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1 La Diane, comédie

Jean de Rotrou — EMOTHE0755_LaDianeComedie

Les acteurs

DIANE (sous le nom de CÉLIRÉE)
DOROTHÉE villageoise amie de Diane, qui aimait Sylvian
ORANTE fille de Filémon, amoureuse d’Ariste
LYSIMANT amoureux de Diane, il la quitte, pour demander Orante en mariage
ARISTE personnage dont Orante est amoureuse
ORIMAND père de Rosinde
SYLVIAN jeune paysan amoureux de Diane
FILÉMON père d’Orante
LYSANDRE frère de Diane
DAMON paysan de Boulogne qui a élévé Diane
UN LAQUAIS
EXEMPT
ARCHERS

ACTE I

Scène première

DIANE
(seule, sous le nom de Célirée) Le Soleil a quitté l’humide sein de l’onde. 1
Le dernier de tes jours illumine le monde, 2
Déplorable rebut d’un infidèle amant, 3
Moins aimable qu’aimé, plus ingrat que charmant. 4
Poursuis, trahis ce traître, amante infortunée, 5
Et lui vends chèrement ta dernière journée; 6
Ayant de ta franchise acquis des vœux si saints 7
Son injuste mépris rend justes tes desseins; 8
Romps ses intentions, et fais contre son crime, 9
Tout ce que te conseille un courroux légitime. 10
Toi qui vis son amour et qui vois ses dédains, 11
Redoutable vainqueur des dieux et des humains, 12
Éteins ou récompense une ardeur si parfaite: 13
Que je meure vengée ou vive satisfaite; 14
Tu dois cette faveur aux vœux que je te rends: 15
Pour toi, j’ai tout laissé, j’ai quitté mes parents, 16
Et tu m’as mise au point de servir la maîtresse 17
De l’objet inconstant que j’aime et qui me laisse, 18
Qui me flattait d’attente et d’espoirs superflus, 19
Qui m’a longtemps voulue, et qui ne me veut plus. 20
L’avare faim de l’or a rompu ses promesses; 21
Une riche ennemie attire ses caresses; 22
Orante le méprise, et l’aveugle aujourd’hui 23
Épouse la fortune aveugle comme lui: 24
Joins ton pouvoir au mien, Roi de ma destinée; 25
Divertissons, Amour, ce fatal hyménée: 26
Accorde ta faveur au dessein que je fais, 27
Et ne t’offense pas de tes propres effets. 28

Scène II

(DOROTHÉE, CÉLIRÉE)
DOROTHÉE
La voilà qui m’attend. 29
CÉLIRÉE
Ma chère Dorothée,
Que de cruels soucis mon âme est agitée! 30
DOROTHÉE
Comment? 31
CÉLIRÉE
Je sors déjà pour la sixième fois.
DOROTHÉE
Hélas! Diane. 32
CÉLIRÉE
Attends, abaisse un peu ta voix.
Comment m’appelles-tu? je t’ai tant conjurée 33
De te ressouvenir du nom de Célirée; 34
Cruelle! as-tu dessein qu’on me connaisse ici, 35
Et ne sais-tu pas bien que l’on m’appelle ainsi? 36
DOROTHÉE
Je m’y trompe toujours. 37
CÉLIRÉE
Eh bien, chère compagne?…
DOROTHÉE
Vous causez du désordre en toute la campagne; 38
Je ne puis exprimer ces communes douleurs: 39
Tyrsis se désespère, Alidor fond en pleurs, 40
Et l’absence du jour cause bien moins d’ombrage 41
Que celle de vos yeux dedans notre village. 42
Chacun, pour vous trouver fait des desseins divers: 43
L’un veut voir tout Paris, l’autre tout l’univers; 44
L’un consulte Apollon, l’autre aux noires sciences 45
Va chercher du remède à ses impatiences. 46
On entend votre nom en la bouche de tous: 47
Ils laissent leurs troupeaux à la merci des loups; 48
Les voleurs pillent tout, les maisons sont désertes, 49
Et votre perte seule est cause de ces pertes. 50
Votre père surtout... 51
CÉLIRÉE
Dépêche vitement.
DOROTHÉE
Soupire sans relâche et sans allégement; 52
Vous ayant fait chercher parmi toutes nos plaines, 53
Il est désespéré d’avoir perdu ses peines; 54
Et je vous viens conter le dessein qu’il a pris 55
De vous chercher lui-même, et voir par tout Paris. 56
CÉLIRÉE
Il cherchera longtemps. 57
DOROTHÉE
Je crains fort, Célirée,
Qu’il n’en ait eu déjà la nouvelle assurée. 58
CÉLIRÉE
Et d’où la saurait-il? 59
DOROTHÉE
Il le peut bien.
CÉLIRÉE
Comment?
DOROTHÉE
Voyez si j’appréhende avecque fondement? 60
Je vous dis l’autre jour que Sylvian, que j’aime, 61
Souffrait pour votre perte un déplaisir extrême. 62
CÉLIRÉE
Eh bien? 63
DOROTHÉE
Ce lâche objet qui me tient sous sa loi,
Depuis un jour ou deux s’est dérobé de moi; 64
Il croit chez Lysimant savoir de vos nouvelles 65
(Car il a su jadis vos ardeurs mutuelles), 66
Et sans nécessité que de vous rechercher, 67
Il l’est allé trouver, et s’est fait son cocher. 68
Je viens de rencontrer cet aimable homicide; 69
Le traître s’est couvert des couleurs d’un perfide; 70
Et, s’il a découvert que vous serviez ici, 71
Damon par son moyen le peut savoir aussi. 72
CÉLIRÉE
Ô Dieux! Que me dis-tu! Va le trouver, de grâce; 73
Convié de ma part, il n’est rien qu’il ne fasse. 74
DOROTHÉE
Las! Il ne met qu’en vous la fin de ses désirs, 75
Et je pousse pour lui d’inutiles soupirs. 76
CÉLIRÉE
Je promets ses devoirs à ta pudique envie, 77
Si la fin de ce jour n’est celle de ma vie; 78
Mais d’une même ardeur oblige mon amour, 79
Ne sors point de Paris le reste de ce jour; 80
Je veux trahir Orante, et tu m’es désirable, 81
Si jamais j’éprouvai ton secours favorable. 82
ORANTE
(appelant en dehors) Célirée? 83
CÉLIRÉE
(elle lui donne un diamant) Ô malheur! Je te voulais prier
De vendre ce présent qu’elle me fît hier, 84
Et de me tenir prêt l’habillement d’un homme. 85
Accorde cette peine au feu qui me consomme; 86
Si le dessein que j’ai succède heureusement, 87
Je veux sous ces habits m’offrir à Lysimant, 88
Le servir déguisée, et de quoi qu’il propose 89
En divertir l’effet, en connaissant la cause; 90
C’est mon dernier recours parmi tant de malheurs. 91
DOROTHÉE
Je vous vais obéir, ayant vendu mes fleurs. 92
CÉLIRÉE
Et je t’irai trouver? 93
DOROTHÉE
En notre hôtellerie.
ORANTE
(sortant de la maison) Célirée? 94
CÉLIRÉE
(À Dorothée) Madame?
(À Dorothée) Adieu; cours, je t’en prie.
((Dorothée sort))

Scène III

(ORANTE, CÉLIRÉE)
ORANTE
Ai-je assez appelé? quels importants secrets 95
Vous éloignent de moi, sans voir mes habits prêts? 96
Et qui doit être ici, tandis qu’en vos affaires 97
Vous employez ailleurs ces heures nécessaires? 98
CÉLIRÉE
(lui donne des lettres quelle a tirées de sa poche) Certaine paysanne, ayant frappé deux fois, 99
M’a donné ces papiers que je vous apportais; 100
Et, sans vouloir entrer, elle s’est retirée, 101
Quand je suis accourue au nom de Célirée. 102
ORANTE
(ouvre et lit) (Lettre de Diane à Orante) «Le déplaisir de perdre un infidèle amant 103
Ne vous procure pas cet avertissement: 104
La perte d’un traître est heureuse. 105
Le seul dessein que j’ai de me venger 106
Vous doit porter à vous en dégager. 107
Je suis intéressée, et non pas amoureuse; 108
Je vois d’un œil égal son infidélité. 109
Je sais bien que résoudre en la nécessité; 110
Et, quoique simple paysanne, 111
Quand il m’aimait il était Lysimant: 112
Il n’a changé que d’amour seulement, 113
Il est toujours lui-même, et moi toujours Diane. 114
Consultez ces écrits que j’avais de sa part, 115
Ne vous repentez pas quand il sera trop tard. 116
J’ai de quoi vous ravir ce traître; 117
J’aspire moins à ce commun lien 118
Pour mon repos que pour troubler le sien: 119
Pour le voir malheureux, je souhaite de l’être. 120
DIANE» 121
Ô Dieux! Que vois-je ici? 122
(Lettre de Lysimant à Diane) «Tu ne peux, sans me faire tort, 123
Te plaindre du Ciel et du sort. 124
N’appelle point leur rigueur importune; 125
Tes attraits sont un trésor 126
Plus estimable que l’or: 127
Je recherche Diane, et non pas sa fortune. 128
LYSIMANT» 129
(Autre) «Je presse, mon souci, l’effet de mes promesses, 130
Et j’ébranle le cœur d’un vieillard inhumain. 131
Je te conterai tout demain: 132
Prépare à mon amour de nouvelles caresses. 133
LYSIMANT» 134
(Autre) «Diane, dans ce paysage 135
Où ta condition encore te retient, 136
Aie soin de ton beau visage, 137
Conserve ce qui m’appartient. 138
Crains bien que le Soleil te baise, 139
Laisse à tes jeunes sœurs dépouiller vos guérets; 140
Et, de peur de sentir ses rais, 141
Ne cueille ni rose, ni fraise. 142
Daphné fut sourde à sa prière, 143
Et ne voulut de lui ni devoirs, ni présent; 144
Car ce Prince de la lumière 145
L’eût enlaidie en la baisant. 146
LYSIMANT»
ORANTE
(continue) Courez, suivez ses pas.
La pourrez-vous trouver? 147
CÉLIRÉE
Je ne l’estime pas.
ORANTE
(Célirée s’en va) Faites votre pouvoir. Dieux! Que cette aventure 148
Flatte d’un doux espoir le tourment que j’endure, 149
Et qu’elle est favorable à tes prétentions, 150
Ariste, unique objet de mes affections! 151
On forçait mes desseins, et dans cette misère 152
J’épousais seulement le vouloir de mon père; 153
Tu plais seul à mes yeux, et jamais Lysimant 154
N’a tiré de mon cœur un soupir seulement. 155
Un sentiment secret me l’a peint incapable 156
De posséder mes vœux et de m’être agréable. 157
De combien de parfums vont fumer tes autels, 158
Favorable Démon qui régis les mortels! 159
Quand on serre mes fers, ton pouvoir m’en dégage, 160
Et tu m’offres le port au milieu du naufrage. 161
Par cet heureux malheur Ariste est sans rivaux: 162
Il cueillera les fruits dus à ses longs travaux; 163
Et mon père, sensible à cet affront insigne, 164
N’aura plus de dessein pour un objet indigne. 165
Mais où va-t-il sitôt? 166

