’amour est un rude tourment,
382
mais il a plus de violence,
383
lors qu’un respectueux silence
384
le retient dans le cœur d’un malheureux Amant;
385
et lors qu’il luy défend les soûpirs et la plainte,
386
ce feu qui brûle dans son cœur,
387
ne pouvant souffrir la contrainte
388
prend une nouvelle vigueur;
389
ce qui s’oppose à son passage,
390
augment sa rapidité,
391
et quand il est captif il fait plus de ravage
392
que s’il êtoit en liberté :
393
pourquoy donc me cacher la cause de la flâme,
394
si tu ne pouvois pas me cacher ton amour ?
395
Helas ! combien de fois ay-je dit que ton ame
396
brûloit d’un feu secret et la nuit et la jour ?
397
MIRTIL
Pour ne l’irriter pas j’ay souffert le martyre,
398
et je serois peut-être encore à te le dire,
399
si la necessité qui ne peut rien celer,
400
ne me contraignoit à parler :
401
j’entens un bruit sourd qui réveille
402
ma triste et mourante langueur,
403
l’hymen d’Amarillis a frappé mon oreille,
404
et m’a percé le cœur.
405
Elle ne parle point, et souffre sans murmure
406
toutes les peines qu’elle endure :
407
moy qui me veux toûjours tenir dans le respect
408
je n’ose m’éclaircir, et je n’ose me plaindre,
409
de peur de me rendre suspect,
410
ou de peur de sçavoir tout ce que je dois craindre;
411
mon amour ne m’aveugle pas,
412
je me connois, Ergaste, et sçay que ma fortune
413
est trop rampante et trop commune
414
pour pretendre jamais à ses divins appas;
415
je ne suis pas si temeraire
416
d’esperer que l’hymen par ses aimables nœuds
417
nus puisse un jour unir tous deux,
418
sans que le sort nous soit contraire.
419
L’Astre que l’on vid préfider
420
sur le moment de ma naissance,
421
par sa malheureuse influence,
422
vent que j’aime toûjours sans jamais posseder :
423
mais, puis qu’enfin les destinées,
424
a me faire souffrir sont toûjours obstinées,
425
mourons pour pour contenter la rigueur de mon sort,
426
pourve[n] que la belle inhumame,
427
l’unique cause de ma peine,
428
ne prononce l’arrest, et regarde ma mort :
429
avant qu’un autre la possede,
430
avant qu’un doux hymen le rende bien-heureux,
431
le voudrois une fois luy parler de mes feux,
432
dût-elle à ma langueur refuser le remede.
433
Cher amy, si ton cœur est touché de pitié,
434
et si l’amour encore y trouve quelque place,
435
d’un malheureux Amant soulage la disgrace,
436
ne me refuse pas ces marques d’amitié ?
437
ERGASTE
Ton desir est torp raisonnable,
438
et la faveur legere à qui meurt miserable;
439
mais penses-tu, Mirtil, l’obtenir aisément ?
440
Songe à quels accidents Amarillis s’expose,
441
si son pere en sçait quelque chose,
442
si devant le grand Prêtre on disoit seulement
443
qu’elle eût prêté l’oreille aux soûpirs d’un Amant :
444
croy-moy, de sa rigueur c’est peut-être la cause :
445
elle t’aime sans doute, et se cache en aimant :
446
plus que nous à l’amour ce beau sexe est facile;
447
mais à cacher ses feux, il est bien plus habile :
448
quand elle t’aimeroit, et t’aimeroit bien fort,
449
elle devroit toûjours éviter ton abord :
450
qui ne peut secourir c’est en vain qu’il écoute,
451
la fuite est necessaire en cette extremité,
452
et c’est avoir de la pitié sans doute,
453
d’éviter un Amant lors qu’il est mal-traité.
454
par une si juste maxime,
455
l’éloignement est legitime,
456
le devoir et l’amour ont droit de l’ordonner,
457
ce qu’on ne peut tenir, il faut l’abandonner.
458
MIRTIL
Ha ! que j’estimerois mes peines agreables,
459
et que tous mes travaux passez,
460
au delà de mes vœux seroient recompensez,
461
si je croyois tes discours veritables.
462
Mais ne me cache pas, amy trop genereux,
463
le nom de ce Berger que le Ciel rend heureux.
464
ERGASTE
Connois-tu le fils du grand Prêtre;
465
ce Berger si puissant, si riche, et si bien fait?
466
C’est t’en faire un juste portrait,
467
et te le faire assez connêtre.
468
MIRTIL
O trop hereux Berger ! qui dés tes jeunes ans,
469
au-delà de ton esperance,
470
goûtes l’aimable fruit de l’amour et du temps,
471
sans l’avoir merité par la perseverance.
472
Je ne suis point jaloux d’un si rare bon-heur,
473
mais je plains de mon sort la cruelle rigueur.
474
ERGASTE
Tu dois plaindre ton sort, la pitié t’y convie;
475
et ce jeune Berger n’est pas digne d’envie.
476
MIRTIL
Pourquoy plaindre son sort ?
477
ERGASTE
C’est qu’il ne l’aime pas.
478
MIRTIL
O Ciel ! a-t’il des yeux sans aimer tant d’appas ?
479
A-t ’il un cœur, a-t’ il une ame ?
480
Il est vray que mal aisément
481
pourroit-elle embrazer le cœur d’un autre amant;
482
car lors que je sentis les ardeurs de sa flâme,
483
et qu’elle me força d’adòrer ses attraits,
484
elle épuisa sur moy ce qu’elle avoit de traits :
485
mais, d’où vient qu’elle est destinée
486
par un rigoureux hymenée
487
a celuy qui la traite avec tant de mépris,
488
et qui de ce thresor ne connoit pas le prix ?
489
ERGASTE
C’est que le Ciel enfin à nos vœux favorable,
490
promet à cét hymen le salut du païs :
491
mais quoy ? [n]e ne sçais-tu pas nos malheurs inouïs ?
492
Peux tu bien ignorer le tribut miserable
493
que la grande Deesse exige tous les ans ?
494
Elle veut qu’on immole une Fille innocente,
495
et cette victime sanglante
496
appaise ses ressentimens.
497
MIRTIL
Ne faisant qu’arriver l’histoire m’est nouvelle,
498
mon Destin et l’Amour, dont j’ay suivy les loix
499
comme un esclave fort fidelle,
500
m’ont toûjours arresté jusqu’icy dans les bois;
501
dy-moy donc le sujet d’un ordre si severe ?
502
Et ce qui de Diane attire la colere ?
503
ERGASTE
Je te veux raconter au long tous nos malheurs,
504
qui de ces arbres même arracheroient des pleurs
505
on ne disputoit pas encore à la jeunesse,
506
le Temple et les Autels de la grande Deesse.
507
Les jeunes gens pouvoient exercer ces emplois,
508
lors qu’un noble Berger que l’on nommoit Aminte,
509
sentit son cœur blessé d’une amoureuse atteinte;
510
et Lucrine bien tôt le soûmit à ses loix.
511
Autant qu’elle êtoit belle, elle êtoit inconstante;
512
elle feignoit toûjours d’aimer ce jeune Amant,
513
elle fçavoit flatter sa peine et son tourment,
514
et nourrir son amour d’une agréable atteinte :
515
aminte possedoit un bon-heur sans égal,
516
et son destin fut doux, tant qu’il fut sans rival :
517
mais helas ! que ce sexe est leger et volage !
518
un rustique Berger par hazard l’envisage;
519
soundain elle se rend a ses premiers regards,
520
et ne peut soûtenir ses invincibles dards;
521
ecoute ses soupirs; et cette ame infidelle
522
se donne toute entiere à cet amour nouvelle,
523
avant qu’Aminte même en pût être jaloux.
524
Si-tôt qu’il eut appris son destin déplorable,
525
il voulut par se plainte en adoucir les coups;
526
mais elle rebuta ce Berger miserable :
527
et sans considerer ses soins et se langueur,
528
le bannit de ses yeux, le bannit de son cœur.
529
Je ne diray point s’il répandit des larmes,
530
s’il poussa des soûpirs et la nuit et le jour;
531
car tu ne fçais que trop quelles sont les alarmes,
532
et quelles sont encor les peines de l’amour.
533
MIRTIL
On n’en fçauroit souffrir qui soient plus rigoureuses,
534
aux ames qui sont amoureuses.
535
ERGASTE
Mais voyant qu’il perdoit son temps et ses soûpirs,
536
aprés avoir perdu son cœur et ses plaisirs,
537
il s’adresse à Diane, et luy fait cette plainte :
538
ecoute, luy dit-il, les soûspirs et les vœux,
539
que pousse vers le Ciel le malheureux Aminte;
540
si d’un cœur innocent je fis brûler tes feux,
541
vange les miens, Deesse, et punis l’inconstance
542
de celle qui trahit toute mon esperance.
543
De son fidelle Aminte elle écouta la voix,
544
et la pitié soudain al lumant sa colere,
545
elle prit contre nous son arc et son carquois,
546
cét Arc qu’à l’Arcadie on a vû si contraire.
547
Elle lance par tout mille funestes traits,
548
qui font de la campagne un spectacle funeste :
549
on voit regner par tout mille trépas secrets,
550
qui montrent hautement la vangeance celeste.
551
Tour sexe languissoit sans epsoir de guerir,
552
nul âge ne pouvoit s’exempter de mourir :
553
tout secours étoit vain, et tout art inutile,
554
trop tard et vainement on cherchoit un azile :
555
souvent le Medecin voyoit finit ses jours,
556
lorsque de son malade il hâtoit le secours :
557
il ne nous resta plus dans ce triste spectacle,
558
qu’à recourir au Ciel et consulter l’Oracle :
559
il répond clairement, que Diane en courroux
560
ne cessoroit jamais de se vanger de nous,
561
si par les mains d’Aminte on n’immoloit Lucrine,
562
comme un juste tribut à sa fureur divine :
563
Lucrine cependant vainement soûpiroit :
564
en son nouvel Amant en vain elle esperoit.
565
On conduit vers l’Autel cette triste Victime,
566
pour appaiser du Ciel le courroux legitime :
567
elle se voit enfin aux pieds de cét Amant,
568
qu’elle avoit, sans sujet, trahi si lânchement :
569
et ployant les genoux de foiblesse et de crainte,
570
elle attendoit la mort de son cruel Aminte,
571
lors qu’il tire soudain le fer qui doit vanger
572
la Deesse irritée, et l’amour du Berger :
573
on eust dit que son cœur respiroit la vengeance;
574
mais poussant vers Lucrine, avec un doux effort,
575
un amoureux-soûpir, témoin dee sa constance,
576
et triste messager de sa cruelle mort :
577
regarde, luy dit-il, trop aimable infidelle,
578
quel est l’heureux Berger dont ton cœur fut épris,
579
et quel est cét Amant à qui tu fus cruelle,
580
voy s’il a merité tes injustes mépris.
581
De son fer aussi-tôt il se frappe luy même,
582
comme si de ses maux il eust esté l’auteur,
583
et tombe entre les bras de l’ingrate qu’il aime,
584
victime tout ensemble et Sacrificateur.
585
D’un si triste accident Lucrine fut touchée,
586
la pitié luy saisit et le cœur et les sens,
587
ses yeux n’ont que des traits foibles et languissans,
588
et son ame du corps semble estre détachée :
589
elle est toute incertaine, et ne sçait si son cœur
590
est percé par le fer, ou bien par la douleur :
591
mais dés qu’elle eut repris le sens et la parole,
592
je t’ay connu trop tard, dit-elle en soûpirant,
593
trop fidelle Berger, c’est l’Amour qui t’immole,
594
tu m’as donné la vie et la mort en mourant.
595
Pour reparer la foy que je t’ay violée,
596
j’unis à ton esprit mon ame desolée.
597
Et sans plus differer arrache d’une main
598
le poignard qui d’Aminte avoit percé le sein,
599
et tout fumant qu’il est du beau sang qu’elle adore,
600
elle plonge ce fer jusqu’au fond de son cœur,
601
et se laisse tomber tremblante et sans vigueur
602
dans les bras du Berger qui respiroit encore,
603
et qui parut touché d’un si triste malheur.
604
C’est de ces deux Amans l’histoire lamentable :
605
l’un souffrit le trépas par un excez d’amour;
606
d’une infidelité l’autre devint coupable,
607
et de ses propres mains voulut perdre le jour.
608
MIRTIL
Je plains de ce Berger la disgrace mortelle;
609
mais je le trouve heureux d’avoir pû hautement
610
montrer quelle est la foy d’un veritable Amant,
611
et toucher par sa mort le cœur d’une infidelle.
612
Mais, que devint ce peuple ? acheve ton discours,
613
le Ciel de sa colere arresta t’il le cours ?
614
ERGASTE
Elle se ralentit, mais ne fut pas éteinte;
615
car aprés qu’une fois le Pere Saisons
616
eut porté ses clartez dans ses douze Maisons,
617
son courroux augmenté redoubla nôtre crainte :
618
on consulte l’Oracle en certe extremité,
619
l’Oracle nous répond, et surprend nôtre attente,
620
il veut que l’on immole une fille innocente
621
pour calmer le Ciel irrité.
622
Trois lustres seulement devoient borner son âge,
623
et la soûmettre aux loix d’un si rigoureux sort,
624
et le Ciel tous les-ans exige cét hommage
625
qui sauve le païs par une seule mort.
626
Mais ce qui nous fait voir encor mieux sa colere,
627
il impose à ce sexe une loy si severe,
628
qu’il ne sçauroit garder, fragile comme il est;
629
il condamne à la mort toute femme infidelle,
630
si quelque autre à mourir ne s’expose pour elle,
631
et ne la garentit d’un si funeste arrest.
632
Dans ce pressant malheur nôtre unique esperance
633
se fonde sur le nœud de cét Hymen fatal,
634
et l’Oracle pressé par nôtre impatience,
635
de nous vouloir marquer la fin de nôtre mal,
636
fit entendre sa voix, dans un profond silence :
637
Vous ne verrez jamais la fin de vos malheurs
638
que l’Amour n’ait uny deux cœurs,
639
qui descendent tous deux d’une race immortelle,
640
et qu’un Berger fidelle et genereux,
641
n’ait reparé l’honneur d’une femme infidelle,
642
par la noble ardeur de ses feux.
643
Dans toute l’Arcadie il seroit inutile
644
de chercher deux mortels de la race des Dieux.
645
Silvio seulement, et la belle Amarille,
646
adorent dans le Ciel leurs illustre Ayeux;
647
l’un trouve dans Alcide une source divine,
648
et l’autre du Dieu Pan tire son origine :
649
mais jusques à ce jour le malheur est si grand,
650
qu’on n’en a pû trouver d’un sexe different;
651
ainsi dans cette illustre et divine Alliance,
652
le grand Prestre Montan fonde son esperance :
653
et quoy que le bonheur de cét évenement,
654
que l’Oracle à nos vœux a bien voulu promettre,
655
ne soit pas en état encore de paroître,
656
cét Hymen toutefois en est le fondement;
657
le reste du succez est dans les noirs ab[i]mes
658
qu’oppose à nos esprits le Destin tenebreux,
659
et l’on doit esperer que ces feux legitimés
660
feront sortit le jour de ces antres affreux.
661
MIRTIL
O malheureux Mirtil ! pourquoy toute la terre
662
soppse-t’elle à tes desirs ?
663
Pourquoy tant d’ennemis qui troublent tes plaisirs,
664
et qui font à ton cœur une cruelle guerre;
665
a ce cœur que l’amour de ses traits a blessé,
666
et qui languit sous son empire ?
667
C’estoit trop de l’amour contre un cœur oppressé,
668
faut-il que contre luy la Ciel même conspire ?
669
ERGASTE
Ne sçais-tu pas, Mirtil, que l’amour est sans paix,
670
qu’il s’entretient toûjours au milieu des alarmes,
671
qu’il se nourrit de maux, et s’abreve de larmes,
672
sans se rassasier jamais ?
673
Allons donc sans tarder chercher quelque remede,
674
qui puisse soulager ta peine et tes ennuis :
675
tu parleras aujourd’huy, si je puis,
676
a la Beauté qui te possede;
677
je te promets mes soins, appaise ta douleur;
678
les soûpirs amoureux qui sortent de ton cœur,
679
au lieu de soulager ton ame
680
par quelque rafraichissement,
681
ressemblent à ces vents qui font croître la flâme
682
et l’horreur d’un embrazement.
683
Dans l’esprit des Amans s’élevent des nuages,
684
formez de mille ennuis et de mille douleurs,
685
et l’on void après, ces orages
686
se fondre tout d’un coup, et se resoudre en pleuts.
687
SCENE III
CORISQUE
Qui ressentit jamais de passion plus forte,
688
et qui donne plus d’embarras,
689
que la passion qui m’emporte,
690
et qui fait de mon cœur le champ de ses combats ?
691
La haine avec l’amour partagent la victoire,
692
l’une et l’autre s’obstine à me faire souffrir,
693
et sans en esperer de gloire,
694
je les sens tour à tour, naître, vaincre et mourir.
695
Quand Mirtil à moy se presente,
696
et que de ce Berger j’admire la beauté;
697
ce port, cét air galant, cette grace charmante,
698
ces yeux, cét entretien, que j’ay tant écouté,
699
c’est pour lors que l’amour se saisit de mon ame,
700
je ne puis deffendre mon cœur;
701
des autres passions il demeure vainqueur,
702
et je ne ressens plus que l’ardeur de sa flâme;
703
mais quand je songe après, que malgré mes appas,
704
dont on connoît assez l’emp[t]re,
705
cét aveugle Berger soûpire,
706
pour une autre beauté qui ne m’égale pas;
707
je n’ay pour luy que de la haine,
708
il faisoit mon plaisir, il fait toute ma peine;
709
d’un voilent dépit je me sens consumer,
710
et deteste le jour qui me le fit aimer :
711
mais dans cette douleur amere,
712
je dis au fond du cœur pour soulager mon mal;
713
si Mirtil quittoit sa Bergere,
714
mon bonheur seroit sans égal.
715
Mon destin seroit doux si j’en étois maîtresse,
716
et si d’un autre cœur je pouvois l’arracher :
717
alors je sens tant de tendresse
718
que je ne sçaurois la cacher;
719
loin de fes yeux je ne puis vivre,
720
je suis preste à me declarer :
721
tantost je sens en moy le desir de le suivre,
722
tantost celuy de l’adorer.
723
Mais d’un autre costé revenant à moy-même,
724
je blâme ma foiblesse et mon amour extrêmee;
725
quoy ? dis-je alors tout en courroux,
726
aimeray-je un Berger insensible à mes charmes,
727
et qui d’un autre objet a ressenty les coups ?
728
Pourray-je bien souffrir celuy qui me méprise,
729
et qui sur mes appas peut arrester les yeux,
730
sans me rendre un respect que l’on doit rendre aux Dieux,
731
et sans mourir d’amour en perdant sa franchise ?
732
Moy qui le devrois voir à mes pieds supplier,
733
comme font mille Amans qui me rendent hommage;
734
dois-je faire son personnage,
735
et ma fierté dit-elle à ce poinct s’oublier,
736
que de souffrir encor cét insolent outrage ?
737
Non, non, Corisque a plus de cœur,
738
on ne verra jamais que Mirtil soit vainqueur;
739
et dans ce combat de pensées,
740
je sens le courroux s’allumer
741
contre luy, contre moy, qui me laissay charmer
742
par tant de qualitez ensemble ramassées :
743
je haïs son nom plus que la mort :
744
j’abhorre mon amour, je deteste mon sort :
745
et dans cette douleur profonde,
746
ah ! si je le pouvois, je rendrois ce Berger
747
le plus infortuné du monde,
748
et de mes propres mains je voudrois l’égorger.
749
Ainsi le dépit et la haine,
750
l’amour et le desir causent toute ma peine,
751
c’est ainsi que je brûle et languis à mon tour :
752
aprés que mille cœurs soûmis à mon empire,
753
m’ont fait l’objet de leur amour,
754
et la cause de leur martyre.
755
Ainsi fans espoir de guerir,
756
je souffre tous les maux que je faisois souffrir.
757
Moy qui fus toûjours sans seconde
758
par mes jeunes attraits, et par mes agrémens;
759
et qui vivant dans le grand monde,
760
ne fus jamais sensible aux soûpirs des Amans :
761
maintenant je me trouve éprise
762
de l’amour d’un petit Berger,
763
et c’est entre ses mains que je perds ma franchise,
764
sans que mon triste cœur se puisse dégager :
765
o Corisque ! ton sort seroit bien déplorable,
766
si pour appaiser ton tourment,
767
tu n’avois aujourd huy que Mirtil seulement,
768
qui pût à tes desirs se rendre favorable :
769
belles à mes dépens, apprenez une fois
770
a conserver toûjours plus d’un cœur sous vos loix;
771
et ne vous laissez pas reduire
772
a la dure necessité
773
de n’avoir qu’un Galand sous vôtre authorité,
774
c’est le vray moyen de détruire
775
l’empire de vôtre beauté.
776
Personne sur ce poinct ne pourra me seduire;
777
qu’est-ce que la constance et la fidelité ?
778
Ce n’est que fable et que chimeres,
779
qu’un nom par les jaloux vainement inventé
780
pour tromper la simplicité
781
de celles qui d’amour ignor[e]nt les mysteres :
782
et pour dire la verité,
783
qu’est-ce que cette foy dans le cœur d’une femme,
784
(si l’on peut toutefois en trouver dans son ame ?)
785
ce n’est ny vertu ny bonté,
786
helas ! c’est de l’amour une necessité,
787
une loy triste et miserable
788
d’une belle sur le retour,
789
qui se contente d’un amour,
790
lors qu’elle ne sçauroit se rendre plus aimable :
791
une jeune beauté qui d’un nombre d’Amans
792
se voit en tous lieux admirée,
793
doit recevoir de tous les tendres sentimens,
794
et les caresser tous pour-en estre adorée;
795
autrement de son sexe elle dement l’humeur,
796
et n’en montra jamais ny l’esprit, ny le cœur.
797
A quoy sert enfin d’estre belle,
798
si vous ne faites voir vos attraits ravissans ?
799
Et si quand on les voit mille cœurs languissans
800
ne brûlent d’une ardeur fidelle,
801
et ne vous donnent de l’encens ?
802
Plus une beauté fait d’esclaves,
803
plus ils sont amoureux et braves;
804
et plus son sort est glorieux,
805
plus elle établit dans le monde,
806
le titre d’estre sans seconde;
807
et plus elle s’attire et les cœurs et les yeux,
808
c’est aujourd huy l’honneur et la gloire des belles,
809
d’avoir beaucoup d’Amás qui soûpirent pour elles :
810
cette foule d’adorateurs
811
se rencontre assez dans les Villes
812
où les Dames les plus habiles
813
font mille doux efforts pour attirer les cœurs :
814
c’est un crime, ou du moins, c’est avoir peu d’adresse,
815
de rebuter d’abord un Amant qui les presse;
816
se que l’un ne peut faire un autre le fait mieux.
817
L’un par mille soins se signale,
818
un autre a l’ame liberale,
819
l’autre enfin est officieux;
820
l’un chasse de la fantaisie
821
la trop cruelle jalousie
822
qu’un autre avoit fait naître en montrât son amours;
823
et quelquefois aussi lors que moins on y pense,
824
un autre par ses soins la réveille à son ttour,
825
en celuy quì vivoit avec trop d’asseurance.
826
A insi vivent avec palisir,
827
dans un agréable loisir,
828
les plus belles et les mieux nées :
829
ainsi dés mes jeunes années,
830
recevant tous les traits qu’on vouloit m’imprimer,
831
une Dame m’apprit la methode d’aimer :
832
ma mignonne, me disoit-elle,
833
si tu veux estre heureuse écoute mes avis,
834
a nul de tes Amans ne sois jamais cruelle;
835
mais tu dois en user comme on fait des habits;
836
en avoir plusieurs à la mode,
837
ne se servir que d’un, mais souvent en changer,
838
c’est sans doute en Amour la plus belle methode,
839
et le plus beau secret pour ne pas s’engager.
840
Quand on se haute trop, on a bien de la peine
841
de s’empescher de voir le foible des esprits,
842
on passe du dégoût aisément au mépris,
843
et du mépris enfin on en vient à la haine.
844
Un Amant doit partir d’auprés d’une beauté,
845
se plaignant toûjours d’elle, et non pas dégoûté.
846
Dans cette commode pratique
847
j’ay toûjours vécu doucement;
848
j’aime à faire plus d’un Amant,
849
et je me trouve bien de cette politique :
850
je caresse l’un de ma main,
851
je sçay donner à l’autre un regard favorable,
852
je fais reposer sur mon sein
853
le mieux fait et le plus aimable :
854
mais pas un n’entre dans mon cœur,
855
et je n’y reconnois ny maître ny vainqueur.
856
Cependant à ce coup je n’ay pû me défendre,
857
Mirtil a triomphé de moy,
858
mon cœur s’est soûmis à sa loy,
859
et je ne sçay comment il a falu se rendre.
860
Malgré moy je soûpire, et je soûspire en vain,
861
ce n’est plus pour tromper que je forme des plaintes,
862
je tâche d’adoucir mes cruelles atteintes,
863
et je voudrois fléchir ce Berger inhumain.
864
Je dérobe à mon corps le repos qu’il desire,
865
mes yeux ne se ferment jamais,
866
j’attens toûjours l’Aurore, et forme des souhaits
867
pour voir le poinct du jour, et finir mon martyre :
868
quand les premiers rayons ont doré nos guerets,
869
j’ erre dans ces sombres forests,
870
et je cherche celuy pour qui mon cœur soûpirs
871
que feras-tu, Corisque, après tant de tourment
872
faudra-til te resoudre à prier un Amant
873
d’estre plus sensible à tes charmes,
874
et de se laisser vaincre à de si douces armes
875
non, non, ma haine et mes appas,
876
quand mon cœur le voudroit, n’y consentiroient pas :
877
fuyons donc ce Berger, c’est l’unique remede
878
pour soulager ma peine, et guerir mes ennuis;
879
sans doute il le faudroit; mais helas ! je ne puis;
880
amour me le défend, c’est luy qui me possede.
881
Mais enfin que dois-je tenter,
882
si je veux appaiser mon ardeur violente ?
883
Il faut voir ce Berger, luy plaire et le flater,
884
luy découvir l’Amour, sans découvír l’Amante :
885
et si le succez trompe et détruit mon attente,
886
j’appelleray bien-tost la ruse à mon secours.
887
Si mes ruses et mes détours
888
secondent mal mos esperance,
889
ma colere sur luy fera voir ma vangeance.
890
Puisque tu ne veux point éprouver mon amour,
891
Mirtil, tu sentiras les effets de ma haine :
892
et celle qui ne cause aujourd’huy tant de peine,
893
s’en repentira quelque jour :
894
tous deux vous sentirez ce que peut une femme
895
dans un desespoir amoureux,
896
et jusqu’où peut aller la fureur de son ame
897
quand on a méprisé ses feux.
898
S C E N E I V.
(TITIRE, MONTAN, DAMETE)
TITIRE
Je le sçay bien, Montan, que ton intelligence
899
surpasse mon sçavoir, et regle ma créance :
900
mais qui peut penetrer le sens mysterieux,
901
que nous cachent toûjours les paroles des Dieux ?
902
Plus qu’on ne s’imagine elles nous sont obscures,
903
et ressemblent au fer dont usent les humains,
904
qui pris du bon costé ne fait point de blessures;
905
mais pris par le tranchant, ensanglante les mains.
906
Tu crois que de ma fille, et de son Hymenée,
907
dépend la fin de nos malheurs,
908
et que le Ciel l’a destinée
909
pour sauver l’Arcadie, et pour tarir nos pleurs.
910
Plus qu’aucun à ce choix mon ame s’interesse,
911
puis qu’enfin c’est de moy qu’elle a receu le jour :
912
mais par un funeste retour,
913
tout me semble choquer la celeste promesse;
914
rien ne répond à nos desirs,
915
et je voy que les apparences
916
secondent mal nos esperances,
917
et vont renouveller nos maux et nos soûpires.
918
Si l’amour doit unir et leurs corps et leurs ames,
919
d’où vient que Silvio fuit l’amour et ses feux ?
920
La haine et le mépris produiront-ils les flâmes
921
qui doivent les rendre amoureux ?
922
Aux arrests du Destin rien ne fait resistance,
923
il regit tout absolument :
924
et si quelque mortel resiste à sa puissance,
925
il faut que le Destin en ordonne autrement.
926
Car si le Ciel vouloit qu’Amarillis ma fille,
927
par les nœuds de l’Hymen entrât dans ta famille,
928
on verroit en ton fils moins d’ardeur pour les bois,
929
et l’amour dans son cœur feroit regner ses loix.
930
MONTAN
Il est encor enfant, et son cœur est sauvage;
931
quatre lustres encor ne bornent pas son âge :
932
mais nous verrons peut-être un jour
933
qu’il ne sçaura que trop ce que c’est de l’Amour.
934
TITIRE
Il aura de l’amour seulement pour la chasse,
935
et pour une beauté son cœur sera de glace.
936
MONTAN
La chasse pour cét âge a des plaisirs charmans.
937
TITIRE
L’amour est naturel et propre aux jeunes gens.
938
MONTAN
Ce seroit avant l’âge un defaut de nature.
939
TITIRE
L’amour fleurs pour lors, et montre sa verdure.
940
MONTAN
Sans produire des fruits quelquefois il fleurit.
941
TITIRE
L’Amour en même temps et fleurit et meurit :
942
mais ne disputons pas entre nous davantage,
943
je ne veux ny ne dois contester avec toy :
944
mais enfin je suis Pere, et j’ay cét avantage
945
de l’estre d’une fille aussi belle que sage,
946
et de qui mille Amans ont recherché la foy.
947
MONTAN
Quand la puissante Destinée
948
sembleroit s’opposer à ce grand Hymenée,
949
tu dois estre religieux
950
a conserver la foy promise à la Deesse.
951
Si tu violois ta promesse,
952
ce seroit attirer tout le courroux des Cieux;
953
tu sçais jusqu’à quel poinct la Deesse est fevere,
954
et quels sont les malheurs que causent sa colere.
955
Sois donc à ses desirs en tout temps preparé,
956
puisque selon mes conjectures,
957
autant que mon esprit, par le Ciel inspiré,
958
peut voir dans les choses futures,
959
le nœud de cét Hymen est fait par de Destin :
960
et tous ces presages enfin,
961
qui nous font esperer la paix et l’abondance,
962
se verront accomplis un jour heureusement,
963
et je suis remply d’esperance,
964
depuis ce que j’ay veu cette nuit en dormant.
965
TITIRE
Ne t’arreste pas à des songes,
966
ce n’est qu’illusion, qu’erreur et que mensonges :
967
maix veux-tu m’en entretenir ?
968
MONTAN
Pourras-tu bien te souvenir
969
de cette nuit affreuse et noire :
970
(mais qui peut en avoir effacé la mémoire ?)
971
Quand le Fleuve Ladon, gros de mille ruisseaux,
972
rompit digues et ponts par l’effort de ses caux :
973
lors qu’on vit les poissons durant ce grand ravage,
974
nager où les oiseaux chantoient le doux ramage;
975
et lors qu’on vid les flots par leurs prompts mouvemens
976
entraîner animaux, hommes et bât mens.
977
O triste souvenir ! c’est par cette avanture
978
que je perdis un fils encor dans le berceau;
979
c’est là qu’il trouva son tombeau,
980
cét unique sujet des peines que j’endure;
981
ce fils qui dans mon cœur regnoit uniquement,
982
et que toûjours mes yeux ont pleuré tendrement;
983
des flots impetueux la fureur violente
984
emporta tout d’un coup l’objet de mes amours,
985
la nuit et le sommeil, l’horreur et l’épouvante
986
nous ôterent l’espoir de luy donner secours;
987
et j’ay crû que les flots dans cette nuit profonde,
988
engloutirent l’enfant et le berceau sous l’onde.
989
TITIRE
C’est dans cét accident tout ce qu’on peut penser :
990
mais tu m’as raconté cette funeste histoire,
991
j’en conserve encor la mémoire,
992
et le temps n’a pû l’effacer :
993
ainsi de deux enfans dont le Ciel ta fait pere,
994
l’un est né pour les bois, et l’autre pour les eaux.
995
MONTAN
Peut-estre que le Ciel sensible à ma misere,
996
veut enfin soulager mes maux,
997
et me faire trouver, aprés ce coup funeste,
998
l’enfant que je perdis en celuy qui me reste.
999
Toûjours par l’esperance il nous faur consoler :
1000
mais écoute mon songe, et me laisse parler.
1001
Dans le temps qu’un rayon de la naissante Aurore
1002
ne permet pas aux yeux de pouvoir démêler
1003
si le jour va paroître, ou s’il est nuit encore;
1004
ayant à cét Hymen resvé profondément,
1005
et m’estant fatigué l’esprit diversement,
1006
dans mon inquietude un sommeil favorable
1007
offrit à ma pensée une image agréable;
1008
et je la vis si bien lors que je sommeillois,
1009
qu’il m’a toûjours semblé depuis que je veillois.
1010
Je croyois estre affis sur les rives d’Alphée,
1011
sous un plane feüilleux je jettois l’hameçon,
1012
et jusqu’au fond des eaux attaquant le Poissou,
1013
je faisois de sa mort un excellent trophée,
1014
lors que je vis sortir du milieu du canal
1015
un Vieillard tout trempé de l’humide crystal,
1016
qui portoit un Enfant, de qui les douces plaintes
1017
donnerent à mon cœur de sensibles atteintes :
1018
voilà, dit ce Vieillard, l’objet de tes amours;
1019
voilà ton fils, Montan, conserve-le toûjours.
1020
Dés qu’il me l’eut donné je le vis disparoître,
1021
il se plongea dans l’eau sans se faire connoître :
1022
soudain de tous côtez de nuages épais
1023
troublerent dans les airs le silence et la paix :
1024
il se fit tout à coup une horrible tempeste,
1025
qui menaça l’enfant en menaçant ma teste :
1026
alors je serray plus fort entre mes bras,
1027
pour garentir ses jours des ombres du trépas :
1028
quoy ? dis-je, est-il bien vray que le Ciel l’abandonne,
1029
et qu’un mesme moment me l’oste et me le donne ?
1030
Et comme si ma plainte avoit touché le Dieux,
1031
ils remirent le calme aux campagnes des cieux :
1032
je vis tomber dans l’onde encore mutinée,
1033
d’arcs et de traits brisez une épaisse nuée :
1034
l’arbre qui m’ombrageoit trembla plus d’une fois,
1035
et du milieu du tronc j’entendis une voix :
1036
pren courage, Montan, console-toy, dit-elle,
1037
tu verras l’Arcadie et florissante et belle.
1038
Ce songe dans mon ame est si bien imprimé,
1039
que de son souvenir je fuis encore charmé;
1040
ce Vieillard à mes yeux saus cesse se presente,
1041
il remplit mon esprit d’une agreable attente,
1042
et lors que tu m’as veu j’allois dans ce moment
1043
offrir au Temple un sacrifice,
1044
pour rendre à mes desirs ce beau songe propice,
1045
et pour en asseurer l’heureux évenement.
1046
TITIRE
Les songes de la nuit ne sont pas des présages
1047
par qui nos esprits éclairez
1048
penetrent du suteur les secrets ignorez;
1049
ce sont de nos desirs les trompeuses images,
1050
des portraits qui le jour se forment dans le bruit,
1051
et que rendent confus les vapeurs de la nuit.
1052
MONTAN
Tu crois donc que l’ame sommeille,
1053
lors que la nuit assoupit tous les sens;
1054
non, non, plus ils sont languissans,
1055
et plus sa vertu se réveille;
1056
moins elle a de commerce avec ces imposteurs,
1057
sa lumiere en est bien plus pure;
1058
elle ne reçoit point cette fausse peinture,
1059
que luy font mille objets qui seduisent les cœurs.
1060
TITIRE
Enfin c’est vainement que nôtre esprit se gêne,
1061
ce que du juste Ciel le pouvoir absolu
1062
a de nos enfans resolu,
1063
nous est une chose incertaine :
1064
mais cependant ton fils n’aime rien que les bois,
1065
et son indifference est de mauvais augure,
1066
insensible à l’amour il méprise ses loix,
1067
contre les loix de la nature,
1068
pour ma fille elle veut, sans en rien esperer,
1069
garder la foy qu’elle a promise :
1070
mais de quelque Berger n’est-elle point éprise,
1071
elle qui fait tant soûspirer ?
1072
Je ne crois pas qu’il soit à l’amour impossible,
1073
aux soûpirs d’un Amant de la rendre sensible;
1074
elle pourroit bien à son tour,
1075
comme elle en a donné, recevoir de l’amour.
1076
je la voy, contre sa coûtume,
1077
changer d’humeur et de couleur,
1078
chercher la solitude, et nourrir sa douleur
1079
dans une secrette amertume;
1080
elle qui par son air, sa grace et ses ris,
1081
inspiroit de la joye aux plus sombres esprits :
1082
peut-estre que le mal qui la presse
1083
vient de son Hymen differé.
1084
Un bien que l’on a desiré,
1085
quand il n’arrive pas donne de la tristesse;
1086
il ne faut que jetter les yeux
1087
dans un jardin delicieux,
1088
et voir une naissante rose,
1089
qui n’étant pas encore éclose
1090
ne peut répandre son odeur;
1091
sous sa peau tendre et delicate
1092
elle conserve sa pudeur,
1093
et cache sa beauté de peur qu’elle n’éclate;
1094
sous les voiles obscurs d’une paisible nuit,
1095
sans se vouloir faire connoître,
1096
elle se contente de croître
1097
sur le rosier qui l’a produit :
1098
mais dés que le Soleil la voit et la regarde,
1099
si-tost que de son Orient
1100
il montre un visage riant,
1101
et que sur elle il darde
1102
ses regards amoureux, ses rayons éclatans;
1103
on voit que dans le même temps
1104
sa beauté riante et vermeille
1105
découvre son aimable sein,
1106
et semble répondre au dessein
1107
du bel Astre qui la réveille.
1108
Ou void aussi voler l’Abeille,
1109
pour en tirer le sue qu’elle a receu du Ciel,
1110
et d’une adresse nompareille
1111
en composer aprés la douceur de son miel :
1112
mais si d’abord on ne la cüeille,
1113
si du Midy brûlant elle sent les chaleurs,
1114
cette belle Reyne des fleurs
1115
pâlit et tombe feüille à feüille;
1116
et suivant du Soleil le cours précipité;
1117
on doute en la voyant qu’elle ait jamais êté.
1118
Le destin d’une fille est à peu prés semblable;
1119
et tandis qu’une mere a sur elle les yeux,
1120
qu’elle la cache aux curieux,
1121
qui pourroient la trouver trop belle et trop aimable,
1122
elle vit inconnuë, et conserve son cœur
1123
libre d’amour et de langueur,
1124
dans une paix inalterable :
1125
mais s’il arrive par hazard
1126
qu’un Amant surpris de ses charmes,
1127
jette sur cette Belle un amoureux regard,
1128
et qu’à son jeune cœur il donne des alrmes
1129
d’un trait agreable et charmant,
1130
amour ce jeune cœur entame;
1131
elle reçoit facilement,
1132
jusques dans le fond de son ame,
1133
les soûpirs et les vœux de ce premier Amant,
1134
qui l’attendrit, et qui l’enflamme.
1135
Que si la crainte et la pudeur,
1136
l’obligent à cacher son amoureuse ardeur,
1137
elle languit dans le silence;
1138
et si le feu secret dont la Dieu de l’amour
1139
la brûle la nuit et le jour,
1140
au lieu de s’arrester croît avec violence :
1141
elle se desseche à ce poinct,
1142
qu’elle perd tout son embonpoint;
1143
l’occasion se perd, et sa beauté s’efface,
1144
sans laisser d’elle-même une legere trace.
1145
MONTAN
Releve ton courage, et plein d’un noble espoir,
1146
surmonte cette crainte humaine;
1147
quand on fait son appuy du celeste pouvoir,
1148
on ne conçoit jamais une esperance vaine;
1149
et rien ne touche tant les Dieux
1150
que les ardens soûpirs qu’on pousse vers les Cieux.
1151
Si pour nous attirer des faveurs non communes,
1152
nous devons implorer toûjours
1153
la puissance des Dieux, et leur divin secours,
1154
dans nos cruelles infortunes
1155
qui troublent icy bas le repos de nos jours,
1156
celuy qui descend de leur race
1157
en doit plus justement esperer quelque grace :
1158
le Sort de nos enfans est assez glorieux
1159
d’avoir de celestes Ayeux :
1160
pense-tu que le Ciel étouffe sa semence,
1161
luy qui fait croître tout, et par qui tout commence ?
1162
Allons donc au Temple tous deux
1163
offrir nos presens et nos vœux :
1164
sacrifie au Dieu Pan, et te le rend propice,
1165
je veux à mon Alcide offrir un sacrifice :
1166
celuy qui rend feconds les troupeaux des mortels,
1167
comblera de bien et de gloire
1168
ceux qui reverent sa memoire,
1169
et qui font éclater l’honneur de ses Autels :
1170
va-t’en donc fidelle Damete,
1171
va choisir le plus gras Taureau,
1172
et le plus tendre du troupeau;
1173
et que rien ne t’arrête,
1174
ameine-le moy promptement;
1175
par le sentier du Mont reviens en diligence;
1176
je seray dans le Temple, où je veux saintement
1177
reverer aujourd’huy la celeste puissance.
1178
TITIRE
Damete mon amy, si tu veux m’obliger,
1179
ameine encor un Bouc pour le faire égorger.
1180
DAMETE
Je vais sans differer, tous deux vous satisfaire :
1181
mais plaise à la bonté des Dieux,
1182
que ce songe mysterieux
1183
réponde à vos desirs, et vous soit salutaire.
1184
Pour moy je croy, Montan, que le doux souvenir
1185
de cét aimable fils dont tu plains l’avanture,
1186
et que de ton espir tu ne sçaurois bannir,
1187
doit être à ton amour un favorable augure.
1188
SCENE V
SATYRE
Comme les ardentes chaleurs
1189
ternissent des plus belles fleurs
1190
les beautez les plus éclatantes :
1191
comme on voit que la gresse est contraire aux moissons,
1192
les vers à la semence, et la gelée aux plantes;
1193
les filets aux oiseaux, et la ligne aux poissons :
1194
c’est ainsi que l’amour est contraire à nos ames,
1195
lors qu’elles brûlent de ses flâmes.
1196
C’est ainsi que l’amour un fidelle tableau,
1197
de le nommer un feu qui brûle et qui consume.
1198
Voyez un feu qui brille aussi-tôt qu’il s’allume;
1199
est-il dans l’Univers un spectacle plus beau ?
1200
Mais, quels sont les effets de sa funeste rage ?
1201
Si-tost qu’on veut s’en approcher,
1202
et si l’on ose le toucher,
1203
il fait encor plus de ravage :
1204
l’éclatant flambeau du Soleil
1205
ne voit point icy bas de beste plus farouche,
1206
ny de monstre pareil,
1207
il devore tout ce qu’il touche :
1208
il est plus leger que le vent,
1209
et son éclat est decevant,
1210
il fait comme le fer de profondes blessures,
1211
la force et le pouvoir cedent à ses morsures :
1212
voilà comme est l’amour qui regne dans nos cœurs,
1213
il ne fait jamais voir que des charmes trompeurs.
