Antoine de Montchrestien
Tragédie de la Reine d’Écosse
Tragedia de la reina de Escocia
(Traducción)
Montchrestien, Antoine de. Tragédie de la Reine d’Écosse . 1604. Édité et annoté par María del Carmen Aguilar Camacho, pour la Bibliothèque Numérique EMOTHE. Valencia: EMOTHE Universitat de València, 2024.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
Aguilar Camacho, María del Carmen
(Editor de la edición crítica)
Carmen Cerdán, Rodrigo
(Editor digital)
Français · Verso · 1610 versos
https://playcode.fly.dev/plays/EMOTHE0752_TragedieDeLaReineDecosse
Note sur cette édition
Cette publication fait partie du projet I+D+i «EMOTHE: Second Phase of Early Modern Spanish and European Theatre: heritage and databases (ASODAT Third Phase)», référence PID2022-136431NB-C65 financé par MICIN/AEI/10.13039/501100011033 et FEDER/ERDF.
Note sur le texte
TRAGÉDIE DE LA REINE D'ÉCOSSE À Monseigneur le Prince de Condé Édition nouvelle augmentée par l'Auteur. 1604. Avec privilège du Roi [Par Antoine de Montchrestien, sieur de Vasteville]. À ROUEN. Chez Jean Osmont Libraire dedans la cour du Palais. Texte tiré de TRAGÉDIES DE MONTCHRESTIEN. NOUVELLE ÉDITION AVEC NOTICE ET COMMENTAIRE PAR L. PETIT DE JULLEVILLE PROFESSEUR A LA SORBONNE, 1604, pp. 1-56 [BnF YF-2083-2084]). La Reine d’Escosse de 1604 ( L’Escossaise en 1601) traite un sujet contemporain (un des 9 recensés par Forsyth sur les 125, avant 1610: Elliott Forsyth, La tragédie française de Jodelle à Corneille , Paris, Nizet, 1962). La littérature a beaucoup évoqué le drame de Marie Stuart. Montchrestien insiste sur la faiblesse d’Elizabeth face aux états d’Angleterre et aux conseillers; Elizabeth est, comme Marie, aux prises avec le destin tragique. Le prince de Condé (père du Grand Condé) que Montchrestien dédie ses tragédies, en 1601 et en 1604, fut effectivement son mécène comme il le sera d’Alexandre Hardy. En 1601, Montchrestien veut convaincre le prince de Condé que la tragédie a un rôle moral, parce qu’elle fournit des exemples pour le guider. L'étude fondamentale sur le théâtre de Montchrestien reste la thèse de Françoise Charpentier: Les débuts de la tragédie héroïque: Antoine de Montchrestien (1575-1621) ,. Université de Lille III, service de reproduction des thèses, 1981, 712 pages.
ENTREPARLEURS
Reine d’Écosse
Reine d’Angleterre
Conseiller
D'Avison
Maître d’hôtel
Messager
Page
Chœur des États
Chœur des suivantes de la Reine d’Écosse
ACTE I
(REINE D'ANGLETERRE, CONSEILLER, [CHŒUR DES ÉTATS])
REINE D’ANGLETERRE
Enfin jusques à quand mon âme désolée
1
D'effroyables sursauts doit-elle être ébranlée?
2
Jusques à quand vivrai-je exposée au danger
3
Du poison domestique et du glaive étranger?
4
Un corps sous le Soleil n'a jamais plus d'une ombre;
5
Mais tant et tant de maux qu'ils surpassent tout nombre,
6
Accompagnent le Sceptre, envié des humains,
7
Lourd fardeau toutefois de l'esprit et des mains
8
Qui croît de jour en jour, puis à la fin accable
9
Son possesseur superbe superbe Superbe: plein de fierté. encor que misérable.
10
Bien qu'un monde de gens me respecte à l'envi,
11
Me regarde marcher d'œil et d'esprit ravi:
12
Bien que cent Nations admirent mes richesses,
13
M'élèvent plus d'un rang sur les autres Princesses;
14
J'estime quant à moi malheureux mon bonheur,
15
Qui prend pour les séduire un vain masque d'honneur.
16
Le glaive de Damocle appendu sur ma tête
17
Menace de la chute, et moins que rien l'arrête:
18
L'Espagnol non content de son monde nouveau
19
Veut son trône orgueilleux planter sur mon tombeau;
20
Où la force ne vaut l'artifice il emploie,
21
Pour remettre ma vie et mon État en proie:
22
Ce Pyrrhe ambitieux, dont la toile est sans bout
23
Embrasse tout d'espoir, aspire à gagner tout,
24
De la fin d'un dessein un autre fait renaître:
25
Des deux bouts de la terre on le connaît pour maître:
26
Encor sa convoitise il ne peut assouvir,
27
S'il ne vient, ô forfait! Cette Île me ravir;
28
Et sans la main d'en haut qui m'est toujours propice,
29
L'innocence aurait vu triompher la malice.
30
Ma Tamise l'honneur de nos fleuves plus beaux beaux Emploi du comparatif au sens du superlatif.
31
Roulerait pour lui seul ses tributaires tributaires Tributaires: Ma Tamise lui payerait comme tribut le droit d'être le seul utiliser ses eaux. eaux;
32
Et mon peuple Guerrier en armes indomptable
33
Porterait gémissant son joug insupportable.
34
Mais à quoi désormais me réserve le sort?
35
Lorsque moins je me doute doute Doute (moins je me): moins je le soupçonne. , on me brasse la mort mort On complote ma mort. .
36
Une Reine exilée, errante, fugitive,
37
Se dégageant des siens qui la tenaient captive,
38
Vint surgir à nos bords contre sa volonté:
39
Car son cours malheureux tendait d'autre côté côté Son voyage malheureux lui destinait un autre lieu. .
40
Je l'ai bien voirement voirement Vraiment. dès ce temps arrêtée,
41
Mais, hors la liberté, Royalement traitée;
42
Et voulant mille fois sa chaîne relâcher,
43
Je ne sais quel destin est venu m'empêcher.
44
Chacun par mon exemple à l'avenir regarde,
45
Qu'une beauté Royale est de mauvaise garde.
46
Quoique de sa prison l'ennuyeuse longueur
47
Pût un juste courroux allumer en son cœur;
48
Par mon doux traitement elle devait l'éteindre,
49
Se plaignant en son mal de ne s'en pouvoir plaindre:
50
Mais l'on m'a rapporté qu'en ce dernier effort,
51
Elle brigue mon Sceptre, et minute ma mort.
52
Serait-ce donc l'amour, Âme ingrate et légère,
53
Que me jurait sans fin ta bouche mensongère?
54
Aurai-je ce loyer non dû, non attendu,
55
D'une à qui tant de bien pour le mal j'ai rendu!
56
Mais dois-je tenir vraie une simple apparence,
57
Et former un soupçon en certaine créance?
58
Qui croit trop de léger aisément se déçoit:
59
Aussi qui ne croit rien mainte perte en reçoit.
60
Qui s'émeut à tous vents, montre trop d'inconstance:
61
Aussi la sûreté naît de la méfiance.
62
Celui qui vit ainsi, meurt cent fois sans mourir;
63
Il vaut mieux craindre un peu que la mort encourir.
64
Si donc pour assurer mon État et ma vie,
65
Je l'ai, même à regret, quelque temps asservie,
66
Ne cherchant point sa mort, ains ains Ains : particule d'opposition, qui signifie, Mais. Il est vieilli, et ne se dit guère qu'en raillant dans cette seule phrase. «Ains, au contraire» ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). tâchant seulement
67
À dompter son audace et vivre assurément,
68
Faut-il qu'une fureur à l'autre la transporte,
69
Et qu'à me courir sus sus Sus : interjection dont on se sert pour exhorter, pour exciter. Sus mes amis, sus donc, levez-vous. Or sus dites-nous . Style familier ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). On dit aussi par exclamation, Sus donc, Or sus , pour exciter quelqu'un à prendre courage. Sus debout. Sus, camarade, marchons . ( Le Robert . Dict. en ligne). tout le monde elle exhorte?
70
Que contre moi les miens elle tâche animer,
71
Qu'elle excite mon peuple, et s'efforce à l'armer,
72
Bref que par ses attraits maint qui m'était fidèle
73
Distrait de son devoir s'engage à sa cordelle.
74
Ô cœur trop inhumain pour si douce beauté,
75
Puisque tu peux couver tant de déloyauté,
76
D'envie et de dépit, de fureur et d'audace,
77
Pourquoi tant de douceur fais-tu lire en ta face?
78
Tes yeux qui tous les cœurs prennent à leurs appas,
79
Sans en être troublés, verront-ils mon trépas?
80
Ces beaux Astres luisant au ciel de ton visage,
81
De ma funeste mort seront-ils le présage?
82
N'auras-tu point le cœur touché d'affliction,
83
Voyant cette belle Île en désolation,
84
En proie à la discorde en guerres allumée,
85
Au meurtre de ses fils par ses fils animée?
86
Verras-tu sans douleur les soldats enragés,
87
Massacrer à leurs pieds les vieillards outragés,
88
Égorger les enfants présence présence En présence. de leurs pères,
89
Les pucelles forcer au giron giron Giron de leurs mères: espace qui est depuis la ceinture jusqu'aux genoux dans une personne assise. de leurs mères,
90
Et les fleuves encor regorger sur leurs bords
91
Par les pleurs des vivants et par le sang des morts?
92
Si cette volonté barbarement cruelle
93
Peut tomber en l'esprit d'une Reine si belle,
94
Si le cœur d'une femme ayant la mort au sein sein Étant très affligée. ,
95
Ose encor concevoir ce furieux dessein;
96
Je croirai désormais que les Ourses cruelles
97
Dépouillent les fureurs qui leur sont naturelles;
98
Et que la femme née à la bénignité
99
Environne son cœur d'une âpre cruauté.
100
CONSEILLER
Le masque est jà jà Déjà. levé, la chose est trop connue:
101
L'œil qui ne la voit point est voilé d'une nue;
102
L'esprit qui ne la croit soi-même se dément;
103
Le cœur qui ne la craint n'a point de sentiment;
104
Il s'endort misérable, et l'orage tempête
105
Qui doit à l'impourvu fondre dessus sa tête.
106
Il ne faut plus, Madame, en demeurer ici;
107
Embrassez de vous-même et de nous le souci:
108
Car si le bien public doit être votre envie,
109
Il faut aussi pour lui conserver votre vie.
110
Ainsi pourrez-vous rendre éteints plutôt que nés
111
Les barbares desseins de ces fiers Basanés Basanés Les Espagnols. ;
112
Ainsi vous pouvez apporter assurance,
113
À l'Écosse dommage, et terreur à la France;
114
Là où si vous mourez c'est le souhait des Rois,
115
La fin de notre Foi, le tombeau de nos lois.
116
Et comme le troupeau dépourvu de son maître
117
Qui pense en sûreté dans l'herbage se paître
118
Est exposé en proie à la fureur des loups;
119
Un semblable danger tomberait dessus nous,
120
Si la Parque cruelle avait coupé la trame trame La Parque Atropos coupait la trame de la vie. ,
121
Qui joint pour notre bien votre corps et votre âme:
122
Lorsque de factions l'État est divisé,
123
Toujours le plus méchant est plus autorisé;
124
Le désordre a la voix, la licence effrénée
125
Aux énormes péchés rend l'âme abandonnée;
126
Tout est indifférent et profane et sacré sacré Tout est indifférent le sacré comme le profane. ,
127
Le mal fait est sans peine peine La mauvaise action n'est pas punie. et le bienfait sans gré gré La bonne action n'apporte pas de plaisir. .
128
Madame, je vous pri pri ) Pri': prie, l'apostrophe évite les 13 pieds. ' de remettre en mémoire,
129
Que tous les Rois du monde envient votre gloire;
130
Que chacun vous en veut, que l'orgueil étranger
131
Vous trame incessamment quelque nouveau danger,
132
Recherche tous moyens de vous ravir la vie,
133
Votre mort seule étant le but de son envie.
134
L'effort de l'Espagnol mille fois retenté retenté Tenté de nouveau. ,
135
Fait voir assez à claire son infidélité;
136
Et s'il n'a satisfait à son traître courage,
137
C'est faute de bonheur et non faute de rage;
138
C'est que le Ciel bénin veille toujours pour vous,
139
D'autant qu'en votre bien gît le salut de tous.
140
REINE D’ANGLETERRE
Je sais bien, mon ami, qu'ores les destinées
141
Des Anglais, semblent être à ma vie enchaînées;
142
Que plusieurs par ma mort du devoir divertis divertis Écartés du devoir. ,
143
Auraient bientôt éclos cent Monstres de Partis;
144
Que comme la Vipère est de son fruit rongée rongée Les Anciens disaient que les petits de la vipère tuent leur mère en naissant. ,
145
L'Angleterre serait des siens-mêmes mangée.
146
Songeant à tel malheur je souffre cent tourments,
147
Et d'une seule peur j'ai mille étonnements;
148
Mais cette noire humeur qui mon âme possède,
149
Ne me permet jamais de songer au remède,
150
Semblable au Patient qui languit sans mourir,
151
Et ne peut malheureux sa douleur secourir.
152
CONSEILLER
Sortez-vous de ce trouble, il n'est rien plus facile.
153
Maintenant que le Ciel est serein et tranquille,
154
Que la mer est bonace bonace Mer calme après un orage. et le vent bien tourné,
155
Mettez la voile au mât; c'est par trop séjourné:
156
Car lorsqu'à ce beau temps succèdera l'orage,
157
Démarrer seulement c'est chercher le naufrage.
158
Tel peut en temps de paix sa vengeance exercer
159
Qui s'endort en son aise et ne veut y penser;
160
Puis quand la guerre vient est contraint de le faire,
161
Trouvant pour son salut, juste, le nécessaire.
