Jean de Schélandre

Tyr et Sidon, seconde journée

Schélandre, Jean de. Tyr et Sidon, tragi-comédie, second journée. Édité par Silvia Hueso Fibla sur le texte du Théâtre Classique . València: ARTELOPE - EMOTHE Universitat de València, 2023.

Joan Oleza Simó (Investigador principal) Hueso Fibla, Silvia (Editor de la edición crítica) Hueso Fibla, Silvia (Editor digital)

Français · Verso · 2656 versos

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Note sur cette édition numérique

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Cassandre fille aînée du Roi de Tyr
Belcar fils du roi de Sidon
Méliane sœur de Cassandre
Almodice nourrice de Cassandre
Araxe capitaine Sidonien
Zorote vieillard Sidonien
Pharnabaze roi de Tyr
Phulter capitaine Tyrien
Timadon écuyer du défunt Léonte
Thamys capitaine de la tour de Tyr
Abdolomin roi de Sidon
Balorte ambassadeur Sidonien
Soldat de Tyr
Almiral de Tyr
Premier pêcheur de Tyr
Juges de Tyr
Archer Tyrien
Messager Tyrien
Deuxième pêcheur de Tyr

Acte I

SCÈNE I.

(Où sont représentés les divers empêchements et l'heureux succès des amours de Belcar et Méliane.)
CASSANDRE.
Oh le plus inhumain de la race divine, 1
Vrai fils de Tisiphone, adopté de Cyprine, 2
Ennemi capital de toute liberté, 3
Tyran du jugement et de la volonté, 4
Petit enfant de corps, vieux routier de malices, 5
Avare de présents, prodigue de supplices, 6
Jusqu’ à quand, amour, au fonds de tes enfers 7
Sentirai-je tes feux, tes gênes et tes fers ? 8
Pourquoi repousses-tu mes prières plus saintes ? 9
Es-tu, comme sans yeux, sans oreilles aux plaintes ? 10
Si les dieux sont cléments et tendres au pardon, 11
Tu n'es pas un vrai Dieu, rigoureux Cupidon. 12
Depuis que par mes yeux un éclair de ta foudre 13
Mit en braise mon cœur, mes chastes vœux en poudre, 14
Et qu'en ton feu grégeois, qui s'accroît dans les eaux, 15
Mes larmes ont servi de cire à tes flambeaux, 16
Comment a pu mon âme endurer cette guerre ? 17
Comment traine-je encor mes membres sur la terre ? 18
Et comment s'est-il fait qu'un tel torrent de pleurs 19
D'un cours continuel n'ait tari mes humeurs ? 20
Qu'un brasier tant couvé ne m'ait réduite en cendre ? 21
Que parmi tant de morts la mort ne m'ait su prendre ? 22
Fut-il jamais au monde une fille de roi, 23
En qui le sort parût plus muable qu'en moi ? 24
Moi de qui les beaux yeux échauffaient de leurs flammes 25
Les lieux plus éloignés et les plus froides âmes, 26
Sont ternis tout à coup, et cierges retournés, 27
Sont, au lieu de rayons, de pleurs environnés : 28
Moi qui des plus francs cœurs maîtresse reconnue 29
Me trouve d'un captif esclave devenue : 30
D'un trésor où l'amour assemblait ses attraits, 31
Une butte ordinaire où se plantent ses traits. 32
Hélas ! Que direz-vous, oh beaux et jeunes princes, 33
Des plus grands que l'Asie élève en ses provinces, 34
Qui par devoir exact à ma beauté rendu, 35
Par fidèle service et par sang épandu, 36
Et par tous les tourments de l'amoureuse rage 37
(Qu'aujourd'hui je ressens, las ! Trop à mon dommage) 38
À la fin de vos maux n'en avez remporté 39
Qu'un refrogné refus confit en cruauté, 40
Que direz-vous de moi ? Le feu qui me consomme 41
Provient d'un caillou froid qui ne tient rien de l'homme. 42
La vengeance du Ciel surmonte mes rigueurs, 43
Car même elle défend la plainte à mes langueurs. 44
« C'est souffrir doublement que souffrir en cachette, 45
Ce sont larmes de sang que les larmes secrètes. » 46
Lorsque mon cœur, poussé de mouvements soudains, 47
Prépare des discours pour fléchir ses dédains 48
Je tremble, je rougis, ma liberté s'envole, 49
Ma langue à mon palais, immobile, se colle : 50
Las ! Si voit-il mon mal ; ma mine seulement 51
Ne l'expose que trop à son beau jugement : 52
Mais, inhumain qu'il est, aveugle volontaire, 53
Il ne veut pas me voir d'un regard salutaire. 54
Il est d'autres chaînons de longtemps détenu, 55
Mon œil est (je le sais) d'un autre œil prévenu, 56
Ma sœur, ma sœur me nuit, et moins que moi craintive 57
D'un lien mutuel doucement le captive : 58
Crève-cœur non pareil ! Celle qui me devrait 59
Céder en toute chose, anticipe mon droit ! 60
Ha ! Fille sans respect, à me perdre obstinée, 61
Oses-tu supplanter ta malheureuse aînée ? 62
Oui, je n'en doute plus, il serait ébranlé 63
Par le premier soupir de mon sein désolé, 64
Eut-il le sein rempli d'une roche glacée 65
Si tes attraits larrons ne m'avaient devancée. 66
Mais, dussé-je, appelant tout secours le plus prompt, 67
Arracher de son trône Hécate au triple front ; 68
Y dussé-je employer, de rage débordée, 69
Les gobelets de Circé et les arts de Médée ; 70
Dussé-je, descendante aux antres de la mort, 71
Conjurer les fureurs, le médisant discord, 72
L'envie au teint plombé, la noire jalousie, 73
Le soupçon méfiant, la forte frénésie, 74
Et tout ce que d'affreux l'enfer conçut jamais, 75
Je vous ferai la guerre en me donnant la paix. 76
(Qui veut bâtir au sûr, il ne faut pas qu'il ente 77
Le nouveau sur le vieil, mais que tout il déplante 78
Le dessein précédent pour y fonder le sien.) 79
Et, quand tous ces efforts ne m'aideraient à rien, 80
Plutôt par un poison je me verrai vengée 81
Qu'être toujours plaignante et jamais soulagée. 82
Tout beau, folle Cassandre ! À quoi te résous-tu ? 83
Comment s'est aujourd'hui cette rare vertu, 84
Ce naturel accort, cette douceur aimée, 85
En vice, en cruautés, en horreurs, transformée ? 86
Remets, remets ton sens en sa propre maison ; 87
Écarte les vapeurs qui troublent ta raison, 88
Et pour de Méliane un sain jugement rendre, 89
Mets l'intérêt à part que tu dois y prétendre. 90
Cyprine, par ses lois, a permis de saisir 91
(À qui premier le peut) l'objet de son désir, 92
Sans égard d'aucuns temps, de personne ou de place. 93
Partant, si de ta sœur la jeunesse et la grâce 94
Ont donné dans la vue au prince de Sidon, 95
Dois-tu, par un dépit flottant à l'abandon 96
Du vent passionné d'une injuste querelle, 97
Machiner un effet si funeste contre elle ? 98
Non ! Meurs plutôt, pauvrette, en imputant ta mort 99
À la malignité des astres et du sort, 100
Qu'à ce traître complot pour guérir condescendre, 101
Digne d'une Progné, non pas d'une Cassandre. 102
Outre ces crève-cœurs, un présage nouveau, 103
Un songe, cette nuit, m'a brouillé le cerveau : 104
Déjà les roussins noirs qui trainent la charrette 105
De l'ennuyeuse nuit espéraient leur retraite, 106
Et, sentant de leur train les trois quarts mesurés, 107
Courraient à chef baissé droit aux flots désirés ; 108
Déjà la fraîche main du vigilant phosphore 109
Commençait à blanchir le portail de l'aurore ; 110
Mon front était à sec ; mes yeux, étant marris 111
De manquer d'exercice en leurs ruisseaux taris, 112
Comme par nonchalance, et faute de lumière, 113
S'étaient laissez coller l'une et l'autre paupière, 114
Non pas d'un vrai dormir, doux frère d'Atropos 115
(Car mon tourment n'est point compatible au repos), 116
Mais d'un léger sommeil interrompu de masques, 117
De spectres, de frayeurs et de songes fantasques. 118
Étant, me semblait-il, loin du bruit soucieux, 119
Assises sous un aulne en un pré spacieux, 120
Seules, ma sœur et moi, nous cueillions des fleurettes, 121
Chantants à qui mieux mieux quelques airs d'amourettes. 122
Un cerf à l'imprévu, d'un pas gaiment doux, 123
Sortant d'un bois prochain, s'est avancé vers nous ; 124
Sa ramure était d'or, d'or la forte chaussure 125
Qui de ses pieds légers marquait l'assiette sûre ; 126
Son col haut et poli, son front large et longuet, 127
Sur qui deux yeux hagards semblaient faire le guet ; 128
Son poil était plus blanc que les floquets de laine 129
Qui tombent en janvier des nuages sur la plaine, 130
Ses membres bien replets ; bref, il était si beau 131
Que la reine des bois, à l'argenté flambeau, 132
Pour ses chastes ébats en serait idolâtre. 133
Il aborde sans crainte, et d'un geste folâtre 134
Fait caresse à ma sœur d'un mufle incarnadin, 135
Baisant ses mains, ses yeux, sa bouche et son tétin ; 136
Puis va, tourne, revient, sautelle d'allégresse, 137
Comme un chien qui se joue aux pieds de sa maîtresse. 138
Elle aussi le mignarde avec des ris flatteurs, 139
Ornant ses andouillers de joyaux et de fleurs ; 140
J'en voulais faire autant ; il recule farouche : 141
La seule Méliane en privauté le touche ; 142
À mes plus doux appas sa rigueur ne fléchit ; 143
Quand je veux l'approcher, il s'esquive et gauchit. 144
Je conçus lors dépitée une humeur envieuse 145
Qui me rendait déjà ma germaine odieuse, 146
Quand je vois l'animal, après ces jeux mignards, 147
L'accrocher par le buste à l'or de ses brancards, 148
La lever éminente aux pointes de sa tête, 149
Puis recourir aux bois, joyeux de sa conquête ; 150
J'y cours, et lui s'enfuit ; mais, talonné de près, 151
Peureux, il lâche prise et me quitte son faix : 152
Je poursuis nonobstant ; après telle rescousse, 153
Le désir de vengeance et d'honneur qui me pousse 154
Me rend les pieds dispos et les membres légers. 155
Après avoir longtemps, sans crainte des dangers 156
Brossé parmi les forts et les ronces poignantes, 157
Par vallons raboteux, par cavernes sonnantes, 158
(Chose effroyable à voir !) Son chef devint tout rond, 159
Il perdit à l'instant les armes de son front, 160
Son poitrail s'épaissit de longue chevelure, 161
La jambe s'accourcit, l'oreille et l'encolure ; 162
Son poil devint tout roux et ses deux yeux ardents, 163
Sa mâchoire s'arma de grands rochers de dents, 164
Un tissu d'os nerveux, qui lui sort de l'échine, 165
En lui battant les flancs, l'échauffe et le mutine : 166
Ses pieds vinrent griffus, larges à l'avenant : 167
Bref, ce fut un lion, qui, vers moi se tournant 168
Déjà d'un saut agile me tenait attrapée ; 169
De si soudaine peur ma pauvre âme frappée 170
Fit bondir en sursaut un inutile réveil, 171
Qui n'ôta point le songe en ôtant le sommeil. 172
Dieux ! Si c'est mon trépas que Morphé me présage, 173
C'est ma félicité plutôt que mon dommage. 174
« Le choix du moindre mal, c'est l'heur du malheureux : 175
Il vaut mieux n'être point que d'être langoureux. » 176

SCÈNE II.

BELCAR.
Si jamais un amant, tout content de sa dame, 177
Eut sujet de bénir et l'amour et sa flamme, 178
Je suis celui qui dois, selon mes premiers vœux 179
Honorer son autel du trépas de cent bœufs : 180
Ce digne enfant de Mars, qui n'est jamais sévère 181
À ceux qui leurs beaux ans consacrent à son père, 182
Âme de l'univers, esprit qui rend épris 183
D'un céleste désir des hommes les esprits, 184
Si favorable aux siens que l'inconstante roue 185
N'est jamais importune aux amants qu'il avoue, 186
Le plus adroit tireur, le plus ingénieux, 187
Le plus beau, le plus fort, et le plus craint des Dieux. 188
Amour, qui, bien-heurant le malheur de ma prise, 189
A guidé mes pensées à si haute entreprise, 190
À si brave dessein, que l'oser seulement, 191
Me serait trop d'honneur en tout événement : 192
Il a d'une beauté par-delà tout exemple, 193
(L'objet le plus parfait que le soleil contemple) 194
Engravé dans mon sein, d'un trait noble et doré, 195
Le céleste portrait au naturel tiré ; 196
Et puis, pour me ravir d'une douce merveille, 197
Il a piqué son cœur d'une flèche pareille ; 198
Si qu'aujourd'hui je puis, oh mortel trop heureux ! 199
Me dire autant aimé que je suis amoureux. 200
Il ne reste qu'un point pour comble de ma gloire, 201
Il ne reste qu'un fort pour fin de ma victoire, 202
Le formaliste hymen contre moi le défend : 203
Mais je serai bientôt pleinement triomphant, 204
Car la sincère foi de ma belle princesse 205
Fait que de ce côté toute crainte me cesse : 206
Puis, quelque dur traité qu'on m'y veuille apporter, 207
J'irai la carte blanche au père présenter : 208
La patience est douce et sans peine l'attente, 209
Alors que l'espérance est solide et constante. 210
Voici ma Méliane, ah ! Quel essaim d'attraits ! 211
Elle ne me voit pas. Almodice est auprès ; 212
De Megère à Cyprine étrange différence ! 213
J'entendrai de ce coin toute leur conférence. 214

SCÈNE III.

(Méliane, Almodice, Belcar.)
MÉLIANE.
Non, non, ne craignez pas, ma mère, que mon feu 215
Des bornes de l'honneur s'égare tant soit peu ; 216
J'aime, mais sans hasard de voir abandonnée 217
La fleur de mon printemps qu'en faveur d'Hyménée. 218
ALMODICE.
Ne vous offensez pas, Madame, si je crains 219
Que ce joyau si cher vous échappe des mains : 220
Après l'avoir lâché, la repentance est vaine. 221
Or, bien que vous n'ayez, comme votre germaine 222
Abouché mon tétin, je vous ai toutefois 223
Pendue à mon collet et mille et mille fois, 224
Dès que, venant au jour, vous parûtes si belle ; 225
Pour cela je vous aime, et peut-être plus qu'elle, 226
Pour cela je suis libre, et de franche façon 227
Je prends l'autorité de vous donner leçon. 228
Je sais que c'est de nous et sais que c'est des hommes, 229
Ils nous en font accroire, oh sottes que nous sommes ! 230
Qu'ils sont blessés à mort, comme en effet aussi 231
Aucuns par nos rigueurs tombent en grand souci ; 232
Mais leur cupidité souvent est supprimée 233
Aussi légèrement qu'elle fut allumée : 234
Comme le trop de bois étouffe un petit feu, 235
S'il est mis à propos le grossit peu à peu ; 236
Ainsi de nos faveurs, dont ils brûlent d'envie, 237
Trop éteint leur amour, peu l'entretient en vie : 238
Amour qui toutefois ne peut vivre un moment 239
S'il ne tire toujours de ce doux aliment. 240
Mais, comme vous voyez que dans la grande masse 241
D'un antique palais, une seule crevasse 242
Croissante avec le temps, le fait tendre au déclin, 243
Fait brèche irréparable et le renverse enfin, 244
Par semblable progrès leur brigue périlleuse 245
Mine l'âme fragile et la chair chatouilleuse, 246
Tant qu'ils nous fassent choir. 247
MÉLIANE.
Pour un chaste baiser,
Je ne le pourrais pas ni dois le refuser : 248
Cela ne gâte rien ; c'est un bien qui s'envole 249
Et l'ennui languissant d'une attente console. 250
ALMODICE.
C'est, Madame, c'est là le soupçon qui me tient, 251
C'est où je vous attends ; je sais trop comme vient 252
Du baiser le toucher, du toucher autre chose. 253
MÉLIANE.
Autre but qu'un baiser Belcar ne se propose. 254
ALMODICE.
C'est un essai friand qui fait croître la faim. 255
MÉLIANE.
Mais sa modeste humeur, n'est-ce pas un bon frein ? 256
ALMODICE.
Comment s'abstiendrait-il, ne le pouvant vous-même ? 257
MÉLIANE.
Pourrai-je à moins de frais témoigner que je l'aime ? 258
ALMODICE.
La fille plus que l'homme appète ce plaisir. 259
MÉLIANE.
La fille mieux que l'homme apaise un tel désir. 260
ALMODICE.
Tous deux sont maitrisés de naturelle rage. 261
MÉLIANE.
Parlez-vous d'une louve, ou d'une fille sage ? 262
Toutes sont d'une chair sujette à caution. 263
Moi-même, décrépite, ai cette passion, 264
Et comment la jeunesse en serait-elle exempte ? 265
Enfin la plus sévère et la plus suffisante 266
Consentirait au mal (la prenant sur le vert), 267
Pourvu qu'elle crût bien qu'il demeurât couvert. 268
Las ! Madame, plutôt se darde le tonnerre 269
Sur mes cheveux grisons, et m'engouffre sous terre, 270
Qu'il avienne par moi quelque faute de vous : 271
Par moi, je parle ainsi, car seule d'entre tous 272
J'ai reçu et caché vos secrets en fiance, 273
Espérant voir la paix naître en votre alliance. 274
Pour ce vous ai-je aidé. 275
MÉLIANE.
Quoi donc ? Pour l'avenir
Voulez-vous au besoin vos bienfaits retenir ? 276
Me refuserez-vous, oh ma mère, m'amie, 277
De convier ici le soulage de ma vie ? 278
Je ne veux que le voir. 279
ALMODICE.
J'aurais perdu mes pas,
Puisque j'ai commencé, si je n'achevais pas. 280
Je m'en vais le trouver, mais gardez la barrière. 281

SCÈNE IV.

(Belcar, Méliane.)
BELCAR.
Marche à ta malencontre, infernale courrière. 282
Ma reine, Dieu vous garde. 283
MÉLIANE.
Mon prince, que les cieux
Secondent vos desseins toujours de mieux en mieux. 284
BELCAR.
Ah ! Ce n'est pas du ciel, mais de votre largesse, 285
Que j'attends mes plaisirs, ma gloire et ma richesse ; 286
Pour être bienheureux, belle, votre Belcar 287
Préfère vos faveurs aux douceurs du nectar. 288
MÉLIANE.
Si mes faveurs avaient pour vous cette puissance, 289
Tous vos souhaits seraient en votre obéissance ; 290
Jugez quelle faveur je vous puis refuser, 291
Moi qui tiens à faveur de vous favoriser. 292
Que demandez-vous plus, mon cher cœur ? Je vous aime, 293
Je vous aime surtout, je dis plus que moi-même. 294
BELCAR.
Discours plus gracieux que l'obligeante voix 295
Dont Vénus entretient les grâces quelquefois. 296
L'accord mélodieux des bandes emplumées 297
Qui, dans le vert naissant des nouvelles ramées, 298
Chantent l'épithalame et les amours divers 299
De tout ce que Nature anime en l'univers, 300
Ne se peut comparer à la douce parole 301
Qui de ces lys du sein par ces œillets s'envole. 302
Belles fleurs de bien dire, à la source du ris, 303
Prêtez à mon souci votre gai coloris 304
Comme vous contentez mon œil et mon oreille, 305
Permettez à ma bouche une faveur pareille : 306
Souffrez qu'en vos odeurs, comme une mouche à miel, 307
Je suce l'ambrosie et la manne du ciel ; 308
Si nous ne respirons vous et moi qu'une vie, 309
Qu'entre mille baisers notre haleine s'allie. 310
MÉLIANE.
Tout beau, mon cher ami ! Souvent ces doux appas 311
Nous attirent un mal que l'on ne prévoit pas. 312
Retranchons ce plaisir, quoi qu'il nous soit licite, 313
Craignant que plus avant notre amour il n'incite. 314
BELCAR.
Si ce refus, Madame, était de votre crû 315
(Chose que, sans mentir, à peine j'eusse cru) 316
Je le supporterais comme un léger supplice 317
De ma témérité dont vous êtes complice, 318
(Car je mériterais d'être plus maltraité 319
Si je n'avais pour moi votre excès de bonté) 320
Je tiens telle faveur si loin de m'être due 321
Que je suis criminel de l'avoir prétendue : 322
Ce rebut est donc juste, et celle qui le fait. 323
Mais, sachant quelle cause a produit cet effet, 324
Une langue hypocrite, en qui ma foi trahie 325
N'eut fondé nul soupçon si je ne l'eusse ouïe, 326
Quel homme ne serait estimé trop souffrant 327
S'il ne se courrouçait, telle injure s'offrant ? 328
Permettez, s'il vous plaît, Madame, que je die 329
Que je suis méfiant de quelque tragédie. 330
Le présage en soit faux ! Mais j'ai crainte qu'un jour 331
Ce squelette vivant nous face un mauvais tour. 332
On se devrait servir d'une femme en tel âge 333
Non pour un chaste hymen, mais pour maquerellage : 334
Car, si le vice même avait forme de chair, 335
En cette affreuse vieille on le pourrait chercher. 336
Aussi (comme on le dit) le tissu de sa vie 337
Est tout d'ambition, d'avarice et d'envie. 338
MÉLIANE.
Non, ne vous fâchez point ; ce qu'elle m'en a dit 339
A bien quelque raison, mais n'a pas grand crédit, 340
Car mieux qu'elle ne croit à mes sens je commande : 341
Or bien, je me soumets selon votre demande, 342
Faites la mienne aussi, mon cœur, apaisez-vous. 343
BELCAR.
Oh baisers ravissants, non moins puissants que doux ? 344
Mars, si vous l'assailliez au plus chaud de la guerre, 345
Jetterait sa colère et ses armes à terre ; 346
Vos charmes sont si forts qu'ils pourraient arrêter 347
Un trait demi-lâché du bras de Jupiter. 348
MÉLIANE.
J'entends quelque rumeur. C'est ma sœur, ce me semble, 349
Elle rentre tout court, nous ayant vus ensemble. 350

SCÈNE V.