1214
A le considerer sur une tresse blonde,
1215
ou dans l’éclat de deux baux yeux,
1216
on ne peut rien voir dans le monde,
1217
ny de plus attrayant, ny de plus gracieux.
1218
Il use de mille artifices,
1219
il n’inspire que les plaisirs;
1220
et lors qu’il donne des desirs,
1221
il promet le repos, il promet les delices :
1222
mais si l’on s’abandonne à tous ses faux appas,
1223
si l’on veut éprouver l’effet de ses promesses,
1224
si l’on se fie à ses caresses,
1225
quels maux ne nous cause-t’il pas ?
1226
Sans se faire sentir il se glisse dans l’ame,
1227
il y porte par tout l’ardeur de sa flâme,
1228
et quand il est le maître il y donne des loix,
1229
a qui tout est soûmis, jusqu’au Sceptre des Roys.
1230
Son empire est si tyrannique,
1231
que lors qu’on luy resiste, on luy resiste en vain,
1232
et dans sa violence il est plus inhumain
1233
que tous les Monstres de l’Afrique;
1234
il fournit mille traits à la rigueur du sort,
1235
il en fournit à la colere,
1236
il abuse du nom qu’il porte pour nous plaire,
1237
et l’on doit craindre moins et l’enfer et la mort :
1238
mais quoy ! l’amour est plus aimable,
1239
il n’est point criminel si le monde est coupable :
1240
c’est toy, sexe infidelle, ennemy de nos jours,
1241
a qui l’on doit, sans doute, imputer tous les crimes,
1242
et tous les feux illegitimes
1243
qui se mêlent dans nos amours;
1244
l’amour perd avec soy sa douceur naturelle.
1245
Tu corromps toute sa bonté,
1246
et s’il a de la cruauté,
1247
c’est qu’à ses douces loix tu te montres rebelle :
1248
lors qu’il veut fléchir ta rigueur,
1249
et te communiquer ses flâmes amoureuses,
1250
tu luy fais au dehors des caresses trompeuses,
1251
et tu le chasses de ton cœur;
1252
tu mets ton plaisir et ta gloire
1253
a tromper par le fard nôtre esprit à nos yeux,
1254
au lieu de disputer qui sçait aimer le mieux,
1255
et qui par son amour merite la victorie;
1256
au lieu de te piquer dde constance et de foy,
1257
de generisité, d’amour, et de tendresse,
1258
a peindre tes cheveux tu montres ton adresse,
1259
et c’est là ton plus digne employ;
1260
ta main en mille nœuds sur le front les ordonne,
1261
elle en forme des traits pour prendre mille cœurs,
1262
puis elle applique des couleurs
1263
sur ce teint bazanné que l’amour abandonne.
1264
Ce sont-là tes soins importants,
1265
et tu crois sous cette imposture
1266
cacher tous les larcins du temps,
1267
et les défauts de la naturee :
1268
mais pour nous decevoir ajuste tes cheveux,
1269
et rend ta couleur pâle éclatante et vermeille :
1270
la vanité qui te conseille,
1271
ne sçauroit applanir tes rides et tes creux :
1272
blanchy tes dents et ton teint sombre,
1273
distille tous les mineraux,
1274
ce n’est pas corriger tes visibles défauts,
1275
mais c’est en accroître le nombre :
1276
arrache en changeant de couleur,
1277
ce poil foler et temera re,
1278
qui croît sur ton visage et te met en colere.
1279
Tu souffres justement cette vive douleur,
1280
mais nous avons sujet de former d’autres plaintes,
1281
ce n’est pas au dehors que tu bornes tes feintes;
1282
tes pas, tes actions, tes mœurs, et tes desseins,
1283
tes discours, tes regards, et tes soûpirs sont feints,
1284
au dehors, au dedans, ce n’est rien qu’artifice;
1285
tes pensers, tes pleurs, et tes ris,
1286
tes loüanges et tes mépris,
1287
sont des effets de ta malice.
1288
Mais je n’ay fait encor ton portrait qu’à demy :
1289
tu te moques de la constance,
1290
tu trompes ton meilleur amy,
1291
et tu donnes la preferance
1292
au plus indigne objet de ta reconnoissance
1293
c’est de là que l’Amour a tiré ses défauts,
1294
c’est la source de tous nos maux :
1295
c’est toy qu’il faut blâmer, sexe trop infidele;
1296
ou plûtost blâmons justement
1297
celuy qui te sert avec zele,
1298
et qui te croit legerement.
1299
Ah Corisque ! c’est moy qui suis digne de blâme,
1300
d’avoir esté credule à tes discours flateurs.
1301
Quand, charmé de tes yeux, je te donnay mon ame,
1302
je devois soupçonner ces serets imposteurs :
1303
ne viens-tu pas d’Argos, où le vice domine,
1304
pour troubler mon esprit et hâter ma ruïne ?
1305
Si parmy les filles d’honneur
1306
on te croit honneste et pudique,
1307
tu ne dois ce rare bon-heur
1308
qu’aux soins de ton esprit, et qu’à ta politique.
1309
Lors que je me souviens de mes tourmens soufferts :
1310
quand je pense à cette inhumaine,
1311
je me repens d’avoir porté ses fers,
1312
et j’ay honte d’avoir enduré tant de peine.
1313
A quoy pensez-vous donc, mal avisez Amans,
1314
d’adorer en tremblant le nom d’une Maîtresse ?
1315
Quand vous la traitez de Deesse,
1316
vous faites vôtre enfer, vous faites vos tourmens :
1317
cette beauté devient si fiere,
1318
qu’elle croit qu’un mortel ne la merite pas,
1319
et se presumant des appas,
1320
rejette son encens, ses vœux, et sa priere :
1321
quand vous la comparez à la beauté des Cieux,
1322
que vous la dépeignez encore
1323
bien plus charmante que l’Aurore,
1324
elle croit meriter ces titres glorieux :
1325
pourquoy tant de soûpirs, de plaintes et de larmes,
1326
qui font voir en tous lieux les Amours triomphans ?
1327
Ce sont les imbecilles armes
1328
et des femmes et des enfans.
1329
Quoy que l’Amour pour nous ait une douce amorce,
1330
nos ames en aimant doivent montrer leur force.
1331
J’ay crû durant long-temps, pour flater mes desirs,
1332
esperant soulager mon amoureuse peine,
1333
que les vœux et les pleurs, les soins et les soûpirs,
1334
pourroient fléchir le cœur d’une belle inhumaine :
1335
mais je m’abusois lourdement :
1336
et je suis revenu de mon aveuglement;
1337
mes yeux ne seront plus ébloüis par les charmes :
1338
car si c’est un cœur de rocher,
1339
peut-on le ramollir avec de foibles larmes ?
1340
Et de legers soûpirs le peuvent-ils toucher ?
1341
Pour enflâmer le cœur de ces beautez rebelles,
1342
les soûpirs et les pleurs ne sont pas assez forts :
1343
lors que l’ont veut du fer tirer les étincelles,
1344
on le bat rudement, et l’on fait des efforts.
1345
Si tu pretens gagner le cœur d’une Maîtresse,
1346
abandonne les pleurs, les soûpirs, et les vœux;
1347
et si l’amour encor te tourmente et te presse,
1348
cache au fond de ton cœur tes desirs amoureux;
1349
et dans la premiere avanture,
1350
fay ce que te diront l’Amour et la Nature.
1351
A parler sans déguisement,
1352
les Dames n’ont jamais aimé la modestie,
1353
que le Ciel leur a départie,
1354
qu’en apparence seulement :
1355
celuy qui la met en usage
1356
s’abuse et manque de courage;
1357
elles en usent au dehors,
1358
et pour nous attirer font agir ces ressors;
1359
mais elles méprisent dans l’ame
1360
un Amant qui s’en sert au milieu de sa flâme;
1361
elles nous laissent remarquer
1362
cette rare vertu qui pare les plus belles;
1363
mais lors que l’on est auprés d’elles
1364
il ne faut pas la pratiquer.
1365
Sur ces beaux sentimens, et sur cette maxime,
1366
je veux regler tous nos amours,
1367
je consens bien d’aimer toûjours,
1368
mais avec un peu moins de respect et d’estime.
1369
Corisque ne me verra plus
1370
brûler d’une flâme discrette,
1371
tous ces respects sont superflus
1372
pour captiver une coquette.
1373
Il faut se declarer contr’elle ouvertement,
1374
je la veux attaquer avec de fortes armes,
1375
je ne verseray plus de larmes,
1376
et je ne seray plus le pitoyable Amant.
1377
Déja deux fois je l’ay surprise,
1378
et toûjours mes efforts sont vains,
1379
elle s’échape de mes mains,
1380
et rit de ma vaine entreprise :
1381
si je la tiens une autre fois,
1382
j’useray d’une autre conduite,
1383
j’empescheray bien mieux sa fuite,
1384
et je la rangeray sous de plus dure loix :
1385
elle vient souvent dans ce bois
1386
pour y chercher la solitude,
1387
comme un doux entretien à son inquietude :
1388
je la veux attendre en ces lieux,
1389
afin de me vanger de son humeur volage;
1390
elle m’a désillé les yeux,
1391
et m’a fait devenir plus sage :
1392
elle apprendra bien-tost, cette ingrate beauté,
1393
quel est le fruit de sa malice,
1394
et que le Ciel enfin punit avec justice
1395
la tromperie et l’infidelité.
1396
ACTE II
SCENE PREMIERE.
(ERGASTE, MIRTIL)
ERGASTE
Dieux ! que pour te trouver tu me coûtes de peine !
1397
en tous lieux j’ay porté mes pas,
1398
au rivage du fleuve, au champ de nos combats,
1399
a la prairie, à la fontaine;
1400
enfin je te rencontre aprés tant de tourment,
1401
et je rends grace au Ciel de cét heureux moment.
1402
MIRTIL
Quelle nouvelle surprenante
1403
t’oblige à te presser si fort ?
1404
Ne me laisse plus dans l’attente.
1405
ERGASTE
Ma douleur seroit eternelle,
1406
si je t’avois porté cette triste nouvelle.
1407
Atten plûtost la vie, et releve ton cœur;
1408
de toy-mesme, et de la douleur,
1409
remporte une pleine victoire,
1410
si tu veux meriter la gloire
1411
d’estre d’un autre objet le maître et le vainqueur.
1412
Commence à respirer, et pour finir ta peine
1413
appren le sujet qui m’ameine.
1414
Connois-tu bien d’Ormin l’incomparable Sœur ?
1415
Qui ne la connoït dans le monde ?
1416
Elle est grande, elle est gaye et blonde,
1417
et son teint a toûjours une vive couleur.
1418
MIRTIL
Son nom?
1419
ERGASTE
Corisque.
MIRTIL
Helas ! je puis bien la connoître,
1420
nous nous sommes souvent entretenus tous deux.
1421
ERGASTE
Sçache donc, cher Mirtil, que par un sort heureux,
1422
qui pour toy se declare et commence a paroître,
1423
avec Amarillis elle a fait amitié.
1424
J’ay crû que je devois luy decouvrir ta flâme,
1425
et tous les les secrets de ton ame,
1426
tes maux ont émeu sa pitié,
1427
et d’une prompte ardeur elle s’est engagée
1428
a seconder les vœux de ton ame affligée.
1429
MIRTIL
Si le succez répond à ce commencement,
1430
Mirtil, sera le plus heureux Amant,
1431
comme il est déja le plus tendre :
1432
mais comment veut-elle s’y prendre ?
1433
ERGASTE
Elle n’ a rien encor resolu sur ce point,
1434
parce qu’elle ne connoît point
1435
quel est le cours, ny quelle est la naissance
1436
du feu dont tu te sens brûler :
1437
elle desire donc, avant que d’en parler,
1438
en avoir connoissance;
1439
aprés elle pourra plus finement sonder
1440
l’esprit et le cœur de la Belle,
1441
et mesme luy persuader
1442
de recevoir un Amant si fidelle.
1443
Elle travailleroit en vain,
1444
sans estre pleinement instruite;
1445
et ce n’est que pour ce dessein,
1446
et pour mieux regler sa conduite,
1447
que je t’ay cherché tout le jour,
1448
pour apprendre de toy l’état de ton amour.
1449
MIRTIL
Amy, je veux satisfaire,
1450
et de mes feux t’entretenir :
1451
mais sçache que ce souvenir
1452
me va causer une douleur mere.
1453
Quand le cœur d’un Amant brûle sans esperer,
1454
il a beau de son mal plaindre et soûpirer;
1455
c’est comme un flambeau dont la flâme
1456
est exposée au gré du vent,
1457
plus il souffle, plus il l’enflâme,
1458
et le consume en la mouvant;
1459
ou bien comme une fléche avec l’effort lancée,
1460
et dans le corps bien avant enfoncée,
1461
si l’on veut l’arracher, on déchire le cœur,
1462
la blessure s’augmente avecque la douleur.
1463
Enfin par le recit de mes cruelles peines,
1464
tu sçauras tous mes sentimens :
1465
tu verras à quel poinct sont trompeuses et vaines
1466
les esperances des Amans,
1467
et que l’amour plus qu’on ne s’imagine,
1468
est ame[z] dans son fruit, et doux dans sa racine.
1469
Dans cette saison où le jour,
1470
par un agreable retour,
1471
commence sur la nuit d’avoir quelque avantage,
1472
cette Belle étrangere, et cét Astre nouveau
1473
vint rendre mon païs plus charmant et plus beau,
1474
par les attraits de son visage
1475
fit briller à nos yeux ses rayons éclatans,
1476
et dans nôtre contrée avança le Printemps.
1477
Sa Mere l’avoit amenée
1478
pour voir les magnifiques jeux,
1479
et les sacrifices fameux
1480
qu’au puissant Jupiter on offroit chaque année.
1481
Dans cét agreable séjour.
1482
Ses yeux furent témoins de ce pompeux spectacle;
1483
mais on la regarda comme un double miracle,
1484
où l’on vit triompher l’Amour.
1485
Je n’eus pas si-tost veu cette jeune Merveille,
1486
qu’à ses premiers regards mon cœur fut enflâmé :
1487
helas ! il n’avoit point aimé,
1488
ny brûlé jusqu’alors d’une flâme pareille.
1489
Pour me ravir ma liberté,
1490
cette imperieuse Beauté
1491
vint jusques dans mon sein établir son empire :
1492
et se montrant alors avec un air vainqueur,
1493
elle sembloit me dire,
1494
tu resistes en vain, il faut rendre ton cœur.
1495
ERGASTE
O que l’Amour sur nous a de puissance !
1496
et l’on ne l’apprend bien que de l’experience.
1497
MIRTIL
Ergaste, écoute encor ce qu’il sçait inspirer
1498
aux cœurs les moins instruits qu’il pretend éclairer.
1499
Je declare à ma Sœur ma passion nouvelle,
1500
je l’appelle au secours de mon cœur amoureux :
1501
elle estoit depuis peu la compagne fidelle
1502
de l’unique objet de mes vœux.
1503
Pour se rendre plus favorable
1504
a mes justes empressemens,
1505
elle m’apprit à faire l’agreable,
1506
me donna le Carquois, l’Arc, et ses vestemens,
1507
m’ajusta des cheveux dont elle fit des tresses,
1508
couronna ma teste de fleurs,
1509
des yeux et de la voix, m’enseigna les finesses,
1510
les petites façons, et les feintes douceurs :
1511
je déguisois ainsi mon sexe par mon âge,
1512
car rien n’en paroissoit encor sur mon visage.
1513
Quand je fus ainsi preparé,
1514
elle me conduisit dans un lieu retiré,
1515
où ma Nymphe souvent se promenoit à l’ombre,
1516
où d’autres Nymphes en grand nombre
1517
accompagnoien[t] alors la belle Amarillis,
1518
de sang ou d’amitié parfaitement unies;
1519
leurs graces étoient infinies,
1520
et leur teint faisoit honte à la blancheur des lys :
1521
mais parmy ces Beutez parfaites,
1522
dont les yeux lançoient mille traits,
1523
ma Nymphe paroissoit avec ses doux attraits,
1524
comme une belle Rose entre des Violettes.
1525
Aprés quelques discours, une d’elles surprit
1526
toute cette Troupe galante.
1527
Quoy, serons-nous icy sans cœur et sans esprit,
1528
dans une oisiveté, dit-elle, languissante ?
1529
Et lors qu’on se prepare à cueillir des lauriers,
1530
n’imiterons-nous point nos champêtres Guerriers ?
1531
Eprouvons entre nous la force de nos armes,
1532
et sçachons aujourd huy ce que peuvent nos charmes,
1533
pour en user aprés en faveur de nos vœux,
1534
quand nous voudrons regner sur des cœurs amoureux :
1535
mes Sœurs, si vous me voulez croire,
1536
donnons-nous des baisers, et disputons la gloire
1537
de les sçavoir donner :
1538
et celle qui sçaura mieux les assaisonner,
1539
pour digne prix de sa victoire,
1540
de ce tissu de fleurs se verra couronner.
1541
On sous-rit à cette pensée,
1542
qui d’un contraire avis ne fut point traversée;
1543
et mesme avant que tout fût concerté,
1544
il se fit de baisers une guerre amoureuse.
1545
Chacune d’une voix agreable et flateuse,
1546
s’appelloit au combat qu’on avoit inventé,
1547
quand celle qu’on venoit d’entendre
1548
leur proposer un jeu si galant et si tendre,
1549
dont elles esperoient goûter tant de plaisir,
1550
dit qu’il falloit auparavant choisir
1551
la bouche la plus belle
1552
pour arbitre de leur querelle.
1553
Toutes d’une commune voix
1554
prirent Amarillis pour juge et pour arbitre :
1555
mais sa modeste humeur refusant ce beau titre
1556
et se croyant indigne de ce choix,
1557
luy fit baisser les yeux, et couvrir son visage
1558
de ce voile incarnat qui paroît au dehors,
1559
et fit voir avec avantage
1560
que son ame est encor plus belle que son corps :
1561
peut-estre que son teint jaloux de tant de Roses,
1562
qui sur sa belle bouche étoient encor écloses,
1563
se para d’un éclat si vis et si vemeil,
1564
pour montrer qu’il étoit comme elle sans pareil.
1565
ERGASTE
Que ce déguisement fut heureux à ta flâme !
1566
ce fut comme un présage à tes brûlans desirs
1567
de toutes les douceurs, et de tous les plaisirs
1568
que doivent ressentir ton ame.
1569
MIRTIL
La belle Amarillis accomplissant la Loy
1570
où les autres l’avoient soûmise,
1571
commençoit d’exercer sa charge et son employ,
1572
et malgré sa rougeur, déja s’étoit assise.
1573
Chaque Nymphe à son tour alloit se disposer
1574
a cueillir sur sa bouche un amoureux baiser :
1575
sur cette belle bouche en douceur non pareille,
1576
que l’on peut appeller une vive merveille;
1577
un Palais animé fait par la main des Dieux,
1578
d’où s’exhalent toûjours des parfums précieux;
1579
une Nacre de Pourpre, où l’Inde Orientale
1580
ses plus belles fleurs étale;
1581
enfin ce beau Trésor qui n’eut jamais d’égal,
1582
où la douceur repose au milieu du Coral.
1583
Ergaste, je voudrois te dire
1584
quel est le doux plaisir que ma bouche a goûté,
1585
en baisant la rare Beauté
1586
pour qui mon tendre cœur incessamment soûpire.
1587
Juge de la douceur dont je me sens charmer,
1588
puisque je ne sçaurois moy-même l’exprimer.
1589
Le Succre sans pareil dont la Chypre se vante,
1590
ny le Miel le plus doux et le plus précieux,
1591
ne sont rien comparez au miel delicieux,
1592
que je cueillis alors sur sa bouche charmante.
1593
ERGASTE
Qu’heureux est ce larcin ! que ce plaisir est doux !
1594
il n’est que trop charmant pour faire des jaloux.
1595
MIRTIL
Il fut doux ce baiser, et non pas agréable,
1596
un peu de passion l’eût rendu plus aimable.
1597
Il n’appaisa point mes desirs,
1598
n’ayant que la moitié de ces plaisirs
1599
qui donnent au baiser un charme incomparable :
1600
l’Amour le donna bien avec tous ses appas;
1601
mais un pareil Amour ne me le rendit pas.
1602
ERGASTE
Mais quand ce fut à toy de baiser cette belle,
1603
dy-moy que ton cœur ressentit auprés d’elle ?
1604
MIRTIL
Tus mes esprits émeus d’une amoureuse ardeur,
1605
coururent à ma bouche, et quitterent mon cœur :
1606
dans l’espoir de goûter mille douceurs charmantes,
1607
mon ame vint au bord de mes levres brûlantes :
1608
et mes sens enchantez d’un excez de plaisir,
1609
sembloient ne me laisser que le dernier soûpir;
1610
enfin toute mon ame en ce lieu renfermée,
1611
s’êtoit en un baiser tout à coup transformée.
1612
Le reste de mon corps, consumé de langueur,
1613
demeura foible et froid, tremblant, et fans vigueur.
1614
Plus prés de ses beaux yeux, je baissay la paupiere,
1615
ne pouvant soûtenir l’éclat de leur lumiere :
1616
et comme je trompois cette rare Beauté,
1617
je ne vis qu’en tremblant sa douce majesté :
1618
mais elle d’un soûris qui portoit mille carmes,
1619
rassura mon esprit, et calma mes alarmes.
1620
Je croy que de son cœur Amour êtant chassé,
1621
s’estoit, pour se cacher, adroitement placé
1622
entre ses levres demy closes,
1623
comme une Abeille entre deux Roses.
1624
Quand je luy donnay mon baiser,
1625
et qu’elle le receut de ma bouche vermeille,
1626
je te diray sans rien déguiser,
1627
que je goûtay du miel la douceur nonpareille :
1628
mais quand de mon baiser je receus le retour,
1629
(par un heureux destin, plûtost que par amour,)
1630
et que l’on eut oüy l’agréable murmure
1631
que font deux baisers confondus,
1632
lors qu’ils sont donnez et rendus,
1633
(o doux plaisirs, dont la perte est bien dure,
1634
puis-je estre encor en vie, et vous avoir perdus ?)
1635
mon cœur sentit alors la cruelle piqûre
1636
qui le fait plaindre et soûpirer;
1637
elle me le rendit pour le mieux déchirer.
1638
Par cette amoureuse blessure,
1639
malgré la rigueur de mon sort,
1640
bannissant de mon cœur les séntimens timides,
1641
je voulus en mordant ses levres homicides
1642
tirer vangeance de ma mort;
1643
mais un air embaumé de sa bouche celeste,
1644
appaisa ma fureur, et me rendit modeste.
1645
ERGASTE
Cruelle modestie, importune aux Amans !
1646
MIRTIL
Aprés qu’on eut donné tous ces plaisirs charmans,
1647
chaque Nymphe attendoit l’agreable Sentence
1648
qui devoit de baisers montrer la difference,
1649
quand celle dont mon cœur a ressenty les coups,
1650
et dont le fouvenir sensiblement me touche,
1651
jugeant les miens plus piquans et plus doux,
1652
prononça hardiment en faveur de ma bouche,
1653
et me vint presenter soudain
1654
cette Guirlande glorieuse
1655
qu’on avoit destinée à la Victorieuse,
1656
dont elle couronna ma teste de sa main.
1657
Mais helas ! quel malheur sans cesse m’accompagne ?
1658
Jamais on n’a veu la campagne,
1659
quand l’ardente saison fait sentir sa chaleur,
1660
brûler comme brûloit mon cœur :
1661
vaincu de sa propre victoire,
1662
et toût charge des fers au milieu de sa gloire,
1663
animé toutefois d’un regard de ses yeux,
1664
j’arrache de mon front la brillante Couronne;
1665
je vous la cede, dis-je, adorable Personne,
1666
et nulle d’entre-nous ne la merite mieux :
1667
si j’ay pour mes baisers vôtre juste suffrage,
1668
c’est à vôtre douceur à qui je rends hommage;
1669
et sçachez Belle que c’est vous
1670
qui les avez rendus si tendres et si doux.
1671
Elle prit ma Guirlande, et me donna la fienne,
1672
que j’aime bien mieux que la mienne;
1673
c’est celle que je porte, et porteray toûjours,
1674
toute seche et toute fanée,
1675
pour mieux me souvenir de l’heurese journée,
1676
qui me fit esperer de si paisibles jours;
1677
ou plûtost pour marquer la douleur qui me tuë,
1678
de voir mon esperance entierement perduë.
1679
ERGASTE
Loin d’en estre jaloux, je plains deja ton sort;
1680
je te regarde, Amy, comme un autre Tantale,
1681
qui se jouë en Amour, hâte souvent sa mort,
1682
et ressent une peine à son repos fatale.
1683
O Dieux ! que ce larcin te coûte de tourment,
1684
et qu’il éprouve ta constance !
1685
tu vois bien qu’un prompt châtiment
1686
suivit de ce plaisir la douce joüissance.
1687
Mais ne s’apperceut-elle pas
1688
des pieges qu’on tendit à ses divins appas ?
1689
MIRTIL
Je ne te diray point si ma supercherie
1690
connuë à cette Belle, anima son courroux :
1691
mais tant que sa presence honora ma Patrie,
1692
ses yeux furent pour moy agreables et doux :
1693
un destin contraire à ma joye,
1694
me ravit aussi tôt ce tresor precieux :
1695
alors de mille ennuis mon cœur devint la proye,
1696
et j’abandonnay tout pour suivre ses beaux yeux.
1697
Je suis enfin arrivé dans ces lieux,
1698
où tu sçais que mon Pere a sa Cabane encore :
1699
mais j’ay bien connu que ce jour
1700
qui fut comme la belle Aurore
1701
de mes feux et de mon amour,
1702
n’est qu’un Soleil couchant qui va sinir son tour.
1703
En abordant cette Belle inhumaine,
1704
elle tourna ses pas et ses yeux autre part,
1705
elle ne voulut pas seulement d’un regard
1706
flater mon esperance, et soulagger ma peine.
1707
Helas ! je dis alors, que mes soûpirs sont vains !
1708
voicy de mon trépas les présages certains.
1709
Mon départ cependant faisoit souffrir mon Pere,
1710
et causoit à son ame une douleur amere,
1711
jusques à le pousser sur le bord du tombeau.
1712
Ce mal-heur impreveu, cét accident nouveau,
1713
m’oblige de partir en dépit de ma flâme :
1714
mon Pere à mon retour recouvra la santé;
1715
mais quand je me vis arrêté
1716
loin de l’unique objet pour qui brûle mon ame,
1717
ce retour oppressa mon cœur,
1718
et me fit secher de langueur;
1719
je fus dans cét état un assez long espace,
1720
mon mal eut le cours de neuf mois.
1721
Quand mon Pere touché de ma juste disgrace,
1722
et me voyant presque aux abois,
1723
consulta sur ma maladie
1724
de l’Oracle divin l’inévitable voix :
1725
l’Oracle répondit, que l’air de l’Arcadie
1726
me donneroit la guerison;
1727
je revis donc l’objet qui me tient en prison :
1728
mais helas ! que la voix de l’Oracle est trompeuse !
1729
dans le temps que sa veuë à mon corps fut heureuse,
1730
elle fut à mon ame une funeste poison.
1731
ERGASTE
L’Histoire que je viens d’entendre,
1732
doit attirer sur toy la pitié la plus tendre
1733
que le cœur puisse concevoir :
1734
elle est étrange autant qu’elle est sincere;
1735
mais sçache aussi que quand on desespere,
1736
l’espoir seul du salut est de n’en point avoir.
1737
Je vay donc voir Corisque, et luy conter ta peine;
1738
tu m’attendras à la Fontaine,
1739
où je j’iray trouver assez diligemment.
1740
MIRTIL
Amy, part donc heureusement,
1741
et que le Ciel à mes vœux favorable,
1742
comble de ses presens ta generosité,
1743
ce que ne peut un miserable
1744
a qui le Sort a tout osté.
1745
SCENE II
(DORINDE, LUPIN, SILVIO.)
DORINDE
Delices d’un Berger que j’aime et que j’adore,
1746
puissant charme d’un cœur qui n’aime que les bois,
1747
et qui ne connoît pas encore
1748
l’Amour, ny ses aimables loix :
1749
cher Melampe, ton sort est bien digne d’envie;
1750
de cette belle main dont il retient mon cœur,
1751
il te caresse, il a soin de ta vie,
1752
lors qu’il me traite avec rigueur.
1753
Incessamment tu l’accompagnes
1754
dans la plaine et sur les montagnes;
1755
il est avec toy nuit et jour;
1756
cependant en vain je soûpire,
1757
en vain pour luy mon cœur brûle d’amour;
1758
malgré tous mes soûspirs, mon tourment devient pire :
1759
ce qui donne le gesne à mon esprit jaloux,
1760
ce sont tant de baisers si tendres et si doux,
1761
que tu reçois d’une bouche que j’aime :
1762
helas ! si pour flater seulement mon desir,
1763
je pouvois avec toy partager ce plaisir.
1764
Rien ne seroit égal à mon bon-heur extrême :
1765
mais si je ne le puis, je te baise toy-même :
1766
une Etoile d’Amour peut-estre te conduit,
1767
pour me servir de guide à chercher qui me fuit :
1768
allons, de mon Berger le compagnon fidelle,
1769
où ton instinct te pousse, et mon amour m’appelle.
1770
Mais d’où vient ce grand bruit ? c’est un cor que j’entens,
1771
qui fait tout resentir par des sons éclatans.
1772
SILVIO
Tay, tay, Melampe; tay.
1773
DORINDE
Dieux ! que víen-je d’entendre!
1774
si par mes desirs cette fois
1775
je ne me laisse point surprendre,
1776
j’entens de mon Berger la resonnante voix,
1777
qui cherche son Melampe au travers de ce Bois.
1778
SILVIO
Tay, tay, Melampe, tay.
1779
DORINDE
Sans doute c’est luy-mesme :
1780
le Ciel m’offre aujourd’huy tout ce que mon cœur aime,
1781
mon espoir le plus doux, et mon unique bien :
1782
mais il luy faut cacher son Chien,
1783
et puis par ce moyen m’attirer sa tendresse.
1784
Lupin, approche toy.
1785
LUPIN
Me voicy, ma Maîtresse.
1786
DORINDE
Mene ce Chien, et va-t’en le cacher,
1787
pren garde à me le point lâcher :
1788
mais sur tout ne vien pas que je ne te rappelle.
1789
LUPIN
A vos commandemens je seray fidelle.
1790
DORINDE
Va donc viste, avance le pas.
1791
LUPIN
Mais aussi ne me laisse pas
1792
trop long-temps avec cette Beste;
1793
si la faim la pressoit je courrois grand danger,
1794
elle pourroit bien me manger,
1795
et faire un repas de ma teste.
1796
DORINDE
Quelle peur te saisit ? Lupin retire-toy.
1797
SILVIO
Fut-il jamais Chasseur plus malheureux que moy
1798
où dois-je aller, aprés toute la peine
1799
que pour chercher mon Chien j’ay prise vainement ?
1800
j’ay couru sur les Monts, j’ay couru dans la Plaine,
1801
sans me reposer un moment :
1802
que la Beste qu’il a couruë
1803
soit maudite, et puisse perir.
1804
Une Nymphe à propos, se presente à ma veuë,
1805
avec elle je puis icy m’en enquerir.
1806
Ah ! c’est cette Nymphe fâcheuse,
1807
dont l’ame est si fort amoureuse,
1808
qui toûjours m’importune, et qui me fait mourir.
1809
Il faut en l’abordant, se resoudre à souffrir.
1810
Vous voyez, belle Nymphe, un Chasseur hors d’halcine :
1811
avez-vous veu mon Chien, que je cherche en tous lieux ?
1812
DORINDE
Si je ne suis belle à tes yeux,
1813
pourquoy me donnes-tu cette loüange vaine ?
1814
Ta bouche en ce moment a démenty ton cœur ?
1815
SILVIO
Belle, ou laide, il n’importe, appaise ma douleur,
1816
et dy-moy si Melampe a suiv y cette route ?
1817
repon-moy, je te prie, oste-moy de ce doute,
1818
je ne sçaurois icy plus long-temps m’arrêter.
1819
DORINDE
Faut-il, cruel Berger, si rudement traiter
1820
celle qui te cherit, et qui cherche à te plaire,
1821
mais qui par sa tendresse attire ton courroux ?
1822
Comment peux-tu montrer une ame si severe,
1823
avec un visage si doux ?
1824
Par les Montagnes les plus rudes,
1825
helas ! tu cours incessamment :
1826
les Forests et les Solitudes
1827
font ton plaisir le plus charmant :
1828
a mille et mille soins tous les jours tu t’exposes,
1829
ton teint perd à la chasse ses lys et ses roses :
1830
mais de tous ces travaux dy-moy quel est le fruit ?
1831
tu fatigues ton corps pour poursuivre une beste,
1832
qui te redoute, et qui te fuit,
1833
et tu dédaignes pour conqueste,
1834
une Nymphe qui te poursuit.
1835
Ne mets plus à chasser ton plaisir à ta joye;
1836
quitte les animaux et les sombres Forests :
1837
regarde une plus belle et une plus aimable proye,
1838
qui se vient jetter dans tes rets.
1839
SILVIO
Nymphe, tes discours sont frivoles,
1840
je n’arreste pas en ce lieu
1841
pour perdre le temps en paroles,
1842
mais pour chercher Melampe : Adieu.
1843
DORINDE
Ne me fuy pas, cruel, arreste pour apprendre
1844
en quel lieu ton Melampe a bien voulu se rendre.
1845
SILVIO
Dorinde, tu te ris de moy.
1846
DORINDE
Je jure par l’Amour qui me soûmet à toy,
1847
que je t’en diray de nouvelles,
1848
qui seront seures et fidelles :
1849
il relance une Biche avec beaucoup d’ardeur,
1850
n’est-ce point la beste qu’il chasse ?
1851
SILVIO
Il est vray; mais pour mon malheur
1852
d’abord j’en ay perdu la trace.
1853
DORINDE
L’un et l’autre est en mon pouvoir.
1854
SILVIO
J’en doute.
1855
DORINDE
Si tu veux, je te les feray voir.
Es-tu fâché de m’estre redevable ?
1856
SILVIO
Sois donc, chere Dorinde, à mes vœux favorable :
1857
rends-moy la Biche avec le Chien.
1858
DORINDE
Helas ! quel malheur est le mien ?
1859
J’ayme un Berger insensible et volage,
1860
qui me recherche moins qu’une beste sauvage,
1861
et dont mon cœur ne peut rien esperer,
1862
qu’en luy rendant le Chien qui le fait soûpirer :
1863
mais, mon cœur, la reconnoissance
1864
t’oblige à me flater de quelque recompense.
1865
SILVIO
Il est juste. Je veux aujourd’huy l’abuser.
1866
DORINDE
Que donneras-tu ? je pretens composer.
1867
SILVIO
Ma Mere m’a donné deux pommes admirables,
1868
dont je fais offre à ta beauté.
1869
DORINDE
Je voudrois t’en donner qui sont plus agréables,
1870
si mes presens pouvoient adoucir ta fierté.
1871
SILVIO
Que veux-tu donc ? dy-moy ce que tu peux prétendre ?
1872
Tu voudrois peut-estre un Chévreau,
1873
ou bien quelque innocent Agneau,
1874
mon Pere me défend d’en prendre.
1875
DORINDE
Sçache que rien ne peut me charmer en ce jour,
1876
que toy-mesme, et que ton amour.
1877
SILVIO
Ne veux-tu que cela ?
1878
DORINDE
Non.
SILVIO
Je te l’abandonne,
pourveu qu’aussi tost on me donne
1879
ce que je te demande avecque tant d’ardeur.
1880
DORINDE
Ah ! si tu connoissois le prix et la richesse
1881
du tresor dont tu fais largesse,
1882
et si ta langue étoit d’accord avec ton cœur…
1883
SILVIO
Nymphe, tu me parles sans cesse
1884
de je ne fçay quelle tendresse,
1885
et d’un amour que je ne connois pas :
1886
tu veux que j’aime tes appas,
1887
je les cheris autant qu’il m’est possible :
1888
tu me nommes cruel, indomptable, insensible,
1889
tu dis que je te traire avec severité,
1890
je ne sçay ce que c’est que cette cruauté.
1891
DORINDE
Helas ! quelle est ma destinés ?
1892
D’où puis je attendre du secours ?
1893
Où pretens-je fonder le repos de mes jours ?
1894
A quelle extremité ma vois je abandonnée ?
1895
Il se rit de tous mes tourmens,
1896
a l’Amour son cœur est rebelle,
1897
et ne sent pas une étincelle
1898
du feu qui brûle les Amans.
1899
De ce feu violent tu consumes mon ame,
1900
et tu ne ressens point la chaleur ny la flâme;
1901
Berger, en qui mes yeux découvrent tant d’appas,
1902
tu respires l’Amour, et tu ne le sent pas.
1903
Je croy que la belle Cythere,
1904
pour te faire adorer, voulut estre ta Mere;
1905
tu peux comme sou Fils commander même aux Dieux,
1906
tu portes son ate et ses fléches,
1907
elles ont déja fait à mon cœur mille bréches,
1908
et l’on voit son flambeau dans l’éclat de tes yeux :
1909
avec son air, avec sa grace,
1910
prens des ailes, prens un bandeau.
1911
Oüy, tu pourrois bien estre un Cupidon nouveau,
1912
si ton cœur n’êtoit tout de glace.
1913
Enfin, aimable Enfant, plus brillant que le jour,
1914
il ne te manque rien de l’Amour que l’Amour.
1915
SILVIO
Qu’est-ce que cét Amour, veux-tu bien me le dire !
1916
DORINDE
Amour das tes beaux yeux, dont je ressens l’empire,
1917
est un Paradis de douceur;
1918
mais aussi dans mon triste cœur,
1919
qui brûle et qui gemit, qui souffre et qui soûpire,
1920
ce n’est qu’un enfer de douleur.
1921
Tout ce discours est inutile,
1922
Nymphe, rends-moy Melampe, et nous serons amis.
1923
DORINDE
A contenter mes vœux, montre-toy plus facile,
1924
et donne-moy l’Amour que tu m’avois promis.
1925
SILVIO
Te l’ay-je pas donné ? que veux-tu davantage ?
1926
On ne sçauroit te contenter :
1927
Dorinde il est à toy, prens-le pur ton partage.
1928
Qui pretend te le disputer ?
1929
DORINDE
Je perds icy mon temps, je seme sur le sable,
1930
et tous les jours mon sort devient plus miserable.
1931
SILVIO
A quoy songes-tu donc ? pourquoy me retiens-tu ?
1932
D’on vient que ton esprit est si fort combattu ?
1933
DORINDE
Tu n’auras pas si-tost l’objet de ta poursuite,
1934
que tu me quitteras, et prendras la fuite;
1935
je connois ta legereté.
1936
SILVIO
J’arresteray, je te le jure.
1937
DORINDE
Donne-moy donc un gage qui m’assure
1938
de ta fidelíté.
1939
SILVIO
Quel gage voudrois tu !
DORINDE
Je n’ose te le dire.
1940
SILVIO
Oseras-tu le recevoir ?
DORINDE
Je voudrois sans parler que ton cœur pût sçavoir
1941
ce que le mien desire;
1942
mais si tu veux me l’accorde,
1943
je te promets de te le demander.
1944
SILVIO
Je te l’accorderay, mais ne me fais plus attendre.
1945
DORINDE
Hé quoy ! tu n’entens pas un langage si tendre ?
1946
Regarde que mon cœur s’explique par mes yeux.
1947
Ha ! si tu me parlois, je t’entendrois bien mieux.
1948
SILVIO
Je trouve en ton esprit un peu trop de finesse.
1949
DORINDE
Dy, trop de passion, d’amour, et tendresse.
1950
SILVIO
Je ne devine point; parle donc si tu veux.
1951
DORINDE
Helas ! je voudrois un de ceux
1952
que bien souvent tu reçois de ta Mere.
1953
SILVIO
Je n’entens pas tout ce mystere;
1954
c’est peut –estre un soufflet que tu veux obtenir.
1955
DORINDE
Ah ! cruel, voudrois-tu punir
1956
la Nymphe qui t’adore,
1957
et que tu n’aimes pas encore ?
1958
SILVIO
Ma Mere me caresse ainsi.
1959
DORINDE
Mais tu ne dis pas tout, elle te baise aussi.
1960
SILVIO
Non, non, ce ne sont point des baisers qu’elle donne,
1961
elle ne peut souffrir me voir [l]aiser personne.
1962
Tu me demandes donc un baiser ?
1963
Ta tougeur me le fait connoître,
1964
je la vois bien paroître,
1965
avec ton silence elle vient t’accuser;
1966
je ne veux point te refuser,
1967
mais rend auparavant et Melampe et la proye.
1968
DORINDE
Me le promets-tu bien ?
1969
SILVIO
Oüy, je te le promets :
1970
pourquoy retardes-tu ma joye ?
1971
DORINDE
Lupin, Lupin, Lupin, n’entendras-tu jamais ?
1972
LUPIN
O Dieux ! que cette voix est fâcheuse et cruelle !
1973
qui va là ? j’y cours : qui m’appelle ?
1974
Je ne viens pas de sommeiller;
1975
c’est le Chien qui dormoy, je n’osois l’éveiller;
1976
et ma foy prés de luy je faisois sentinelle.
1977
DORINDE
Berger, voilà ton Chien qui plus humain que toy,
1978
m’est [venu ctouver] de luy-même.
1979
SILVIO
Mon cher Melampe, que je t’ayme !
1980
heureux [dece] revoir, je suis tout hours de moy.
1981
DORINDE
Mes [bras] à son repos ont esté favorables;
1982
il [ne] a pas, comme toy, méprisé des faveurs;
1983
il a trouvé mes baisers agreables,
1984
et receu toutes mes douceurs.
1985
SILVIO
N’as-tu point en courant receu quelque blessûre ?
1986
Cher Melampe, je te veux baiser mille fois.
1987
DORINDE
Helas ! quelle est mon avanture ?
1988
Et quels sont de l’Amour les desseins et les loix ?
1989
D’une foule de maux mon amour est suivie,
1990
je deteste le sort qui m’est si rigoureux,
1991
et je ne puis voir sans envie
1992
les caresses qu’il fait à ce Chien bien-heureux.
1993
Lupin, va-t’en au lieu destiné pour la Chasse.
1994
LUPIN
Ma Maîtresse j’y cours, pour voir ce qui s’y passe.
1995
SCENE III
(SILVIO, DORINDE.)
SILVIO
[Tu] n’as donc pas esté blessé,
1996
cher Melampe ? que j’en suis aise !
1997
il faut encor que je te baise,
1998
tu ne sçaurois jamais estre trop caressé.
1999
Mais donne moy la Biche, et finis mon attente, Nymphe.
2000
DORINDE
La veux-tu morte, ou la veux-tu vivante ?
2001
SILVIO
Je n’entens rien à ton discours :
2002
si de sa vie on a tranché le cour,
2003
comment peut-elle vivre encore ?
2004
DORINDE
Aimable Berger que j’adore,
2005
ton Melampe a sceu l’épargner.