162
REINE D’ANGLETERRE
À quoi me résoudrai-je en ces confusions?
163
CONSEILLER
Tranchez en un seul chef l'Hydre des factions.
164
REINE D’ANGLETERRE
Pour frapper ce grand coup il faut un bras d'Alcide Alcide Hercule. .
165
CONSEILLER
On peut sans grand péril occire une homicide.
166
REINE D’ANGLETERRE
Combien qu'elle fût telle, elle est hors de nos lois:
167
De Dieu tiennent sans plus les Reines et les Rois Rois Sans plus (de Dieu tiennent): ne tiennent que de Dieu. .
168
CONSEILLER
C'est piété d'occire une femme méchante
169
Aussi bien qu'un Tyran: de tous deux on se vante.
170
REINE D’ANGLETERRE
Considérez-la bien; elle est mère d'un Roi,
171
L'épouse de deux Rois, et Reine comme moi.
172
CONSEILLER
Considérez-la bien; c'est une déloyale
173
Qui dément par ses mœurs la majesté Royale.
174
REINE D’ANGLETERRE
Mon intérêt privé m'empêche d'en juger.
175
CONSEILLER
Et ce même intérêt vous semond semond Semond: invite. d'y songer.
176
REINE D’ANGLETERRE
J'y vois plus de péril alors que plus j'y pense.
177
CONSEILLER
Vous pouvez l'amoindrir en vengeant votre offense.
178
REINE D’ANGLETERRE
Cette juste vengeance il faut laisser à Dieu.
179
CONSEILLER
Dieu la remet en vous, qu'il a mise en son lieu.
180
REINE D’ANGLETERRE
Si le Ciel est pour moi la terre m'est contraire.
181
CONSEILLER
Si le Ciel est pour vous rien ne vous peut mal faire.
182
REINE D’ANGLETERRE
Ses secrets sont profonds, et l'humain jugement
183
Proposant d'une sorte, il dispose autrement.
184
CONSEILLER
Puisque le Ciel est juste il ne peut lui déplaire,
185
Que la justice rende aux méchants leur salaire.
186
REINE D’ANGLETERRE
Non, non, quelque vengeur sortirait de ses os,
187
Qui m'ôterait la vie et à vous le repos.
188
Les Rois qui font mourir ceux qui leur sont contraires,
189
Pensant les amoindrir, croissent leurs adversaires adversaires Croissent leurs adversaires: augmente le nombre de leurs adversaires. Verbe actif seulement en poésie. ,
190
Les parents, les voisins, les enfants, les amis,
191
Revivent pour ceux-là qu'au sépulcre ils ont mis:
192
L'arbre rejette ainsi mainte nouvelle branche
193
Au lieu des vieux rameaux que le fer en retranche.
194
CONSEILLER
Mais en telle saison l'arbre peut se trancher
195
Que jusqu'en la racine on le voit dessécher.
196
REINE D’ANGLETERRE
Ce remède est jugé pire que le mal même.
197
CONSEILLER
Mais aux extrêmes maux, il est toujours extrême.
198
REINE D’ANGLETERRE
Supporter une injure est quelquefois meilleur
199
Que d'en chercher revanche, et trouver son malheur.
200
CONSEILLER
Si vaut-il toujours mieux se venger de l'injure,
201
Qu'en attirer mainte autre à cause qu'on l'endure.
202
REINE D’ANGLETERRE
En deux périls du moindre on fait élection élection On choisit le moindre. .
203
CONSEILLER
Mais il en faut juger sans nulle passion.
204
REINE D’ANGLETERRE
Si nous l'exécutons, nous irritons la France.
205
CONSEILLER
La laissant vivre aussi quelle est votre assurance?
206
REINE D’ANGLETERRE
Nous pouvons l'accuser mais non pas la punir.
207
CONSEILLER
Puisqu'elle est en vos mains qui vous en peut tenir tenir Qui peut vous en empêcher? ?
208
REINE D’ANGLETERRE
Maint peuple sous cet ombre envahirait ma terre.
209
CONSEILLER
À qui la paix la paix. La guerre guerre À ceux qui nous laisserons la paix, nous accorderons la paix; à ceux qui nous ferons la guerre, nous apporterons la guerre. à qui la guerre guerre À ceux qui nous laisserons la paix, nous accorderons la paix; à ceux qui nous ferons la guerre, nous apporterons la guerre. .
210
REINE D’ANGLETERRE
Les Rois la pleureront, j'aurai seule le tort.
211
CONSEILLER
Ils ne pourront au moins rire de votre mort.
212
REINE D’ANGLETERRE
Pour l'injure commune ils armeront leur destre.
213
CONSEILLER
Plus d'effroi que de mal le tonnerre fait naître.
214
Lorsqu'un grand se châtie il s'émeut bien du bruit bruit Aye entrepris (qu'elle): qu'elle ait entrepris. .
215
Après le coup frappé peu d'effet s'en ensuit.
216
REINE D’ANGLETERRE
Le sacré sang des Rois doit être inviolable.
217
CONSEILLER
Elle devait du vôtre estimer le semblable.
218
REINE D’ANGLETERRE
Nul ne croira qu'elle ait à ma vie entrepris!
219
CONSEILLER
Encor le vaut-il mieux que d'en être surpris.
220
REINE D’ANGLETERRE
Les Ligues sont toujours obscurément connues,
221
Tant qu'à l'effet sanglant elles soient parvenues.
222
CONSEILLER
Mais telle connaissance arrive un peu bien tard;
223
Car on est cependant trop sujet au hasard.
224
REINE D’ANGLETERRE
Je tiens qu'il vaudrait mieux abandonner la vie
225
Que pour la conserver s'acquérir de l'envie.
226
CONSEILLER
Le Prince a peu de cœur s'il ne peut endurer
227
Ceux qui ne peuvent rien outre le murmurer.
228
REINE D’ANGLETERRE
La Clémence le gagne, il convient que j'essaie
229
Si par doux appareils je puis sonder la plaie;
230
Je veux encor un coup coup Une fois. cette voie éprouver;
231
Car la pouvant bien perdre et la voulant sauver,
232
Au moins l'on connaîtra que j'ai l'âme si bonne
233
Que je veux tout sauver et ne perdre personne.
234
CONSEILLER
Gardez en la gardant de perdre vous et nous.
235
REINE D’ANGLETERRE
J'ai peu de soin pour moi, mais j'en aurai de vous.
236
CONSEILLER
Ce n'est rien de le dire, il en faut apparaître.
237
REINE D’ANGLETERRE
Voulant ôter le mal gardons bien de l'accroître.
238
CONSEILLER
Sans employer le fer on ne le peut guérir.
239
REINE D’ANGLETERRE
Si ne le faut-il mettre à la faire mourir mourir Néanmoins il ne faut pas le mettre. .
240
CONSEILLER
Quoi! Votre âme au pardon lâchement s'abandonne?
241
REINE D’ANGLETERRE
Quand la douceur nous sert je la juge être bonne.
242
CONSEILLER
L'homme doux au méchant est inhumain au bon.
243
REINE D’ANGLETERRE
Le méchant quelque fois se vainc par le pardon:
244
Mais qui veut par le sang cimenter sa fortune,
245
Meurt toujours à la fin d'une mort non commune.
246
CONSEILLER
Celle qu'on ne craint point ou qui pardonne tout
247
Achève son chemin avant que d'être au bout.
248
REINE D’ANGLETERRE
La peur qui n'a pouvoir que sur l'âme couarde
249
Des Royaumes puissants est une faible garde.
250
CONSEILLER
L'impunité du vice a causé maintes fois
251
La ruine et la mort du Royaume et des Rois.
252
REINE D’ANGLETERRE
La trop grande rigueur jamais ne va sans haine.
253
CONSEILLER
Et la facilité des mépris nous amène amène Inversion, trop grande rigueur nous amène la facilité des mépris. .
254
REINE D’ANGLETERRE
D'être aimée entre vous j'ai beaucoup eu de soin.
255
CONSEILLER
D'y être crainte aussi vous aviez bon besoin.
256
REINE D’ANGLETERRE
L'amour de nos sujets qu'engendre la Clémence,
257
Cent fois plus que leur crainte apporte d'assurance.
258
CONSEILLER
L'amour de vos sujets vous doit donc émouvoir
259
À fermer l'œil à tout fors fors Fors: excepté. à votre devoir.
260
REINE D’ANGLETERRE
Je le veux faire aussi, mais sans être cruelle:
261
La douceur en la femme est vertu naturelle.
262
CONSEILLER
Ce n'est point cruauté que d'ordonner la mort
263
À celle qui tâchait vous la donner à tort.
264
REINE D’ANGLETERRE
C'est un bien grand honneur de remettre l'offense,
265
Quand on a le pouvoir d'en prendre la vengeance.
266
CONSEILLER
Si l'œil peut pénétrer jusques dans le penser,
267
Punissez bien plutôt qui songe d'offenser.
268
REINE D’ANGLETERRE
Qui pardonne à l'autrui pour l'amour de soi-même,
269
Se connaissant fautif mérite un los los Los : «s. m. Vieux mot qui signifie, Louange, & qui n'est plus en usage que dans le burlesque» ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). extrême.
270
CONSEILLER
Mais souvent il se livre en proie à l'étranger,
271
Lorsque de ses sujets il ne s'ose venger.
272
REINE D’ANGLETERRE
Des Avettes Avettes Avettes: abeilles. le Roi porte en sa république
273
Un poignant aiguillon et si jamais ne pique pique Néanmoins jamais il ne pique. .
274
CONSEILLER
Aussi contre les bons vous n'en devez avoir;
275
Mais contre les méchants qui forcent leur devoir devoir Manquent gravement à leur devoir. .
276
REINE D’ANGLETERRE
Le Prince trop sévère est taxé d'injustice.
277
CONSEILLER
Le Prince trop bénin se rend fauteur du vice.
278
REINE D’ANGLETERRE
Pécher en la Clémence est toujours le meilleur.
279
CONSEILLER
L'un aussi bien que l'autre est cause de malheur.
280
L'excès et le défaut font des erreurs notables
281
En matières d'État, peu ou point réparables.
282
REINE D’ANGLETERRE
Je veux donc à ce coup un entre-deux choisir choisir Choisir une solution moyenne.
283
Utile à mes sujets, et propre à mon désir.
284
CONSEILLER
Madame, avisez bien, pensant être en la voie,
285
Gardez que votre pied maintenant ne fourvoie fourvoie Ne s'égare. ,
286
Tel s'égare souvent qui pensait bien aller.
287
En ce chemin glissant venant à vaciller,
288
Vous verriez (Ô bon Dieu, détournez ces présages)
289
Ruiner les Châteaux, fourrager les villages,
290
Ravager les Cités, les flottes abîmer,
291
Et le sang à torrents fuir dedans la mer;
292
Que dis-je vous verriez? Possible votre vue
293
Cacherait sa clarté d'une mortelle nue,
294
Et parmi tant de maux vous resterait ce bien
295
De ne les pouvoir voir et de n'en sentir rien.
296
Heureux qui dormirait en la tombe poudreuse,
297
Pour ne languir captif sous une grotte ombreuse,
298
Où tout vif enterré comme dans un tombeau,
299
En vain Phœbus pour lui ressortirait de l'eau.
300
REINE D’ANGLETERRE
Et bien, pour empêcher qu'une telle tempête
301
N'enveloppe avec vous mon incoupable tête tête Innocente tête. ,
302
En prison plus étroite il la faut enfermer;
303
Je le fais par contrainte, on ne m'en peut blâmer.
304
CONSEILLER
Pour vous bien délivrer de cette prisonnière,
305
Vous tenterez en vain la façon coutumière:
306
Rechargez de cent fers ses jambes et ses mains,
307
Vous la rendrez toujours plus âpre en ses desseins,
308
Et s'elle elle S'elle: si elle, évite le hiatus. peut un coup échapper de la chaîne,
309
Elle se plaira lors à faire l'inhumaine,
310
Mille maux, mille morts elle suscitera;
311
Le souvenir des fers sa rage augmentera,
312
Et sa propre fureur se rendra plus félonne.
313
Ainsi voit-on le Tigre ou la rousse Lionne
314
Retenus pour un temps dans la cage enfermés,
315
S'ils gagnent la campagne être plus animés,
316
Faire plus de dégâts, de meurtres, de carnages,
317
Que ceux qui sont nourris dans les déserts sauvages.
318
REINE D’ANGLETERRE
Nous pouvons l'adoucir en lui faisant merci merci Faisant grâce, pardonnant. ,
319
Encor qu'elle eût le cœur d'un Rocher endurci,
320
Et du mont Caucase elle prit sa naissance:
321
Aussi serait-ce alors de ma seule Clémence
322
Qu'elle obtiendrait la vie avec la liberté
323
Que perdre par sa faute elle avait mérité.
324
CONSEILLER
Son courage perfide est si fier de nature
325
Que ces rares bienfaits lui seraient une injure.
326
Je connais son humeur. D'un ingrat obligé
327
Que peut-on espérer que d'en être outragé?
328
CHŒUR DES ÉTATS
Heureux le siècle d'or où sans avoir envie.
329
De monter à l'honneur,
330
L'homme sentait couler tous les jours de sa vie
331
En un égal bonheur.
332
Il n'était affligé de crainte et d'espérance
333
Ni mu d'ambition;
334
Son corps plein de vigueur était franc de souffrance souffrance Libre de souffrance, sans souffrance. ,
335
Son cœur sans passion.
336
Il ne désirait point voir sa vie estimée
337
Au prix de ses travaux;
338
Ni pour un peu de gloire, agréable fumée,
339
N'endurait mille maux.
340
Il repaissait des fruits que la terre bénigne
341
De soi-même apportait;
342
Et tout plat étendu sur une eau cristalline
343
Sa soif il contentait.