(Cassandre, Almodice.)
CASSANDRE.
Doncques, ce grand soupçon, qui, toujours me gênant, 351
Me balançait en doute, est failli maintenant ; 352
J'ai vu (las ! J'ai trop vu) cette maudite paire 353
Se flatter librement d'une voix haute et claire 354
Et s'entre-mignarder de baisers amoureux : 355
Ah ! Que de mon martyre ils triomphent heureux ! 356
Que ferai-je, pauvrette ? Où prendrai-je la voie 357
Qui par moins de douleur au Cocyte m'envoie, 358
Sous l'ombrage muet des myrtes et cyprès, 359
Où des forçats d'amour les éternels regrets 360
Ramentevoient les coups de fortune ennemie ? 361
Car pourrais-je encor vivre avec cette infamie 362
Qu'à mes justes désirs tout espoir soit ôté 363
Pour ma cadette en âge aussi bien qu'en beauté ? 364
Qu'ai-je aperçu, bons dieux ? Une fille sans crainte 365
Baiser son Adonis entre ses bras éteinte ! 366
J'en rougis pour toi-même, oh louve sans pudeur, 367
Et d'une telle audace admire la grandeur. 368
Quoi ? Si je voulais être à vous nuire aussi prompte, 369
Comme de mes soucis vous faites peu de compte, 370
Ha ! Que je pourrai bien, malavisés amants, 371
Détruire vos desseins jusques aux fondements, 372
En décelant au roi (ce que je devrais faire) 373
Votre amour clandestine aux lois d'honneur contraire : 374
Mais folle, hélas ! Je crains de perdre quant et toi 375
Mon ennemi, que j'aime autant et plus que moi, 376
Tant je porte respect à celui qui me tue ! 377
Car j'ouvrirais mon flanc d'une lame pointue, 378
Je m'étreindrais le col d'un funeste cordeau, 379
Je sauterais d'un roc en un abîme d'eau, 380
Plutôt que de tramer, au péril de sa vie, 381
Ce lacs où le dépit contre toi me convie. 382
Oh que l'on dit bien vrai ! Fortune vient aider 383
Ceux qui sont sans vergogne âpres à demander ; 384
Amour haït les couards ; la reine d'Amathonte 385
Ne départit jamais ses faveurs à la honte : 386
Qui sait si de ce pas, mes larmes essuyant, 387
Rassemblant les rayons de mon œil attrayant, 388
Parant mon teint de lys et de roses mêlées. 389
Avec tant de douceurs, qui jadis étalées 390
Captivaient et forçaient par leurs appas vainqueurs, 391
Mêmes sans y penser, les plus farouches cœurs ; 392
Si, dis-je, m'accostant de l'objet qui m'enflamme, 393
Je lui faisais sentir les désirs de mon âme, 394
Même en le suppliant, il serait si cruel 395
Que de me refuser un plaisir mutuel ? 396
Les amants d'aujourd'hui ne sont pas si fidèles 397
Qu'ils ne reçoivent bien deux différentes belles : 398
« L'homme en toute sa vie aime le changement. » 399
Ah ! Cassandre, où es-tu ? Ce rêver seulement 400
Montre ta fin prochaine. Et quoi ! Sur un peut-être, 401
Voudrais-tu bien trahir ton honneur, ton bon maître ? 402
« L'homme cherche toujours ce qu'il voit malaisé ; 403
Le difficile accès rend un château prisé, 404
L'offre d'un bien sans peine en fait perdre l'envie. » 405
Las ! Que ferai-je donc ? Puisque toute ma vie 406
N'est plus qu'une langueur sans espoir de guérir, 407
Pourquoi tout d'un beau coup ne me fais-je mourir ? 408
« Le trépas le plus bref, c'est le plus tolérable. » 409
Chaste sœur d'Apollon, soyez-moi secourable. 410
ALMODICE.
Cette fille s'afflige, et, sans dire de quoi, 411
Souvent pour lamenter se dérobe de moi. 412
CASSANDRE.
Que si jamais vous plut quelque mien sacrifice, 413
Renforcez-moi le bras pour ce dernier office. 414
ALMODICE.
Quoi ? Mon cher nourrisson, d'où vous nait ce vouloir 415
De me celer le mal qui vous fait tant doloir, 416
Vous ayant tant de fois sur vos plaintes enquise ? 417
Vous cachez-vous de moi, qui vous suis tant acquise, 418
Qui vous chéris si fort que pour vous contenter 419
Rien de trop dur à moi ne se peut présenter ; 420
Moi de qui vous avez honoré les mamelles, 421
Qui n'ai pas plus que vous conservé mes prunelles, 422
Ayant ce corps tendret élevé jusqu'ici, 423
Dès l'heure qu'Atropos le terme eut accourci 424
Du support maternel, vous laissant orpheline ? 425
Ne me direz-vous pas cet ennui qui vous mine ? 426
Qu'est-ce qui vous éteint tous les éclairs de l'œil ? 427
Et qui vous fait déchoir comme neige au soleil ? 428
Qui défigure ainsi les grâces plus naïves 429
Des traits de ce visage et ses couleurs plus vives ? 430
D'où vient de vous à moi le soupçon méfiant ? 431
Ne répondez-vous point, quand je parle en priant ? 432
CASSANDRE.
Las ! Quand je l'aurai dit, quel soulage en aurai-je ? 433
ALMODICE.
Il n'est si grand ennui qu'un bon conseil n'allège. 434
CASSANDRE.
Le mien est sans remède. 435
ALMODICE.
Il n'est rien ici-bas
Qu'on ne puisse esquiver si ce n'est le trépas ; 436
Un ami sert beaucoup, même la solitude 437
Est un accroissement de toute inquiétude : 438
Le feu brûle tant plus que plus il est celé, 439
Mais le mal découvert est demi-consolé. 440
CASSANDRE.
Je ne le cache point : ce qui me rend dolente 441
C'est mon frère enlevé d'une main violente ; 442
C'était tout mon support, las ! Ne puis-je savoir 443
Le temps de son retour ? Je meurs de le revoir. 444
ALMODICE.
Oh la belle défaite ! Oh que vous êtes fine ! 445
Ne le nierez-vous pas si le vrai je devine ? 446
Madame, c'est l'amour, et non pas l'amitié, 447
C'est ce petit garçon qui blessait sans pitié 448
Les dieux et les mortels, attirés par vos charmes, 449
Qui retourne vers vous la pointe de ses armes : 450
N'ai-je pas bien atteint ? Quelque beau cavalier 451
A fait ce qu'avant lui n'avaient fait un millier. 452
Eh bien ! Celui peut tout qui peut prendre courage, 453
Pour vous donner secours j'ai le savoir et l'âge ; 454
Servez-vous donc de moi, souvent en un tel fait 455
Le bon avis des vieux donne aux jeunes l'effet. 456
Mais si ne faut-il pas qu'une fille bien née 457
Soit par ses appétits sans bride gouvernée ; 458
Il faut bien reconnaître avant de bien aimer, 459
Et savoir de quel bois on se doit enflammer. 460
Je ne connais point d'homme assez grand, assez brave, 461
Qui ne tienne à faveur de vivre votre esclave, 462
N'abaissez point la tête où vous avez le pied. 463
CASSANDRE.
Las ! Ma chère nourrice, ayez de moi pitié. 464
ALMODICE.
Il faut qu'un rang d'honneur sur vos désirs commande. 465
CASSANDRE.
J'ai fait élection d'une valeur si grande, 466
Qu'au lieu de m'accuser d'un courage trop bas 467
Vous jugerez plutôt que je ne la vaux pas. 468
Que si par un serment vous me rendez hardie, 469
Je vous découvrirai toute ma maladie. 470
ALMODICE.
Par les traits enflammés que le ciel se fendant 471
Fait fondre sur la terre en sifflant et grondant, 472
Par le rivage noir, par le chien à trois têtes, 473
Par les rages d'enfer, à nuire toujours prêtes, 474
Par le fer et le feu dont le tartare est ceint, 475
Et si dans l'univers il n’est rien de plus craint, 476
Je jure de tenir ma langue si fidèle 477
Qu'on n'exigera point une trahison d'elle, 478
Et que, pour vous placer au désiré bonheur, 479
Je veux mettre à mépris et la vie et l'honneur. 480
CASSANDRE.
{v} L'esprit tant admiré, la grave bien-disance, 481
La douce et franche humeur pleine de complaisance, 482
La valeur, la beauté, la royale façon 483
Du prince prisonnier, m'ont prise à l'hameçon. 484
ALMODICE.
{v} Ha ! Que me dites-vous ? M'en voilà toute émue ! 485
Un grand étonnement dans mon sang se remue ! 486
Vous me surprenez donc ! Que serait devenu 487
Ce ferme jugement par tant d'effets connu ? 488
Ici plus que jamais, petit bâtard de Gnide, 489
Je vois l'aveuglement où ta torche nous guide. 490
CASSANDRE.
N'est-il point assez beau pour se faire chérir ? 491
ALMODICE.
Il ne l'est que par trop pour vous faire périr. 492
CASSANDRE.
Oui, si de me guérir il ne lui prend envie. 493
ALMODICE.
Attendez-vous d'un si l'arrêt de votre vie ? 494
CASSANDRE.
Qui le rendrait contraire à mon contentement ? 495
ALMODICE.
Qui vous rendait jadis contraire à tout amant ? 496
CASSANDRE.
Mais il est trop courtois pour être inexorable. 497
ALMODICE.
Votre amour est trop fol pour être favorable. 498
CASSANDRE.
Est-ce aimer follement que d'aimer son pareil ? 499
ALMODICE.
C'est aimer follement que d'aimer sans conseil. 500
CASSANDRE.
Pour voir ce qui m'est bon n'ai-je pas assez d'âge ? 501
ALMODICE.
Le père doit toujours guider la fille sage. 502
CASSANDRE.
Il doit avec raison souscrire à mon désir. 503
ALMODICE.
C'est à vous d'approuver, mais à lui de choisir. 504
CASSANDRE.
La qualité du prince est sortable à la mienne. 505
ALMODICE.
Vous êtes de famille ennemie à la sienne. 506
CASSANDRE.
Je voudrais lier Mars des nœuds de son enfant. 507
ALMODICE.
Le Roi ne veut la paix qu'en vainqueur triomphant. 508
CASSANDRE.
Las ! J'aime, qu'y ferai-je ? 509
ALMODICE.
Armez-vous de constance.
Mon cœur est déjà pris. 510
ALMODICE.
Pourquoi sans résistance ?
CASSANDRE.
Amour est si puissant que son arc souverain 511
Pourrait même enfoncer des murailles d'airain. 512
ALMODICE.
Amour n'est qu'un enfant de qui la main peu forte 513
Ne gourmande que ceux qui lui cèdent la porte. 514
CASSANDRE.
Il a souvent ému par changements divers 515
Celui qui d'un clin d'œil émeut tout l'univers, 516
Le transformant en or distillant de la nue, 517
Tantôt en taureau blanc à la tête cornue, 518
Puis en cygne, en bélier, en mille autres façons. 519
Les nymphes ne sont pas, sous les raides glaçons, 520
À couvert de ses feux ; sous les vagues profondes 521
Il blesse les tritons et l'empereur des ondes. 522
En vain, nourrice, en vain vos conseils bien donnés 523
Combattent mes désirs trop fort enracinés ; 524
Il me faut succomber ou franchir la carrière, 525
Le détroit ne permet de tourner en arrière ; 526
Je suis (tant me prévient ce premier mouvement) 527
Et sourde de l'oreille et de l'entendement. 528
La seule jouissance y peut donner remède, 529
Et c'est en cela seul que j'implore votre aide. 530
ALMODICE.
Non le courroux du Roi, qui viendrait m'accabler, 531
Non l'effet, qui pourrait difficile sembler, 532
Mais votre saint honneur, dont je serai meurtrière, 533
M'empêche d'écouter cette injuste prière. 534
CASSANDRE.
Méprisez-vous déjà la force du serment ? 535
ALMODICE.
« Faire et jurer le mal, c'est pêcher doublement. » 536
CASSANDRE.
Or sus, tant de raisons ont vaincu ma folie. 537
Le destin ne veut pas que mon hymen allie 538
Deux sceptres ennemis, et ne sera point dit 539
Que sur ma chasteté l'amour ait eu crédit. 540
Non, non, je le dépite et sais le seul asile 541
Qui me peut garantir de sa chaîne servile : 542
J'ai ce fer protecteur, qui, bravant son pouvoir, 543
Retiendra mon honneur en son juste devoir. 544
ALMODICE.
Ha ! Que vois-je ? Bons dieux ! Tout beau ! 545
CASSANDRE.
Laissez-moi faire.
ALMODICE.
Holà ! 546
CASSANDRE.
Vous me fâchez ; pensez-vous me distraire ?
Lâchez-moi ce poignard. 547
ALMODICE.
Vous me romprez les mains
Ou je vous l'ôterai. 548
CASSANDRE.
Quoi ! Que mes doigts contraints
Vous quittent cette lame à mon sang destinée ! 549
Ma résolution n'en est pas détournée. 550
Quand vous la briserez en cent luisants éclats, 551
Mon mortel désespoir ne s'en fléchira pas ; 552
Tant de chemins glissants, tant de passages, tendent 553
À l'empire muet où les ombres descendent 554
Qu'en tout temps sans refus on y voit introduits 555
Tous humains désireux de vaincre leurs ennuis. 556
ALMODICE.
Je n'eusse jamais cru que telle frénésie 557
Eut d'un si bel esprit blessé la fantaisie. 558
Las ! Madame, vivez ; j'aime mieux offenser 559
Immortels et mortels que vos jours avancer ; 560
Vivez, et dussions-nous nous lâcher à tous crimes : 561
Car les pertes de biens, d'honneur, d'amis intimes, 562
N'ont rien qui ne soit doux à l'égal de la mort, 563
Mort, étrange sommeil qui sans réveil endort ! 564
« Ne désespérez point : un courage invincible 565
Rencontre en son effort toute chose possible. » 566
Ou l'augure me trompe, ou bientôt vous verrez 567
À l'abri du malheur vos désirs assurés. 568
Laissez-m'en le souci, mettez-vous à délivre 569
Sur l'appui de ma foi ; n'ayez soin que de vivre. 570
Relevez vos beautés par un ris attrayant, 571
Rallumez les éclairs de votre œil foudroyant, 572
Retournez à la cour, cependant que je puise 573
Au fonds de mes pensées un moyen qui nous duise. 574
CASSANDRE.
Travaillez donc, ma mère, et ne présumez point 575
De vaincre par le temps la fureur qui me point. 576
ALMODICE
seule. Qui te peut amoindrir la charge malaisée, 577
Mais, toute insupportable à ton dos imposée, 578
Malencontreuse vieille ? Eh ! Que sur ton sommet 579
D'horribles maudissons ton dessein te promet ! 580
Quelle route prends-tu ? D'une ou d'autre partie, 581
Te voilà de Charybde ou de Scylle engloutie. 582
Combien de faux projets, de mouvements divers, 583
Retournent tout à coup mon esprit à l'envers ! 584
Que de flots et de vents d'un inconstant orage 585
Poussent mon jugement à deux pas du naufrage ! 586
Bâtirai-je un complot pitoyable et cruel 587
Pour frauder les plaisirs et l'amour mutuel 588
Qui joint avec Belcar notre jeune princesse ? 589
Ils s'assurent à moi, leur serai-je traîtresse ? 590
Mais las ! Mettrai-je aussi Cassandre à nonchaloir ? 591
Ma plante, que toujours j'ai fait croître et valoir, 592
Va sécher à mon su ; faut-il que je l'endure ? 593
Elle a reçu ma foi, lui serai-je parjure ? 594
Que fera Méliane en sa juste douleur, 595
Si d'un si lâche tour je trame son malheur ? 596
Que dira son Belcar ? Sa passion constante 597
Ne souffrira jamais qu'un autre objet le tente. 598
Et même avec quel front le pourrai-je aborder ? 599
Quels seront mes discours pour le persuader ? 600
Après avoir longtemps, par mes propres messages, 601
Du trafic de leurs cœurs assuré les passages, 602
Leur rompre le chemin, quelle infidélité ! 603
Mais voir mon nourrisson dans telle extrémité, 604
Se fondre toute en pleurs, voir sa fin tout proche, 605
La pouvant empêcher, oh dieux ! Quelle reproche ! 606
Quoi qu'il puisse arriver, j'oublierai tout devoir 607
En faveur de ma fille, et de tout mon pouvoir 608
Tâcherai d'apaiser le tourment qui l'afflige. 609
C'est où le naturel par contrainte m'oblige. 610
Trésor d'expérience en mon timbre compris, 611
Rappelle ma mémoire, assemble mes esprits, 612
Oh chef de mon conseil ! Ma caboche routière ! 613
C'est de toi que j'attends ma délivrance entière. 614
Ne laisse en ton cerveau tendon, veine ou recoin 615
Qui ne s'émeuve ici pour servir au besoin ; 616
Monstre que ta toison n'est pas ainsi chenue 617
Sans beaucoup de finesse apprise et retenue. 618
Or donc, si je faisais... mais non... toutefois, si... 619
Cela n'irait pas bien ; serait-il mieux ainsi ? 620
Le danger en est grand, faisons donc d'autre sorte ; 621
À mon premier avis la raison me remporte : 622
Il est bon, c'en est fait, il y faut travailler, 623
Je vais tout maintenant ce prince conseiller 624
Avec tant d'artifice et de raisons plausibles, 625
Qu'il aidera lui-même à mes complots nuisibles. 626

Acte II

SCÈNE I.

(Araxe, Capitaine Sidonien ; soldats.)
ARAXE.
Allez, suivez de près ce traître, mes amis, 627
Qui tous en général en trouble nous a mis, 628
Ayant par assassins, contre la foi publique, 629
Léonte massacré pour sa femme impudique, 630
Nous exposant, hélas ! En hasard apparent 631
De voir par représailles accabler son garant, 632
Notre maître Belcar, notre unique espérance. 633
Pensant, le faux renard, se mettre en assurance, 634
Dès le vêpre d'hier nous le vîmes sortir 635
Pour coucher en sa ferme au grand chemin de Tyr 636
Courez, il n'est pas loin ; sur la grande chaussée 637
Le doute de son fait entretient sa pensée. 638
Un de ses espions, que nous avons surpris, 639
M'a découvert la ruse et son séjour appris, 640
Avant que les meurtriers, qu'à la croix on attache, 641
L'eussent voulu noter de criminelle tache. 642
Marchez, efforcez-vous ; quiconque le prendra 643
Deux talents assurés de salaire il tiendra 644
SOLDAT.
Allons, je le connais ; j'ai remarqué la sorte 645
Dont il était vêtu passant à cette porte. 646

SCÈNE II.

(Zorote, soldats.)
ZOROTE.
Que dois-je devenir ? Je suis en pauvre état. 647
J'ai peur qu'un repentir suivra mon attentat. 648
Mon maraud de valet fait bien longue demeure ; 649
Il n'avait de chemin que pour le cours d'une heure, 650
Et je vois toutefois que depuis son départ 651
Mon ombre s'accourcit de plus d'un demi-quart. 652
Je me lasse d'attendre et me trouve en grand’ peine ; 653
Je crains d'être pipé par mes tireurs de laine : 654
Car j'ai mis mon argent sur la foi d'un soldat, 655
Sans pleige ni témoin de notre concordat. 656
Combien le jugement se dissipe et se change 657
En un pauvre jaloux quand le front lui démange ! 658
Avant ce mal de tête, on m'eut eu beau prêcher 659
Pour me faire sans gage une obole lâcher. 660
Malheureux que je suis ! Que sais-je si ce drôle, 661
Au lieu de bien jouer son difficile rôle, 662
A (comme fit jadis un barbier à Midas) 663
Découvert mon fourchon que l'on ne voyait pas, 664
Prenant du Tyrien des plus certaines offres 665
Que celle qui leur est dangereuse en mes coffres ? 666
Dieux ! Que ferais-je alors ? Je quitterai Sidon 667
Et mettrai sur les flots ma vie à l'abandon : 668
Car je n'estime pas qu'un homme de courage 669
Puisse être possédé de plus poignante rage 670
Qu'alors que dans son nid il sait qu'on a pondu, 671
Et qu'il voit du public son diffame connu. 672
SOLDATS.
Courage, compagnons ! Sans doute, c'est notre homme. 673
Jamais aucun butin de si notable somme 674
Ne nous est arrivé : nous aurons tous de quoi 675
Nous donner du bon temps, plus aises que le Roi. 676

SCÈNE III.