2006
SILVIO
Il faut donc qu’elle soit en vie;
2007
un si parfait bon-heur peut-il m’accompagner ?
2008
DORINDE
Elle est vivante encor.
2009
SILVIO
Mon ame en est ravie :
2010
l’ adresse de Melampe en paroît beaucoup mieux,
2011
mesme il en est plus glorieux
2012
de l’avoir pris sans blessûre.
2013
DORINDE
Tu te trompes, Berger, elle est blessé au cœur,
2014
et souffre sans murmure
2015
de son sort malheureux l’inflexible rigueur.
2016
SILVIO
Tu veux railler, Dorinde : et comment vivroitelle,
2017
pusqu’elle a dans le cœur une atteinte mortelle ?
2018
DORINDE
Ah ! je suis cette biche, et ne m’en défens pas,
2019
qui suis prise en tes tests, sans estre poursuivie :
2020
si tu reçois mes vœux, je cheriray la vie :
2021
mais s’ils sont rejettez, je choisis le trépas.
2022
SILVIO
Est-ce donc là cette Biche attenduë ?
2023
DORINDE
C’est elle; mais pourquoy ton ame est-elle émuë ?
2024
Ton visage en paroît troublé :
2025
aime-tu mieux avoir pris une beste,
2026
que d’avoir de mon cœur obtenu la conqueste ?
2027
SILVIO
De tes discours je me sens accablé.
2028
Non, je ne t’aime point, Nymphe trop importune,
2029
va plaindre ailleurs ton infortune,
2030
je ne te trouve point agreable à mes yeux,
2031
et je veux éviter ton abord en tous lieux.
2032
DORINDE
Berger trop inhumain, est ce la recompense
2033
que je devois esperer de ta foy ?
2034
pren Melampe et mon cœur, ils se donnent à toy :
2035
mais ne me prive pas de ta douce presence,
2036
ne me dérobe pas mes uniques Soleils,
2037
tes yeux, oüy tes beaux yeux, qui n’ont point leurs pareils :
2038
je veux estre par tout ta compagne fidelle,
2039
et par-tout te marquer ma constance et mon zele :
2040
je secheray ton front, et pour te délasser,
2041
tu pourras dans mon [sei] appaiser tes alarmes :
2042
et lors que tu voudras chasser,
2043
pour soulager [ton] bras, je porteray tes armes :
2044
et […] dans ces noires Forests
2045
tu ne rencontres point de proye,
2046
je seray le but de tes traits,
2047
et recevray tes coups, et la mort, avec joy
2048
mais, ô Dieux ! je luy parle en vain,
2049
il ne m’écoute pas, ce Berger inhumain :
2050
fuy, cruel, de ton sort je suis inseparable,
2051
je te suivray par tout malgré ta dureté,
2052
mesme jusqu’à l’Enfer le plus insupportable,
2053
si l’on en peut trouver qui soit plus redoutable
2054
que ma douleur et que ta cruauté.
2055
SCENE IV
CORISQUE
La Fortune me favorise
2056
au delà mesme de mes vœux,
2057
et secondant mon entreprise,
2058
m’accorde enfin ce que je veux :
2059
elle me rit avec justice,
2060
je ne neglige rien pour la rendre propice;
2061
elle est puissante, et les mortels,
2062
non sans juste sujet, luy dressent des Autels.
2063
Cependant on a beau la nommer immortelle,
2064
il faut la caresser, aller au devant d’elle,
2065
luy preparer la voye, attendre sa faveur :
2066
les esprits negligens n’ont jamais de bon-heur.
2067
Si je n’avois acquis la confidence,
2068
et l’amitié d Amarillis,
2069
tous mes disseins seroient ensevelis,
2070
et je ne pourrois pas exercer ma vangeance :
2071
une autre moins fine que moy
2072
auroit de sa Rivale évité la presence,
2073
et d’un esprit jaloux montrant la violence,
2074
n’auroit gardé ny mesure ny foy :
2075
un enemy n’est pas à craindre,
2076
qui se declare ouvertement :
2077
mais celuy qui sçait feindre,
2078
et cacher son ressentiment.
2079
Soit dans le calme, ou dans l’orage,
2080
un écueil caché sous les flots
2081
trompe l’art du Pilote, et perd les Matelots,
2082
par un déplorable naufrage;
2083
qui ne sçait feindre d’estre amy,
2084
ne peut jamais se vanger qu’à demy.
2085
On verra ce que je sçay faire,
2086
puis qu’à mes grands desseins le Sort n’est pas contraire.
2087
Amarillis ne sçauroit m’abuser,
2088
et c’est en vain qu’elle veut déguiser
2089
l’amoureux tourment qui là presse;
2090
elle se jouë à sa Maîtresse :
2091
je suis trop bien instruite aux mysteres d’Amour,
2092
et je feray paroistre au jour
2093
le feu qui la brûle sans cesse.
2094
Je ne croy point qu’une jeune Beauté
2095
qui ne vient que d’éclore
2096
ainsi qu’une naissante Aurore,
2097
puisse garder long-temps sa tendre liberté,
2098
lors qu’un Amant l’a cajolée,
2099
aprés qu’elle a gousté les premieres douceurs
2100
que l’Amour verse dans les cœurs,
2101
par tant de doux appas son ame est ébranlée,
2102
et celuy qui pense autrement,
2103
fait sur cette matiere un mauvais jugement :
2104
mais je connois du sort la puissance supréme;
2105
Amarillis vient en ces lieux.
2106
Il veux pour mes desseins me servir d’elle-même,
2107
et cependant me cacher à ses yeux.
2108
SCEN E V.
(AMARILLIS, CORISQUE)
(parle seule.)
AMARILLIS
Sombre et noire Forest, heureuse Solitude,
2109
veritable sejour du calme et du repos,
2110
vous flattez si bien à propos
2111
mon amoureuse inquietude,
2112
que c’est avec plaisir que je vous viens revoir;
2113
pour chanter avec vou[…] mon cruel desespoir.
2114
Je recevrois du Ciel une faveur extrême,
2115
qui comblero[…] mon cœur de joye et de plaisir,
2116
s’il vouloit seco[nd]er mon amoureux desir,
2117
et me laiser vivre à moy même;
2118
je ne changerois par les ombres de ce Bois,
2119
pour ces Champs que la Fable a chanté tant de fois.
2120
A juger sainement, tout les biens de ce monde
2121
sont des plus grands malheurs la source trop féconde;
2122
le plus riche est plus indigent;
2123
et par un malheur sans remede,
2124
lors qu’il croit posseder […]or et son argent,
2125
il en est possedé plus qu’il ne le [po]ssede.
2126
Malgré son faux éclat, et sa legeteré,
2127
on aime la Fortune, on aime ses caresses :
2128
mais pour ne point flatter la verité,
2129
ce sont de beaux liens de nostre liberté,
2130
plûtost que des richesses.
2131
A quoy sert la beauté, la jeunesse et l’honneur,
2132
le sang illustre et la grandeur ?
2133
On a beau posseder mille et mille heritages,
2134
avoir des Parcs et des Châteaux,
2135
nourrir mille et mille Troupeaux,
2136
dans de gras pâturages,
2137
ce n’est que fumée et que vent,
2138
si parmy tous ces biens le cœur n’est pas content.
2139
Que cette Bergere est heureuse,
2140
qui n’estant point ambitieuse,
2141
qui riche d’elle-même, et non pas de dehors,
2142
a peine couvre son beau corps
2143
d’une jupe qui n’est ny riche ny pompeuse,
2144
dont la seule blancheur, jointe à la propreté,
2145
fait tout le prix et toute la beauté.
2146
Sans douleur, et sans esperance,
2147
elle n’a rien; mais elle ne sent pas
2148
les soucis devorans que me font naître icy bas
2149
et la misere et l’abondance :
2150
son cœur n’a point d’ambition;
2151
ce desir d’amasser, que l’avarice enfante,
2152
n’a jamais fait sur elle aucune impression;
2153
rien ne la trouble, et rien ne la tourmente;
2154
elle est pauvre, il est vray, mais son ame est contente.
2155
Avec ce qui croît dans les champs,
2156
elle cultive les presens
2157
qu’elle a receus de la Nature;
2158
elle en écoute les avis,
2159
et se servant du laict de ses tendres Brebis,
2160
en conserve son teint, et prend sa nourriture.
2161
Pour ses naturelles douceurs,
2162
qui seroient à la Cour des graces nompareilles,
2163
et qui gagneroient tous les cœurs,
2164
elle les entretient du miel de ses Abeilles.
2165
Enfin dans un secret Canal,
2166
le pur et liquide Crystal,
2167
d’une douce et claire Fontaine,
2168
luy sert de conseiller, de fard et de miroir,
2169
elle s’y baigne, et s’y fait voir
2170
sans confusion, et sans peine;
2171
et son esprit alors goûte un repos si doux,
2172
qu’elle croit aisément qu’il est commun à tous.
2173
C’est en vain que le Ciel fait gronder le Tonnerre,
2174
qu’il s’arme de courroux, et que dépais broüillards
2175
dérobent à la Terre
2176
et sa lumiere et ses regards;
2177
qui ne possede rien, n’a rien qui l’épouvante.
2178
Elle est pauvre, il est vray, mais son ame est contente.
2179
Un seul soucy luy tient au cœur,
2180
qui ne luy cause point de peine;
2181
c’est que son cher Troupeau paisse dedans la Plaine,
2182
et qu’il conserve sa vigueur.
2183
Cependant l’Amour qui l’inspire
2184
animant ses yeux amoureux
2185
de mille et mille nouveaux feux,
2186
elle en nourrit l’ardeur du Berger qui soûpire,
2187
de cét heureux Berger dont l’Amour a fait choix,
2188
et qu’elle n’a receu ny du Ciel, ny des Loix.
2189
A l’ombre d’une Pallissade,
2190
que des Myrthes touffus couvrent de toutes parts,
2191
elle envoye et reçoit mille amoureux regards
2192
du Berger qui luy rend œillade pour œillade :
2193
elle ne ressent point d’ardeur
2194
que sans rougir et sans contrainte
2195
elle n’en découvre l’atteinte
2196
a cét heureux Amant qui cause sa langueur;
2197
mais elle n’a rien dans le cœur,
2198
que ce tendre Berger à son tour ne ressente,
2199
elle est pauvre, il est vray, mais elle est trop contente.
2200
O que cette vie a d’appas !
2201
qu’elle est pour moy pleine de charmes !
2202
ses douceurs ne permettent pas
2203
qu’on pousse des soûpirs, ny qu’on verse de[…] larmes,
2204
que mesme avant mourir on endure la mort,
2205
et la mort la plus rigoureuse.
2206
Que ne puis-je changer mon déplorable sort
2207
avec le doux repos de cette vie heureuse !
2208
mais, n’est-ce point Corisque que je voy,
2209
qui s’avance et qui vient à moy ?
2210
Ma Corisque, je suis ravie
2211
de te rencontrer en ces lieux.
2212
CORISQUE
Ma belle Amarillis, plus chere que ma vie,
2213
et que j’ay me plus que mes yeux,
2214
quelle nouvelle inquietude
2215
t’amene en cette Solitude ?
2216
AMARILLIS
Mal-à-propos aurois-je du soucy,
2217
puis que je te rencontre icy.
2218
CORISQUE
Ton image est si bien dans mon ame imprimée,
2219
et je t’ayme si tendrement,
2220
que je pensois à toy dans ce mesme moment,
2221
et je disois que si j’estois aimée,
2222
tu n’aurois pas esté si long-temps sans me voi[r],
2223
mais tu ne m’aimes plus, et c’est mon desespoir.
2224
AMARILLIS
Tu le dis sans raison, juge mieux de mon ame.
2225
CORISQUE
Il faut, Amarillis, qu’aujourd’huy je te blâme
2226
de ne m’avoir pas dit que tu vas épouser…
2227
AMARILLIS
Moy ?
2228
CORISQUE
Toy-mesme, il est temps de ne plus déguiser.
2229
AMARILLIS
C’est une chose que j’ignore.
2230
CORISQUE
Quoy mon cœur, prétens-tu dissimuler encore ?
2231
AMARILLIS
Corisque, je vois bien que tu te ris de moy ?
2232
CORISQUE
Personne ne raille que toy.
2233
AMARILLIS
Parle-tu tout de bon ? seroit-il bien croyable
2234
que mon hymen se fist si promptement ?
2235
CORISQUE
Ma chere Amarillis, rien n’est plus veritable;
2236
mais on ne l’a pas fait sans ton consentement.
2237
AMARILLIS
Je sçay bien que je suis promise;
2238
mais que cét hymen soit conclu,
2239
je l’ignore, Corisque, et j’en suis fort surprise.
2240
qui ta donc fait sçavoir qu’il estoit resolu ?
2241
CORISQUE
Mon Frere, qui par tout n’entend dire autre chose.
2242
Mais, d’où vient donc ce trouble, et qui en est la cause ?
2243
Faut-il se troubler pour cela ?
2244
AMARILLIS
Ah ! c’est un dangereux passage;
2245
ma Mere m’a dit parlaint du marriage,
2246
que l’on renaissoit ce jour-là.
2247
CORISQUE
On renaist, mais pour estre encore plus heureuse !
2248
cét espoir devroit t’obliguer
2249
a ne te point tant t’affliger.
2250
Pourquoy soûpires-tu ? je te voy fort réveuse,
2251
ton sort n’est pas si vigoureux,
2252
et laisse soûpirer un autre mal-heureux.
2253
AMARILLIS
Quel mal-heureux’
2254
CORISQUE
Mirtil, qui par cette nouvelle
2255
fut saisi tout-à coup d’une douleur mortelle :
2256
mon Frere devant luy m’a tenu ce discours,
2257
et je croy que sans mon secours
2258
il fust mort à nos yeux accablé de tristesse.
2259
Moy, pour soulager sa foiblesse,
2260
je luy promis de rompre absolument
2261
les liens de ton hymenée,
2262
ou du moins d’apporter quelque retardement
2263
a cette fatale journée :
2264
ce que je luy promis, ce fut pour le flater;
2265
mais je pourrois peut-estre encor l’executer.
2266
AMARILLIS
Oserois-tu bien l’entreprendre ?
2267
CORISQUE
Pourquoy non ?
AMARILLIS
Et comment ?
2268
CORISQUE
Avec facilité,
pourveu que ton esprit [y] veüille condescendre,
2269
et bannir la timidité.
2270
AMARILLIS
Si j’osois m’assurer sur ta fidelité,
2271
et qu’un heureux succez [f]latast mon esperance,
2272
je pourrois te dire un secret,
2273
que mon cœur tient caché dans un profond silence.
2274
CORISQUE
T’ay-je fait voit encor un esprit indiscret ?
2275
Peux-tu m’accuser d’inconstance ?
2276
Que là terre s‘ouvre sous moy,
2277
s’il m’atrive jamais de te manquer de foy.
2278
AMARILLIS
Lors que je songe à ma disgrace
2279
qui me va ranger sous les loix
2280
d’un jeûne Epoux qui n’aime que les bois,
2281
et que le plaisir de la chasse;
2282
quand je voy qu’il me fuit, et qu’il ne m’aime pas,
2283
que je sçay que Melampe, et les Bestes sauvages,
2284
ont pour luy des plus doux appas
2285
que les traits des plus beaux visages;
2286
c’est le juste sujet qui me fait soûpirer :
2287
je m’abandonne aux pleurs, et n’ose en murmurer.
2288
L’honneur me defend de m’on plaindre,
2289
mon Pere, et la Deesse, ont droit de m’y cotraindre,
2290
ils ont receu ma foy, j’en ay fait le [s]erment :
2291
si tu pouvois adroirement
2292
rompre ces nœuds qui lient ma franchise,
2293
sans interesser mon honneur,
2294
et sans blesser la foy promise,
2295
tu serois mon salut, et l’espoir de mon cœur.
2296
CORISQUE
C’est un juste sujet de soûpirs et de larmes,
2297
je te plains, mon aimable sœur,
2298
et j’ay dit mille sois, en faveur de tes charmes,
2299
faut-il les exposer au mépris d’un Chasseur ?
2300
Je trouve en ta conduite un peu trop de sagesse,
2301
ton esprit est trop scrupuleux :
2302
que n’as-tu plus de hardiesse,
2303
et que ne te plains-tu d’un sort si rigoureux ?
2304
AMARILLIS
La honte m’en empesche, elle étousse ma plainte.
2305
CORISQUE
Ah ! ma Sœur, de quel mal ton ame est-elle atteinte ?
2306
J’aimerois mieux souffrir les plus vives douleurs,
2307
les transports furieux, la fiévre, et ses ardeurs,
2308
si tu veux écouter mon amitié fidelle,
2309
tu chasseras la honte, et te déferas d’elle;
2310
c’est assez que du cœur on la chasse cent sois.
2311
AMARILLIS
On peut mal-aisément en surmonter les Loix;
2312
quand on veut l’étouffer, elle trouve un passage,
2313
et du cœur aussi-tost elle fuit au visage.
2314
CORISQUE
Quand on cache ses maux, loin de les faire voir,
2315
ce silence forcé produit le desespoir :
2316
si tu m’avois plutost découvert ta pensée,
2317
tu serois maintenant libre et débarassée :
2318
tu verras aujourd’huy l’effet de mon secours,
2319
de tes mortels ennuis j’arresteray le cours;
2320
tu ne pouvois choisir une ame plus discrette
2321
pour découvrir ton cœur, et ta peine secrette :
2322
mais ne voudras-tu pas te choisir un Amant,
2323
quand d’un fàcheux Epoux je t’auray dégagée ?
2324
AMARILLIS
Lors que de ce fardeau je seray soûlagée,
2325
nous songerons apres à cet engagement.
2326
CORISQUE
Au fidelle Mirtil donne quelque esperance,
2327
c’est le mieux fait des Bergers d’alentour;
2328
et soit par sa tendresse, ou bien par sa constance,
2329
le plus digne de ton amour.
2330
Cependant à ses feux tu parois si cruelle,
2331
que tu laisses mourir un Amant si fidelle :
2332
mais si tu ne veux pas soulager ses douleurs,
2333
souffre au moins qu’il te dise, Amarillis, je meurs.
2334
AMARILLIS
Il devroit accorder le repos à son ame,
2335
et jusqu’à la racine arracher ce desir
2336
qui ne fait qu’augmenter sa flâme,
2337
et prolonger son déplaisir.
2338
CORISQUE
Eh ! de grace, avant qu’il expire,
2339
escoute-le un moment, c’est tout ce qu’il desire.
2340
AMARILLIS
Ce la redoubleroit sa peine et son ennuy.
2341
CORISQUE
Ce soin te doit toucher plus foiblement que luy.
2342
AMARILLIS
On pourroit le tourner à mon desavantage.
2343
CORISQUE
Ma chere Amarillis, tu manque de courage.
2344
AMARILLIS
J’aime mieux paroître sans cœur,
2345
que blesser mon devoir, et les loix de l’honneur.
2346
CORISQUE
Et je puis à mon tour te refuser de mesme.
2347
Adieu, puisque tu veux toûjours me resister.
2348
AMARILLIS
Ah ! ne pars pas si-toft, tu sçais bien que je t’aime.
2349
CORISQUE
Promets-moy de l’écouter ?
2350
AMARILLIS
Oüy, je te promets, borne là ta demande.
2351
CORISQUE
C’est tout ce que je veux, la faveur n’est pas grande.
2352
AMARILLIS
Qu’il ne me fasse point sur tout de longs discours,
2353
ou j’en interrompray le cours;
2354
qu’il me parle de loin, et que nôtre entreveüe
2355
soit un coup du hazard, et semble estre impreveüe.
2356
CORISQUE
Tout ira suivant ton desir,
2357
il faut bien de la complaisance
2358
pour contenter ton innocence :
2359
mais quel temps pourras tu choisir
2360
pour écouter Mirtil, et souffrir sa presence ?
2361
AMARILLIS
Tu peux regler le temps; moy je vais m’informer
2362
d’in hymen dont encor je me sens alarmer.
2363
CORISQUE
Va; mais adroitement ménage cette affaire,
2364
escoute auparavant un avis necessaire
2365
a quoy je viens maintenant de penser;
2366
vien seule dans ce bois, ressous-toy de laisser
2367
les autres Nymphes de ta suite,
2368
comme si le hazard t’avoit icy conduite.
2369
Philis, Nerine, Aglaure, Elise, et Licoris,
2370
toutes, comme tu sçais adroites et fidelles,
2371
se rendront avec moy sous ces arbres fleuris :
2372
tu n’auras rien à craindre d’elle,
2373
au jeu des yeux bandez nous prendrons nos ébats;
2374
et Mirtil qui ne sçaura pas
2375
quel sujet icy nous assemble,
2376
pourra croire facilement
2377
que nous sommes ensemble
2378
pour nous divertir seulement.
2379
AMARILLIS
J’approuve assez ce que tu me propose;
2380
mais je veux que sur toutes choses
2381
les Nymphes ne soient pas témoins de l’entretien,
2382
et qu’elle n’en enteudent rien.
2383
CORISQUE
Rassure ton esprit, et dissipe tes craintes;
2384
tu n’auras pas sujet de me faire des plaintes;
2385
ton esprit sera satisfait.
2386
Cependant haste-toy de faire ton voyage,
2387
et songe à quoy l’Amour t’engage,
2388
pour celle qui te sert d’un zele si parfait.
2389
AMARILLIS
Puisque j’ay mis mon cœur entre tes mains, Corisque,
2390
tu n’as point à courir de risque;
2391
tu peux aisément l’enflâmer,
2392
et selon ton desir tu peux t’en faire aimer.
2393
CORISQUE
Son cœur paroît bieu ferme, et son ame imprenable,
2394
a mes discours elle est inexhorable :
2395
mais si je ne puis la dompter,
2396
si son cœur ne veut pas se rendre,
2397
des douceurs de Mirtil peut-elle se défendre ?
2398
pourra-t’elle luy resister ?
2399
je sçay ce qu’un Amant peut faire
2400
par ses tendres discours sur un cœur innocent :
2401
quand il a le secret de plaire,
2402
le charme n’est que trop puissant :
2403
si je puis une fois la conduire où je pense,
2404
je sçauray tous ses sentimens,
2405
et par une apparente et fausse confidence,
2406
je pourray penetrer ses secrets mouvemens :
2407
et lors que de son cœur je seray la maîtresse,
2408
il me sera facile alors d’en disposer :
2409
et loin qu’on me puisse accuser
2410
d’avoir mis en usage et la ruse et l’adresse,
2411
on dira que depuis long-temps
2412
l’Amour la possedoit, qu’elle en estoit seduite,
2413
et qu’enfin cét Amour sans doute l’a conduite
2414
dans les pieges que je luy tends.
2415
SCENE VI
(CORISQUE, SATYRE)
[CORISQUE]
Justes Dieux ! je suis morte.
2416
SATYRE
Et moy je suis en vie.
2417
CORISQUE
Reviens, Amarillis, Corisque t’est ravie.
2418
SATYRE
Tu l’appelles en vain, et j’ay ce que je veux.
2419
CORISQUE
Ah ! tu m’arraches les cheveux.
2420
SATYRE
Je t’avois si long-temps attenduë au passage,
2421
que je t’ay fait donner enfin dans le panneau :
2422
j’ay maintenant un autre gage,
2423
et je ne seray plus trompé par un manteau.
2424
CORISQUE
Quoy, Satyre, peux-tu sans que je te resiste,
2425
me traiter si cruellement ?
2426
SATYRE
J’avois pour ce dessein suivy toûjours t[a] piste,
2427
et je ne prétens pas te traiter doucement.
2428
Quoy, n’és-tu point cette Nymphe fameuse,
2429
cette Corisque si trompeuse,
2430
qui par de feints discours, des regards composez,
2431
et par des vaines esperances,
2432
as flaté si souvent nos esprits abusez
2433
de l’éclat de tes recompenses ?
2434
CORISQUE
Je suis Corisque, et tu n’en doute pas :
2435
mais enfin, aymable Satyre,
2436
tu ne vis plus sous mon empire,
2437
et tu méprises mes appas.
2438
SATYRE
Maintenant je suis agréable;
2439
mais quand par un esprit leger
2440
tu m’as abandonné pour l’amour d’un Berger,
2441
je n’estois pas alors sans doute fort aimable.
2442
CORISQUE
Non, je ne fis jamais ce tort à ton amour.
2443
SATYRE
Peut-on voir une plus belle ame ?
2444
sans doute c’est à tort qu’aujourd’huy je te blâme,
2445
que je mets tes desseins et ta malice au jour.
2446
Te souviens-tu des vols que j’ay faits pour te plaire,
2447
de la robbe, de l’arc, du voile que je pris ?
2448
j’esperois en avoir ton amour pour salaire,
2449
d’un autre Amant ce fut le digne prix :
2450
et moy je fus payé d’un injuste mépris.
2451
Te souviens-tu de la belle Guirlande
2452
dont je t’avois fair une offrande ?
2453
a Nisus tu la fus offrir.
2454
Enfin à la Caverne, au Bois, à la Fontaine,
2455
j’ay veillé, j’ay pris tant de peine,
2456
que tu n’as point d’Amant qui voulût tant souffrir,
2457
estois je alors aimable, esprit plein d’artifice ?
2458
Avois je l’art de plaire et de charmer tes yeux ?
2459
Tu te repentiras de ta noire malice,
2460
puis que je te tiens en ces lieux.
2461
CORISQUE
Tu me traînes, Satyre, avec que violence.
2462
SATYRE
Ne prétens pas, ingrate, échaper de mes mains,
2463
de tes mépris je veux tirer vangeance :
2464
et puis que mes efforts ont toûjours esté vains,
2465
que je n’eus que ton voile autrefois pour coqueste,
2466
il faudra qu’à ce coup tu me laisses la teste.
2467
CORISQUE
Ne me déchire point, je veux bien arrester;
2468
mais souffre que je parle, et daigne m’écouter.
2469
SATYRE
Parle.
2470
CORISQUE
Je ne sçaurois, et je suis trop contrainte.
2471
SATYRE
Je ne te laisse point aller,
2472
rien ne peut en malice aujourd’huy t’égaler :
2473
tu voudrois cependant songer à quelque feinte.
2474
CORISQUE
Je ne pattiray point, je t’engage ma foy.
2475
SATYRE
Quelle foy, perfide et méchante ?
2476
En oses-tu parler avecque moy ?
2477
En l’art de me tromper tu n’es que trop sçavante :
2478
mais je veux t’entraîner, pour me vanger de toy,
2479
dans une caverne profonde,
2480
où les mortels n’ont pas encore êté,
2481
où mesme le flambeau du monde
2482
ne porta jamais sa clarté;
2483
là je t’expliqueray ce que j’ay projetté,
2484
tu seras le témoin dans cette prison noire.
2485
Et de ta honte, et de ma gloire.
2486
CORISQUE
Ah ! cruel, peux-tu bien avec tant de rigueur
2487
m’arracher mes cheveux, les liens de ton cœur ?
2488
peux-tu maltraiter ce visage,
2489
qui de ton cœur soûmis a merité l’hommage ?
2490
et pourras-tu faire souffrir
2491
celle que tu trouvois si belle,
2492
a qui tu montrois tant de zele,
2493
et pour qui tu voulois souffrir ?
2494
SATYRE
Perfide, c’est en vain que tu veux me gagnee
2495
par des engageantes caresses;
2496
je connoy tes détours, je connoy tes finesses,
2497
et je ne veux point t’épargner.
2498
CORISQUE
Cher objet de mon cœur, trop aimable Satyre,
2499
ne pourray-je point te toucher ?
2500
tu n’as pas un cœur de rocher :
2501
regarde qu’à tes pieds je pleure et je soûpire;
2502
pour obtenir pardon j’embrasse tes genoux;
2503
fay-moy grace aujourd’huy, par cét amour extrême
2504
qui te faisoit sentir ce qu’on sent quand on aime;
2505
par ces yeux dont l’éclat te paroissoit si doux,
2506
ces yeux que tu nommois deux Astres pleins de charmes,
2507
et qui sont maintenant deux fontaines de larmes :
2508
laisse-toy donc fléchir, écoute l’amitié;
2509
si ce n’est par amour, laisse-moy par pitié.
2510
SATYRE
Elle a touché mon cœur, et je sens la tendresse
2511
qui s’empare déja d’un reste de foiblesse
2512
qui m’avoit si long temps arresté dans ses fers :
2513
mais enfin bien loin de me rendre,
2514
je sçauray toûjours me défendre
2515
de tes artifices divers.
2516
Tu sçais l’art de trahir avec plus d’asseurance
2517
la plus secrette confidence;
2518
sous un masque trompeur tu caches tes ressorts;
2519
sous une douceur apparente
2520
on voit toûjours Corisque et perfide et méchante;
2521
ainsi pour m’échapper tu fais de vains efforts.
2522
CORISQUE
O Dieux ! tu m’emportes la teste;
2523
accorde-moy, Satyre, une faveur; Arreste.
2524
SATYRE
Quelle faveur ?
2525
CORISQUE
Permets que je parle un moment.
SATYRE
Penses-tu m’inspirer quelque doux sentiment
2526
par des paroles si flateuses,
2527
et par des larmes si trompeuses ?
2528
CORISQUE
De grace, laisse-moy, veux-tu me déchirer ?
2529
SATYRE
Tu sçauras mon dessein, suy-moy sans murmurer.
2530
CORISQUE
Tu n’as point de pitié des peines que j’endure.
2531
SATYRE
Je n’en dois point avoir pour une ame parjure.
2532
CORISQUE
Rien ne peut t’ébranler ?
2533
SATYRE
Non, je ne change pas
pour tes enchantemens, ny pour tes doux appas.
2534
CORISQUE
Tu serois de mes yeux une indigne conqueste,
2535
infame, composé d’un homme et d’une Beste,
2536
Monstre de la Nature, effroyable Animal,
2537
qui n’as rien en laideur sur la terre d’égal.
2538
Si tu crois que pour toy Corisque est insensible,
2539
qu’à tes soins, qu’à tes vœux son ame est inflexible,
2540
tu ne te trompes point; hé que pourrois je aimer ?
2541
As-tu quelques attraits qui puissent me charmer ?
2542
Aimeray-je ce groin, cette barbe crasseuse,
2543
ou pour mieux m’expliquer, cét Antre tenebreux,
2544
qui dégarny de dents, est encor plus affreux ?
2545
SATYRE
Oses-tu m’outrager avec tant d’insolence ?
2546
CORISQUE
Tu ne dois pas attendre une autre recompense,
2547
puis que ta cruauté me traite indignement,
2548
et qu’à fléchir ton cœur ma voix est impuissante.
2549
SATYRE
Et je t’arracheray ta langue médisante,
2550
de tes méchancetez le fatal instrument.
2551
CORISQUE
Oses tu m’approcher, infame ?
2552
SATYRE
Quoy ! je souffriray qu’une Femme,
2553
qu’aisément sous mes pieds je pourrois écraser,
2554
sans craindre mon courroux vienne me mépriser ?
2555
Tremble, perfide, tremble.
2556
CORISQUE
Et que peux tu me faire ?
2557
SATYRE
Te manger, pour me satisfaire.
2558
CORISQUE
Mais tu n’as point de dents, je crains peu ton courroux.
2559
SATYRE
Juste Ciel ! comment souffrez-vous
2560
une audace si criminelle,
2561
et que ne me vangez vous d’elle ?
2562
malgré tous tes efforts, ingrate tu suivras,
2563
quand j’y devrois laisser mes bras.
2564
CORISQUE
Je ne suivray point une Beste,
2565
quand j’y devrois laisser ma teste.
2566
SATYRE
Nous allons voir qui nous deux
2567
se moutrera plus vigoureux.
2568
CORISQUE
Tire, et rompt-toy le cou pour prix de la dispute.
2569
SATYRE
O Dieux ! quelle cruelle chûte !
2570
malheureux que je suis, j’ay les reins tout brisez,
2571
j’ay la teste cassée, et les os écrasez,
2572
il s’en faut peut que je ne meure.
2573
Qui viendra pour me secourir ?
2574
Mais comment peut-elle courir,
2575
lors que sa teste me demeure ?
2576
vous, Nymphes et Bergers, venez voir promptement
2577
l’effet d’une Magie incroyable et nouvelle,
2578
une Nymphe sans teste, et qui court librement.
2579
Qu’elle est legere, helas ! qu’elle a peu de cervelle
2580
le sang n’en coule point, c’est mon étonnement.
2581
Mais qu’est-ce que je voy ? mon erreur est extrême :
2582
O Diuex ! que je suis insensé !
2583
je la croyois sans teste, et je le suis moy-même :
2584
me violà bien recompensé,
2585
tous mes effort sont vains, mon attente est trompée,
2586
je pensois la tenir, elle n’est échapée.
2587
N’estoit ce pas assez d’avoir l’esprit trompeur,
2588
les yeux, la mine, et le visage,
2589
le ris, le geste, et le langage,
2590
sans avoir les cheveux de mesme que le cœur ?
2591
Celebres Cygnes du Parnasse,
2592
voilà cét or que vous chantez,
2593
ces beaux rets où les cœurs se trouvent arrestez;
2594
voilà ces ornemens qui donnent tant de grace.
2595
Flateurs, l’ougissez de vos Vers,
2596
et montrez à tout l’Univers
2597
les crimes d’une Enchanteresse,
2598
qui violant l’azile des tombeaux,
2599
y vole des cheveux, dont avec son adresse
2600
elle se fait après des ornemens nouveaux.
2601
Les cheveux de cette Bergere
2602
vous doivent faire horreur côme ceux de Mégere.
2603
Ne dites plus, Amans, que ce sont les beaux nœuds
2604
qui captivent vôtre franchise;
2605
si vous croyez qu’elle y soit prise,
2606
dégagez la sans peine, et sans faire des vœux;
2607
mais je ne trouve pas mon ardeur assez prompte
2608
pour rendre publique sa honte;
2609
la celeste Perruque éclatante en beauté,
2610
ne fut jamais si memorable,
2611
que je veux rendre méprisable
2612
celle qui m’avoit enchanté.
2613
ACTE III
SCENE PREMIERE
MIRTIL
Agrable printemps, jeunesse de l’Année,
2614
qui formez un tapis de diverses couleurs,
2615
qui fais naître et briller les Amours et le Fleurs,
2616
dont si pompeusement la Terre est couronnée !
2617
tu reviens dans ces lieux; mais avec tes zephirs
2618
tu ne ramene pas ma joye et mes plaisirs :
2619
tu reviens étaler tes beautez et ta gloire;
2620
mais de ton aimable retour
2621
il ne me reste rien que la triste mémoire
2622
du précieux trésor qu’a perdu mon amour :
2623
tu parois toûjours agreable,
2624
et l’on te voit sans cesse à toy-mesme semblable.
2625
Je trouve dans mon sort beaucoup de changement;
2626
ce que j’adore et que j’aime
2627
me traite plus cruellement,
2628
et toutefois mon cœur brûle toûjours de mesme.
2629
Ameres douceurs de l’Amour,
2630
qui causez aux Amans mille maux en un jour;
2631
que vôtre apparence est trompeuse !
2632
sans doute il est fâcheux de ne vous goûter pas;
2633
mais après que le cœur a senty vos appas,
2634
la douleur de la perte est bien plus rigoureuse;
2635
on auroit en aimant en destin trop heureux
2636
si la felicité des Esprits amoureux
2637
accompagnoit toûjours leur vie et leur victorie :
2638
ou si le Sort enfin contraire à leurs desirs,
2639
les prive de tous leurs plaisirs,
2640
ils seroient trop heureux d’en perdre la mémoire.
2641
Mais si mon esprit n’est deceu
2642
dans le dessein qu’il a conceu;
2643
si mes amoureuses pensées
2644
ne prennent un trop grand essor,
2645
je dois voir mon Soleil, mon unique trésor,
2646
et luy faire un recit de mes peines passées :
2647
je verray cette Belle, avec tous ses appas,
2648
arrester ses yeux et ses pas,
2649
pour écouter icy mes soûpirs et ma plainte;
2650
et mes yeux affamez de voir cette Beauté,
2651
dont mon ame souffre l’atteinte,
2652
s’attacheront sur elle avec avidité.
2653
Cette Beauté qui m’est si chere
2654
tournera contre moy ses yeux pleins de colere :
2655
mais si ce bel objet ne me veut secourir,
2656
et si mon amour ne la touche,
2657
qu’elle jette un regard si fier et si farouche,
2658
qu’il me perce le cœur et me susse mourir;
2659
c’est en vain que pout toy si long-temps je soûpire,
2660
o doux et précieux moment !
2661
bien-heureux si je puis après tant de tourment
2662
voir ces aimables yeux qui causent mon martyre.
2663
Tous ces lieux vont estre embellis
2664
de la charmante Amarillis :
2665
Ergaste m’a promis que j’y verrois la Belle,
2666
et Corisque avec elle;
2667
du beau jeu de l’Aveugle elles ont fait le choix,
2668
pour se mieux divertir à l’ombre de ce Bois :
2669
mais je ne trouve icy d’aveugle que moy-même.
2670
Quand on est Amoureux, ont veut tout éprouver :
2671
par les soins d’un amy que j’aime,
2672
je cherche la lumiere, et ne la puis trouver.
2673
Mais quel retardement vient traverser ma joye ?
2674
n’est-ce point que le Sort, jaloux de mon bonheur,
2675
exerce contre moy son injuste rigueur,
2676
et ne veut pas que je revoye
2677
celle à qui j’ay donné mon cœur ?
2678
d’un trouble inopiné je ne puis me défendre,
2679
et je reconnois bien que les moindres momens,
2680
quand on a le cœur un peu tendre,
2681
durent plus d’un siecle aux Amans,
2682
lors qu’ils sont obligez d’attendre
2683
ce qui doit finir leurs tourmens.
2684
Peut-estre de Corisque ay-je trompé l’attente,
2685
et lassé malgré moy son ame impatiente :
2686
peut-estre dans ce Bois suis-je arrivé trop tard,
2687
malgré toute ma diligence;
2688
et mon malheur, ou le hazard,
2689
ravit à mes desirs toute leur esperance.
2690
Ah ! si je dois souffrir un fi rigoureux Sort,
2691
rien ne peut m’empêcher de me donner la mort.
2692
SCENE II
(AMARILLIS, MIRTIL, Corisque, Chœur de Nymphes.)
AMARILLIS
Enfin puisque le sort l’ordonne,
2693
me voilà donc les yeux bandez.
2694
MIRTIL
O Dieux ! quel éclat l’environne !
2695
tous mes sens en sont possedez.
2696
AMARILLIS
Nymphes, qu’est-ce qui vous amuse ?
2697
MIRTIL
Douce et charmante voix, dont mon ame confuse
2698
reçoit du mesme coup qui trouble ma raison,
2699
la blessure et guerison.
2700
AMARILLIS
En quels endroits du Bois estes-vous retirées ?
2701
où vous estes-vous égarées ?
2702
Corisque, Lisette, approchez,
2703
est-ce ainsi que vous vous cachez ?
2704
MIRTIL
Incomparable objet pour qui mon cœur soûpire,
2705
et que je veux aimer au delà du tombeau !
2706
c’est maintenant que l’on peut dire,
2707
que l’Amour est aveugle, et qu’uil porte un-bandeau.
2708
AMARILLIS
Vous qui prenez icy le soin d’estre mes guides,
2709
et d’asseurcer mes pas timides;
2710
Nymphes, éloignez moy des arbres d’alentour,
2711
quand vous verrez icy les autres de retour :
2712
menez-moy dans un grans espace,
2713
afin que rien ne m’embarasse;
2714
et tout au tout de moy vous pourrez commencer
2715
le jeu divertissant qui nous doit exercer.
2716
MIRTIL
Que deviendray-je enfin, et quel est l’avantage
2717
qui me peut apporter cét innocent plaisir ?
2718
rien ne flate icy mon desir;
2719
et Corisque qui m’encourage,
2720
et qui seule guide mes pas,
2721
pour mon malheur ne paroît pas :
2722
o Ciel ! favorisez un Amant miserable.
2723
AMARILLIS
Toute nostre troupe agréable
2724
est enfin arrivée, et le bruit que j’entens
2725
m’avertit assez qu’il est temps
2726
de commencer nostre exercise.
2727
A quoy songez-vous donc quelle est vôtre malice ?
2728
toûjours sous le bandeau retiendrez-vous mes yeux ?
2729
MIRTIL
Que vois-je ? où suis-je ! helas ! ô Dieux !
2730
souverains maîtres du Tonnerre,
2731
dites-moy si je suis au Ciel, ou sur la Terre ?
2732
sa presence a surpris mes sens tous à la fois :
2733
vos Globes azurez, dont la belle harmonie
2734
est d’une douceur infinie,
2735
ont-ils rien de si dou que le son de sa voix ?
2736
et vos plus brillantes étoiles,
2737
lors que la nuit étend ses voiles,
2738
ont-elles un aspect si doux et si charmant,
2739
que ce divin objet dans son aveuglement ?
2740
AMARILLIS
Tout de bon, Licoris, je croyois t’avoir prise,
2741
et c’est un autre arbre que j’ay pris :
2742
Méchante, j’entens que tu ris
2743
de ce que je me suis méprise.
2744
MIRTIL
Pourquoy ne suis-je pas cét arbre bien-heureux ?
2745
le Ciel, pour comble de mes vœux,
2746
me devoit accorder cette faveur insigne.
2747
Je n’entens pas trop bien ce qu’elle veut de moy.
2748
AMARILLIS
Ne cesseray-je point de heurter contre toy,
2749
arbre le plus fâcheuz qui soit dans ce bocage ?
2750
pourquoy n’es tu point arraché ?
2751
Elise, tu cours, mais je gage
2752
que j’iray te surprendre au lieu le plus caché.
2753
MIRTIL
Que veut encor Corisque ? elle s’offre à ma veuë.
2754
Elle me fait signe de la main,
2755
elle me paroît toute émûë;
2756
mais je ne sçay pas son dessein.
2757
Ne pourray-je point le connêtre ?
2758
elle souhaiteroit peut être
2759
que je fusse au, milieu des Nymphes que je vois.
2760
AMARILLIS
Comment, tout le jour dans ce Bois,
2761
faut-il joüer avec des Plantes ?
2762
CORISQUE
Aprés ces longueurs surprenantes,
2763
il faut que malgré moy je quitte ce Buisson,
2764
que je parle à Mirtil, que j’excite son zele.
2765
Quoy, n’as-tu point le cœur aussi froid qu’un glaçó[]
2766
lâche, laisse-toy prendre, et cours au devant d’elle,
2767
dy-moy, Mirtil, n’attens-tu pas
2768
qu’elle se jette entre tes bras ?
2769
a ton heureux Destin ne veux-tu pas te tendre ?
2770
va, donne-moy ton dard, songe à te laisser prendre.
2771
MIRTIL
Ah ! que j’accorde mal mes vœux et mes soûpirs
2772
avec si peu de hardi[…]sse !
2773
et que mon cœur a de foiblesse
2774
avec de si pressans desirs ?
2775
AMARILLIS
En verité je suis bien lasse.
2776
Quoy, nulle d’entre vous ne me vient secourit ?
2777
encore un coup je veux courir,
2778
mais après je quitte la place.
2779
Cettes vous avez bonne grace,
2780
voulez-vous me faire mourir ?
2781
SCENE III
(AMARILLIS, CORISQUE, Mirtil.)