344
Libre il se promenait ès forêts verdoyantes
345
De son plaisir conduit.
346
Et n'habitait encor les places résonnantes
347
D'un populaire bruit.
348
Il reposait l'Été dessous un frais ombrage
349
S'il se trouvait lassé,
350
Et sommeillait la nuit dans un antre sauvage
351
De mousse tapissé.
352
Là sans être touché des vains soucis du monde
353
À son aise il dormait:
354
Le chagrin ni l'envie en mille maux féconde
355
Son cœur ne consommait.
356
Qui ne préférerait l'heur de ces douces choses
357
À la pompe des Rois;
358
Qui ne souhaiterait cueillir ainsi les roses
359
Sans se piquer les doigts?
360
L'ardente ambition qui les Princes transporte
361
Trouble leur jugement;
362
La gloire plus de mal que de bien leur apporte;
363
Leur aise est un tourment.
364
Leur repos s'établit au milieu de la peine;
365
Leur jour se change en nuit:
366
Leur plus haute grandeur n'est qu'une Idole vaine,
367
Qui le peuple séduit.
368
Leur État n'a rien sûr que son incertitude;
369
En moins d'un tournemain
370
On voit leur liberté tomber en servitude,
371
Et leur gloire en dédain.
372
Encore que chacun les prise et les honore,
373
Ils n'en sont plus contents:
374
Car le ver du souci sourdement les dévore
375
Parmi leurs passetemps.
376
J'estime bienheureux qui peut passer son âge
377
Franc de peur et de soi soi Libre, exempt de peur et de soi. ,
378
Et qui tous ses désirs borne dans son village,
379
Sans aspirer plus loin.
380
ACTE II
(CHŒURS DES ÉTATS, REINE D'ANGLETERRE)
CHŒUR DES ÉTATS
Ô l'honneur souverain des Dames Souveraines
381
Qui feras désormais bénir le joug des Reines,
382
Daigne baisser tes yeux d'éclairs environnés
383
Sur tes humbles sujets devant toi prosternés,
384
Qui viennent par ma voix te sommer de promesse promesse Te demander de tenir ta promesse. ,
385
Assurés en leur cœur, que toi grande Princesse
386
Qui même à tes haineux de parole ne faux faux Faux de parole: manque de parole. ,
387
N'en manqueras jamais à tes peuples loyaux,
388
Ains Ains Ains : particule d'opposition, qui signifie, Mais. Il est vieilli, et ne se dit guère qu'en raillant dans cette seule phrase. «Ains, au contraire» ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). que tu permettras que la juste sentence
389
Donnée en plein Conseil en ta sainte présence
390
Contre cette Princesse, aye aye Aye son libre cours: ait son libre cours. Aye permet d'avoir 12 pieds. son libre cours,
391
Puisque les factions renaissent tous les jours.
392
C'est le désir de tous. Le bien de la patrie,
393
Que seul tu dois chercher maintenant t'y convie;
394
Tes États assemblés en sont là là Là résolus (en sont): en sont maintenant résolus. Là est fautif, il devrait y avoir jà . résolus,
395
Et ton peuple dévot ne souhaite rien plus.
396
Il n'est temps temps Temps (il n'est): ce n'est pas le moment. qu'au pardon ta bonté se hasarde,
397
Garde ta Majesté afin qu'elle nous garde;
398
Ce que tu ne peux faire en voulant que les lois
399
Épargnent celle-ci pour toucher à nos Rois.
400
Souffre que l'Angleterre en ma parole jure,
401
Que par ta seule mort plus de perte elle endure
402
Qu'elle n'acquît jamais par ces preux Chevaliers
403
Qui dans le champ des Lis plantèrent leurs Lauriers.
404
Ils moururent suivant une frivole Guerre,
405
Et toi plus charitable envers ta propre terre
406
La pourras garantir de tout nuisible effort
407
Si tu trompes un coup les pièges de la mort.
408
Mais en l'abandonnant à ce cruel orage,
409
Son État est pour faire un si piteux naufrage
410
Qu'aucun n'ayant moyen d'en ramasser le bris bris Le bris: le débris. ,
411
Sa gloire et son honneur tomberont en mépris:
412
Celle qui fut jadis en armes si prisée,
413
À ceux qu'elle a vaincus servira de risée;
414
Ceux qui tremblaient de peur voyant ses étendards,
415
Accourront l'assaillir, bandés de toutes parts.
416
Portant donques le front peint d'une couleur blême,
417
Et craignant plus pour toi que non pas pour soi-même,
418
Imagine la voir, et te dire ces mots
419
Tranchés de longs soupirs et de tristes sanglots:
420
Fille que j'enfantai pour me servir de mère,
421
Reine chère à mon cœur, à mon bien nécessaire,
422
Prends garde à ton salut, et si ce n'est pour toi,
423
Soit au moins pour les tiens, pour les miens, et pour moi:
424
Si de mourir pour nous jamais te prît envie,
425
Conserve aussi pour nous le reste de ta vie.
426
La Dame est bienheureuse à qui les Cieux amis
427
Par une grand'faveur faveur L'apostrophe évite les 13 pieds. ont tant de bien permis
428
Qu'elle vive une vie au public profitable,
429
Agréable à chacun, à soi-même honorable.
430
REINE D’ANGLETERRE
Ô combien malheureuse est l'humaine grandeur,
431
Quoiqu'elle éclate aux yeux d'une belle splendeur,
432
Si des malheureux même il faut qu'elle se garde;
433
Car que ne peut la main qui sans peur se hasarde?
434
Qui présage un orage au port se va ranger;
435
Qui prévoit le danger doit pourvoir au danger;
436
Aussi veux-je assurer mon État et ma vie
437
Comme le bien publique publique Public. Publique était au Moyen âge la forme usuelle pour public. et le mien m'y convie.
438
Moi qui voudrais me perdre afin de vous sauver,
439
Pour ne vous perdre pas me dois bien conserver.
440
La cause est raisonnable et prudente est la crainte
441
De ce péril voisin, dont vous doutez l'atteinte:
442
Car il semble à peu près qu'en moi-seule est compris
443
Tout l'espoir du repos qui nourrit vos esprits.
444
Mais vous n'ignorez point que cette belle Reine,
445
En qui nous offensons la grandeur Souveraine
446
Par trop injustement la tenir en prison,
447
De chercher sa franchise a bien quelque raison;
448
Encores que peut-être il nous soit dommageable
449
D'élargir une Dame en beautés admirable,
450
Féconde en artifice et faconde en discours,
451
Et qui sert de Soleil aux Astres de deux Cours Cours Courts (deux): deux Cours. .
452
Je ne veux point ici m'informer davantage
453
S'elle me veut du mal; je sais bien son courage.
454
À dire vrai, sa vie importe à notre État,
455
Mais la faire mourir c'est un grand attentat.
456
CHŒUR DES ÉTATS
Plusieurs jours sont passés que nous l'y destinâmes
457
S'elle ourdissait encor d'autres nouvelles trames.
458
REINE D’ANGLETERRE
Le temps au sage esprit sert parfois de raison,
459
La volonté se tourne avecque la saison,
460
Et le Pilote seul est digne de louange,
461
Qui peut tendre la voile ainsi que le vent change.
462
CHŒUR DES ÉTATS
Quand un dessein est pris il ne le faut changer,
463
Si par ne le point faire on se met en danger.
464
REINE D’ANGLETERRE
Étant bien convaincue elle est mal condamnée.
465
CHŒUR DES ÉTATS
Au péché non au rang la peine soit donnée.
466
REINE D’ANGLETERRE
Je veux encor surseoir cette exécution.
467
CHŒUR DES ÉTATS
Gardez-vous d'avancer notre perdition.
468
REINE D’ANGLETERRE
Que peut plus, je vous prie, une femme enchaînée?
469
CHŒUR DES ÉTATS
Que ne peut une femme à mal faire adonnée?
470
REINE D’ANGLETERRE
Trop tard après sa mort viendra le repentir.
471
CHŒUR DES ÉTATS
Trop libre en peu de jours vous la pourrez sentir.
472
REINE D’ANGLETERRE
Sa mine est éventée à son propre dommage dommage Sa mine est éventée: au figuré, ses desseins sont découverts. .
473
CHŒUR DES ÉTATS
Encor le marinier vogue après le naufrage.
474
REINE D’ANGLETERRE
S'elle ose l'entreprendre il faudra la punir.
475
CHŒUR DES ÉTATS
Vous êtes à ce point pour n'y plus revenir.
476
Voyez l'éclat brillant des cuirasses Françaises,
477
Écoutez les tambours des bandes Écossaises,
478
Et les pifres pifres Pifres: joueur de fifre. d'Espagne, aujourd'hui son danger
479
Suscite tout le monde, et pour la dégager
480
On va couvrir la mer de voiles et de rames,
481
Emplir nos riches ports et de fer et de flammes.
482
Cependant parmi nous ce tison consommant
483
Ira de tous côtés les Ligues allumant,
484
Et la peste mortelle enclose en nos moelles
485
Causera plus de mal que les guerres cruelles:
486
Où voulant seulement consentir à sa mort,
487
Vous pouvez dès le bers bers BER, subst. masc. Synon. de berceau . CNRTL: Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF (CNRS-Nancy Université). Site internet: http://www.cnrtl.fr/. http://www.atilf.fr/dmf. suffoquer cet effort effort Étouffer cet effort. ;
488
Et par un peu de sang l'embrasement éteindre,
489
Qui, tant plus rampe avant, est davantage à craindre.
490
REINE D’ANGLETERRE
Bien, faites, mes amis, comme vous l'entendez,
491
De ma part vos desseins ne seront retardés;
492
En toutes les deux parts même raison je trouve
493
Comme même péril; ainsi je n'en approuve approuve Éprouve (je n'en): je n'en approuve. ,
494
Et n'en réprouve rien; mais soyez avertis
495
D'aviser bien encor au meilleur des partis.
496
CHŒUR DES ÉTATS
Le Ciel veuille bénir notre haute entreprise;
497
À ce notable effet la terre favorise;
498
Soit le Démon Démon Démon anglais (le): le génie de l'Angleterre. Anglais des autres le vainqueur,
499
Aussi bien par nos mains comme par notre cœur.
500
Dieu veuille sur ton chef assurer la couronne,
501
Le Sceptre dans ta main, et que l'ire félonne
502
Des peuples conjurés pour le rendre abattu,
503
Cède finalement à l'heur de sa vertu:
504
Afin qu'à l'avenir l'image de sa gloire
505
Vole sur les autels du temple de Mémoire.
506
REINE D’ANGLETERRE
Quoi! Que pour contenter ce conseil obstiné,
507
L'on mène cette Reine au supplice ordonné?
508
Dois-je bien le vouloir? Le puis-je bien permettre?
509
Que ne pourra donc plus l'audace se promettre?
510
Teindre ainsi l'échafaud du sacré sang des Rois?
511
Je pourrais le mien même y verser quelquefois:
512
Car qui force le droit des Gens et de Nature,
513
Ce qu'il fait à tout autre en soi-même l'endure.
514
Il faut bien empêcher que mon bruit renommé
515
Soit d'acte si barbare à jamais diffamé,
516
Je pourrai mieux d'ailleurs signaler ma mémoire
517
Que d'une si tragique, et si malheureuse histoire:
518
Pour le vulgaire seul soit levé l'échafaud,
519
Non pour ceux que Dieu monte en un degré si haut.
520
Car que diraient de moi les Nations étranges?
521
Pourraient-ils sans dépit écouter mes louanges
522
Que la voix du Renom publie en tous endroits?
523
Veux-je en cette Princesse outrager tous les Rois?
524
Leur mettre contre moi la fureur au courage?
525
Le blasphème dans l'âme? En la bouche l'outrage?
526
Qui pourrait désormais sans horreur me nommer?
527
Elle a pris, dirait-on, naissance de la mer;
528
Au bers elle a tété le pis d'une Lionne
529
Moins rempli de lait doux que de rage félonne;
530
Bref elle porte bien un estomac de chair,
531
Mais il recèle un cœur de marbre ou de Rocher.
532
Mon sexe qui de moi tire tant d'avantage,
533
N'en pourrait recevoir que vergoigne et dommage;
534
On le blasonnerait blasonnerait On le blasonnerait: on le décrirait, on le dépeindrait. cruel, vindicatif,
535
Méchant, double, jaloux, cauteleux, et craintif,
536
Sanguinaire, imposteur, artisan de mensonges,
537
Inventeur de malice, et controuvreur de songes,
538
Caméléon venteux, sujet au changement changement Comme un caméléon il prend la couleur de ce qu'il aproche. ,
539
Prenant toutes couleurs, fors le blanc seulement.
540
Les femmes que le Sceptre a mis mis En 1604, on peut faire ou ne pas faire l'accord du participe avec le verbe avoir. sous ma puissance
541
Ne se tiendraient jamais de dire en mon absence:
542
Ô cruel déshonneur de notre sexe humain!
543
Tu ne devrais tenir en ta sanglante main
544
Le sacré gouvernail de cette Île fameuse
545
Qui ceint de tous côtés la grand'mer écumeuse.
546
Si tu vins sur la terre en un tel ascendant,
547
Qu'il faille que ta vie y passe en commandant,
548
Que n'établissais-tu ta fière tyrannie
549
Sur les Lions d'Afrique et Tigres d'Hyrcanie Hyrcanie Hyrcanie: Province de Perse au sud de la mer Caspienne. ,
550
Puisque ces animaux en leur plus grand courroux
551
Au prix de toi barbare ont le courage doux.