ZOROTE.
J'ai quitté le pavé : je me vais mettre à l'ombre, 677
Prenant pour mon repos ce buisson frais et sombre, 678
D'où sans être aperçu je verrai les passants. 679
En voici quatre ou cinq au grand pas s'avançant. 680
SOLDATS.
Mais comment pouvons-nous l'avoir perdu de vue ? 681
Allons revisiter cette épine touffue 682
Qui paraît à main gauche. Il faut bien qu'il soit là. 683
ZOROTE.
Ils viennent droit à moi. Que peut être cela ? 684
SOLDATS.
Ha ! Le galant s'enfuit. 685
ZOROTE.
Je me sauve à la course.
SOLDATS.
Il nous pense amuser en nous jetant sa bourse. 686

SCÈNE IV.

ZOROTE.
Hélas ! Je suis perdu ! Je ne puis plus courir, 687
L'haleine me défaut. Ah ! Je m'en vais mourir. 688
Oh jambes sans vigueur ! Pauvre corps sans courage ! 689
Que vous êtes déchu par le surcroît de l'âge ! 690
SOLDATS.
Arrête, faux vieillard ! Rends-toi, de par le Roi ! 691
ZOROTE.
Êtes-vous des voleurs qui vous jetez sur moi ? 692
Vous ferez peu de gain, car je suis un pauvre homme. 693
SOLDATS.
Nous savons ta richesse et comment on te nomme. 694
Ce n'est pas pour ton or que nous te contraignons : 695
Ton or porte malheur, témoins nos compagnons. 696
ZOROTE.
Pour qui me prenez-vous, messieurs ? J'en serai plainte. 697
SOLDATS.
Marche ! C'est trop causé, c'est trop usé de feinte. 698
Qui ne te connaîtrait ! Je me fâche, à la fin. 699
Nous te garrotterons si tu fais plus le fin. 700
Avant l'extrémité tu devais être sage. 701
ZOROTE.
De grâce, mes amis, eh ! Faites-moi passage ! 702
SOLDATS.
Bien, le voilà tout fait, le passage à Sidon. 703
ZOROTE.
Tout ce que j'ai vaillant, je le baille en pur don, 704
Chaines d'or, diamants. 705
SOLDATS.
Prenons cela d'avance.
ZOROTE.
Encor deux fois autant quand j'aurai délivrance. 706
SOLDATS.
Penses-tu, vieil bouquin, médaille de Vulcan, 707
Que nous mettions pour toi notre vie à l'encan ? 708
Chemine. 709
ZOROTE.
Ah ! Si jadis ta flamme fut dardée
Même sur un tien fils, adultère en idée, 710
Oh Jupiter vengeur ! Approuves-tu que moi, 711
Pour m'être délivré d'un véritable émoi, 712
Re vengeant mon honneur par une juste voie, 713
Au supplice mortel entraîné je me voie ? 714
SOLDATS.
Qui pourrait approuver qu'un vieillard refroidi, 715
Sachant qu'un prince adroit, plus chaud et plus hardi, 716
Combattait en sa place aux amoureux alarmes, 717
Traitât son lieutenant à la rigueur des armes ? 718
Il vaut toujours mieux être, oh misérable fou ! 719
Mis par la corne au joug qu'attelé par le cou. 720

SCÈNE V.

(Pharnabaze, Phulter.)
PHARNABAZE.
Déjà l'air amoureux a réchauffé le germe 721
Dont nature s'émeut pour produire à son terme ; 722
Déjà des aquilons les zéphyrs sont vainqueurs 723
Et reçoivent en prix des couronnes de fleurs, 724
Et déjà le bélier, qui la froideur tempère, 725
Ohte le voile blanc à notre grande mère, 726
Lui rendant l'habit vert que la mort des saisons 727
Avait caché trois mois au coin de ses tisons ; 728
Déjà des oiselets les gorges réveillées 729
Caressent à l'envi les naissantes feuillées, 730
Et des nymphes de l'eau les bruyantes chansons 731
Après un long combat triomphent des glaçons. 732
Oh mars ! Voici ton mois. Ta riante maîtresse 733
L'a choisi pour dompter l'hivernale paresse. 734
Donc, qui me tient encor que je ne fais sortir 735
Du trésor de mes ports la puissance de Tyr ? 736
Pourquoi mille sapins sur les plaines salées 737
Ne font-ils égayer leurs toiles ampoulées ? 738
Éole nous semond d'un souffler opportun : 739
Je vois doux au montoir les phoques de Neptune, 740
Qui semble convier nos carènes dormantes 741
À labourer son dos en rides écumantes. 742
Que font tant de drapeaux qu'ils ne sont éventés, 743
Et voltigeant en plis sur les poupes montés ? 744
Vu que mes fantassins impatients n'attendent 745
Sinon que des tambours les cordages se tendent ? 746
Que tarde l'airain creux, que de sons éclatants 747
Il ne rassemble en gros mes braves combattants, 748
Qui frétillent des mains, désireux de reprendre 749
L'honneur que la fortune a bien osé défendre ? 750
Moi, qui suis né guerrier, nourri le fer au point, 751
Toujours la gloire au cœur, en la tête le soin, 752
Qui me peut amuser ? Faut-il que la vieillesse 753
En trêve languissante avec honte me laisse ? 754
Non ! Non ! D'un froid hiver je n'ai rien que le teint. 755
Je brûle par dedans : mon feu n'est pas éteint ; 756
Et, bien que par les ans ma force dérobée 757
Ait sillonné mon front et ma taille courbée, 758
On ne verra jamais mon courage envieilli, 759
Ni l'amour de Bellone en mon âme failli. 760
PHULTER.
Sire, c'est en ce point que les dignes monarques 761
Portent des immortels les plus notables marques ; 762
Clothon d'un même lin ne retord en ses doigts 763
Le filet des petits et la trame des rois. 764
Leurs âmes sont d'en haut et paraissent royales, 765
En vigueur, en constance, en valeur spéciales : 766
Car l'humeur mieux séante aux monarques bien nés, 767
C'est d'être ambitieux, aux combats obstinés. 768
Les états sur la guerre ont fondé leurs colonnes ; 769
La guerre, c'est la forge où se font les couronnes ; 770
C'est la guerre qui peut, seule échelle des cieux, 771
Faire les hommes rois, et les rois demi-dieux. 772
Par là sont parvenus en gloire surhumaine 773
Les invincibles fils de Sémélé et d'Alcmène ; 774
Par là mille guerriers, sans avoir des autels, 775
En renom néanmoins deviennent immortels. 776
Cet Achille fameux et cet Hector de Troie, 777
Que sa force empêchait de voir sa ville en proie, 778
Et ce grand Alexandre, héros de notre temps, 779
Qui ne craignait manquer sinon de résistants, 780
N'ont-ils point par le choc de sanglantes batailles 781
Remparé leur renom d'imprenables murailles, 782
Dans l'enclos du renom conservant leurs lauriers, 783
Malgré la faux du temps, jusqu'aux siècles derniers ? 784
Même j'oserai dire, oh fils aîné de Rhée, 785
Que ta main souveraine est bien plus révérée 786
En la céleste cour depuis que les Titans 787
Furent vaincus par toi, fièrement combattant, 788
Qu'alors que seulement ta force était connue 789
Pour avoir en suspens la chaine retenue 790
Où tous les immortels, contre toi conjurés, 791
Furent sans coup férir par toi seul attirés. 792
PHARNABAZE.
La guerre est mon ébat. Puisse finir ma vie 793
Lorsque de l'exercer finira mon envie ! 794
La guerre est un beau jeu dont l'honneur est le prix, 795
Endurcissant les corps, aiguisant les esprits. 796
Va doncques, mon Phulter, faire croître nos troupes ; 797
J'ai dit à l'amiral qu'il équipe les poupes, 798
Car je veux à ce coup, par un dernier effort, 799
Sur l'onde et sur le sec violenter le sort. 800
Les jours vont expirer de notre surséance ; 801
C'est trop longtemps croupir hors de la bienséance. 802

SCÈNE VI.

(Timadon, Thamys.)
TIMADON.
Pauvre Tyr, pauvre peuple et roi trop affligé, 803
Combien à votre abord mon mal est rengrégé ! 804
Malheureux, qui devrais pour une telle perte 805
Me perdre auparavant que de l'avoir soufferte, 806
Plutôt que de me voir le premier annonçant 807
Ce qui cent fois le jour me tue en y pensant ! 808
Quel fard peut donner lustre à mon triste message ? 809
THAMYS.
Dieu vous garde, Timadon ; je vous prends au passage. 810
Quel désastre vous porte à si fort lamenter ? 811
TIMADON.
Très fâcheux à l'entendre, et plus à le conter. 812
THAMYS.
Je pourrai, le sachant, vous être secourable. 813
TIMADON.
Vous serez, le sachant, vous-même déplorable. 814
THAMYS.
Qui sait plutôt son mal est plutôt consolé. 815
TIMADON.
Tout funeste rapport est trop tôt décelé. 816
THAMYS.
Mon penser ne peut pas si grand malheur se feindre. 817
TIMADON.
Feignez-vous le plus grand que vous auriez pu craindre. 818
Léonte, hélas ! Léonte, oh deuil sans réconfort ! ... 819
THAMYS.
Dieux ! Que me dites-vous ? Quoi ! Léonte est-il mort ? 820
TIMADON.
Eh hé ! Tout est perdu. 821
THAMYS.
Jupiter, quelle plaie !
La chose est-elle sûre ? 822
TIMADON.
Elle n'est que trop vraie.
Las ! Que n'était cillé d'un sommeil éternel 823
Mon œil que cet aspect a rendu criminel ! 824
Thamys, j'ai vu périr entre les mains des traîtres 825
Le premier des vaillants et le meilleur des maîtres. 826
Mais, n'ayant pu mourir pour lui ni quand et lui, 827
Il faut honteusement que j'en meure d'ennui. 828
THAMYS.
Ce grand fanal d'honneur est-il réduit en cendre ? 829
Oh ciel ! Le donniez-vous pour sitôt le reprendre ! 830
TIMADON.
Ce prince environné de terreur et d'amour, 831
Ardent comme la foudre et beau comme le jour, 832
Notre soleil levant, lorsque chacun l'adore, 833
A trouvé son couchant auprès de son aurore. 834
THAMYS.
Las ! Que sert le printemps, si l'été ne le suit ? 835
Un arbre bien fleuri, si l'on en a le fruit ? 836
Si l'orage grêleux vient renverser à terre 837
L'espérance d'un peuple aussi frêle que verre ? 838
Alcide tutélaire, où dormait votre soin ? 839
Oh soldats orphelins, qu'il vous fera besoin ! 840
Que vous plaindrez ce chef qui servait à la charge 841
D'exemple et de conduite, en retraite de targe ! 842
TIMADON.
Ah ! Mon roi, triste père, où sera ta vertu ? 843
Las ! Que j'ai peur de voir ton courage abattu 844
Sous les pieds du malheur, aux dépens de ta vie, 845
Et la mort de ton fils de la tienne suivie ! 846
THAMYS.
Jamais son cœur v altier, s'élevant comme à bonds, 847
Ne se pourra tenir qu'il ne sorte des gonds. 848
Je crois déjà le voir, tout ainsi que malades 849
Grimpent au mont fourchu les bacchantes ménades, 850
Courant, hurlant de rage, et pensant, furieux, 851
Que les plus doux propos lui sont injurieux : 852
Il est déjà farouche et bouillant de nature. 853
TIMADON.
Hélas, mon cher ami, que ma charge m'est dure ! 854
Au moins si quelque ami me voulait obliger ! 855
THAMYS.
Avisez, cavalier. Vous puis-je soulager ? 856
TIMADON.
Aucun ne le peut mieux que vous, mon capitaine, 857
Si de me prévenir vous acceptiez la peine, 858
Pour adoucir un peu ces nouvelles au Roi, 859
Qu'il supportera mieux d'un autre que de moi : 860
Car, encor que du fait mon âme soit bien nette, 861
J'ai peur que sur moi seul tout le tort il rejette. 862
THAMYS.
J'en eusse refusé tous mes autres amis, 863
Mais je vous servirai puisque je l'ai promis. 864
Or çà, contez-moi donc comment la parque inique 865
Nous a ravi sitôt notre support unique. 866
TIMADON.
Quelqu'un sur ce discours pourrait nous rencontrer : 867
Tirons-nous à l'écart, je ne m'ose montrer. 868

SCÈNE VII.

ALMODICE.
Je ne fais rien que perdre et ma ruse et mon temps : 869
Méliane et Belcar ont les cœurs trop constants. 870
De vrai, j'ai bien tiré du prince une promesse 871
Qui doit, s'il l'accomplit, irriter sa maîtresse ; 872
Mais elle a l'esprit fort, car jamais je n'ai su 873
Faire qu'elle ait de lui quelque ombrage conçu. 874
C'est pourquoi je les quitte, et désormais n'espère, 875
En faveur de Cassandre, autre aide que son père, 876
Qui peut donner le change à ce captif amant, 877
Par amour ou par force, il n'importe comment. 878
Toutefois, il me reste une fourbe subtile 879
Qui, selon mon avis, ne peut être inutile. 880
Si le Sidonien se trouve tant heureux 881
Que d'attirer sa belle au déduit amoureux, 882
Il n'y peut réussir que par mon entremise 883
Sous l'ombre de la nuit, à quelque heure promise ; 884
Et là, sans que d'abord il s'en puisse aviser, 885
Je puis l'une des sœurs pour l'autre supposer ; 886
Puis, quand c'en sera fait, Cassandre étant contente, 887
Il faut bien qu'il renonce à sa première attente ; 888
Même en l'effet peut-être il n'y pensera point, 889
En pareille charnure et pareil embonpoint, 890
Et l'une et l'autre pièce ont un égal usage ; 891
Hors la diversité qui paraît au visage 892
(Où l'œil n'est abusé que par l'échantillon), 893
Tout est d'un même drap prêt à mettre au foulon. 894

SCÈNE VIII.

BELCAR.
À quoi tend le discours de cette vieille masque ? 895
Cela me rend l'esprit tout confus et fantasque. 896
D'où vient ce changement ? Elle qui jusqu'ici 897
Pour un simple baiser s'est donné du souci 898
Me conseille aujourd'hui, voire me sollicite, 899
De convier ma belle au plaisir illicite, 900
Jusqu'à me protester que si je ne le fais 901
On en verra bientôt des sinistres effets. 902
Or je sais que d'abord Méliane, prudente, 903
Repoussera bien loin ma requête impudente. 904
Mais quoi ? Je sais d'ailleurs l'empire dangereux 905
Qu'Almodice possède en mon sort amoureux, 906
Si bien qu'il me vaut mieux offenser ma maîtresse 907
Qu'irriter contre moi cette fine traîtresse ; 908
Puis, en tout cas, j'aurai pour mon dernier ressort, 909
L'aveu de son conseil en cet honteux effort. 910
Elle m'a, toutefois, fait jurer de m'en taire ; 911
Mais les amants n'ont point de serment volontaire, 912
Car la force d'amour domine sur la leur, 913
Et tous serments forcés sont de nulle valeur. 914
Je vois bien que je tente une mauvaise voie ; 915
Si m'y faut-il passer, quel péril que j'y voie. 916
Mais, pour n'être battu, je parlerai si doux 917
Qu'elle en rira plutôt que d'entrer en courroux. 918

SCÈNE IX.

(Méliane, Belcar.)
MÉLIANE.
Belcar n'est point venu. La timide Almodice 919
Me veut persuader, sur quelque faible indice, 920
Que sa recherche est feinte afin de m'amuser ; 921
Mais pour en faire épreuve il le faut embraser. 922
BELCAR.
Quels propos sont-ce là ? Rencontre bien plaisante ! 923
À mon hardi dessein la porte se présente. 924
MÉLIANE.
Je ne veux que mon œil pour bon juge en cela. 925
BELCAR.
Que ferai-je ? 926
MÉLIANE.
Ah ! Mon prince ! Et qui vous pensait là ?
BELCAR.
Je me jette à vos pieds, ma maîtresse, ma reine ! 927
Je demande une grâce à la main souveraine 928
Qui seule peut donner la mort ou le pardon 929
À celui qui vous met sa vie à l'abandon. 930
MÉLIANE.
Que dites-vous, Monsieur ? Quelle humeur vous transporte ? 931
Vous moquez-vous de moi de parler de la sorte ? 932
BELCAR.
Je serais bien-disant si j'étais un moqueur ; 933
Mais quand ma langue est faible, elle parle du cœur. 934
MÉLIANE.
Qu'espérez-vous de moi dans cette humble posture ? 935
BELCAR.
Par toutes vos beautés, ici je vous conjure, 936
Si vous ne trouvez bon qu'à cette heure, en ce lieu, 937
Je m'immole moi-même à l'amour, notre Dieu, 938
(J'ai le poignard tout prêt), d'abolir ou permettre 939
Un crime capital que je m'en vais commettre. 940
MÉLIANE.
Tout mal fait se pardonne entre les bons amis, 941
Mais un crime non fait ne peut être permis. 942
BELCAR.
J'aurai donc le pardon quand j'aurai fait l'offense ? 943
MÉLIANE.
C'est souffrance du mal qu'un pardon par avance. 944
BELCAR.
Bien donc ! Au pis-aller, je n'en puis que mourir. 945
MÉLIANE.
Voudriez-vous à la mort sans contrainte courir ? 946
BELCAR.
Non, non, j'y suis contraint, car ma douleur trop forte 947
Pour mourir ou guérir à cet essai me porte. 948
MÉLIANE.
D'un périlleux essai souvent on se repent. 949
BELCAR.
Le péril du succès de vous seule dépend. 950
MÉLIANE.
Si vous n'en dites plus, je n'y puis rien entendre. 951
BELCAR.
Pour tout perdre en un coup, de vrai, c'est trop attendre. 952
Sachez donc, mon soleil (mon astre plus puissant 953
Que tous les feux du ciel qui me virent naissant), 954
Que, si vous ne versez un peu d'eau sur ma flamme, 955
Je ne puis plus suffire à l'ardeur de mon âme. 956
MÉLIANE.
Tout le soulagement que l'honneur peut souffrir, 957
Je l'ai déjà donné : que puis-je plus offrir ? 958
BELCAR.
Quand l'amour n'est pas fort, l'honneur maintient son être ; 959
Mais c'est une chimère, amour étant le maître. 960
MÉLIANE.
Plus l'amour se déborde, et plus il se tarit. 961
BELCAR.
Tant plus l'amour est libre, et mieux il se nourrit. 962
MÉLIANE.
Faites-vous tant d'état d'une action brutale ? 963
BELCAR.
C'est le fruit le plus doux que la nature étale. 964
MÉLIANE.
De fruit hors de saison nul ne se doit pourvoir. 965
BELCAR.
Ce fruit est en saison quand on le peut avoir. 966
MÉLIANE.
Un don bien attendu davantage contente. 967
BELCAR.
Un don devient achat par une longue attente. 968
MÉLIANE.
Cela n'est pas perdu qui n'est que différé. 969
BELCAR.
Ce qu'on tient en la main ne peut être égaré. 970
MÉLIANE.
Tempérez cette ardeur, ou je quitte la place. 971
BELCAR.
Pour la bien tempérer, mêlez-y votre glace. 972
MÉLIANE.
Tu me fais rude guerre ! Eh ! Penses-tu, mon cœur, 973
Que je ne souffre par une même langueur ? 974
Mais, las ! S'il advenait (comme on voit que fortune 975
Ne laisse rien de ferme au-dessous de la lune) 976
Qu'un funeste accident, après ces voluptés, 977
Retardât notre hymen de ses solennités, 978
Puisqu'on s'en aperçut (penser épouvantable !), 979
Où serait mon asile en la terre habitable ? 980
J'en tremble. 981
BELCAR.
Assurez-vous, rien ne peut désormais
S'opposer à l'accord qui nous lie à jamais, 982
Car avant que demain la nuit, pliant ses voiles, 983
À la face du ciel dérobe les étoiles, 984
J'attends l'ambassadeur chargé d'offres au roi, 985
Qu'il ne peut rejeter (telles que je les crois), 986
Pour joindre un mariage à la paix de durée. 987
MÉLIANE.
Quand bien sa volonté, contre moi conjurée, 988
En aurait fait refus, ce que je t'ay promis 989
Te serait conservé, malgré tes ennemis. 990
Or, le bon médecin dès son abord n'essaye 991
La scie et le rasoir sur la nouvelle plaie, 992
Mais applique premiers ses remèdes plus lents ; 993
S'il les voit inutiles, use des violents. 994
Ainsi tout hasarder sans besoin, c'est folie. 995
Cédons au cours du temps, Belcar, je t'en supplie. 996
Dompte, mon cher ami, ce déréglé désir, 997
« Qui s'est par trop hâté se repent à loisir. » 998
Par tes yeux et les miens, clairs miroirs de nos flammes, 999
Par ta bouche et la mienne, oracles de nos âmes, 1000
Jure-moi, mon mignon, de ne plus demander 1001
Ce que je voudrais bien mais je n'ose accorder. 1002
BELCAR.
Il ne faut rien promettre où l'on est sans puissance. 1003
Je ne suis pas moi-même en mon obéissance : 1004
Le pilote à son gré fait sa barque mouvoir, 1005
L'écuyer son genêt, Cupidon mon vouloir. 1006
Or, comme vers le ciel le feu prend sa volée, 1007
Et tous les corps pesants tirent à la vallée, 1008
Les mouvements d'amour mirent tous à ce but. 1009
MÉLIANE.
Mais les mauvais tireurs sont sujets au rebut. 1010
Qu'est-ce là ? J'ois du bruit. Adieu, je me retire. 1011
THAMYS.
Prince, le Roi vous mande. 1012
BELCAR.
Ah ! Que me veut-il dire ?
Je lis dans votre geste et dans votre couleur, 1013
Même en vos yeux pleurants, quelque nouveau malheur. 1014
THAMYS.
Vous le saurez trop tôt pour votre part y prendre. 1015
BELCAR.
Allons... fut-ce ma mort, je ne puis que l'attendre. 1016

SCÈNE X.