AMARILLIS
Aglaure, enfin te voilà prise;
2782
malgré tous vos desseins le sort me favorise;
2783
tu me veux échapper, mais inutilement;
2784
car je t’embrasse étroitement.
2785
CORISQUE
Si je n’eusse poussé d’une main impreveuë
2786
cét Amant trop respectueux,
2787
pour les faire approcher tous deux,
2788
je n’aurois jamais pû vaincre sa retenuë.
2789
AMARILLIS
Tu ne dis mot, Aglaure, est-ce quelqu’autre, ou toy ?
2790
de grace parle : répond pour moy.
2791
CORISQUE
Je mets icy son dard, et loin de leur presence,
2792
je pretens observer si bien
2793
ce qui se passera pendant son entretien,
2794
qu’ils ne sçauroient tous deux tromper ma vigilance ?
2795
AMARILLIS
A ta […]aille, à tes courts cheveux,
2796
je te connois, Corisque, et c’est toy que je veux,
2797
pour te faire souffrir mille petits supplices,
2798
et pour te faire cent malices.
2799
Mais quoy, tu ne dis rien quand tu reçois des coups ?
2800
oste-moy le bandeau dont tu m’avois violée,
2801
et tu vas estre regalée
2802
d’un baiser si tendre et si doux,
2803
que ta bouche jamais n’en receut un semblable.
2804
Hâte-toy doc, mon cœur, et sois-moy secourable :
2805
mais quoy, la main te tremble ? as tu couru si fort,
2806
qu’il ne te reste plus d’haleine ?
2807
des ongles et des dents fais un dernier effort
2808
pour délier enfin ce bandeau qui me gesne.
2809
As-tu si peu d’adresse ? attens donc un moment,
2810
je l’osteray plus aisément.
2811
Voilà bien des nœuds à défaire :
2812
non, je ne pense pas les dénoüer jamais,
2813
je sçauray m’en vanger; c’est toy qui les as faits,
2814
et c’est de ta malice un effet ordinaire :
2815
enfin j’en-viens à bout, je recouvre mes yeux.
2816
O Ciel ! que vois-je dans ces lieux ?
2817
je suis morte, je suis perduë :
2818
perfide, éloigne toy maintenant de ma veuë,
2819
et va porter ailleurs tes pas.
2820
MIRTIL
Cher objet de mon ame, ah ! ne vous troublez pas.
2821
AMARILLIS
Laisse-moy doc, te dis-je; est-ce ainsi qu’on en use ?
2822
te sers-tu de la force ainsi que de la ruse ?
2823
a moy, mes Compagnes, venez.
2824
Quoy, seule vous m’abandonnez ?
2825
ne me retiens donc plus avec tant d’insolence.
2826
MIRTIL
Qu’en vous laissant aller je sens de violence !
2827
AMARILLIS
Corisque m’a joüé ce tour,
2828
je découvre icy la finesse;
2829
mais tu ne dois qu’a son adresse
2830
ce que tu ne pouvois obtenir de l’Amour.
2831
MIRTIL
Inhumaine, où fuis tu? contente ton envie,
2832
regarde mon tragique sort,
2833
et sois le [t]émoin de ma mort,
2834
si tu ne peux souffrir ma vie;
2835
voy comme de ce dard je me perce le cœur.
2836
AMARILLIS
Que fais-tu, mal-heureux ? arreste ta fureur.
2837
MIRTIL
Je fais, ô Nymphe trop cruelle,
2838
ce que contre mes jours tu voudrois avoir fait;
2839
de ta ficre beauté c’est le dernier effet,
2840
et le dernier effort de mon amour fidelle.
2841
AMARILLIS
Ah ! je meurs.
2842
MIRTIL
Si tu veux accomplir le dessein
2843
de mon amour et de ma rage;
2844
si ma mort est un coup reservé pour ta main,
2845
acheve ce funeste ouvrage :
2846
cruelle, prens ce dard, et m’en perce le sein.
2847
AMARILLIS
Tu le meriterois; d’où te vient cette audance ?
2848
MIRTIL
De l’Amour.
2849
AMARILLIS
Dans ton cœur il n’eut jamais de place;
2850
quand un cœur brûle de ses feux,
2851
il est toûjours respectueux.
2852
MIRTIL
Si l’on est discret quand on aime,
2853
tu ne dois pas douter de mon amour extrême,
2854
puis qu’enfin je n’ay point perdu
2855
le juste respect qui t’est dû :
2856
et si je voulois me defendre,
2857
je dirois seulement que tu m’es venu prendre,
2858
que j’ay gardé les Loix d’un rigoureux devoir,
2859
loin d’écouter l’Amour qui m’étoit secourable :
2860
et quand j’ay pû me prévaloir
2861
d’une occasion favorable,
2862
je l’ay fait si discretement,
2863
que j’ay presque oublié tous les droits d’un Amant.
2864
AMARILLIS
Ne me reproche point ce que tu m’as vû faire,
2865
lors que j’étois aveugle.
2866
MIRTIL
Appaise ta colere;
2867
c’est moy qui suis aveugle, et qui sans liberté
2868
soûpire incessamment dans tes fers arresté.
2869
AMARILLIS
Un Amant dont l’ame est soûmise,
2870
ne met point en usage auprés d’une Beauté,
2871
les embûches ny la surprise,
2872
mais les soins, le respect, et la fidelité.
2873
MIRTIL
Comme du fond d’un Bois une Beste affamée
2874
sort avec des desirs pressans,
2875
et se jette sur les passans,
2876
de faim et de rage animée;
2877
ainsi moy qui vivois seulement par tes yeux,
2878
privé de tes regard, je portois en tous lieux
2879
ma triste et noire inquietude,
2880
et j’ay quitté la solitude
2881
où mon sort et ta cruauté
2882
m’avoient si long-temps arresté.
2883
J’ay pris pour soulager une si longue absence,
2884
ce que l’Amour offroit à mon impatience :
2885
blâme donc ta rigueur plûtost que mon transport;
2886
et si, comme tu dis, les soûpirs et les larmes
2887
d’un veritable Amant sont les plus justes armes,
2888
et les vents les plus doux qui conduisent au port;
2889
que ne m’as-tu permis de les mettre en usage,
2890
et d’employer ce beau secret ?
2891
Le grand soin que tu prens d’éviter mon visage,
2892
m’a ravy le moyen d’estre un Amant discret.
2893
AMARILLIS
Tu pouvois le paroître en chaugeant de conduite,
2894
et me laissant vivre en repos.
2895
Pourquoy viens-tu mal à propos,
2896
par une inutile poursuite,
2897
me chercher en tous lieux, moy qui fuis de te voir ?
2898
Que prétens-tu de moy ? je voudrois le sçavoir.
2899
MIRTIL
Que du moins avant que j’expire,
2900
tu daignes une fois seulement m’écouter !
2901
c’est la grace que je desire,
2902
et que je ne puis meriter.
2903
AMARILLIS
Ne la demande plus cette grace accordée,
2904
tu viens de l’obtenir sans l’avoir demandée.
2905
MIRTIL
Cruelle, cause de mes pleurs,
2906
tout ce que je t’ay dit des peines que j’endure,
2907
du triste amas de mes douleurs,
2908
n’est qu’une legere peinture.
2909
Ah ! si je ne puis estre écouté par pitié,
2910
si tu n’es point sensible aux traits de l’amitié,
2911
ne songe qu’à te satisfaire;
2912
et pour augmenter tes plaisirs,
2913
ecoute les derniers soûpirs
2914
d’un malheureux Amant qui ne sçauroit te plaire.
2915
AMARILLIS
Si tu veux retranches les discours superflus,
2916
je veux bien écouter ta plainte,
2917
pour soulager ta peine, et finir ma contrainte :
2918
mais pars soudain après, et ne retourne plus.
2919
MIRTIL
Inhumane Beauté qui regnes sur mon ame,
2920
comment puis je donner des bornes à ma flâme,
2921
et t’expliquer en peu de mots
2922
ce violent amour qui trouble mon repos ?
2923
L’esprit humain ne peut comprendre
2924
ce que pour toy mon cœur sent de doux et de tendre :
2925
oüy, je t’aime plus cherement
2926
et que mes yeux, et que ma vie;
2927
et si tu doutes un moment
2928
de cette belle ardeur dont mon ame est ravie,
2929
demande à ces sombres forests,
2930
apprens de ces bestes farouches
2931
ce que tu fais sentir à ce cœur que tu touches
2932
par tes adorables attraits :
2933
interroge ces Monts, interroge ces Plaines,
2934
et tous les Rochers d’alentour,
2935
qui se sont ramollis au recit de mes peines;
2936
ils te feront sçavoir l’excez de mon amour.
2937
Mais pourquoy tant de témoignages,
2938
pour te montrer ce que je sens ?
2939
Ta beauté souveraine, et tes charmes puissans,
2940
sont les garands de mes hommages.
2941
Voy tout ce que le Ciel et la Terre ont de beau,
2942
ramasse toutes leurs merveilles,
2943
qui ne seront jamais à tes beautez pareilles,
2944
tu verras que je dois t’aimer jusqu’au tombeau.
2945
Comme on voit que les eaux précipitent leur course
2946
pour aller sans cesse à leur source;
2947
que le feu vers le Ciel monte legerement,
2948
et cherche un repos plus tranquille;
2949
que l’air est toûjours vague, et la terre immobile,
2950
et les Cieux dans le mouvement :
2951
ainsi tes beaux yeux et tes charmes :
2952
sont le centre de mes desirs;
2953
c’est où tendent tous mes soûpirs,
2954
c’est où tendent toutes mes larmes;
2955
mon ame sans se partager
2956
suit cét aimable ojet qui la charme et l’entraî[..]e;
2957
et quiconque voudroit l’empescher d’y songer,
2958
poutroit avec moins de peine
2959
renverser l’Univers jusqu’à ses fondemens,
2960
et suspendre le cœur de tous les Elemens.
2961
Pourquoy m’ordonnes-tu, lots que mon cœur soûpire,
2962
de parler peu de mes douceurs,
2963
et de l’excés de mon martyre ?
2964
Oüy, je te diray peu, si je dis que je meurs;
2965
je feray peu pour satisfaire
2966
et tes desirs et mon amour;
2967
mais au moins en perdant le jour,
2968
je cesseray de te déplaire.
2969
Dans un état si malheureux,
2970
puis que l’Amour m’est si funeste,
2971
il faut que par la mort je couronne mes feux,
2972
c’est l’unique espoir qui me reste;
2973
mais aprés mon trépas, dy-moy si par pitié
2974
tu voudras de mes maux ressentir la moitié ?
2975
Agreable objet de ma flâme,
2976
qui faisois autrefois l’objet de mon bon-heur,
2977
suspens avant ma mort ta funeste rigueur,
2978
et jette un doux regard qui console mon ame;
2979
tourne sur moy ces yeux que je vis si sereins,
2980
ces Astres dont le cours me fut si favorable,
2981
ils doivent estre plus humains
2982
lors que je suis plus miserable.
2983
Aprés cette faveur, il me sera bien doux
2984
de mourir à tes pieds tout percé de tes coups.
2985
Oüy, parmy les malheurs dont ma flame est suivie,
2986
tes yeux deciderout mon sort;
2987
et s’ils m’ont annoncé la vie,
2988
il faut qu’ils m’annoncent la mort;
2989
il faut que ce regard si doux et si propice,
2990
qui d’abord pour aimer me servit de flambeau,
2991
pour achever mon sacrifice,
2992
me montre le chemin qui conduit au tombeau.
2993
Ces beaux ennemis que j’adore,
2994
qui d’un amour naissant furent la belle Aurore,
2995
et l’Etoile du poinct du jour,
2996
paroîtront pour marquer la nuit de mon amour :
2997
mais cruelle rien ne te touche,
2998
et loin de te fléchir mon discours t’effarouche.
2999
Quoy donc, tu m’entendras parler
3000
des maux dont je ressens l’extrême violence,
3001
et tu garderas le silence,
3002
sans me dire un seul mot, et sans me consoler ?
3003
Malheureux que je suis, quelle est mon avanture !
3004
j’entretiens un Rocher des peines que j’endure :
3005
du moins commande-moy, cruelle, de mourir,
3006
et soudain au trépas tu me verras courir.
3007
Ah ! c’est bien à cette heure; Amour impitoyable,
3008
que je vois le malheur d’un Amant miserable :
3009
j’éprouve maintenant la rigueur de mon sort;
3010
la Nymphe dont le cœur est pour moy tout de glace,
3011
me refuse mesme la mort,
3012
de peur de me faire une grace,
3013
et sans vouloir répondre à mes tristes accens,
3014
elle ne daigne pas me montrer sa colere,
3015
ny terminer mes jours, et les maux que je sens,
3016
par une parole severe.
3017
AMARILLIS
Tu me blâmerois justement,
3018
si je t’avois promis de répondre à ta plainte :
3019
mais je t’ay promis seulement
3020
d’écouter la douleur dont ton ame est atteinte :
3021
tu m’appelles cruelle, et tu crois sans raison
3022
me faire devenir plus tendre :
3023
ce reproche est un fin poison
3024
dont je sçauray bien me défendre :
3025
je ne me laisse point flater
3026
du ti[rr]e d’adorable, et du ti[rr]e de belle,
3027
je ne sçaurois les meriter,
3028
et j’aime beaucoup mieux qu’on me nomme cruelle.
3029
Peut-estre que la cruauté,
3030
pour un autre objet seroit digne de blâme,
3031
mais s’est une vertu sous le nom de fierté,
3032
qui des traits de l’Amour sçait défendre nôtre ame;
3033
et ce que tu nommes rigueur,
3034
est un chemin ouvert pour aller à l’honneur.
3035
Mais foit que l’on nous loüe, ou que l’on nous accuse
3036
d’exercer la fierté contre un cœur amoureux,
3037
de crainte qu’un Amant n’abuse
3038
d’un traitement moins rigoureux;
3039
ingrat, oses-tu bien te plaindre
3040
et de ma rigueur et de moy ?
3041
Est-ce quand tu devois tout craindre,
3042
et qu’on ne devoit point avoir de pitié de toy ?
3043
Tu sçais bien que j’en eus, quand dans nôtre assemblée,
3044
comme un Amant folâtre, indiscret, emporté,
3045
et sous un habit emprunté,
3046
tu vins d’une ardeur déreglée
3047
de nos chastes ardeurs soüiller la pureté;
3048
ce souvenir encor me fait rougir de honte :
3049
dans ce fâcheux discours le pudeur me surmonte;
3050
mais je prens à témoin les Dieux,
3051
de mon aveugle erreur et de mon innocence :
3052
j’en eus du déplaisir, quand j’examinay mieux
3053
le succez de ton insolence :
3054
alors je conservay l’empire à ma raison,
3055
et défendis mon cœur de l’amoureux poison.
3056
Enfin ce qui plus me cosole et me touche,
3057
c’est que tu n’as soüillé que les bords de ma bouche;
3058
et lors que par surprise on dérobe un baiser,
3059
si le cœur y resiste, on doit le mépriser.
3060
Si j’eusse découvert ton larcin temeraire
3061
aux chastes Nymphes de nos Bois,
3062
elles eussent sur toy déchargé leur colere;
3063
comme on sçait qu’Orfée autrefois
3064
par une funeste disgrace
3065
eut le corps déchiré par les Femmes de Thrace :
3066
et celle dont tu viens de blâmer la rigueur,
3067
t’a sauvé par pitié de ce cruel malheur.
3068
Mais je devrois bien estre encor plus rigoureuse,
3069
et n’estre pas si genereuse :
3070
si tu n’es point respectueux
3071
quand je te traite avec rudesse;
3072
quelle seroit ta hardiesse,
3073
si j’étois plus facile à seconder tes veux?
3074
Oüy, je t’ay fait assez connoître
3075
la pitié que j’avois pour toy,
3076
autant que mon devoir a pû me le permettre :
3077
en vain esperes-tu d’autre pitié de moy,
3078
quand on l’accorde à ce qu’on aime;
3079
Ah ! que mal-aisément peut on s’en reserver;
3080
et si l’on en veut pour soy-même,
3081
souvent on n’en sçauroit trouver.
3082
Si ton amour est veritable,
3083
cheris, et ma gloire et mes jours;
3084
de tes ardens desirs arrête un peu le cours,
3085
et ne me rends pas miserable;
3086
tu ne peux arriver au but où tu prétens,
3087
et que ton amour se propose.
3088
N’espere ríen de moy, n’espere rien du temps,
3089
le Ciel à tes desseins s’oppose,
3090
la terre resiste à tes vœux,
3091
et la mort puniroit nos feux :
3092
mais ce qui sur mon ame a bien plus de puissance,
3093
et qui doit regler mes desirs,
3094
mon honneur me défend d’écouter tes soûpirs,
3095
et de flater ton esperance.
3096
Ainsi redonne-moy la paix
3097
que ta poursuite m’a ravie.
3098
Evite ma presence, et pren soin desormais
3099
de ton repos et de ta vie.
3100
Se laisser vaincre à la douleur,
3101
et desirer la mort pour vaincre son malheur,
3102
n’est pas le sentiment d’une ame magnanime :
3103
mais le cœur qui resiste aux doux charmes des sens,
3104
quand ils ne sont point innocens,
3105
merite une eternelle estime.
3106
MIRTIL
Lors qu’on nous arrache le cœur,
3107
en vain contre la mort on pretend se défendre.
3108
AMARILLIS
Armé de la Vertu on peut tout entreprendre.
3109
MIRTIL
La Vertu ne peut vaincre où l’Amour est vainqueur.
3110
AMARILLIS
Qui ne peut parvenir à tout ce qu’il aspire,
3111
se borne à ce qu’il peut, non à ce qu’il desire.
3112
MIRTIL
Un violent amour nous en oste le choix.
3113
AMARILLIS
L’absence bien souvent affranchit de ses Loix.
3114
MIRTIL
Quand on a dans le cœur la mortelle blessure,
3115
l’absence ne peut rien sur maux qu’on endure.
3116
AMARILLIS
Tâche de soûpirer pour une autre Beauté :
3117
romp tes premiers liens, reprend ta liberté.
3118
MIRTIL
Il faudroit que les Dieux m’eussent fait une autre ame :
3119
mon cœur ne peut brûler d’une seconde flâme :
3120
AMARILLIS
Le temps qui détruit tout, peut détruire l’Amour.
3121
MIRTIL
Avant qu’il me l’arrache, il m’ostera le jour.
3122
AMARILLIS
Quoy, le mal que tu sens seroit-il sans remede.
3123
MIRTIL
Je ne vois que la mort au mal qui me possedee.
3124
AMARILLIS
La mort ? Ah ! je n’approuve pas,
3125
que pour guerir ton mal tu cherches le trépas :
3126
ecoute, et dans ton cœur imprime ces paroles.
3127
Je sçay que les Amans pour orner leurs discours,
3128
disent incessamment qu’ils vont finir leurs jours;
3129
mais ce sont des discours frivoles,
3130
et les maux qu’on leur voit souffrir,
3131
ne leur inspirent pas le dessein de mourir.
3132
Mais enfin si jamais il t’en prenoit envie,
3133
et si le desespoir te pou[ss]oit à la mort,
3134
sçache que par un mesme sort
3135
tu ternirois ma gloire en t’arrachant la vie.
3136
Conserve doncs tes jours, si je suis dans ton cœur,
3137
et tu me feras voir ton amoureuse ardeur;
3138
evite ma recontre avec un soin extrême,
3139
et fais en ma faveur cét effort sur toy même.
3140
MIRTIL
Que cét Arrest est rigoureux!
3141
et qu’il me va coûter de larmes!
3142
puis je vivre éloigné d’un objet plein de charme,
3143
qui seul soûtient ma vie, et conserve mes feux ?
3144
Ou comment, sans mourir, puis-je finir les peines
3145
qu’Amour me fait souffrir sous le poids de mes chaînes ?
3146
AMARILLIS
Mirtil, il est temps de partir,
3147
j’ay trop écouté ton martyre :
3148
mais certes je veux bien encore t’avertir,
3149
que tu n’es pas le seul dans l’amoureux empire,
3150
qui se plaigne de son destin;
3151
on en voit en tous lieux, le nombre en est sans fin,
3152
et bien d’autres que toy vivent dans la souffrance;
3153
chaque blessure a ses douleurs,
3154
et mille Amans versent des pleurs,
3155
qui les versent sans esperance.
3156
MIRTIL
Je croy que parmy les Amans
3157
je ne suis pas le seul de qui la Destinée
3158
soit à de rigoureux tourmens,
3159
sans nuls secours abandonnée :
3160
mais quel Amant est icy bas
3161
le rebut de la vie ainsi que du trépas ?
3162
Est-il quelque douleur à la mienne semblable ?
3163
Je perds tout espoir de guerir,
3164
et mon sort est si déplorable,
3165
que je ne dois pas vivre, et ne sçaurois mourir.
3166
AMARILLIS
Console-toy, Mirtil, dans le mal qui te presse.
3167
Adieu, montre moins de foiblesse.
3168
MIRTIL
Ah ! triste et funeste départ,
3169
qui viens par ce dernier regard
3170
renouveller tous mes supplices,
3171
et finir tous mes delices !
3172
beaux yeux si charmans et si doux,
3173
puis je bien, sans mourir, me separer de vous ?
3174
je souffre en ce moment les peines effroyables
3175
que la mort fait souffrir à tous les miserables;
3176
et je sens au fond de mon cœur
3177
une certaine mort vivante,
3178
qui rend mon ame languissante,
3179
qui consume ma vie, et nourrit ma douleur.
3180
SCENE IV
AMARILLIS
parle seule. Cher objet pour qui je soûpire,
3181
Mirtil qui causes ma langueur,
3182
si tu pouvois voir le martyre
3183
que tu fais souffrir à mon cœur,
3184
loin de m’appeler inhumaine,
3185
tu connoîtrois bien-tost ce que je sens pour toy
3186
et tu m’accorderois sans peinee
3187
cette mesme pitié que tu voudrois de moy.
3188
[MIRTIL]
Mais, helas ! qu’en Amour je suis infortunée ?
3189
et que ton sort est rigoureux !
3190
une cruelle destinée
3191
nous fait pousser en vain des soûpirs et des vœux :
3192
car enfin que me sert de posseder ton ame ?
3193
et dequoy peut servir à ton cœur amoureux,
3194
que le mien brûle aussi d’une pareille flame,
3195
si je ne puis te rendre heureux.
3196
[AMARILLIS]
Pourquoy, cruel Destin, par une loy barbare,
3197
viens-tu rompre des nœuds que l’Amour a formez ?
3198
et toy, perfide Amour, qui nous as enflâmez,
3199
pourquoy nous unis-tu, si le Ciel nous separe ?
3200
[MIRTIL]
Que vous estes heureux, mais heureux mille fois,
3201
sauvages habitans des Bois,
3202
où vous errez à l’avanture!
3203
et qui dés le moment que vous venez au jour,
3204
ne recevez de la Nature
3205
d’autre regle en aimant que celle de l’Amour.
3206
[AMARILLIS]
Nos Loix sont bien inhumaines,
3207
d’imposer à l’Amour la derniere des peines,
3208
lors que le penchant est si doux,
3209
et que c’est une Loy pour nous
3210
de vaincre l’attrait qui nous presse.
3211
Quel party doit prendre mon cœur ?
3212
La Nature a trop de foiblesse,
3213
et la Loy nous condanne avec trop de rigueur.
3214
Vous qui voyez du Ciel les peines que j’endure,
3215
revoquez vos Arrests, ou combattez pour moy;
3216
Grands Dieux, corrigez la Nature,
3217
ou bien reformes vôtre Loy.
3218
[MIRTIL]
Mais qui craint de mourir pour un objet aimable,
3219
n’a jamais de l’Amour ressenty le pouvoir.
3220
Ah ! Mirtil, que la mort me seroit agreable,
3221
si je pouvois t’aimer sans blesser mon devoir !
3222
Sainte Loy de l’honneur que je garde et que j’aime,
3223
mon unique Divinité,
3224
j’immole à ta severité.
3225
Par les mains de la pudeur mesme,
3226
cette amoureuse volonté.
3227
[AMARILLIS]
Et toy, mon cher Mirtil, qu’une Loy rigoureuse
3228
m’empesche de pouvoir guerir,
3229
pardonne à cette malheureuse,
3230
qui voudrois bien te secourir;
3231
sçache que dans le cœur je suis tendre et fidelle,
3232
que j’ay pitié de ton tourment,
3233
et que je ne te suis cruelle
3234
qu’en apparence seulement.
3235
[MIRTIL]
Que si de ma rigueur tu veux tirer vangeance,
3236
tu me punis assez par ta propre souffrance :
3237
car enfin si je puis t’appeller mon Amant,
3238
mon espoir, mon cœur et ma vie,
3239
comme tu l’es asseurément,
3240
malgré tous les traits de l’Envie,
3241
et malgré la Terre et les Cieux,
3242
lors que je vois couler les larmes de tes yeux,
3243
c’est mon sang que je vois répandre,
3244
le pousse de mon cœur tes soûpirs languissans,
3245
de tes propres douleurs je ne puis me défendre;
3246
et ces pitoyables accens
3247
que ta foible vois fait entendre,
3248
sont les tristes échos des peines que je sens.
3249
SCENE V
(CORISQUE, AMARILLIS.)
CORISQUE
Ne dissimules plus ta passion secrette,
3250
en vain voudrois tu la cacher.
3251
AMARILLIS
Helas ! que je suis indiscrete !
3252
CORISQUE
Je sçacy ce qui t’a pû toucher.
3253
N’avois je pas raison, quand tu m’entendois dire,
3254
que ton cœur gemissoit sous l’amoureux empire ?
3255
maintenant je n’en puis douter,
3256
et ce que je viens d’écouter
3257
soûtient ma premiere créance.
3258
Je te suis donc suspecte, et loin d’avoir en moy.
3259
une parfaite confiance,
3260
ma Sœur, tu doutes de ma foy :
3261
cependant tu sçais que je t’aime
3262
aussi cherement que moy-même.
3263
Mais d’où vient cette émotion,
3264
qui change tout à coup ta couleur ordinaire ?
3265
l’Amour est un mal necessaire,
3266
il ne faut point rougir de cette passion.
3267
AMARILLIS
Je ne puis te cacher plus long-temps ma foiblesse,
3268
j’aime, il est vray, je le confesse.
3269
CORISQUE
Certes il est temps d’en parler;
3270
quand tu ne sçaurois plus me le dissimuler.
3271
AMARILLIS
Ah ! je reconnois bien par mon experience,
3272
que lors que l’Amour regne avecque violence,
3273
le cœur est un vaisseau, qui dans ses foibles bords
3274
ne sçauroit retenir les amoureux transports.
3275
CORISQUE
Cruelle à ton Berger qui t’adore et qui t’aime,
3276
songe que tu deviens plus cruelle à toy-même.
3277
AMARILLIS
Voudrois-tu nommer cruanté
3278
ce que la pitié seule inspire à ma bonté’
3279
CORISQUE
Voit-on par un effet contraire
3280
naître un mortel poison, d’un arbre falutaire ?
3281
la cruauté qui fait souffrir,
3282
dans ses plus rudes coups n’est pas si dangereuse
3283
que cette pitié rigoureuse
3284
qui refuse de secourir.
3285
AMARILLIS
Ah ! Corisque.
3286
CORISQUE
Ma Sœur, ces soûpirs tont de flâme,
3287
qui sorrent du fond de ton ame,
3288
me font voir ta foiblesse, et sont les vrais témoins
3289
de tes peines et de tes soins.
3290
AMARILLIS
Sans doute je serois encore plus cruelle,
3291
et j’aurois pour Mirtil moins d’amour et de zele,
3292
si j’entretenois sans espoir
3293
une ardent qui s’oppose aux loix de mon devoir.
3294
Lors que j’évite sa presence,
3295
et que je fuis son entretien,
3296
je montre assez par ma souffrance
3297
que je plains son mal et le mien.
3298
CORISQUE
Pourquoy ravir l’espoir à son ame affligée ?
3299
AMARILLIS
Quoy, ne sçais-tu pas bien que je suis engagée,
3300
et que si je manquois de foy,
3301
j’éprouverois bien-tost la rigueur de la Loy ?
3302
CORISQUE
Innocente, faut-il que cela te retienne ?
3303
Dy-moy quelle des Loix est la plus ancienne,
3304
ou celle de Diane, ou celle de l’Amour ?
3305
Celle-cy naist en nous quand nous venons au jour,
3306
et se fortifie avec lâge,
3307
les preceptes de l’art n’en montrent pas l’usage;
3308
la Nature elle-mesme, et de sa propre main,
3309
comme une sçavante Maîtresse,
3310
l’imprime dans nos cœurs sur un fond de tendresse;
3311
et quand elle commande, on écoute sa voix;
3312
les Hommes et les Dieux fléchissent sous ses Loix.
3313
AMARILLIS
Mais si l’autre Loy rigoureuse
3314
m’alloit condanner à mourir,
3315
celle qu’on voit regner sur une ame amoureuse
3316
pourroit-elle me secourir ?
3317
CORISQUE
Ton esprit est remply de mille vains scrupules :
3318
si les Femmes avoient ces craintes ridicules,
3319
il faudroit étouffer les amoureux desirs,
3320
et bannir loin de nous les jeux et les plaisirs.
3321
Les mal habiles sont sujettes
3322
a souffrir de nos Loix le rude châtiment;
3323
mais ces Loix n’ont pas esté faites
3324
pour celles qui sçauroient aimer adroitement.
3325
Si l’on donnoit la mort à toutes les coupables,
3326
ces lieus se changeroient en un desert affreux :
3327
que d’Amans seroient malheureux !
3328
et que de Femmes miserables !
3329
celles qui n’ont pas l’esprit fin,
3330
eprouvent souvent une Loy si severe;
3331
et certes il est bon de punir le larcin
3332
qu’on ne sçait pas cacher das l’amoureux mystere.
3333
Enfin cét honneur delicat
3334
où nôtre Sexe nous engage,
3335
a proprement parler, n’est rien qu’un faux éclat,
3336
et qu’un art de paroître sage :
3337
chacun sur ce sujet parle diversement;
3338
pour moy c’est là mon sentiment,
3339
et je tiens toûjours ce langage.
3340
AMARILLIS
Corisque, ton discours est vain,
3341
ce n’est qu’un feu brillat que ton esprit fait naître;
3342
il faut abandonner soudain
3343
ce qu’on ne peut garder, et dont on n’est pas maître.
3344
CORISQUE
Dy-moy, qui t’en empêche, et pourquoy tu t’afflige ?
3345
le Ciel de nôtre vie a borné la carriere;
3346
veux-tu si mal la ménager,
3347
et dans un seul Amour la passer toute entiere ?
3348
les Hommes maintenant ne font pas ce qu’il faut,
3349
ils sont trop fiers et trop avares;
3350
leurs faveurs deviennent trop rares,
3351
et c’est là leur commun défaut :
3352
nous ne leur sommes agréables
3353
Qu’autant que nous avons d’éclat et de blancheur,
3354
et ce qui peut nous rendre aimables,
3355
c’est la jeunesse et la fraîcheur.
3356
Si tost que la beauté nous quitte,
3357
nous sommes sans Amans, nous sommes sans merite :
3358
quand le temps a ravy cette faveur du Ciel,
3359
nous n’avons plus la preference,
3360
nous sommes des ruches sans miel,
3361
le joüet du mépris et de l’indifference.
3362
Des Hommes de ce temps méprise les discours,
3363
ils sont libres par tout, ils vivent à leur mode,
3364
nôtre façon de vivre est bien plus incommode,
3365
et mille vains respects la traversent toûjours :
3366
les Hommes avec l’âge acquierent la sagesse,
3367
ils deviennent parfaits en perdant la jeunesse :
3368
mais quand nous perdons la beauté,
3369
la jeunesse et les autres charmes,
3370
(qui par une agreable et douce authorité,
3371
aux Esprits les plus forts ont fait rendre les armes)
3372
il ne nous reste rien alors :
3373
nous voyons expirer toute nôtre puissance,
3374
et nous perdons tous nos trésors,
3375
sans retour et sans esperance.
3376
On ne sçauroit rien voir plus digne de mépris,
3377
que les Femmes abandonnées
3378
a la mercy de leurs années,
3379
qui pour tout agrémét n’ont que des cheveux gris.
3380
Si tu suis mon conseil, prévien cette infortune,
3381
si rigoureuse et si commune;
3382
connoy mieux ton merite et tes rares appas;
3383
Amarillis, croy-moy, ne leur refuse pas
3384
les plaisirs les plus doux où l’âge te convie;
3385
enfin ménage mieux les moments de ta vie :
3386
le Lion auroit vainement
3387
receu tant de force en partage;
3388
et l’Homme le rare avantage
3389
de l’esprit et du jugement,
3390
s’ils ne mettoient jamais ces beaux dons en usage.
3391
Ainsi la fleur de la Beauté,
3392
qui nous tient lieu d’esprit, de force, et de prudence,
3393
ne seroit qu’une ingrate et vaine qualité,
3394
si nous n’en avions pas la douce joüissance.
3395
Pendant qu’elle-est à nous, il faut bien en user,
3396
et joüir d’un trésor qu’on ne peut trop priser :
3397
il faut que les plaisirs viennent à nous en foule,
3398
pour nous faire passer les plus beaux de nos jours,
3399
et puis qu’on ne sçcauroit en arrester le cours,
3400
profitons du temps qui s’écoule,
3401
dans un âge plus avancé,
3402
nous voyons mourir toute choses;
3403
et quand le Printemps est passé,
3404
il ne nous reste plus de Roses;
3405
la jeunesse ne revient plus,
3406
et pour la rappeller, les vœux sont superflus :
3407
l’Amour, malgré les ans, peut enflâmer nos ames,
3408
par un rigoureux châtiment :
3409
mais s’il revient avec ses flâmes,
3410
il ne ramene pas l’Amant.
3411
AMARILLIS
Ma chere Corisque, j’admire
3412
tut ce que tu viens de me dire;
3413
mais je veux croire aussi que par cét entretien
3414
tu me caches ton cœur, et tu sondes le mien.
3415
Si tu ne trouve point quelque pretexte honneste
3416
pour rompre cét Hymen qui menace ma teste,
3417
ah ! j’aime mieux cent fois en souffrir la rigueur,
3418
que de laisser ternir l’éclat de mon honneur.
3419
CORISQUE
Dieux ! que je te trouve obstinée
3420
hé bien, il faut te contenter,
3421
et si tu veux changer ta triste destinée,
3422
daigne seulement écouter :
3423
croy-tu que Silvio, ce Berger si rebelle,
3424
se pique fort d’estre fidelle ?
3425
Pense-tu qu’il soit comme toy,
3426
delicat sur l’honneur, et jaloux de sa foy.
3427
AMARILLIS
Pour la foy, ce n’est pas, je croy, ce qui le gesne,
3428
luy qui porte à l’Amour une si grande haine.
3429
CORISQUE
Tu crois done que son cœur soit un cœur de rocher,
3430
et qu’Amour de ses traits ne sçauroit le toucher ?
3431
Ah ! que tu connois mal son cœur et sa tendresse,
3432
pour mieux cacher ses feux, il use de finesse :
3433
il faut se défier de ces esprits cachez,
3434
qui semblent de l’Amour n’estre jamais touchez :
3435
le larcin amoureux est bien plus agréable,
3436
a qui sçait aimer finement,
3437
et se fait bien plus seurement,
3438
quand on le peut cacher sous un voile honorable :
3439
enfin ce Berger aime, et son cœur amoureux
3440
n’adresse point à toy ses soûpirs, ny ses vœux.
3441
AMARILLIS
Appren-moy donc quelle est la Beauté qui le blesse,
3442
quels attraits ont pû le charmer ?
3443
Sans doute c’est une Déesse,
3444
les Beautez d’icy bas ne sçauroient l’enflammer.
3445
CORISQUE
Celle à qui son cœur songe à plaire,
3446
et qui retient sa liberté,
3447
n’est pas une Divinité,
3448
ny mesme une Nymphe ordinaire.
3449
AMARILLIS
Dois-je à tout ce discours ajoûter quelque foy ?
3450
Ne te raille-tu point de moy ?
3451
CORISQUE
Dy-moy, connois-tu pas Lisette ?
3452
AMARILLIS
Celle qui garde tes troupeaux,
3453
et qui sur le bord des ruisseaux
3454
fait entendre souvent le son de sa musette.
3455
CORISQUE
C’est celle qu’il adore, et qu’il voit tous les jours.
3456
AMARILLIS
Voilà de fort belles amours
3457
pours un esprit si difficile.
3458
CORISQUE
Pour elle il en quitteroit mille,
3459
dont les attraits seroient plus nobles et plus doux;
3460
son cœur en est épris, il en ressent les coups :
3461
ei feignant d’aller à la chasse,
3462
il la voit tous les jours, sans que rien l’embarasse.
3463
AMARILLIS
Avant le lever du Soleil,
3464
tous les jours de son Cor il trouble mon sommeil.
3465
CORISQUE
Et quand sur le Midy tout le monde travaille,
3466
il vient par un secret chemin,
3467
et se rend, sans témoins, auprés de mon jardin,
3468
qu’unne haye environne, et luy sert de muraîlle :
3469
c’est là que pour flatter ses amoureux desirs,
3470
et soulager l’ennuy de son esprit malade,
3471
au travers d’une palissade
3472
Lisette écoute ses soûpirs :
3473
aprés elle vient me le dire,
3474
et presque tous les soirs nous ne faisons qu’en rire.
3475
Voicy ce que j’ay projetté,
3476
pour donner à ton cœur le repos qu’il desire,
3477
et te rendre la liberté :
3478
tu sçais bien que la Loy, dont la rigueur mortelle
3479
punit toute femme infidelle,
3480
la dispense de son serment,
3481
quand on voit son Epoux manque de foy pour elle,
3482
et qu’elle peut alors chercher un autre Amant.
3483
AMARILLIS
Je sçay bien cette circonstance,
3484
qui nous est confirmée aflez,
3485
par l’infaillible experience
3486
de quelque exemples passez.
3487
CORISQUE
Donc pour te rendre un bon office,
3488
et pour te faire un sort plus doux,
3489
Lisette par mon ordre et par mon artifice,
3490
dans la Grotte voisine a donné rendez vous
3491
a ce cruel Amant, qui dans une attente vaine,
3492
croit finir aujourd’huy son amoureuse peine :
3493
tu pourras l’y surprendre avec un peu de soin,
3494
et je seray de tout un fidelle témoin;
3495
mon témoignage est necessaire
3496
pour bien conduire cette affaire.
3497
Ainsi tu peux te dégager
3498
des nœuds de ce triste Hymenée,
3499
et retirer la foy donnée,
3500
avec honneur et sans danger.
3501
AMARILLIS
Corisque, cét avis me paroît admirable:
3502
ah ! que je te suis redevable :
3503
mais est-ce là tout le dessein ?
3504
CORISQUE
Tu sçauras que sur la main droite
3505
cette Caverne a dans son sein
3506
une Antre dont la forme est longue et fort étroite,
3507
cavé dans le Roc par hazard;
3508
mais si bien qu’on diroit que l’Art
3509
a voulu dans ce lieu seconder la Nature :
3510
il reçoit du Soleil un favorable jour
3511
par une petite ouverture,
3512
qui le rend fort commode aux larcins de l’Amour;
3513
un Lierre l’entoure, et le rend agréable,
3514
et c’est là qu’aux Amans Venus est favorable.
3515
Dans cét agréable Rocher
3516
les deux Amans doivent se rendre;
3517
avant leur arrivée, il faudra t’y cacher,
3518
et là fort seurement tu pourras les attendre.
3519
Selon que nous avons concerté toute deux,
3520
Lisette y sera la premiere :
3521
moy je suivray de loin le Berger amoureux,
3522
et ne viendray que la derniere :
3523
en entrant, je pourray le saisir par le corps,
3524
pour empêcher sa fuite, et rompre ses efforts.
3525
Au bruit que nous ferons, il te faudra paroître,
3526
et luy reprocher hardiment
3527
le larcin qu’il alloit commettre
3528
contre la foy promise et contre son tourment;
3529
après nous irons voir ensemble le grand Prêtre,
3530
qui te délivrera de ce perfide Amant.
3531
AMARILLIS
Mais comment l’accuser ? Le grand Prestre est son Pere.
3532
CORISQUE
Qu’importe ? Pense-tu que tout Pere qu’il est,
3533
il nous laisse perir pour son propre interest ?
3534
Et qu’a[…] glément il prefere[]
3535
le profane au Sacré, sa maison aux Autels,
3536
les droits de la Nature aux droits des Immortels.
3537
AMARILLIS
Sans crainte d’en estre seduite,
3538
je m’abandonne à ta conduite.
3539
CORISQUE
Entre doc dans la Grote, et sans plus differer,
3540
attens y le succez que tu dois esperer.
3541
AMARILLIS
Souffre que j’aille au Temple avant que je m’engage
3542
a t’accorder ce que tu veux;
3543
l’évenement n’est point heureux,
3544
lors que nous n’avons pas le celeste suffrage.
3545
CORISQUE
Un cœur ardent trove en tous lieux
3546
un Temple et des Autels pour invoquer les Dieux :
3547
tu perdras trop de temps, et l’affaire te presse.
3548
AMARILLIS
Puis-je mieux m’employer qu’a demander sans cesse
3549
le secours necessaire à ceux dont je l’attens,
3550
et qui sont les Maîtres du temps ?
3551
CORISQUE
Va doc viste, et reviens avec diligence.
3552
L’affaire, ce me semble, est en assez bon train,
3553
sa scrupuleuse bien seance
3554
va retarder un peu l’effet de mon dessein;
3555
il faut que par ma ruse elle me serve encore.
3556
Le Berger Coridon, qui m’aime et qui m’adore,
3557
ne pourra pas me refuser
3558
quand je luy feray proposer
3559
qu’aujourd’huy je l’attens dans la Grote voisine;
3560
c’est là qu’Amarillis trouvera sa ruine.
3561
si-tost qu’il y sera venu,
3562
je conduiray Montan dans ce lieu solitaire.
3563
Non par le chemin ordinaire,
3564
mais par un sentier inconnu.
3565
Ainsi ma Rivale surprise
3566
sera condamnée à mourir,
3567
et je pourray mieux m’acquerir
3568
ce Berger qui pour elle aujourd’huy me méprise.
3569
Mais il vient à propos, et selon mon desir;
3570
servons-nous du peu de loisir
3571
qu’Amarillis me laisse prendre,
3572
et tâchons de le faire rendre
3573
a la force de mes appas.
3574
Amour, ne me refuse pas
3575
d’aimer à ce coup mes yeux et mon visage;
3576
je devray la victoire à ta divine ardeur;
3577
et parois au dehors sans sortir de mon cœur.
3578
SCENE VI
(MIRTIL CORISQUE)
MIRTIL
Esprits condamnez aux tenebres,
3579
qui ne voyez jamais que des objets funebres;
3580
sortez du profond des Enfers,
3581
ecoutez mon tourment, et ma nouvelle peine;
3582
voyez la beauté que je fers,
3583
qui sous une apparence humaine
3584
est plus cruelle que vos fers.