Scène IV

(ORANTE, FILÉMON)
FILÉMON
Attendez-vous ici
Celui qui doit enfin borner votre souci, 167
Qui vous est destiné pour charmeur de vos peines, 168
Qui termine aujourd’hui vos amours et vos haines, 169
Qui prépare à vos vœux de solides plaisirs, 170
Et qui ne laisse plus balancer vos désirs? 171
L’éloignement d’un jour peut-être vous offense, 172
Mais il me fit hier agréer cette absence 173
Pour convier quelqu’un aux châteaux d’alentour, 174
Et me dit que le soir il serait de retour. 175
Adieu, je vais chez lui; préparez à ses flammes 176
L’irrévocable mot qui doit joindre vos âmes. 177
ORANTE
Faites-moi prononcer l’arrêt de mon trépas; 178
Que j’ouvre mon tombeau, je n’y recule pas: 179
Mais que de mon dessein il ait part en ma couche, 180
Et qu’il tire jamais cet oui de ma bouche, 181
Je vous offenserais par ce consentement, 182
Et vous me blâmeriez d’aimer si lâchement. 183
Cette lettre en ce lieu vient de m’être donnée: 184
Vous verrez de sa main sa lâcheté signée; 185
Et des objets si bas ayant pu l’enflammer, 186
Vous m’aimez trop, Monsieur, pour me le faire aimer. 187
((Elle lui donne les lettres qu’il lit))
FILÉMON
(après avoir lu) Dieux! Quel instable sort traverse toutes choses! 188
Que l’épine est souvent sous les plus belles roses! 189
Que tout est incertain, et que les plus contents 190
Ont droit de se vanter quand ils le sont longtemps! 191
Cette alliance acquise avec beaucoup de peine, 192
Quand on n’en doute plus, devient plus incertaine; 193
Et c’est au dernier jour que j’ai plus à douter 194
Ce que je dois des deux, la rompre ou l’arrêter. 195
ORANTE
Connaissant son humeur à son sort inégale, 196
Et qu’il m’a préférée une abjecte rivale, 197
Mon bien ou mon malheur est-il encor douteux? 198
Et m’affligerez-vous d’un hymen si honteux? 199
Permettez ces transports à mon courage extrême: 200
Ce que je tiens de vous me sert contre vous-même; 201
Et je m’accorderais avec votre rigueur, 202
Si vous m’aviez, Monsieur, fait un plus lâche cœur. 203
En ce point seulement je parais votre fille, 204
Que je ne peux noircir une illustre famille, 205
Et que je n’ai jamais eu d’inclination 206
Qui ne fût honorable à ma condition. 207
FILÉMON
Qu’il ait porté si bas ses vœux et ses caresses! 208
Voyons s’il avouera ces honteuses promesses: 209
Mais laissez-moi le soin d’un secret important 210
Que vous conduiriez mal en le précipitant. 211
Je reviens de ce pas. 212
((Il s’en va))
ORANTE
Pour peu qu’il dissimule,
Il obtiendra beaucoup sur cet esprit crédule. 213
FILÉMON
(seul) Dieux! Les étranges soins dont je suis agité! 214
Que me faut-il résoudre en cette extrémité? 215
Dans les commencements les Dieux nous favorisent, 216
Et proche de leur fin nos desseins ils détruisent. 217
Je vois d’un bel espoir un malheureux effet, 218
Et le travail d’un an en un jour se défait. 219
((Il frappe à la porte de Lysimant))

Scène V

(SYLVIAN, FILÉMON)
SYLVIAN
(en cocher) Que vous plaît-il, Monsieur? 220
FILÉMON
Que je parle à ton maître.
SYLVIAN
Il n’est pas au logis. 221
FILÉMON
Mon fils, où peut-il être?
SYLVIAN
Le beau fils que je suis! 222
FILÉMON
Dépêche vitement.
SYLVIAN
Que vous êtes pressé! 223
FILÉMON
Tu me tiens longuement.
SYLVIAN
Je crois qu’il est aux bains. 224
FILÉMON
Allons-y, je te prie.
On peut tout sur ces gens avec la flatterie. 225
SYLVIAN
(fermant sa porte) Je crains qu’on ne m’appelle, il faut presser le pas; 226
Et puis c’est un peu loin. 227
FILÉMON
Je ne laisserai pas.
SYLVIAN
Il est vrai que trois pieds, pour loin que je vous mène, 228
En doivent suivre deux avec fort peu de peine. 229

ACTE II

Scène première

DAMON
(villageois) Vous qui m’avez ravi l’espoir de mes vieux ans, 230
Quand terminerez-vous des ennuis si cuisants? 231
Diane m’est ôtée, et, sans m’ôter la vie, 232
Impitoyables Dieux, vous me l’avez ravie; 233
S’il fallait m’affliger, si mes prospérités 234
Déplaisaient seulement à vos divinités, 235
Tous mes biens sans défense attendaient vos tonnerres; 236
Vous pouviez inonder et ravager mes terres, 237
Vous plaire à voir mes fruits et mes raisins rôtis, 238
Affliger mes troupeaux et sécher leurs pâtis. 239
Mais de m’avoir ravi mes plus chères délices, 240
Cet astre qui me rend tous les astres propices, 241
Diane, la merveille et l’honneur de vos faits, 242
Cette punition excède mes forfaits! 243
Je suis moins odieux que vous n’avez de haine, 244
Et les plus noirs péchés sont moindres que ma peine. 245
L’astre de la clarté fait son sixième tour 246
Depuis que je la cherche aux hameaux d’alentour; 247
Et j’arrive à Paris avec peu d’apparence 248
D’y retrouver ma vie et ma seule espérance. 249
J’emploierai toutefois mes soins et mes efforts, 250
Sans donner de relâche à ce débile corps; 251
Et j’y perdrai la vie, ayant perdu ma peine, 252
Si j’y fais comme ailleurs une recherche vaine. 253
Jadis en ce quartier j’ai connu Lysimant, 254
Qui tenait à faveur le nom de son amant, 255
Et qui faisait dessein de n’aimer jamais qu’elle. 256
On en pourra savoir chez lui quelque nouvelle. 257
Mais dans l’égalité de ces superbes toits, 258
Je méconnais le sien, où je fus tant de fois 259
Qui pourra me l’apprendre? 260

Scène II

(SYLVIAN, DAMON)
SYLVIAN
(courant) Ô Dieux! Que j’appréhende!
Que je serai crié s’il faut qu’on me demande! 261
Ce vieillard me suivant comptait tout le pavé, 262
Et si ses pas sont vains il ne l’a pas trouvé; 263
Mon maître ce matin est sorti dès l’aurore, 264
Pour aller rendre hommage à l’objet qu’il adore. 265
DAMON
Où se tient Lysimant? 266
SYLVIAN
Eh quoi! C’est vous, Damon?
DAMON
D’où sais-tu qui je suis? Et qui t’a dit mon nom? 267
Ô Dieux, c’est Sylvian. Eh Quelle frénésie 268
A, pauvre infortuné, troublé ta fantaisie? 269
SYLVIAN
Ne sais-tu pas, Damon, qu’Amour peut tout changer? 270
Si du cocher du jour il a fait un berger, 271
Pourquoi ne peux-tu voir que sa force me change 272
De pasteur en cocher, sans le trouver étrange? 273
Hélas! Que je rirais d’un pareil changement, 274
S’il n’était arrivé qu’en mon habillement! 275
Mais ce puissant Démon, qui régit toutes choses, 276
A bien fait en mon cœur d’autres métamorphoses. 277
Je ne suis plus, Damon, ce pasteur que j’étais 278
Alors qu’on m’entendait médire de ses lois; 279
Que j’ignorais d’Amour l’agréable furie, 280
Et que je n’en avais que pour ma bergerie; 281
Que je passais les jours, sur les rives des eaux, 282
À tresser des cordons de joncs et de roseaux, 283
Ou faire sans dessein, au son de ma musette, 284
Danser Amaryllis, Célimène ou Lisette. 285
Ma vie est bien changée, et je n’espère pas 286
Renouveler jamais ces frivoles ébats; 287
C’est bien un autre Dieu que ce Pan qu’on réclame 288
Parmi les paysans, qui fait agir mon âme; 289
Un charme si puissant a mon cœur enchanté... 290
Mais tu te ris déjà de ma simplicité, 291
Et l’humeur d’un vieillard, à nos humeurs contraire, 292
Lui fait toujours blâmer ce qu’il ne peut plus faire. 293
Mais ris si bon te semble. Adieu, j’ai trop tardé. 294
DAMON
Dis-moi donc le logis que je t’ai demandé. 295
SYLVIAN
De qui? 296
DAMON
De Lysimant.
SYLVIAN
Lysimant est mon maître;
Ces couleurs que tu vois le font assez connaître. 297
DAMON
Et quelle est la beauté dont les yeux triomphants 298
Ont asservi ton cœur? 299
SYLVIAN
L’honneur de tes enfants,
Cette aimable bergère à qui tout rend hommage, 300
Diane, l’ornement de tout notre village. 301
Mais tu ne réponds pas des heures que je perds: 302
Adieu; te suffit-il? c’est elle que je sers. 303
((Il frappe))
DAMON
Donc pour me la ravir, craignant sa résistance, 304
Ton bras à Lysimant prêta son assistance; 305
Et quand l’occasion lui montra les cheveux, 306
Secouru de ton aide, il accomplit ses vœux? 307
SYLVIAN
Qu’il ait pu m’obliger à trahir cette belle! 308
Tu m’offenses, Damon. Adieu, car on m’appelle. 309
((Il sort))
DAMON
(seul) Dieux! Si jamais le foudre est parti de vos mains, 310
S’il est fait pour punir les crimes des humains, 311
Ouvrez l’oreille aux cris d’un vieillard misérable, 312
Jetez sur sa misère un regard favorable, 313
Et ne pardonnez pas à la brutalité 314
Qui le fait recourir à votre autorité. 315
Prêtez vos traits vengeurs à l’honneur de Diane; 316
Faites mourir le père, ou tuez le profane. 317
Vous avez un tonnerre, et ce vil suborneur: 318
Impitoyables Dieux! Survit à son honneur! 319
Mais pourquoi réclamer la divine justice, 320
Si les humaines lois ordonnent son supplice, 321
Si la Cour si souvent a ces crimes vengés, 322
Si ses bras sont ouverts à tous les affligés? 323
Va, vieillard malheureux, implorer sa puissance, 324
Qui te rendra Diane et punira l’offense. 325
((Il sort))

Scène III

LYSIMANT
Que le Soleil est chaud! Que son œil est riant! 326
Et que déjà cet astre est loin de l’Orient! 327
Cléandre m’a fait tort, et sa longue caresse 328
M’aura peint incivil aux yeux de ma maîtresse. 329
Je la verrai trop tard; ce bel Astre d’amour 330
Me devait éclairer aussitôt que le jour. 331
Mais que je suis confus, et que je trouve étrange 332
La résolution où mon destin me range. 333
Insensible aux appas de cet objet charmant, 334
Je les vois, je les loue, et je parle en amant: 335
Plus libre que jamais, et plus froid pour Orante 336
Que je ne le serais pour une indifférente, 337
Je parle toutefois et d’amour et d’attraits 338
Comme si ma froideur se rendait à ses traits; 339
Et j’entre en un hymen que je ne considère 340
Que par les seuls apprêts qu’on en fait chez mon père. 341
Las! Ce Dieu qui préside aux belles unions, 342
Qui s’acquiert tant d’estime en nos opinions, 343
Qui voit si saintement garder ses ordonnances, 344
Ne fait pas aujourd’hui toutes les alliances; 345
Ce mystère s’observe ailleurs qu’à ses autels, 346
Et l’avarice a joint la moitié des mortels. 347
La grâce et la vertu ne sont plus adorées, 348
On ne s’enchaîne plus qu’en des chaînes dorées; 349
Possédant beaucoup d’or on a beaucoup d’appas, 350
Et ce métal rend beau tout ce qui ne l’est pas. 351
J’épouse sans dessein, j’aime sans connaissance: 352
Ce qui doit être un choix m’est une obéissance, 353
Et l’aveugle bonté d’un avare parent 354
Trame en cette union mon malheur apparent. 355
Ainsi tu n’as conçu qu’une espérance vaine, 356
Beau sujet de mes feux, doux objet de ma peine, 357
Qui seule eus le pouvoir d’asservir ma raison, 358
Plus Diane d’effet que tu ne l’es de nom! 359
Ainsi tu vois ma vie en sa borne prescrite, 360
Et ta condition a trahi ton mérite. 361
Hélas! Rien n’est égal aux rigueurs de mon sort, 362
Et je vis pour mourir d’une éternelle mort... 363
Mais que de vains pensers mon âme est agitée! 364
Délibéré-je encor d’une affaire arrêtée? 365
Immolons ces regrets à la nécessité, 366
Et voyons de bon œil cette aimable beauté. 367
((Orante sort de chez elle))