(Pharnabaze, Phulter, Thamys, Belcar.)
PHARNABAZE.
Tu m'as doncques, tyran sans courage et sans foi, 1017
Contre toute divine et toute humaine loi, 1018
Massacré mon Léonte, et ta main déloyale 1019
A poussé mon appui sous la voute infernale. 1020
Oh ciel, vis-tu jamais un plus perfide tour ? 1021
Oh Reine de la nuit, pâle image du jour, 1022
N'en as-tu point rougi ? Souverain fils de Rhée, 1023
N'as-tu point écrasé sa tête parjurée ? 1024
D'où vient, oh roi des mers ! Que tu n'as point enclos 1025
Un crime si voisin sous l'horreur de tes flots ? 1026
Que n'engloutissais-tu, roi de l'ombreux Tenare, 1027
Sous la terre béante un acte si barbare ! 1028
J'en crève, et, si l'espoir d'être bientôt vengé 1029
N'éclaircissait mon sang ! J'en mourrais enragé. 1030
Ha monstre ! Quel sujet ! Ha, tigre impitoyable ! 1031
Peut t'avoir fait haïr une humeur tant aimable ? 1032
C'est que chez les tyrans vicieux et brutaux, 1033
Les plus belles vertus sont crimes capitaux. 1034
Ses héroïques mœurs, sa glorieuse vie, 1035
Ses rares dons du ciel, ont ému ton envie. 1036
Ce qui plaisait à tous à toi seul déplaisait. 1037
Tu le craignais, couard ! Sa valeur te nuisait ; 1038
Mais dans bien peu de jours j'espère que ta fraude 1039
Se verra découverte et punie à la chaude. 1040
PHULTER.
Mettez-vous en campagne, et d'un sac carnassier 1041
Jetez dedans Sidon les flammes et l'acier ; 1042
Faites une vengeance aussi forte que prompte, 1043
Qui leur fasse expier les ombres de Léonte. 1044
Quand ils pourraient toucher, enclos de toutes parts, 1045
Et l'enfer de fossés, et le ciel de remparts, 1046
Nous les enfoncerons. Oh que d'exploits étranges 1047
Feront en leur fureur vos puissantes phalanges ! 1048
Je les vois déjà fondre après ce casanier 1049
Comme se précipite un torrent printanier 1050
Du forestier Liban, qui, par ondes soudaines, 1051
Arrache, emporte, noie, arbres, rochers et plaines. 1052
PHARNABAZE.
Et cependant, Phulter, n'aurai-je pas raison 1053
De dépêcher Belcar sans le mettre en prison ? 1054
Il semble qu'aussitôt qu'une offense est commise, 1055
L'offensé se fait tort en usant de remise. 1056
PHULTER.
La justice, oh grand roi ! Met de l'eau sur son feu, 1057
Qui n'en est que plus vif en retardant un peu ; 1058
Le ciel même, irrité, prêt à lâcher la foudre, 1059
Consulte le tonnerre avant que s'y résoudre. 1060
Puisqu'il est en vos mains, sans hasard d'évader, 1061
Par les formes du droit il y faut procéder, 1062
Et tirer la raison courageuse et publique 1063
D'un outrage si grand, aussi lâche qu'oblique. 1064
THAMYS.
Entrez, parlez au roi. 1065
BELCAR.
Vous ai-je fait refus ?
Je marche à front levé ; ne me contraignez plus. 1066
PHARNABAZE.
Eh bien ! Malheureux fils d'un détestable père, 1067
Mourant, n'accusez point mon jugement sévère ; 1068
La disgrâce vous vient de lui, non pas de moi. 1069
BELCAR.
Votre pouvoir est libre, et non pas votre foi. 1070
PHARNABAZE.
En serais-je lié, puisque lui s'en exempte ? 1071
BELCAR.
Appuyez vos soupçons de preuve suffisante. 1072
PHARNABAZE.
Ayant perdu mon fils, encore ai-je le tort ? 1073
BELCAR.
Le tort est à celui qui s'est causé la mort. 1074
PHARNABAZE.
Que ne le gardait-on, puisqu'on l'avait en gage ? 1075
BELCAR.
Mettre un homme en franchise, est-ce lui faire outrage ? 1076
PHARNABAZE.
Belcar, je n'use plus de raisons contre vous : 1077
Plus j'entends de discours, plus s'aigrit mon courroux. 1078
BELCAR.
Il est vrai qu'un courroux aveugle à l'innocence 1079
Des plus fortes raisons énerve la puissance. 1080
PHARNABAZE.
De mon enfant perdu n'êtes-vous pas garant ? 1081
BELCAR.
Garantirai-je un homme à sa perte courant ? 1082
PHARNABAZE.
Qui vous a dit cela ? D'où vous vient cette ruse ? 1083
Sans doute, avant le mal, vous en saviez l'excuse. 1084
BELCAR.
On me connait trop franc pour m'appeler rusé. 1085
Qui n'a point fait de mal ne doit être accusé. 1086
Mais oïons Timadon ; selon qu'il le recite, 1087
À me traiter ainsi nul droit ne vous incite. 1088
PHARNABAZE.
Oh ! Le digne témoin, qui gisait au linceul, 1089
Ayant quitté son maître et sans lumière et seul ! 1090
Non, non, c'est trop plaider. Sur peine de ta tête 1091
( Tandis qu'un échafaud dans la ville s'apprête), 1092
Enchaine-le, Thamys, et me réponds de lui. 1093
BELCAR.
Plus vous vous hâterez, moins aurai-je d'ennui. 1094
PHARNABAZE.
Vous, Phulter, assemblez les gens de ma justice : 1095
J'en remets à leur choix la rigueur du supplice. 1096

Acte III

SCÈNE I.

(Méliane, Almodice.)
MÉLIANE.
Oh tyranniques feux, sur nos têtes luisants, 1097
Qui traversés le cours de nos malheureux ans ! 1098
Fortune, dont le vent hors de leur route emmène 1099
Les vaisseaux mieux guidés de la prudence humaine, 1100
Las ! Qu'inopinément vous me précipitez 1101
Du comble de mon aise en mille adversités, 1102
M'envoyant tous les maux que j'ai jamais pu craindre, 1103
Et m'ôtant tous les biens que j'espérais d'atteindre ! 1104
Que dirai-je à ce coup ? Lequel de mes malheurs 1105
Aura le premier rang dans le cours de mes pleurs ? 1106
Dois-je vouer ma plainte à mon unique frère, 1107
Autrefois mon support, aujourd'hui ma misère ? 1108
Voilà de mon Belcar le tombeau préparé, 1109
Qui seul roi de mon cœur veut être préféré ! 1110
Mais, si pour celui-ci tous mes sens se lamentent, 1111
La nature et l'honneur d'un remords me tourmentent, 1112
Tant de mettre en arrière un décès fraternel 1113
Que de couvert en l'âme un regret criminel, 1114
Il faut, oh désespoir ! Que je sois déclarée 1115
Ou déloyale amante ou sœur dénaturée : 1116
Car, bien que les deux chefs de ma calamité 1117
Soient d'une même source et même qualité, 1118
Le premier accident fait, hélas ! Que je n'ose 1119
Éventer le second, dont il est seule cause ; 1120
Mêmes (si je le puis) il faut à contre-cœur 1121
Montrer en mon désir ce dont j'ai plus de peur. 1122
Or suis-je seule ici, de témoins reculée : 1123
Ma douleur librement y peut être exhalée. 1124
Sortez et tempêtez, oh mes justes clameurs ! 1125
Soulagez mon angoisse, autrement je me meurs. 1126
Tu me dois dispenser, sainte ombre de Léonte, 1127
Si la force d'amour mon amitié surmonte ! 1128
Par exemple, tu sais que, de nous éloigné, 1129
Un bel œil a sur toi si puissamment régné, 1130
Que tu mis en oubli, par ton amour extrême, 1131
Et notre souvenir et le soin de toi-même ; 1132
Et moi, qui suis ta sœur, qui ne te cède point 1133
En cette passion qui les âmes conjoint, 1134
Permets, en t'imitant, que le deuil je préfère 1135
D'un amant que je perds à la perte d'un frère ; 1136
Et puis, assez de pleurs se répandent pour toi, 1137
Mais nul pour mon Belcar ne s'afflige que moi. 1138
Grand conducteur du jour, et toi, blanche Diane, 1139
Cessez dorénavant d'œillader Méliane, 1140
Car elle perd la vue en perdant son flambeau, 1141
Et par votre clarté ne voit plus rien de beau. 1142
Grand-mère des vivants, florissante et fertile, 1143
Cache ton coloris, car il m'est inutile. 1144
Ton teint m'est déplaisant, puisque je vois péri 1145
Le fruit de mon amour naguères si fleuri. 1146
Leger prince de l'air, qui des vents plus farouches 1147
Du creux de tes soufflets emplis les fortes bouches, 1148
Prête-moi tes poumons, afin que puissamment 1149
Je pousse des soupirs égaux à mon tourment ; 1150
Donne-moi tous tes flots, roi des ondes cruelles : 1151
Qu'ils deviennent en moi larmes continuelles ; 1152
Et lorsque, pour pleurer, tes eaux me défaudront, 1153
Ma vigueur et ma vie en pleurs se résoudront. 1154
Pauvrette, que dis-tu ? Non, non, mets bas les armes. 1155
Quitte le jour, l'espoir, les soupirs et les larmes : 1156
Si tu n'es déjà morte, au moins mourras-tu pas 1157
Quand le cœur de ton cœur subira le trépas ? 1158
Oui, nous sommes unis d'une chaîne si ferme 1159
Que la Parque à nous deux ne peut donner qu'un terme, 1160
Car, tyrans l'un de l'autre et vie et mouvement, 1161
Nous mourrons l'un et l'autre ensemble en un moment. 1162
Oh roi de qui provient ma sinistre naissance, 1163
Puisque notre destin dépend de ta puissance, 1164
Que ne sais-tu ce nœud ? Peut-être en mon dessein 1165
Que ton propre intérêt amollirait ton sein. 1166
Oh que mon cœur, troublé d'une trop vive atteinte, 1167
Et mes propos, liés de respect et de crainte, 1168
Ne sont-ils en franchise en faveur du bon droit, 1169
Comme pour disputer la raison le voudrait ? 1170
Je plaiderais comment celui qui mit au monde 1171
Un prince en qui l'honneur infiniment abonde, 1172
Si généreux, si franc, si noble et si bien né, 1173
Ne peut être méchant comme il est soupçonné : 1174
De la colombe sort la colombe amiable, 1175
Du milan le milan, chacun de son semblable, 1176
Et des traîtres humains les fils peu différents. 1177
La race participe aux mœurs de ses parents. 1178
D'ailleurs, mêmes des lois la rigueur plus extrême 1179
Ne punit d'un méfait que le malfaiteur même. 1180
Ainsi, quand on voudrait du père se venger, 1181
Pourquoi le fils sans coulpe en la peine engager ? 1182
Enfin, sans te déduire un plaidoyer plus ample, 1183
Le meurtre ne doit pas s'établir par exemple, 1184
Et toute infraction d'un solennel traité, 1185
Quelque excuse qu'elle ait, n'est qu'infidélité. 1186
Mais, las ! C'est perdre temps, car ton âme aveuglée 1187
A tourné son bon sens en faveur déréglée. 1188
L'effet en est conclu, dont te pourra sortir 1189
Sinon le désespoir, au moins le repentir. 1190
ALMODICE.
Le criminel jugé d'un parlement sévère, 1191
Quand, par grâce du Roi, son arrêt se modère, 1192
N'est pas plus gai que moi, que Léonte en mourant 1193
A tiré d'un dédale et d'un blâme apparent, 1194
Dénichant Cupidon du cœur de nos princesses. 1195
MÉLIANE.
Ha ! Ma mère, approchez. Hélas ! Que de tristesses ! 1196
Comment chez les mortels on voit soudainement 1197
Se tourner en douleurs un grand contentement ! 1198
ALMODICE.
Rien ne peut réparer ni priser ce dommage. 1199
Hélas ! Que nous perdons un rare personnage, 1200
En qui se relevait tout l'honneur de nos rois, 1201
En qui la vie humaine avait mis à la fois 1202
De tous ses trois degrés la diverse richesse, 1203
D'âge enfant, de cœur homme, et vieillard de sagesse ! 1204
MÉLIANE.
Almodice, mon cœur, quel revers contre moi ! 1205
Lorsque tous mes souhaits demeuraient à recoi 1206
Comme au dernier degré de la chose espérée, 1207
Hélas ! De celui-là voir la perte jurée 1208
De qui j'avais juré l'éternelle amitié, 1209
Prince autant sans péché que le roi sans pitié ! 1210
ALMODICE.
Y pensez-vous encor ? 1211
MÉLIANE.
Oh question gentille !
Qui m'en divertirait ? 1212
ALMODICE.
Oh l'admirable fille !
N'êtes-vous point émue en perdant votre sang ? 1213
MÉLIANE.
Sur toute émotion l'amour retient son rang. 1214
ALMODICE.
Malgré la mort d'un frère et le vouloir d'un père ? 1215
MÉLIANE.
Encor fût-ce la mort et de père et de frère : 1216
Je déplore la mienne, et non celle d'autrui. 1217
ALMODICE.
On n'en veut qu'à Belcar. 1218
MÉLIANE.
Mais ma vie est en lui.
ALMODICE.
Les filles d'aujourd'hui n'ont guère de prudence. 1219
MÉLIANE.
Les vieilles comme vous n'ont guère de constance. 1220
ALMODICE.
La mort vient assez tôt sans ainsi l'avancer. 1221
MÉLIANE.
Mais trop sainte est ma foi pour ainsi la fausser. 1222
ALMODICE.
La foi n'oblige point à la chose impossible. 1223
Le vouloir pour le moins en doit être invincible. 1224
ALMODICE.
Le trouble du malheur votre esprit éblouit. 1225
MÉLIANE.
Mais votre jugement de peur s'évanouit. 1226
ALMODICE.
Je crains, vous voyant courre au péril sans contrainte. 1227
MÉLIANE.
Quand on a tout perdu, c'est erreur que la crainte. 1228
ALMODICE.
Méliane, autrefois complaisante à chacun, 1229
Devient donc sans respect et sans crainte d'aucun ? 1230
MÉLIANE.
Almodice, autrefois le soufflet de nos flammes, 1231
Veut rompre la soudure où se joignent nos âmes ? 1232
ALMODICE.
Almodice a pour but votre félicité. 1233
MÉLIANE.
Et moi je n'ai pour but que la fidélité. 1234
ALMODICE.
Fidélité rebelle aux volontés royales. 1235
MÉLIANE.
Fidélité contraire aux rigueurs déloyales. 1236
ALMODICE.
Croirez-vous votre père autre que justicier ? 1237
MÉLIANE.
Je ne tiens point pour père un tyran carnassier. 1238
ALMODICE.
La justice est au Roi. 1239
MÉLIANE.
Sujet il s'y doit rendre.
ALMODICE.
Au fonds, sur l'ennemi l'avantage on doit prendre. 1240
MÉLIANE.
Jamais sans ennemis ne règnent les vertus ; 1241
Les plus grenez épics de grêle sont battus ; 1242
Les hommes de grand cœur et d'innocente vie 1243
Rencontrent sans merci la fortune et l'envie ; 1244
Mais lors un ami franc, au lieu d'être opprimé 1245
De leurs coups furieux, s'en trouve confirmé : 1246
Non pas comme l'on voit la fille de Terée 1247
Attendre pour nous voir l'absence de Borée, 1248
Lorsque sous l'air serein la prime des saisons 1249
Des affiquets de Flore émaille nos gazons ; 1250
Puis, si tôt que le vert se change en feuille morte, 1251
Quand le clair scorpion les frimas nous apporte, 1252
Dès le moindre frisson, le passager oiseau 1253
Quitte notre climat pour un autre plus beau. 1254
Au contraire, un ami ressemble à la colonne, 1255
Qui tant plus se raidit et tant moins abandonne 1256
Le dû de son appui, que tant plus elle sent 1257
Le sommier imposé sous le poids fléchissant. 1258
« Enfin, comme au fourneau le plus fin or se trouve, 1259
Durant le temps fâcheux une amitié s'épreuve. » 1260
ALMODICE.
Mais tel est des parents le droit et le pouvoir 1261
Qu'on ne doit rien aimer que selon leur vouloir. 1262
Nature l'établit, et le ciel l'autorise, 1263
Qui le rebelle enfant jamais ne favorise ; 1264
Et les sœurs de Clothon ne forment les destins 1265
Que de funeste issue aux amours clandestins. 1266
Tu nous en fis leçon, folle infante de Crète, 1267
Lorsque tu déployas ta ficelle secrète 1268
Pour un jeune étranger, qui, payant ton amour, 1269
Dépêtré des détours, te fit un mauvais tour. 1270
Et toi, qui dérobas la perruque fatale 1271
Pour l'amant ennemi de ta ville natale, 1272
L'ayant fait triompher, que t'en vint-il alors 1273
Qu'un désespoir en l'âme et des plumes au corps ? 1274
Il faut bien par contrainte, oh phénix de Phénice ! 1275
Lorsque l'objet finit, que le dessein finisse : 1276
Usez de la raison pour vaincre votre ennui, 1277
Laissez périr Belcar sans périr quant et lui. 1278
MÉLIANE.
Oh tison de discorde ! Outil de perfidie ! 1279
Naturel sans pitié ! Charité refroidie ! 1280
Va, ne me tente plus ; tu perds en me prêchant 1281
Tout ton crédit, ton temps et ton propos méchant. 1282
Je n'ai pas comme toi le raide cœur d'un arbre ; 1283
Non, je n'ai pas le sein de bronze ni de marbre, 1284
Et dans quelque désert les tigresses n'ont pas 1285
Presté leur lait sauvage à mes premiers repas. 1286
Toi, tourne au gré du vent ; non seulement délaisse 1287
Un ami que le sort injustement abaisse, 1288
Mais rend-toi sa partie, et fais tout ton effort 1289
À lui montrer ta haine au lieu de ton support ; 1290
Fais comme les mâtins, dont la troupe se rue 1291
Sur celui qu'on poursuit de pierres par la rue. 1292
Moi, je verrai plutôt rebrousser le Jourdain 1293
Jusqu'au plus haut sommet du palestin Liban, 1294
Je verrai le Dieu blond qu'à Delphes on adore 1295
Se lever au couchant, se coucher à l'aurore, 1296
Que de voir ma promesse aller contre son cours, 1297
Ou se perdre sans moi le soleil de mes jours ; 1298
Et plutôt du chaos je reverrai la guerre, 1299
Le feu confus en l'eau, l'air opprimé de terre, 1300
Que des flots du malheur mes amours submergés, 1301
Ou craintifs, ou muets, de peine surchargés. 1302
N'importe à mon égard que la fortune assemble 1303
L'ire de tous les dieux et des hommes ensemble : 1304
Car toutes les horreurs des gênes et des fers 1305
Qui règnent tant delà que deçà les enfers, 1306
La plus cruelle mort, la plus hideuse rage, 1307
Auraient de l'impuissance à fléchir mon courage. 1308
ALMODICE.
Prenez mon zèle en gré ; ce qui l'émeut si fort, 1309
Madame, ce n'est point la terreur de la mort. 1310
(De combien, reculant, saurait être exemptée 1311
De son acier fatal ma carcasse édentée ?) 1312
Ce n'est point que, légère ou sans affection, 1313
Je ne plaigne ce prince en son affliction. 1314
Commandez, essayez si pour son allégeance 1315
Je manque en loyauté non plus qu'en diligence ; 1316
Mais le vouloir est vain quand le pouvoir défaut. 1317
Déjà pour son supplice on dresse l'échafaud. 1318
Les conseils en sont pris, où serait son refuge ? 1319
Le Roi s'est déclaré la partie et le juge. 1320
MÉLIANE.
Ma mère, mais encor ne peut-on pas tâcher 1321
À quelque trait subtil qui le fasse lâcher ? 1322
Songeons-y, je vous prie. 1323
ALMODICE.
Il est en une cage
Épaisse de muraille et très haute d'étage ; 1324
Tous les jours sont garnis de barreaux près à près ; 1325
Ses guichets, occupés de vingt gardes exprès, 1326
Sont commandés d'un chef que Thamys on appelle. 1327
MÉLIANE.
Oh ! Qu'à notre profit cet homme est trop fidèle ! 1328
ALMODICE.
Qui n'ose rien ne fait. Quel serait le rocher 1329
Qui ne s'amollirait, vous le venant prêcher ? 1330
Orphée a bien fléchi la puissance infernale, 1331
Et quel accord de lyre à votre voix s'égale ? 1332
Le roussin plus fougueux par la bouche est mené, 1333
Par les armes du front le taureau forcené, 1334
Par le nez l'éléphant, et de façon pareille 1335
L'homme le plus farouche est conduit par l'oreille. 1336
Au reste, offrez, donnez : qui serait refusant 1337
En cette belle main d'un libéral présent ? 1338
MÉLIANE.
Sus, il le faut tenter. Oh dieu de biendisance, 1339
Père d'invention, d'art et de complaisance, 1340
Grand patron des coureurs et des aventuriers 1341
Qui jadis délivras le maître des guerriers, 1342
Des chaines d'Ephialte, et la fille d'Inache 1343
Des cent yeux la gardant en forme d'une vache, 1344
Influe en mon langage, oh beau cyllénien ! 1345
Et le doux artifice et la force du tien. 1346
ALMODICE.
Si Thamys le permet, la chose est bien aisée... 1347
Nous le ferons couler en robe déguisée 1348
Dans quelque bon vaisseau tout prêt à démarrer. 1349
MÉLIANE.
J'y veux aller aussi, pourquoi nous séparer ? 1350
J'entends de partager le péril et la joie. 1351
Pour croire son salut, il faut que je le voie. 1352
ALMODICE.
Courage de Pallas en un corps de Cypris ! 1353
Poursuivons ce complot, il est bien entrepris. 1354

SCÈNE II.