3585
Ce n’est pas assez pour luy plaire,
3586
de vouloir une fois expirer à ses yeux,
3587
il faut pour calmer sa colere
3588
un supplice plus ennuyeux;
3589
elle me commande de vivre,
3590
et ne veut pas me laisser suivre
3591
d’un juste desespoir les violens transports,
3592
pour me faire souffrir tous les jours mille morts.
3593
CORISQUE
Pour mon dessein il me faut feindre
3594
de ne l’avoir point veu paroître devant moy :
3595
mais j’entends une voix se plaindre,
3596
ah ! mon cher Mirtil, est-ce toy ?
3597
MIRTIL
Que ne suis-je aujourd’huy privé de la lumiere,
3598
ou plûtost reduit en poussiere !
3599
CORISQUE
Hé bien, en quel état est maintenant ton cœur ?
3600
Amarillis par sa presence
3601
a-t’elle soulagé ton amoureuse ardeur,
3602
et par son entretien flaté ton esperance ?
3603
MIRTIL
Je suis comme un malade ardamment alteré,
3604
et qui long-temps a soûpiré
3605
aprés un liqueur qu’on luy défend de boire :
3606
s’il ne peut sur soy-même obtenir la victoire,
3607
et s’il se laisse vaincre à son brûlant desir,
3608
lors qu’il contente son envie,
3609
il voit par ce foible plaisir
3610
eteindre en même temps et sa soif et sa vie.
3611
Ainsi je me sentois tous les jours consumer
3612
par les vives ardeurs d’une soif amoureuse;
3613
Je voulois voir les yeux qui m’avoient sceu charmer,
3614
esperant que mon ame en seroit plus heureuse.
3615
Je les ay veu ces yeux si propres à toucher;
3616
mais que j’ay cherement obtenu cette grace !
3617
ils ont esté pour moy deux fontaines de glace,
3618
dont la source secrette est un cœur de rocher :
3619
j’ay puisé dans ses yeux un venin qui me tuë,
3620
et qui cause mon desespoir :
3621
oüy, je me meurs pour l’avoir veuë,
3622
et je conserve encor le desir de la voir.
3623
CORISQUE
Si l’amour a de la puissance,
3624
il la reçoit de nôtre cœur,
3625
et n’a le titre de vainqueur,
3626
que parce qu’on le flate au point de sa naissance.
3627
On peut dire que les Amours
3628
naissent comme les petits Ours.
3629
Qui sont sans forme et sans figure,
3630
et que leur Mere leche avec que tant d’effet,
3631
que d’une masse où la Nature
3632
n’a pas tracé le moindre trait.
3633
Par sa langue elle en forme un ouvrage parfait.
3634
Un amant en use de mesme,
3635
lors que flatté d’un doux plaisir
3636
il sent au dedans de soy-mesme,
3637
sans trouble et sans effort, naître un simple desir,
3638
dont le commencement n’a que de la foiblesse;
3639
mais il devient plus fort, si l’espirit le caresse :
3640
et quand il est puissant, on voit paroître au jour
3641
un effet merveilleux que l’on appelle Amour.
3642
Cét Amour en naissant est delicat et tendre,
3643
c’est un petit Enfant dans un berceau de fleurs,
3644
et de qui l’on ne doit attendre,
3645
dans ce premier état, qu’un amas de couceurs;
3646
mais lors qu’il avance dans l’âge,
3647
il est cruel et plein de rage :
3648
enfin s’il s’établit dans le cœur d’un Amant,
3649
il y fait un triste ravage,
3650
et ne donne que du tourment.
3651
Que si l’ame est enfevelie
3652
dans cét unique souvenir,
3653
et qu’elle veüille entretenir
3654
cette ingenieuse folie,
3655
c’est alors que l’Amour, qui ne devoit avoir
3656
que joye et que plaisir, que douceur et qu’espoir,
3657
dégenere en melancolie,
3658
qui par un insensible effort
3659
nous ôte la raison, ou nous donne la mort.
3660
Ainsi loin de juger qu’un Amant est volage,
3661
lors qu’il vient à change d’amour,
3662
il faut croire qu’il est bien sage,
3663
quand il en change châque jour.
3664
MIRTIL
Ah ! plûtost que ma triste vie
3665
me soit cruellement ravie,
3666
avant que je puisse changer :
3667
et bien qu’Amarillis, insensible et cruelle,
3668
refuse de me soulager,
3669
je ne veux vivre que pour elle.
3670
Que si je pouvois concevoir
3671
le dessein de brûler d’une seconde flâme,
3672
certes il me faudroit avoir
3673
et plus d’un cœur, et lus d’une ame.
3674
CORISQUE
Berger infortuné, que tu sçais mal user
3675
des plaisirs que l’Amour icy bas nous presente;
3676
tu te laisses tyranniser
3677
avec ton humeur trop constante,
3678
peux tu te resoudre d’aimer
3679
une fiére Beauté qui se rit de ta peine ?
3680
Et ton cœur peut-il s’enflâmer
3681
par le mépris et par la haine ?
3682
Pour moy j’aimerois mieux mourir,
3683
que d’estre constant pour souffrir.
3684
MIRTIL
Comme l’or dans le feu se polit et s’épure,
3685
de mesme la fidelité,
3686
dans les maux qu’un Amant endure,
3687
revoit et plus de force, et plus de pureté.
3688
Enfin rien ne sert tant d’épreuve à la constance,
3689
qu’une impitoyable fierté
3690
qui nous laisse dans la souffrance.
3691
Mais ce qui me console en répandant des pleurs,
3692
et ce qui flatte mes douleurs,
3693
c’est le sujet de mon martyre;
3694
il est digne de mes soûpirs,
3695
il merite tous mes desirs;
3696
et si mon cœur languit, s’il brûle s’il soûpire,
3697
quand il seroit jusqu’au tombeau,
3698
il est doux de souffrir pour un objet si beau;
3699
le nœud qui tient mon ame à mon corps enchaînée,
3700
se rompra bien plûtost que le nœud de ma foy;
3701
et je choisiray sans effroy
3702
de finir par la mort ma triste destinée,
3703
plûtost que de changer et vivre icy bas,
3704
sans adorer ses doux appas.
3705
CORISQUE
O l’Amant genereux ! ô la belle entreprise !
3706
aimeras-tu toûjours celle qui te méprise ?
3707
Et serás tu comme un Rocher
3708
que le mépris ne peut toucher ?
3709
La peste, cher Mirtil, n’est pas si dangereuse,
3710
et l’on ne peut trouver de plus mortel poison,
3711
que cette vaine foy dont une ame amoureuse
3712
contre son repos infecte sa raison.
3713
Certes un Amant est à plaindre,
3714
lors qu’il laisse piper son cœur
3715
a ce vain fantôme d’erreur,
3716
que toute la terre doit craindre,
3717
qui fait par tout des malheureux,
3718
el trouble les plaisirs de l’empire amoureux.
3719
Amant infortuné qui vis dans la souffrance,
3720
et qui te piques de constance,
3721
dy moy ce que tu peux aimer
3722
en celle qui t’a sçeu charmer ?
3723
Est-ce sa beauté qui te tuë,
3724
et que pour ton malheur le Ciel t’a défenduë ?
3725
Est-ce la joye et ses appas,
3726
ou sa tendre pitié, que tu ne ressens pas ?
3727
Est-ce la recompense à tes feux preparée,
3728
et que ton triste cœur a long-temps desirée ?
3729
En vain elle te fait en tous lieux soûpirer,
3730
il ne t’est pas permis, Mirtil, de l’esperer :
3731
enfin tu n’aimes rien, plus je te considere,
3732
que tes pleurs et que ta misere.
3733
Es-tu donc resolu de garder ton amour,
3734
d’aimer jusqu’au trépas, et d’aimer sans retour;
3735
rappelle tes esprits, et reviens à toy même,
3736
dissipe ton erreur extrême,
3737
mille petits Amours te suivront en tous lieux,
3738
et tu trouveras d’autres Belles
3739
qui ne te seront pas cruelles,
3740
et qui t’aimeront beaucoup mieux.
3741
MIRTIL
Ah ! j’aime mieux mourir pour celle qui m’enflâme,
3742
que d’estre caressé de mille autres Beautez :
3743
et si le sort jaloux des fers que j’ay portez
3744
me ravit cét objet qui regne sur mon ame;
3745
qu’il étouffe tous mes desirs,
3746
et qu’il fasse mourir tous mes autres plaisirs;
3747
pourrois-je vivre heureux en portant d’autres chaînes ?
3748
D’autres feux aigriroient mes douleurs et mes peines;
3749
je ne puis soûpirer aprés d’autres appas.
3750
Qui si par un malheur étrange
3751
je pouvois, ou voulois m’abandonner au change,
3752
o Ciel, et vous Amour, qui fondez mon espoir,
3753
otez-m’en le desir, ôtez-m’en le pouvoir.
3754
CORISQUE
Dieux ! quel enchantement, et quelle frenesie
3755
s’empare de ton cœur et de ta fantaisie ?
3756
Faut-il te ravaler, pour rehausser le prix
3757
de celle qui te traite avec tant de mépris ?
3758
MIRTIL
Celuy qui n’attend de personne,
3759
ny de secours dans ses travaux,
3760
ny mesme de pitié sous le poids de ses maux,
3761
aux plus rudes tourmens sans crainte s’abandonne.
3762
CORISQUE
Tu te flattes, peut-estre, et tu crois que son cœur
3763
n’est pas toûjours d’accord avecque sa rigueur;
3764
tu crois, peut estre, qu’elle t’aime;
3765
mais, croy-moy, sur ce point ton erreur est extrême;
3766
si tu sçavois comment elle parle de toy,
3767
tu te piquerois moins de constance et de foy.
3768
MIRTIL
De ma fidelité ce sont les beaux trophées,
3769
et les eternels monumens;
3770
sous le nombre de mes tourmens
3771
on ne verra jamais mes flâmes étouffeés :
3772
avec cette fidelité,
3773
je veux vaincre sa dureté,
3774
et tous les ennemis qui me livrent la guerre,
3775
ainsi je fléchiray la rigueur de mon sort,
3776
et je triompheray du Ciel et de la Terre,
3777
de la Fortune et de la Mort.
3778
CORISQUE
Que ne feroit-il pas encore,
3779
s’il croyoit estre aimé de celle qu’il adore :
3780
Mirtil, j’ay pitié de ton mal,
3781
et je le trouve sans égal :
3782
mais, dy-moy, n’as-tu point aimé quelqu’autre Belle,
3783
et n’aurois-tu jamais soûpiré que pour elle ?
3784
MIRTIL
La belle Amarillis fut le premier objet
3785
qui posseda mon cœur, et regna sur mon ame;
3786
ce sera le dernier sujet
3787
de mes soûpirs et de ma flâme.
3788
CORISQUE
Tu n’as donc éprouvé jamais
3789
que d’un cruel Amour les rigoureux supplices ?
3790
Ah ! si ton cœur goûtoit ses aimables delices,
3791
aprés avoir senti la rigueur de ses traits !
3792
eprouve ses douceurs, donne ton ame en proye
3793
a tous les doux transports d’une sensible joye,
3794
auprés d’une Beauté qui te cherisse autant
3795
que pour Amarillis ton cœur paroît constant.
3796
Apprens par ton experience
3797
quels sont les plaisirs infinis
3798
d’une parfaite joüissance,
3799
lors que deux tendres cœurs ensemble sont unis :
3800
certes il est bien doux aprés un long martyre,
3801
d’avoir tout ce qu’on aime, et tout ce qu’on desire;
3802
de pousser tour a tour mille amoureux soûpirs,
3803
et goûter à l’envy les plus tendres plaisirs.
3804
Ce bon-heur n’est il pas extrême ?
3805
Ne comble-t’il pas pleinement
3806
le cœur d’un veritable Amant,
3807
lors que l’unique objet qu’il aime,
3808
le regarde amoureusement,
3809
et luy dit dans l’excés de l’ardeur qui le presse;
3810
cher objet de mon cœur, digne de ma tendresse,
3811
les appas de tu vois en moy,
3812
cette bouche, ce sein, ces cheveux, ce visage,
3813
a qui tes yeux rendent hommage,
3814
ne sont reservez que pour toy :
3815
c’est pour toy seulement que je veux estre belle,
3816
tu causes toute mon ardeur,
3817
je rends à ton amour une amour mutuelle,
3818
et c’est toy seul enfin, qui possedes mon cœur :
3819
mais ce n’est qu’un ruisseau de la source feconde
3820
des plaisirs dont l’Amour abonde,
3821
quand on sçait tendrement aimer,
3822
et qui ne l’a senty, ne le peut exprimer.
3823
MIRTIL
Bien heureux est celuy qu’un Astre favorable
3824
regarde avec des yeux si doux !
3825
le Ciel de mon bon-heur jaloux
3826
m’a voulu rendre miserable.
3827
CORISQUE
Ecoute-moi, Mirtil, (j’allois sans y penser
3828
t’apeller mon ame et ma vie)
3829
ton destin est digne d’envie,
3830
et rien ne peut le traverser :
3831
une Nymphe agreable et blonde,
3832
digne de ton amour, comme tu l’es du sien,
3833
de qui le charmant entretien
3834
fait le plaisir de tout le monde :
3835
elle est l’amour des cœurs, l’ornement de nos Bois;
3836
nos Bergers les mieux faits soûpirent sous [se..] loix :
3837
mais au lieu d’appaiser l’ardeur qui les devore,
3838
elle t’aime, Mirtil, c’est toy seul qu’elle adore :
3839
crois-moy, ne la méprise pas,
3840
cette Beauté n’est point commune,
3841
en tous temps, en tous lieux elle suivra tes pas,
3842
tu peux facilement posseder ses appas,
3843
ne sois point ennemy de ta bonne fortune.
3844
Que ce plaisir est doux, qu’on n’a point acheté
3845
par les soûpirs, ny par les larmes !
3846
c’est un trésor sans prix, un bon-heur plein de charmes;
3847
une pure felicité;
3848
joüis de ce plaisir si commode et si rare,
3849
que ton heureux Destin aujourd’huy te prepare;
3850
quitte l’ingrate qui te fuit,
3851
et répons à l’amour de celle qui te fuit :
3852
on n’entretiendra point d’une esperance vaine
3853
les doux transports de ton amour,
3854
et tu peux soulager ta peine
3855
avant que de finir ce jour;
3856
elle n’est pas bien loin, la Nymphe qui t’adore;
3857
commande, et tu verras le feu qui le devore.
3858
MIRTIL
Mon cœur ne pousse point de vœux
3859
pour joüir des plaisirs de l’empire amoureux.
3860
CORISQUE
Sçache au moins une fois ce que l’on en peut dire;
3861
et sils sont dégoûtans, reviens á ton martyre.
3862
MIRTIL
Un goût comme le mien abhorre les douceurs.
3863
CORISQUE
Ne laisse pas mourir, sans flater son envie,
3864
celle de qui tes yeux entretiennent la vie;
3865
tu sçais ce qu’il en coûte à qui veut des faveurs,
3866
combien il est fàcheux de demander sans cesse,
3867
et ne rien obtenir qui flate nostre espoir,
3868
ne refuse donc pas à celle qui t’en presse,
3869
cette mesme pitié que tu voudrois avoir.
3870
MIRTIL
Comment veux-tu que je luy donne
3871
ce que je ne possede pas ?
3872
Enfin, quoy que le sort ordonne,
3873
je veux garder jusqu’aux trépas,
3874
a mon Amarillis insensible et cruelle,
3875
un cœur amoureux et fidelle.
3876
CORISQUE
Aveugle et malheureux Berger,
3877
a qui veux-tu garder une foy si constante ?
3878
Je ne voulois point t’affliger,
3879
ny rendre ta douleur encor plus violente;
3880
mais on te trahit lâchement :
3881
et moy qui t’aime tendrement,
3882
je ne sçaurois souffrir qu’on fasse un sacrifice
3883
de ton amour et ton cœur,
3884
et que Amarillis te trahisse
3885
sous un faux pretexte d’honneur.
3886
Ce n’est pas cét honneur qui la rend si farouche,
3887
un autre a pris ta place, un autre objet la touche;
3888
et quand un autre rit, ton sort est de pleurer
3889
le trésor précieux que son amour te vole :
3890
mais as-tu perdu la parole ?
3891
Tu m’écoutes sans murmurer.
3892
MIRTIL
Si je garde un profond silence,
3893
et si je ne te répous pas,
3894
c’est que mon ame est en balance
3895
entre la vie et le trépas :
3896
je doute, en t’écoutant, d’une action si noire,
3897
et mon cœur ne sçait pas encor ce qu’il doit croire.
3898
CORISQUE
Tu doutes donc, Mirtil, de ma sincerité ?
3899
MIRTIL
Si je ne doutois pas de cette verité;
3900
tu me verrois finir ma vie et ma disgrace :
3901
et si ton discours est certain,
3902
et qu’un autre occupe ma place,
3903
je veux mourir sur l’heure, et mourir de ta main.
3904
CORISQUE
Ce seroit te punir de sa propre inconstance,
3905
il faut te conserver pour en tirer vengeance.
3906
MIRTIL
Non, non, je ne crois point qu’elle manque de foy,
3907
et ce honteux soupçon est indigne de moy.
3908
CORISQUE
Tu ne crois pas encor mon discours veritable :
3909
cependant tu voudrois sçavoir
3910
ce qui rend ton sort déplorable,
3911
et ce qui va causer ton juste desespoir.
3912
Vois-tu cette Grotte voisine ?
3913
C’est la Caverne d’Ericine,
3914
c’est le lieu qui garde l’honneur
3915
de l’ingrate Beauté qui captive ton cœur :
3916
c’est l’endroit où cette inhumaine
3917
se rit en secret de ton mal,
3918
et c’est là qu’elle fait de l’excez de ta peine
3919
mille nouveaux plaisirs à ton heureux Rival :
3920
enfin c’est où l’Amour l’invite
3921
aux doux embrassemens d’un Berger sans merite.
3922
Soupire maintenant, plains toy, verse des pleurs,
3923
comme un fidelle Amant signale ta constance;
3924
voilà la digne recompense
3925
de tes soins et de tes douleurs.
3926
MIRTIL
Mais dis-tu vray, Corisque, et faut-il que je croye
3927
ce qui m’ôte toute ma joye ?
3928
CORISQUE
Plus dans sa trahison tu chercheras de jour,
3929
et plus tu plaindras ton amour.
3930
MIRTIL
Ah ! Corisque, as-tu vû ce qui me desespere.
3931
CORISQUE
Non seulement j’ay vû ce qui fait ton ennuy :
3932
mais tu peux toy-mesme aujourd’huy
3933
t’éclaircir de tout c[o] mystere;
3934
l’heure est prise, et bien-tôt ils se rendront icy,
3935
la belle Amarillis, et son Berger aussi;
3936
derriere ce Buisson tu pourras les attendre,
3937
et dans l’Antre tous deux tu les verras descendre.
3938
MIRTIL
Ah ! courons plûtost au trépas.
3939
CORISQUE
Voy comme elle vient pas à pas,
3940
par le chemin du Temple, au lieu de ses delices.
3941
De son perfide cœur ses pieds sont les complices :
3942
attens icy quelques momens,
3943
et tu verras bien-tôt venir les deux Amans;
3944
aprés nous parlerons ensemble.
3945
MIRTIL
Je suis assez prés, ce me semble,
3946
de sçavoir ce qui fait la rigueur de mon sort :
3947
ainsi jusqu’à ce temps je suspendray ma mort.
3948
SCENE VII
AMARILLIS
Dans une entreprise importune,
3949
qui fait le repos de nos jours,
3950
nôtre industrie est impuissante,
3951
si nous n’implorons pas le celeste secours.
3952
L’étois auparavant dans une incertitude
3953
qui rendoit mon esprit confus;
3954
a mon retour je ne l’ay plus,
3955
et je suis grace aux Dieux, libre d’inquietude;
3956
pendant que je poussois des vœux avec ardeur,
3957
il sembloit qu’une voix secrete,
3958
des volontez du Ciel la fidelle interprete,
3959
rasseuroit mon esprit, et relevoit mon cœur.
3960
Ainsi puis que le Ciel me guide,
3961
je veux marcher sans crainte; et n’estre plus timide.
3962
Divine Mere de l’Amour,
3963
daignez seconder en ce jour
3964
les justes desseins de ma flâme;
3965
et si vôtre fils par ses feux
3966
a rendu sensible vôtre ame,
3967
favorisez les miens, et rendez-les heureux;
3968
du perfide Berger à qui je suis promise,
3969
excitez aujourd’huy les desirs amoureux,
3970
et secondez son entreprise,
3971
et toi, […]here Caverne à mon juste dessein,
3972
si propice et si necesaire,
3973
derobe aux yeux de tous, et reçois dans ton sein
3974
cette esclave d’Amour, qui veut se satisfaire.
3975
Mais entrons sans plus diferer.
3976
D’où me vient encore ce doute ?
3977
personne ne me voit, personne ne me’écoute,
3978
et j’ay tout sujet d’esperer.
3979
Ah ! Mirtil, je voudrois que tu pûsses comprendre
3980
quel sujet dans ce lieu m’oblige de me rendre !
3981
SCENE VIII
MIRTIL
Ce n’est pas un songe trompeur
3982
qui trouble mon espirit, et seduise mon cœur :
3983
Ah ! je ne vois que trop le malheur déplorable
3984
qui me va rendre miserable.
3985
Que ne suis-je sans yeux, ou pourquoy mon berceau
3986
n’est-il devenu mon tombeau ?
3987
Falloit-il venir dans le monde
3988
pour traîner une vie en misere feconde ?
3989
N[…] m’as-tu conservé, Destin trop rigoureux,
3990
que pour me rendre malheureux ?
3991
La rage, les douleurs, les feux, et la torture,
3992
et les autres tourments divers
3993
que l’on souffre dans les Enfers,
3994
ne sont pas si cruels que les maux que j’endure.
3995
Puis-je douter de mon malheur,
3996
et suspendre encor ma créance ?
3997
Infortuné témoin de sa lâche inconstance,
3998
j’ay veu, malgré mes yeux, ce qui fait ma doleur;
3999
cè ne sont point les Loix qui me separent d’elle,
4000
l’Amour me la ravit cette Nymphe cruelle :
4001
je me plaindrois à tort de la rigueur des Loix,
4002
il ne faut accuser que son injuste choix.
4003
Cruelle Amarillis, inconstante et volage,
4004
n’estoit ce pas assez de me donner la mort ?
4005
Faloit-il augmenter la rigueur de mon sort,
4006
et trahir un Amant qui te rendoit hommage,
4007
et de qui tu receus autrefois les soûpirs,
4008
les innocens transports, et les tendres desirs ?
4009
Aprés une action si noire,
4010
qui rend mon tourment infiny,
4011
mon nom est sans doute banny
4012
de ton cœur et de ta memoire;
4013
il ne t’en souvient plus dans tes plus doux transports;
4014
et lors qu’il m’en souvient, ce n’est que par remors.
4015
Celle qui par ses yeux entretenoit ma vie,
4016
pour un autre me l’a ravie;
4017
et puis que mes plaisirs meurent en ce moment,
4018
finissons tout d’un coup ma vie et mon tourment :
4019
il ne faut plus languir, Mirtil, brise tes chaînes,
4020
termine par la mort ton amour et tes peines.
4021
Mais dois-je mourir sans venger
4022
l’affront que me fait ce Berger ?
4023
Il faut qu’au desespoir mon ame s’abandonne;
4024
punissons par la mort celuy qui me la donne,
4025
suspendons le desir qui me pousse à la mort,
4026
jusques à ce moment propice
4027
où je dois terminer le sort
4028
de celuy qui m’arrache avec tant d’injustice
4029
mon cœur, ma joye, et mes plaisirs,
4030
et qui dans ce cœur mesme étouffe mes desirs.
4031
Il faut que la douleur laisse agir ma vengeance,
4032
que la pitié cede au courroux;
4033
les sentiments tendres et doux
4034
sont d’une trop foible défense;
4035
je veux survivre à ma douleur,
4036
pour venger en vivant mon funeste malheur :
4037
il faut que mon Rival perisse,
4038
ce dard luy percera le flanc,
4039
avant qu’il fume et qu’il rougisse
4040
tout trempé de mon propre sang,
4041
et mon bras repoussant ce qui me desespere,
4042
avant que de finir mon mal,
4043
sera le ministre fatal
4044
des transports violens de sa juste colere :
4045
je sçauray te punir, infame ravisseur
4046
de l’adorable objet qui regne dans mon cœur :
4047
je prepare à mes feux un sanglant sacrifice :
4048
deussay-je en te perdant trouver un précipice,
4049
je veux dans ce Buisson l’attendre et me cacher,
4050
et de l’Antre voisin le voyant approcher,
4051
je veux tout à coup le surprendre,
4052
avant que de mon dar il puisse se défendre.
4053
Mais ne seroit ce point l’attaquer lâchement ?
4054
Il vaut mieux qu’un combat décide pleinement
4055
a qui doit estre la victoire;
4056
il faut par un coup de valeur
4057
couronner mon Amour d’une immortelle gloire,
4058
et faire triompher mon extrême douleur.
4059
Mais les Bergers du voisinage
4060
qui viennent icy tous les jours,
4061
accourront à nôtre secours,
4062
et je ne pourray pas satisfaire ma rage :
4063
ils voudront peut-estre sçavoir
4064
le sujet de nôtre querelle;
4065
en le cachant je feray voir
4066
que la crainte me rend à moy-même infidelle.
4067
Que si je dis la verité,
4068
et que mon devoir me surmonte,
4069
le nom d’Amarillis sera couvert de honre,
4070
par mon trop de sincerité :
4071
et cette Nymphe m’est si chere,
4072
qu’il faut à son honneur immoler ma colere;
4073
et j’y respecte encor ce qu’elle eut autrefois,
4074
lors que je commençay de vivre sous ses loix :
4075
mais je balance trop à m’immoler ce traître,
4076
qui ravit son honneur, et qui devient son Maître.
4077
Quoy, je ne verray pas perir
4078
ce Berger qui m’outrage, et qui me fait mourir ?
4079
Mais son sang répandu découvrira mon crime,
4080
et peut-estre ma vie en sera la victime.
4081
Qu’importe ? soûtenons la cruauté du sort;
4082
quand je cherche à mourir, dois-je craindre la mort ?
4083
Mais ce qui fait ma peine, et qui me rend timide,
4084
on sçaura la sujet d’un si prompt homicide,
4085
et je pretens sauver l’honneur
4086
de l’ingrate Beauté qui captive mon cœur.
4087
Entrons dans la Caverne, et cherchons le silence,
4088
a la clarté du jour dérobons ma vengeance;
4089
aux yeux d’Amarillis je puis bien me cacher,
4090
elle est avant dans le Rocher;
4091
sur la main gauche est un passage
4092
propre pour mon dessein, et couvert de feüillage.
4093
Là je veux accomplir ce que j’ay projetté,
4094
et quand il sera mort exposer à la veuë
4095
de cette perfide Beauté,
4096
cét Amant trop heureux, sans l’avoir merité.
4097
A ce funeste objet sensiblement émuë,
4098
elle succombera sans doute à sa douleur;
4099
et moy du mesme fer je m’ouvriray le cœur.
4100
Ainsi deux par le fer verront finir leur vie,
4101
a l’autre de douleur elle sera ravie :
4102
cette ingrate verra le Destin rigoureux
4103
du malheureux Amant, et de l’Amant heureux;
4104
et dans cette Caverne obscure,
4105
destinée aux plaisirs d’une douce avanture,
4106
par un sort étrange et nouveau,
4107
l’honneur et les Amans trouveront leur tombeau.
4108
A ce petit sentier je me laisse conduire;
4109
Corisque, tu ne mentois pas,
4110
tu ne m’as point voulu seduire,
4111
je te crois maintenant, et tu guides mes pas.
4112
SCENE IX
SATYRE
Il est bien aisé de comprendre,
4113
par le discours de ce Berger,
4114
que pour luy Corisque est fort tendre,
4115
et qu’elle veut le soulager :
4116
il la tient mieux que moy par de plus fortes chaînes
4117
que par celles de ses cheveux;
4118
les presens le rendent heureux,
4119
et finissent toutes ses peines :
4120
la perfide a vendu cherement ses faveurs;
4121
et c’est dans cette Grotte, où secondant sa flâme,
4122
elle donne le prix de ce commerce infame,
4123
qu’elle avoit differé par ses feintes rigueurs :
4124
mais peut-estre le Ciel à mes vœux favorable,
4125
veut en la punissant venger un miserable .
4126
Sans doute elle est dans ce Rocher,
4127
il faut que cette pierre en ferme l’ouverture,
4128
et que j’apprenne l’aventure
4129
a Montan que j’iray chercher.
4130
Ses Ministres viendront pour rendre témoignage
4131
de l’indigne mépris qu’elle fait de la Loy :
4132
je sçay qu’à Coridon elle a donné sa foy,
4133
qui n’ose se vanter d’un si cher avantage;
4134
mais je veux venger en ce jour
4135
et Coridon, et mon amour.
4136
Sans perdre en vains discours, et mon temps et ma peine,
4137
il me faut arracher une branche de chêne,
4138
pour remüer la terre, et la déraciner.
4139
Mais que j’y sens de resistance !
4140
et plus je m’y veux obstiner,
4141
plus je connois mon impuissance.
4142
Je sens pourrant que ce Rocher
4143
semble vouloir se détacher;
4144
je l’ébranle un peu, ce me semble;
4145
il faut qu’encore je rassemble
4146
toute la force de mon corps.
4147
O Ciel ! ne rendez pas impuissans mes efforts :
4148
et toy Pan, de qui la science
4149
egale l’extrême puissance,
4150
si tes feux mal recompensez
4151
ont laissé dans ton cœur un desir de vengeance,
4152
fay que mes vœux soient exaucez;
4153
venge-toy sur Corisque, et punis son offense.
4154
J’éprouve déjà ton pouvoir,
4155
et je sens que bien tôt cette masse va choir;
4156
elle m’est enfin échappée,
4157
et l’attente où j’étois n’a pas esté trompée.
4158
Certes c’est maintenant que le Renard est pris,
4159
il faut le punir par les flâmes;
4160
Corisque va payer ses injustes mépris.
4161
Je voudrois que toutes les Femmes
4162
qui trahissent impunément,
4163
eussent pour nous venger un pareil traitement.
4164
ACTE IV
SCENE PREMIERE
CORISQUE
Le soin de tromper ma Rivale
4165
a si fort partagé mon esprit et mon cœur,
4166
et ce que l’artifice étale
4167
a durant si long-temps suspendu ma douleur,
4168
que j’ay presque oublié l’ornement de ma teste
4169
qu’un Satyre insolent, infame, et demy beste,
4170
m’avoit arraché dans le Bois,
4171
pour n’avoir pas voulu me soûmettre à ses Loix;
4172
et je ne sçay comment, aprés un tel outrage,
4173
je pourray retirer ce gage.
4174
Quel fut mon déplaisir en ce funeste jour,
4175
de me voir ravir cét atour,
4176
pour me tirer des mains de l’infame Satyre ?
4177
Je ne puis aisément le penser, ny le dire :
4178
comme il est sans honte et sans cœur
4179
il eût usé de violence
4180
pour satisfaire sa vengeance,
4181
et me punir de ma rigueur.
4182
J’ay ri de ses soûpirs, j’ay méprisé sa flâme,
4183
el je l’ay fait servir toûjours à mes desseins :
4184
c’est injustement qu’il me blâme
4185
d’avoir rendu ses vœux inutiles et vains :
4186
si je l’avois aimé, je me croirois coupable,
4187
mais on ne peut aimer ce qui n’est point aimable;
4188
mon cœur n’en fut jamais charmé,
4189
je le regarde et le traite
4190
comme les herbes qu’on rejette
4191
quand le suc es est exprimé.
4192
Sçachons si Coridon s’est rendu dans cét Antre,
4193
de ses plus doux plaisirs cette Grotte est le centre.
4194
Mais que vois-je devant mes yeux ?
4195
Est-ce une illusion qui surprenne ma veuë ?
4196
Suis-je de raison dépourveuë ?
4197
Ou seroit-ce du Ciel un coup prodigieux ?
4198
Par quelle soudaine avanture
4199
une si lourde pierre a pû se détacher,
4200
et tomber sur cette ouverture
4201
qui conduisoit dans le Rocher ?
4202
Il n’est point arrivé de tremblement de Terre
4203
et le Ciel n’a pas fait éclater son Tonnerre :
4204
tous mes vœux seroient accomplis,
4205
si Coridon étoit avec Amarillis
4206
dans cette paisible retraite.
4207
Guidé seulement de l’Amour,
4208
il doit estre arrivé dans ce sombre sejour,
4209
si j’ay bien entendu ce que m’a dit Lisette.
4210
Mirtil de fureur animé,
4211
l’a peut-estre dans l’Antre avec elle enfermé :
4212
un Amour en courroux a beaucoup de puissance,
4213
il peut tout renverser au gré de sa vengeance.
4214
Mirtil pouvoit-il mieux seconder mes desirs,
4215
quand j’eusse esté l’objet de ses tendres soûpirs ?
4216
Mais pour m’éclaircir de ce doute,
4217
du costé de ce Mont prenons une autre route.
4218
SCENE II
(DORINDE, LINCO.)
DORINDE
Si tu veux parler franchement;
4219
dés le moment que tu m’as veuë,
4220
tu ne m’aurois point reconnuë
4221
sous ce sauvage habillement.
4222
LINCO
Hé ! qui pourroit te reconnoître,
4223
en te voyant ainsi paroître ?
4224
Quoy ! Dorinde avec tant d’attraits
4225
se cache sous les peaux des Hôtes des Forests ?
4226
Si les Chiens t’avoient veuë ainsi défigurée,
4227
sans doute ils t’auroient déchirée :
4228
mais quel est ton dessein ? veux-tu perdre le jour ?
4229
DORINDE
Tu voix un effet de l’Amour,
4230
aussi nouveau que déplorable,
4231
qui m’ôte le repos, et me rend miserable.
4232
LINCO
Toy, Dorinde, qui sors à peine du berceau,
4233
qui vient d’ouvrr les yeux au celeste flambeau,
4234
a qui je formois le langage,
4235
que je portois entre mes bras,
4236
et dont je conduisois les pas
4237
dans ce foible et ce premier âge :
4238
toy qu’un Lezard et qu’un Oyseau,
4239
ou le moindre bruit d’un Rameau,
4240
avant que de sentir les amoureuses peines,
4241
effrayoit si legerement,
4242
tu cours sans cesse incessament,
4243
les Forests, les Monts, et les Plaines;
4244
et depuis que tu sçais aimer,
4245
il n’est rien dans nos Bois qui te puisse alarmer.
4246
DORINDE
Un cœur blessé d’amour, craint-il d’autre blessure ?
4247
LINCO
Je connois quel l’Amour, plus fort que la Nature
4248
sur ton cœur amoureux exerce son pouvoir,
4249
puis que dans une fille il peut nous faire voir
4250
le courage d’un Homme, et d’un Loup la figure.
4251
DORINDE
Ah ! si tu pouvois voir les peines que j’endure,
4252
tu verrois que mon cœur, sans oser soûpirer,
4253
par un Loup devorant se laisse déchirer,
4254
de mesme qu’un Agneau qui souffre sans murmure.
4255
LINCO
Ce Loup est Silvio, qui déchire ton cœur.
4256
DORINDE
Cést luy de qui je sens la funeste rigueur.
4257
LINCO
Tu ne l’as pû toucher sous une forme humaine,
4258
ce cruel fut toûjours insensible à ta peine,
4259
et tu veux attirer son amour et ses yeux
4260
par tout ce qui le charme et qu’il aime le mieux;
4261
tu prens pour le gagner une forme sauvage,
4262
lors qu’il n’a pû se rendre aux traits de ton visage;
4263
mais qui t’a pû servir à ce déguisement ?
4264
DORINDE
Je t’expliqueray tout, écoute seulement.
4265
Ce matin, pour flater ma peine et mon attente,
4266
j’avois porte mes pas au pied de l’Erimante,
4267
(c’estoit là des Chaffeur le commun rendez-vous,
4268
ils devoient terraser sous l’effort de leurs coups
4269
cét affreux, Sanglier, l’effroy de la Campagne)
4270
j’ay rencontré Melampe au bord de ce Ruisseau
4271
qui d’un rapide cours descend de la Montagne.
4272
J’ay veu qu’il reposoit à la fraîcheur de l’eau
4273
dans un pré qui borde cette onde.
4274
Moy qui cheris plus rendrement
4275
que toutes les choses du monde,
4276
ce qui plaît à celuy que j’aime uniquement,
4277
et dont je cheris, quand il passe,
4278
jusqu’à l’ombre et jusqu’à la trace;
4279
lors que je rencontray son Chien,
4280
je ne puis t’expliquer quel plaisir fut le mien;
4281
je le caresse et je le flate,
4282
luy comme un doux Agneau me presente la pate.
4283
Quand je voulus le ramener,
4284
croyant par ce present pouvoir plaire à son Maître,
4285
j’entendis sa voix resonner,
4286
et soudain je le vis paroître.
4287
Je ne te diray point quels furent nos discours;
4288
aprés mille fausses promesses,
4289
aprés mille et mille détours,
4290
il emmena son Chien, et garda ses caresses,
4291
et loin d’avoir pour moy quelque chose de doux,
4292
cét ingrat est party transporté de courroux.
4293
LINCO
O cœur impitoyable, insensible et farouche,
4294
que rien n’apprivoisse et ne touche !
4295
mais, dy-moy, cette dureté
4296
n’a point réveillé ta fierté ?
4297
DORINDE
Ce Berger inhumain, par un effet contraire,
4298
enflâmant mon cœur amoureux,
4299
a la par le feu de la colere
4300
redoublé mon amour, et fait croître mes feux :
4301
aprés j’ay marché sur sa trace
4302
vers le rendez-vous de la Chasse;
4303
j’ay rencontré Lupin, j’ay pris son vêtement;
4304
afin de voir plus aisément
4305
dans cét équipage champestre
4306
cét incomparable Chaffeur;
4307
sans que l’on pût me reconnoître,
4308
et sans faire éclater le secret de mon cœur.
4309
LINCO
Tu n’étois point accompagnée,
4310
et sous la peau d’un Loup les Chiens t’ont épargnée;
4311
c’étoit bien exposer tes jours
4312
et vouloir en borner le cours.
4313
DORINDE
Les Chiens ont respecté celle qui devoit être
4314
la proye et le butin de leur aimable Maître :
4315
cependant j’ay suiv y la foule des Bergers,
4316
et me tenant hors de l’enceinte,
4317
je regardois l’objet dont mon ame est atteinte,
4318
qui d’un courage ferme affrontoit les dangers :
4319
tout mon sang se glaçoit, j’etois dans la sousffrance,
4320
quand l’affreux Sanglier venoit à s’élancer;
4321
la valeur du Berger flatoit mon esperance,
4322
quand je luy voyois repousser
4323
du terrible Animal l’êxtreme violence :
4324
mais en fin sa fureur contraite à mes desirs,
4325
troubloit cruellement ma joye et mes plaisirs :
4326
comme une tempeste soudaine,
4327
offusquant tout à coup le Pete des Saisons,
4328
renverse les Rochers, les Arbres, les Maisons,
4329
et ravage tout dans la Plaine;
4330
ainsi par un desordre égal,
4331
cét épouvantable Animal
4332
méprisant des Chauffers les fléches dangereuses,
4333
et devenant plus furieux,
4334
de ses défenses écumeuses
4335
déchiroit les limiers, et brisoit les épieux.
4336
Helas ! dans ce peril extrême
4337
j’ay voulu mille fois composer par mes vœux
4338
avec ce Sanglier affreux,
4339
et sauver par mon sang l’unique objet que j’aime :
4340
j’ay mille fois eu le dessein
4341
de faire de mon corps un rempart à son sein;
4342
et j’ay dit dans le cœur, au milieu des alarmes
4343
qui m’attachoient souvent des soûpirs et deslarmes :
4344
fier Animal, pardonne à l’objet de mon cœur,
4345
et sur ma propre vie exerce ta fureur;
4346
quand Silvio poussé du beau feu qui l’anime,
4347
voulant du Sanglier se faire une victime,
4348
a détaché Melampe au combat preparé
4349
contre cét ennemy, qui de sang alteré
4350
redoubloit en tous lieux sa force et son courage,
4351
par les sanglans effets de sa funeste rage.
4352
Enfin je ne puis t’exprimer
4353
quelle fut de ce Chien l’ardeur infatigable;
4354
son Maître a sujet de l’aimer,
4355
et son adresse est incroyable :
4356
comme on voit un Lion ardent et genereux
4357
eviter du Taureau la corne meurtriere,
4358
et pour mieux s’affeurer l’honneur de la carriere,
4359
attendre le moment heureux
4360
qui découvre son dos à ses griffes mortelles.
4361
Alors, certes, alors il déchire son flanc,
4362
et par mille atteintes cruelles,
4363
il rend vains ses efforts, et verse tout son sang;
4364
ainsi d’une adresse pareille
4365
Melampe évite à tous momens
4366
du cruel Sanglier les premiers mouvemens,
4367
et l’atteint enfin à l’oreille :
4368
c’est en vain qu’il veut resister,
4369
alors il le secouë, et le fait arrester,
4370
il explose son corps aux mortelles atteintes,
4371
et Silvio sondain a dissipé mes craintes;
4372
il a pris et lancé le plus fort de ses traits
4373
sur le Monstre de nos Forests;
4374
a la chaste Diane il a promis la hure,
4375
et cét ennemy redouté
4376
au dessous de l’oreille a receu la blessure,
4377
qui finit les malheurs où nous avons esté.
4378
Si-tost que je l’ay veu terrassé sur le sable,
4379
aux pieds de l’aimable Berger,
4380
mon cœur s’est réjoüy d’un coup si favorable,
4381
qui d’un si cher objet écartoit le danger :
4382
trop heureux Animal, que je te porte envie !
4383
une si belle mort vaut bien mieux que ta vie,
4384
tu verses ton sang et tu meurs
4385
par les mains de celuy qui ravit tous les cœurs.
4386
LINCO
Mais que fera-ton de la Beste,
4387
qui du noble Berger est la chere conqueste ?
4388
DORINDE
Je n’en ay rien appris, et j’ay quitté ces lieux
4389
pour me dérober à leurs yeux :
4390
je pense toutefois que selon la promesse
4391
que le Berger a faite en cette extrêmité,
4392
on doit avec solemnité
4393
aller offrir la hure à la grande Deesse.
4394
LINCO
Mais quand veux-tu quitter ce rude habillement ?
4395
Veux-tu toûjours paroître en ce déguisement ?
4396
DORINDE
Lupin a mes habits, et ce n’est pas sans peine
4397
que pour le recontrer je porte icy mes pas;
4398
il me devoit attendre auprés de la Fontaine,
4399
je le cherche par tout, et ne le trouve pas.
4400
Si tu m’aimes, Linco, soulage ma foiblesse,
4401
cherche-le dans ce Bois et ces lieux d’alentour,
4402
auprés de ce Buisson j’attendray ton retour;
4403
le travail m’a lassée, et le sommeil me presse.
4404
LINCO
Ne pars donc pas d’icy, je vay pour le chercher;
4405
auprés de ce Buisson tu peux t’aller coucher.