552
Pour donques éviter qu'avec de si grands blâmes
553
Leur babil ne ne Il faut lire me et non ne. diffame aux étrangères Dames,
554
Ces Dames à leurs fils, ces fils à leurs neveux
555
Et ces neveux encor à ceux qui naîtront d'eux,
556
Il me faut à ce coup délivrer cette Reine
557
Dont tout le monde a plaint la prison et la peine,
558
Tenant comme ses fers fers Tout le monde a plaint ses peines, tenant pour ainsi dire ses fers avec elle. , et libre de ses fers fers Tout le monde a plaint ses peines, tenant pour ainsi dire ses fers avec elle. ,
559
Possible elle oubliera tous les ennuis soufferts
560
Et le doux souvenir de telle bienveillance
561
Ne sortira jamais hors de ma souvenance.
562
Ainsi de quelque bien nous devons obliger
563
Ceux qui d'un mal reçu peuvent se revenger;
564
L'homme bien avisé toujours s'il se peut faire
565
Gagne par courtoisie un puissant adversaire.
566
Tant de difficultés se viendront présenter
567
Lorsque l'Arrêt de mort devra s'exécuter,
568
Que pour y prendre avis faut prendre une remise;
569
Je romprai cependant le coup de l'entreprise.
570
CHŒUR DES ÉTATS
Qu'est-ce, ô Dieu, que de l'homme! Une fleur passagère,
571
Que la chaleur flétrit ou que le vent fait choir;
572
Une vaine fumée, une ombre fort légère
573
Qui se joue au matin et passe sur le soir;
574
Un Soleil de la terre assez clair de lumière,
575
Mais que mille brouillards vont sans cesse cachant,
576
Qui s'élève au berceau pour tomber en la bière,
577
Qui dès son Orient incline à son couchant:
578
Une ampoule venteuse au front de l'onde enflée,
579
Mais qui tout à l'instant se refond en son eau;
580
Une étincelle morte aussitôt que soufflée,
581
Mais qu'on ne peut jamais raviver de nouveau.
582
La vie est un air chaud sortant par la narine,
583
Qu'un pépin de raisin peut soudain étouffer;
584
Un vif ruisseau de sang arrosant la poitrine,
585
Qui glacé de la mort ne se peut réchauffer.
586
La Lune a un Soleil pour réparer sa perte
587
Et remplir son croissant une fois tous les mois;
588
Mais depuis que la vie est de la mort couverte,
589
Elle ne renaît pas en mille ans une fois.
590
Si les arbres l'Hiver perdent leur chevelure
591
Le Printemps les revêt d'un feuillage plus beau;
592
Et l'homme ayant perdu sa plaisante verdure,
593
Ne doit point espérer de second renouveau.
594
On ne peut rendre aux fleurs leur couleur printanière
595
Lorsqu'elles ont senti les chaleurs de l'Été:
596
Quand une fois la mort flétrit notre paupière,
597
Yeux, vous pouvez bien dire: adieu, douce clarté.
598
La vie est sans arrêt, et si court à son terme terme Et, toutefois, elle court à son terme.
599
D'un mouvement si prompt qu'on ne l'aperçoit point;
600
Là si tôt qu'elle arrive elle y demeure ferme,
601
Le naître et le mourir est presque un même point.
602
Bien certaine est la mort, mais la sortie incertaine incertaine Le moment de la mort est inconnu. .
603
Qui pourrait du matin juger la fin du jour?
604
L'on veut bien décoller une Déesse humaine humaine Couper la tête à une humaine belle comme une Déesse.
605
Fille de la vertu et mère de l'amour.
606
ACTE III
(DAVISON, REINE D'ÉCOSSE, CHŒUR DES SUIVANTES de la Reine d'Écosse)
DAVISON
Qui veut à la grandeur élever le courage courage Montrer un très grand courage.
607
Doit exposer son corps et son âme à l'outrage
608
D'un maître injurieux dont le commandement
609
Est suivi d'une honte ou bien d'un monument monument D'un tombeau. .
610
Ô l'homme possédé d'une manie extrême
611
Qui s'engage au Seigneur et renonce à soi-même!
612
Qui par une faveur muable comme vent
613
D'honneur et de repos se prive bien souvent.
614
La charge qu'on m'impose est certes bien fâcheuse,
615
Mais je crains qu'elle soit encor plus périlleuse:
616
Je vais frapper un coup, mais soudain je le vois,
617
Je le vois, malheureux retomber dessus moi.
618
Ô que d'un corps meurtri renaîtront de querelles!
619
Que d'une mort vivront de douleurs immortelles!
620
Que de sang innocent sera bas épanché
621
Avant que cette plaie ait le sien étanché!
622
Cette Hydre s'accroîtra sous les coups de l'épée.
623
Cent chefs pulluleront pulluleront Mille têtes naîtront. d'une tête coupée;
624
Cependant moi chétif, déchassé, langoureux,
625
Je serai mais en vain du trépas désireux,
626
Toujours pour mon tourment s'allongera ma vie.
627
Justement poursuivi de rancune et d'envie:
628
Pour m'être à ce forfait ainsi tôt résolu,
629
De tous également je serai mal voulu.
630
Sans cesse il me souvient de la mort de Pompée
631
Et que de ses meurtriers l'attente fut trompée.
632
Le mâtin hérissé de rage et de courroux,
633
Quand un passant le chasse à grands coups de cailloux,
634
Ne regarde pas le bras qui sur lui se desserre,
635
Mais son aigre fureur consomme sur la pierre:
636
Sur moi seul tout de même on voudra désormais
637
Prendre vengeance d'elle, et je n'en pourrai mais:
638
Où ceux qui sont auteurs du mal de cette Reine,
639
Au milieu de mes pleurs se riront de ma peine.
640
¡Le sort est bien cruel qui me donne la loi!
641
Je ne le veux point faire et faire je le dois:
642
Il faut bien le vouloir; car c'est force forcée;
643
Tremblant je m'y résous. Ô ma triste pensée,
644
Éloigne loin de toi ce qui peut t'effrayer:
645
Quand la promesse est faite il convient la payer.
646
Ne restivons donc plus plus Ne soyons plus rétif. , ne tardons davantage.
647
Bien, je serai l'auteur de mon propre dommage.
648
Baste Baste Vieux. Interjection marquant l'indifférence, le dédain. , l'on me tiendra pour ma témérité,
649
Fidèle exécuteur d'une infidélité infidélité Antithèse qui plaisait au goût du temps. .
650
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D'ÉCOSSE
Que l'âme a de peine à mal faire!
651
Elle sent dix mille combats
652
Qui la pousse de haut en bas
653
Par maint et maint discours contraire:
654
Mais las pour considérer tout,
655
Elle est tant au vice inclinée,
656
Que pourtant elle s'y résout
657
Par malice ou par destinée.
658
Que sert aux mortels la raison
659
Si la passion est si forte
660
Qu'il faut que la pourette sorte sorte La pourette: la pauvrette (la raison) sorte pour laisser la place à la passion.
661
Pour la loger dans sa maison?
662
En vain certes en nos devis
663
Reine des hommes on l'appelle,
664
Puisque par force ou par cautelle
665
Ses plus beaux droits lui sont ravis.
666
Cessez, pauvres âmes humaines,
667
De plus vanter vos qualités,
668
D'un vent d'honneur vous vous flattez,
669
Mais vous n'en sentez moins les peines:
670
Et si par les biens et les maux
671
On mesurait le bien de l'Être
672
Les plus stupides animaux
673
Plus heureux se font reconnaître.
674
Un seul point vous fait prévaloir
675
Qui n'est pas commun à la bête,
676
C'est quand la vertu vous arrête
677
Dedans les termes du devoir
678
Sans que l'appétit aveuglé
679
Tyran de votre fantaisie
680
D'un élan plein de frénésie
681
Vous emporte au train déréglé déréglé À l'allure déréglée. .
682
Mais qui se pourra tant promettre
683
Sinon par la faveur d'en haut:
684
Sans elle la force défaut défaut La force manque. ,
685
Quand le vice nous veut soumettre,
686
Mais ne sait quoi de plus qu'humain,
687
Que le Ciel de grâce nous donne
688
À la vertu nous aiguillonne,
689
Au vice nous tire le frein.
690
REINE D’ÉCOSSE
De qui me dois-je plaindre! Ô ciel, ô mer, ô terre!
691
Qui de vous trois me livre une plus âpre guerre?
692
Depuis que le Soleil alluma son flambeau
693
Pour orner de clarté le monde encor nouveau
694
Le sort en son courroux n'a versé tant de peine
695
Sur aucun des mortels non que sur une Reine Reine Ni encore moins sur une aucune Reine.
696
Comme sur moi chétive et pleine de douleurs;
697
Seule je suis en butte aux traits de tous malheurs
698
Dès le moment fatal de cette heure première
699
Qui me vit en pleurant saluer la lumière,
700
Jusques au jour présent, jour triste et déploré déploré Déploré: désespéré, qui n'apporte plus d'espoir. ,
701
Sans trêve, sans secours j'ai toujours enduré;
702
Et si j'ai quelquefois senti l'ombre d'un aise
703
C'était pour rendre encor ma douleur plus mauvaise.
704
Mon corps faible et débile était gisant au bers,
705
Où ses pleurs présageaient les maux que j'ai soufferts,
706
Quand mon pays natal divisé de courage courage Divisé dans le choix d'entreprendre quelque chose de grand. ,
707
Comme s'il prit plaisir à son propre dommage,
708
Chasse de son esprit toute fidélité,
709
Pour y substituer une déloyauté.
710
De notre antique trône il débouta ma mère,
711
Qui par des lieux secrets errante et solitaire,
712
Transportait mon berceau toujours baigné de pleurs,
713
Au lieu d'être semé de roses et de fleurs,
714
Comme si dès ce temps la fortune inhumaine
715
Eût voulu m'allaiter de tristesse et de peine.
716
Cette grande Princesse ornement de ses ans
717
Me tenant quelquefois en ses bras languissants,
718
De nos malheurs communs émue en son courage,
719
Du ruisseau de ses yeux me noyait le visage;
720
Et haussant vers le Ciel le cœur et le sourci,
721
Soupirait tendrement et me parlait ainsi:
722
Ô chère part de moi-même, débile nature,
723
Je ne sais quelle bonne ou mauvaise aventure
724
Te garde le destin; car l'œil du plus savant
725
Ne peut dans ses secrets pénétrer si avant.
726
Bien sais-je seulement que si ta pauvre vie
727
Du fil qui la commence est toujours poursuivie,
728
Le Ciel pour démontrer combien peut son malheur malheur Combien peuvent ses funestes augures. ,
729
T'a fait naître ici-bas pour y vivre en douleur.
730
Mais, dis, Ciel inhumain, quel mal ou quelle injure
731
T'a pu faire au berceau ma pauvre géniture,
732
Qui semble tous les jours à force de pleurer
733
Ta grâce pitoyable à nos maux implorer implorer Au sens actif, ta grâce qui a pitié. ?
734
Si c'est pour les péchés de la mère dolente,
735
Que tu punis la fille, elle en est innocente:
736
Épargne-la, cruel, et plutôt dessus moi,
737
Dessus moi misérable épand tout cet émoi.
738
En ces termes ma mère au Ciel fît sa demande;
739
Mais il s'en alluma d'une fureur plus grande,
740
Elle n'était encor au milieu de son cours,
741
Qu'une nuit éternelle obscurcit ses beaux jours,
742
Et redoubla sur moi qui restait orpheline
743
Les coups de sa colère indomptable et maligne.
744
À peine avais-je encor vu neiger sept Hivers,
745
Et sept fois le Printemps prendre ses habits verts,
746
Que j'abandonnai là ma terre naturelle,
747
Qui ne m'était plus mère, ains marâtre infidèle,
748
Et traversant la mer jusques en France vins
749
Dessous un autre Ciel, chercher d'autres destins.
750
Là le Roi m'épousa, mais ce haut Mariage
751
Fut suivi de bien près d'un funèbre veuvage;
752
Il mourut ce bon Prince, et le sort rigoureux
753
Ne fît que le montrer aux Gaulois malheureux.
754
Ô fortune volage, est-ce ainsi que ta roue
755
Des Reines et des Rois inconstamment se joue!
756
Reconnaissant depuis qu'en cette belle Cour
757
J'avais toujours Éclipse au plus clair de mon jour,
758
France, la belle France, à tout autre agréable
759
Ne fut plus à mes yeux qu'un désert effroyable
760
Je revins voir ma terre où je pensais sans fin
761
Lamenter tristement mon malheureux destin;
762
Mais je n'y suis longtemps, qu'au milieu de mes plaintes,
763
Je ressens de plus beau ses fatales atteintes,
764
Et ne vois pas si tôt l'un de mes maux faillir,
765
Qu'un autre plus cruel retourne m'assaillir:
766
Sur le triste moment qu'au monde je fus née,
767
Le Ciel à souffrir tout m'avait bien condamnée!
768
Mais s'il s'est envers moi déclaré rigoureux,
769
Ne s'est montré plus doux mon pays malheureux;
770
Ayant laissé glisser dedans la fantaisie
771
La folle opinion d'une rance hérésie;
772
Ayant pour un erreur erreur Ce mot est masculin dans plusieurs auteurs anciens. fardé de nouveauté,
773
Abreuvé son esprit de la déloyauté;
774
Il émeut furieux des querelles civiles,
775
Il révolte les champs, il mutine les villes,
776
Il conjure ma honte et me recherche à tort,
777
Croyant qu'à mon époux j'eusse brassé la mort.
778
Peux-tu bien, cher mari, qui maintenant reposes
779
Au séjour bienheureux entendre telles choses?
780
Peux-tu voir diffamer ta plus chère moitié
781
Qui même après ta mort vit en ton amitié?
782
Reloge dans ton corps cette âme généreuse,
783
Et par avance sors de la tombe poudreuse,
784
Pour prendre ma défense en l'accusation
785
Qu'intente contre moi ma propre Nation.