(Abdolomin, roy de Sidon ; Balorte, ambassadeur de Sidon.)
ABDOLOMIN.
Prends donc, comme j'ai dit, mon fidèle Balorte, 1355
La galère amirale et suffisante escorte ; 1356
Cours de rame tranchante et de voile bouffant ; 1357
Va, mon ambassadeur, secourir mon enfant. 1358
Las ! Fleschis Pharnabaze, et fais que s'il lui reste 1359
Un rayon de bon sens dans son trouble funeste, 1360
Qu'il ne s'acquière point, par une cruauté, 1361
Le nom de tyrannie au lieu de royauté. 1362
S'il me veut condamner, va défendre ma cause, 1363
Fais-lui voir le procès : s'il y trouve une clause 1364
Qui taxe tant soit peu ma sincère candeur, 1365
Dis-lui qu'à sa merci je soumets ma grandeur. 1366
Mais s'il connaît à l'œil que ce n'est pas ma faute 1367
Si son fils s'est perdu par jeunesse peu caute, 1368
Qu'il ne recherche point au mal qu'il en ressent 1369
Un remède outrageux dans le sang innocent 1370
(ainsi que font, horreur ! Les ladres qui s'y baignent) ; 1371
Implore avec pitié de ceux qui l'accompagnent 1372
Toute faveur utile à lui rompre ce coup ; 1373
Livre-lui quand et quand Zorote, ce vieux loup, 1374
Ce jaloux enragé. Sa croix j'ay différée 1375
Tant qu'il aura de lui la vérité tirée. 1376
En somme, efforce-toi, car je ne doute pas 1377
Que mon Belcar ne soit menacé du trépas : 1378
Je connais trop l'humeur de ce roi sanguinaire, 1379
Insupportable même en sa fougue ordinaire. 1380
BALORTE.
Vous le prenez au pis, mais j'espère pourtant 1381
De lui vaincre le cœur si l'oreille il me tend. 1382
ABDOLOMIN.
Ainsi veuillent les dieux ! Moi cependant, en doute, 1383
En même vœu qu'Egée aurai l'œil à ta route. 1384

SCÈNE III.

(Belcar, aux fers ; Thamys.)
BELCAR.
Où es-tu maintenant ? D'où viens-tu ? Qui es-tu ? 1385
Quelle métamorphose accable ta vertu ? 1386
Es-tu ce grand Belcar dont la dextre aguerrie 1387
Étendait son renom plus loin que la Syrie, 1388
Et qui faisait trembler à son premier aspect 1389
Tes ennemis de peur, tes amis de respect ? 1390
Est-ce donc là ce bras lié de fortes chaînes 1391
Qui devait gouverner d'un empire les rênes ? 1392
Est-ce donc là ce chef au bourreau destiné 1393
Que l'on espérait voir de fin or couronné, 1394
Suspendant à sa voix des seigneurs et des princes, 1395
Et mouvant d'un clin d'œil les ressorts de provinces ? 1396
Comment as-tu changé ton auguste palais, 1397
Peuplé de courtisans, de gardes, de valets, 1398
Contre ce noir cachot, comblé de vilenie, 1399
Où les rats fourmillants te tiennent compagnie ? 1400
Quel est cet accident ? Es-tu donc devenu 1401
Quelque odieux corsaire en justice tenu, 1402
Convaincu mille fois d'avoir, quand et la vie, 1403
Des timides marchands la richesse ravie ? 1404
Las ! Ce pauvre veneur qui, de soif languissant, 1405
Recherchait à l'écart un flot rafraîchissant, 1406
Ne s'étonna point plus quand, de colère éprise, 1407
Diane le rendit de sa meute la prise, 1408
Que moi, qui, voulant tendre aux aimables surgeons 1409
Où la belle Cyprine abreuve ses pigeons, 1410
Me trouve à l'imprévu sur la rive du Lèthe ; 1411
Et cependant qu'amour d’espérance m'allaite, 1412
Sortant des doux liens de la captivité, 1413
J'entre en ceux de la mort sans l'avoir mérité. 1414
Oh monarque des dieux, dont l'œillade gouverne 1415
Tout ce que l'univers enveloppe en son cerne, 1416
Pourquoi, jusqu'à ce jour, m'as-tu sous ton support 1417
Mis si bien à couvert des bourrasques du sort, 1418
Comblant tous mes soins d'heur, mes combats de victoire, 1419
Ma conduite d'adresse et mes travaux de gloire ? 1420
Qu'il me valait bien mieux qu'un de ces chevaliers 1421
Qui sous mes coups pesants sont tombez à milliers 1422
Eût en un champ d'honneur, brisant ma violence, 1423
Ennoblie de ma teste ou sa lame ou sa lance, 1424
Ou que cette langueur qui durant deux hivers 1425
M'a collé dans la couche en martyres divers 1426
(tandis qu'à nos dépens et par ma seule absence 1427
Le tyran tyrien relevait sa puissance) 1428
Eût envoyé mon ombre au charontide bord 1429
Plutôt que me garder à si piteuse mort, 1430
Où les plus lâches cœurs qui d'honneur ne font conte 1431
Craignent toutefois moins le tourment que la honte ! 1432
Que je te plains, ma belle, en qui gît tout mon bien ! 1433
Combien mon propre mal m'est moindre que le tien, 1434
Vu que tu n'es pas moins et sensible et soudaine 1435
À la compassion que ton père à la haine ! 1436
Hélas ! Il me souvient qu'avant nôtre amitié 1437
Je ressentis d'abord l'effet de ta pitié, 1438
Quand ni l'objet public de la guerre obstinée, 1439
Ni mon regard affreux, ma pâleur décharnée, 1440
Ni l'odeur des onguents, l'air renclos et relant, 1441
Ni la crainte d'un bruit par les bouches volant, 1442
De moi, pauvre blessé, ne t'empêchaient l'approche. 1443
Soit lorsque le soleil allait monter en coche, 1444
Soit alors que plus haut il partisait le jour, 1445
Soit alors que dans l'onde il achevait son tour, 1446
Tu m'osais visiter, et d'un courtois langage 1447
T'enquérir de mon mal en me donnant courage. 1448
Tantôt tes doigts polis, faits d'ivoire vivant, 1449
Tastent l'accès fiévreux en mon pouls se mouvant ; 1450
Tantôt, sous le corail de ta bouche mignonne, 1451
Tu fais l’essai toi-même au cristal qu'on me donne 1452
Pour goûter si Bacchus a perdu sa vigueur, 1453
Au sein d'une naïade infusant sa liqueur, 1454
Et tantôt de tes mains si douillettes et blanches, 1455
Obligeant l'appétit, les morceaux tu me tranches. 1456
Mais le plus grand effet de ta rare bonté 1457
Sans mourir de regret ne peut être conté : 1458
C'est lors qu'ayant ouï mon amoureuse plainte, 1459
Tu t'osas confesser d'un même trait atteinte, 1460
D'où tant de doux plaisirs (hélas ! Le cœur me fend, 1461
Et mon présent état la mémoire en défend), 1462
Tant de délices, dis-je, en nous prirent leur source, 1463
Dont un torrent du sort rompt aujourd’hui la course. 1464
Mais j'entends remuer les clefs et les verrous 1465
Qui renferment ce lieu. 1466
THAMYS.
Prince, réjouissez-vous :
Recevez de ma main la preuve plus certaine 1467
D'un amour de princesse. 1468
BELCAR.
En quoi, mon capitaine ?
THAMYS.
çà, çà, que vitement je desserre vos fers. 1469
Ne tardons point, sortez (car les huis sont ouverts) ; 1470
Sous cette fausse barbe et sous cette casaque, 1471
Venez vous retirer au fonds d'une caraque 1472
Où Méliane et vous, à la faveur du vent, 1473
Irez en même lieu, même risque suivant. 1474
BELCAR.
Oh bonté ravissante ! Amoureuse merveille ! 1475
Oh d'un cœur féminin constance nonpareille ! 1476
THAMYS.
Suivez-moi jusqu'au port... je vous y vais guider. 1477
De là sur un coursier je me veux évader. 1478

SCÈNE IV.

(Cassandre, Phulter, Almodice.)
CASSANDRE.
Ah ! Fille sans secours et sans ressource aucune ! 1479
Malencontreux destin ! Détestable fortune ! 1480
Que maudit soit le jour qui me fut le premier, 1481
Et maudit celui-ci, qui sera mon dernier. 1482
Que ferai-je ? Où courrai-je ? Où suis-je ? Ah ! Quelle rage ! 1483
Oh malheureux cheveux ! Oh malheureux visage ! 1484
Oh sein, de mes tourments principal receleur, 1485
Que ne puis-je en t'ouvrant arracher ma douleur ! 1486
Ongles mal aiguisez... 1487
PHULTER.
Quelle éclatante plainte
Sonne tant en ce lieu ? J'en tremble tout de crainte. 1488
CASSANDRE.
Changez-vous en rasoirs. 1489
PHULTER.
Eh quoi ! Madame, quoi !
Veillé-je, ou si je songe ? Et qu'est-ce que je vois ? 1490
De quelle passion l'étrange violence 1491
Triomphe de vôtre âme avec tant d'insolence ? 1492
Comment ! Que faites-vous ? Qu'ont fait ces fils déliés, 1493
Mieux dorés que l'or même et pendants jusqu'aux pieds ? 1494
Pourquoi les brisez-vous ? Et ces pommes jumelles, 1495
Pourquoi les plombez-vous de froissures cruelles ? 1496
D'où vient cet œil hagard, ce nuage tendu 1497
En rides sur ce front ? 1498
CASSANDRE.
Eh ! Hé ! Tout est perdu !
PHULTER.
Tout est perdu pour vous si vous perdez vous-même. 1499
Je sais que ce grand deuil vient d'un malheur extrême, 1500
Et qu'un sage en tel cas, au porche athénien, 1501
Serait tout de métal s'il n'en ressentait rien ; 1502
Mais le trop est blâmable aux humeurs mieux séantes : 1503
Se plaindre et se tuer sont choses différentes. 1504
" par nous ni pour nous seuls nous ne vivons ici ; 1505
" mourir par nôtre main nous ne devons aussi. 1506
" le bras est exécrable et plus que parricide 1507
" qui démolit le siège où son âme réside. " 1508
CASSANDRE.
Je ne puis éviter qu'à l'ombre du trépas 1509
Les injures du ciel. 1510
PHULTER.
Non, non, ne croyez pas
Qu'en sortant de la vie on sorte de misère. 1511
La chair quitte ces maux dans le sein de sa mère 1512
Et brave les douleurs ; mais le souffle divin, 1513
C'est l'homme proprement qui ne prend point de fin, 1514
Et qui porte son mal de quel côté qu'il verse, 1515
Comme un chevreuil courant le matras qui le perce, 1516
Mal d'autant plus cuisant qu'il ne trouve là-bas 1517
Ni divertissement, ni repos, ni soulas, 1518
Et qu'ayant une fois délaissé la lumière 1519
Nul ne peut remonter en sa place première. 1520
Vivons doncques, vivons, targuez de la vertu, 1521
Et ne nous rendons point sans avoir combattu. 1522
Laissons l'impatience à la folle commune. 1523
" le seul et sur moyen de vaincre la fortune, 1524
" c'est de la mépriser. " 1525
CASSANDRE.
Ainsi de discours vains
Remontrent la constance aux malades les sains. 1526
PHULTER.
J'en atteste les dieux, si mon âme n'applique 1527
Ses plus forts sentiments à la douleur publique, 1528
Et si jamais un coup m'avait touché si fort 1529
Que ce grand accident, cet outrage du sort, 1530
Qui m'ôte un bienveillant, libéral et bon maître, 1531
En qui seul ma fortune affermissait son être ! 1532
Mais, quoi ! Celui qui sait que les pleurs, ni les cris, 1533
Ni même un désespoir, rançon de trop grand prix, 1534
Ne peuvent racheter un ombre du rivage 1535
Où la faux de la Parque étale son ravage, 1536
Celui-là sur autrui n'est pas fondé si fort 1537
Qu'alors qu'un accident moissonne son support 1538
Il tombe quand et lui, désolé, sans remède. 1539
Au contraire, en usant des amis qu'il possède, 1540
Les connaissant mortels, il se tient préparé 1541
De s'en voir tôt ou tard quelque jour séparé. 1542
Tous premiers mouvements à combattre impossibles 1543
(si ce n'est par les dieux ou les rois impassibles) 1544
Se vainquent par le temps d'un effort sans effort. 1545
CASSANDRE.
Oui bien, quand on a l'œil à quelque réconfort. 1546
PHULTER.
En faut-il un meilleur qu'une vengeance prompte, 1547
Qui même l'ambrosie en volupté surmonte ? 1548
Madame, attendez-la certaine de nos mains, 1549
Qui rendront la pareille aux meurtriers inhumains. 1550
Vous verrez de Sidon les murailles rasées, 1551
Les trésors enlevez, les maisons embrasées, 1552
Les carrefours à nage au sang des obstinés, 1553
Et nos marchés tous pleins des restants enchainés ; 1554
Mêmes, en attendant que leur maître on punisse, 1555
Qu'un royaume et son roi d'un même coup finisse, 1556
Vous verrez dès tantôt tomber devant vos yeux 1557
Belcar, son fils unique. Ah ! Qu'est-ce là, bons dieux ? 1558
Elle tombe en syncope. Eh ! Madame, courage ! 1559
Elle a les yeux ternis, la pâleur au visage 1560
Et la sueur au front. À l'eau ! Courez à l'eau ! 1561
Venez tous au secours ! 1562
ALMODICE.
Quel est ce bruit nouveau ?
Que vois-je ? oh Jupiter ! Cassandre est trépassée. 1563
PHULTER.
Faites qu'elle ait de l'air, qu'elle soit délacée. 1564
ALMODICE.
Madame ! ... elle n'oit rien. Ma fille, répondez ! 1565
Me connaissez-vous point quand vous me regardez ? 1566
PHULTER.
Il semble qu'à ce cri vôtre objet l'ait émue. 1567
ALMODICE.
Cassandre ! 1568
PHULTER.
Elle revient, sa lèvre se remue.
ALMODICE.
Mon nourrisson, mon cœur, mon tout, parlez à moi ; 1569
C'est moi seule qui puis soulager vôtre émoi. 1570
Levez-vous, je vous prie. 1571
PHULTER.
Elle vous tend l'oreille.
CASSANDRE.
Je dormais doucement... d'où vient qu'on me réveille ? 1572
PHULTER.
Quoi doncques ? Voulez-vous aux ennuis succomber ? 1573
ALMODICE.
Appuyez-vous sur moi, craignant de retomber. 1574
Otez-vous tous d'ici. La mémoire trop fraiche 1575
D'un cuisant déplaisir son jugement empêche. 1576
L'homme du noir cachot nouvellement tiré 1577
S'aveugle du jour même au lieu d'être éclairé. 1578
Au reste, qui serait-ce autre que sa nourrice 1579
Qui la chérisse plus, que plus elle chérisse, 1580
Qui mieux la connaissant mieux la gouverne aussi ? 1581
PHULTER.
Adieu. Veillez-y donc. 1582
ALMODICE.
Laissez-m'en le souci.
CASSANDRE.
Couchez, ne feignez point, sous une froide lame, 1583
Couchez ce corps transi séparé de son âme. 1584
On doit ce saint office aux pâles trépassés. 1585
Pourquoi retardez-vous ? N'appert-il point assez 1586
Que j'ay les yeux éteints, la couleur d'une morte ? 1587
Si je respire encor, vivante en quelque sorte, 1588
Si je forme ces mots, c'est la seule vigueur 1589
De mon deuil immortel qui m'anime le cœur. 1590
ALMODICE.
Oyez et croyez-moi ; je veux vous faire vivre, 1591
En dépit de la mort qui ces assauts vous livre. 1592
CASSANDRE.
Voire dea ! Jupiter, qui les cieux fait mouvoir, 1593
À peine le pourrait. 1594
ALMODICE.
Et moi, j'ai ce pouvoir.
Tout vôtre désespoir ne vient pas de Léonte. 1595
Laissons-le en son repos, puisqu'aucun n'en remonte. 1596
Mais que me diriez-vous si, devant que la nuit 1597
Découvre avec le char le bouvier qui le suit, 1598
Je délivrais Belcar, le roi de vos pensées, 1599
Les chaînes, les prisons et les gardes forcées, 1600
Et si dans un lieu sur je vous allais loger, 1601
Tous deux joyeux ensemble et francs de tout danger ? 1602
CASSANDRE.
N'ay-je assez de tourment sans cette moquerie ? 1603
ALMODICE.
Que de vous je me moque ! Eh ! Dites, je vous prie, 1604
Quand m'avez-vous surprise en quelque fausseté ? 1605
CASSANDRE.
Ce qui n'est pas croyable est pour faux réputé. 1606
ALMODICE.
À vous de trop longtemps ma foi j'ai témoignée 1607
Pour estimer ma voix de croyance éloignée. 1608
Si vous aimez ce prince, osant, pour l'épouser, 1609
Vôtre père, vos biens, vôtre honneur mépriser... 1610
CASSANDRE.
Il ne me chault de rien. 1611
ALMODICE.
Je puis, dans peu de terme,
Vous placer l'un et l'autre en une aise très ferme. 1612
CASSANDRE.
L'oserai-je espérer ? 1613
ALMODICE.
Mais faites-en l’essai.
Je ne propose pas les moyens que j'en sais : 1614
Ni le temps ni le lieu n'ont point assez d'espace. 1615
Vous importe-il comment, pourvu que je le face ? 1616
Un voile sur le front, de ce pas toutes deux 1617
Allons prendre un esquif sur le rivage ondeux 1618
Qui nous face aborder un navire à la rade, 1619
Où Belcar déguisé vous dresse une embuscade. 1620
Mais partons promptement ; j'ai crainte qu'après lui 1621
L'on ne se mette en quête. 1622
CASSANDRE.
Avancez, je vous suis.

Acte IV

SCÈNE I.