4406
SCENE III
(CHŒUR DES BERGE S, ERGASTE)
LE CHOEUR
Bergers, avez-vous sceu la fameuse victoire
4407
que Silvio vient de gagner ?
4408
La mort du Sanglier l’a couronné de gloire,
4409
au Temple de Diane il faut l’accompagner :
4410
signalons aujourd’huy nostre reconnoisance,
4411
il est nôtre Liberateur;
4412
honorons sa vertu de la bouche et du cœur,
4413
et rendons cét hommage á sa haute vaillance,
4414
la Vertu n’attend pas icy sa recompense,
4415
elle est au dessus des Autels
4416
que luy peuvent dresser les profanes mortels :
4417
a de plus hauts honneurs elle a droit de pretendre;
4418
mais c’est le seul tribut que nous pouvons luy rendre.
4419
ERGASTE
O funeste accident, qui n’a point de pareil !
4420
miserable Province aux pleurs abandonnée :
4421
triste et lamentable journée,
4422
que ne devoir jamais éclairer le Soleil !
4423
LE CHOEUR
Quelle est la triste voix que donne ces alarmes,
4424
qui parle de malheurs, de soûpirs et de larmes ?
4425
ERGASTE
Ennemis de nos jours, Astres pernicieux,
4426
méprisez-vous la foy que nous devons aux Dieux ?
4427
Ne flattez-vous nos esperances,
4428
que pour nous condamner à de rudes souffrances ?
4429
LE CHOEUR
C’est Ergaste qui vient; Bergers, qu’en dites-vous ?
4430
C’est luy que nous voyons, il s’approche de nous.
4431
ERGASTE
Pourquoy m’en prendre aux Cieux dans ce malheur extrême ?
4432
Le Ciel est innocent, je m’accuse moy-même;
4433
j’ay produit cét embrasement,
4434
et causé le malheur qui menace nos testes;
4435
mais les Dieux sçavent bien que c’est innocenment
4436
que j’ay sur l’Arcadie attiré ces tempestes.
4437
Amans infortunez, Mirtil, Amarillis,
4438
dans un gouffre de maux tous deux ensevelis,
4439
que je plains vôtre sort, et que mon cœur soûpire
4440
et toy, triste Montan, miserable Titire,
4441
Pere trop malheureux sur la fin de tes jours.
4442
Province desolée, Arcadie affligée,
4443
tu ne seras jamais de tes maux soulagée;
4444
je ne vois rien qui puisse en arrester le cours.
4445
LE CHOEUR
Quel est cét accident qui nous rend miserables ?
4446
Allons tous au devant de luy,
4447
Bergers apprenons aujourd’huy
4448
quelles sont du Destin les Loix inévitables.
4449
Dieux immortels, lancerez-vous
4450
sans cesse et sans pitié vôtre foudre sur nous ?
4451
Et rien ne pourra satisfaire
4452
les ardeurs de vôtre colere ?
4453
Cher Ergaste, dy-nous la cause de tes pleurs,
4454
quelle est ton infortune, et quels sont nos malheurs ?
4455
ERGASTE
Que voulez-vous que je vous di[e] ?
4456
Ah ! ne demandez pas un si triste entretien;
4457
je plains vôtre sort et le mien,
4458
je déplore les maux de toute l’Arcadie.
4459
LE CHOEUR
Dieux ! que tu nous surprens par tes tristes discours !
4460
ERGASTE
En vain nous attendions d’une illustre Alliance,
4461
et du repos, et du secours;
4462
le Ciel ennemy de nos jours
4463
a renversé l’appuy d’une juste esperance.
4464
LE CHOEUR
Quels sont donc nos malheurs ? Parle plus clairement.
4465
ERGASTE
La Fille de Titire, helas ! quelle disgrace !
4466
l’appuy de sa vieillesse, et l’honneur de sa race,
4467
de tout nôtre Païs le plus bel ornement;
4468
celle qui par l’espoir d’un heureux Hymenée,
4469
au Fils de Montan destinée,
4470
devoir enfin tarir nos pleurs,
4471
et par l’ordre des Cieux finir tous nos malheurs :
4472
ce modele parfait d’honneur et de sagesse,
4473
cette incomparable Beauté,
4474
ce miracle de pureté.
4475
Je ne puis achever, et la douleur m’oppresse.
4476
LE CHOEUR
Quoy, seroit-elle morte ?
4477
ERGASTE
Helas ! non; mais son sort
4478
n’est pas fort éloigné d’une tragique mort.
4479
LE CHOEUR
Quelle triste nouvelle !
4480
ERGASTE
Ah ! ce n’est rien encore,
4481
pleurez, Bergers, pleurez, sa mort la deshonore.
4482
LE CHOEUR
La belle Amarillis ! meurt infame et comment ?
4483
ERGASTE
C’est qu’on l’a malheureusement
4484
surprise aujourd’huy dans le crime,
4485
on la conduit au Temple, et bien-tost à vos yeux
4486
on montrera cette Victime,
4487
si vous arrestez en ces lieux.
4488
LE CHOEUR
Belle Vertu, mais difficile,
4489
que tu te soûtiens mal dans un Sexe fragile !
4490
on voit rarement icy bas
4491
briller tes aimables appas.
4492
Quoy ! ne regneras-tu que dans ces foibles ames,
4493
qui n’out jamais senti les amoureux desirs,
4494
qui n’ont point écouté les vœux, ny les soûpirs
4495
d’un Amant que l’Amour consume de ses flames ?
4496
O Siecle malheureux, qui corromps les plaisirs !
4497
ERGASTE
On pourra soupçonner toutes les autres Femmes,
4498
l’honnesteté n’a plus d’appuy,
4499
puisque la pudeur même est tombée aujourd’huy.
4500
LE CHOEUR
Raconte-nous au long ce malheur déplorable,
4501
et fay-nous un recit fidelle et veritable.
4502
ERGASTE
Je veux vous accorder ce que vous desirez;
4503
et pour commencer; vous sçaurez
4504
que d’assez grand matin, et Montan, et Titire,
4505
sont venus dans le Temple offrir sur les Autels
4506
un Sacrifice aux Immortels,
4507
en faveur de l’Hymen pour qui leur cœur soûpire.
4508
Jamais présages plus heureux
4509
n’ont secondé les Sacrifices;
4510
enfin les Dieux jamais n’ont paru si propices,
4511
et les Victimes, et les feux;
4512
toutes choses sembloient favoriser nos vœux.
4513
Aussi-tôt l’Aveugle Prophete,
4514
des volontez du Ciel le fidelle Interprete,
4515
a dit au Sacrificateur,
4516
poussé d’une fureur divine;
4517
c’est en vain que ton Fils contre l’Amour s’obstine,
4518
il doit perdre aujourd’huy sa franchise et son cœur :
4519
et toy, Titire, apprens que dans cette journée
4520
ta Fille recevra les Loix de l’Hymenée;
4521
prepare ce qu’il faut pour celebrer ce jour
4522
destiné seulement aux plaisirs de l’Amour.
4523
(Mais que tous ces Devins ont de vaines pensées,
4524
et que dans leur sprit elles sont mal tracées !)
4525
trop aveugle Prophete, et dedans et dehors,
4526
que tu découvres mal les celestes ressorts !
4527
tu devois bien plûtost, pour estre veritable,
4528
luy prédite la mort de sa Fille coupable.
4529
Tout le peuple pourtant paroissoit [co]nsolé;
4530
Titire s’en étoit allé
4531
remply de joye et d’esperance,
4532
de voir bien-tôt l’effet d’une heureuse alliance.
4533
Dés qu’il dispar[…]t à nos yeux,
4534
nous vîmes tout à coup de sinistres augures,
4535
funestes Messagers de tristes avantures,
4536
qui nous ont annoncé la colere des Dieux;
4537
nous fumes tous saisis d’une crainte soudaine,
4538
et nous voyans desesperez,
4539
les Prestres se sont retirez,
4540
pour appaiser du Ciel la vengeance prochaine;
4541
nous repandions des pleurs, et nous faisions des vœux,
4542
lors qu’un Satyre malheureux
4543
est venu demander au Grand Prestre audiance,
4544
avec beaucoup d’empressement,
4545
pour une affaire d’importance
4546
qui venoit d’arriver assez subitement.
4547
Par le devoir de mon office,
4548
je l’ay dans le Temple introduit,
4549
où d’abord cét Infame a pleinement instruit
4550
les Ministres du Sacrifice.
4551
Si vous voyez, dit-il, des Signes malheureux,
4552
si le Ciel reçoit mal vôtre encens et vos vœux,
4553
et si la flâme n’est pas pure,
4554
apprenez aujourd’huy quelle en este l’avanture;
4555
sçachez qu’une infidelle a violé sa foy,
4556
et c’est dans l’Antre d’Ericine,
4557
où suivant les transports du feu qui la domine,
4558
elle commet un crime au mépris de la Loy.
4559
Allons dans l’Antre, et suivez moy,
4560
nous surprendrons ces deux coupables.
4561
(Mais que nos esprits sont plongez
4562
dans de tenebres effroyables !)
4563
les Ministres alors ont esté soulagez,
4564
ils ont cessé de craindre une commune perte,
4565
voyant de leur malheur la cause découverte.
4566
Nicandre le premier des Ministres des Dieux,
4567
fut nommé par Montan pour suivre le Satyre;
4568
nous l’avons escorté dans ces funestes lieux,
4569
où nous avons trouvé ce que je crains de dire :
4570
des flambeaux allumez la soudaine clarté
4571
a de cét Antre noir percé l’obscurité;
4572
de la Nymphe coupable elle a frappé la veuë,
4573
et ne sçachant où se cacher,
4574
elle a voulu sortir par l’endroit du Rocher,
4575
dont le malin Satyre avoit fermé l’issuë.
4576
LE CHOEUR
Luy, que faisoit-il cependant ?
4577
estoit-il le témoin d’un si triste accident ?
4578
ERGASTE
Aprés avoir montré le chemin à Nicandre,
4579
et le moyen de les surprendre,
4580
il n’est retiré promptement :
4581
mais helas ! pourray-je vous dire
4582
quels furent nos soûpirs et nôtre étonnement,
4583
quand nos yeux eurent veu la Fille de Titire ?
4584
Si-tôt qu’elle fut prise, on vit sortir soudain
4585
Mirtil animé de colere,
4586
que le javelot à la main,
4587
s’efforça de venger la Nymphe qu’il revere;
4588
le trait sur Nicandre lancé,
4589
par bon-heur ne l’a point blessé,
4590
ou par hazard, ou par souplesse,
4591
il évita le coup qui portoit au trépas :
4592
mais malgré toute son adresse,
4593
sans ses habits peut-estre il ne s’en sauvoit pas;
4594
et Mirtil accablé d’une douleur extrême,
4595
demeura prisonnier avec celle qu’il aime.
4596
LE CHOEUR
Que devint-il aprés, quand il fut arresté ?
4597
ERGASTE
Par un autre chemin on l’a conduit au Temple.
4598
LE CHOEUR
Et pourquoy ?
4599
ERGASTE
Pour sçavoir de luy la verité,
4600
ou pour punir peut-estre un crime sans exemple;
4601
car enfin, on l’a veu hautement violer
4602
la majesté Sacerdotale;
4603
mais je ne l’ay pû consoler,
4604
et ma douleur est sans égale.
4605
LE CHŒUR
Dans cét évenement fatal,
4606
qui pouvoit t’empêcher de soulager son mal ?
4607
ERGASTE
La Loy, qui nous défend de parler aux Coupables,
4608
sous des peines inévitables :
4609
ainsi ne pouvant l’aborder,
4610
je me suis separé des autres.
4611
Chers Bergers, à mes vœux daignez joindre les vôtres,
4612
je m’achemine au Temple, et j’y vay demander.
4613
Qu’il plaise aux justes Dieux d’arrêter les tempestes
4614
qui menacent nos testes.
4615
LE CHŒUR
Ergaste, nous allons bien-tôt suivre tes pas,
4616
quand nous aurons rendu l’honneur qu’il nous faut rendre
4617
a celuy qui par ses combats
4618
a sceu du Sanglier hautement nous défendre.
4619
Grands Dieux, par la pitié, montrez-vous immortels,
4620
et calmez ce courroux contraire à vos Autels.
4621
SCENE IV
CORISQUE
Glorieux ornemens d’une illustre Conqueste,
4622
Immortels et fameux Lauriers,
4623
qui couronnez le front des plus braves Guerriers,
4624
servez de parure à ma teste;
4625
j’ay vaincu dans le Champ d’Amour,
4626
et je dois pour ma gloire éterniser ce jour.
4627
Aujourd’huy le Destin, le Ciel et la Nature,
4628
les Amis et les Ennemis,
4629
par une surprenante et nouvelle avanture,
4630
sembleut m’avoir esté soûmis :
4631
j’ay tout ce que mon cœur desire;
4632
tout m’a favorisé, mesme jusqu’au Satyre.
4633
Coridon eust rendu mon sort moins glorieux;
4634
et sans doute j’aime bien mieux,
4635
pour rendre Amarillis beaucoup plus criminelle,
4636
que Mirtil soit forty de la Grotte avec elle.
4637
Qu’importe qu’il soit pris, si par l’ordre des Cieux
4638
on ne punit jamais que la Femme infidelle.
4639
Agreable victoire ! ô triomphe éclatant,
4640
qui rendez mon esprit content !
4641
mensonges amoureux, qui flatez ma mémoire,
4642
dressez un trophée à ma gloire,
4643
sur cette langue, et dans ce cœur,
4644
vous avez un pouvoir de tout autre vainqueur.
4645
Mais c’est trop s’arrêter, il faut prendre la fuite,
4646
je dois garder cette conduite,
4647
et dans un lieu secret attendre tout du sort.
4648
Amarillis est prisonniere;
4649
mais enfin jusqu’après sa mort
4650
ma vengeance n’est pas entiere.
4651
Avant que de mourir elle peut m’accuser,
4652
et je ne veux pas m’exposer
4653
a parler devant le Grand Prestre.
4654
Fuyons, il n’est pas temps encore de paroître,
4655
il faut favoriser par cét éloignement
4656
le succez du mensonge et du déguisement :
4657
c’est dans cette Forest obscure
4658
que j’attendray la fin de toute l’avanture,
4659
et quand il sera temps ma joye éclatera;
4660
peut-estre que Mirtil alors m’écoutera.
4661
Que mon entreprise est heureuse !
4662
tout seconde les vœux de mon ame amoreuse.
4663
S C E N E V.
(NICANDRE, AMARILLIS.)
NICANDRE
Celuy que ne pourroit toucher
4664
une si surprenante et si triste avanture,
4665
auroit l’ame insensible et dure,
4666
ou n’auroit point de cœur, ou l’auroit Rocher;
4667
plus on te considere, et moins on le peut croire,
4668
que ton cœur ait trahy ton devoir et ta gloire,
4669
et que la Vertu même ait pû se relâcher.
4670
Qui pourroit voir sans pleurs une Nymphe adorable,
4671
l’ouvrage sans pareil de nos Dieux immortels,
4672
digne de nôtre Encens, digne de leurs Autels,
4673
dans un état si deplorable ?
4674
Qui peut voir dans les fers de si charmans appas,
4675
et ne s’affliger pas ?
4676
Mais quand je pense encor quelle est ton origine,
4677
qu’elle est noble, qu’elle es divine,
4678
que Titire est ton Pere, et que l’Hymen un jour
4679
au fils du grand Montan promettoit ton amour;
4680
ces deux sages Bergers, nos Demons tutelaires,
4681
q[…] tachoient d’arrester les cours de nos miseres,
4682
aigrissent nos justes douleurs,
4683
et leur sort malheureux me fait verser des pleurs.
4684
Quoy, faut-il qu’une Nymphe et si jeune et si belle,
4685
qui meritoit d’estre immortelle,
4686
eprouve la rigueur du sort,
4687
et soit si proche de la mort ?
4688
Qui peut voir sans douleur cette funeste image,
4689
a plus de dureté qu’une beste sauvage.
4690
AMARILLIS
S’il estoit vray que mon malheur
4691
vinst du déreglement de l’esprit et du cœur;
4692
si je me sentois criminelle,
4693
comme je ne la suis que malheureusement,
4694
en apparence seulement;
4695
alors, certes, alors la mort la plus cruelle,
4696
seroit de mon amour le juste châtiment;
4697
il faudroit par mon sang rétablir l’innocence,
4698
et mourant au pied des Autels,
4699
je devrois appaiser la celeste vengeance,
4700
et satisfaire encore à la Loy des Mortels :
4701
ainsi je serois consolée
4702
d’avoir merité cette mort,
4703
et soûmetrant mon ame à la rigueur du Sort,
4704
je souffrirois d’estre immolée :
4705
l’espoir de joüir d’un repos,
4706
et plus tranquille et plus durable,
4707
arrêteroit le cours de mes tristes sanglots,
4708
et me feroit trouver la mort plus agréable.
4709
Mais quelle est ma douleur, de voir finir mes jours
4710
avant que la Nature en ait borné le cours ?
4711
D’un solide bon-heur je flatois mon attente ?
4712
Mais helas ! je meurs jeune, et je meurs innocente.
4713
NICANDRE
Si les Hommes t’avoient accusé faussement
4714
d’un crime assez honteux pour noircir ta memoire,
4715
on repareroit aisément
4716
tout ce qu’ils auroient fait au mépris de ta gloire,
4717
mais les Dieux de leurs droits paroissent si jaloux,
4718
qu’on peut mal-aisément appaiser leur courroux.
4719
Dans un malheur si déplorable,
4720
je ne vois que toy de coupable;
4721
on vient de te trouver dans le creux d’un Rocher
4722
seule avec cét Amant qui t’avoit sceu toucher.
4723
Au Fils du grand Montan n’étois-tu pas promise,
4724
n’as-tu pas violé ta foy
4725
dans ce lieu malheureux où nous t’avons surprise ?
4726
Peut-on estre innocent en méprisant la Loy ?
4727
AMARILLIS
Dy ce que tu voudras, exagere le crime,
4728
dont je suis aujourd’huy l’innocente victime;
4729
je n’ay point attiré la colere des Cieux,
4730
ny violé la Loy qui regne dans ces lieux.
4731
NICANDRE
Tu n’as pas violé la Loy de la Nature,
4732
qui nous pousse à chercher ce qui plaît à nos yeux;
4733
mais tu viens de pecher contre la Loy des Dieux,
4734
qui veut que nous brûssons d’une flâme plus pure.
4735
AMARILLIS
Les Hommes et les Dieux ont causé mon malheur,
4736
et puis que le Ciel est l’autheur
4737
de toutes les tempestes
4738
qui tombent sur nos testes,
4739
peut-on me punir aujourd’huy
4740
d’une faute étrangere, et du crime d’autruy.
4741
NICANDRE
Nimphe, modere ta colere,
4742
retiens la langue et tes transports;
4743
les Dieux veulent que l’on revere
4744
leurs impenetrables ressorts.
4745
Que c’est injustement que de tous nos desastres
4746
nous voulons accuser et le Ciel et les Astres :
4747
nous sommes icy bas de nos propres malheurs
4748
les instruments et les autheurs.
4749
AMARILLIS
Aux volontez du Ciel mon ame abandonnée,
4750
accuse seulement l’aveugle Destinée;
4751
mais plûtost il faut accuser
4752
celle dont la malice a voulu m’abuser.
4753
NICANDRE
Ton erreur amoureuse à ce malheur t’expose.
4754
AMARILLIS
Si je me suis trompée, une autre en est la cause.
4755
NICANDRE
On se laisse tromper, quand on aime une erreur
4756
qui flate la Nature, et qui charme le cœur.
4757
AMARILLIS
Avant ce malheur déplorable,
4758
t’ay-je donné sujet de me croire coupable ?
4759
Et m’a-t’on jamais veu manquer à mon devoir ?
4760
NICANDRE
Ta derniere action nous le fait assez voir.
4761
AMARILLIS
Des sentiments du cœur souvent les apparences
4762
donnent à nôtre esprit de fausses connoissances.
4763
NICANDRE
On ne sçauroir du cœur demêler les ressors,
4764
et l’on en doit juger sur la foy du dehors.
4765
AMARILLIS
Par les yeux de l’esprit on en voit le mystere.
4766
NICANDRE
Sans le secours des sens, nostre esprit ne voit guere.
4767
AMARILLIS
Les sens sans la raison, sont dans l’aveuglement.
4768
NICANDRE
Elle éclaire inutilement,
4769
lors que l’apparence est contr’elle.
4770
AMARILLIS
Pense-tu me montrer que je suis criminelle ?
4771
NICANDRE
Quel dessein dans la Grotte a pû guider tes pas.
4772
AMARILLIS
C’est ma credulité, ne me’en accuse pas.
4773
NICANDRE
Peux-tu, sans meriter de blâme,
4774
exposer ton honneur à l’objet de ta flâme ?
4775
AMARILLIS
Une Amie infidelle a trahie mon honneur,
4776
elle a seule causé mon funeste malheur.
4777
NICANDRE
Ta passion est ton Amie.
4778
AMARILLIS
C’est Corisque qui m’a trahie.
4779
NICANDRE
Il est doux de se voir livrer a son Amant;
4780
c’est une trahison qu’on pardonne aisément.
4781
AMARILLIS
Quand Mirtil est entré dans l’Antre d’Ericine,
4782
j’ignorois qu’il y fût, et ne m’en doutois pas.
4783
NICANDRE
Quel est donc le dessein, et quels sont les appas
4784
qui t’ont conduite à ta ruine ?
4785
AMARILLIS
Ce n’est pas pour Mirtil, si j’eus quelque dessein.
4786
NICANDRE
Nymphe, tu t’excuses en vain,
4787
ta faute n’est que trop connuë,
4788
et ta cause est mal soûtenuë.
4789
AMARILLIS
Que sur cette imposture il soit interrogé.
4790
NICANDRE
Mirtil est dans ton crime un peu trop engagé.
4791
AMARILLIS
Interroge Corisque, écoute son langage;
4792
je m’en tiens à son témoignage.
4793
NICANDRE
Et de quel poid peut estre une Femme sans foy,
4794
qui t’engage à trahir ton devoir et la Loy ?
4795
AMARILLIS
Si tout le monde me condamne,
4796
j’attesteray le nom de la chaste Diane.
4797
NICANDRE
Nymphe, ce seroit te flater,
4798
tu ferois à Diane une sensible injure,
4799
ton crime feroit voir que ta langue est parjure :
4800
appaise son courroux au lieu de l’irriter;
4801
parle plus clairement, et laisse le mensonge :
4802
tout ce que tu m’as di peur passer pour un songe.
4803
Prepare ton esprit quand il faudra parler,
4804
et ne crois pas toûjours pouvoir dissimuler.
4805
On ne se peut laver que d’une eau pure et belle,
4806
et le langage est faux quand l’ame est criminelle;
4807
on se défend toûjours en vain,
4808
et même on se fait tort, quand le crime est certain :
4809
tu devois sur tes sens remporter la victoire,
4810
et plus que de tes yeux avoir soin de ta gloire.
4811
Pourquoy perds-tu le temps; pourquoy t’abuses tu ?
4812
Ce n’est que par la mort qu’on venge la Vertu.
4813
AMARILLIS
Quoy, mourir de la sorte ! Helas, sage Nicandre,
4814
nul ne prendra foin de mes jours.
4815
Me laissera-t’on sans secours,
4816
sans m’écouter, ny me défendre ?
4817
N’exciteray-je dans le cœur
4818
qu’une pitié sans assitance ?
4819
Et m’ôtera-t’on l’esperance
4820
de voir la fin de mon malheur ?
4821
NICANDRE
Nymphe la plainte est inutile :
4822
si tu n’as pas toûjours écouté ton devoir,
4823
montre dans ta disgrace une ame plus tranqille,
4824
et bannis de ton cœur un lâche desespoir;
4825
vers le lieu de ton origine
4826
eleve ton cœur et tes yeux;
4827
tout se fait par l’ordre des Dieux,
4828
et tout coule icy bas d’une Source divine;
4829
comme d’une Fontaine on voit naître un Ruisseau,
4830
et comme on voit d’une Racine
4831
sortir et croître un Arbrisseau.
4832
Bien que par un ordre adorable,
4833
et les maux et les biens soient mêlez icy bas,
4834
ce qui paroît un mal, bien souvent ne l’est pas;
4835
et tel nous semble heureux, qui n’est qu’un miserable.
4836
Le Souverain Maître des Dieux,
4837
et la Divinité que je sers en ces lieux,
4838
peuvent voir aisément la peine et la tristesse
4839
que me fait ressentir le malheur qui te presse.
4840
Si je t’ay parlé librement,
4841
c’est comme un Medecin qui sonde hardiment
4842
l’endroit le plus profond d’une grande blessure,
4843
et malgré les maux qu’on endure,
4844
n’a pas le cœur touché des plaintes ny des pleurs;
4845
sa pieté deviendroit mortelle,
4846
si sa mail estoit moins cruelle,
4847
et si de son malade il flatoit les douleurs.
4848
Rassure ton esprit, appaise tes alarmes,
4849
retiens tes soûpirs et tes larmes;
4850
souffre ce que le Ciel a de toy resolu,
4851
et revere en tremblant son pouvoir absolu.
4852
AMARILLIS
Helas ! cette Sentence est un coup de Tonnerre,
4853
soit qu’elle soit écrite au Ciel, ou sur la Terre :
4854
mais le Ciel ne peut pas me soûmettre à ce sort;
4855
puis qu’il connoît mon innocence,
4856
n’est-il pas obligé de prendre ma défense,
4857
et de me délivrer d’une honteuse mort ?
4858
Mais dequoy me sert de me plaindre ?
4859
Et que puis-je esperer, lorsque j’ay tout à craindre ?
4860
Nul ne vient pour me secourir;
4861
mourós donc sans tarder, puis qu’il me faut mourir.
4862
Ha ! qu’il est mal-aisé de subir sans murmure
4863
une Loy si triste et si dure !
4864
Nicandre, si mon sort a pû toucher ton cœur,
4865
differe encon un peu de me conduire au Temple,
4866
et retarde l’effet de ce tragique exemple,
4867
qui doit m’abandonner à mon dernier malheur.
4868
NICANDRE
Nymphe affligée et malheureuse,
4869
tu rends ta destinée encor plus rigoureuse;
4870
appaise ta douleur, modere tes transports,
4871
celuy qui craint la mort, endure mille morts;
4872
la mort n’a rien d’affreux, que la crainte qu’imprime
4873
la rigueur du supplice, et la honte du crime;
4874
et quiconque meurt promptement,
4875
se dérobe à la crainte, et finit son tourment.
4876
AMARILLIS
Il est vray; mais enfin le mal qui me possede
4877
me permet d’esperer encor quelque remede.
4878
Ha ! Pere infortuné, doux espoir de mes jours,
4879
me laisserez-vous sans secours ?
4880
Abandonnerez-vous une Fille si chere ?
4881
Et ne serez-vous pas encore un coup mon Pere ?
4882
Ha ! si je dois mourir, ne me refusez pas
4883
les derniers baisers du trépas.
4884
Dans cette funeste avanture,
4885
le même fer sans doute, ouvrira nos deux cœurs,
4886
vôtre sang coulera d’une même blessure,
4887
et nous aurons mêmes douleurs.
4888
Pere trop malheureux, écoutez ma priere,
4889
je n’invoquay jamais vôtre nom vainement;
4890
venez pour me donner quelque soulagement,
4891
avant que de fermer les yeux à la lumiere,
4892
quoy, faut il que je sois sans appuy, sans espoir,
4893
epouse le matin, et Victime le soir ?
4894
NICANDRE
Appaise ta douleur, ô Nymphe infortunée,
4895
tu murmures en vain contre la Destinée;
4896
ne viens plus nous troubler par de tristes accens,
4897
et souffre constamment la douleur que tu sens;
4898
il est temps de partir, et mon devoir m’oblige
4899
a te conduire au Temple au pied de nos Autels;
4900
quoy que ton infortune, et me touche et m’afflige,
4901
il me faut obeïr aux Loix des Immortels.
4902
AMARILLIS
Adieu donc, paisibles Retraites,
4903
agreables Forests, doux sejour des Zephirs;
4904
vous futes les témoins de mes peines secretes,
4905
recevez mes derniers soûpirs;
4906
et dans vôtre demeure sombre ,
4907
quand le fer de ma vie aura tranché le cours,
4908
recevez encore mon ombre,
4909
et dans ces lieux sacrez conservez la toûjours :
4910
puis qu’il faut enfin que je meure,
4911
je ne puis dans le monde avoir d’autre demeure;
4912
l’Enfer nést destiné que pour les criminels,
4913
c’est là qu’ils sont punis par des feux eternels,
4914
(et puis qu’il plaît aux Dieux, je ne suis point coupable)
4915
la Ciel est un sejour digne de tous nos vœux;
4916
mais helas ! une miserable
4917
ne seroit point receuë au rang des Bien-heureux.
4918
Ah ! Mirtil, que cette journée
4919
qui me fit voir aimable à tes yeux abusez,
4920
rend funeste ma destinée
4921
par les maux qu’elle m’a causez :
4922
de quoy te sert enfin d’avoir chery ma vie,
4923
puis qu’elle va pour toy bien-tost m’estre ravie ?
4924
Quoy qu’on me condamne à la mort,
4925
je n’en suis pas plus criminelle;
4926
c’est pour t’avoir esté cruelle,
4927
que j’éprouve aujourd’huy la cruauté du Sort :
4928
et tu sçais que mon innocence
4929
ne s’est jamais renduë à ta perseverance.
4930
Amant pour moy trop amoureux,
4931
ou pour toy trop respectueux,
4932
il valoit mieux, sans doute, aprés t’avoir sceu plaire,
4933
eviter ta presence, ou bien te satisfaire.
4934
Oüy, je meurs innocente en ce funeste jour,
4935
malgré ma retenuë, et malgré ton amour,
4936
je meurs sans toy, Mirtil, doux espoir de mon ame.
4937
Je meurs sans te donner aucun fruit de ta flàme.
4938
Ah ! Mirtil….
4939
NICANDRE
Justes Dieux ! elle finit ses jours,
4940
venez-la soûtenir, venez à mon secours.
4941
Que cette avanture me touche !
4942
et que cét accident paroît prodigieux !
4943
cette Nymphe expire à mes yeux,
4944
le nom de Mirtil à la bouche;
4945
l’amour et la douleur dans cét évenement
4946
ont prévenu le châtiment
4947
que luy reservoit la Justice
4948
par un rigoureux sacrifice :
4949
mais elle n’est pas morte, et je sens que son cœur
4950
palpite encore avec que peine;
4951
il faut secourir sa langueur :
4952
portons-la, sans tarder, au bord de la Fontaine,
4953
rappellons avec l’eau ses esprits égarez,
4954
qui se sont prés du cœur sans doute retirez.
4955
Mais quoy, cette pitié n’est elle pas cruelle ?
4956
Peut-estre il vaudroit mieux ne la point secourir;
4957
elle cede à l’excez d’une douleur mortelle
4958
pour éviter le fer dont elle doit mourir.
4959
Ce seroit luy manquer, et manquer à moy-même;
4960
il faut la soulager dans ce peril extrême;
4961
il n’appartient qu’aux Dieux de sçavoir l’avenir,
4962
et jamais nôtre esprit ne le doit prévenir.
4963
SCENE VI
CORIDON
Je crois mal-aisément tout ce que le Satyre
4964
contre Corisque a pû me dire.
4965
Il l’a, pour me tromper, finement inventé;
4966
c’est un piege qu’il tend à ma crudelité;
4967
il la veut à mes yeux faire voir infidelle.
4968
Quoy ! l’auroit-on surprise avec un autre Amant
4969
dans l’Antre où je devois me trouver avec elle ?
4970
Si Lisette ne ment.
4971
Mais, que vois-je ? cette ouverture
4972
este fermée, ainsi qu’il m’a dit;
4973
c’est une forte conjecture
4974
qui trouble ma raison, et me rend interdit.
4975
Connoissant ton humeur volage
4976
j’avois bien préveu ton malheur;
4977
Corisque, un esprit si trompeur
4978
estoit de ta ruine un asscuré présage,
4979
ou plûtost un remede à mon cœur enflâme,
4980
si de tes feints regards il n’eust esté charmé.
4981
Que je suis aise que mon Pere
4982
m’ait fait arrester prés de luy !
4983
j’en avois un mortel ennuy,
4984
et ce commandement me sembloit bien severe.
4985
Que d’ennuis et de soins m’alloit coûter ce jour,
4986
si j’eusse esté dans l’Antre au gré de mon amour !
4987
mais dois-je en ce malheur courir à la vengeance,
4988
et contre cette ingrate exciter mon courroux ?
4989
Ah ! j’ay pour elle encor, malgré son inconstance,
4990
des sentiments tendres et doux;
4991
mais sa perfidie est extrême,
4992
ella m’a trompé lâchement.
4993
Non, non, elle s’abuse, et se trompe elle-même,
4994
los qu’elle me préfere un miserable Amant :
4995
je vivois sous ses loix, et je n’aimois rien qu’elle;
4996
j’étois discret, j’étois fidelle;
4997
celuy qu’elle caresse est un petit Berger,
4998
perfide, vagabond, indiscret, étranger.
4999
L’outrage est reparé, cette ingrate me vange,
5000
lors qu’elle m’abandonne, et qu’elle court au change;
5001
et quand je perds son amitié,
5002
j’ay bien moins de courroux que je n’ay de pitié :
5003
elle me fait honneur, lors qu’elle est inconstance,
5004
et je suis redevable à son humeur changeante.
5005
Quelle est la gloire et le plaisir
5006
d’avoir part à l’amour d’une Femme indiscrete,
5007
perfide, legere, et coquete,
5008
qui se laisse emporter à son premier desir ?
5009
Mais si tant de mépris ne peut toucher ton ame,
5010
regrete au moins le bien qu’on dérobe à ta flâme,
5011
souge à ce que tu perds par une injuste Loy.
5012
Non, non, je ne l’ay point perduë,
5013
en vain l’aurois-je retenuë,
5014
puis qu’elle n’êtoit point à moy :
5015
j’ay dissipé la nuit de mon erreur extrême,
5016
et je me suis rendu pleinement à moy-même.
5017
Aprés avoir repris et mon cœur et ma foy.
5018
Est-ce une perte enfin qu’une Femme volage,
5019
et qu’un Beauté sans pudeur,
5020
de qui les sentimens cachez au fond du cœur
5021
estoient aussi fardez que l’étoit son visage ?
5022
C’étoit une ingrate Beauté,
5023
un phantôme d’amour et de fidelité,
5024
une Femme sans cœur, et pleine d’artifice;
5025
et ce favorable accident
5026
me dérobe à son injustice,
5027
et malgré ses desseins, je gagne en la perdant :
5028
oüy, je sçauray trouver de plus aimables Femmes.
5029
qui me [trait]eront mieux que celle que je perds;
5030
mon cœur brûlera d’autres flâmes,
5031
et ne gemira plus sous de si rudes fers :
5032
elle ne peut gagner un cœur aussi fidele
5033
que celuy qu’elle perd par son indigne choix;
5034
et l’Amant qui vivra sous injustes Loix,
5035
n’aura pas tant que moy de constance et de zele :
5036
elle m’avoit donné sa foy;
5037
mais n’etant plus sous son empire;
5038
je pourrois l’accuser d’avoir blessé la Loy,
5039
selon le conseil du Satyre :
5040
mais je suis au dessus de mon ressentiment;
5041
un cœur comme le mien doit agir autrement;
5042
l’incostance d’une Maîtresse
5043
ne doit causer en luy ny trouble, ny tristesse;
5044
et quiconque en est alarmé,
5045
n’a pas le cœur bien fait, et doit estre blâmé.
5046
Je consens donc, quoy qu’il m’arrive,
5047
que Corisque aujourd’huy me quitte, et qu’elle vive;
5048
qu’elle se dérobe au trépas,
5049
et qu’un autre Berger adore ses appas :
5050
je veux qu’elle survive à sa lâche inconstance,
5051
et que sa trahison me serve de vengeance;
5052
je ne l’aime, ny ne la hais,
5053
je l’abandonne pour jamais,
5054
sans dépit et sans jalousie,
5055
aux desirs de son Favory :
5056
son inconstance m’a guery
5057
de l’amoureuse frenesie,
5058
et je méprise enfin ce que j’avois chery.
5059
SCENE VII.
SILVIO
Non, tu n’es pas une Deesse;
5060
et les Esprits impurs te dressent des Autels;
5061
ce sont, lâche Venus, de profanes mortels
5062
qui vivent sous tes Loix, et cherchent ta molesse.
5063
Tes Temples son toûjours ouverts
5064
aux crimes de tout l’Univers;
5065
mais ce sont plûtost des aziles
5066
du Vice er de la Volupté,
5067
où, sous le nom fameux de la Divinité,
5068
l’injustice est permise, et les crimes faciles.
5069
Tu produis le déreglement
5070
par des amorces agréables,
5071
et par les nombre des coupables
5072
tu peches plus impunément.
5073
La raison est ton ennemie,
5074
le crime et les larcins sont l’objet de tes vœux;
5075
tu gâtes les esprits, tu les rends malheureux,
5076
et tu les couvres d’infamie
5077
digne Fille du Flor amer,
5078
cruel Monstre conceu dans le sein de la Mer,
5079
tu n’excites que des orages
5080
sous l’espoir des appas qui nous trompent toûjours,
5081
tu ne causes que des naufrages,
5082
et l’on doit t’appeller la honte de nos jours,
5083
la mere du desordre, et non pas des amours.
5084
Dans quel gouffre de maux, et dans quelle infortune
5085
as-tu plongé ves deux Amans ?
5086
Si ta force n’est pas commune,
5087
brise, brise leurs fers, et finy leurs tourmens;
5088
sauve-la, si tu peux, cette Nymphe opprimée,
5089
et de tes vins appas honteusement charmée.
5090
Belle et chaste Diane, ah ! qu’heureux est ce jour
5091
que je vous consacray mon cœur et mon amour !
5092
vous estes mon secours, vous estes ma Déesse,
5093
c’est pour vous seulement que j’ay de la tendresse;
5094
les Astres les plus beaux qui brillent dans les Cieux,
5095
ont moins c’éclat que vous, moins pures sont leurs flâmes,
5096
et vous regnez dans ces bas lieux
5097
sur les cœurs genereux, et sur les belles ames.
5098
Vos devots on toûjours de plus nobles emplois
5099
que ces effeminez qui vivent sous les Loix
5100
d’une Divinité sans honneur et sans gloire.
5101
La mort des Sangliers faix nos plus doux ébats,
5102
nous remportons sur eux une pleine victoire,
5103
et ces lâches Amans en souffrent le trépas.
5104
Bel Arc, et vous Traits invincibles,
5105
défendez-moy toûjours de ces traits invisibles,
5106
dont l’Amour attaque les cœurs :
5107
parois affeminé, parois avec tes armes,
5108
je me mocque de tous tes charmes,
5109
je ne serai jamais de tes adorateurs :
5110
non, je ne te crains point, Enfant plein de foiblesse,
5111
je veux malgré ton Arc te mépriser sans cesse.
5112
Cesse. — Il me semble avoir oüy
5113
Echo, qui dans ces Bois résonne;
5114
mais c’est-ce point Amour qui toûjours m’environne,
5115
et qui vient me vanter son pouvoir inoüy ?
5116
Oüy. — C’est toy qui répons, Enfant plein d’imposture :
5117
n’est-tu pas le Fils de Venus ?
5118
Ses larcins amoureux ne sont que trop connus,
5119
et tu dois ta naissance à cette Mere impure.
5120
Pure. — Elle êtoit fort pure, et conservoit sa foy
5121
quand Mars avoit pour elle une ardeur legitime.
5122
N’es tu pas conceu par un crime ?
5123
Peux-tu me démentir, infame ? répous-moy.
5124
Moy. — Toy-même, et Vulcan ne fut jamais ton Pere,
5125
il faut te découvrir cét important mystere.
5126
Taire. — Dois-je obeïr à ce commandement ?
5127
Cherche ailleurs de l’obeïssance.
5128
Que feras-tu de moy, qui crains peu ta puissance,
5129
et qui sçay t’opposer un cœur de Diamant ?
5130
Amant. — Jeune insensé, quelle est ta réverie ?
5131
Tu crois m’inspirer de l’amour :
5132
mon ame est-elle propre à ton affeterie ?
5133
Quand veux-tu dans mon cœur établir son sejour ?
5134
Ce jour. — Si promptement ? ah ! ne vien pas encore :
5135
mais quelle est la Beauté qu’il faudra que j’adore ?
5136
Dore…. — C’est begayer, c’est mal articuler,
5137
tu veux dire Dorinde, apprens donc à parler.
5138
N’est-ce point cette Nymphe à qui je suis rebelle;
5139
Dorinde, à qui je porte une haine mortelle ?
5140
Elle. — Veux-tu dompter mon cœur comme le sien ?
5141
Est-ce avec mon Arc, ou le tien ?
5142
Le tien. — Quoy donc, mon Arc seviroit à me nuire ?
5143
Je sçauray bien mieux me conduire.
5144
Tu te vantes a tort d’avoir l’esprit divin;
5145
tu n’es qu’un faux Prophete, et tont remply de vin.
5146
Devin. — Mais c’est un Loup que je vois, ce me semble,
5147
caché dans ce Buisson épais;
5148
cette Beste au moins luy ressemble.
5149
C’en est un : preparous le plus fort de mes traits.
5150
O que ce jour m’est agreable !
5151
Que Diane aujourd’huy me paroît favorable !
5152
elle couronne mes travaux
5153
par la mor de deux Animaux.
5154
Mais pourquoy differer plus long-temps ma victoire ?
5155
Belle et chaste Diane, à qui je dois ma gloire,
5156
je prens en vôtre nom le trait le plus fatal
5157
pour terrasser cét Animal :
5158
conduisez cette flêche, asseurez ma conqueste,
5159
c’est vous que je veux implorer,
5160
et je pretens vous consacrer
5161
la dépoüille de cette Beste.
5162
O le beau coup ! qu’il est heureux !
5163
qu’il a bien secondé mes vœux !
5164
il faut que les cailloux rendent sa mort certaine,
5165
il faut que j’en aille chercher,
5166
(il pourroit icy se cacher)
5167
mais je n’en trouve qu’avec peine.
5168
Suis-je pas aveuglé du bon-heur de mon Sort ?
5169
Ce que j’ay dans les mains va luy donner la mort.
5170
Justes Dieux ! quel objet se presente à ma veuë ?
5171
Que l’aventure est impreveuë !
5172
malheureux que je suis, quel coup a fait ma main ?
5173
Helas ! qu’il est funeste, et qu’il est inhumain !
5174
accident triste et déplorable,
5175
qui me va rendre miserable !
5176
quoy, sous la peau d’un Loup un Berger est blessé ?
5177
Helas ! qui l’eust jamais pensé ?
5178
Si je ne suis deceu, je croy le reconnoître :
5179
LINCO le soûtient par les bras.
5180
Comment oserois-je paroître,
5181
le voyant si prés du trépas ?
5182
O flèche infortunée ! ô funeste Diane !
5183
Chasseur malheureux et profane,
5184
brise ton Arc, brise tes Traits,
5185
et quitte le soin des Forests :
5186
pour sauver mes Amis, j’eusse donné ma vie,
5187
et j’ay versé le sang d’autruy;
5188
mais voicy le Berger à qui je l’ay ravie,
5189
je suis plus malheureux que luy.