786
Cependant je m'enfuis sachant que l'innocence
787
À l'endroit des méchants n'est pas sûre défense,
788
Et m'embarquant sur mer je maudis mille fois
789
Les destins ennemis, mon Royaume et ses lois.
790
Mais comme si la mer eût quelque intelligence
791
Avec la terre ingrate où j'ai reçu naissance,
792
À peine fus-je entrée en son calme giron
793
Ému dessous ma Nef des seuls coups d'aviron,
794
Que je vis aussitôt les plaines écumeuses
795
Faire blanchir l'azur des vagues orgueilleuses,
796
Qui menaçaient aux bords par leur mugissement
797
Le naufrage à ma Nef gémissante âprement.
798
Je cingle nonobstant, doutant moins la tempête
799
Que le danger des miens qui couraient à ma tête;
800
Aussi pensais-je bien trouver plus de repos
801
Au fort de la tourmente, au beau milieu des flots,
802
Qu'entre un peuple agité de félonie et d'ire ire Terme vieilli. Courroux, colère.
803
Qui la mort de sa Reine injustement désire.
804
Le Ciel ne permit pas comme je le voulais,
805
Que je mouillasse l'ancre au rivage Gaulois,
806
Où j'espérais trouver une terre étrangère
807
Plus que la mienne ingrate à mes cendres légère:
808
Mais comme hélas! Je fuis ce pays qui me fuit
809
La tourmente s'accroît, le jour se change en nuit,
810
Les éclairs enflammés qui partent de l'orage,
811
Comme traits rougissants entrefendent l'ombrage ombrage Font des coupures dans l'ombrage des nuages. :
812
L'horreur, le bruit, l'effroi, les sanglots et les cris
813
Étourdissent l'oreille, et brouillent les esprits;
814
Tous s'adressent à Dieu durant l'âpre tempête
815
Et son oreille est sourde aux veux de leur requête;
816
L'air décoche son ire, et plus fort que devant
817
S'animent les combats des ondes et du vent.
818
Tantôt gît notre Nef ès gouffres enfoncée;
819
Tantôt haute s'élève aux étoiles poussée;
820
Puis tantôt ballotée en égal contrepoids
821
Puise le sel flottant par les fentes du bois:
822
Bref courant à peu près la dernière fortune,
823
Une fière bourrasque à nos vœux importune
824
La vient jeter aux bords des barbares Anglais,
825
Peuple double et cruel, dont les suprêmes lois
826
Sont les lois de la force et de la tyrannie,
827
Dont le cœur est couvé de rage et félonie,
828
Dont l'œil se paît de meurtre et n'a rien de plus cher
829
Que voir le sang humain sur la terre épancher.
830
Ô qu'il me valait mieux être bien loin jetée
831
Au rivage inconnu d'une île inhabitée,
832
Ou dans l'onde écumeuse éteindre mon flambeau,
833
L'Océan pour le moins fût mon fameux tombeau.
834
On me fît prisonnière; un grand nombre d'années
835
Dedans leur cercle rond sont du depuis tournées,
836
Et nulle toutefois ne m'a jamais rendu
837
L'heur de ma liberté chétivement perdu.
838
Ô chère liberté, mais en vain désirée!
839
Tu t'es donques de moi pour toujours retirée.
840
Encor un jour enfin j'espérais te revoir;
841
Cela n'a rien servi fors à me décevoir;
842
Je ne dois plus sortir d'une prison si forte,
843
Ou si j'en dois sortir la mort en est la porte.
844
On veut frapper le coup que je ne puis parer;
845
Et bien, c'est fait de vivre, il m'y faut préparer.
846
Le mal impatient s'irrite davantage;
847
Nous n'avons rien d'humain plus grand que le courage.
848
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Madame, quoi qu'on die ils n'en viendront point là.
849
REINE D’ÉCOSSE
Je suis quoi qu'il en soit résolue à cela.
850
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Traiter en criminelle une telle Princesse.
851
REINE D’ÉCOSSE
À qui veut se venger tout autre respect cesse.
852
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Ils le font à dessein pour vous épouvanter.
853
REINE D’ÉCOSSE
Le cœur me trompe, ou bien c'est pour m'exécuter.
854
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
On craint trop d'offenser ces grands Princes de France.
855
REINE D’ÉCOSSE
On craint moins pour ma mort que pour ma délivrance.
856
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
La Reine votre sœur jamais ne le voudra.
857
REINE D’ÉCOSSE
De ma prison injuste elle se souviendra.
858
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
C'en est aussi trop fait sans oser davantage.
859
REINE D’ÉCOSSE
Les grands mesurent tout par le seul avantage.
860
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Et que dirait-on d'elle en toutes Nations?
861
REINE D’ÉCOSSE
Le souci du renom se perds ès passions.
862
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Qui n'a la vertu même au moins l'ombre désire.
863
REINE D’ÉCOSSE
Qui n'a la vertu même à tout forfait aspire.
864
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
D'un spécieux prétexte il tâche le voiler.
865
REINE D’ÉCOSSE
Tel est si déploré qu'il ne veut celer.
866
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Un courage modeste a crainte de la honte.
867
REINE D’ÉCOSSE
Un courage impudent n'en fait jamais grand conte conte grand bavardage, ou peut-être, grand compte, grande importance. .
868
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Il nous faut donc prier, c'est le dernier recours.
869
REINE D’ÉCOSSE
Les esprits furieux aux prières sont sourds.
870
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
J'en reviens toujours là que l'on fait cette trame,
871
Pour éteindre le feu nourri dedans votre âme
872
Du vivant souvenir de mille indignités,
873
Que vos déportements déportements Votre conduite. DÉPORTEMENT, subst. masc. A.− Littér. , gén. au plur . Écart dans la conduite, excès. Déportements de charité (Fabre, Courbezon , 1862, p. 324). − En partic . Dérèglement des mœurs, mauvaise conduite. Déportements scandaleux (Ac.1798-1932). Synon. débordement. Des femmes que leurs passions et leurs déportements ont rendues illustres: Médée, Didon, Phèdre (CNRTL: Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF (CNRS-Nancy Université). Site internet: http://www.cnrtl.fr/. http://www.atilf.fr/dmf). n'avaient point mérités.
874
Car quand au désespoir on vient offrir la grâce,
875
Ès courages plus durs le mal talent talent Mauvais désir. s'efface.
876
REINE D’ÉCOSSE
Une âme désolée aisément se déçoit
877
Par croire de léger le bien qu'elle conçoit.
878
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Une âme infortunée a toujours méfiance,
879
Et de son bien prochain recule sa croyance.
880
REINE D’ÉCOSSE
Quand les pensers du cœur sont d'espoir agités,
881
Il vit incessamment plein de perplexités.
882
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Heureux en ses malheurs qui nourri d'espérance,
883
Au plus épais des maux s'en promet délivrance.
884
REINE D’ÉCOSSE
Mais plutôt l'homme malheureux l'homme désespéré,
885
Qu'un vain espoir du bien rend sans fin malheuré.
886
Ne m'en parlez jamais; ce n'est en la parole,
887
C'est en la douleur même en quoi je me console,
888
Et chassant loin de moi tout autre doux penser,
889
J'embrasse seulement ce qui peut m'offenser:
890
Aussi d'assez longtemps je suis en servitude,
891
Pour avoir pris au mal une forte habitude.
892
PAGE
Voici des gens, Madame, assez bien assistés,
893
Qui descendus là-bas demeurent arrêtés:
894
Je n'ai rien pu savoir du sujet qui les mène,
895
Mais ils sont pour le vrai de la part de la Reine.
896
REINE D’ÉCOSSE
Bien, s'ils viennent à nous il nous les faudra voir;
897
Plaisir ni déplaisir je n'en puis recevoir;
898
Car à tous accidents j'ai l'âme préparée;
899
Moi-même je me suis de moi-même assurée.
900
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Mes sœurs, prions d'un cœur et d'une voix
901
Le Dieu du Ciel qui tient le cœur des Rois,
902
Qu'il tire hors de peine
903
Notre innocente Reine.
904
Prions celui qui sur tous a puissance,
905
Et qui de tous demande obéissance,
906
Qu'il ait compassion
907
De notre affliction.
908
Prions celui qui ploie à ses desseins
909
Les mouvements des cœurs plus inhumains,
910
Qu'il nous rende propice
911
La grâce ou la Justice.
912
Prions celui de qui la dextre forte
913
De la prison ouvre et ferme la porte,
914
Qu'il nous tire d'ici
915
Par sa douce merci merci Grâce. .
916
Prions celui qui seul est le recours
917
Des affligés, et des bons le secours,
918
Qu'il ôte la tristesse
919
À notre grand'Princesse Princesse Grande Princesse, l'apostrophe évite les 13 pieds. .
920
Prions celui qui promet délivrance
921
Au cœur constant en sa dure souffrance
922
Qu'il finisse aujourd'hui
923
Son mal et notre ennui.
924
DAVISON
À vous Reine d'Écosse en prison arrêtée
925
Du depuis qu'à nos bords vous fûtes apportée,
926
Les États d'Angleterre unis en même accord,
927
Désireux de venger vos forfaits et leur tort
928
Ce juste Arrêt de mort par moi vous font entendre.
929
Pour avoir contre nous fait les Rois entreprendre,
930
Fomenté la discorde, ourdi la trahison,
931
À notre bonne Reine attenté par poison,
932
Rallumer çà et là les civiles querelles,
933
Semé des factions et des haines mortelles,
934
Ressuscité l'ardeur des combats amortis amortis Presque éteints. ,
935
Formé contre l'État grand nombre de partis;
936
Le Conseil vous prononce une telle sentence
937
Loyer bien mérité de votre griève offense.
938
Sur un noir échafaud votre beau chef voilé,
939
Par la main du bourreau tombera décollé.
940
Votre âme monte aux Cieux! En cet espoir fidèle
941
Disposez-vous, Madame, à la vie éternelle.
942
REINE D’ÉCOSSE
Enfin vient le moment si longtemps attendu
943
Par qui le doux repos me doit être rendu?
944
Ô jour des plus heureux tu feras qu'une Reine
945
Sortant de deux prisons sortira de sa peine,
946
Pour entrer dans les Cieux d'où jamais on ne sort,
947
D'où n'approchent jamais les horreurs de la mort.
948
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Ô jour malencontreux, plutôt nuit ténébreuse,
949
Qui mets notre lumière en la tombe ombrageuse!
950
Sans bien et sans support nous laissez-vous ici?
951
REINE D’ÉCOSSE
Il n'est point dépourvu que Dieu prend en souci.
952
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Vous nous laissez, Madame, et nos moites paupières
953
À force de pleurer éteindront leurs lumières,
954
Pour nous voir, ô douleur! Entre mille dangers
955
Parmi ces ennemis et traîtres étrangers.
956
REINE D’ÉCOSSE
Vous me quittez plutôt, ce n'est moi qui vous laisse;
957
J'abandonne la terre et au Ciel je m'adresse.
958
C'est une loi certaine à qui vient ici-bas,
959
Que toujours la naissance apporte le trépas.
960
Que chaque jour, chaque heure et moment qui se passe
961
De la mortelle vie accourcisse l'espace.
962
Mais combien que la mort soit un mal aux méchants,
963
Si Si Toutefois. est-ce un bien aux bons, qui par le cours des ans
964
Sont conduits à ce port dont l'entrée moleste
965
Introduit les élus en la cité céleste,
966
Plutôt vivants que morts, plutôt jeunes que vieux,
967
De pèlerins errants faits combourgeois combourgeois Concitoyens. COMBOURGEOIS, OISE, subst. [En partic. en Suisse] Vx . Celui, celle qui habite la même ville; celui, celle qui y possède le droit de bourgeoisie. Phèdre (CNRTL: Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF (CNRS-Nancy Université). Site internet: http://www.cnrtl.fr/. http://www.atilf.fr/dmf). des Cieux.
968
Alors que le Coureur a quitté la barrière barrière A commencé sa course. ,
969
Il aspire à gagner le bout de la carrière;
970
Le Nocher Nocher Nocher : s. m. Celui qui gouverne, qui conduit un vaisseau. Il n'a guère d'usage qu'en poésie. «Un habile Nocher» ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). Pilote (Furetière: Dictionnaire universel ). ennuyé de voguer dessus l'eau
971
Désire sur la rade amarrer son vaisseau;
972
Le voyageur lassé sent rire son courage
973
Quand il voit le clocher de son propre village:
974
Moi donc ayant fourni la course de mes ans,
975
Supporté constamment les orages nuisant,
976
Tandis que je flottais ès tempêtes du monde,
977
Je veux ancrer au port où tout repos abonde,
978
Je finis mon voyage en bien rude saison,
979
Mais tant plus agréable aurai-je la maison,
980
Où même je dois voir ce père pitoyable pitoyable Pitoyable: enclin à la pitié. PITOYABLE, adj. A. Vx . Qui a pitié, qui est enclin à éprouver ce sentiment. Anton. Impitoyable. Âme, cœur pitoyable. Cette tendresse pitoyable des paysans pour les pauvres soldats emmenés en captivité (Zola, Débâcle , 1892, p. 470). Ils disaient qu'ils avaient trouvé le roi Charles doux, gracieux, pitoyable et miséricordieux (A. France, J. d'Arc , t. 1, 1908, p. 507). Maintenant, il pouvait partir; il s'en irait en une gratitude infinie (...). Il l'avait vue douce, bonne, pitoyable, ce qu'elle était, enfin (Malègue, Augustin , t. 2, 1933, p. 95): B.1. Au lieu de se montrer terrible et dure envers les vaincus, comme en germinal et en prairial, la Convention cette fois fut très douce et pitoyable, elle ne fusilla que deux insurgés et ne déporta personne. Erckm. -Chatr., Hist. Paysan , t. 2, 1870, p. 378. C.♦ Pitoyable à. Être pitoyable à la souffrance de qqn. Elle devenait véritablement éloquente, maternelle aux misérables, pitoyable aux opprimés (Huysmans, À rebours , 1884, p. 110). − [ P. méton. ] Lieux pitoyables . Les hôpitaux, maladreries, etc., où l'on exerce l'hospitalité, la charité (Ac. 1798-1878). (CNRTL: Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF (CNRS-Nancy Université). Site internet : http://www.cnrtl.fr/. http://www.atilf.fr/dmf. ,
981
Qui tire du discord la concorde amiable,
982
Qui régit constamment les mouvements des Cieux,
983
Qui fait danser en rond les Astres radieux,
984
Et tient ce large monde enclos dans sa main forte;
985
Par qui tout est en tous d'une diverse sorte,
986
Par qui nous avons l'être, en qui seul nous vivons,
987
En qui seul nous sentons, respirons, et mouvons.