Scène IV

(ORANTE, à sa porte, LYSIMANT)
LYSIMANT
(la saluant) Enfin... 368
ORANTE
Que me veux-tu, lâche, aveugle, profane?
Adieu, je suis Orante, et tu cherches Diane. 369
((Elle ferme la porte rudement))
LYSIMANT
(seul) Le gracieux accueil! Ô Dieux! quel changement! 370
Et qui se fût douté d’un pareil traitement? 371
Ariste a sourdement tramé cet artifice, 372
Et m’a désobligé de ce mauvais office. 373
Ce rival seulement peut avoir éventé 374
Ce que Diane a pu dessus ma liberté. 375
Il faut subtilement découvrir cette affaire, 376
Et, sans intention que de me satisfaire 377
(Car Orante est un bien que je perds sans regret), 378
Immoler à mon sort ce rival indiscret. 379
ORANTE
(rouvrant la porte) Adieu, ne me vois plus, et crois que cette porte 380
Ne s’ouvrira jamais à des gens de ta sorte; 381
Va triompher des cœurs au lieu qui t’est prescrit, 382
Où la stupidité signale ton esprit, 383
Où tes beaux entretiens font naître tant de flammes, 384
Où tu passes pour rare, et pour charmeur des âmes, 385
Auprès de cet objet qui possède ta foi, 386
Et qui n’a rien de cher que ses troupeaux et toi. 387
LYSIMANT
Souffrez... 388
ORANTE
Non, ne dis rien. Que me peux-tu répondre,
Que tes propres écrits ne soient prêts de confondre? 389
N’as-tu pas pour Diane eu de la passion? 390
Peux-tu désavouer cette inclination? 391
LYSIMANT
Il est vrai que j’aimai cette jeune bergère, 392
Mais sans intention, et d’une amour légère, 393
Qui ne pouvait longtemps occuper mes désirs, 394
Et n’avait pour objet qu’un moment de plaisirs. 395
ORANTE
Que tu fais à ta honte une faible défense! 396
Tes excuses, lascif, accroissent ton offense. 397
Rends, rends à cet objet ton cœur irrésolu, 398
Qui me déplairait moins lâche que dissolu; 399
Quoi! ce cœur embrasé de tes lascives flammes, 400
Qui ne peut respirer que des plaisirs infâmes, 401
Impuissant à produire un honnête dessein, 402
Tu voulais, effronté, qu’il eût part en mon sein! 403
Tu le crois mériter des plaisirs légitimes, 404
Et tu me présentais cette source de crimes! 405
LYSIMANT
Contre tant de discours, je cède, je me rends: 406
Vous me pouviez sans bruit donner ce que je prends, 407
Un congé non prévu, mais de moindre importance, 408
Qu’il doive absolument ruiner ma constance. 409
Le temps est médecin de toutes les douleurs, 410
Et l’on s’est consolé pour de pires malheurs. 411

Scène V

(ORANTE, FILÉMON, LYSIMANT)
FILÉMON
(l’arrête comme il s’en veut aller) Sans dessein de vous faire une importune plainte, 412
(Il lui donne les lettres) Je vous portais, Monsieur, le sujet de ma crainte; 413
Après avoir reçu cet avertissement, 414
Voyez si je dois pas m’en servir sagement, 415
Et si l’intention de vous donner ma fille 416
N’était pas dangereuse à toute ma famille. 417
Un bien promis ailleurs ne peut m’appartenir; 418
Je ne conjoindrai point ce qu’on peut désunir: 419
Sauvez-vous à vous-même une inutile peine, 420
Et ne souhaitez point une alliance vaine. 421
Ce malheur m’est égal, mais mon âge m’apprend 422
À souffrir un regret pour la peur d’un plus grand. 423
((Il sort avec sa fille))

Scène VI

LYSIMANT
(seul) L’insensé, m’obligeant au point que je désire, 424
Croit m’avoir affligé d’un rigoureux martyre, 425
Et que je suis atteint d’un cruel déplaisir 426
Perdant ce que j’acquis sans peine et sans désir. 427
Non, non, qu’on laisse agir le courroux qui m’enflamme, 428
Il ne me faut cacher ni le fer, ni la flamme; 429
Je suis capable encor de consolation, 430
Mon courage est plus fort que cette affliction, 431
Et si je dois mourir, c’est d’un excès de joie 432
En cette liberté que le Ciel me renvoie, 433
Et que je puis ranger sous de plus doux attraits 434
Que ceux de qui jamais je n’ai senti les traits. 435
Tu joins en te vengeant, unique objet que j’aime, 436
À tes autres faveurs une faveur extrême, 437
Et ton juste courroux ne m’est qu’officieux, 438
Diane, l’abrégé des merveilles des Cieux! 439
Mais que peut t’acquérir l’effet de ta vengeance? 440
Que peut-elle à nos maux procurer d’allégeance, 441
Puisqu’au dessein que j’ai de me rendre à tes vœux 442
Un avare vieillard défend ce que je veux? 443
Un astre malheureux éclaira ma naissance, 444
Et rangea mes désirs sous son obéissance. 445
Après de si cruels et de si vains travaux, 446
Je ne puis aspirer qu’à des partis égaux; 447
Au moins, pouvant donner une âme indifférente, 448
Je trouve le moyen de me venger d’Orante, 449
Quoique son changement me soit doux en effet, 450
Et que c’est me venger d’un bien qu’elle me fait. 451
Elle m’a confessé qu’une secrète haine 452
Lui fait souffrir l’humeur de Rosinde avec peine, 453
Et ne réserve rien de son autorité 454
Pour faire à ses amis haïr cette beauté: 455
J’enfreindrai maintenant une aveugle défense, 456
Et j’aurai ce plaisir qu’Orante s’en offense. 457
Je vais à cette belle engager ma raison: 458
Ses parents autrefois m’ont ouvert sa prison, 459
Et m’ont fait proposer cet heureux mariage; 460
J’espère que leur fille agréera mon servage. 461
Voyons-la de ce pas. 462

Scène VII

(CÉLIRÉE, LYSIMANT)
CÉLIRÉE
Dieux! Que diligemment
J’ai tel, qu’il me le faut, trouvé ce vêtement! 463
Je vais quitter Orante, et, par cet artifice, 464
Faire au traître que j’aime accepter mon service. 465
(Elle aperçoit Lysimant) Le voilà cet ingrat. 466
LYSIMANT
Sers-tu chez Filémon?
CÉLIRÉE
Oui, que lui voulez-vous? 467
LYSIMANT
Tu sais donc bien mon nom?
CÉLIRÉE
Trop bien pour mon repos. 468
LYSIMANT
Assure ta maîtresse
Que je dissimulais une ardeur qui me presse, 469
Que j’adore Rosinde, et que ce même jour 470
Ma foi doit s’engager à cet objet d’amour: 471
Dis que c’est de ma part. 472
((Il entre chez Orimand))

Scène VIII

CÉLIRÉE
(seule) Adieu, je lui vais dire.
Ô de tous mes malheurs le dernier et le pire! 473
Quel fruit dois-je espérer des peines que je prends, 474
Si pour guérir un mal j’en cause de plus grands? 475
Il se sert contre moi des moyens que j’essaie, 476
Et je fais d’une simple une mortelle plaie; 477
Que puis-je maintenant, au dessein qu’il a pris, 478
Opposer que la fuite et qu’un juste mépris, 479
S’il peut, malgré mes soins, forcer tant de franchises, 480
Et si de mes desseins naissent ses entreprises? 481
Cherche ta guérison, que les cœurs amoureux 482
Trouvent dans le secours d’un oubli généreux, 483
Et fais, triste Diane, un effort nécessaire 484
Contre la trahison de ce bel adversaire. 485
Hélas! Qu’un malheureux délibère aisément, 486
Mais qu’il trouve de peine en l’accomplissement! 487
Je ne puis l’oublier sans m’oublier moi-même; 488
Je l’aime seulement; à cause que je l’aime 489
L’auteur de mon repos me désobligerait, 490
Et je voudrais du mal à qui me guérirait. 491

ACTE III

Scène première

ARISTE
(seul) Enfin, désespéré de forcer mes disgrâces, 492
Il faut partir, Amour, mais ne suis point mes traces; 493
Laisse où fut ton empire un généreux mépris, 494
Et me rends ma franchise aux lieux où tu l’a pris; 495
Car je serais aveugle en ma persévérance, 496
Puisqu’enfin j’ai perdu tout sujet d’espérance. 497
Orante est engagée, et malheureux le jour 498
Qui me la doit ôter doit m’ôter mon amour. 499
Toutefois, vains auteurs de mon inquiétude, 500
Pensers qui me parlez de son ingratitude, 501
Souffrez que je la voie au sortir de ces lieux, 502
Et que sans l’offenser je paraisse à ses yeux; 503
Si près d’abandonner cette triste demeure, 504
Laissez-moi seulement du respect pour une heure; 505
Après, en quelque lieu que je porte mes pas, 506
Je vous écouterai, ne me l’épargnez pas. 507
Peignez-la-moi cruelle, ingrate, inaccessible, 508
Figurez-moi cent fois un affront si sensible, 509
Et représentez-moi qu’elle a pu me trahir: 510
Lors vous me serez chers, me la faisant haïr; 511
Je suivrai vos conseils et je parlerai d’elle 512
Comme d’une insensible et d’une criminelle, 513
Aveugle en ses désirs, aveugle en ses refus, 514
Ou, pour vous croire mieux, je n’en parlerai plus. 515
La voilà, cette ingrate, et le courroux extrême 516
Qui surprend mes esprits montre encor que je l’aime. 517

Scène II

(ORANTE, ARISTE)
ORANTE
Que je vous désirais! 518
ARISTE
Pourquoi? Pour m’assurer
Que c’est perdre mon temps que de vous désirer, 519
Que vous payez de vent les peines que j’ai prises, 520
Qu’aux vœux de mon rival vos faveurs sont acquises, 521
Que vous lui destiniez le plaisir qui m’est dû, 522
Et qu’il s’est enrichi du bien que j’ai perdu? 523
ORANTE
Non, je vous écrivais. 524
ARISTE
Quelque mauvaise excuse,
Qu’on est peut-être injuste alors qu’on vous accuse, 525
Que vous participez à tous mes déplaisirs, 526
Mais qu’un parent avare a forcé vos désirs. 527
ORANTE
Au contraire. 528
ARISTE
Comment? Que ma douleur extrême
Était un libre effet qui provient de vous-même, 529
Que votre volonté fait vos affections, 530
Et qu’on n’a point forcé vos inclinations? 531
ORANTE
Vous ne m’écoutez pas? 532
ARISTE
Las! Qu’est-il nécessaire,
Quand les coups sont reçus, d’ouïr son adversaire? 533
Et que me serviraient des torrents de discours, 534
N’étant plus en état d’espérer du secours? 535
Je sais, cruelle Orante, avec quel artifice 536
Vous pouvez à mes yeux déguiser l’injustice; 537
Vous ne manquez jamais d’art et d’inventions 538
Pour faire autoriser toutes vos actions: 539
S’il plaît à votre voix, en beaux termes féconde, 540
Je serai criminel aux yeux de tout le monde; 541
Et, si l’on vous entend, vous aurez mérité 542
La couronne et le prix de la fidélité. 543
Moi, je n’ai point recours à des armes pareilles; 544
J’ai déjà trop longtemps possédé vos oreilles: 545
Adieu, pour me déplaire obligez qui vous plaît; 546
Mon cœur à qui le veut cède son intérêt. 547
Près de quitter Paris, je vous rends, infidèle, 548
Ces gages criminels d’une amour criminelle, 549
Et j’atteste le Ciel de la confusion 550
Que j’ai d’avoir souffert à votre occasion. 551
ORANTE
Vous m’honoriez beaucoup. 552
ARISTE
Bien plus que ne mérite
Une fille orgueilleuse, inconstante, hypocrite, 553
Qui trouve également tous devoirs importuns, 554
Qui s’en rit, et d’ailleurs dont les traits sont communs. 555
Ne vous figurez pas causer autant de peine 556
Que le Prince de Troie en souffrit pour Hélène. 557
Lorsque je vous nommais charmante et sans défauts, 558
À quelques vrais discours j’en ajoutais de faux: 559
J’ai dit que votre esprit était inimitable, 560
Mais j’étais complaisant bien plus que véritable; 561
J’ai soupiré souvent sans beaucoup de douleur, 562
Et j’ai vu des malheurs pires que mon malheur. 563
ORANTE
Entendrai-je longtemps des discours de la sorte? 564
ARISTE
Entendez-les ou non, c’est ce qui ne m’importe; 565
Mon cœur est dépouillé de tous ces vains respects, 566
Qui font faire aux amants des compliments suspects, 567
Élever leur maîtresse à la gloire des Anges, 568
Et rendre un esprit vain par de vaines louanges. 569
Je parle sans dessein, et si votre miroir 570
Parle autrement que moi, ne croyez pas vous voir. 571
Adieu, vivez heureuse entre les bras d’un autre, 572
Et haïssez mon nom comme je hais le vôtre. 573
Las! Malgré le respect que j’avais proposé 574
De ne point violer, ma voix a trop osé: 575
Pour ce qu’elle me plaît, je tâche à lui déplaire, 576
Et rien que mon amour n’excite ma colère. 577

Scène III

ORANTE
(seule, comme immobile) Dieux! Je suis insensible à ces lâches mépris! 578
Va, ne me vois jamais, horreur de mes esprits; 579
Ne me rapproche point par une excuse vaine, 580
Et ne rapporte point ton offense à ta peine; 581
Tu verras mon trépas aussitôt que le jour 582
Qui doit en ta faveur rallumer mon amour. 583