(Méliane, soldats des gardes de Tyr.)
MÉLIANE.
Qu'il me tarde, oh titan ! Que ton œil nous éclaire 1623
Du plus juste milieu de ta traite ordinaire, 1624
Et qu'au bas du quadrant l'ombrage descendu 1625
M'amène enfin le temps du voyage attendu ! 1626
Quel prodige nouveau, quel pénible passage, 1627
Appesantit le train de ton vite attelage ? 1628
Avance, beau soleil : si jamais ton brandon 1629
Renforça ses ardeurs du feu de Cupidon, 1630
Pense combien m'attriste une longue demeure ; 1631
Le plus petit clin d'œil me dure autant qu'une heure, 1632
Chaque heure comme un mois, et ce tour m'est égal 1633
Aux douze logements de ton tour général . 1634
Le larron qui furette en la maison sapée , 1635
Dès qu'un aboie de chiens son oreille a frappée, 1636
Frémit et perd le cœur, il s'allume à tout bruit, 1637
Et ne trouve assez brun le plus noir de la nuit, 1638
Tant qu'après son coup fait il reprend son audace, 1639
Partageant son butin transporté de sa place. 1640
Ainsi je sens mon corps hérissé de frisson ; 1641
Les moindres mouvements me tournent à soupçon. 1642
Rien ne me semble sur ; une terreur panique 1643
Menace mon complot d'un présage tragique. 1644
Plus mon partement tarde, et tant plus j'aperçois 1645
De peine et de périls qu'il tourne quant et soi . 1646
Thamys se peut dédire , et la fausse Almodice 1647
Peut avoir fait dessein tout à mon préjudice . 1648
J'ai voulu voir Cassandre ; on ne la trouve point. 1649
Je sais qu'un même amour elle et moi nous espoint . 1650
Qui sait si la nourrice aurait donné le change ! 1651
Oh dieux ! Détournez-moi de ce penser étrange ! 1652
Un vaisseau passager, pour cyprien connu 1653
(et tel était celui qu'elle avait retenu), 1654
Vient tout présentement de cingler en mer haute ; 1655
Mais il avance peu, car le vent lui fait faute. 1656
SOLDATS.
Ha ! Déloyal Thamys, par les rages voué 1657
Au malheur de nous tous, quel tour as-tu joué ? 1658
MÉLIANE.
Que dites-vous, amis ? 1659
SOLDATS.
L'ignorez-vous, madame,
Que notre chef perfide ait ourdi telle trame ? 1660
Qu'ayant son corps de garde avec ruse écarté , 1661
Il ait lâché Belcar en pleine liberté ? 1662
Où va cette princesse ? Une pâleur plombée 1663
A soudain de son teint la beauté dérobée ; 1664
Elle part roidement, comme au cri des clabauds 1665
Le veneur voit bondir et de course et de sauts 1666
Dans les sombres forêts une biche lancée. 1667
Holà ! J'entends du roi l'approche courroucée. 1668
Evitons son regard : nous sommes en horreur 1669
(sinon du crime entier) de punissable erreur. 1670

SCÈNE II.

(Pharnabaze, l'admiral de Tyr.)
PHARNABAZE.
Démarrez sans arrêt, ne vous montrez point lâches ; 1671
Poursuivez ce fuyard de voiles et de gâches. 1672
Mes courriers sont allés par terre après Thamys, 1673
Mais je sais que Belcar dessus l'onde s'est mis. 1674
L'AMIRAL.
Depuis le temps douteux, une carraque seule 1675
A franchi de ce port la murmurante gueule. 1676
Je vous la rends bientôt : Eole est endormi ; 1677
L'air offre à nos forçats un visage d'ami. 1678
PHARNABAZE.
Plus je songe à cela, plus mon âme est piquée 1679
De voir que cette fourbe est si tôt pratiquée. 1680
Oh traître ! Je t'aurai, tu ne peux m'échapper ; 1681
J'ai trop de bons lévriers pour ne point t'attraper. 1682
Lors je te ferai dire, en horreur des supplices, 1683
Tous ceux qui de ton crime ont été les complices. 1684
Plusieurs s'en sont mêlés ; j'en soupçonne quelqu'un, 1685
D'indice toutefois : je n'en assure aucun. 1686
Mais retiens désormais, crédule Pharnabaze, 1687
Qu'un roi doit être seul de ses desseins la base. 1688
Si ma prompte vengeance eût son désir suivi, 1689
Son effet à mon bras n'eût point été ravi ; 1690
Mais, tandis qu'assoupi d'une angoisse profonde 1691
Je me suis retiré de tout accès du monde, 1692
Les fins renards qu'ils sont ont bien choisi leur temps. 1693
Si crois-je enfin que tous n'en seront pas contents. 1694
Je m'en vais prendre l'air, et du pied de la dune 1695
Implorer à l'escart la faveur de Neptune. 1696

SCÈNE III.

(Deux pêcheurs en un esquif, Méliane.)
PREMIER PÊCHEUR.
Pousse fort, compagnon ! Que béni soit le dieu 1697
Qui nous a fait surgir à l'abri de ce lieu ! 1698
Cette roche en croissant par son ombre fourchue 1699
De buissons de deux parts nous met hors de la vue. 1700
DEUXIÈME PÊCHEUR.
Or çà, que ferons-nous ? Trainons ce corps à bord. 1701
Le sang jaillit encore, il est fraîchement mort. 1702
Oh dieux ! à quel barbare a peu monter en l'âme 1703
De mettre en tel état une si belle dame ? 1704
PREMIER PÊCHEUR.
Hâtons-nous, mon ami ; laissons les compliments. 1705
DEUXIÈME PÊCHEUR.
N'emporterons-nous rien de ces beaux ornements ? 1706
PREMIER PÊCHEUR.
Sauvons-nous au plutôt à la merci des vagues. 1707
Nous avons son argent, ses chaines et ses bagues, 1708
Ce trésor bien celé ne sera point connu. 1709
DEUXIÈME PÊCHEUR.
Le bon coup de filet ! Qu'il nous est bien venu ! 1710
PREMIER PÊCHEUR.
Si l'on nous voit ici nous pâtirons du crime. 1711
Un soupçon en tel fait légèrement s'imprime. 1712
Contentons-nous du gain, rentrons en nôtre esquif. 1713
DEUXIÈME PÊCHEUR.
Mettons-la bien au sec. Tu n'es que trop craintif. 1714
MÉLIANE.
Petit tertre à couvert, penchant sur l'onde proche, 1715
Qui fais un précipice entaillé dans la roche... 1716
PREMIER PÊCHEUR.
Ha ! J'entends quelque voix. Je te l'avais bien dict, 1717
Nous amuser ici c'est nous perdre à crédit. 1718
MÉLIANE.
Tombeau d'un désespoir et digne d'un Egée, 1719
Propre à lâcher la bride à mon âme enragée, 1720
Antres, buissons, cailloux, recevez mes discours : 1721
Aussi bien pour témoins je ne veux que des sourds. 1722
DEUXIÈME PÊCHEUR.
Ce cri vient de là-haut, mais rien ne nous empêche 1723
Que nous ne retournions sans bruit à nôtre pêche. 1724
MÉLIANE.
Que mon trouble s'accroit quand parmi l'air serein 1725
Ce navire odieux parait encor à plein ! 1726
Tu t'enfuis donc, Belcar ! Ta larronnesse fuite 1727
Entraine mon amour et ma vie à ta suite. 1728
Tu t'en vas, oh voleur ! M'emportant tout mon bien, 1729
Toi qui m'es obligé de toi-même et du tien. 1730
Ingrat ! Tu fais mourir celle qui t'a fait vivre. 1731
Tu délaisses, cruel ! Celle qui pour te suivre 1732
Délaissait librement sa natale maison, 1733
Ses grandeurs, ses amis et son père grison ! 1734
Est-ce donc pour t'avoir de l'infame cognée 1735
Récous si dextrement que tu m'as dédaignée ? 1736
Est-ce pour avoir fait plus d'estime de toi 1737
Que du droit de naissance et de toute autre loi ? 1738
âme teinte de fard, perfide et tésséenne, 1739
Qu'espères-tu gagner en perdant Méliane ? 1740
Girouette d'amour, tu crois que le changer 1741
Donne quelque avantage à ton esprit léger ? 1742
Mais, va, que des grands dieux la justice infaillible 1743
T'en donne un repentir aussi vain que terrible. 1744
Cours, traitre, à ton malheur ; va querir, vagabond, 1745
Une exemplaire fin, loyer de ce faux bond. 1746
Et toi, non plus ma sœur, mais ma rivale infame, 1747
Que le ciel tout voyant, qu'en aide je réclame, 1748
Te rende un pareil coup que tu m'oses prêter, 1749
Puisqu'un plus affligeant ne se peut souhaiter ! 1750
Oh monstres infernaux ! Fantômes du Ténare ! 1751
Euménides fureurs hôtesses du tartare, 1752
Toutes approchez-vous, ramenez chez les morts 1753
Cet enfer de tourments qui m'anime le corps ! 1754
Quoi ! Vous tardez encor ! Ma vie est prolongée 1755
Pour accroître les feux dont mon âme est rongée ! 1756
Donc, feux de jalousie et d'enragé courroux, 1757
Embrasez-moi, du tout je m'abandonne à vous. 1758
Oh double désespoir dont je me sens poursuivre, 1759
Ne pouvant espérer de mourir ni de vivre ! 1760
Car, bien que dans mon cœur soit né par cet effort 1761
De la mort des désirs le désir de la mort, 1762
Je vis malgré moi-même. Ainsi me puis-je dire 1763
N'obtenir jamais rien de ce que je désire. 1764
Oh mer ! Amère mère à la mère d'amour, 1765
Converti mon amant à prendre le retour ! 1766
Monstre à cet inconstant l'inconstance des ondes ; 1767
Découvre-lui l'enfer de ces grottes profondes ; 1768
Fais blanchir hautement les béliers de tes flots ; 1769
D'un naufrage apparent fais peur aux matelots 1770
(je n'ose dire à lui, car il n'est pas croyable 1771
Qu'il devienne peureux plutôt que pitoyable). 1772
Bref, montre-toi cruelle envers sa cruauté, 1773
Et sois-lui déloyale en sa déloyauté, 1774
Pour voir s'il connaîtra dans ta juste colère 1775
Qu'aux dieux plus rigoureux sa rigueur ne peut plaire. 1776
Reviens, prince. Où vas-tu sans ta moitié, sans moi ? 1777
De moi n'as-tu plus soin ? J'en ay tant eu de toi ! 1778
Retourne, et je croirai que la vieille traitresse 1779
A supposé Cassandre au lieu de ta maîtresse ; 1780
Du moins, si ton retour ne te semble pas sur, 1781
Qu'un messager t'excuse en ramenant ma sœur. 1782
La chaloupe qui suit à ta poupe attachée, 1783
Dès le dol reconnu, dut être dépêchée. 1784
Tu peux encor à temps éteindre mon soupçon ; 1785
Mais, las ! Homme obstiné d'une et d'autre façon, 1786
Je vois ton double rapt : tes voiles qui s'éloignent 1787
De ton consentement la malice témoignent. 1788
C'était donc, imposteur, pour me faire un tel tour, 1789
Que tu voulais cueillir la fleur de mon amour ! 1790
Tu t'étais donc promis que je serais si folle 1791
Que de fonder l'hymen sur ta simple parole, 1792
Et qu'étant tyrienne aussi bien que Didon, 1793
Comme elle je mettrais l'honneur à l'abandon ? 1794
Heureuse, en mes malheurs, que parmi ma sottise 1795
J'ai toujours réprimé ta sale convoitise ! 1796
Oh satyre impudent ! Ton infidélité 1797
Triomphe en moi de tout, hors de la chasteté. 1798
Je meurs, tu l'as voulu, mais je meurs impollue. 1799
Doncques, puisqu'à la mort me voilà résolue, 1800
Renforce-toi, mon cœur. Considérons là-bas 1801
Le plus commode endroit pour un soudain trépas. 1802
Oh dieux ! Que vois-je là ? Quel horrible spectacle 1803
À mon tombeau choisi sert encore d'obstacle ! 1804
C'est Cassandre elle-même ; on la connaît d'ici. 1805
Souverain Jupiter, d'où peut venir ceci ? 1806
N'est-ce pas un prestige ? Il semble que je songe. 1807
Non, non, je ne dors point ; ce n'est pas un mensonge. 1808
Hélas ! C'est ma sœur morte, et mon œil d'assez près 1809
De son visage pâle aperçoit tous les traits. 1810
Mais avant mon décès, si me la faut-il joindre 1811
Pour voir si ma douleur en sera pire ou moindre. 1812

SCÈNE IV.

(Pharnabaze, Méliane.)
PHARNABAZE.
Qu'ici chaqu'un s'arrête et me laisse avancer 1813
Ma promenade libre, ainsi que mon penser. 1814
Mon mortel crève-cœur n'aura point d'allégeance 1815
Qu'autant que je verrai prospérer ma vengeance. 1816
Favorable Neptun, mon heur dépend de toi, 1817
Car ton calme riant met mon esprit au coi. 1818
J'ai des rames en mer ; Belcar n'a que des voiles. 1819
Par-là, ce grand chasseur, pris dans ses propres toiles, 1820
Saura que les plus fins se trompent bien souvent. 1821
Mais était-il bien fin de s'assurer au vent ? 1822
MÉLIANE.
Que puis-je deviner, oh monarque céleste ? 1823
Qu'ay-je là de certain qui ne me soit funeste ? 1824
Ce corps nouveau sorti de l'humide élément 1825
S'est puni par soi-même ou bien par mon amant. 1826
Mourons, quoi qu'il en soit. 1827
PHARNABAZE.
Un cri sous cette roche
M'a saisi d'un sursaut ; il faut que j'en approche. 1828
MÉLIANE. Je ne crains pas ici qu'un passant curieux 1829
Soit témoin contre moi de l'oreille ou des yeux. 1830
PHARNABAZE.
Je connais cette voix... n'est-ce pas ma cadette ? 1831
MÉLIANE.
Il faut, il faut mourir ; la place est bien secrète. 1832
Oh Cassandre ! Le ciel me punit comme toi, 1833
Ciel cruel ! Toi méchante et malheureuse moi ! 1834
PHARNABAZE.
Quels discours sont-ce là ? 1835
MÉLIANE.
Poignard, tu veux peut-être
Attendre pour sortir le congé de ton maître ; 1836
Mais au défaut de lui prend-moi pour répondant 1837
Que ce tien second coup vaut bien le précèdent. 1838
PHARNABAZE.
Holà ! Je tien ton bras, oh carnassière louve, 1839
Des nuitales fureurs la pire qui se trouve ! 1840
À l'aide ! Accourez tous ! oh rages des enfers ! 1841
Quel comble vous donnez à mes travaux soufferts ! 1842
Quels prodiges affreux accablent ma famille ! 1843
Empoignez-moi ce monstre ! Hélas ! Ma pauvre fille, 1844
Au moins si tu pouvais, en ce piteux état, 1845
Déclarer le motif d'un si grand attentat ! 1846
Non, ces membres transis et ce blême visage 1847
Me font voir que ta langue a perdu son usage, 1848
Et ces yeux ombragez, naguères clairs soleils, 1849
Au soleil éclipsé sont devenus pareils. 1850
Je n'apprends rien de là qu'un effet déplorable 1851
Dont tu diras la cause, oh mégère exécrable ! 1852
Mon cœur bondit et crève à ce funeste objet. 1853
Enlevez-le d'ici. Toi, dis-moi le sujet, 1854
Oh maîtresse Medée où toute horreur réside ! 1855
Quel prétexte avais-tu pour un tel parricide ? 1856
Quoi ! Tu ne diras mot ? Ton orgueilleux dédain 1857
Croit-il bien excuser cette sanglante main ? 1858
Barbare lestrygonne ! Ah ! Qu'une âme enragée 1859
Souvent sous un beau corps se rencontre logée ! 1860
Ainsi dessous l'émail d'un florissant gazon 1861
Creuse un mortel aspic son infecte maison. 1862
Elle ne s'émeut point. Je crois qu'elle se moque. 1863
Tu parleras tantôt. Sus, que l'on me convoque 1864
Mes juges souverains, afin que promptement 1865
On satisfasse au meurtre encore tout fumant. 1866

SCÈNE V.

(Abdolomin, Thamys.)
ABDOLOMIN.
Donc je perds mon Belcar ! La faux qui tout terrasse 1867
Retranche, moi vivant, le dernier de ma race ! 1868
Oh dieux ! Quelle rigueur ! Si le prince de Tyr 1869
S'est jeté dans un piège, en devrais-je patir ? 1870
Qui pourrait surement d'un homme être la garde 1871
Si lui-même à soi-même avec soin ne regarde ? 1872
En puis-je mais s'il a son péril recherché, 1873
La nuit, à mon insu, jeune homme débauché ? 1874
Qu'ay-je pu faire plus, sinon qu'en diligence 1875
J'ai sur les assassins exercé la vengeance ? 1876
Quant à l'auteur du mal, je l'envoie en ses mains. 1877
Celui-là, qu'il le livre aux bourreaux inhumains ; 1878
Que son orage tombe et que son fiel se crève 1879
Sur ce perturbateur, cet infracteur de trêve. 1880
Mais faut-il que la peine, oh jugement cruel ! 1881
Redonde à mon enfant comme un coup mutuel ? 1882
Ah ! Sauvage raison dont ce tigre me paye, 1883
Puisqu'il n'a plus de fils, qu'il ne veut que j'en aie ! 1884
Puisqu'ils avoient en guerre éprouvé même sort, 1885
Qu'ils doivent être égaux, compagnons à la mort. 1886
Las ! Je m'en doutais bien, qu'une humeur furieuse 1887
Procèderait toujours par voie injurieuse. 1888
Encor si pour un peu sa rage retarder 1889
Balorte assez à temps y pouvait aborder ! 1890
Mais las ! Il est si prompt, qu'à peine a-t ‘on pu faire 1891
Qu'il n'ait donné curée à sa main sanguinaire ; 1892
À peine a-t ‘il sursis qu'autant de temps qu'il faut 1893
Pour dresser la sentence avecque l'échafaud. 1894
Cessez, oh dieux, cessez d'appuyer ma faiblesse, 1895
Puisque je perds, hélas ! Mon soutien de vieillesse. 1896
Hé ! Hé ! Que ne viens-tu, favorable atropos, 1897
Convertir à ce coup ma langueur en repos ! 1898
Mais quel homme est-ce là que mes gardes conduisent ? 1899
La hâte et l'allégresse en sa mine reluisent. 1900
THAMYS.
Oh roi que chacun tient pour miroir de bonté, 1901
Mon travail vous plaira quand je l'aurai conté. 1902
ABDOLOMIN.
Dictes donc, mon ami. 1903
THAMYS.
Réjouissez-vous, sire :
Le grand Belcar est libre, et je viens vous le dire. 1904
ABDOLOMIN.
Oh Jupiter ! Comment ? 1905
THAMYS.
Moi, je l'ay mis dehors
En perte de mes biens, en danger de mon corps. 1906
ABDOLOMIN.
La perte richement vous sera réparée. 1907
THAMYS.
Il était sous ma garde en prison bien murée. 1908
L'amour et la pitié d'une infante de Tyr 1909
M'ont induit en secret à le faire sortir. 1910
ABDOLOMIN.
Où l'avez-vous laissé ? 1911
THAMYS.
Dans une bonne barque,
En habit déguisé, craignant qu'on le remarque. 1912
Enfin il est sauvé ; vous l'aurez aujourd’hui. 1913
Mais faites qu’une escorte aille au-devant de lui. 1914
ABDOLOMIN.
Oh jour plein de bonheur et de réjouissance ! 1915
Oh ! Qu'à propos le ciel protège l'innocence ! 1916
Allez vous rafraichir, chevalier généreux ; 1917
Je m'en vais donner ordre à son abord heureux. 1918

SCÈNE IV.