988
Le feu prompt et léger prend au Ciel sa volée;
989
L'eau par son propre poids est en bas dévalée,
990
D'autant que chaque chose aspire au même lieu
991
Qui lui fut comme un centre assigné de par Dieu Dieu De par le commandement de Dieu. :
992
Mon esprit né du Ciel au Ciel sans cesse tire,
993
Et d'ardeur altérée incessamment soupire
994
Après le tout-puissant, le bon, le saint, le fort,
995
Que voir est une vie et non voir une mort.
996
Jaçoit Jaçoit Jaçoit : adv. Combien que. «Jaçoit que vous soyez, etc.» ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). Terme vieilli. Jaçoit que : ancienne conjonction signifiant quoique, bien que. L'ancienne conjonction était jà soit ce que. L'orthographe par ç est fausse (Littré : Dictionnaire de la langue française ). que la tempête amassant mainte nue
997
Veuille du Paradis m'empêcher l'avenue,
998
Et que par le chemin mille difficultés
999
Viennent dessous mes pas s'offrir de tous côtés;
1000
Que le chaud et le froid, que le vent et l'orage
1001
Tâchent me détourner en cet heureux voyage,
1002
Si Si Si: toutefois. ne le peuvent-ils; là je dois arriver:
1003
Je vois pour m'honorer les Vierges se lever;
1004
Les Princes et les Rois joyeux de ma venue,
1005
M'assigner en leur rang la place retenue;
1006
Et Dieu même au milieu des Anges glorieux,
1007
Me recevoir chez lui d'un accueil gracieux,
1008
Me faire mille traits d'honneur et de caresse,
1009
Et me vêtir au dos la robe de liesse
1010
Teinte au sang précieux de l'innocent Agneau,
1011
Qui voulut s'immoler pour sauver son troupeau;
1012
Qui de libre fait serf, et qui de Dieu fait homme,
1013
Porta dessus la Croix de nos péchés la somme.
1014
Ciel, unique confort de nos âpres travaux,
1015
Port de notre tourmente, et repos de nos maux,
1016
Reçois donc mon esprit qui sauvé du naufrage
1017
De l'éternelle mort descend à ton rivage.
1018
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Ne t'afflige point de la mort,
1019
C'est une chose trop commune:
1020
Comme le faible le plus fort
1021
Court à la fin cette fortune.
1022
Tous finissent également,
1023
Mais non pas tous semblablement.
1024
Mortel, cesse donc de penser
1025
Fléchir la dure destinée;
1026
Si tien ne la peut avancer,
1027
De rien elle n'est détournée;
1028
Larmes, soupirs, plaintes, discours
1029
Sont vains obstacles pour son cours.
1030
Une forte nécessité
1031
Conduit à son point toute chose,
1032
Qui court d'un pas non arrêté
1033
Tant qu'en sa fin elle repose:
1034
Sans sentir mouvoir le bateau,
1035
On gagne à l'autre bord de l'eau.
1036
Piéça Piéça Piéça: Il y a longtemps, il y a quelque temps. Terme vieilli. tous nos premiers parents
1037
Ont battu cette noire voie,
1038
Où mille animaux différents
1039
La Parque nuit et jour convoie,
1040
Si l'un part du monde aujourd'hui
1041
L'autre suit demain après lui.
1042
L'homme au dernier terme arrivé
1043
Ainsi qu'à sa première source,
1044
Par le sort humain est privé
1045
De faire une autre course;
1046
Comme un fleuve à la mer se joint,
1047
Qui puis après n'en ressort point.
1048
Un chemin se peut-il trouver
1049
Qui se termine en quelque issue?
1050
Tu vois le Soleil se lever
1051
Et puis se cacher à ta vue;
1052
De là commence à discourir
1053
Qu'un mortel est né pour mourir.
1054
Celui qui s'estomaquerait
1055
De n'avoir eu plutôt la vie,
1056
Vrai foul foul Foul: fol, fou. il se déclarerait:
1057
C'est bien une aussi folle envie
1058
De vouloir différer sa mort
1059
Contre le dur Arrêt du sort.
1060
L'homme jamais ne résoudra résoudra Ne décidera de différer sa mort.
1061
Qui craint une chose assurée assurée Qui craint: ce vers devrait être au vers précédent après homme pour le sens. :
1062
La Parque aussitôt lui viendra
1063
Toute affreuse et défigurée
1064
Pour craindre craindre Pour lui faire craindre. l'heure du trépas,
1065
Comme pour ne la craindre pas.
1066
Qui voudra constamment la voir,
1067
S'arme le cœur d'un haut courage:
1068
Et s'apprête à la recevoir
1069
Comme un bien non comme un outrage.
1070
Il n'en peut jamais avoir peur
1071
Qui peint son image en son cœur cœur Qui peint: Ce vers devrait être à la place de il dans le vers précédent, pour le sens. .
1072
L'homme qui se reconnaît bien
1073
Sait en quelque saison qu'il meure,
1074
Que de son temps ne se perd rien,
1075
Mais qu'aux autres l'autre demeure;
1076
Étant vieil, finit-il son cours
1077
En la fleur de ses plus beaux jours.
1078
Il voit la Parque racler tout
1079
Sans respect de grandeur ni d'âge,
1080
Voit que de l'un à l'autre bout
1081
Le monde est de son apanage apanage Héritage des fils puinés des Rois de France. ;
1082
Et qu'il n'est aucune saison,
1083
Qui ne lui porte sa moisson.
1084
Il épie le vol du temps
1085
Qui toutefois n'importe guère
1086
À ceux dont les esprits contents
1087
Ont la fortune si prospère,
1088
Qu'ils ne sauraient rien espérer
1089
Sinon perdre à plus désirer désirer Possible, sauf ne plus désirer plus. .
1090
Il regarde grands et petits
1091
Se suivre de peu d'intervalle
1092
Au lieu qui les tient engloutis,
1093
Et que dans sa demeure pâle
1094
Tout homme est pressé du sommeil
1095
Jusqu'au grand jour de son réveil.
1096
Il contemple qu'en se plaignant
1097
Pour une belle Créature
1098
Lorsque la mort va l'éteignant,
1099
Il accuse à tort la Nature,
1100
Qui reçoit d'un plus grand que soi
1101
La contrainte de cette loi.
1102
Il connaît qu'au branle soudain soudain Mouvement soudain.
1103
De tant d'inconstances humaines,
1104
Le trépas demeure certain
1105
Entre ses façons incertaines,
1106
Mais qu'on ne peut sur son moment
1107
Asseoir aucun vrai jugement.
1108
Celui-là qui médite ainsi
1109
Et l'attend toujours de pied ferme;
1110
Qui n'est point de frayeur transi
1111
Quand il voit avancer son terme,
1112
Mais le croit toujours accompli,
1113
Seul est de sagesse rempli.
1114
ACTE IV
(REINE D'ÉCOSSE, CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D'ÉCOSSE)
REINE D’ÉCOSSE
Voici l'heure dernière en mes vcœux désirée,
1115
Où je suis de longtemps constamment préparée;
1116
Je quitte sans regret ce limon vicieux
1117
Où l'esprit se radopte radopte Se radopte: s'attache de nouveau. à sa tige éternelle,
1118
Pour luire pure et nette en la clarté des Cieux,
1119
Afin de refleurir d'une vie immortelle.
1120
Ouvre-toi, Paradis, pour admettre en ce lieu
1121
Mon esprit tout brûlant du désir de voir Dieu;
1122
Et vous, Anges tuteurs des bienheureux fidèles,
1123
Déployez dans le vent les cerceaux de vos ailes,
1124
Pour recevoir mon âme entre vos bras alors
1125
Qu'elle et ce chef Royal voleront de mon corps,
1126
Qu'au sein d'Abram Abram Abraham, père de tous les Hébreux. par vous elle soit transportée
1127
Où la gloire de Dieu nous est manifestée.
1128
J'anticipe par foi ce doux contentement,
1129
Qui d'un espoir certain me remplit tellement,
1130
Que tout ce que mon âme à mon cœur représente
1131
Me fait vivre là haut quoique j'en sois absente.
1132
Mais que sera-ce au prix prix Que sera ce que j'ai imaginé en comparaison de ce qui sera vraiment. si parvenue au Cieux,
1133
Je puis voir de l'esprit ce qui n'est vu des yeux?
1134
Ce qui n'est point ouï? Ce qui ne peut en somme,
1135
Tomber aucunement sous l'intellect de l'homme,
1136
Si déchargé du corps il n'est fait tout esprit,
1137
Pour comprendre le bien qu'en terre il ne comprit?
1138
Or afin de jouir du fruit de mon attente,
1139
Humble et dévotieuse à Dieu je me présente
1140
Au nom de son cher fils, qui sur la Croix fiché fiché Fiché: fixé.
1141
Dompta pour moi l'Enfer, la mort et le péché;
1142
Qui prit d'un serf mortel la sensible figure figure Serf: esclave, non attaché à la terre, mais à la personne. ,
1143
Pour nous restituer l'immortelle nature;
1144
Et qui daigna du Ciel en terre s'abaisser,
1145
Afin qu'au Ciel la terre il puisse rehausser:
1146
Au nom, dis-je, du Fils, j'adresse à toi, le Père,
1147
Les fidèles accents de mon humble prière;
1148
Plaise-toi l'accepter en sa seule faveur,
1149
Puisqu'il s'est par sa mort déclaré mon Sauveur,
1150
Ramentevant Ramentevant RAMENTEVER, verbe trans., Vx, littér., rare ou region . (Champagne). Remettre en mémoire, rappeler au souvenir. Mon arrivée à Charleroi dans une famille exquise ne m'en a pas moins fait ramentevoir de quelques vers écrits par moi (...) en 1872 (Verlaine, Souv. et fantais ., 1896, p. 180). Elle fut (...) tentée de sauter du haut du donjon (...) elle savait bien tout ce qu'on pouvait lui dire à l'encontre, elle entendait ses Voix le lui ramentevoir (A. France, J. d'Arc , t. 2, 1908, p. 205). − Empl. pronom . Se remettre une chose en mémoire; se rappeler, se remémorer, se souvenir (d'une chose). La vieille se ramentevait que quelque temps après sa première communion (...) M. le curé l'avait prise sur ses genoux (France 1907). (CNRTL: Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF (CNRS-Nancy Université). Site internet : http://www.cnrtl.fr/. http://www.atilf.fr/dmf. les maux dont je suis criminelle
1151
Tu me peux adjuger à la mort éternelle,
1152
À l'abîme de Souffre où résonnent dedans
1153
Plaintes, cris, et sanglots, et grincement de dents:
1154
Mais vêtue au manteau de l'entière innocence
1155
Dont ton enfant unique a couvert notre offense,
1156
Je te prie, ô Seigneur, de donner à ma foi
1157
Ce que peut ta Justice alléguer contre moi.
1158
Père doux et bénin en jugement n'arrive arrive Ne vient pas prononcer un jugement.
1159
Contre ta créature. Hélas mon Dieu! N'étrive étrive Ne querelle pas.
1160
Contre moi ta servante, et ne me viens prouver
1161
Tous les péchés mortels qu'en moi tu peux trouver.
1162
Tous ont failli, Seigneur, devant ta sainte face:
1163
Si par là nous étions exilés de ta grâce,
1164
À qui serait enfin ton salut réservé?
1165
Qu'aurait servi le bois de tant de sang lavé?
1166
La terre des vivants demeurerait déserte,
1167
Si l'erreur des humains en apportait la perte.
1168
Tu nous as relevés de la chute d'Adam,
1169
Et tiré notre bien de notre propre dam dam Dam: dommage, damnation. :
1170
Puis ouvrant un trésor de grâces libérales,
1171
De toi-même as payé nos dettes déloyales:
1172
Là-même où les péchés avaient plus abondé
1173
Pour tous les abîmer ton sang a débordé.
1174
Comme quand au matin l'air est chargé de nues,
1175
Le Soleil décochant ses œillades menues
1176
Fait soudain disparoir les brouillats épandus épandus Disparaître les brouillards.
1177
Entre la terre et lui come un voile tendus;
1178
Tu dissipes ainsi, clair Soleil de Justice,
1179
Quand tu lèves sur nous, l'amas de notre vice,
1180
Qui sans les doux regards qui partent de tes yeux,
1181
Ferait comme un obstacle entre nous et les Cieux.
1182
S'il te plaît tant soit peu jeter sur moi la face,
1183
S'éprendront dans mon cœur les rayons de ta grâce,
1184
Qui le repurgeront des infâmes péchés
1185
Dont j'ai l'âme et le corps l'un par l'autre tâchés.
1186
Ô Dieu, fais que mon âme en ses fautes ternie
1187
Reçoive le portrait de ta gloire infinie
1188
Par ta main nettoyée, ainsi que pour s'y voir
1189
Quand la glace est crasseuse on frotte le miroir.