Scène IV

(CÉLIRÉE, ORANTE)
CÉLIRÉE
Dieux! Qu’avez-vous, Madame? 584
ORANTE
Unique confidente,
À qui je peux fier l’ennui qui me tourmente; 585
Ariste, cet ingrat, et le seul que j’aimais… 586
Ah! Ce nom seul me tue et m’arrête la voix! 587
CÉLIRÉE
Quoi, vous rend ces écrits? 588
ORANTE
Avec tant d’apparence
De n’avoir eu pour moi que de l’indifférence, 589
Avec si peu de peine, avec tant de dédains, 590
Que je le dois haïr plus que tous les humains! 591
C’est fait, je ne sens plus cette ardeur insensée; 592
Une juste fureur dégage ma pensée. 593
Un moment peut ôter son portrait de mon cœur, 594
Et me faire abhorrer ce superbe vainqueur. 595
CÉLIRÉE
Il est bien malaisé de dégager nos âmes 596
De l’objet importun de leurs premières flammes: 597
Quelquefois la colère efface tous ses traits, 598
Mais la suite du temps en fait d’autres portraits; 599
Et de quelque pouvoir qu’un esprit se présume, 600
Son courroux s’éteignant, son amour se rallume. 601
ORANTE
Mais si j’obtiens sur moi que mon ressentiment, 602
Comme sa vanité, dure éternellement? 603
CÉLIRÉE
Les propositions sont un douteux remède; 604
Il faut, pour l’oublier, qu’un autre vous possède. 605
Usez utilement de ce juste courroux, 606
Et donnez votre cœur tandis qu’il est à vous; 607
Sinon, vous n’avez fait que des menaces vaines: 608
Il rentrera bientôt dans ses premières chaînes. 609
ORANTE
Hélas! Qui puis-je aimer? 610
CÉLIRÉE
Rapprochez Lysimant;
J’ai su par ses soupirs l’excès de son tourment; 611
Il est passionné de vos aimables charmes, 612
Et par sa contenance il m’a tiré des larmes. 613
ORANTE
Que j’aime ce volage? Hé quoi, ne sais-tu pas 614
Que le facile esprit cède aux premiers appas? 615
Il brûlait aux attraits d’une simple bergère; 616
Tout est indifférent à cette âme légère. 617
CÉLIRÉE
Il m’a tout confessé; mais écoutez comment. 618
Vous vous êtes piquée un peu légèrement: 619
Revenant de chercher la jeune paysanne 620
Qui m’avait mis en main les lettres de Diane, 621
Comme il se croyait seul, je l’y trouvai pleurant, 622
Et jetant vers le Ciel un œil triste et mourant: 623
J’entrais sans lui parler, quand, d’une voix tremblante 624
Qui figurait assez l’ennui qui le tourmente: 625
«Ma fille, m’a-t-il dit, si tu sers Filémon, 626
Le père de Madame, et si tu sais mon nom, 627
Oblige un malheureux, assure cette belle 628
Qu’elle me nomme à tort lâche, aveugle, infidèle, 629
Et que le vil objet qui cause ses mépris 630
A bien touché mes yeux, mais non pas mes esprits; 631
Qu’il est vrai qu’autrefois j’estimais son visage, 632
Comme on prise une fleur, de la neige, une image; 633
Mais que j’avais ma peine, et mon honneur plus cher, 634
Que de brûler pour elle et de la rechercher; 635
Qu’elle se vante à tort de promesses frivoles, 636
Et qui n’obligent point n’étant que des paroles; 637
Qu’elle doit mes écrits à l’importunité, 638
Que cent fois son amour m’en a sollicité; 639
Et que j’écrivais plus pour exercer ma veine 640
Que pour entretenir son espérance vaine. 641
Orante m’aurait cru; mais cet objet charmant 642
Ne m’a pas accordé de parler un moment, 643
Et la nécessité de souffrir sa colère, 644
Qui rompt notre alliance et qui me désespère, 645
Force ma liberté de s’engager ailleurs, 646
Où je rencontre au moins des traitements meilleurs. 647
Je vais trouver Rosinde.» 648
ORANTE
Ô Dieux! Pour me déplaire,
Le traître va s’offrir à ma pire adversaire! 649
Que ce superbe esprit triomphe de mes biens, 650
Et possède un captif qui sort de mes liens! 651
Je ne le peux souffrir, que cet amant volage 652
À l’objet de ma haine aille offrir son hommage. 653
J’accorde son pardon aux maux qu’il a soufferts, 654
J’accepte sa franchise et je lui rends ses fers. 655
Mais s’il s’est obligé d’aimer cette maîtresse, 656
Crois-tu qu’il se résolve à rompre sa promesse? 657
CÉLIRÉE
Je peux tout ruiner, quand même Lysimant 658
N’y consentirait pas; écoutez seulement. 659
Passant chez mes parents le cours de mon enfance, 660
Au village où le Ciel m’a fait prendre naissance, 661
Durant cinq ou six ans j’ai gardé mes troupeaux 662
Vers un lieu que Rosinde a près de nos hameaux; 663
Et dans cette maison j’avais une compagne, 664
Qui les gardait aussi dans la même campagne. 665
Notre sort accordait son esprit et le mien; 666
Je trouvais des douceurs en son jeune entretien, 667
Et me plaisais surtout d’entendre cette fille, 668
Me parler de Rosinde et vanter sa famille; 669
Elle me disait tout: enfin j’appris un jour, 670
(M’enquérant quel objet possédait son amour,) 671
Qu’elle était, dès six ans, promise en mariage 672
À l’un de ses cousins égal de biens et d’âge, 673
Fils d’une Portugaise, et qui n’eut qu’une sœur 674
Qui le laissa bientôt unique possesseur. 675
À ses tristes parents la mort la vint soustraire, 676
Comme on la nourrissait au logis de mon père. 677
Lysandre (c’est son nom) lorsqu’il fut un peu grand, 678
Fut visiter sa mère et quitta son parent; 679
Mais bientôt de cet heur sa mère fut privée: 680
Elle mourut un mois après son arrivée. 681
Depuis, par ses parents il se fit accorder 682
Un nombre de vaisseaux qu’il voulut hasarder: 683
Il fut en Orient tenter les destinées, 684
Et n’est point revenu depuis beaucoup d’années; 685
Si bien qu’on le croit mort, et que facilement 686
On peut à son défaut accepter votre amant. 687
ORANTE
Et que sert ce discours? 688
CÉLIRÉE
Je vous le vais apprendre.
Il me faut déguiser et passer pour Lysandre; 689
Puis j’irai chez Rosinde en bannir Lysimant, 690
Que vous pourrez après gouverner aisément. 691
ORANTE
Ton esprit vaut beaucoup, mon âme en est ravie; 692
J’abandonne à tes soins mon amour et ma vie. 693
Emprunte quelque habit dessus ce diamant, 694
Et sers ma passion sous cet habillement: 695
Cours, ne diffère point, mais surtout, Célirée, 696
Conduis bien cette feinte, et sois bien préparée; 697
Sache bien courtiser et bien traiter l’amour. 698
Je vais chez Éliante attendre ton retour. 699
((Elle entre chez Éliante))

Scène V

CÉLIRÉE
(seule) C’est mon dernier remède en ce malheur extrême, 700
Que de feindre pour elle et faire pour moi-même; 701
Mais ne différons plus ces importants secrets; 702
Courons chez Dorothée où les habits sont prêts. 703
((Elle sort))

Scène VI

(ORIMAND, LYSIMANT)
ORIMAND
(le reconduisant) Je bénirai cent fois l’amour et la fortune, 704
Qui rangeront vos cœurs sous une loi commune: 705
Ne faisons point languir vos desseins amoureux; 706
Arrêtons dès ce soir ce mariage heureux. 707
Je vais faire à ma sœur agréer cette affaire, 708
Que son âge et le sang m’empêchent de lui taire. 709
LYSIMANT
Et moi, je vais chez moi, charmé de passion, 710
Conter l’heureux succès de mon ambition. 711
((Ils sortent))

Scène VII

FILÉMON
(seul) Heureux qui vit sans peine, et qui peut à sa fille 712
Entre mille partis choisir le plus utile! 713
Orante ne perd rien éloignant Lysimant, 714
Et je puis l’obliger d’un plus sortable amant. 715
Cette belle en tous lieux voit des franchises prêtes, 716
Sa beauté chaque jour augmente ses conquêtes; 717
Et je suis ennuyé du nombre des transis 718
Qui me font tous les jours parler de leurs soucis. 719
Pour elle Florimant déteste sa fortune, 720
Alidor la poursuit, Filidan l’importune, 721
Cléonte en est touché, Tyrsis en est jaloux, 722
Et, s’il était possible, elle aurait mille époux; 723
Elle à partout Paris établi sa puissance, 724
Et sa beauté l’élève autant que sa naissance. 725
Sur tous, je sais qu’Ariste a possédé son cœur: 726
Elle s’était rendue à ce premier vainqueur, 727
Et voyait Lysimant avec autant de peine 728
Qu’elle a vu de bon œil le sujet de sa haine; 729
Le second éloigné, j’accorde à ses désirs 730
Celui qui fut jadis l’objet de ses soupirs; 731
Qu’elle sera contente! et, rapprochant Ariste, 732
Que je rendrai d’appas à son visage triste! 733
Que mon pouvoir est grand, et qu’avec peu d’efforts 734
Je peux en un moment ressusciter deux morts! 735
Cléonte, un mien ami, chargé de cette affaire, 736
N’omettra rien pour moi de l’ordre nécessaire; 737
Il ira chez Ariste, et je suis assuré 738
Qu’il trouvera bientôt cet esprit préparé. 739
Voyons-le de ce pas. 740
((Il entre chez Cléonte))

Scène VIII

DIANE
(sous le nom de Lysandre, en habit d’homme) C’est en cet équipage
Que je l’éloignerai de son nouveau servage, 741
Que je puis disposer du bien qui m’appartient, 742
Et que je vais l’ôter à qui me le retient. 743
Ta providence, Amour, me fournit ces obstacles; 744
Ajoute cette gloire à tes autres miracles, 745
Et vois ce qu’une fille a mis d’empêchement. 746
Mais je ne songeais plus à parler en amant; 747
Je ne suis plus Diane, et je suis ce Lysandre 748
Qu’Orimand dès six ans a choisi pour son gendre: 749
Voyons s’il est chez lui. 750
((Elle frappe à la porte))

Scène IX

(DIANE, UN LAQUAIS)
LE LAQUAIS
Vous frappez hardiment.
DIANE
Ami. 751
LE LAQUAIS
Que cherchez-vous?
DIANE
Le logis d’Orimand,
Et tu m’obligeras d’une faveur extrême. 752
LE LAQUAIS
C’est ici. 753

Scène X

(DIANE, ORIMAND, LE LAQUAIS)
ORIMAND
(revenant de chez sa sœur) Que veut-il?
LE LAQUAIS
Eh! Le voilà lui-même.
DIANE
(l’embrassant) Ah! Que je dois de vœux au céleste pouvoir, 754
Qui m’accorde aujourd’hui le bien de vous revoir, 755
Qui me rend en ces lieux où mon âme est ravie, 756
Et qui m’a conservé le père de ma vie! 757
Reconnaissez, Monsieur, ce gendre bienheureux 758
Qu’enfin vous revoyez aussi sain qu’amoureux, 759
Et ne différez point le désir qui le presse 760
D’aller s’évanouir au sein de sa maîtresse. 761
ORIMAND
Ô Dieux! Est-ce Lysandre? 762
DIANE
Oui, cet heureux amant
Qui termine sa peine et son éloignement, 763
Que le Ciel a sauvé des efforts de Neptune, 764
Et qui revient chez vous établir sa fortune. 765
ORIMAND
Je doute si je veille en l’état où je suis. 766
(L’embrassant) Mon gendre, ah! Quel bonheur succède à mes ennuis! 767
C’est lui, n’en doutons plus; cet aimable visage 768
Conserve quelques traits qu’il eut en son jeune âge. 769
Je vois ses actions; cet œil doux et riant 770
Paraît à mes regards tel qu’en son orient. 771
Ô bienheureux Lysandre! Honneur de ma famille! 772
Bienheureux Orimand! Et bienheureuse fille! 773
DIANE
L’impatient désir de revoir ses beaux yeux 774
M’a fait précipiter mon retour en ces lieux; 775
On amène après moi ce que les destinées 776
Ont donné de profits au soin de dix années, 777
Et que j’ai retiré de la rage des flots 778
Constants à traverser nos adroits matelots. 779
Faites luire à mes yeux ce Soleil de mon âme, 780
Accordez ce plaisir à l’ardeur qui m’enflamme. 781
Qu’on a d’impatience, ayant beaucoup d’amour! 782
ORIMAND
Entrez, vous la verrez. Ô favorable jour!... 783