(Pharnabaze, les juges, Phulter, Méliane.)
PHARNABAZE.
Je vous ai tous mandés, oh chefs de ma justice ! 1919
Pour étouffer ce monstre animé de malice ; 1920
Non pour joindre à son crime un tourment tout égal, 1921
Car ses sens ne pourraient souffrir à tant de mal, 1922
Mais pour succinctement m'en faire la dépêche. 1923
Je ne dis point pourquoi : la douleur m'en empêche. 1924
LES JUGES.
Ou d'un mot absolu, sans nos voix employer, 1925
Sire, il faut, s'il vous plait, à la mort l'envoyer ; 1926
Ou si, comme en tout temps, l'équité vous commande, 1927
Exposez les raisons de vôtre ire si grande. 1928
Lors nous mettrons bientôt les bonnes en alloi, 1929
Prouvant l'or de justice au creuset de la loi. 1930
Nous ne condamnons point sur des plaintes légères 1931
Ni les filles de roi, ni les simples bergères. 1932
PHARNABAZE.
Or bien, je ne prends point pour règle mon courroux ; 1933
Comme un accusateur je parle devant vous, 1934
Non comme un souverain, comme un père en furie, 1935
Ayant sur ses enfants droit de mort et de vie. 1936
Je ne requiers de vous, dépouillant mon pouvoir, 1937
Que le commun crédit qu'un témoin doit avoir. 1938
Ne l'oserais-je dire ? Elle osa bien le faire : 1939
Donc quelle extrémité d'une peine exemplaire 1940
N'est point due à ce corps, qui d'un bras agresseur 1941
Sans cause et de sang-froid a massacré sa sœur ? 1942
LES JUGES.
Il faut de la rigueur si la chose est prouvée. 1943
PHARNABAZE.
Je ne dis rien par cœur : je l'ai, je l'ai trouvée, 1944
Et tous ceux de ma suite en ont eu quant et moi 1945
Tout le poil hérissé de merveille et d'effroi. 1946
LES JUGES.
Confessez-vous le fait ? 1947
MÉLIANE.
Ce qu'il plaît à mon père
Est juste à mon égard. 1948
PHARNABAZE.
L'innocente vipère !
C'est donc mon seul plaisir, non ton crime infernal, 1949
Oh jouet d'Alecton ! Qui te fera du mal ? 1950
LES JUGES.
Mais parlez franchement, évitez la torture. 1951
MÉLIANE.
De quoi vous servirait une enquête plus dure ? 1952
Je suis digne de mort : que demandez-vous plus ? 1953
PHARNABAZE.
Vous prodiguez le temps en discours superflus. 1954
Sus, allez, je le veux ; que la tête on lui ôte 1955
Où s'est commis le meurtre, entre l'onde et la côte. 1956
PHULTER.
Hélas ! Ecoutez-moi, monarque redouté : 1957
L'injustice est souvent dans la sévérité. 1958
Gardez-vous de punir de son forfait extrême 1959
Ceux qui n'en peuvent mais, vos sujets et vous-même : 1960
Car étant votre sang elle nous touche à tous : 1961
Pensez au nom de père. Ah ! Sire, il est si doux ! 1962
PHARNABAZE.
Pourquoi ne pensait-elle à celui de germaine ? 1963
PHULTER.
Faut-il qu'aux cruautés son exemple vous mène ? 1964
PHARNABAZE.
Il faut faire aux cruels selon leur cruauté. 1965
PHULTER.
Au fond, perte sur perte est toujours pauvreté. 1966
PHARNABAZE.
Perdre un enfant perdu, c'est gain plus que dommage. 1967
PHULTER.
Que l'égard de l'état touche vôtre courage. 1968
Par la race des rois les peuples sont en paix. 1969
PHARNABAZE.
C'est la paix d'un état de punir les méfaits. 1970
Quoi ! Qu'un jour, après moi, cette main parricide, 1971
Portant la verge d'or, sur mon trône préside ! 1972
Que ce front effronté, juste proie à corbeau, 1973
S'élève à mon aveu sous ce royal bandeau ! 1974
Que d'effroyables cris les mânes de Cassandre 1975
Taxent mon indulgence à l'entour de sa cendre ! 1976
Que le monde en soit plein, qu'un vulgaire effréné 1977
Imite par licence un mal non condamné ! 1978
Abus ! Elle mourra ; je serai sans lignée, 1979
Mais je verrai d'ailleurs ma gloire provignée, 1980
Repeuplant ma famille et de sages beautés, 1981
Et d'esprits courageux, en enfants adoptés ; 1982
De vrai, non pas si bien qu'en Cassandre et Léonte, 1983
Mais mieux qu'en cette folle engendrée à ma honte. 1984

Acte V

SCÈNE I.

(Pharnabaze, l'admiral, Almodice.)
PHARNABAZE.
Doncques le sort cruel, contre moi mutiné, 1985
M'a repris tout à coup ce qu'il m'avait donné, 1986
Ne me laissant de tout que le sceptre et la vie, 1987
Fardeaux trop importuns quand la joie est ravie ! 1988
Que saurai-je plus craindre ou que puis-je espérer ? 1989
À qui, malencontreux, me dois-je comparer ? 1990
Prendrai-je pour patron la reine de Pergame, 1991
Qui perdit à sa vue, avant que perdre l'âme, 1992
Tant d'enfants estimés en mérite et valeur ? 1993
Non, non, son brave Hector, mourant au champ d'honneur, 1994
Est bien avantagé sur mon pauvre Léonte, 1995
Qui traîne avec sa mort une espèce de honte ; 1996
Et les cendres d'Achille excusaient la rigueur 1997
Que sentit Philoxène en la main d'un vainqueur. 1998
Cassandre et Méliane ont leur fin plus amère, 1999
L'une ès mains de sa sœur, l'autre ès mains de son père. 2000
Ainsi d'un pareil mal les regrets sont plus grands, 2001
Car l'outrage cuit plus quand il vient des parents. 2002
Qu'aujourd'hui ma maison de prodiges fourmille ! 2003
Donc, pour venger ma fille, il faut perdre ma fille ! 2004
Piété, cruauté, vous tenez même rang : 2005
Je ne puis expier mon sang que par mon sang, 2006
Et ne puis témoigner, sans être parricide, 2007
Que l'amour paternelle en mon âme réside. 2008
Voici mon amiral. Eh bien ! Qu'avez-vous fait ? 2009
L'AMIRAL.
Sire, un petit voyage avec petit effet. 2010
Je vois ma diligence et ma peine frustrée, 2011
N'ayant que cette vieille au vaisseau rencontrée. 2012
Sitôt que de ma chiorme , à grand ‘force de bras, 2013
J'ai leur navire atteint et crié : voile bas ! 2014
Tous les nochers ensemble, appréhendant vôtre ire, 2015
Ont mieux aimé la mort dans les vagues élire, 2016
Et d'un saut volontaire avaler à longs traits 2017
Le flot qui, bouillonnant, les couvrait tôt après. 2018
PHARNABAZE.
Qu'est devenu Belcar ? 2019
L'AMIRAL.
Almodice le cèle.
Les morts et les poissons m'en ont dit autant qu'elle. 2020
PHARNABAZE.
Sus, que ce corps hideux, en fonds de fosse enclos, 2021
Aux tortures soit mis. Qu'on lui brise les os, 2022
Car elle a, pour certain, d'avarice enflammée, 2023
Jointe avecque Thamys, la trahison tramée. 2024
ALMODICE.
Sire, avant que je meure, entendez pour un coup 2025
Un discours de ma bouche important de beaucoup. 2026
Non, non, je ne veux point de mes grands maléfices 2027
Par quelque subterfuge éviter les supplices : 2028
Je sais qu'ils me sont dus ; si vous les différiez, 2029
Par excès de clémence injuste vous seriez. 2030
Plût aux dieux que devant ces dures destinées 2031
Vous eussiez et surpris et puni mes menées ! 2032
Ma Cassandre n'aurait, malgré mon vain secours, 2033
Planté de sa main propre une borne à ses jours. 2034
PHARNABAZE.
Comment ! De sa main propre ? Eh ! Voilà sa germaine 2035
Qu'atteinte de ce crime au supplice en emmène. 2036
ALMODICE.
Mon roi, que dites-vous ? Ah ! Quelle fausseté 2037
Aurait sur Méliane un tel soupçon jeté ? 2038
Las ! Vous allez savoir qu'elle en est innocente. 2039
PHARNABAZE.
Est-il vrai ? Courez donc par la proche descente ! 2040
Prévenez ce malheur, diligentez, allez, 2041
Amis ! Efforcez-vous, dépêchez, mais volez ! 2042
Qu'on ne passe pas outre. Hélas ! Que j'ai de crainte 2043
De retirer en vain mon bras après l'atteinte ! 2044
Malheureux ! Qu'ai-je fait, et quelle illusion 2045
M'a rendu trop sévère, à ma confusion ? 2046
ALMODICE.
Oyez donc, s'il vous plaît. Permettez que je dise 2047
De la source à la fin toute la tragédie. 2048
Belcar se guérissait. Ses ulcères fermez 2049
Avoient repeint sa joue et ses yeux rallumez. 2050
Or, depuis quelque temps, deux sagettes dorées 2051
(outils de sympathie) avoient été tirées 2052
Pour joindre des deux parts au joug de Cupidon 2053
La Cyprine de Tyr et le Mars de Sidon. 2054
Déjà de leurs regards la guerre mutuelle 2055
Attaquait l'escarmouche âpre et continuelle. 2056
Moi, qui les surveillais d'un esprit clairvoyant, 2057
Je découvris bientôt cet amour flamboyant, 2058
Et fis tant que j'appris leur promesse jurée, 2059
Et qu'ils n'avaient qu'une âme en deux corps séparée. 2060
Lors, prenant un augure (hélas ! Trop mensonger) 2061
Qu'un bien sortable hymen pourrait un jour ranger 2062
Deux peuples ennemis en heureuse concorde, 2063
Libre, mon entremise à leur aide j'accorde, 2064
Attendant vôtre aveu, qui nous semblait aisé. 2065
Mais, oh dur changement dont le tout fut brisé, 2066
Quand le décès du frère étonna nôtre oreille, 2067
Vous faisant destiner Belcar à la pareille, 2068
Seconde affliction qui l'autre surpassa, 2069
Et qui presque à mort la princesse blessa ! 2070
Comme rien ne pouvait consoler cette amante, 2071
Je pratique un remède au deuil qui la tourmente : 2072
C'est que, par mon adresse, au moyen de Thamis, 2073
Amorcé des appas d'un grand loyer promis, 2074
Le prince déguisé secrètement s'évade, 2075
Et sans être connu se transporte à la rade. 2076
Méliane, voulant même risque encourir, 2077
S'attendait qu'en secret je la vinsse querir ; 2078
Mais, las ! Je rencontrai ma fille, son ainée, 2079
Lâchée au désespoir, à se perdre obstinée ; 2080
Et comme depuis peu je savais que son mal 2081
Était pour même objet un amour corrival, 2082
Je sentis réveiller en faveur de Cassandre 2083
Mon devoir obligé dès son âge plus tendre, 2084
Si bien qu'à l'heure même, afin de l'apaiser, 2085
Je l'allai pour sa sœur dans la nef supposer. 2086
L'AMIRAL.
Traîtresse conscience ! Enorme tromperie ! 2087
ALMODICE.
Il semble qu'au partir chaque élément nous rit. 2088
Nous avions levé l'ancre, et nos voiles tendus 2089
Sont d'un vent à souhait ronds et fermes rendus. 2090
La terre, au branlement dont l'onde nous balance, 2091
Semble nous dire adieu, faisant la révérence. 2092
L'eau se fend sous la proue, et d'azur et de blanc 2093
Fait des rideaux plissés à l'un et l'autre flanc. 2094
Mais le malheur bien tôt vint à jouer son rôle, 2095
Arrêtant nôtre cours par le défaut d'Eole. 2096
Nous n'étions guères loin, quand le prince amoureux 2097
D'accoster sa maîtresse ardemment désireux, 2098
Quittant le faux habit, à tous se fit connaître, 2099
Armé de tous côtés pour se rendre le maître. 2100
Il entre en un lieu sombre où seulette attendait 2101
La timide princesse, autre qu'il ne cuidait, 2102
Qui, tremblante, met bas son voile du visage, 2103
Et, tombant à ses pieds, bégaye ce langage : 2104
" À ta discrétion, grand Belcar, me voici ; 2105
Belcar, qui jusques là, plus qu'un marbre endurci, 2106
As toujours méprisé, toujours mis en arrière 2107
De mes faibles attraits la muette prière ; 2108
Me voici devant toi, qui désire à ce jour 2109
Gagner d'un coup de sort ou la mort ou l'amour. 2110
Prends ma virginité, je te l'ai destinée : 2111
Rien n'est de mieux acquis qu'une chose donnée. 2112
Hélas ! Si ma beauté n'est digne d'amitié, 2113
Pour le moins ma constance est digne de pitié. 2114
Quoi ! L'obligation que tu m'as de la vie 2115
D'un simple accueil riant ne sera pas suivie ? " 2116
Comme on voit quelquefois un jeune pastoureau, 2117
Le soir dans la forêt recherchant un taureau, 2118
Détourner son chemin d'un lion qu'il avise, 2119
Et perdre pâlissant sa première entreprise, 2120
Ainsi, frappé d'effroi, le prince recula, 2121
Puis, tirant le poignard, en ces termes parla : 2122
" Oh Cassandre de nom, de mœurs pire qu'Hélène ! 2123
M'ayant ainsi trompé, qui me garde, vilaine, 2124
De châtier ta faute et ta lasciveté ? 2125
Va, ce n'est pas ton sexe ou ton humilité ; 2126
Tu dois remercier quelques traits de visage 2127
Que tu tiens de ta sœur, bien plus belle et plus sage. 2128
Je te pardonne à toi, mais ce crapaud infect, 2129
Ta fausse conseillère, en sentira l'effet. " 2130
Lors, me pensant trouver, il sort de la chambrette ; 2131
Mais en un lieu secret j'avais fait la retraite. 2132
Lui donc, impatient, après m'avoir cherché, 2133
Ayant entre ses dents son courroux remâché, 2134
Du rebord de la poupe il saute en la patache, 2135
Tranchant du cimeterre un câble qui l'attache ; 2136
Puis il se rend forçat, et dans les airs cavés 2137
Exerce à plis de reins deux avirons trouvés. 2138
Son esquif glisse loin de chaque coup de rame, 2139
Si ne fuit-il du corps si vite que de l'âme. 2140
Il vole toutefois ; le temps mol et serein, 2141
Qui nous tient en arrêt, lui tend comme la main. 2142
Elle, puisque ses pleurs, ses cris et sa poursuite 2143
Ne pouvaient arrêter si merveilleuse fuite, 2144
Tournant l'œil de travers, le teint have et plombé, 2145
Recueillit le poignard de fortune tombé. 2146
" à tort, dit-elle, à tort de ta rigueur extrême 2147
Je me plaindrais, Belcar, puisqu'en ta rigueur même, 2148
Otant à ma douleur tout espoir de guérir, 2149
Au moins tu m'as donné le moyen de mourir. 2150
Oh dieux ! oh feux du ciel ! oh fortune contraire ! 2151
Voilà le dernier mal que vous me saurez faire ! " 2152

SCÈNE II.

(Un archer de Tyr, un soldat.)
L'ARCHER.
Place, place ! Messieurs ! oh malheureux office ! 2153
Que ne suis-je exposé moi-même en sacrifice ! 2154
Quel courage de fille ! Hélas ! Le cœur me fend : 2155
Vous diriez qu'elle vient en un char triomphant. 2156
SOLDAT.
Archer, dis-nous un peu d'où vient qu'une sentence 2157
Prend un délai si court en un fait d'importance ? 2158
L'ARCHER.
Du jugement succinct un mandement royal 2159
Seul excuse la hâte et ce qu'il a de mal ; 2160
Mais en le prononçant les juges plus sévères 2161
Ne pouvaient épargner leurs pleurs à nos misères. 2162
La seule patience, en son geste, en son œil 2163
Portait la gravité beaucoup plus que le deuil, 2164
Sinon qu'ayant la cour humblement suppliée 2165
De mourir clairvoyante et n'être point liée. 2166
Ayant ce passe-droit : " messieurs, dit-elle alors, 2167
J'aurai libre en mourant l'esprit comme le corps. 2168
Ainsi, que serviraient ni bandeau ni contrainte ? 2169
J'embrasse mon destin sans regret et sans crainte 2170
(vous le pouvez bien voir, les signes en sont grands), 2171
C'est grâce néanmoins ; grâces je vous en rends ! " 2172
SOLDAT.
Ah ! La voici qui vient. Voyez comme elle monte 2173
Franchement ces degrés et d'une allure prompte ! 2174
Diriez-vous à la voir qu'elle ait tant fait de mal ? 2175
Paix là, prestons l'oreille... elle fait un signal. 2176
MÉLIANE.
Peuple qui, me perdant, perdez plus que moi-même, 2177
Et qui m'aimez tous mieux qu'aujourd’hui je ne m'aime, 2178
J'ay cessé de m'aimer quand j'ay perdu l'amour 2179
Qui me faisait aimer et moi-même et le jour. 2180
Apprenez, assistants, que c'est mon seul silence 2181
Qui m'a de ce trépas causé la violence. 2182
Je pouvais éviter, au sein d'un autre port 2183
Qu'en celui de Charon, la tempête du sort ; 2184
Mais, désirant périr, quelle juste puissance 2185
Doit précéder en moi l'auteur de ma naissance ? 2186
Puis que ma fin lui plaît, l'aurai-je point à gré, 2187
Vu que je suis rebelle à son trône sacré ? 2188
Car j'ay sauvé Belcar, et suis cause qu'ensuite 2189
Ma misérable sœur à la tombe est réduite, 2190
Mais, las ! Non par mes mains. N'imputez point, amis, 2191
À mon renom futur un tel acte commis. 2192
Il faut ou qu'elle-même ait retranché sa vie, 2193
Ou peut-être celui qui nous l'avait ravie. 2194
Le temps, qui donne jour à toute vérité, 2195
Mettra mon innocence en plus grande clarté. 2196
Ce que j'en dis suffit pour n'être diffamée ; 2197
Mais, pour fuir la mort, je l'ai trop réclamée. 2198
Toi donc, exécuteur du coup de mon repos, 2199
Tâche de le passer net et bien à propos. 2200
Monstre-moi comme il faut agencer ma posture 2201
Pour donner à mon âme une prompte ouverture. 2202
Pauvre homme, pleures-tu ? Te déplait-il à toi 2203
De suivre mon désir et le plaisir du roi ? 2204
BELCAR.
Arrêtez, arrêtez ! Peuple, faites-moi place ! 2205
Qu'avant m'avoir ouï plus avant on ne passe. 2206
MÉLIANE.
Quel est ce nouveau bruit ? Que vois-je là, bons dieux ? 2207
Quel prestige incroyable est offert à mes yeux ! 2208
N'est-ce pas là Belcar ? C'est lui-même, ou je rêve. 2209
BELCAR.
Archers, ne craignez rien ; tenez, je rends mon glaive. 2210
Je ne viens pas ici pour faire quelque effort, 2211
Mais pour entre vos mains reconnaître mon tort. 2212
Ma vie est pour ma dame une rançon capable, 2213
Car du fait prétendu je suis le seul coupable ; 2214
Je mérite la place où sans sujet elle est, 2215
De mourir avec elle ou pour elle étant prêt. 2216
MÉLIANE.
Messieurs, n'empêchez point ce prince misérable 2217
Qu'il me donne et reçoive un adieu déplorable. 2218
Quelle rage, oh Belcar ! T'a peu donc inciter, 2219
Étant hors du péril, à t'y précipiter ? 2220
BELCAR.
Mais, ma reine, plus tôt, qui vous fait condescendre 2221
D'avouer comme vôtre un crime de Cassandre, 2222
Un crime des plus noirs et des plus inhumains, 2223
Qu'elle a par désespoir fait de ses propres mains ? 2224
Je l'ai su, je l'ai vu, lorsque, l'ayant quittée, 2225
Elle s'est de plein saut dans les vagues jetée, 2226
M'ayant auparavant par signes menacé 2227
De s'enfoncer au sein mon poignard amassé. 2228
Cependant c'est le mal qu'à tort on vous impose ; 2229
Que vous peut-on d'ailleurs imputer autre chose ? 2230
Si l'on ne vous punit que pour m'avoir sauvé 2231
Qu'on me remette aux fers : me voilà retrouvé. 2232
Je suis, et non pas vous, s'il faut une victime, 2233
À Léonte et Cassandre offrande légitime. 2234
MÉLIANE.
Belcar, que vous dirai-je ? Avant que repartir, 2235
Faites-moi franchement de mes doutes sortir. 2236
Est-ce le mouvement d'un amour véritable 2237
(amour qui soit resté toujours solide et stable), 2238
Aujourd’hui résolu de me donner secours, 2239
Ou de joindre à ma fin le terme de vos jours 2240
Qui vous fait, innocent, venir en confiance, 2241
Ou bien est-ce un remords de vôtre conscience ? 2242
Est-ce, dis-je, un regret, un flambeau de fureur, 2243
Qui, des dieux irrités vous donnant la terreur, 2244
Vous force à satisfaire aux pieds de l'offensée, 2245
À ma bonté trahie, à vôtre foi faussée ? 2246
Car, bien qu'à vous et moi l'un ni l'autre motif 2247
N'apporte qu'un remède inutile et tardif 2248
(l’arrêt de mon supplice étant irrévocable 2249
Et la haine du roi contre vous implacable), 2250
Les malheurs néanmoins communs entre nous deux 2251
M'auront une autre face, un aspect moins hideux, 2252
Si dans la trahison dont ma sœur m'a trompée 2253
Votre fidélité n'a point été trempée : 2254
Car nous serons contents dans les Champs-Elysées 2255
Et ne verrons jamais nos mânes divisés, 2256
Au lieu que, vous sachant mêlé dans cette trame, 2257
Je veux être aux enfers le fléau de votre âme. 2258
BELCAR.
Ma déesse, eh ! Comment cet injuste soupçon 2259
Vous a-t-il peu séduire en aucune façon ? 2260
Que j'eusse à vous, madame, une autre préférée, 2261
Une autre qui jamais ne vous fut comparée ? 2262
Qu'en mon amour si franc et si bien établi 2263
Aurait pu se glisser le mépris et l'oubli ? 2264
Quel tort fait à ma flamme ! Et quelle injure encore 2265
Faite à votre beauté, qui son pouvoir ignore ! 2266
Sachez que vos liens sont aussi forts que doux, 2267
Et que, pour débaucher un cœur aimé de vous, 2268
Je ne sais si Venus serait même assez belle. 2269
Aussi les immortels tous en aide j'appelle, 2270
Dieux d'en haut et d'en bas, en justice conjoints. 2271
Qu'ils soient de ma franchise et juges et témoins ! 2272
Oh courriers de Neptune et filles de Nerée, 2273
Errantes déités de la plaine azurée, 2274
Avec quel zèle ardent vous ai-je protesté 2275
Que j'avais le cœur net de cette lâcheté, 2276
Lors que dans ma nacelle, à route vagabonde, 2277
J'allais comme un plongeon dansant au gré de l'onde ! 2278
PHULTER.
Grâce ! Grâce ! Ouvrez-vous ! Grâce, de par le roi ! 2279
Madame, descendez. 2280
MÉLIANE.
Vous moquez-vous de moi ?
PHULTER.
Non, non, madame, non ; le roi vous donne grâce. 2281
Il meurt s'il ne vous voit et s'il ne vous embrasse ; 2282
Il est désabusé, dépouillé de courroux. 2283
À bonne heure je viens pour lui, mais pour nous tous. 2284
MÉLIANE.
Sa grâce était tardive et serait encor vaine 2285
Sans Belcar, que le ciel à mon secours amène ; 2286
Car, s'il ne m'eût tiré les épines du cœur, 2287
Ma douleur eût tourné cette grâce en rigueur. 2288
Mais puisque ce beau prince a levé tout l'ombrage 2289
Qui m'avait contre lui troublé jusqu'à la rage, 2290
Phulter, allez devant. Dites-lui le premier 2291
Que je lui vais tantôt rendre son prisonnier. 2292
Cependant n'ôtez point cet appareil funeste, 2293
Car pour ma délivrance encor un point me reste. 2294
çà, que de mes deux bras je t'aille environner : 2295
Que n'ai-je un myrte en main propre à te couronner ! 2296
Oh mon parfait ami ! Ma méfiance fausse 2297
De ta fidélité le mérite rehausse. 2298
Baise-moi mille fois. Ma joie, en sa grandeur, 2299
Comme un petit objet méprise la pudeur. 2300
BELCAR.
Souverains directeurs de la fortune humaine, 2301
À quel comble de bien mon mal passé m'amène ! 2302
Qu'est-ce qui peut encor manquer à mon désir ? 2303
Si je meurs aujourd’hui, je mourrai de plaisir ; 2304
Oui, je mourrai content, ma dame étant sauvée, 2305
Ma constance connue et la sienne éprouvée. 2306
MÉLIANE.
Ne parle plus de mort. Nous mourrons s'il le faut : 2307
Je te serai compagne en ce même échafaud ; 2308
Mais je crois que mon père aurait le cœur d'un scythe 2309
Si notre amour si rare à pitié ne l'incite. 2310
BELCAR.
Quoi qu'il ait le cœur dur, j'espère que le mien 2311
Vaincra par patience et tout autre et le sien. 2312
Déjà l'ambassadeur, qui mon abord précède, 2313
Du meurtre et du soupçon que son âme possède 2314
Aura justifié tant mon père que moi 2315
Par l'auteur du méfait, témoin digne de foi. 2316

SCÈNE III.