1190
Délivre-moi, Seigneur, de ce mortel servage
1191
Dont la chaine éternelle est le plus certain gage,
1192
Et permets que mon âme en dépouillant ce corps
1193
Qui l'a longtemps serrée en ses liens trop forts,
1194
Par son poix dangereux dangereux Poix dangereux: poids trop élevé. ne soit point retenue,
1195
Mais que prompte et légère elle fende la nue,
1196
Afin qu'étant admise au séjour éternel,
1197
Elle possède en soi ton amour paternel,
1198
Qui se conçoit plus grand par l'objet de ta face
1199
En l'esprit dévoilé de sa fangeuse masse.
1200
Il ne me reste plus au partir de ce lieu,
1201
Que faire à tout le monde un éternel Adieu.
1202
Adieu donc mon Écosse, adieu terre natale,
1203
Mais plutôt terre ingrate à ses Princes fatale,
1204
Où règnent la discorde et les dissensions,
1205
Où les cœurs cœurs Où les cœurs: inversion, où les cœurs, soudains à la guerre, etc., ne sont point maîtres de leurs mouvements. sont partis d'étranges factions factions Partis d'étranges factions: des clans, des partisans d'étranges factions. ,
1206
Et soudains à la guerre ainsi qu'à la créance,
1207
Les mouvements premiers n'ont point en leur puissance.
1208
Le Ciel veuille apaiser ces bouillons intestins
1209
Qu'émeuvent en ton sein les orages mutins
1210
D'un tas de factieux, qui de guerres civiles
1211
Déchirent la concorde et la paix de tes villes.
1212
Puisse ton jeune Roi mon enfant bien aimé
1213
Te gouverner longtemps, par les siens estimé,
1214
Bien voulu des voisins, craint des peuples étranges,
1215
Et connu jusqu'au Ciel par ses propres louanges.
1216
Ô toi l'espoir des Gens, doux souci de mon cœur,
1217
Quoique l'on m'use à tort de fraude et de rigueur
1218
Possible en tel sujet partout inusitée,
1219
Que ton âme pourtant ne s'en tienne irritée;
1220
Mais pour le bien public porte patiemment
1221
Ce que tu ne devrais endurer autrement.
1222
En telle occasion se taire de l'outrage
1223
Ce n'est point lâcheté, c'est grandeur de courage.
1224
Adieu puisqu'en vivant ci-bas régner te faut faut Régner te faut: il est nécessaire que tu règnes, et non régner te manque.
1225
Aussi bien qu'en mourant je vais régner là-haut.
1226
Puisses-tu croissant d'âge accroître tant en grâces,
1227
Qu'après tous autres Rois toi-même tu surpasses.
1228
Adieu France jadis séjour de mon plaisir,
1229
Où mille et mille fois m'emporta le désir
1230
Depuis que je quittai ta demeure agréable,
1231
Par toi je fus heureuse, et par toi misérable:
1232
Si toutefois chez toi pouvaient loger mes os,
1233
La mort me tiendrait lieu de grâce et de repos:
1234
Mais puisque l'Éternel autrement en dispose,
1235
Sur son juste vouloir mon âme se repose.
1236
Adieu ton grand Henry Henry Henri II, fils de François Ier et de Claude de France. , Monarque glorieux,
1237
Délices de la terre et doux souci des Cieux,
1238
Qui porte aux yeux l'amour, la grandeur au visage,
1239
L'éloquence en la bouche, et Mars dans le courage.
1240
Adieu Princes du sang honneur de l'univers,
1241
Adieu braves Lorrains qui de Lauriers couverts,
1242
Faites que votre Race en tous lieux estimée,
1243
Vante encor à bon droit les palmes d'Idumée Idumée Pays d'Asie entre la Judée, l'Égypte et l'Arabie Pétrée. .
1244
Adieu superbe Louvre, enflé de Courtisans;
1245
Adieu riches Cités, adieu Châteaux plaisants,
1246
Adieu Peuple courtois, adieu belle Noblesse,
1247
Qui m'avez tant chérie étant votre Princesse,
1248
Lorsqu'un François second, clair Astre des Valois Valois François II, fils de Henri II et de Catherine de Médicis. ,
1249
Sur la Gaule exerçait les paternelles lois.
1250
Adieu finalement chastes et belles Dames,
1251
Le beau désir des cœurs, l'ardeur des belles Âmes,
1252
Qui dedans l'air François François François (l'air): l'air français. brillez plus vivement,
1253
Que ne font par la nuit les feux du Firmament,
1254
Et qui passez encor en nombre les Étoiles,
1255
Quand pour luire en Hiver elles n'ont plus de voiles.
1256
Maintenant de quels mots pourrai-je m'aviser,
1257
Belles et chères sœurs, de quels adieux user
1258
En partant d'avec vous pour aller voir les Anges?
1259
Je sens plus que jamais des mouvements étranges,
1260
Lorsque je vois vos yeux de larmes se baigner,
1261
Pour ne pouvoir au Ciel mes pas accompagner;
1262
Au son de ces soupirs qui vous ouvrent la bouche,
1263
Un grand trait de douleur si vivement me touche
1264
Que j'en ai l'âme outrée, et contre mon vouloir,
1265
Je me contrains moi-même à gémir et douloir.
1266
Mais calmons notre esprit, sereinons sereinons Sereinons: rendons serein. notre face
1267
Puisque cette tempête apporte une bonace.
1268
C'est fort peu de mourir pour revivre à jamais
1269
Au séjour éternel en éternelle paix.
1270
À ce dernier départ baisez-moi, Damoiselles,
1271
Et priez Dieu pour moi; vos prières fidèles
1272
Serviront de cerceaux à mon esprit léger,
1273
Pour s'aller d'un plein vol sur les Astres loger.
1274
Mais je vous supplierai (c'est le dernier office
1275
Que je requiers de vous pour comble de service)
1276
Que les mains du bourreau ne profanent mon corps;
1277
Le cher soin de l'honneur doit survivre les morts.
1278
Fermez donc de vos doigts mon obscure paupière,
1279
Ensevelissez-moi, couchez-moi dans la bière:
1280
Si mes membres gelés n'en ont nul sentiment,
1281
Mon âme en goûtera quelque contentement.
1282
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
L'homme avant qu'il soit mort heureux ne se doit croire;
1283
Car la félicité n'habite en ces bas lieux;
1284
Elle vit loin du monde et nul ne voit sa gloire,
1285
Si se laissant soi-même il ne retourne aux Cieux.
1286
Que l'esprit est content qui connaît cette Belle
1287
Et peut à plein souhait la chérir et baiser;
1288
Que l'âme est satisfaite en la gloire immortelle
1289
D'user de ses plaisirs qui ne peuvent s'user.
1290
Quels doux ravissements de goûter l'Ambroisie Ambroisie Ambroisie: mets des divinités de l'Olympe.
1291
Que sa main délicate offre à ses courtisans,
1292
Et boire son nectar nectar Nectar: la boisson des Dieux. qui de la fantaisie
1293
Écarte la tristesse et les soucis cuisants.
1294
Celui qu'elle reçoit à l'honneur de sa table,
1295
Au banc des immortels elle le fait asseoir,
1296
Pour mener dans le Ciel une vie agréable,
1297
Et commencer un jour qui n'aura point de soir.
1298
Sa tête est par sa main de gloire couronnée,
1299
Son corps est revêtu de l'immortalité;
1300
Il célèbre en ce point le céleste Hyménée,
1301
Qui pour jamais l'allie avec l'éternité.
1302
Les Anges assistants au sacré mariage
1303
Font le chant nuptial retentir dans les Cieux,
1304
Un extrême plaisir chatouille leur courage,
1305
Pour l'extrême plaisir des Amants glorieux.
1306
Possesseurs éternels des grâces éternelles,
1307
Vivez paisiblement en la maison de paix:
1308
Le temps rendra toujours vos liesses nouvelles;
1309
La fleur de vos plaisirs ne flétrira jamais.
1310
Vous habitez un port d'où n'approche l'orage
1311
Qui le calme du monde à l'instant peut troubler:
1312
Là l'esprit s'est sauvé le corps faisant naufrage,
1313
Et les flots courroucés ne le font plus trembler.
1314
Vous ne redoutez plus les aguets d'un Corsaire,
1315
Qui la mer épouvante et périt le Nocher:
1316
Vous n'avez plus la peur d'un brigand sanguinaire,
1317
Qui court le fer au poing le pas vous empêcher.
1318
Plus l'avare usurier qui les vivants dévore,
1319
N'envoye à notre porte un Sergent rigoureux:
1320
L'homme vous méprisait, Dieu même vous honore,
1321
Et par votre malheur vous êtes bienheureux.
1322
Un Prince ambitieux ne vous fait plus d'outrage,
1323
Pour ranger tout un peuple à sa discrétion;
1324
Et vous ne craignez plus d'un Tyran le visage,
1325
Prenant pour tout conseil sa seule passion.
1326
La trompette en sursaut vos âmes ne réveille;
1327
Vous ne voyez nos champs de bataillons couverts;
1328
La musique des Cieux contente votre oreille,
1329
Et pour en voir le bal vos beaux yeux sont ouverts.
1330
Rien ne peut désormais du repos vous distraire,
1331
Vos cœurs sont maintenant saoulés de tous plaisirs;
1332
Ce qui plus nous déplaît ne vous saurait déplaire,
1333
Et vos contentements surmontent vos désirs.
1334
Bref, vous possédez tant de grâces nonpareilles,
1335
Que l'oyant et voyant on ne s'en croirait pas,
1336
Mais on tiendrait suspects les yeux et les oreilles,
1337
Comparant vos plaisirs à ceux-là d'ici-bas.
1338
ACTE V
(MAÎTRE D'HÔTEL, (MESSAGER, CHŒUR DES SUIVANTES de la Reine d'Écosse))
MAÎTRE D'HÔTEL
Ô trois et quatre fois serviteur misérable!
1339
Tu vis encor, et vois ce malheur déplorable,
1340
Ains ne le voyant pas, et par trop de regret,
1341
En ta discrétion demeurant indiscret.
1342
Reine unique ornement des Dames de notre âge,
1343
Que ton malheureux sort afflige mon courage!
1344
Beau corps, de qui la mort travaille tant d'esprits
1345
Dont le plus grand bonheur en tes yeux fut compris,
1346
Je n'ai pu ni n'ai dû te faire cet office,
1347
Quoique je fusse né pour te rendre service.
1348
Après t'avoir servie en un degré si haut,
1349
Que je t'eusse conduite au honteux échafaud?
1350
Ce n'eût pas été rendre un certain témoignage
1351
Combien j'abominais un si cruel outrage.
1352
J'avais vu ci-devant ton auguste grandeur
1353
Surpasser le Soleil en sa vive splendeur,
1354
Et croyais que la nue à l'entour amassée,
1355
Serait par ton bonheur quelque jour déchassée;
1356
Mais j'en suis si trompé qu'au lieu de te revoir
1357
Sur un trône Royal exercer ton pouvoir;
1358
Hélas! Je suis contraint te regarder de l'âme âme Regarder en imagination, non par les yeux du corps.
1359
Exposée au bourreau sur un théâtre infâme.
1360
Certes je fusse mort mort Certes je fusse mort: assurément je serais mort. au milieu de mes pas,
1361
Si je t'eusse guidée à ce honteux trépas,
1362
Honteux non pas à toi mais à cette Barbare,
1363
Que le visage seul de ses Ourses Ourses OURS, subst. masc. d) [P. réf. au caractère réputé solitaire, brusque et maladroit de l'ours] Personne peu engageante, sans manière, qui fuit toute relation avec autrui. (CNRTL: Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF (CNRS-Nancy Université). Site internet : http://www.cnrtl.fr/. http://www.atilf.fr/dmf. sépare.
1364
C'est être bien vraiment la même cruauté
1365
De laisser manier manier Manier: maltraiter. cette unique Beauté,
1366
Qui des Rois seulement mérite être touchée,
1367
À la main d'un bourreau de carnage entachée,
1368
Pour en elle meurtrir sans vergongne et sans peur
1369
La grâce de la grâce et l'honneur de l'honneur.
1370
Ô toi qui le consens, peuple fier et sauvage,
1371
Puisse ton propre sang humecter ton rivage;
1372
Toujours par tes Cités se promène la Mort,
1373
Conduisant devant soi la haine et le discord;
1374
Toujours le Ciel brouillé d'orage et de tempête
1375
Mille foudres aigus délâche sur ta tête.
1376
Toujours la mer enflée en ses bruyants dehors
1377
Coure sur ton rivage et sans bride et sans mors.
1378
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Nous vivons en un siècle auquel la modestie,
1379
La honte et la vergoigne est du mode partie;
1380
Nous sommes en un temps où tout est confondu,
1381
Où l'injuste supplice au bon droit est rendu,
1382
Où le vouloir des grands est estimé loisible,
1383
Où toute la raison se mesure au possible.
1384
On fait si peu de cas du sacré sang Royal
1385
Que la hache s'en trempe et le bras déloyal
1386
L'épand ne plus ne moins moins Ne plus ne moins: ni plus ni moins. Ne = ni est archaisme. que le sang mercenaire;
1387
On donne aux majestés le supplice vulgaire,
1388
Et ce qui de tous temps restait d'inviolé
1389
Se voit pour l'avenir profanement souillé.
1390
D'autant plus que de près tel supplice on contemple,
1391
On le juge exécrable et de mauvais exemple:
1392
Car jamais le Soleil dans le Ciel tournoyant
1393
N'aperçut ici-bas de son œil flamboyant
1394
Une si détestable et si perfide injure;
1395
Ô Dieu, tu le connais et ton foudre l'endure endure Tu n'envoies pas ta foudre pour l'empêcher. !
1396
Mais voici pas quelqu'un qui s'en vient devers nous?