ACTE IV

Scène première

FILÉMON
(seul) Cléonte conduira cette affaire importante; 784
Ô Dieux! Que ce discours va réjouir Orante! 785
Qu’elle sera tenue à ma facilité 786
Qui lui donne un mari si longtemps souhaité, 787
Et qui fait de sa part les mêmes vœux pour elle! 788
La voilà, portons-lui cette heureuse nouvelle. 789

Scène II

(FILÉMON, ORANTE)
FILÉMON
Fais renaître les lis sur ce teint pâlissant 790
Et rends les premiers traits à ces yeux languissant, 791
Si tu le dois jamais, et si le seul Ariste 792
Peut réparer l’éclat de ce visage triste. 793
J’accorde à tes désirs cet amant fortuné, 794
Pour qui ta passion m’a tant importuné... 795
Mais quel prompt changement altère ce visage? 796
Peux-tu désapprouver cet heureux mariage? 797
Ariste n’est-il plus si cher à tes regards? 798
Et n’as-tu plus dessein d’être à ce jeune Mars? 799
ORANTE
J’ai dessein de mourir, puisque je ne suis née 800
Que pour souffrir toujours et vivre infortunée. 801
FILÉMON
Comment, tu hais Ariste? 802
ORANTE
Hélas! Je ne hais rien
Que la rigueur du sort, si contraire à mon bien. 803
Souffrez qu’en quelque lieu solitaire et sauvage 804
J’aille vouer au Ciel le reste de mon âge; 805
Où j’épargne à vos ans des travaux superflus, 806
Où mon plus doux plaisir soit de n’en avoir plus, 807
Où je puisse, occupée à de saintes pensées, 808
Pleurer la vanité de mes erreurs passées. 809
FILÉMON
Il faut, pour observer ces résolutions, 810
Des cœurs plus détachés de leurs affections; 811
Et suivre ces desseins avec plus de courage 812
Qu’on n’en peut espérer de votre humeur volage. 813
Quelle inspiration a touché vos esprits, 814
Et vous fait voir le monde avec tant de mépris? 815
ORANTE
Au moins dispensez-moi d’un si fâcheux servage; 816
Que toujours ma raison conserve son usage; 817
Que votre seul vouloir me prescrive des lois: 818
Sinon, que j’aie Ariste et la mort à la fois. 819
FILÉMON
D’où vient ce changement? Quelle humeur si soudaine 820
A d’un objet d’amour fait un objet de haine? 821
Ce jeune Cavalier, si beau, si gracieux, 822
Si doux à votre esprit et si cher à vos yeux, 823
Ne vous blesse-t-il plus avec les mêmes armes? 824
Et ne sentez-vous plus le pouvoir de ses charmes? 825
ORANTE
Monsieur, pour l’abhorrer j’ai des sujets trop forts; 826
Daignez me dispenser d’inutiles rapports. 827
FILÉMON
Non, je veux tout savoir. 828
ORANTE
Las! Que vous puis-je dire
Qu’après vous me teniez pour un sujet de rire, 829
Si nos ressentiments et nos jeunes débats 830
Passent dans vos esprits pour de simples ébats? 831
Ariste ce matin, en cette même place, 832
Est venu m’aborder avecque tant d’audace, 833
Et m’a parlé si mal, sans cause et sans dessein, 834
Que j’ai douté longtemps que son esprit fût sain: 835
Orante, m’a-t-il dit, ne soyez pas si vaine 836
Que de vous figurer d’avoir causé ma peine; 837
Vos attraits sont communs, et vos miroirs sont faux, 838
Si vous n’avez en vous remarqué cent défauts: 839
Vos amants vous flattaient, s’ils vous ont estimée; 840
Je rougis seulement de vous avoir aimée, 841
Et vous rends sans regret une inclination 842
Que j’acquis sans effort et sans intention. 843
Là, je l’ai vu partir si plein d’indifférence, 844
Que je serais injuste en ma persévérance, 845
Et qu’il aurait enfin, en mon affection, 846
Un juste fondement de sa présomption. 847
FILÉMON
Simple, tout ce mépris prouve un amour extrême, 848
Et vous devez l’aimer pour son offense même: 849
Croyez-vous qu’un esprit atteint légèrement 850
Eût tant porté d’envie au bien de Lysimant? 851
Il aurait accusé les seules destinées, 852
Et la nécessité qui fait les hyménées; 853
Mais un cœur bien atteint, et las de soupirer, 854
En ces occasions ne peut rien révérer; 855
L’excès de son amour le force de se plaindre, 856
Et, n’espérant plus rien, il n’a plus rien à craindre. 857
Mais nous délibérons de la nécessité; 858
Disposez-vous au joug d’un hymen arrêté. 859
((Il sort))
ORANTE
(seule) Dure et fâcheuse loi qu’impose la naissance, 860
De soumettre nos vœux à notre obéissance! 861
((Elle sort))

Scène III

LYSIMANT
(seul) Quelle fatalité confond tous mes desseins? 862
Faut-il suivre longtemps ces sentiers incertains? 863
Ce Dieu dont le pouvoir dispose de nos âmes, 864
Changera-t-il encor mes chaînes et mes flammes? 865
Gardes-tu pour ce cœur encor de nouveaux feux, 866
Amour, ou si Rosinde aura mes derniers vœux? 867
Ne perdons point de temps, et voyons si son père 868
Voudra devant la nuit arrêter cette affaire. 869
Il sort tout à propos. 870

Scène IV

(ORIMAND, LYSIMANT, LE LAQUAIS)
ORIMAND
Je sortais à dessein
De vous aller apprendre un changement soudain: 871
Un obstacle puissant s’oppose à mon attente; 872
N’ayez plus de dessein pour une indigne amante 873
Qui n’avait rien de cher que l’espoir d’être à vous, 874
Mais qu’un prompt changement prive d’un bien si doux. 875
Lysandre, un mien parent, à qui dès son jeune âge 876
J’avais fait espérer ma fille en mariage, 877
Et que je croyais mort aux pays étrangers, 878
De la terre et de l’onde a vaincu les dangers; 879
Il ne fait qu’arriver, et ce n’est pas sans peine 880
Que je laisse, Monsieur, votre espérance vaine; 881
Mais vous pardonnerez à la nécessité 882
D’accorder sa maîtresse à sa fidélité. 883
LYSIMANT
Je ne m’obstine point à vouloir l’impossible; 884
Je regrette beaucoup un bonheur si sensible; 885
Mais un sort rigoureux se plaît à me trahir, 886
Et la nécessité m’oblige d’obéir. 887
ORIMAND
Vous plaît-il de le voir? Laquais! 888
(Le laquais paraît) cherchez Lysandre,
N’est-il pas là-dedans? 889
LE LAQUAIS
Non, il vient de descendre,
Et sort par le jardin. 890
ORIMAND
La curiosité
Le porte à voir Paris en cette nouveauté. 891
Pardonnez, Lysimant, à mon regret extrême, 892
Ce qui me touche plus mille fois que vous-même; 893
Et, si j’ai le moyen de vous servir jamais, 894
Éprouvez par l’effet le dessein que j’en fais. 895
((Il rentre))

Scène V

LYSIMANT
(seul) Est-il quelque malheur égal à tes désastres, 896
Ridicule jouet des destins et des astres? 897
Et, voyant tout contraire à tes vœux innocents, 898
Peux-tu perdre ton cœur sans perdre aussi le sens? 899
Détache tous ses fers, éteints toutes ses flammes, 900
Et ne présente plus ce rebut de tant d’âmes: 901
Profite cette fois de ta juste douleur, 902
Et tire ta sagesse au moins de ton malheur; 903
N’offre plus ta franchise à ces honteuses chaînes, 904
Et ne perds plus de temps en ces recherches vaines: 905
Cette union, commune au reste des humains, 906
N’est pas, infortuné, permise à tes desseins, 907
Et le Dieu qui préside aux autels de Cythère 908
N’a pas en ta faveur établi ce mystère. 909
((Il sort))

Scène VI

DIANE
(sous les habits de Célirée) J’ai sans beaucoup de peine un malheur diverti, 910
Et l’un et l’autre amant est resté sans parti; 911
Mais un second danger appelle mon adresse: 912
Orante peut beaucoup d’une seule caresse, 913
Et je perdrai le fruit de ce déguisement 914
Si j’en laisse approcher ce déloyal amant. 915
Ajoute encor, Amour, un moment d’assistance; 916
Que ce dernier effort couronne ma constance: 917
Ainsi chacun t’adore, et dessus tes autels 918
Puissent toujours fumer les encens des mortels! 919
Mais Orante me voit. Vous m’attendez, Madame? 920

Scène VII

(ORANTE, CÉLIRÉE)
ORANTE
Je n’attends que la mort, seule je la réclame, 921
Puisque tout est contraire à mon contentement, 922
Et que je vois le jour pour souffrir seulement. 923
CÉLIRÉE
Dieux! Qu’est-il survenu? Que ce visage est triste! 924
Madame, qu’avez-vous? 925
ORANTE
J’ai peur d’avoir Ariste:
Un père injurieux m’abandonne à ses vœux, 926
Et son pouvoir s’oppose à tout ce que je veux. 927
CÉLIRÉE
Une pareille affaire est de tant d’importance 928
Qu’il ne peut s’offenser de votre résistance. 929
Cette sainte union des inclinations 930
Est la première au rang des libres actions; 931
C’est là qu’innocemment un esprit se dispense 932
À ne point révérer la loi de la naissance; 933
C’est là qu’il faut oser, et qu’un cœur abattu 934
Fait de l’obéissance une lâche vertu. 935
ORANTE
Aussi tous mes desseins et toute ma puissance 936
Tendent à renouer ma première alliance; 937
Lysimant doit mes vœux à l’indiscrétion 938
De cet indigne objet de mon affection: 939
Tantôt, songeant à lui, j’ai vu par la fenêtre 940
Qui rend dans son jardin, un de ses gens paraître, 941
À qui j’ai fait ouïr qu’il l’avertît d’aller 942
Au logis d’Éliante où je lui veux parler: 943
Car de le voir chez nous, le dessein de mon père 944
Ne me le permet pas. 945
CÉLIRÉE
Pressez donc cette affaire,
Et n’ouvrez point l’oreille à la sévérité 946
De ceux dont en ce point le droit est limité; 947
J’ai ravi Lysimant à sa dernière amante: 948
Un effet merveilleux a suivi mon attente; 949
Je passe pour Lysandre en l’estime de tous, 950
Et Rosinde m’estime en qualité d’époux. 951
Usez utilement de cette heureuse feinte, 952
Et secouez le joug d’une injuste contrainte: 953
Votre heur dépend de vous. 954
ORANTE
Ne dis mot seulement;
Je vais chez Éliante attendre Lysimant. 955
((Elle sort))

Scène VIII

CÉLIRÉE
(seule) J’offense avec regret cette jeune merveille, 956
Mais je fais seulement ce qu’un Dieu me conseille: 957
Ces crimes sont permis aux esprits amoureux, 958
Et le Ciel n’a point fait de supplices pour eux; 959
Hélas! Ils sont punis d’assez cruels supplices 960
En la peine qu’ils ont d’exercer leurs malices, 961
Et, jugeant du souci qui les peut assaillir, 962
On les doit plaindre même en les voyant faillir. 963
Mais ce perfide amant à mes yeux se présente; 964
Il le faut divertir d’aller chez Éliante. 965