5190
SCENE VIII.
(LINCO, SILVIO, DORINDE.)
LINCO
Soûtiens-toy sur mes bras, soulage ta foiblesse,
5191
j’ay pitié du mal qui te presse.
5192
SILVIO
O Dieux ! c’est Dorinde : Ah ! je meurs.
5193
DORINDE
Cher Linco, dans l’excez de mes vives douleurs,
5194
que ton secours m’est salutaire !
5195
tu me donnes la vie, et tu me sers de Pere.
5196
SILVIO
Oüy, c’est Dorinde, c’est sa voix.
5197
O funeste avanture elle est presque aux abois.
5198
DORINDE
Par un suprême puissance
5199
qui nous fait dépendre du Sort,
5200
tu receus mes soûpirs le jour de ma naissance,
5201
et tu vas recueillir les soûpirs de ma mort;
5202
tes soins dans le berceau m’ont êté salutaires,
5203
ils me seront encor au tombeau necessaires.
5204
LINCO
Quand je te vois souffrir tant de vives douleurs,
5205
je ne puis te répondre, accablé de tristesse :
5206
tu fais mourir ma voix, et le mal qui te presse
5207
dissout mes paroles en pleurs.
5208
SILVIO
O terre ! sous mes pas ouvre tes noirs abîmes,
5209
et ne retarde point la vengeance des crimes.
5210
DORINDE
Modere ta plainte et tes pas,
5211
cher Linco, ta vitesse augmente ma blessure,
5212
et ta pitié ne guerit pas
5213
la douleur que je sens, et les maux que j’endure.
5214
SILVIO
Ah ! malheureuse Nymphe, à qui j’ôte le jour;
5215
c’est mal recompenser tes soins et ton amour.
5216
LINCO
Ne te rends pas, Dorinde, à ta douleur cruelle,
5217
ta blessure n’est pas mortelle.
5218
DORINDE
Ah ! je n’ignore pas que le même Destin
5219
qui nous fait commencer, nous conduit à la fin.
5220
Mais dy-moy par quelle avanture,
5221
et de qui j’ay receu cette grande blessure.
5222
LINCO
DORINDE, il n’est pas temps encor de se venger,
5223
il faut sonder ta playe, il faut te soulager.
5224
SILVIO
Que fais-je dans ces lieux; souffriray-je sa veuë ?
5225
Et mon cœur aura-t’il assez de durete ?
5226
Evitons ses regards, cherchons l’obscurité,
5227
sa presence déja me tourmente et me tuë,
5228
ses yeux redoublent ma douleur,
5229
sa voix est un poignard qui me perce le cœur;
5230
mais, helas ! je ne puis éviter sa presence,
5231
et mon Destin m’entraîne avecque violence.
5232
DORINDE
Avant que de ceder à la rigueur du Sort,
5233
que je sçache du moins qui m’a donné la mort.
5234
LINCO
C’est Silvio qui t’a blessée
5235
en chassant dans ce Bois d’une ardeur insensée.
5236
DORINDE
Helas ! comment sçais-tu que c’est un de ses coups ?
5237
LINCO
Je reconnois le trait.
5238
DORINDE
Ah ! que ce coup m’est doux !
5239
je ne regrette point la vie
5240
si Silvio me l’a ravie.
5241
LINCO
Le voilà qui paroît, ce Chasseur malheureux,
5242
cét indigne objet de tes feux;
5243
il a les yeux baissez, et le visage blême,
5244
et semble s’acsuser soy-même.
5245
Hé bien ! es-tu content de ce coup inhumain ?
5246
Voy ce qu’a fait ton Arc, voy ce qu’a fait ta main.
5247
Méprise mes conseils et mon experîence,
5248
aux plaisirs de nos Bois donne la préference;
5249
pour suivre ton humeur, tu cause le trépas
5250
d’une Nymphe qui t’aime, et que tu n’aimes pas.
5251
Mais que deviendras-tu si par cette blessure
5252
elle finit sa vie, et les maux qu’elle endure;
5253
pourras-tu t’excuser sur ton aveugle erreur ?
5254
Mais quoy, dois-tu chasser avec tant fureur ?
5255
Tous les Bergers du voisinage
5256
sont couverts de la peau des Loups :
5257
tu devois regarder où tu vises tes coups,
5258
et vaincre les transports de ton humeur sauvage;
5259
qui préfume de soy, par soy-même est seduit,
5260
et c’est de son orgueil le miserable fruit.
5261
Cét accident triste et funeste,
5262
sans doute est arrivé par un ordre Celeste;
5263
ce n’est point par hazard, et ce fantôme vain
5264
n’a pas guidé le trait qui partoit de ta main;
5265
les Dieux ont des desseins qui sont impenetrables.
5266
Ils permettent souvent ces malheurs déplorables.
5267
Ta cruauté déplaît aux Dieux,
5268
le mépris de l’Amour leur est injurieux,
5269
ils ne peuvent souffir qu’on ait tant de constance :
5270
qui veut estre comme eux, irrite leur vengeance;
5271
mais tu ne parles point, toy qui d’un ton altier
5272
me répondois tantôt, et parossois si fier ?
5273
DORINDE
Laisse dire à Linco tout ce qu’il voudra dire,
5274
il ne connoît pas bien le pouvoir et l’empire
5275
que l’Amour, Silvio, te donnoit sur mon cœur,
5276
depuis l’heureux moment qu’il en étoit vanqueur.
5277
C’est injustement qu’il te blâme;
5278
tu m’as percé le sein, mais il étoit à toy,
5279
malgré ta cruauté, tu regnois sur mon ame,
5280
je ne vivois que sous ta loy.
5281
Ce qu’avoient fait tes yeux, tes mains l’ont voulu faire,
5282
et l’Amour avoit fait ce qu’a fait ta colere.
5283
Tu me vois maintenant dans l’état malheureux
5284
qui fait le comble de tes vœux;
5285
j’ay rendu parfaite ta joye,
5286
tu m’as voulu blesser, et c’étoit ton dessein.
5287
Hé bien, tu m’as percé le sein,
5288
et je suis à ce coup ta malheureuse proye :
5289
si tu n’es pas encor satisfait de mon sort,
5290
tu le vas être par ma mort;
5291
la pitié dans ton cœur n’a point trouvé de place,
5292
tu fus toûjours pour moy de rocher ou de glace;
5293
tu te mocquois toûjours d’un air plein de rigueur,
5294
quand je disois qu’Amour m’avoit blessé le cœur.
5295
Cruel, peux-tu douter que tes mains m’ont blessé ?
5296
Tu vois ta fléche encor dans mon sein enfoncée;
5297
insensible à l’amour, tu riois de mes pleurs,
5298
en croiras-tu mon sang, et mes vives douleurs ?
5299
Que si ton ame encore est assez genereuse,
5300
s’il reste dans ton cœur quelque doux sentiment,
5301
pousse au moins un soûpir à mon dernier moment,
5302
et je me croiray trop heureuse :
5303
tu couronneras mes souhaits,
5304
si d’une parole obligeante,
5305
lors que tu me verras mourante,
5306
tu me dis seulement, Dorinde meurs en paix.
5307
SILVIO
Ah ! ma chere Dorinde, objet digne de larmes,
5308
je souffre mille maux divers :
5309
helas ! tu n’es à moy que lors que je te perds,
5310
et tu meurs sous l’effort de mes cruelles armes.
5311
Si par le caprice du Sort,
5312
pendant tes plus beaux jours mon cœur te fut rebelle,
5313
il vivra sous tes loix, malgré même la mort,
5314
es te sera toûjours fidelle.
5315
Je viens de te blesser, avance mon trépas;
5316
oüy, venge ton amour, et venge tes appas,
5317
sois cruelle à ton tour, et sois inexorable;
5318
si je suis l’ennemy de tes plus doux plaisirs,
5319
tu me vois à tes pieds, méprise mes soûpirs,
5320
et ne m’accorde pas un regard favorable.
5321
Voilà mon Arc, voilà mes traits,
5322
ne punis pas mes yeux pour venger tes attraits,
5323
c’est peu que la clarté par toy leur soit ravie;
5324
perce, perce mon sein, et m’arrache la vie,
5325
je le découvre à tes regards;
5326
tu seras aujourd’huy justement inhumaine,
5327
je suis trop digne de ta haine;
5328
que mille traits sur moy volent de toutes parts.
5329
DORINDE
Quoy, fraper ce beau sein ! cét écueil de mes larmes,
5330
battu du vent de mes soûpirs !
5331
ah ! tu ne devois pas m’en faire voir les charmes,
5332
pour me faire approuver tes violens desirs.
5333
Quoy, Berger, est-il bien possible
5334
que ton cœur à mes maux soit devenu sensible ?
5335
Je me trompe peut-être, et ce sein que je vois
5336
est un marbre poli dont la blancheur éclate;
5337
peut-être qu’il resiste aux amoureuses Loix
5338
qui peuvent rendre une ame et tendre et delicate.
5339
Non, non, je ne veuz pas m’abuser à mon tour,
5340
et s’il faut te blesser, j’en conjure l’Amour :
5341
pour satisfaire ma vengeance,
5342
j’apelle à mon secours son Arc et sa puissance;
5343
je ne puis me venger plus agréablement,
5344
que de te voir enfin devenir mon Amant.
5345
Heureux soûpirs, heureuses peines,
5346
bien-heureux est le jour que je sentis vos coups,
5347
et qu’Amour me donna des chaînes,
5348
qui m’ont fait un destin si charmant et si doux !
5349
mais c’est trop à mes pieds marquer ton esclavage;
5350
et si je suis l’objet de tes tendres amours,
5351
quitte cette posture, et conserve tes jours :
5352
je ne veux de ta foy que ce seul témoignage,
5353
que le Ciel à son gré dispose de mon sort,
5354
qu’il m’ordonne de vivre ou de souffrir la mort;
5355
le pouvoir de l’Amour est un pouvoir suprême,
5356
en dépit du tombeau je vivray dans toy-même,
5357
et quoy qu’il me faille souffrir,
5358
SILVIO, si tu vis, je ne sçaurois mourir.
5359
Que s’il faut venger ma blessure,
5360
brise l’Arc qui l’a faite, et qui seul m’a causé
5361
toutes les peines que j’endure;
5362
puis qu’il en est coupable, il doit estre brisé.
5363
LINCO
Sentence juste et favorable !
5364
SILVIO
Qu’il perisse donc aujourd’huy,
5365
cét Arc funeste et miserable,
5366
qui fait mon crime et mon ennuy !
5367
et vous fléches encore teintes
5368
du sang de l’amable Beauté
5369
a qui je rends ma liberté,
5370
vous ne causerez plus de mortelles atteintes.
5371
Sœurs d’un Arc funeste et fatal,
5372
vous ne serez plus décochées,
5373
vous m’avez causé trop de mal,
5374
vos plumes seront atrachées.
5375
Tu me l’avois bien dit, Amour, à qui nos cœurs
5376
rendent tost ou tard un hommage,
5377
par la voix de l’Echo dans ce sombre Boccage :
5378
tu m’avois annoncé ma joye et mes douleurs.
5379
Amour, à qui les Dieux rendent obeïssance,
5380
mon supplice autrefois, maintenant mon plaisir,
5381
si ton pouvoir éclate au gré de ton desir,
5382
a te soûmettre un cœur rebelle à ta puissance,
5383
défens-moy du trait de la mort.
5384
Si Dorinde perit, je periray comme elle,
5385
et nous aurons un même sort sort :
5386
si tu ne sauves cette Belle,
5387
la mort triumphera de ses divins appas,
5388
elle te ravira ta gloire,
5389
et tu perdras enfin sous les loix du trépas,
5390
et ta conqueste et ta victoire.
5391
LINCO
Vous estes donc blessez tous deux également ?
5392
Que vous êtes heureux dans ce nouveau tourment ?
5393
Mais il faut empêcher, pour asseurer ta joye,
5394
que d l’affreux trépas Dorinde soit la proye.
5395
DORINDE
Oste-moy, cher Linco, ces sauvages habits,
5396
avant que d’arriver au logis de mon Pere;
5397
dans cét habillement je pourrois luy déplaire;
5398
songe, sans differer, à ce que je te dis.
5399
SILVIO
DORINDE, voudrois-tu dans ce peril extrême
5400
aller autre part que chez moy ?
5401
Non, non, quoy que le Ciel par un pouvoir suprême
5402
puisse avoir resolu de toy,
5403
soûmettons nous tous deux aux Loix de l’Hymenée;
5404
je veux bien t’engager ma foy,
5405
et suivre dés ce jour la même Destinée.
5406
LINCO
J’admire la conduite et le pouvoir des Dieux;
5407
par leurs ordres secrets tout roule en ces bas lieux :
5408
après qu’Amarillis vient de perdre la vie,
5409
l’espoir de l’Hymen, et l’honneur,
5410
soudain le Ciel permet que d’un autre bon-heur
5411
cette disgrace soit suivie.
5412
O Dieux ! ne laissez pas cét ouvrage imparfait,
5413
conservez aujourd’huy ce que vous avez fait,
5414
et par la guerison d’une seule blessure,
5415
donnez la vie à deux Amans.
5416
DORINDE
Helas ! Silvio, que j’endure !
5417
je sens que ma douleur redouble à tous momens.
5418
SILVIO
Prens courage, mon cœur, dans le mal qui te presse,
5419
nous soûlagerons ta foiblesse,
5420
nous te soütiendrons aisément.
5421
LINCO donne ta main, donne-la promptement;
5422
un juste devoir nous engage
5423
a luy former tous deux, de ton bras et du mien,
5424
Un siege aisé qui la soulage,
5425
et qui luy serve de soûtieu;
5426
assis toy sur nos bras, Dorinde, et nous embasse,
5427
je te vois si foible et si lasse….
5428
DORINDE
O Dieux ! le mouvement augmente ma douleur.
5429
SILVIO
Cherche un plus doux repos, cher objet de mon cœur.
5430
DORINDE
Enfin me violá bien.
5431
SILVIO
Linco, ne va pas vîte,
5432
de peur que son mal ne s’irrite.
5433
LINCO
SILVIO, tien ferme ton bras,
5434
je sçauray bien regler mes pas.
5435
N’es-tu pas plus heureux de servir cette Belle,
5436
que d’estre à l’Amour si rebelle
5437
et ne vaut-il pas mieux te soûmettre à ses Loix,
5438
que d’être le vainqueur des Hôtes de nos Bois ?
5439
SILVIO
La douleur que tu sens est-elle violente ?
5440
DORINDE
J’en ressens vivement les coups :
5441
mais enfin, quoy qu’elle s’augmente,
5442
la mort entre tes bras rendra mon sort plus doux.
5443
ACTE V
SCENE PREMIERE
(URANIN, CARIN)
URANIN
A quoy bon affecter un sejour ordinaire ?
5444
Le sage en tout Païs trouve à se satisfaire.
5445
CARIN
Je le sçay par moy-même, et j’en suis le témoin :
5446
car enfin dés mon premier âge
5447
je quittay ma maison, j’abandonnay le soin
5448
des troupeaux et du labourage.
5449
J’erre depuis en divers lieux
5450
a la mercy des Destinées ;
5451
mais je ne trouve enfin où furent mes Ayeux,
5452
plus foible et plus chargé d’annees.
5453
Aprés tant de travaux, respirer l’air natal,
5454
est un plaisir si doux, qu’il n’en est point d’egal :
5455
nous avons pour les lieux où nous prîmes naissance,
5456
un pechant agrable et doux,
5457
qui ne vieillit jamais, et vit toûjours en nous,
5458
malgré les longueurs de l’absence.
5459
Comme l’Ayman au Pôle est toûjours attaché,
5460
(quoy que sur la liquide plaine
5461
du Levant au Couchant le Pilote l’entraîne)
5462
il ne peut en estre arraché :
5463
ainsi quand nous voyons les plus superbes Villes,
5464
aprés avoir couru l’un et l’autre Element,
5465
et les Païs les plus fertiles,
5466
chacun trouve le sien encore plus charmant.
5467
Agreable Contrée, ô ma chere Patrie,
5468
terre que j’ay toûjours cherie,
5469
je te revois enfin au gré de mes desirs :
5470
mais quand l’injuste Sort m’auroit ôté la veuë,
5471
je t’aurois toûjours reconnuë,
5472
puis que tu m’as causé mille secrets plaisirs ;
5473
j’ay senty couler dans mes veines
5474
une sensible joye avec un doux transport,
5475
qui par un agreable effort
5476
a soulagé toutes mes peines.
5477
Cher Compagnon de mes travaux,
5478
si tu fus sensible à mes maux,
5479
partage avecque moy les transports de ma joye,
5480
et ressens le bon-heur que le Destin m’envoye.
5481
URANIN
J’ay souffert avec toy les plus cruels ennuis,
5482
et les fatigues du voyage ;
5483
mais loin de ma famille, en l’état où je suis,
5484
je ne vois rien qui me soulage :
5485
je traîne mon corps languissant ;
5486
et si je puis icy luy donner du relâche,
5487
mon esprit me tourmente, et la douleur qu’il sent,
5488
aux charmes du repos me dérobe et m’arrache.
5489
Je me souviens toujours de ce que j’ay quitté,
5490
et j’en suis en secret sans cesse inquieté :
5491
tout autre que Carin n’eust point eu la puissance
5492
de me faire sortir du lieu de ma naissance,
5493
pour me faire entreprendre un voyage ennuyeux,
5494
sans sçavoir le sujet qui nous mene en ces lieux.
5495
CARIN
Tu sçais bien que Mirtil par l’ordre de l’Oracle,
5496
a qui rien ne peut faire obstacle,
5497
aprés avoir souffert tout ce qu’on peut souffrir,
5498
est venu dans ces lieux afin de se guerir.
5499
Depuis deux ou trois mois je souffre son absence,
5500
j’en suis tourmenté nuit et jour ;
5501
et pour apprendre son retour,
5502
j’ay consulté le Ciel dans mon impatience.
5503
Le Ciel répondit à mes vœux :
5504
que si je retournois à ma chere Patrie,
5505
malgré ma jeunesse flétrie,
5506
avec mon cher Mirtil je pourrois estre heureux ;
5507
mais qu’icy seulement je sçaurois le mystere
5508
de ce qu’il m’a promis, et de ce que j’espere.
5509
Toy donc, cher compagnon des maux que j’ay soufferts,
5510
a qui tous mes secrets furent toûjours ouverts,
5511
délasse ton esprit, prens part à ma fortune ;
5512
Uranin, entre nous elle sera commune :
5513
enfin, quoy qu’il m’arrive icy,
5514
je ne puis estre heureux, si tu ne l’es aussi.
5515
URANIN
Si mon travail te plait, c’est le but où j’aspire,
5516
et j’ay tout ce que je desire :
5517
mais dy-moy quel sujet, ou quel évenement
5518
te fit abandonner un Païs si charmant ?
5519
CARIN
Le desir d’acquerir une plus grande gloire,
5520
et d’immortaliser ma Muse et ma mémoire.
5521
Je voulus par mes Vers estre ailleurs estimé,
5522
et d’un desir d’honneur mon cœur fut enflâmé.
5523
Le sejour d’Elide et de Pise,
5524
qui rend les esprits si fameux,
5525
fut d’abord l’objet de mes vœux,
5526
es d’un si beau Climat ma Muse fut éprise.
5527
J’y vis le grand EGON de Lauriers couronné,
5528
et d’écarlate environné ;
5529
mais de qui les Vertus ne se peuvent décrire :
5530
je le pris pour le Dieu des Vers,
5531
tous mes vœux luy furent offerts,
5532
et je luy consacray ma Lyre.
5533
Heureux si j’eusse pû conserver mon bon-heur,
5534
si des appas de la Fortune,
5535
que suit une foule importune,
5536
j’eusse pû garentir mon cœur.
5537
Je fus voir Argos et Micene ;
5538
mais que malheureux est le jour
5539
qui me fit souffrir tant de peine,
5540
et qui rendit mon cœur esclave de la Cour !
5541
mes jours auparavant étoient doux et tranquiles,
5542
je commençay dés-lors à souffrir mille maux,
5543
mais tous mes soins sont inutiles,
5544
et j’ay perdu tous mes travaux ;
5545
j’ay donné de l’Encens aux Dames,
5546
je me suis plaint du siecle et de sa dureté,
5547
j’ay composé des Vers, j’ay couru, j’ay chanté
5548
Mars, Venus, l’Amour, et ses flâmes.
5549
J’avois beau m’elever au rang des beaux Esprits,
5550
j’ay languy sans espoir, j’ay souffert le mépris,
5551
mon sprit s’est tourné de diverse manière
5552
dans cette trompeuse carriere ;
5553
de mesme que le Fer, quand il sort du Fourneau,
5554
a quoy qu’on le destine, obeït au marteau,
5555
j’ay changé de desseins, de mœurs, et de langage,
5556
j’ay pris d’autres cheveux, et changé de visage :
5557
mais tous ces changemens ne m’ont point soulagé,
5558
et mon sort n’en est point changé.
5559
Enfin aprés beaucoup de peine,
5560
j’abandonnay la Cour, cette inconstance Scene,
5561
ce dangereux écueil de la felicité ;
5562
et mon cœur soûpirant après la liberté,
5563
je fus revoir encor la maison de mon Pere,
5564
où par un inconnu mystere,
5565
reservé seulement aux Dieux,
5566
Mirtil me fut donné comme un present des Cieux ;
5567
il est seul devenu l’objet de es penseés,
5568
et le soulagement de mes peines passeés.
5569
URANIN
Heureux, mais mille fois heureux,
5570
qui content de son sort regle ses esperances,
5571
et qui sans se flatter de vaines apparences,
5572
donne des bornes à ses vœux.
5573
CARIN
Auroit-on jamais crû devenir miserable
5574
dans une Cour pompeuse, au milieu des grandeurs,
5575
et dans le sejour agreable
5576
des richesses et des faveurs ?
5577
Quand je voyois la Cour si riante et si belle,
5578
je croyois que l’humanité
5579
estoit inseparable d’elle,
5580
e que l’on y trouvoit de la fidelité :
5581
mais j’éprouvay tout le contraire ;
5582
elle brille à nos yeux d’un éclat decevant ;
5583
son bon-heur est imaginaire,
5584
et ce n’est qu’un amas de titres et de vent ;
5585
ren de si doux que son langage,
5586
les dehors en sont beaux, tout y rit tout y plaît ;
5587
mais quiconque peut voir le dedans tel qu’il est,
5588
n’u trouve qu’envie et que rage.
5589
C’est une Nation tranquille apparemment ;
5590
mais pire que la Mer par les vents agitée,
5591
elle est sans cesse inquietée,
5592
sans trouver de soulagement ;
5593
elle se plait au faste, elle aime l’apparence ;
5594
sous un visage gracieux
5595
elle cache un cœur envieux,
5596
où regne l’injustice avec la violence.
5597
Ce n’est qu’un art continuel,
5598
les regards en sont doux, l’esprit fourbe et cruel ;
5599
elle pense à trahir lors qu’elle vous caresse ;
5600
la Vertu qui par tout a des adorateurs,
5601
n’y trouve point de protecteurs,
5602
et passe pour une foiblesse ;
5603
qui fait gloire d’aimer avec fidelité,
5604
qui se pique de probité,
5605
d’un injuste mépris est la triste victime ;
5606
et si l’on n’est méchant, on n’acquiert point d’estime.
5607
Le vice auprés des Courtisans
5608
trouve toûjours des Partisans ;
5609
la malheureuse politique
5610
de cette Nation en titres magnifique,
5611
consiste à s’élever par la chûre d’aurray
5612
a chercher bassement quelque nouvel appuy,
5613
et trahir en secret l’amy le plus fidelle ;
5614
et sans considerer l’amitié, ny le sang,
5615
ny le merite, ny le rang,
5616
pratiquer tous les jours quelque ruse nouvelle.
5617
Le devoir le plus saint cede à l’ardent desir
5618
qui nous pousse à chercher l’honneur et les richesses,
5619
et qui nous fait aimer avec tant de plaisir
5620
et la Fortune, et ses caresses ;
5621
moy qui de ces détours divers
5622
ignorois le fin artifice,
5623
et qui ne sçavois pas tous ces chemins couverts,
5624
je fus le but de l’injustice ;
5625
et comme sur mon front on lisoit mes secrets,
5626
ils me firent tomber aisément dans leurs rets.
5627
URANIN
Qui pourra se vanter d’estre heureux sur la terre,
5628
si l’Envie aux Vertus a declaré la guerre ?
5629
CARIN
Si depuis le moment que je fus voir Argos,
5630
et que je quittay ma Province,
5631
j’eusse pû goûter le repos,
5632
j’eusse chanté si hauts les Exploits de mon Prince,
5633
qu’il n’eût point envié le sort des demy-Dieux,
5634
ny la juste beuté es chants harmoieux
5635
dont la Muse d’Homere en merveilles fertile
5636
honora la valeur d’Achille ;
5637
et mon cher Païs où sont nez
5638
les Poëtes infortunez,
5639
eust merité sans ma disgrace
5640
le second Laurier du Parnasse ;
5641
mais dans nôtre siecle pervers
5642
on est trop malheureux dés que l’on fait des Vers.
5643
Les esprits que Phébus inspire,
5644
qui sçavent accorder les beaux Vers à la Lyre,
5645
demandent les appas d’un honneste loisir,
5646
un accueil favorable, un tranquille plaisir ;
5647
les soins et les soucis, cette foule importune
5648
qui suit toûjours de prés la mauvai[se] fortune,
5649
les empêche d’entrer dans le sacré Valon,
5650
et qui contre le Sort sans cesse s’inquiete,
5651
loin d’estre chery d’Apollon,
5652
perd tour le feu des Vers, et sa Muse est muette :
5653
mais enfin il est temps de chercher en ces lieux
5654
celuy qui m’est plus cher que ne le sont mes yeux.
5655
Ce Païs est changé, la face en est nouvelle ;
5656
toutefois, Uranin, tu peux suivre mes pas,
5657
je seray ton guide fidelle :
5658
lors que l’on sçait parler, on ne s’égare pas.
5659
Je vay dans ces Maisons prochaines
5660
chercher une retraite à soulager tes peines.
5661
SCENE II
(TITERE, LE MESSAGER)
TITERE
Dois-je plaindre ta vie, ou plaindre ton honneur,
5662
trop chere Amarillis, et trop infortunée ;
5663
helas ! quelle est ma destinée !
5664
je sens de tous côtez une extrême douleur.
5665
Je plaindray ton honneur, et ta gloire ravie ;
5666
car si je te donnay le jour,
5667
tu le receus de moy pour le perdre à ton tour,
5668
et non pas pour soüiller le reste de ma vie :
5669
mais plaignons-nous plûtost de la rigueur du Sort,
5670
d’avoir jusqu’à ce jour de düeil et de disgrace,
5671
empêché le coup de ma mort,
5672
pour voir deshonorer et voir perir ma race.
5673
Montan, tes Oracles trompeurs,
5674
et ton Fils à l’amour rebelle,
5675
sont cause de tous mes malheurs,
5676
et malgré nos desseins ont fait une infidelle :
5677
mes Oracles sont plus certains,
5678
et mes discours ne sont pas vains.
5679
Quand je dis que l’honneur a de trop foibles armes
5680
dans un jeune cœur où l’Amour
5681
commence d’établir son aimable [f]ejour
5682
par ses appas et par ses charmes ;
5683
et qu’enfin une jeune et charmante Beauté,
5684
quand elle est sur sa foy maîtresse d’elle-même,
5685
ne sçait pas trop long temps garder sa liberté,
5686
contre une fidelle Amant qui l’adore et qui l’aime.
5687
LE MESSAGER
Si les Vents ne l’ont enlevé
5688
dans la region tu Tonnerre,
5689
ou s’il n’est englouty sous Terre,
5690
je devrois bien l’avoir trouvé ;
5691
mais il se presente à ma veuë.
5692
O trop infortuné Vieillard,
5693
mon attente n’est pas deceuë ;
5694
mais c’est trop tost pour toy, comme pour moy trop tard,
5695
si tu sçavois quelle est la funeste nouvelle
5696
qui doit percer ton cœur d’une atteinte mortelle.
5697
TITERE
Ma Fille est-elle morte ? annonce moy son sort ?
5698
Sur la fin de mes jour dois-je pleurer sa mort ?
5699
LE MESSAGER
La mort n’a pas fermé sa tremblante paupiere,
5700
elle voit encore la lumiere,
5701
et la vie est en son pouvoir :
5702
mais comment as-tu pû sçavoir
5703
le danger où nous l’avons veuë ?
5704
TITERE
Dans l’extrême douleur qui m’alloir accabler,
5705
que cette joye est impreveuë !
5706
que le Ciel de ses dons puisse un jour te combler ;
5707
mais s’il dépend d’elle de vivre,
5708
pourquoy ne le vent-elle pas ?
5709
LE MESSAGER
C’est qu’elle veut d’un autre empêcher le trépas,
5710
ou s’il court à la mort, elle pretend le suivre ;
5711
es si tu ne viens l’empêcher,
5712
ce desir de son cœur ne se peut arracher.
5713
TITERE
Ne differons donc point, allons en diligence.
5714
LE MESSAGER
Modere ton impatience,
5715
parois un peu moins alarmé,
5716
le Temple est encore fermé,
5717
et l’on n’y peut entrer sans crime
5718
avant qu’on ait conduit jusqu’aux pieds des Autels
5719
la triste et mourante Victime,
5720
qu’on doit sacrifier aux yeux des Immortels.
5721
TITERE
Mais si pendant le temps il luy prenoit envie,
5722
de finir par ses mains sa languissante vie.
5723
LE MESSAGER
Ta Fille est bien gardée, et ce seroit en vain
5724
qu’elle s’efforceroit d’accomplir ce dessein.
5725
TITERE
Sois donc à mes vœux favorable,
5726
parle-moy sans déguisement,
5727
es fais un recit veritable
5728
de ce qui s’est passé dans cét évenement.
5729
LE MESSAGER
Si tôt qu’Amarillis fut devant le grand Prestre ;
5730
sa disgrace toucha les cœurs,
5731
des Colomnes du Temple elle eust pû faire naître
5732
une source amere de pleurs ;
5733
tout le monde plaignoit sa triste destinée,
5734
mais soudain à la mort elle fut condamnée.
5735
TITERE
Pauvre Fille ! eh pourquoy si-tost la condamner ?
5736
LE MESSAGER
C’est que tout faisoit soupçonner
5737
la perte de son innocence,
5738
et rien n’appuyoit sa défense ;
5739
méme on avoit cherché d’un inutile soin
5740
la Nymphe qu’elle vouloit prendre
5741
pour un veritable témoin,
5742
de qui le rémoignane autoir pû la défendre.
5743
Cependant on a veu des signes pleins d’horreur,
5744
et qui nous ont glacé le cœur ;
5745
depuis la triste mort d’Aminte,
5746
(lors que le Ciel vengea sur tout nôtre Païs
5747
sa flâme méprisée, et ses Amours trahis)
5748
on n’en avoit point veu dont on eust tant de crainte.
5749
La Terre a tremblé sous nos pas ;
5750
d’une sueur de sang la Déesse couverte,
5751
sembloit présager nôtre perte,
5752
et nous annoncer le trépas.
5753
Soudain la Caverne sacrée,
5754
dont on avoit ouvert l’entrée,
5755
a poussé de son sein des hurlemens divers ;
5756
et d’un air infecté la dangereuse haleine
5757
nous a fait ressentir la peine,
5758
et nous a figuré la terreur des Enfers.
5759
Montan se preparoit à conduire ta Fille
5760
au lieu funeste de sa mort,
5761
quand Mirtil touché de son sort,
5762
voulut en la sauvant garentir ta Famille.
5763
Arrestez, arrestez, Ministres inhumains,
5764
s’écria ce Berger fidelle,
5765
et deliez les belles mais,
5766
je veux souffrir la mort pour elle ;
5767
au lieu de l’immoler au celeste courroux,
5768
je suis prest de mourir, tournez sur moy vos oups ;
5769
vous satisferez la Deesse,
5770
tous mes vœux seront accomplis ;
5771
je seray par ma mort, comme par ma tendresse,
5772
la victime d’Amarillis.
5773
TITERE
O que cette action est belle et genereuse,
5774
et qu’elle est d’une ame amoureuse !
5775
LE MESSAGER
Ecoure seulement, et ne m’imterromps pas.
5776
Ta Fille jusqu’alors avoit craint le trépas ;
5777
mais la voix de Mirtil anima son courage,
5778
es soudain cét effet parut sur son visage.
5779
Quoy, penses-tu, dit-elle, attendry par mon sort
5780
me conserver la vie, en t’offrant à la mort ?
5781
C’est en toy que je vis, suspens ta noble envie,
5782
il faudra si tu meurs que je perde la vie.
5783
Qu’attendez-vous encor, Ministres des Autels ?
5784
Suivez sans differer l’ordre des Immortels.
5785
Ah ! belle Amarillis, dit le Berger fidelle,
5786
souffre que je meure à tes yeux,
5787
la mort est un present que je reçois des Cieux ;
5788
c’est à moy de mourir, ta pitié m’est cruelle.
5789
Non, dit Amarillis, trop genereux Berger,
5790
la Loy veut que je meure, he ! pourquoy la changer ?
5791
Ainsi tous deux épris et d’amour et de gloire,
5792
ils se disputoient le trépas,
5793
comme le prix de la victoire,
5794
et comme si la mort eust eu beaucoup d’appas.
5795
O genereux Amans, de qui les belles flámes
5796
meritent justement un digne souvenir
5797
de tous les siecles à venir ;
5798
que n’ay-je pour chanter, la grandeur de vos ames,
5799
plus nobles que celles des Rois,
5800
autant de langues et de voix
5801
que le Ciel nous fait voir de brillantes Etoiles,
5802
lors qu’une belle suit étend ses sombres voiles,
5803
ou que de grains de sable a la Mer sur les bords !
5804
je ferois mille beaux efforts
5805
pour en conserver la memoire.
5806
Et vous Fille du Ciel, qui dérobez au Temps
5807
les projets glorieux et les faits éclatans,
5808
recüeillez cette belle Histoire,
5809
et gravez sur les Diamans
5810
la generosité de ce couple d’Amans.
5811
TITERE
Comment se termina cette guerre amoureuse ?
5812
LE MESSAGER
La flâme de Mirtil fut la victorieuse ;
5813
Montan dit à ta Fille : appaise ta douleur,
5814
c’est luy qui de la mort doit souffrir la rigueur,
5815
ils s’est offert pour toy, c’est la Loy qui l’ordonne,
5816
elle n’en exempte personne .
5817
Aprés, pour éviter un triste desespoir,
5818
dont son ame eust testé peut-estre possedée,
5819
il commanda d’un plein pouvoir
5820
qu’avec soin elle fust gardée.
5821
Je suis party soudain, et quand je l’ay quitté
5822
tout étoit dans l’etât que je t’ay raconté.
5823
TITERE
Certes il est bien vray, que plûtost les rivages
5824
se trouveront sans fleurs pendant les plus beaux jours ;
5825
et l’on verra plûtost les Forests sans ombrages,
5826
qu’il n’est aisé de voir la Beauté sans Amours :
5827
mais comment pourrons-nous apprendre
5828
en quel temps vers le Temple on peut s’acheminer ?
5829
LE MESSAGER
C’est en ce lieu qu’il faut attendre
5830
le Berger qu’on y doit mener.
5831
TITERE
Est-ce icy le lieu du supplice ?
5832
Le Temple n’est-il pas plus propre au Sacrifice ?
5833
LE MESSAGER
Lors que l’on a commis quelque honteux forfait,
5834
on fait souffrir la peine où le crime s’est fait.
5835
TITERE
Il faut donc l’immoler dans l’Antre d’Ericine.
5836
LE MESSAGER
Le Soleil ne le verroit pas.
5837
C’est à Ciel découvert que l’ingrate Lucrine
5838
reçeut autrefois le trépas ;
5839
c’est Montan qui l’a dit, il le sçait de Tirene.
5840
Mais enfin il est temps de partir de ces lieux,
5841
la Pompe se montre à nos yeux,
5842
et descend déja dans la Plaine ;
5843
situ veux voir ta Fille, et soulager sa peine,
5844
allons au Temple de nos Dieux,
5845
par un autre chemin il faut que je t’y mene.
5846
SCENE III
(CHOEUR DE BERGERS, CHOEUR DE PRESTRES, MONTAN, MIRTIL)
CHOEUR DE BERGERS
Fille de Jupiter, qui dans l’obscurité
5847
comme un second Soleil fais briller ta clarté,
5848
dans ce solemnel Sacrifice
5849
sur nos vœux innocens jette un regard propice.
5850
CHOEUR DE PRESTRES
Eclatant flambeau de la nuit,
5851
qui temperes l’ardeur de l’Astre qui nous luit,
5852
et qui par ce secours rend la Terre féconde,
5853
et remplis d’Animaux l’Air, et le sein de l’Onde ;
5854
daigne en nôtre faveur appaiser ce courroux
5855
qui depuis si long-temps éclate contre nous.
5856
MONTAN
Dressez l’Autel, Troupe sacrée ;
5857
vous, Bergers, vers le Ciel poussez toujours des vœux,
5858
et faites que Diane agrée
5859
ce sacrifice rigoureux.
5860
CHOEUR DE BERGERS
Fille de Jupiter, qui dans l’obscurité
5861
comme un second Soleil fais briller ta clarté,
5862
dans ce solemnel sacrifice
5863
sur nos vœux innocens jette un regard propice.
5864
MONTAN
Bergers, retirez-vous d’icy ;
5865
vous, sacrez Ministres aussi,
5866
entretenez toûjours l’ardeur de vôtre zele,
5867
et ne revenez pas que je ne vous rappelle.
5868
Fidelle et genereux Berger,
5869
tu dois mourir content de ton bon-heur extrême,
5870
et rien ne te doit affliger :
5871
tu sauves par ta mort celle que ton cœur aime ;
5872
ce dernier soupir qui fait peur
5873
a toutes les ames vulgaires,
5874
n’est qu’un souffle leger qui fait nôtre bon-heur,
5875
et qui nous affranchit de toutes nos miseres :
5876
tu cours par cette mort à l’immortalité ;
5877
et quand par le cours des années
5878
tous les noms periront au gré des Destinées,
5879
sçache que tu seras à la Posterité
5880
un exemple d’amour et de filelité.
5881
Puis qu’il faut appaiser le celeste vengeance,
5882
avant que de mourir, ne veux tu point parler ?
5883
Parle, et garde aprés le silence,
5884
sans t’alarmer du coup qui te doit immoler.
5885
MIRTIL
car enfin malgré le sacrifice
5886
je vous donne ce nom mal propre à votre office
5887
Je laisse mon corps icy bas,
5888
et je prétens laisser mon ame
5889
a l’unique objet de ma flâme,
5890
en qui seul je puis vivre en dépit du trépas ;
5891
mais si par un malheur extrême
5892
la belle Amarillis, que j’adore et que j’aime,
5893
veut suivre la premiere Loy,
5894
rien aprés son trépas ne restera de moy.
5895
Ah ! Montan, si je puis obtenir quelque grace,
5896
empêchez, empêchez l’effet de sa menace,
5897
pour mon propre repos conservez luy le jour,
5898
et j’iray sans reget dans un plus doux sejour.
5899
Que le Sort rigoureux satisfait de ma vie,
5900
sur mon corps languissant contente son envie ;
5901
mais au moins quand je seray mort,
5902
qu’il souffre que mon cœur s’unisse à cette Belle,
5903
et qu’il ne fasse aucun effort
5904
pour m’empêcher de vivre en elle.
5905
MONTAN
Je sens couler des pleurs que je voudrois cacher,
5906
a ses tristes accens je me laisse toucher :
5907
prens courage, Mirtil, dissipe ta tristesse,
5908
je te promets ce que tu veux ;
5909
je te donne ma main pour asseurer tes vœux,
5910
je dégageray ma promesse.
5911
MIRTIL
Ah ! que ce doux espoir contente mon desir,
5912
et que je meurs avec plaisir !
5913
ma chere Amarillis, tout ce qui me console,
5914
c’est que je t’aime encor en ce dernier moment.
5915
Et ce n’est que vers toy que mon ame s’envole ;
5916
reçois les derniers vœux de ton fidelle Amant.
5917
En prononçant ton nom, je finis ma carriere ;
5918
et ployant les genoux, je ferme la paupiere.
5919
MONTAN
Vous, Ministres qui m’assistez,
5920
preparez tout, et m’écoutez :
5921
sur cét Autel dressé, répandez le Bitume,
5922
afin que le Buche[r] s’allume ;
5923
et de la Myrthe et de l’Encens
5924
tirez une vapeur qui plaise à la Deesse,
5925
qui porte jusqu’au Ciel nos parfums innocens,
5926
et qui fasse cesser le malheur qui nous presse.
5927
CHOEUR DE BERGERS
Fille de Jupiter, qui dans l’obscurité
5928
comme un second Soleil fais briller ta clarté,
5929
dans ce solemnel sacrifice
5930
sur nos vœux innocens jette un regard propice.
5931
SCENE IV
(CARIN, MONTAN, NICANDRE, MIRTIL, CHOEUR de Bergers)
CARIN
Quoy, l’on ne trouve point d’Habitants en ces lieux ?
5932
Ah ! j’en vois une troupe et nombreuse et fort belle ;
5933
c’est quelque pompe solemnelle,
5934
et sans doute l’on fait un sacrifice aux Dieux.
5935
MONTAN
Donne-moy ce Vase, Nicandre.
5936
NICANDRE
Le voilà.
5937
MONTAN
Que le sang que nous allons répandre,
5938
déesse de la Nuit, fléchisse vôtre cœur,
5939
comme le feu s’éteint avec cette liqueur ;
5940
remets le Vase d’or, et sans me faire attendre,
5941
donne-moy la Coupe d’argent.
5942
NICANDRE
La voilà.
5943
MONTAN
Donnez-nous un regard obligeant ;
5944
comme l’Eau que je verse amortit cette flâme,
5945
ainsi puisse mourir le courroux de vôtre ame.
5946
CARIN
Ah ! c’est un sacrifice, et je vois à genoux
5947
la fatale Victime à la mort condamnée :
5948
miserable Patrie, aux pleurs abandonnée,
5949
n’as-tu point appaisé le celeste courroux ?
5950
MONTAN
Puis que l’infidelle Lucrine
5951
n’a pas encore éteint vôtre fureur divine,
5952
Diane, recevez le sang qui va couler
5953
de ce fidele Amant que je dois immoler.
5954
CARIN
Mais j’en voudrois bien voir le visage et la mine.
5955
MONTAN
D’où vient donc que mon cœur à mon devoir s’oppose,
5956
une tendre pitié à mon dessein,
5957
je veux l’immoler et je n’ose.
5958
Quoy, le glaive fatal me tombe de la main ;
5959
peut estre une Victime humaine
5960
ne doit point en mou[ss]ant regarder le Soleil.
5961
N’est-ce point la cause soudaine
5962
de cét étonnement, qui n’a point de pareil ?
5963
Tourne donc vers ce Mont tes yeux et ton visage,
5964
et regarde la mort d’un tranquille courage.
5965
CARIN
Que vois-je, mal-heureux ? n’est-ce pas là mon Fils ?