1397
Marchons vite au-devant, mes sœurs, avancez-vous.
1398
MESSAGER
Vous venez à propos, dolentes Damoiselles,
1399
Pour entendre par moi de piteuses nouvelles.
1400
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Nous les attendons bien; mais parle, Messager,
1401
Aussi bien nos esprits cherchent à s'affliger.
1402
MESSAGER
Cette Dame Royale et d'âme et de courage,
1403
En qui le plus haut Ciel admirait son ouvrage,
1404
Est morte maintenant; son sang fumeux et chaud
1405
Ondoie à gros bouillons bouillons À gros bouillons: En quantité, intensément. sur le noir échafaud.
1406
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Forfait inusité! Supplice abominable!
1407
Cruauté barbaresque! Attentat exécrable!
1408
D'un visage si beau les roses et les lis
1409
Par les doigts de la mort ont donc été cueillis?
1410
Cette bouche tantôt si pleine d'éloquence
1411
Est close pour jamais d'un éternel silence?
1412
Et cet esprit divin hôte d'un corps humain
1413
En est chassé dehors d'une bourrelle main main De la main du bourreau. Bourreau, en adjectif, au féminin. .
1414
MESSAGER
Seules vous ne plaignez le sort de cette Dame,
1415
Mais écoutez sa fin pour consoler votre âme.
1416
Une constante mort dite à l'esprit discret,
1417
Mêle quelque plaisir avecques son regret.
1418
Une grand'salle était funèbrement parée,
1419
Et de flambeaux ardents haut et bas éclairée,
1420
D'une noire couleur éclatait le pavé,
1421
L'échafaud paraissait hautement élevé.
1422
Là des peuples voisins se fait une assemblée,
1423
Qui de tel accident était beaucoup troublée,
1424
Et la Reine qui porte un visage constant,
1425
Arrive tôt après où le Bourreau l'attend.
1426
Paulet son garde-corps lui servait de conduite,
1427
Et ses femmes en pleurs cheminaient à sa suite.
1428
Elle qui lentement à la mort se hâtait,
1429
Leur douleur par ses mots doucement confortait:
1430
Je vous prie que ma mort ne soit point poursuivie
1431
De larmes et de sanglots; me portez-vous envie,
1432
Si pour perdre le corps je m'acquiers un tel bien,
1433
Que tout le monde entier auprès de lui n'est rien?
1434
Puisqu'il faut tous mourir suis-je pas bienheureuse
1435
D'aller revivre au Ciel par cette mort honteuse?
1436
Si la fleur de mes jours se flétrit en ce temps,
1437
Elle va refleurir à l'éternel Printemps,
1438
Et la grâce de Dieu comme une alme alme Alme – Adjectif: Vieilli. Qui est bienveillant et nourricier. Du latin almus (nourrissant, nourricier, bienfaisant). Considéré comme désuet par Malherbe, le terme a été repris par les poètes au XIXe siècle. rosée,
1439
Distillera dessus sa faveur plus prisée,
1440
Pour en faire sortir un air si gracieux,
1441
Qu'elle parfumera le saint pourpris des Cieux Cieux L'enceinte des Cieux. .
1442
Les esprits bienheureux sont des célestes Roses
1443
Au Soleil de Justice incessamment écloses;
1444
Celles-là des jardins durent moins qu'un matin,
1445
Mais pour ces fleurs du Ciel elles n'ont point de fin.
1446
Quand elle eut dit ces mots à ses tristes servantes,
1447
Pour son cruel départ plus mortes que vivantes,
1448
S'accrurent les soupirs en leurs cœurs soucieux,
1449
Les plaintes en leur bouche, et les pleurs en leurs yeux.
1450
Comme elle est parvenue au milieu de la salle,
1451
Sa face paraît belle encor qu'elle soit pâle,
1452
Non de la mort hâtée en sa jeune saison,
1453
Mais de l'ennui souffert en si longue prison.
1454
Lors tous les assistants attendris de courage,
1455
Et d'âme tous ravis, regardent son visage,
1456
Lisent sur son beau front le mépris de la mort,
1457
Admirent ses beaux yeux, considèrent son port;
1458
Mais la merveille en eux fait jà place à la crainte,
1459
Du prochain coup mortel leur âme est plus atteinte,
1460
Quand s'abstenant de pleurs elle force à pleurer pleurer Elle contraint les autres à pleurer. ,
1461
Quand ne soupirant point elle fait soupirer.
1462
Comme tous demeuraient attachés à sa vue
1463
De mille traits d'amour même en la mort pourvue,
1464
D'un aussi libre pied que son cœur était haut,
1465
Elle monte au coupeau du funèbre échafaud,
1466
Puis souriant un peu de l'œil et de la bouche:
1467
Je ne pensais mourir en cette belle couche;
1468
Mais puisqu'il plaît à Dieu user ainsi de moi,
1469
Je mourrai pour sa gloire en défendant ma foi.
1470
Je conquête conquête Je conquiers, je gagne. une Palme en ce honteux supplice,
1471
Où je fais de ma vie à son nom sacrifice,
1472
Qui sera célébrée en langages divers;
1473
Une seule couronne en la terre je pers,
1474
Pour en posséder deux en l'éternel Empire,
1475
La couronne de vie, et celle du Martyre.
1476
Ces mots sur des soupirs elle envoyait aux Cieux,
1477
Qui semblaient s'attrister des larmes de ses yeux;
1478
Mais soudain se peignant d'allégresse allégresse Manifestant une allégresse. plus grande,
1479
Un Père confesseur tout haut elle demande;
1480
L'un s'avance à l'instant qui veut la consoler.
1481
Elle qui reconnaît à l'air de son parler
1482
Qu'il n'est tel qu'elle veut, demeure un peu confuse.
1483
Si peu donc de faveur, dit-elle, on me refuse?
1484
C'est trop de cruauté de ne permettre pas
1485
Qu'un prêtre catholique assiste à mon trépas:
1486
Mais quoi que vous fassiez je mourrai de la sorte,
1487
Que mon instruction et ma croyance porte.
1488
Ce dit sur l'échafaud ployant les deux genoux,
1489
Se confesse elle-même, et refrappe trois coups
1490
Sa poitrine dolente et baigne ses lumières
1491
De pleurs dévotieux qui suivent ses prières,
1492
Et tient tous ses esprits dans le Ciel attachés
1493
Pour avoir le pardon promis à nos péchés.
1494
Son oraison finie elle éclaircit sa face,
1495
Par l'air doux et serein d'une riante grâce,
1496
Elle montra ses yeux plus doux qu'auparavant,
1497
Et son front s'aplanit comme l'onde sans vent;
1498
Puis encor derechef forma cette parole:
1499
Je meurs pour toi, Seigneur, c'est ce qui me console.
1500
À ta sainte faveur, mon Sauveur et mon Dieu,
1501
Je recommande l'âme au partir de ce lieu.
1502
Puis tournant au Bourreau sa face glorieuse:
1503
Arme quand tu voudras ta main injurieuse,
1504
Frappe le coup mortel, et d'un bras furieux
1505
Fais tomber le chef bas et voler l'âme aux Cieux.
1506
Il court oyant ces mots se servir de la hache;
1507
Un, deux, trois, quatre coups sur son col il délâche;
1508
Car le fer acéré moins cruel que son bras
1509
Voulait d'un si beau corps différer le trépas.
1510
Le tronc tombe à la fin, et sa mourante face
1511
Par trois ou quatre fois bondit dessus la place.
1512
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Ô quel froid froid Froid: chagrin. marrisson nous suffoque le cœur!
1513
Afin que notre sort connaisse sa rigueur:
1514
Transformez-vous, nos yeux, en sources éternelles,
1515
À force de pleurer aveuglez vos prunelles;
1516
Et vous, cœur désolé, lâchez tant de sanglots,
1517
Qu'ils bruyent bruyent Bruyent: retentissent. aussi haut que l'orage des flots.
1518
MESSAGER
Laissez, laissez à part ces plaintes misérables.
1519
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Qui peut assez pleurer des maux si déplorables?
1520
MESSAGER
On doit tant seulement seulement Tant seulement: seulement. lamenter lamenter Lamenter: se lamenter. pour les morts
1521
Dont toute l'espérance est morte avec le corps
1522
Ignorants l'autre vie, et ne croyant que l'homme
1523
Est mis dans le tombeau pour dormir un court somme somme Un court somme: un court sommeil. ,
1524
Et qu'à la voix de l'Ange il ressuscitera.
1525
La mort n'est point un mal; et quand le bon mourra,
1526
Cette injure ne peut jusqu'à ce point s'étendre
1527
De changer son état et malheureux le rendre:
1528
Car bien que même fin fût à l'homme innocent,
1529
Qu'à l'homme vicieux qui coupable se sent,
1530
Celui-là dont la vie a toujours été bonne,
1531
Meurt toujours assez bien quelque mort qu'on lui donne.
1532
Si le genre de mort nous faisait malheureux,
1533
Le Ciel serait aux bons trop âpre et vigoureux:
1534
Car il aurait rendu chétifs et misérables
1535
Tant de sacrés Martyrs, de Pères vénérables,
1536
Et de saints Confesseurs qui constants en la foi,
1537
Sont morts honteusement à l'honneur de leur Roi.
1538
CHŒUR DES SUIVANTES DE LA REINE D’ÉCOSSE
Votre conseil est bon. Ne lamentons pour elle elle Ne lamentons: ne nous lamentons.
1539
Qui maintenant jouit de la gloire éternelle,
1540
Mais plaignons notre perte, et pleurons seulement
1541
Pour chercher à nos maux quelque soulagement.
1542
L'amertume des pleurs adoucit la tristesse.
1543
Écoute ces regrets, bienheureuse Princesse.
1544
Princesse unique objet des Princes et des Rois,
1545
Par qui l'amour faisait reconnaître ses lois,
1546
En toi seule acquérant dessus tous la victoire,
1547
La beauté respirait quand tu vivais ici,
1548
Mais lorsque tu mourus elle mourut aussi,
1549
Et le regret sans plus en reste à la mémoire.
1550
Si ta main possédait un sceptre glorieux,
1551
Tu le viens d'échanger au Royaume des cieux:
1552
Mais on nous aveugla nous cachant ta lumière;
1553
Car bien que le Soleil rayonne sur notre œil,
1554
Notre âme en te perdant a perdu son Soleil,
1555
Dont la seule clarté nous ouvrait la paupière.
1556
Beauté qui commandais absolument aux cœurs,
1557
Et qui trempais d'attraits les traits de tes rigueurs,
1558
Par lesquels on mourait de douleur ou d'envie;
1559
S'il te fallait mourir, naître il ne fallait pas,
1560
Ou si rien ne peut vivre immortel ici-bas,
1561
Tu devais toute vive au Ciel être ravie.
1562
Immortel ornement des mortelles beautés
1563
Dont tous les yeux humains languissaient enchantés,
1564
Amour étant lui-même amoureux de ta grâce,
1565
Toujours la Chasteté sur ton front reluisait,
1566
La douceur en tes yeux sa retraite faisait,
1567
Et la pudeur semait ses roses en ta face.
1568
Beau corps qui la vertu dedans toi renfermais,
1569
Comme le seul esprit duquel tu t'animais,
1570
Pour être aux yeux de tous plus parfaite rendue;
1571
Quand l'on te fît aller de la vie au trépas,
1572
Avec toi dans les Cieux elle alla d'ici-bas,
1573
Comme des Cieux en toi elle était descendue.
1574
Tête où les jeux mignards comme oiseaux se nichaient,
1575
Doux liens où les cœurs des Princes s'attachaient,
1576
Et faisaient tous ravis gloire de leur service,
1577
Las vous n'éclairez plus, ô cheveux bien aimés,
1578
Ou bien c'est dans le Ciel, en astres transformés,
1579
Comme furent jadis ceux-là de Bérénice.
1580
Beau front, glace brûlante où les yeux arrêtés
1581
Admiraient chacun jour cent nouvelles beautés,
1582
Siège de majesté tout relevé de gloire;
1583
Amour ce grand Démon qui sait ranger les Rois,
1584
Le sceptre dans la main donnait en toi ses lois,
1585
Assis pompeusement sur un trône d'ivoire.
1586
Beaux yeux de ce beau Ciel en clartés nonpareils,
1587
Beaux Astres, mais plutôt deux rayonnants Soleils,
1588
Aveuglants tout ensemble et brûlants de leurs flames,
1589
Autrefois vos regards doucement courroucés,
1590
Furent autant de traits rudement élancés,
1591
Pour faire en leur désir mourir l'espoir des âmes.
1592
Bouche pleine de baume et charmes coulants
1593
Qui les cœurs plus glacés pouvaient rendre brûlants,
1594
Plus faconde en beaux traits qu'en doux attraits féconde féconde Plus faconde en beaux traits: plus fertile en beaux traits d'éloquence. :
1595
Vif oracle d'amour toujours tu ruisselais,
1596
D'un grand flux d'éloquence alors que tu parlais,
1597
Pour ravir de merveille et de crainte le monde.
1598
Hélas vous n'êtes plus, cheveux plus beaux que l'or,
1599
Ou vous êtes sanglants si vous êtes encor;
1600
Front tu n'as plus aussi ta blancheur naturelle;
1601
Yeux qui tant de lumière épandiez à l'entour,
1602
La mort vous a voilés en dépit de l'amour;
1603
Le silence te clôt, ô bouche sainte et belle.
1604
Puisque tant de beautés l'on a vu moissonner,
1605
Cessez, pauvres mortels, de plus vous étonner
1606
Si vous ne trouvez rien de constant et durable:
1607
De moment en moment on voit tout se changer;
1608
La vie est comme une ombre ou comme un vent léger,
1609
Et son cours n'est à rien qu'à un rien comparable.
1610
FIN