Scène IX

(CÉLIRÉE, LYSIMANT)
CÉLIRÉE
Monsieur, j’allais chez vous; ma maîtresse ce soir 966
Ne saurait se donner le bonheur de vous voir; 967
Son père lui prescrit la sévère ordonnance 968
De ne plus souhaiter l’heur de votre alliance, 969
De régler ses désirs par son commandement, 970
Et de ne tenir plus qu’Ariste pour amant. 971
LYSIMANT
Eh bien, qu’elle obéisse. 972
CÉLIRÉE
Ô Dieux! Cette nouvelle
Ne peut-elle toucher un amant si fidèle? 973
Si constant en amour, l’êtes-vous aux rapports 974
Qui ruinent l’espoir de vos communs efforts? 975
Voyez-vous de cet œil cesser votre espérance, 976
Et croyez-vous qu’elle ait autant d’indifférence? 977
LYSIMANT
Qu’un autre puisse ou non engager ses esprits, 978
J’estime également ses vœux et ses mépris; 979
Ma constance, au besoin, me fournit un remède 980
Léger comme le mal, et que chacun possède; 981
Il était fort aisé de guérir mon souci: 982
J’aimais Orante en homme et non pas en transi. 983
CÉLIRÉE
Ô Dieux! Causant sa peine et son inquiétude, 984
Que vous êtes injuste en votre ingratitude! 985
Voyant, comme je fais, l’excès de ses douleurs, 986
Vous ne pourriez, Monsieur, lui refuser des pleurs. 987
Je n’ai que trop connu ses passions discrètes; 988
Je l’ai cent fois surprise en des plaintes secrètes, 989
Où votre nom mêlé me témoignait assez 990
Combien et de quels traits ses esprits sont blessés. 991
Mais las! Quelle infortune égale sa disgrâce! 992
Et quel est son malheur, brûlant pour de la glace! 993
Son visage est pourvu de tous les ornements 994
Capables de charmer les esprits des amants; 995
A-t-elle des défauts dans l’esprit ou dans l’âme 996
Qui vous aient empêché de partager sa flamme? 997
Trouvez-vous en sa vie un juste fondement 998
De ne la chérir pas en qualité d’amant? 999
Que lui pourrai-je dire? Avec quelle assurance 1000
Lui pourrai-je parler de votre indifférence? 1001
Car elle attend de vous la fin de ses tourments. 1002
Ô Ciel! Qui vois son cœur, punis-moi si je mens. 1003
LYSIMANT
Ce matin, toutefois, cette orgueilleuse amante 1004
Ne le témoignait pas. 1005
CÉLIRÉE
Et vous croyez Orante?
Elle vous congédie alors qu’elle se plaint? 1006
Et voulant éprouver votre amitié, l’éteint? 1007
Vous avez peu d’amour ou peu d’expérience; 1008
Ce vous est un grand mal qu’un peu de patience. 1009
Comment prouverez-vous votre fidélité, 1010
Si d’un coup seulement vous êtes rebuté? 1011
Pour être cru fidèle, est-ce assez qu’une Dame 1012
Vous entende parler de soupirs et de flamme? 1013
Ces discours sont communs à tous les amoureux; 1014
Le plus indifférent est toujours malheureux: 1015
Le plus sain, s’il dit vrai, sent un cruel martyre; 1016
Le plus libre est esclave, et le plus froid soupire. 1017
L’apparence est douteuse, et ses signes parfaits 1018
D’une parfaite amour consistent aux effets. 1019
Orante est si blessée, et sa peine si vraie, 1020
Qu’elle a raison, Monsieur, de sonder votre plaie, 1021
Et cherche justement, en cette élection, 1022
Pour beaucoup d’amitié beaucoup d’affection 1023
LYSIMANT
Demain je la verrai, parle-lui de ma peine; 1024
Dis-lui qu’elle a douté d’une ardeur trop certaine; 1025
Qu’il n’est tourment égal à ceux que j’ai soufferts, 1026
Et que mon seul respect avait rompu mes fers. 1027
CÉLIRÉE
Son sentiment douteux naît d’une jalousie 1028
Dont vous pouvez, Monsieur, guérir sa fantaisie. 1029
Ne souffrant que pour vous, elle désire aussi 1030
Être le seul objet de votre doux souci, 1031
Et veut avoir le cœur de cette paysanne 1032
Que vous aimiez jadis. 1033
LYSIMANT
Quoi, le cœur de Diane?
CÉLIRÉE
Sinon, vos maux sont vains et vos vœux superflus: 1034
Mais vous contenterez son esprit là-dessus. 1035
LYSIMANT
Dis-lui que l’intérêt d’une beauté plus rare 1036
Ne me porterait pas à ce dessein barbare, 1037
Et qu’elle sollicite à cet acte odieux 1038
Un amant plus ardent et plus officieux; 1039
Que je tiens ses froideurs et ses flammes égales; 1040
Qu’amour ne loge point en des âmes brutales, 1041
Et que je défendrais cette jeune beauté 1042
Contre les artisans de sa brutalité; 1043
Que Diane m’est chère à l’égal de ma vie; 1044
Que je la servirais comme je l’ai servie, 1045
Et qu’on m’aurait permis de vivre en ses liens, 1046
Si je n’étais pas né pour épouser des biens: 1047
Mais que j’ai des parents dont l’humeur importune 1048
À mon contentement préfère ma fortune. 1049
CÉLIRÉE
Que vos yeux sont charmés par de faibles attraits, 1050
Si vous avez senti le pouvoir de ses traits! 1051
Je connais cette fille, elle n’a point de charmes 1052
Capables de vous nuire et dignes de vos larmes; 1053
Aux yeux des paysans elle a quelques appas; 1054
Mais, si vous l’avouez, elle ne vous plaît pas. 1055
LYSIMANT
Elle me plaît autant que ton discours m’offense; 1056
Mais tu sers chez Orante, et tu prends sa défense; 1057
Ton zèle est estimable, et ta condition 1058
M’oblige d’excuser ton indiscrétion. 1059
CÉLIRÉE
L’amour qu’elle eut pour vous vous la peignit si belle; 1060
Mais, ne vous aimant plus, que jugerez-vous d’elle? 1061
Le changement du sort peut changer ses esprits, 1062
Et d’une ardente amour faire un lâche mépris. 1063
LYSIMANT
Hélas! Quel changement arrive à des bergères? 1064
CÉLIRÉE
Un homme trafiquant sur les mers étrangères 1065
S’est chargé des papiers de certains marchands morts, 1066
Parents de cette fille, et puissants en trésors: 1067
On ne lui donne point de vaines espérances, 1068
Car des lettres de change ont fait ses assurances; 1069
L’auteur de la nouvelle est cousin d’Orimand, 1070
Qu’on dit être arrivé d’aujourd’hui seulement. 1071
LYSIMANT
Ô Dieux! Que me dis-tu? Puis-je à cette nouvelle, 1072
Différer un moment d’aller voir cette belle? 1073
CÉLIRÉE
(haussant la voix) Traître, qu’espères-tu que de perdre tes pas, 1074
Si, même en lui parlant, tu ne la connais pas? 1075
Tu brûles pour Diane, insensible, barbare, 1076
Et ta passion cède à ton humeur avare! 1077
Tu brûles pour Diane, et ton cœur abattu 1078
Met les biens en balance avecque sa vertu! 1079
Non, ce que dit ta voix ton cœur le désavoue; 1080
Le Ciel a dans ton corps mis une âme de boue, 1081
Une âme inaccessible aux belles passions, 1082
Et qui n’a point d’objet que les possessions. 1083
Vois mon visage, ingrat, je suis cette Diane, 1084
Cette abjecte inconnue et vile paysanne, 1085
Cette simple bergère, et celle toutefois 1086
En qui tu n’aurais fait qu’un raisonnable choix, 1087
Dont la condition jadis était commune, 1088
Mais dont les qualités relevaient la fortune. 1089
L’or n’est pas seul aimable, et sous ces vêtements 1090
La vertu quelquefois s’est acquis des amants. 1091
Enfin, un changement à ma fortune arrive 1092
Qui me fait posséder l’objet qui te captive; 1093
L’aveugle déité qui préside aux humains 1094
Ouvre enfin dessus moi ses libérales mains, 1095
J’ai de quoi t’acquérir et de quoi m’en défendre; 1096
Elle qui se donnait est en pouvoir de prendre. 1097
LYSIMANT
Dieux! Je vois Diane. 1098
DIANE
Oui, c’est elle que tes yeux
Ont bien eu le pouvoir d’attirer en ces lieux, 1099
Celle qui meurt d’amour pour une âme traîtresse, 1100
Celle qui s’est réduite à servir ta maîtresse, 1101
Qui perd sa liberté, rend son honneur suspect, 1102
Et pour suivre un ingrat dépouille tout respect. 1103
LYSIMANT
(à genoux) Punis, belle Diane, un barbare, un perfide, 1104
Un traître en qui l’amour si lâchement préside, 1105
Et qui n’a pu forcer l’irrévocable arrêt 1106
D’un parent amoureux de son seul intérêt. 1107
J’appelle trahison cette seule impuissance, 1108
Et ma confession ajoute à mon offense; 1109
Car le Ciel m’est témoin qu’au moins ce lâche cœur 1110
N’a jamais reconnu que son premier vainqueur, 1111
Que toujours ton objet fut cher à ma pensée, 1112
Que le temps n’en a point ton image effacée, 1113
Que plutôt j’ai tâché d’effacer par mes pleurs 1114
Ce tyrannique arrêt de m’engager ailleurs. 1115
Aujourd’hui, si le sort nous était si propice 1116
Que nous pussions tromper une aveugle avarice, 1117
Ou charmer ce vieillard du vain éclat de l’or, 1118
(Je l’ai juré cent fois, et je le jure encor,) 1119
Tes désirs sur les miens auraient un libre empire, 1120
Et je posséderais le seul bien où j’aspire. 1121
DIANE
Si l’or peut à nos vœux accorder ses désirs, 1122
Rien ne diffère plus nos innocents plaisirs: 1123
Estimez-nous déjà sous une loi commune, 1124
Et venez consulter l’auteur de ma fortune; 1125
Il est chez Orimand. 1126
LYSIMANT
Tous mes sens sont ravis,
Et, dans ce doux transport, je doute si je vis. 1127

Scène X

(LYSIMANT, DIANE, LE LAQUAIS)
DIANE
(ayant frappé) Lysandre est-il ici? 1128
LE LAQUAIS
Non, depuis un quart d’heure.
DIANE
Doit-il en ce logis établir sa demeure? 1129
LE LAQUAIS
Ici même, on l’attend. 1130
((Il rentre))
LYSIMANT
Adieu, je vais chez nous
Réjouir mes parents d’un changement si doux, 1131
Et par un mot d’écrit faire avertir Orante 1132
Que son affection m’est fort indifférente; 1133
Que je suis glorieux alors que je la perds, 1134
Quoiqu’elle ait eu du droit sur l’objet que je sers; 1135
Enfin que j’ai ton cœur, mais sans meurtre et sans crime, 1136
Et que tu m’en as fait un présent légitime. 1137
DIANE
Moi, j’entre chez Orante, et dans fort peu de temps 1138
J’envoie ou vais chez vous. 1139
LYSIMANT
Adieu donc, je t’attends.
((Il sort))
DIANE
(seule) Ô Dieux! Le doux espoir dont mon âme est flattée! 1140
Il faut changer d’habits, courons chez Dorothée. 1141

ACTE V

Scène première

SYLVIAN
(seul) Bel astre de mes jours, en quels lieux écartés 1142
Tes yeux font-ils briller leurs divines clartés? 1143
Où te peux-tu cacher avec tant de lumière, 1144
Bergère impitoyable, et sourde à ma prière? 1145
Las! Après de si longs et de si vains ennuis, 1146
Tu me plaindrais peut-être en l’état où je suis. 1147
D’un berger estimé dans tout le paysage, 1148
Abondant en troupeaux et riche en pâturage, 1149
Mon amour, dont l’ardeur m’oblige à te chercher, 1150
A fait, belle Diane, un malheureux cocher. 1151
J’ai changé pour te voir, sans juger que j’efface 1152
La gloire de mon nom et l’honneur de ma race, 1153
Au soin de deux chevaux le soin de cent brebis, 1154
Et mes habits de toile en ces honteux habits. 1155
Encor si j’obtenais un bien si délectable, 1156
Ce titre malheureux serait plus supportable; 1157
Mais il n’empêche point notre désunion, 1158
Et Diane se cache à son Endymion. 1159
Mon espérance est vaine, on n’a point vu paraître 1160
L’éclat de ses rayons au logis de mon maître; 1161
Tu n’es plus en son cœur, ses vœux sont refroidis, 1162
Il ne t’honore plus comme il a fait jadis; 1163
Orante a captivé ce rival infidèle, 1164
Et je lui vais porter... Mais je vois cette belle. 1165

Scène II

(ORANTE, SYLVIAN)
SYLVIAN
J’allais chez vous, Madame. 1166
ORANTE
Hé Dieux! Que Lysimant
Témoigne peu de soin de mon contentement! 1167
Pourquoi ne vient-il pas? 1168
SYLVIAN
J’en ignore la cause;
Il m’a donné ce mot, sans parler d’autre chose. 1169
ORANTE
(prend la lettre, et lit) «Je deviens sourd, Orante, et votre vanité 1170
A fait naître en mon cœur un mépris raisonnable: 1171
Ne vous croyez pas tant aimable 1172
Avecque si peu de beauté. 1173
Où Diane paraît, rien ne me peut ravir: 1174
Je sais de quel pouvoir votre beauté se vante; 1175
Mais cédez à votre servante 1176
En l’art de vous faire servir. 1177
LYSIMANT.» 1178
Dieux! Serait-ce Diane? 1179
(Elle continue) Adieu, va l’assurer,
Que je n’ai pas sujet de me désespérer, 1180
Et que sa vaine humeur a bien plus d’insolence 1181
Que mon affection n’avait de violence. 1182
((Elle déchire la lettre, et Sylvian sort))
ORANTE
(seule) Ô Dieux! Je suis trahie, et dessous un faux nom 1183
Cet objet de ses vœux sert en notre maison. 1184