5966
A quelle dure Loy, Mirtil, es-tu soûmis ?
5967
Arreste, que fais-tu, Ministre impitoyable ?
5968
Helas ! mon cher Mirtil, ta disgrace m’accable ;
5969
mon unique trésor, et mon unique appuy,
5970
devois-je en cét état d’embrasser aujourd’huy ?
5971
MONTAN
Ofes-tu bien toucher, d’une audace profane,
5972
une Victime de Diane ?
5973
Temeraire Vieillard retire-toy d’icy.
5974
CARIN
Si vous plaisez aux Dieux, les Dieux m’aiment aussi.
5975
Au nom de la grande Déesse,
5976
sacré Ministre, dites-moy
5977
par quelle avanture, et pourquoy
5978
ce cher objet de ma tendresse
5979
souffre la rigueur de la Loy ?
5980
MONTAN
Je ne puis resister au Nom que tu reclames,
5981
cette Divinité regne icy fur nos ames :
5982
a la mort pour un autre il a voulu souffrir,
5983
et voilà le sujet qui l’oblige à mourir.
5984
CARIN
Je puis donc le sauver, et me mettre à sa place ;
5985
ne me refuse pas cette derniere grace.
5986
MONTAN
N’es-tu pas Etranger ?
5987
CARIN
Non, je ne le suis pas.
5988
MONTAN
Qui s’offre pour un autre à subir le trépas,
5989
ne peut être sauvé Luy-même,
5990
et c’est de nôtre Loy l’ordonnance suprême.
5991
Mais quel est ton Païs ? Si je m’y connois bien,
5992
tu n’as ny l’air, ny le visage,
5993
ny les habits, ny le langage
5994
d’un veritable Arcadien.
5995
CARIN
Je le suis toutefois ; et bien plus, je suis Pere
5996
de celuy que le Ciel immole à sa colere.
5997
MONTAN
Toy, Pere de Mirtil ? ah ! quel est ton malheur !
5998
epargne toy cette douleur,
5999
et détourne tes yeux du lieu de son supplice ;
6000
ne viens pas per tes pleurs troubler le sacrifice.
6001
CARIN
Ha ! si vous estiez Pere !
6002
MONTAN
Apprens que je le suis,
6003
et que je n’ay qu’un Fils unique :
6004
mais j’en ferois pourtant la Victime publique,
6005
quand j’en devrois souffrir les plus cruels ennuis,
6006
un sacrificateur doit avoir l’ame forte,
6007
et digne du nom que je porte.
6008
CARIN
Que je le baise au moins avant que de mourir.
6009
MONTAN
Ne l’attens pas de moy, tu ne peux m’attendrir.
6010
CARIN
Quoy, tu ne répons rien à ce Pere qui t’aime ?
6011
N’as-tu point de pitié de ma douleur extrême ?
6012
MIRTIL
Eh ! de grace, mon Pere, arrêtez vos soûpirs,
6013
la mort est maintenant l’objet de mes desirs.
6014
MONTAN
Craignons la celeste vengeance,
6015
il vient de rompre de silence.
6016
MIRTIL
Qu’ay je fait, mal-heureux ?
6017
MONTAN
Ah ! ne balançons plus,
6018
tous les regrets sont superflus ?
6019
Reconduisez-le au Temple, afin qu’il renouvelle
6020
le vœu qu’il vient de faire en s’offrant à la mort.
6021
Ministres, à ce coup redoublez vôtre zele,
6022
[et faites] un nouvel effort ;
6023
ramenez ce Berger fidelle,
6024
et portez icy de nouveau
6025
du vin, du bitume, et de l’eau,
6026
déja le Soleil panche où le Destin l’appelle.
6027
SCENE V
(MONTAN, CARIN, DAMETE)
MONTAN
Ouy, je pardonne à ton amour ;
6028
car enfin si tu n’étois Pere,
6029
je t’aurois fait sentir en ce funeste jour
6030
les dangereux effets de ma juste colere.
6031
Sçais-tu point qui je suis, et que je tiens des Dieux
6032
le pouvoir qu’ils ont en ces lieux ?
6033
CARIN
On ne s’offense point des vœux et des prieres.
6034
MONTAN
Quoy, tu me dis encor des paroles si fiéres ?
6035
Sçais-tu que le courroux retenu dans le cœur,
6036
quand on nous pousse, éclate avec plus de fureur.
6037
CARIN
Quand la colere anime un genereux courage,
6038
elle ne produit point la fureur ny la rage ;
6039
c’est une noble ardeur que la raison conduit,
6040
qui nous pousse à la gloire, et que la gloire suit :
6041
mais ta Charge t’oblige à me faire justice ;
6042
plus ton pouvoir est grand, et plus tu me la dois ;
6043
je ne demande pas que tu me sois propice,
6044
sois juste seulement, et respecte les Loix ;
6045
Mirtil est Etranger.
6046
MONTAN
Quoy, n’est-tu pas son Pere ?
6047
Serois-tu maintenant à toy-même contraire ?
6048
CARIN
Il peut estre mon Fils, sans estre né de moy.
6049
MONTAN
L’extrême douleur qui te presse,
6050
et ta languissante vieillesse,
6051
t’ont fait perdre le sens, et triomphent de toy.
6052
CARIN
C’est un Fils de l’Amour, et non de la Nature.
6053
MONTAN
Si ce n’est pas ton Fils, pourquoy mal à propos
6054
viens-tu troubler nôtre repos ?
6055
Tu viens de faire aux Dieux une sensible injure.
6056
CARIN
Si mon sort ne peut t’affliger,
6057
et si tu ne veux pas m’entendre ;
6058
vous, Diane, écoutez ; Mirtil est Etranger,
6059
vous le sçavez, grands Dieux, on ne peut vous surprendre.
6060
MONTAN
L’as-tu donc acheté ? fut-il pris, ou trouvé ?
6061
En quel lieu fut-il élevé ?
6062
CARIN
On m’en fit un present, et ce fut en Elide ;
6063
celuy qui me l’offrit, l’avoit receu de moy.
6064
MONTAN
Tu n’as plus de raison pour guide,
6065
tu te troubles sans doute, et j’ay pitié de toy.
6066
CARIN
Prés d’un Myrthe touffu, dans une petite Isle,
6067
il fut entraîné par les Eaux ;
6068
je le nommay Mirtil, du nom des arbriseaux,
6069
qui dans ce jour fatal luy servirent d’azile :
6070
je le trouvay dans un Berceau,
6071
entouré d’écume et de mousse,
6072
avec une façon si douco,
6073
qu’on ne pût rien voir de plus beau.
6074
MONTAN
Que temps s’est écoulé depuis cette avanture.
6075
CARIN
Ce fut dans ce débordement,
6076
que fit dans la campagne un affreux changement,
6077
et qui de tous nos Champs ruina la culture.
6078
Quatre lustres encor ne sont pas écoulez
6079
depuis que nos guerets ont esté desolez.
6080
MONTAN
Quelle secrette horreur dans mo ame se glisse ?
6081
CARIN
Il ne peut resister à cette verité ;
6082
mais les esprits des Grands ont cette vanité,
6083
qu’on ne les voit jamais ceder à la Justice ;
6084
ils veulent en toute saison,
6085
ennemis de la resistance,
6086
que rien ne choque leur raison,
6087
comme rien ne combat leur suprême puissance.
6088
Il est persuadé de tout ce que j’ay dit ;
6089
mais il resiste encor, il ne veut pas se rendre,
6090
il ne sçait que répondre, et demeure interdit.
6091
MONTAN
Mais pourrois-tu bien reconnoître
6092
celuy qui te fit ce present ?
6093
CARIN
Oüy, s’il estoit icy present,
6094
et si je le voyois paroître ;
6095
il a les cheveux noirs, et les sourcils épais,
6096
la taille petite et grossiere ;
6097
son habit est rustique, ainsi que sa maniere.
6098
MONTAN
Venez icy, Bergers, avec tous mes Valets.
6099
DAMETE
Nous voicy.
6100
MONTAN
Carin, que t’en semble ?
6101
Poutras-tu démêler celuy qui luy ressemble ?
6102
CARIN
Celuy qui parle à vous, est ce même Berger
6103
dont je vous ay fait la peinture ;
6104
je reconnois son air, sa taille, et sa figure,
6105
et vingt ans ne l’ont pû changer.
6106
Pour moy depuis ce temps j’ay veu blanchir ma teste.
6107
MONTAN
Retirez-vous, Bergers ; et tou, Damete, arreste.
6108
Di-moy, connois-tu ce Vieillard ?
6109
DAMETE
Je croy l’avoit veu quelque part.
6110
MONTAN
Répons precisément à ce que je vay dire ;
6111
ne prétens pas me rien cacher.
6112
DAMETE
Bons Dieux ! quel embarras ! je souffre le martyre.
6113
MONTAN
Vingt ans se sont passez, lors que tu fus chercher
6114
dans les Païs qu’Alphee arrose de son onde,
6115
ce cher Fils qui fut emporté
6116
par ce débordement, dont la rapidité
6117
m’òta ce que j’avois de plus cher dans le Monde.
6118
Me dis-tu pas alors, je t’en prens à témoin,
6119
que tu l’avois cherché d’un inutile soin ?
6120
DAMETE
Il est vray, je le dis.
6121
MONTAN
Qu’as-tu fait en Elide ?
6122
Parle sans déguiser, et ne sois point timide.
6123
Quel Enfant a receu de toy
6124
ce Vieillard que tu vois paroître devant moy ?
6125
DAMETE
Quoy, depuis si long-temps ma fragile memoire
6126
peut-elle retenir le tissu d’une histoire ?
6127
MONTAN
Ce Vieillard en a bien gardé le souvenir,
6128
il vient de m’en entretenir.
6129
DAMETE
Il ne sçait ce qu’il dit, affoibly par son âge.
6130
MONTAN
Il te faut changer de langage ;
6131
rappelle ta memoire. Approchez, Etranger,
6132
connoissez-vous bien ce Berger ?
6133
CARIN
Ouÿ, c’est luy qui me fit ce present agréable,
6134
ce present qui me rend aujourd’huy miserable,
6135
et dont je ne pourray jamais me consoler,
6136
DAMETE
De quel present veux-tu parler ?
6137
CARIN
Te souviens-tu qu’un jour étant melancolique,
6138
pour avoir consulté Jupiter Olympique,
6139
tu fus dans ma maison, où tu vais au Berceau
6140
un enfant délicat et beau ?
6141
Tu m’en fis un present.
6142
DAMETE
Hé bien, que veux-tu dire ?
6143
CARIN
Je l’élevay comme mon Fils :
6144
helas ! cét Enfant que tu vis,
6145
et dont le triste sort fait que mon cœur soûpire,
6146
est celuy qu’on doit immoler
6147
par l’Arrest d’une Loy qu’on ne peut violer.
6148
DAMETE
O destin, que vôtre puissance
6149
trouve en nous peu de resistance.
6150
MONTAN
Il faut tout avoüer, et ne déguiser pas
6151
ce qui te coûteroit sans doute le trépas.
6152
Acheve d’éclaircir cét important mystere :
6153
de quel droict donnes tu ce qui n’est point à toy ?
6154
DAMETE
Mon Maître, c’est assez, de grace laissez-moy.
6155
MONTAN
Parle, ou tu vas sentir l’effet de ma colere.
6156
DAMETE
Si l’on eust ramené cét Enfant chez son Pere,
6157
il étoit en danger de mourir de sa main ;
6158
l’Oracle l’avoit dit, et je le crûs certain.
6159
CARIN
Ce qu’il dit est constant, je l’entendis moy-même.
6160
MONTAN
Ah ! que ma douleur est extrême !
6161
oüy, je n’en sçay que trop ; helas ! pourquoy les Dieux
6162
m’ont-ils fait si sçavant, ou bien si curieux ?
6163
Eclaircissement trop funeste,
6164
qui m’arrache du cœur tout l’espoir qui me reste.
6165
O Carin, que ton sort est bien moins rigoureux
6166
que celuy qui me rend aujourd’huy malheureux !
6167
ce Fils dont tu pleurois la funeste disgrace,
6168
est mon Fils ; je le pleure, et je suis à ta place ;
6169
je ressens toute ta douleur,
6170
et je suis accablé de ton propre malheur.
6171
O Fils infortuné, quelle est ton avanture !
6172
el quels sont les maux que j’endure ?
6173
Quoy, ne fus-tu sauvé d’un deluge soudain,
6174
que pour mourir icy de ma cruelle main ?
6175
CARIN
Mirtil est donc ton Fils ? helás ! quelle merveille !
6176
il n’est point arrivé d’avanture pareille.
6177
MONTAN
Lors que je te perdis, Mirtil, tu fus [s]auvé ;
6178
mais helas ! je te perds lors que je t’ay trouvé.
6179
CARIN
O Dieux ! qui gouvernez le monde,
6180
que vôtre sagesse est profonde !
6181
vous tenez en suspens un grand évenement,
6182
pour le faire éclater avec étonnement.
6183
Q’avez-vous resolu ? faut-il par ce présage
6184
esperer le repos, ou craindre les orages ?
6185
MONTAN
C’est l’effet de mon songe, et c’est l’effet trompeur
6186
qui m’a flatté d’un faux bon-heur ;
6187
c’est d’où vient cette horreur soudaine,
6188
qui m’a causé tantôt une si grande peine,
6189
qui m’a glacé le sang, quand le glaive à la main
6190
j’allois faire un coup inhumain.
6191
CARIN
Mais acheveras-tu ce sanglant sacrifice ?
6192
Ton Fils ne pourra-t’il éviter ce supplice ?
6193
Et luy donneras-tu la mort ?
6194
MONTAN
Nôtre Loy le commande, et l’exemple d’Aminte
6195
me reduit à ce triste sort,
6196
et me défend même la plainte.
6197
CARIN
A quoy me reduis-tu, fier et cruel Destin ?
6198
Mes maux n’auront-ils point de fin ?
6199
Faut-il que sur moy tu présides ?
6200
MONTAN
Le Ciel t’a voulu conserver
6201
pour voir en même temps deus Peres homicides :
6202
Carin, tu perds Mirtil, en pensant le sauver ;
6203
lors que tu veux montrer que tu nés pas son Pere.
6204
Moy par un accident nouveau,
6205
qui me fait ressentir la celeste colere,
6206
je retrouve mon Fils, et deviens son bourreau.
6207
CARIN
Grands Dieux, qui sçavez l’art de faire des miracles,
6208
est-ce là le bon-heur promis par vos Oracles ?
6209
Ah ! mon Fils, autrefois l’esperance et l’appuy
6210
de ma languissante vieillesse,
6211
faut-il que tu sois aujourd’huy
6212
tout le sujet de ma tristesse ?
6213
MONTAN
Carin, c’est à moy de pleurer ;
6214
c’est mon Fils que je perds, laisse-moy soûpirer.
6215
Dois-je appeler mon sang celuy qu’il faut reprandre ?
6216
D’une si dure Loy ne puis-je me défendre ?
6217
O Pere malheureux ! ô Fils infortuné !
6218
a quel sort es-tu condamné ?
6219
Quoy, l’onde pitoyable épargnera ta vie,
6220
afin que par ma main elle te soit ravie ?
6221
Dieux immortels, dont le pouvoir
6222
regle tout et fait tout mouvoir,
6223
a qui les Elements rendent obeïssance,
6224
quel crime ay-je commis depuis que je vous sers,
6225
pour attirer sur moy ce funeste revers
6226
qui me livre à vôtre vengeance ?
6227
Si je suis criminel, mon Fils est innocent.
6228
Jupiter, épargnez sa teste,
6229
et de vôtre bras tout-puissant
6230
faites tomber sur moy cette horrible tempeste.
6231
que si vous épargnez mes jours ;
6232
mon fer en tranchera le cours,
6233
et suivant la douleur dont mon ame est atteinte,
6234
je renouvelleray la triste mort d’Aminte ;
6235
je feray pour mo[urir] un genereux effort,
6236
avant que d’im[moler une] teste si chere ;
6237
le Fils verra mourir le Pere,
6238
afin qu’il vive par sa mort.
6239
Cours dons sans differer où la douleur t’appelle,
6240
chercher, chercher, Montan, un trépas glorieux :
6241
et vous, Divinitez des Enfers, ou des Cieux,
6242
qui me faites sentir une douleur mortelle,
6243
je me livre à vôtre fureur ;
6244
déjà le desespoir est maître de mon cœur :
6245
je ne connois point d’autre envie,
6246
que celle de finir ma miserable vie ;
6247
ce funeste desir occupe tous mes sens.
6248
CARIN
Ah ! que j’ay de pitié des maux que tu ressens !
6249
comme une lumiere excessive
6250
offusque une moindre clarté ;
6251
ainsi ta douleur est si vive,
6252
que la mienne luy cede, et j’en suis surmonté.
6253
SCENE VI
(TIRENE, MONTAN, CARIN)
TIRENE
Hate-toy, mon Enfant, et marche d’un pas ferme,
6254
afin que je ne bronche pas ;
6255
nous allons arriver au terme,
6256
je guide ton esprit, et tu guide mes pas ;
6257
méne-moy devant le grand Prestre,
6258
et quand nous y serront, arrête devant luy.
6259
MONTAN
Dieux ! que homme vois-je paroître ?
6260
Qu’a-t-il à me dire aujourd’huy ?
6261
D’où vient qu’on voit sortir le Prophete Tirene ?
6262
C’est quelque grand sujet sans doute qui l’améne.
6263
CARIN
Plaise aux Dieux qu’il t’annonce un extrême bonheur,
6264
et qu’il fasse cesser ta mortelle douleur !
6265
MONTAN
Quoy, tu quittes le Temple ? Eh ! par quelle avanture
6266
viens-tu nous annoncer quelque chose future ?
6267
TIRENE
Montan, je ne viens que pour toy,
6268
c’est toy seul que je cherche, et su sçauras pourquoy.
6269
MONTAN
Tu devois amener pour ce grand sacrifice
6270
la Victime qui doit rendre le Ciel propice.
6271
TIRENE
Ah ! que l’aveuglement du corps
6272
nous sert à découvrir les plus secrets ressorts !
6273
et nôtre ame en soy ramassée
6274
peut jusques dans les Cieux élever sa pensée :
6275
il ne faut pas legerement
6276
regarder icy bas un grand évenement,
6277
il faut en penetrer la cause :
6278
ce que l’on attribuë au Sort capricieux,
6279
où l’ignorance se repose,
6280
ne sçauroit arriver que par l’ordre des Dieux !
6281
les accidents nouveaux qui surprennent nos yeux,
6282
sont comme autant de voix secrettes,
6283
et de leurs volontez ce sont les interpretes :
6284
ce n’est point autrement qu’ils s’expliquent à nous,
6285
soit qu’ils soient appaisez, ou qu’ils soient en courroux ;
6286
et bien heureux celuy dont le cœur pur et sage
6287
entend ce celeste langage.
6288
Nicandre alloït venir, mais je l’ay retenu
6289
pour un nouveau prodige au Temple survenu ;
6290
et quand avec le tien en ce jour je l’assemble,
6291
l’esperance et la crainte ensemble,
6292
par un commun effort me viennent partager,
6293
mon esprit se confond, et ne sçait qu’en juger.
6294
MONTAN
Ce que tu n’entens point venerable Tirene,
6295
je l’entens, et c’est-là le sujet de ma peine :
6296
mais pour toy le Destin a-t’il rien de secret ?
6297
Ne penetres-tu pas l’avenir comme il est ?
6298
TIRENE
Le don de penetrer une chose future,
6299
est un present du Ciel, et non de la Nature ;
6300
nous ne devinons pas toûjours comme il nous plaist ;
6301
je sens bien que des Dieux la sage providence
6302
reserve dans son sein un secret d’importance ;
6303
un trouble en mon esprit commence à se former,
6304
je prevois quelque grand mystere,
6305
et je viens icy m’informer
6306
quel homme de Mirtil s’est declaré le Pere !
6307
MONTAN
Tu ne le connois que trop bien ;
6308
parmy tant de malheurs je déplore le sien.
6309
TIRENE
J’approuve ta pitié, mais que je l’entretienne.
6310
MONTAN
Quelle connoissance est la tienne ?
6311
Le Ciel te refuse aujourd’huy
6312
cette science prophetique :
6313
helas ! tu vois ce Pere, et tu parles à luy ;
6314
faut-il encor que je m’explique ?
6315
TIRENE
Toy, Pere de celuy qu’on destine à la mort ?
6316
De ce Berger incomparable ?
6317
MONTAN
Je suis le Pere miserable,
6318
de ce Fils malheureux dont je pleure le sort.
6319
CARIN
Ce que te dit Montan n’est que trop veritable.
6320
TIRENE
Qui me parle ?
6321
CARIN
C’est moy, qu’on croyoit étranger,
6322
et Pere de Mirtil, que l’on veut égorger.
6323
TIRENE
Mais ce n’est point ce Fils que la fureur de l’onde
6324
arracha de ton sein dans une nuit profonde ?
6325
MONTAN
C’est luy-même.
6326
TIRENE
Et par là tu te crois malheureux ?
6327
Sçache que tu vas estre au comble de tes vœux.
6328
Etrange aveuglement, dont les épais nuages
6329
cachent à nos esprits les celestes ouvrages !
6330
dans quelle obscurité vivons-nous icy bas,
6331
lors que le vray Soleil ne nous éclaire pas ?
6332
Miserables Mortels, quelle est nôtre insolence ?
6333
Quoy, nous sommes enflez d’un peu de connoissance ?
6334
Cét esprit qui peut voir l’avenir comme il est,
6335
et sans faire tort à personne,
6336
il nous l’ôte quand il luy plaît.
6337
Ton aveuglement est extrême,
6338
Montan, tes yeux sont ébloüis,
6339
rappelle ta raison, et reviens à toy-meme :
6340
que ton bon-heur est grand, si Mirtil est ton Fils !
6341
c’est ce jour qui te rend le plus heureux des Peres,
6342
et le plus favory des Dieux.
6343
Voilà le grand secret que me cachoient les Cieux,
6344
et le jour est venu qui finit nos miseres.
6345
Rappelle en ton esprit cét Oracle fameux
6346
par qui nous esperions un destin plus heureux,
6347
cét Oracle imprimé dans le fond de nos ames,
6348
que devoit accomplir l’Amour avec ses flâmes.
6349
Vous ne verrez jamais la fin de vos malheurs,
6350
que l’Amour n’ait uny deux cœurs.
6351
Le bon-heur sans pareil, que le Ciel nous envoye,
6352
m’empêche de parler, et j’en pleure de joye.
6353
Vous ne verrez jamais la fin de vos malheurs,
6354
que l’Amour n’ait uny deux cœurs,
6355
qui descendent tous deux d’une Race immortelle ;
6356
et qu’un Berger Fidelle et genereux
6357
n’ait reparé l’honneur d’une Femme infidelle,
6358
par la nobleardeur de ses feux.
6359
Quoy, Mirtil n’est-il pas de celeste origene,
6360
puis qu’il est sorty de ton sang ?
6361
Amarillis de même est de Race divine,
6362
et merite ce noble rang.
6363
Ces deux cœurs sont-ils pas unis par l’Amour même ?
6364
Et ce Dieu qui fait que l’on aime,
6365
n’a pas joint Silvio de ses aimables nœuds ;
6366
les parens l’ont voulu, sans qu’il fust amoureux :
6367
pour Mirtil l’Oracle s’explique.
6368
C’est le Berger Fidelle, et le Berger unique,
6369
qui depuis la cruelle mort
6370
dont Aminte borna son sort,
6371
s’est offert à mourir pour sauver sa Maîtresse ;
6372
l’outrage de Lucrine est enfin reparé,
6373
aujourd’huy nôtre malheur cesse,
6374
et pour nôtre repos le Ciel s’est declaré ;
6375
Mirtil a fait cesser les funestes présages,
6376
qui nous annonçoient les orages ;
6377
Diane est appaisée, et son ardent courroux
6378
n’éclatera plus contre nous.
6379
Il sort de la Caverne une odeur agreable,
6380
mille doux et charmans concerts
6381
se font entendre dans les Airs ;
6382
enfin tout nous est favorable.
6383
Dieux souverains qui m’écoutez,
6384
pour marquer ma reconnoissance,
6385
je revere à genoux vôtre haute puissance,
6386
vous estes les autheurs ne nos felicitez ;
6387
le Ciel m’a reservé pour ce jour de miracles,
6388
pour ce jour bien-heureux promis par les Oracles :
6389
j’ay vécu si long-temps, qu’aujourd’huy je renais
6390
pour joüir du bon-heur qui remplit nos souhaits.
6391
Ne perdons plus de temps, allons, l’heure nous presse ;
6392
releve-moy, mon Fils, et soûtiens ma foiblesse.
6393
MONTAN
Une soudaine joye occupe tous mes sens ;
6394
je ne sens pas ce que je sens.
6395
Quelle faveur le Ciel accorde à ma Patrie ;
6396
il n’est point icy bas de Terre si cherie,
6397
je suis sensible à ton bon-heur,
6398
et plus que mon Enfant tu me touches le cœur :
6399
charmante Verité, tu me parus en songe,
6400
mon esprit ne fut pas deceu par un mensonge.
6401
TIRENE
Mais après ces transports, Montan, qu’attendons-nous ?
6402
Le Ciel a calmé son courroux ;
6403
au lieu du Sacrifice achevons l’Hymnée,
6404
avant que de finir cette heureuse journée :
6405
Mirtil, Amarillis, ce beau couple d’Amans,
6406
dans le Temple aujourd’huy finiront leurs tourmens,
6407
c’est le Ciel qui le veut ; la resistance est vaine,
6408
ramene-moy, mon Fils ; et toy, Montan, suy-moy.
6409
MONTAN
Ne précipite rien ; attens, sage Tirene ;
6410
peut-elle, sans blesser la Loy,
6411
donner à Mirtil cette foy
6412
que Silvio receut de son obeïssance ?
6413
CARIN
Mirtil portoit ce nom dés sa plus tendre enfance,
6414
sous ce nom à Mirtil elle donna sa main.
6415
MONTAN
Je m’en souviens encore, ton discours est certain ;
6416
ce Fils qui me restoit eut le nom de son Frere,
6417
et ce nom me rendit sa perte moins amere.
6418
TIRENE
Ce point étoit douteux.
6419
MONTAN
Allons sans differer,
6420
Carin, allons au Temple, et cessons de pleurer :
6421
Mirtil en nous aura deux Peres,
6422
et tu vois en Montan un Frere plein d’amour.
6423
CARIN
J’amay toûjours Mirtil jusqu’à cét heureux jour
6424
où nous voyons la fin de toutes nos miseres :
6425
et je pretens l’aimer avec la même ardeur :
6426
mais si mon sort touche ton cœur,
6427
caresse cét Amy que j’aime,
6428
sans luy je ne puis vivre, et je me hais moy-même.
6429
MONTAN
Tu seras satisfait.
6430
CARIN
Grands Dieux, que vos desseins
6431
ont des routes bien differentes,
6432
de mille desirs incertains
6433
qui rendent nos ames flotantes !
6434
SCENE VII
(CORISQUE, LINCO)
CORISQUE
Cet insensible cœur est épris à son tour ;
6435
quoy, Silvio soûpire, et soûpire d’Amour ?
6436
Mais où portâtes-vous sa charmante Maîtresse ?
6437
LINCO
On fut chez Silvio soulager sa foiblesse ;
6438
sa Mere qui la vit en fut touchée au cœur,
6439
ses larmes firent voir sa joye et sa douleur ;
6440
elle voyoit son Fils sous l’amoureuse chaîne,
6441
et Dorinde faisoit le sujet de sa peine ;
6442
elle ne pouvoit voir ses souhaits accomplis,
6443
et pleuroit pour Dorinde et pour Amarillis.
6444
CORISQUE
Quoy donc, Amarillis ne voit plus la lumiere ?
6445
LINCO
Elle devoit borner aujourd’huy sa carriere :
6446
je vay chercher Montan pour flater son malheur ;
6447
Dorinde appaisera sa mortelle douleur.
6448
CORISQUE
Dorinde est encore vivante ?
6449
LINCO
Elle est encore en vie, et son ame est contente.
6450
CORISQUE
Il faloit que le coup ne fust pas dangereux.
6451
LINCO
Silvio la guerit dés qu’il fut amoureux.
6452
CORISQUE
Quel souverain remede a guery sa blessure ?
6453
LINCO
Ecoute le recit de toute l’avanture :
6454
nous étions assemblez, et pour la secourir
6455
châcun se preparoit à faire voir son zele ;
6456
mais elle ne voulut souffrir
6457
que la main du Berger qui soûpiroit pour elle :
6458
Silvio seul me doit guerir,
6459
sa main, dit-elle, m’a blessée :
6460
il ôte son habillement,
6461
et tâche à tirer doucement
6462
la fléche qu’il avoit lancée :
6463
mais ce qui nous desespera,
6464
cèst que malgré ses soins le fer y demeura.
6465
Elle sentit alors de cruelles atteintes,
6466
et poussant quelques douces plaintes,
6467
ses accens eussent pü ramollir un Rocher ;
6468
mais ce fer malheureux ne pouvoit s’arracher,
6469
il faloit à cette blessure
6470
faire avec d’autres fers une grande ouverture ;
6471
mais pour un si cruel dessein
6472
le cœur de Silvio secondoit mal sa main ;
6473
c’étoit pour un Amant un trop cruel office,
6474
et c’étoit luy donner un trop rude supplice.
6475
Amour, avec ces instrumens,
6476
n’a pas accoûtumé de guerir les Amans.
6477
Dorinde cependant montroit de la constance ;
6478
Silvio de son mal calmoit la violence,
6479
quand s’adressant au fer ; je feray mes efforts
6480
pour t’arracher, dit-il, de cét aimable corps ;
6481
cést moy qui suis l’autheur des maux que tu luy causes,
6482
aussi pour les guerir je [f]eray toutes choses.
6483
Le plaisir de la chasse a causé ce malheur,
6484
et je veux par la chasse arrester sa douleur.
6485
Oüy, je connois, dit-il, une herbe salutaire,
6486
des Animaux blessez le remede ordinaire :
6487
quand la Biche est blessée au flanc,
6488
cette herbe la guerit, en arrêtant son sang.
6489
C’est sur la Montagne prochaine
6490
que j’en iray cüeillir d’une course soudaine,
6491
il partit, et bien-tôt après,
6492
les herbes à la main, il se rendit auprés
6493
de celle qui faisoit sa peine ;
6494
et de ce qu’il portoit il fit un appareil
6495
avec quelque racine, et des grains de vervaine ;
6496
il l’applique, et l’effet se montra sans pareil.
6497
O prodige nouveau ! soudain la douleur cesse,
6498
et le fer doucement [s]uit la main qui le presse ;
6499
bien-tôt elle reprit sa premiere vigueur,
6500
et Silvio luy fit l’hommage de son cœur.
6501
CORISQUE
Que cette herbe est miraculeuse !
6502
et que l’avanture est heureuse !
6503
LINCO
Le reste se passa sans bruit
6504
sous les voiles secrets d’une agreable nuit :
6505
aprés mille peines diverses,
6506
elle goûte le fruit de toutes ses traverses.
6507
Ils sont jeunes tous deux, et tous deux amoureux,
6508
sous les loix de l’Amour parfaitement heureux :
6509
elle ne reçoit plus de cruelles blessures,
6510
toutes ses delices sont pures ;
6511
le Berger a quitté la Chasse et les Forêts,
6512
et goûte ce qu’Amour a de plaisirs secrets.
6513
CORISQUE
Je voy bien que l’Amour regne encor sur ton ame,
6514
et le temps ne sçauroit en éteindre la flâme.
6515
LINCO
Il est vray que l’Amour occupe tous mes sens :
6516
mais mon áge avancé rend mes vœux impuissans.
6517
CORISQUE
Aprés la mort de ma Rivale,
6518
si je puis voir Mirtil, ma joye est sans égale.
6519
SCENE VIII
(ERGASTE, CORISQUE)
ERGASTE
Bien-heureuse journée, agréable sejour,
6520
que le Ciel embellit en faveur de l’Amour.
6521
CORISQUE
Mais Ergaste paroît, il augmente ma joye,
6522
je croy que le Ciel me l’envoye.
6523
ERGASTE
Qu’aujourd’huy l’Air, le Feu, l’Eau, la Terre, Cieux,
6524
paroissent plus rians et plus doux en ces lieux ;
6525
que l’Enfer en ce jour n’use pas d ses gênes,
6526
et que des criminels il suspende les peines.
6527
CORISQUE
D’où luy naissent tous les transports
6528
qu’il fait éclater au dehors ?
6529
ERGASTE
Agréables Forests, si d’un triste murmure
6530
vous avez receu nos soûpirs ;
6531
dans une si douce avanture,
6532
changez en voix tous vos Zephirs,
6533
et de ces deux Amans chantez les doux plaisirs.
6534
CORISQUE
Dorinde et Silvio, parleur doux Hymenée,
6535
l’obligent à chanter cette heureuse journée ;
6536
la joye est la plus forte, et la source des pleurs
6537
en peu de temps se seche au milieu des douleurs :
6538
la mort d’Amarillis ne touche plus personne,
6539
et la voix de l’Hymen dans tous ces lieux resonne,
6540
aussi pourquoy tant t’affliger ?
6541
La vie a tant de maux, quil les faut soulager.
6542
Où vas tu si content ? et qu’as-tu dans la teste ?
6543
Je me doute qu’Ergaste à des Nopces s’appreste.
6544
ERGASTE
Il est vray, tu l’as dit ; as-tu veu deux Amans
6545
avec plus de bon-heur finir tous leurs tourmens ?
6546
CORISQUE
Linco m’avoit tout dit, et j’en suis soulagée ;
6547
le sort d’Amarillis m’avoit fort affligée,
6548
sa mort m’avoit touché le cœur.
6549
ERGASTE
La mort d’Amarillis ! ha ! quelle est ton erreur ?
6550
CORISQUE
Amarillis est-elle en vie ?
6551
ERGASTE
Elle vit, elle est belle, et sou ame ravie
6552
dans les bras de l’Hymen va goûter les plaisirs
6553
que luy font esperer tous ses justes desirs.
6554
CORISQUE
Elle ne fut donc pas à la mort condamnée ?
6555
ERGASTE
On vit bien-tôt après sa vertu couronnée.
6556
CORISQUE
Ergaste, tu te ris de moy.
6557
ERGASTE
Ils viennent maintenant de se donner la foy ;
6558
tu les verras passer, ces deux Amans fidelles,
6559
ils s’en vont chez Montan pour finir leurs travaux,
6560
et cueillir le doux fruit de leurs peines cruelles,
6561
aprés avoir souffert un deluge de maux ;
6562
la joye en est publique, et le Temple résonne
6563
de mille et mille voix qu’on pousse dans les Airs :
6564
tout le monde les environne,
6565
ils reçoivent tous deux mille éloges divers :
6566
l’un vante du Berger la constance admirable,
6567
et l’autre vante Amarillis :
6568
l’un s’attache à son teint de Roses et de Lys,
6569
et l’autre dit tout haut qu’elle est incomparable :
6570
enfin les Plaines et les Monts
6571
prennent part à la joye, et redisent leurs noms.
6572
Ah ! que ce Berger a de gloire !
6573
et qu’il merite bien de vivre dans l’Histoire !
6574
qu’il est doux, sur le poinct de souffrir le trépas,
6575
de se trouver entre les bras
6576
de celle qu’on sauvoit, en exposant sa vie !
6577
entre deux jeunes cœurs qui sçavent bien aimer,
6578
d’un si parfait plaisir le rencontre est suivie :
6579
qu’on l’affoiblit toûjours quand on veut l’exprimer ;
6580
mais pour Amarillis montre un peu plus de joye.
6581
CORISQUE
J’en ay beaucoup aussi.
6582
ERGASTE
Fay donc que je la voye.
6583
Ah ! Corisque, si de tes yeux
6584
tu pouvois avoir veu le gage précieux,
6585
qu’en se donnant la main Mirtil a receu d’elle,
6586
ton ame sentiroit une douceur nouvelle ;
6587
s’il receut ou donna ce baiser plein d’appas,
6588
quand j’en voudrois parler, je ne le pourrois pas ;
6589
la Nature, ny l’Art, Maîtres de toutes choses,
6590
ne font pas de si belles roses
6591
que celles qu’on voyoit éclater sur le teint
6592
de cette Beauté sans pareille.
6593
Sur un si noble champ la pudeur avoit peint
6594
ce vif éclat qui rend la rose si vermeille ;
6595
d’un air et modeste et charmant
6596
elle sembla d’abord refuser son Amant,
6597
pour rendre le baiser encor plus agréable,
6598
feignant d’être moins favorable.
6599
Mirtil la poursuivit, et l’on ne pût juger
6600
s’il fut donné par elle, ou pris par le Berger :
6601
faisant semblant de se defendre,
6602
elle êtoit aise de se rendre ;
6603
sa pudeur se couvroit d’un refus obligeant,
6604
son air êtoit modeste, il êtoit engageant,
6605
en vain elle opposoit sa foible resistance ;
6606
en refusant elle accordoit
6607
ce que Mirtil luy demandoit,
6608
comme un gage de sa constance ;
6609
sa fuite irritoit ses desirs,
6610
et cette pudeur nonchalante
6611
sembloit luy preparer mille nouveaux plaisirs
6612
dont elle paya son attente.
6613
Ah ! que ce souvenir a de charmes secrets !
6614
que ce baiser fut doux ! et qu’on y vid d’attraits !
6615
cette idée a remply mon ame,
6616
et je veux dés ce jour me choisir une Femme ;
6617
tout le reste n’est rien qu’un foible ameusement,
6618
on n’a point de plaisir, si ce n’est en aimant.
6619
CORISQUE
S’il dit la verité, ma douleur est extrême,
6620
a moins que mon esprit ne revienne à luy-même.
6621
SCENE IX
(CHOEUR DE BERGERS, CORISQUE, AMARILLIS, MIRTIL)
CHOEUR DE BERGERS
Vien seconder, Hymen, et nos chants et nos vœux,
6622
et par de doux liens rend ces Amans heureux.
6623
CORISQUE
Voilà quel est le fruit de ma noire malice,
6624
et je suis aujourd’huy digne de ce supplice.
6625
Pensers vains et pernicieux,
6626
qui m’avez fait tramer la mort d’une innocente,
6627
je reconnois ma faute ; enfin j’ouvre les yeux,
6628
vous m’aviez inspiré cette ardeur violente.
6629
CHOEUR DE BERGERS
Vien seconder, Hymen, et nos chants et nos vœux,
6630
et par tes doux liens rends ces Amans heureux.
6631
Trop aimable Berger, voy le fruit de tes larmes,
6632
de tes soins et de tes alarmes ;
6633
tout s’opposoit à ton bon-heur ;
6634
ton destin malheureux, la Mort, le Ciel, la Terre,
6635
etoient les ennemis du repos de ton cœur,
6636
et t’avoient declaré la guerre :
6637
tu viens à bout de tout par ta fidelité,
6638
tu recueilles le fruit de ta perseverance,
6639
et ce miracle de beauté
6640
est de tes longs travaux la juste recompense.
6641
Regarde ce beau sein, ces belles mains, ces yeux,
6642
tout cela rend ton sort égal au sort des Dieux,
6643
et dans ce grand bon-heur tu gardes le silence ?
6644
MIRTIL
Les grandes passions empêchent de parles ;
6645
et quand une joye est parfaite,
6646
le cœur ne la peut étaler,
6647
et l’on s’explique mieux quand la langue est mu[…]tte.
6648
Je ne sçay si je vis parmy tant de transports,
6649
si je veille, ou bien si je dors :
6650
il faut parler à cette Belle,
6651
qui connoît tous mes sentimens,
6652
et comme mon cœur vit en elle,
6653
elle en sçait mieux que moy les secrets mouvemens.
6654
CORISQUE
Vains omemens du corps, trop funeste parure,
6655
marques d’une longue imposture,
6656
si vous m’avez servy pour captiver ses cœurs,
6657
vous serez le sujet de mes justes douleurs.
6658
Mais, qu’attens-tu, Corisque, à demander ta grace ?
6659
Par un vray repentir une faute s’efface.
6660
Amans que le Ciel rend heureux,
6661
puis que rien ne s’oppose au bonheur de vos feux,
6662
il est temps que je cede à vôtre amour extrème.
6663
Possede, Amarillis, un fidelle Berger,
6664
que j’ay voulu faire changer,
6665
et me l’acquerir à moy-même.
6666
Mirtil, tes vœux sont accomplis,
6667
possede avec plaisir ta chere Amarillis,
6668
elle est vertueuse, elle est belle,
6669
et digne de l’ardeur que tu sentois pour elle.
6670
Avant que de laisser éclater ton courroux,
6671
regarde, Amarillis, les yeux de ton Epoux,
6672
tu trouverassur son visage
6673
une pressante excuse à mes emportemens :
6674
en faveur de l’Amour, à qui tu dois ce gage,
6675
etouffe tes ressentimens.
6676
AMARILLIS
Oiiy, Corisque, je te pardonne,
6677
je perds le souvenir de ce que tu m’as fait ;
6678
et quand de tes desseins je regarde l’effet,
6679
a mille doux transports mon ame s’abandonne.
6680
Quand le fer et le feu nous donnent du secours,
6681
quelque douleur qu’on sente, on les aime toûjours ;
6682
la trahison me plait, j’aime tes artifices,
6683
ce sont les instrumens de nos cheres delices :
6684
viens-te réjoüir avec nous.
6685
CORISQUE
[Le] pardon que j’ob[tient] me fait un sort bien doux.
6686
MIRTIL
Et moy je te pardonne avec la même joye.
6687
Mais pourquoy retarder nôtre felicité ?
6688
CORISQUE
Vivez, heureux Amans, goûtez en liberté
6689
le bon-heur sans pareil que le Ciel vous envoye.
6690
CHOEUR DE BERGERS
Vien seconder, Hymen, et nos chants et nos voeux,
6691
et par de doux liens rend ces Amans heureux.
6692
SCENE X ET DERNIERE
(MIRTIL, AMARILLIS, CHOEUR DE BERGERS)
MIRTIL
Quel malheureux Destin s’oppose à mes desirs ?
6693
Pourquoy dois-je languir au milieu des plaisirs ?
6694
Faut-il encor qu’une importune,
6695
aprés tant de retardemens,
6696
arreste tout d’un coup le cours de ma fortune,
6697
quand je suis sur le poinct de finir mes tourmens ?
6698
AMARILLIS
Ne peux-tu moderer les transports de ton ame ?
6699
MIRTIL
Précieux objet de ma flâme,
6700
on est mal asseuré quand on tient un trésor :
6701
l’avois tant d’ennemis, que j’apprehende encor ;
6702
il faut que ton amour asseure ma conqueste,
6703
et je ne craindray point les coups de la tempeste ;
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tout me paroît un songe en l’êtat où je suis ;
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je crains que ce beau songe passe,
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et qu’une funeste disgrace
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me replonge dans mes ennuis.
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Si des traits de l’amour tu ressens les atteintes,
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avance mon bon-heur, et dissipe mes craintes.
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CHOEUR DE BERGERS
Agréable Divinité,
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qui présides à l’Hymenée,
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viens de ces deux Amans unir la destinée,
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acheve leur felicité.
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