Scène III

(ARISTE, ORANTE)
ARISTE
Pareil aux criminels qu’un juge redoutable 1185
A mandés pour entendre un arrêt équitable, 1186
Que la frayeur saisit et qui n’espèrent pas 1187
Un traitement plus doux qu’un rigoureux trépas: 1188
Tel je viens en ce lieu, l’âme noire d’un crime 1189
Qui défend que j’espère un pardon légitime; 1190
Tel, mandé de chez vous, je viens tremblant et prêt 1191
D’entendre à vos parents prononcer mon arrêt. 1192
Mais que de votre voix j’obtienne ma sentence, 1193
Et vous m’obligerez à moins de résistance. 1194
Vous-même condamnez cet indiscret amant, 1195
Et ne pardonnez point à son ressentiment. 1196
ORANTE
Quoi! Vous voulez mourir pour cet objet de haine, 1197
Dont les traits sont communs, dont l’humeur est si vaine, 1198
Qu’on ne peut estimer que par civilité, 1199
Et qui pouvait si peu sur votre liberté? 1200
Ô Dieux! Quel changement! 1201
ARISTE
N’attendez point d’excuse
D’un amant criminel qui lui-même s’accuse, 1202
Qui considère enfin cet aveugle transport 1203
Avec un repentir plus cruel que la mort. 1204
J’ai trouvé des défauts où la grâce est extrême, 1205
Et des obscurités dans la lumière même; 1206
J’ai changé vos attraits, ce teint en est blêmi, 1207
Mais l’amour m’a fait seul parler en ennemi. 1208
Dieux! J’excuse déjà ce furieux caprice, 1209
Vous n’avez point encore ordonné mon supplice; 1210
Déniez-vous ma peine à ma confession? 1211
ORANTE
Quelle peine mérite une juste action? 1212
Quand vous m’avez nommée inconstante et parjure, 1213
Je ne m’offensais point d’une semblable injure; 1214
Quand je n’étais pas belle en votre jugement, 1215
Je souffrais ce mépris encor plus justement; 1216
La même vérité parlait en ce langage, 1217
Et cent fois mon miroir m’en a dit davantage. 1218
Je connais mes défauts, et sais que l’amitié 1219
De qui daigne m’aimer est digne de pitié; 1220
Je ne vous crois, Monsieur, aveugle ni coupable; 1221
Je ne condamne point un discours véritable, 1222
Et vous n’avez failli qu’en ce point seulement 1223
Que vous m’avez traitée encor trop doucement. 1224
ARISTE
Ah! C’est trop de rigueur! Et cette indifférence 1225
Me sert d’un châtiment pire que mon offense; 1226
Pour m’être plus humaine il fallait me punir, 1227
Et c’est trop m’affliger que de me soutenir. 1228
Non, non, n’avouez point l’injustice et l’outrage 1229
Où le seul désespoir a porté mon courage. 1230
En l’extrême rigueur dont ce cœur est touché, 1231
Il est près de mourir pour prouver son péché; 1232
Pour prouver que tout cède à vos aimables charmes, 1233
Et qu’il n’est point d’objet si digne de nos larmes. 1234
Je les ai profanés de mots injurieux: 1235
Mais que peut épargner un esprit furieux 1236
Qui se voit abusé d’une vaine promesse, 1237
Et son rival si près du lit de sa maîtresse? 1238
J’ai failli toutefois, et je n’ai pas dessein 1239
De détourner le coup qui m’ouvrira le sein. 1240
ORANTE
On pèche librement sous l’espoir de sa grâce, 1241
Et nos simplicités excitent votre audace; 1242
Avecque moins d’amour je pourrais plus sur vous, 1243
Je serais absolue en votre esprit jaloux. 1244
Un respect nécessaire aurait pu vous contraindre 1245
À la discrétion de souffrir sans vous plaindre; 1246
Mais je vous aimais trop, et le feu violent 1247
Que je vous témoignais vous a fait insolent. 1248
Votre discrétion dépendait de ma crainte; 1249
Je devais témoigner d’être un peu moins atteinte: 1250
On souffre avec respect une sévère loi, 1251
Et j’aurais fait pour vous, en travaillant pour moi. 1252
Toutefois je suis bonne, et prendrai de mon père 1253
La résolution de ce que je dois faire. 1254
ARISTE
Ô Dieux! S’il fait cesser votre ressentiment, 1255
Quel bien est comparable à mon contentement? 1256
((Ils sortent))

Scène IV

DOROTHÉE
(seule) Diane peut beaucoup, tout cède à son adresse, 1257
Le Ciel est favorable à l’ardeur qui la presse. 1258
Adorable vainqueur des hommes et des Dieux, 1259
Couronne ses desseins d’un succès glorieux! 1260
Elle s’est déguisée avecque tant de peine 1261
Qu’il est bien mal aisé que sa feinte soit vaine, 1262
Et l’honneur qu’on lui fait au logis d’Orimand 1263
Me fait bien espérer de ce déguisement. 1264
Déesse du repos, fais épaissir ton ombre: 1265
Quand ses yeux paraîtront en un endroit si sombre, 1266
Fais qu’on la méconnaisse, et que des traits si beaux 1267
Ne soient pas découverts en faveur des flambeaux. 1268
De cette heureuse nuit toutes ses nuits dépendent; 1269
Seule tu la peux mettre où ses désirs prétendent, 1270
Et c’est par ta faveur que tous les amoureux 1271
À leurs chastes desseins ont un succès heureux. 1272
Tout mon contentement dépend de ses délices; 1273
Je travaille pour moi lui prêtant mes services, 1274
Et j’aurai Sylvian, si je fais Lysimant 1275
Possesseur d’un objet si rare et si charmant. 1276
((Elle frappe à la porte de Lysimant))

Scène V

(SYLVIAN, DOROTHÉE)
SYLVIAN
Que voulez-vous si tard? 1277
DOROTHÉE
Ah! Berger insensible,
Ce lieu, comme ton cœur, est-il inaccessible? 1278
Ne feras-tu jamais un gracieux accueil 1279
À celle que tu vois si proche du cercueil? 1280
Je ne veux pas fléchir tes rigueurs inhumaines; 1281
Je ne demande pas le loyer de mes peines; 1282
Et, quoique chaque jour accroisse mon souci, 1283
Je n’avais pas dessein de te parler ici. 1284
Je cherche Lysimant. 1285
SYLVIAN
Ô Dieux! C’est Dorothée.
DOROTHÉE
Ce n’est plus que son corps, l’âme lui fut ôtée 1286
Alors qu’on l’avertit de ton éloignement; 1287
Je mourus de regret en ce triste moment. 1288
SYLVIAN
Bergère, mon habit prouve mon ignorance, 1289
Et ma condition excuse mon silence. 1290
J’enseignais autrefois ces discours amoureux: 1291
Nos bergers m’adoraient, je travaillais pour eux; 1292
Et lors, quoique mon cœur fût plus froid qu’une souche, 1293
On croyait, toutefois, qu’il parlait par ma bouche. 1294
Maintenant je m’occupe à de lâches travaux, 1295
Et ne sais plus que l’art de régir mes chevaux. 1296
Je vais quérir mon maître. 1297
DOROTHÉE
Hélas! Quelle apparence
De forcer sa froideur et son indifférence, 1298
Et de le disposer au bien que je prétends? 1299
Mais voici Lysimant, ne perdons point de temps. 1300

Scène VI

(LYSIMANT, DOROTHÉE, SYLVIAN)
DOROTHÉE
Monsieur? 1301
LYSIMANT
Que voulez-vous?
DOROTHÉE
Ma compagne était prête
De venir vous trouver, mais Orante l’arrête, 1302
Et je viens de sa part du logis d’Orimand: 1303
Lysandre est de retour, allons-y seulement. 1304
LYSIMANT
Non, non, je ne tiens point sa parole incertaine. 1305
DOROTHÉE
Voyons-le toutefois, donnez-vous cette peine, 1306
Elle vous en conjure. 1307
LYSIMANT
Allons, si tu le veux,
Et s’il faut contenter cet objet de mes vœux. 1308
DOROTHÉE
On ouvre, le voilà. 1309

SCÈNE VII

(DIANE, sous l’habit de Lysandre, ORIMAND, LYSIMANT, SYLVIAN, DOROTHÉE)
DIANE
(embrassant Lysimant) Puis-je aborder sans crainte
Celui de qui j’attends une équitable plainte, 1310
Cet agréable amant, ce rival généreux, 1311
De qui j’ai ruiné les desseins amoureux? 1312
Daignez-vous voir, Monsieur, le tyran de votre aise, 1313
Et vous peut-il payer de raison qui vous plaise? 1314
Le seul bien de vous voir est l’objet de mes pas. 1315
LYSIMANT
Ne cherchez point d’excuse à qui n’en attend pas; 1316
On ne révoque point l’arrêt des destinées 1317
Qui fait, comme il leur plaît, ou rompt les hyménées. 1318
Le sort m’ôte Rosinde, et je suis satisfait 1319
Puisqu’il n’est pas aveugle au présent qu’il en fait, 1320
Et qu’il la réservait pour un objet plus digne 1321
D’être le possesseur de ce trésor insigne. 1322
DIANE
Au moins cet accident vous donne un serviteur 1323
Que vous n’éprouverez, ni lâche, ni flatteur, 1324
Et qui perdra le jour aussitôt que l’envie 1325
De hasarder pour vous sa fortune et sa vie. 1326
DOROTHÉE
Souffrirez-vous, Monsieur, le curieux dessein 1327
Qui me fait enquérir si certain bruit est vain? 1328
Diane (pardonnez si je vous importune), 1329
Doit-elle à votre soin une telle fortune? 1330
Avez-vous de si loin, après la mort des siens, 1331
À cette heureuse fille apporté tant de biens? 1332
DIANE
Ne doutez nullement des trésors qu’elle vante; 1333
Je ne la flatte point d’une incertaine attente: 1334
Avecque mon bagage il lui vient dans deux jours 1335
De quoi la réjouir et prouver mon discours; 1336
Si je puis assurer par des lettres de change 1337
Cet accident pour elle autant heureux qu’étrange. 1338
DOROTHÉE
Qu’on va faire de vœux pour vos prospérités, 1339
Car chacun participe à ses félicités! 1340
Son mérite est si grand, que cette aimable fille 1341
Est chère à tout le monde autant qu’à sa famille. 1342
Le bruit de son bonheur plaît aux plus envieux, 1343
Et d’une voix commune on en bénit les Dieux. 1344

Scène VIII

(LES MÊMES (DIANE, sous l’habit de Lysandre, ORIMAND, LYSIMANT, SYLVIAN, DOROTHÉE), LYSANDRE arrive, et va à Sylvian avec deux porte-malles)
LYSANDRE
Où se tient Orimand? 1345
SYLVIAN
Céans.
ORIMAND
Qui me demande?
LYSANDRE
(l’abordant) Ô Dieux! Qui m’obligez d’une faveur si grande, 1346
Maîtres de l’univers, que je vous dois d’encens 1347
En ce rare bonheur qui ravit tous mes sens! 1348
Heureux et cher parent du seul objet que j’aime, 1349
Apprenez qui je suis par ce transport extrême: 1350
Reconnaissez Lysandre. 1351
ORIMAND
Ô Dieux! Quel insensé!
LYSANDRE
Quoi! Le temps vous a-t-il mon portrait effacé? 1352
Ne vous souvient-il plus de cet heureux Lysandre 1353
Que vous avez jadis choisi pour votre gendre? 1354
Depuis que j’ai quitté ces lieux où j’habitais, 1355
Phébus n’a divisé les saisons que dix fois; 1356
Je vous voyais partout, j’ai toujours en mon âme 1357
Conservé les portraits de vous et de Madame; 1358
Et vous méconnaissez ce parent fortuné, 1359
Qu’à l’appui de vos jours les Dieux ont destiné! 1360
DIANE
Ô sensible malheur! 1361
DOROTHÉE
Ô disgrâce infinie!
ORIMAND
Le Ciel, qui que tu sois, guérisse ta manie! 1362
(À Diane) Mon fils, de quelle erreur cet homme est-il troublé? 1363
Ton corps avec ton âge aurait-il bien doublé? 1364
En la peine où je suis, qui de vous dois-je prendre? 1365
Je n’ai qu’une Rosinde, et ne veux qu’un Lysandre. 1366
DIANE
(à Lysandre) Toi, qui crois sous mon nom t’emparer de mon bien, 1367
Et posséder l’objet que le Ciel a fait mien, 1368
Quel accident nouveau t’a mis en notre race? 1369
Dessus quelle raison se fonde ton audace? 1370
Donne à d’autres esprits ces divertissements, 1371
Et laisse un libre cours à nos contentements. 1372
LYSANDRE
Ô Ciel! Qui connais tout, si tu hais l’imposture, 1373
Par un visible effet punis cette aventure; 1374
Et si, comme on le croit, ton bras est tout-puissant, 1375
Fais périr l’imposteur et montre l’innocent; 1376
Désabuse ces gens, et leur fais reconnaître 1377
Qu’à tort cet affronteur me dispute mon être. 1378
((Fouillant en sa poche, et en tirant des lettres qu’il remet à Orimand))
Mais en dois-je chercher des signes apparents 1379
Après ces mots écrits des mains de mes parents? 1380
Passant en Portugal, j’ai pris cette assurance 1381
Qui confirme mon nom et ma persévérance; 1382
Je suis cet heureux gendre et cet heureux époux 1383
Que, dès ses jeunes ans, Rosinde tient de vous. 1384
ORIMAND
(après avoir lu) Ô Dieux! Que vois-je ici? 1385
LYSIMANT
Que l’affronteur réponde!
Je le rendrai coupable aux yeux de tout le monde. 1386
Voyez-vous pas déjà comme ses tremblements 1387
Prouvent son imposture et ses déguisements? 1388
ORIMAND
(à Diane) Vous ne répondez rien? 1389
DIANE
(pleurant) Puisque votre puissance
A résolu ma mort, je reste sans défense, 1390
Impitoyables Dieux dont la compassion 1391
Nie un peu de faveur à tant d’affection. 1392
(À Lysimant) Et toi, qui de ces coups fais mon sexe capable, 1393
Plus criminel que moi, punis cette coupable; 1394
J’ai rompu tes desseins, j’ai troublé tes plaisirs, 1395
Et par une imposture attiré tes désirs. 1396
L’adresse de voler ce que tu me dénies 1397
Flattait d’un doux espoir mes peines infinies; 1398
Je n’ai pu toutefois alléger mon ennui; 1399
Le Ciel est contre moi, conspire avecque lui: 1400
Ne me refuse point un trépas légitime; 1401
Punis-moi de ta main, et je mourrai sans crime. 1402
(À tous) Vous que je trahissais par ce déguisement, 1403
Joignez votre colère à son ressentiment; 1404
N’épargnez point ma vie, et j’avouerai vos plaintes: 1405
Le dessein de voler me portait à ces feintes, 1406
Et je vous ai ravi le bien le plus exquis 1407
Que jamais vos travaux peuvent avoir acquis. 1408
ORIMAND
Amis, qu’on la saisisse. 1409
LYSIMANT
Est-ce Diane? Ô Dieux!

Scène IX

(LES MÊMES, ARISTE, ORANTE, FILÉMON)
ARISTE
(sortant de chez lui) Adieu. Mais quel tumulte aperçois-je en ces lieux? 1410
FILÉMON
Il faut voir ce que c’est. 1411
DIANE
Ordonnez mon supplice,
Ou souffrez que ma main prévienne la justice. 1412
(À Lysimant) Accorde-moi ce fer, si tu m’aimas jamais. 1413
Un coup éteint mes feux, et rétablit ta paix; 1414
Un coup me peut tirer de ces mains insolentes 1415
Qui révèrent si peu mes ardeurs violentes. 1416
Que tardes-tu, cruel? 1417
LYSIMANT
Ô malheur de mes jours!
SYLVIAN
C’est Diane elle-même! Offrons-lui du secours. 1418
Insolents, quelle ardeur porte vos mains barbares 1419
Sur un objet pourvu de qualités si rares? 1420
Qui vous fait tant oser? 1421

Scène X

(LES MÊMES, DAMON, UN EXEMPT, DEUX ARCHERS)
DAMON
(aux archers) Hélas! Vengez sur eux
La sensible douleur d’un père malheureux, 1422
Et rendez à ses vœux l’espoir de sa famille; 1423
Hâtons-nous... Mais que vois-je, ô Dieux! Voilà ma fille: 1424
Je vois l’ingrat sujet des pleurs que j’ai versés. 1425
Quelle étrange manie a ses esprits blessés? 1426
Et dessous quel habit se présente à ma vue 1427
Cette aveugle de honte et de sens dépourvue? 1428
(À Diane) Trouves-tu, malheureuse, en cet habillement, 1429
À celles de ton sexe un sortable ornement? 1430
ORIMAND
J’ignore son dessein, mais par sa propre bouche 1431
Nous sommes avertis d’un larcin qui me touche; 1432
Ces habits sont suspects en sa condition, 1433
Et ce déguisement a son intention. 1434
Messieurs, saisissez-la, car tout cet artifice 1435
Ne se peut découvrir qu’aux yeux de la justice. 1436
DAMON
Non, non, portez les mains dessus le suborneur 1437
Dont la vaine promesse a trahi son honneur; 1438
Celui que vous voyez a causé tous ses crimes, 1439
Et doit rendre accomplis ses espoirs légitimes: 1440
Elle espère de lui moins que n’a mérité 1441
L’honneur de sa famille et sa fidélité. 1442
Vous me croyez à tort l’auteur de sa naissance: 1443
Mes soins ont seulement élevé son enfance; 1444
On a dans nos hameaux vu briller ses appas, 1445
Et le Ciel, toutefois, ne l’y destinait pas. 1446
Oyez comme je l’eus en son âge plus tendre, 1447
Puisque cet accident m’oblige à vous l’apprendre. 1448
LYSIMANT
Ô Dieux! Qu’un doux espoir flatte ma passion! 1449
Parle-nous vitement de son extraction. 1450
DAMON
Une dame étrangère, et d’illustre famille, 1451
Eut d’une même couche un fils et cette fille; 1452
Et le dessein qu’elle eut d’avantager son fils 1453
L’obligea d’accepter l’offre que je lui fis. 1454
Elle commit sa fille au souci de ma femme, 1455
Et quelques mois après je fus chez cette Dame, 1456
Où, par son propre avis, je fis courir un bruit 1457
Que la jeune Diane était morte la nuit. 1458
Tout le monde me crut; on plaignait ma tristesse, 1459
Et la mère feignait avecque tant d’adresse 1460
Qu’on ne pouvait nier des pleurs à ses regrets, 1461
Que par de faux tourments elle en versait de vrais. 1462
Son fils étant cru seul, on vantait ses richesses, 1463
Et déjà de son âge on tirait des promesses 1464
D’un naturel si noble, et d’un esprit si bon, 1465
Qu’à peine marchait-il qu’on parlait de son nom. 1466
La fille d’Orimand n’était que de son âge, 1467
Et les parents dès lors firent ce mariage: 1468
On les fit embrasser, leurs plus proches présents, 1469
Lysandre fut époux à l’âge de six ans. 1470
Cet accord arrêté, la mère sort de France, 1471
Me laissant cette fille et quelque récompense; 1472
Mais, depuis son départ, le Soleil quinze fois 1473
A vu naître et tomber les feuilles de nos bois 1474
Sans qu’elle m’ait écrit, et qu’aucune nouvelle 1475
M’ait appris de sa part le soin qu’elle a pour elle. 1476
ORIMAND
Ô Dieux! La vaine fourbe! et que subtilement 1477
Il pense profiter de ce déguisement! 1478
Diane ne vit plus, et sur cette croyance 1479
Nous avons établi cette heureuse alliance. 1480
LYSANDRE
Non, non, il est certain que ma sœur voit le jour, 1481
Et cette occasion a pressé mon retour. 1482
Prête d’abandonner sa demeure mortelle, 1483
Ma mère m’appelant: Lysandre, me dit-elle, 1484
Je ne te laisse pas unique possesseur; 1485
Les Dieux, quand tu naquis, te firent une sœur, 1486
Et le dessein que j’eus d’agrandir ta fortune 1487
L’a réduite au malheur d’une vie importune. 1488
Je l’ai fait élever au logis de Damon: 1489
Boulogne est son village, et Diane son nom; 1490
C’est ton portrait vivant, et pour la reconnaître 1491
Le sang te suffira, si tu la vois paraître; 1492
Si tu la méconnais, une marque en son sein, 1493
Et deux sur le bras droit, t’en rendront plus certain. 1494
Pour cette occasion passe bientôt en France, 1495
Et fais que je trépasse avec cette espérance. 1496
DAMON
(montrant le sein et le bras de Diane) Favorable discours! Hélas! N’en doutez plus, 1497
Et venez remarquer ces signes superflus. 1498
Punissez, si je mens, l’auteur de l’imposture. 1499
LYSANDRE
Ô Diane! Ô ma sœur! Ô divine aventure! 1500
Ô favorable jour! 1501
DOROTHÉE
Ô doux contentement!
LYSIMANT
Je doute si je veille en ce ravissement. 1502
DIANE
Enfin, heureux amant, le soin des destinées 1503
A-t-il avec mes maux tes froideurs terminées? 1504
Et la sœur de Lysandre a-t-elle plus d’appas 1505
Que celle, que tous ceux d’un sort abject et bas? 1506
Toucherai-je ton cœur? 1507
LYSIMANT
Divin charme des âmes,
Premier et seul objet qui fis naître mes flammes, 1508
Qui n’aurait souhaité les maux que j’ai soufferts 1509
Et ne serait heureux de mourir dans tes fers? 1510
ORANTE
Ô Dieux! Quel changement! 1511
FILÉMON
Que mon âme est ravie!
DIANE
(à Orante) Madame, que ce Dieu qui gouverne ma vie 1512
M’excuse auprès de vous du dessein que j’avais 1513
De faire à Lysimant abandonner vos lois; 1514
Je n’ai considéré ni craint votre colère, 1515
Et le Ciel le devait à ma longue misère. 1516
ORANTE
Oublions tous nos maux; Ariste étant à moi, 1517
Un autre ne peut plus disposer de ma foi. 1518
ARISTE
Puisqu’à votre mépris votre faveur succède, 1519
Je ne rendrai jamais ce bien que je possède. 1520
LYSANDRE
(à Orimand) En ce commun plaisir ne me déniez point 1521
Un bonheur qui me rend accompli de tout point; 1522
Les Dieux en Orient m’étaient si favorables, 1523
Et mes profits, Monsieur, sont si considérables, 1524
Que mes biens partagés égalent quatre fois 1525
Ceux que j’eus étant jeune et ceux que j’espérais; 1526
Tant de prospérités ont suivi mon attente 1527
Que je puis être heureux, et Diane contente. 1528
ORIMAND
Puisque je vois enfin ces doutes éclaircis, 1529
Mon gendre, embrassez-moi, bannissons tout souci; 1530
Et vous, que j’ai traitée avecque tant d’outrage, 1531
Qu’un sensible regret force votre courage: 1532
Entrez; et vous, Damon, partagez nos plaisirs 1533
En cette occasion si chère à vos désirs. 1534
DOROTHÉE
(à Sylvian) Toi qui vois les faveurs que le Ciel leur envoie, 1535
Veux-tu pas accorder mon repos à leur joie? 1536
Trouves-tu point encor ce discours importun, 1537
Et souffrirai-je seule en ce bonheur commun? 1538
DIANE
Acceptez, Sylvian, cette aimable bergère, 1539
Nous vous en prions tous. 1540
SYLVIAN
Ô douleur trop amère!
Mais c’est trop consulter, puisque mes vœux sont vains. 1541
Au moins je recevrai ce présent de vos mains; 1542
Quelque animosité que je fisse paraître, 1543
Je ne vous pourrais pas emporter sur mon maître. 1544
DOROTHÉE
Ô bonheur infini! bénissons ce beau jour, 1545
Et laissons en repos ces prisonniers d’Amour. 1546
L’EXEMPT
(s’en allant avec les archers) Adieu, vivez contents. 1547
FILÉMON
(à Orimand) Le Ciel vous favorise.
ORIMAND
Que sa bonté, Monsieur, tous vos vœux autorise. 1548
FILÉMON
Jusqu’à demain, Ariste. 1549
ORIMAND
Entrons, et qu’à jamais
Puisse durer le cours de cette heureuse paix. 1550
((Ils sortent tous))
SYLVIAN
(seul) Puisque tout est contraire à ta persévérance, 1551
Va dans un broc de vin noyer ton espérance, 1552
Malheureux Sylvian, et venge sur les plats 1553
La perte que tu fais de ses rares appas. 1554
FIN