L'AMIRAL.
Je voulais de ce pas sur le havre descendre, 2317
Mais tout court je reviens pour au conseil me rendre. 2318
Le roi, comme on m'a dit, a fait en son chemin 2319
Rencontre d'un seigneur de chez Abdolomin, 2320
Qui, bien accompagné d'hommes et de créance, 2321
Vient en temps à propos pour avoir audience, 2322
Étant sa majesté joyeuse de savoir 2323
Méliane encor vive et preste à le revoir : 2324
De sorte qu'à présent ils sont en conférence, 2325
Qui me fait d'un accord concevoir l’espérance, 2326
Par lequel nous pourrons voir encor une fois 2327
Jusqu'au large océan Tyr étendre ses lois. 2328
Ces amants héritiers chacun d'un diadème, 2329
Tous deux pleins de mérite et pleins d'amour extrême, 2330
Pourraient-ils mieux choisir et mieux s'apparier 2331
Pour avec la vertu la grandeur marier ? 2332
Tu défis ton bandeau quand par toi fut tirée 2333
Une si juste flèche, oh fils de Cythérée ! 2334
Ou, comme à Tiresie, une faveur des cieux 2335
Te rendait clairvoyant l'esprit au lieu des yeux ; 2336
Ou, si c'est par hasard, à ce coup on peut dire 2337
Que celui qui moins vise est celui qui mieux tire. 2338
Je vais donc assister à ce qu'on résoudra : 2339
Mon maître, s'il me croit, rétif ne s'y rendra. 2340

SCÈNE IV.

(Soldats de Tyr, messager.)
SOLDATS.
Tu nous étonnes fort de si rare nouvelle ; 2341
Miracles mutuels d'une amour mutuelle ! 2342
Belcar à Méliane est donc quitte aujourd’hui ! 2343
D'elle il tenait la vie : elle la tient de lui. 2344
MESSAGER.
Mais bien plus que jamais tous deux ils s'entre-doivent. 2345
Les plaisirs qu'ils se font nul acquit ne reçoivent ; 2346
En serrant des deux parts le nœud se fait étroit : 2347
Le désir d'obliger en obligeant s'accroit. 2348
SOLDATS.
Sont-ils surs que le roi, dépité de ses pertes, 2349
Ne donne un mauvais comble à leurs peines souffertes ? 2350
À peine pourra-il pardonner à tous deux. 2351
Mais qui mouvait ce prince au retour hasardeux ? 2352
MESSAGER.
Un violent amour qu'à peine peut-on croire. 2353
Quelqu'un de ses suivants m'en a conté l'histoire. 2354
Au point que, sans espoir et sans force rendu, 2355
Au fond de sa chaloupe il dormait étendu, 2356
N'ayant autre dessein que d'atteindre la brune 2357
Pour aller prendre terre au pied de quelque dune, 2358
Droit à lui s'adressa la route que tenait 2359
Un royal galion, qui de Sidon venait, 2360
Dans lequel un seigneur, qu'ils appellent Balorte, 2361
Est chargé d'ambassade et de preuve très forte 2362
Pour du fait de Léonte éclaircir notre roi, 2363
Livrant l'auteur du mal, témoin digne de foi. 2364
Belcar s'éveille au bruit des flots et des paroles, 2365
Et s'écrie : au secours ! Voyant leurs banderoles. 2366
Jugez quelle allégresse alors qu'il fut connu, 2367
Et comme entre ses gens il fut le bienvenu ! 2368
Mais il rabattit bien de leur réjouissance 2369
Lorsque, ayant de son père entendu l'innocence 2370
Et de l'ambassadeur tous les secrets appris, 2371
Il fit continuer le voyage entrepris : 2372
Car ni fortes raisons, ni prières, ni larmes 2373
De ce vieil capitaine et de tous ses gendarmes 2374
À genoux devant lui, ne purent divertir 2375
Cet amant obstiné de retourner à Tyr. 2376
" non, non, dit-il, amis ; quand j'ai quitté ma dame, 2377
Elle a pris en dépôt la moitié de mon âme. 2378
Puisqu'à nos maux communs le remède est trouvé, 2379
La lairray -je périr, elle qui m'a sauvé ? 2380
Or est-elle en danger, si ce n'est qu'en personne 2381
Je me purge d'un fait dont elle me soupçonne 2382
(encor ai-je grande peur de n'y venir que tard, 2383
Et qu'elle ait avancé ses jours dès mon départ). 2384
J'encourrai pour ma belle, au péril délaissée, 2385
Le malheur de Pyrame ou l'honneur de Persée. 2386
Sus donc ! Voguez en hâte ! Allons la revancher ! 2387
Retirons, s'il se peut, mon gage le plus cher. 2388
Je sais qu'il vous déplait qu'au tyran je m'expose ; 2389
Mais c'est mal concevoir l'équité de ma cause, 2390
Et c'est se méfier du destin tout-puissant, 2391
D'un constant amoureux et d'un cœur innocent. 2392
Allons, au nom des dieux. J'espère que sa rage 2393
Ne surmontera pas ce trait de mon courage, 2394
Ou, s'il m'ôte la vie, absent comme présent, 2395
Toujours me l'ôtait-il, sa fille refusant : 2396
Car enfin mon amour au seul dessein peut tendre 2397
De mourir son captif ou de vivre son gendre. " 2398
Lors il jette au pilote un regard absolu. 2399
Nul n'y conteste plus, puisqu'il l'a résolu ; 2400
Si bien qu'il est venu justement à bonne heure 2401
Pour rendre à ses amours la fortune meilleure : 2402
Car, voyant au rivage un grand peuple amassé 2403
Autour d'un échafaud tout de deuil tapissé, 2404
Et d'un pêcheur passant ayant fait quelque enquête 2405
Du sujet pour lequel cette pompe s'apprête, 2406
En quittant son vaisseau, prest de surgir au port, 2407
Il s'est fait amener, lui quatrième, à bord, 2408
Où, comme je vous dis, son étrange arrivée, 2409
Apportant un délai, la princesse a sauvée. 2410
Moi, je suis accouru sur le point que Phulter 2411
Au roi s'en est allé ces nouvelles porter. 2412

SCÈNE V.

(Pharnabaze, Balorte, Phulter, Belcar, Méliane, L'Amiral, Zorote, un archer.)
PHARNABAZE.
Non, ce n'est pas à moi qu'on fait croire des bayes : 2413
Pour telles fictions mes douleurs sont trop vraies. 2414
Il ne peut s'en purger, même dans son sénat, 2415
Qu'il ne soit comme auteur de cet assassinat, 2416
Si ce n'est par malice, au moins par négligence. 2417
C'est pourquoi je persiste au dessein de vengeance, 2418
Et, tant qu'un de mes jours un autre jour suivra, 2419
Eternelle en mon cœur la rancune en vivra. 2420
Toutefois pour ce coup, puisque de son gré même 2421
Belcar se rend à moi par une audace extrême, 2422
Il ne sera point dit que sa témérité 2423
Vienne comme au secours de mon bras irrité. 2424
Je le veux bien avoir, mais non pas qu'il se donne : 2425
Car, grâce aux immortels, j'ai la force très bonne, 2426
Et n'ai que trop de peuple, avec tant de bon droit, 2427
Pour dedans sa Sidon le réduire à l'estoit, 2428
Et là me satisfaire et du fils et du père, 2429
Selon que mon humeur se trouvera sévère. 2430
Qu'il s'en retourne donc, libre comme il était ; 2431
Encor le souffrirai-je aujourd’hui sous mon toit. 2432
Envers une âme lâche il aurait fait folie, 2433
Mais un cœur de lion flatte qui s'humilie. 2434
BALORTE.
Sire, accordez-lui donc que son humilité 2435
Paroisse toute entière à vôtre majesté, 2436
Et souffrez qu'en personne un hommage il vous rende 2437
Pour le ressentiment d'une faveur si grande ; 2438
Il ne tiendra discours qui ne vous vienne à gré. 2439
Ne lui déniez point ce front grave et sacré ; 2440
Puisque vous daignez bien sa rançon lui remettre, 2441
Que le remerciement vous daigniez lui permettre. 2442
De grâce, oh Pharnabaze ! Audience à celui 2443
Qui s'est tant hasardé pour vous voir aujourd’hui. 2444
PHARNABAZE.
Mon âme étant pour lui d'amitié dépourvue, 2445
Et froide et dangereuse en serait l'entrevue. 2446
PHULTER.
Quoi qu'il veuille de vous, que vous peut-il coûter, 2447
S'il ne vous plaît le faire, au moins de l'écouter ? 2448
Les fonctions d'un juge et d'un roi sont pareilles : 2449
Sire, ils ont pour autrui des yeux et des oreilles, 2450
Et trop de retenue à se communiquer 2451
Semble quelque défaut en un prince marquer. 2452
Quoi ! Le père d'un peuple et miroir d'un empire 2453
Doit-il cacher sa vue alors qu'on la désire ? 2454
PHARNABAZE.
Bien, faites-le venir. Je puis, quand tout est dit, 2455
M'empêcher que sa voix n'ait sur moi du crédit. 2456
BALORTE.
Sire, qui vous plaît-il qui cet octroi lui porte ? 2457
PHARNABAZE.
Allez tous deux : Phulter, accompagnez Balorte. 2458
PHULTER.
Sortons. 2459
ARCHER.
Il est là-bas. Le chemin sera court.
PHARNABAZE.
Enfin, ce qu'il obtient, c'est de prêcher un sourd. 2460
Tant bien-disant soit-il, c'est une folle attente, 2461
Dans le deuil où je suis, d'espérer qu'il me tente : 2462
Comme il ne peut tirer mes enfants du cercueil, 2463
Il ne peut pas de moi tirer un bon accueil. 2464
L'AMIRAL.
Mais je crain que d'ailleurs, oh majesté sacrée ! 2465
L'amitié de ce prince, en Méliane ancrée, 2466
Si vous l'éconduisez, rende un funeste effet. 2467
Son désespoir n'est pas adouci tout à fait. 2468
PHARNABAZE.
Que j'y pourvoirai bien ! Le temps est un grand maître ; 2469
Je les amuserai de parole, et peut-être, 2470
Si je vois fermement leur dessein persister, 2471
Je pourrai bien enfin m'y laisser emporter. 2472
Mais, afin que plus doux le succès ils en trouvent, 2473
Il faut que jusqu'au bout leurs passions s'éprouvent. 2474
À vous seul en secret je déclare ceci. 2475
L'AMIRAL.
Oh prudence ! oh bonté ! 2476
PHARNABAZE.
Taisez-vous, les voici.
BELCAR.
Grand mars de notre temps, que le ciel pouvait prendre 2477
Pour digne successeur du sceptre d'Alexandre ; 2478
Roy terrible en puissance et fameux en honneur, 2479
De qui pend aujourd’hui ma vie et mon bonheur, 2480
Si le dieu qui régit d'œillades souveraines 2481
Le sort et les destins comme avecque des rênes, 2482
Et qui du petit doigt, au moindre mouvement, 2483
Peut confondre le ciel dans le bas élément, 2484
Est toujours favorable aux humbles qui l'invoquent 2485
Bien plus qu'il n'est austère à ceux qui le provoquent ; 2486
Si ses frères et lui, partageant l'univers, 2487
Entr'eux mirent au lot tous leurs honneurs divers, 2488
Fors la seule clémence, à l'ainé réservée ; 2489
Si dans le sein de l'air sa tempête couvée, 2490
Effroyable d'éclairs et de bruit étonnant, 2491
Frappe bien quelquefois d'un trait tourbillonnant 2492
Les rocs et les sapins aux orgueilleuses têtes, 2493
Jamais les tendres joncs ni les basses genêtes ; 2494
Et s'il est vrai, grand roi, que d'un si bénin dieu 2495
Toute humaine grandeur prend son être et son lieu ; 2496
Si les divins mortels que l'or d'une couronne 2497
D'autant de soin pesant que de gloire environne 2498
Sont fils de Jupiter et ses divins portraits, 2499
De sa très pure essence apparemment extraits, 2500
Il faut qu'imitateur leur esprit participe 2501
Aux bontés de leur père et de leur prototype ; 2502
Qu'inconstants en colère et constants en douceurs, 2503
Bienfaiteurs généraux et rares punisseurs, 2504
Ils ne rompent jamais les choses qui se plient, 2505
Et ne soient endurcis à ceux qui les supplient. 2506
Vous doncque, oh Pharnabaze ! à qui les cieux amis 2507
Un royaume opulent ont dignement soumis, 2508
Monarque généreux qui de ce commun père 2509
Portez évidemment tout autre caractère, 2510
Faudra-t-il qu'aujourd’hui cette seule vertu 2511
Vous manque envers un homme à vos pieds abattu, 2512
Qui, se livrant à vous la larme à l'œil, implore 2513
Votre secours unique au feu qui le dévore. 2514
PHARNABAZE.
Holà ! Tenez-vous droit, prince ! Que faites-vous ? 2515
Le rang qui vous est du n'est pas d'être à genoux. 2516
BELCAR.
Je n'ai rang que celui qu'il vous plaît que je tienne. 2517
Aucune qualité je ne répute mienne, 2518
Qu'ainsi que vôtre oracle, ou doux ou rigoureux, 2519
Sire, me voudra rendre heureux ou malheureux. 2520
Las ! Je ne suis plus prince ; il faut plaider ce titre, 2521
Contre celui de serf, devant vous, mon arbitre. 2522
Puis-je rendre à vos yeux un trop humble devoir 2523
Qui de vie et de mort ont sur moi le pouvoir ? 2524
PHARNABAZE.
Jouissez de la vie, elle vous est rendue. 2525
BELCAR.
Oh supplice cruel sous grâce prétendue ! 2526
Comme vous l'entendez, sire, c'est proprement 2527
Au lieu de me guérir accroitre mon tourment. 2528
( Dure compassion ! Rude miséricorde 2529
Qui réaggrave ma peine au pardon qu'elle accorde ! ) 2530
Et, des biens de la vie à jamais m'exilant, 2531
Exiger de ma main mon trépas violant ! 2532
PHARNABAZE.
Quoi donc ! Oseriez-vous, ennemi que vous m'êtes, 2533
À votre liberté joindre d'autres requêtes ? 2534
BELCAR.
Puissent, ainsi que moi, vos plus fiers ennemis 2535
D'eux-mêmes à vos pieds un jour être soumis ! 2536
Puisse la liberté, que vous pensez me rendre, 2537
Pire que le servage, à vos haineux s'étendre ! 2538
Quant à moi, j'y renonce, et suis trop bien tenu 2539
Pour rompre mon lien par vous assez connu. 2540
Vous êtes désormais savant de ma demande, 2541
Sans que par long discours plus claire je la rende. 2542
PHARNABAZE.
Oui, je vous entends bien : c'est qu'avec un pardon 2543
J'envoie encor ma fille en la cour de Sidon. 2544
Oh l'excellent parti ! Je recevrais pour gendre 2545
Celui dont tout le bien de moi seul peut dépendre ! 2546
Que j'aurais bien vengé le sang de mon enfant 2547
Si son hôte coupable en était triomphant ! 2548
BELCAR.
Non, non, ne rompez point votre vœu de vengeance, 2549
Qui par le mal d'autrui vous promet allégeance, 2550
En affligeant mon père et le privant de fils. 2551
Sire, vous le pouvez en faisant deux profits : 2552
Retenez son unique en échange du votre ; 2553
En la perte de l'un vous retrouverez l'autre. 2554
Que s'il n'est point pareil à Léonte en tous points, 2555
En humble affection le sera pour le moins : 2556
Souvent une alliance égale un parentage. 2557
Au reste, s'il ne tient qu'à croître mon partage, 2558
Dites de quel côté vous prendrez à plaisir 2559
Que j'aille par main forte un empire choisir. 2560
Je ne ferai sous vous nulle entreprise vaine, 2561
Pour vous j'irai tout vif en l'infernale plaine ; 2562
J'oserai, s'il le faut, mettre encore une fois 2563
À l'aspect du soleil le chien à triple voix, 2564
Ayant, sinon d'Hercul'la force tant vantée, 2565
Au moins l'obéissance à vous mon Eurysthée. 2566
Ne rejetez donc point, mais de grâce acceptez 2567
Ce qu'une âme sans fard offre à vos volontés. 2568
Sidon sous vôtre sceptre à ce moyen se range ; 2569
Toute en soumission sa résistance change ; 2570
Mon père et tous les siens se rendent quand et moi : 2571
Nous vous serons sujets, et vous nous serez roi. 2572
Sinon, dès maintenant punissez mon audace, 2573
Effectuant sur moi la première menace : 2574
Car je jure les dieux de ne jamais sortir 2575
Qu'impétrant ou mourant de l'enceinte de Tyr. 2576
MÉLIANE.
J'ai part à son serment, auteur de ma naissance. 2577
Donc si de sa vertu l'ouverte connaissance, 2578
Si sa grande franchise et son hardi dessein, 2579
Si son fidèle amour ne vous touche le sein, 2580
Las ! Sire, pour le moins, vôtre fille, restée 2581
Vive par son moyen, soit de vous écoutée, 2582
Fille dont la constance assez vous a paru 2583
Au danger aujourd’hui librement encouru ; 2584
Moi qui, baignant en pleurs vos genoux, que j'embrasse, 2585
Vous demande instamment notre commune grâce : 2586
Car d'un nœud si serré nos désirs sont liés 2587
Qu'il faut que morts ou vifs ils soient appariés. 2588
J'en parle franchement, mon amour invincible 2589
Rompt tout autre devoir et m'y rend insensible. 2590
Il n'est aucune loi, soit de nature ou d'art, 2591
Que cette passion ne rejette à l'écart. 2592
Faites donc, mon cher père, appareil de deux fosses, 2593
Si vous n'appareillez un heureux lit de noces. 2594
Cela pend des desseins en votre âme conclus 2595
De ravoir deux enfants ou de n'en avoir plus. 2596
PHULTER.
Ne vous offensez point si pour la république 2597
Au bien de ces amants ma prière j'applique ; 2598
Mon maître, mon bon roi, pensez plus loin qu'à vous : 2599
Père de la patrie, ayez pitié de nous ! 2600
Jugez que, si les dieux en gloire vous recueillent 2601
(ce que nous souhaitons que si tôt ils ne veuillent), 2602
Vous laisserez sans chef, au gré des ennemis, 2603
Ce grand état par vous en sa splendeur remis ; 2604
Au lieu que, nous donnant ce guerrier pour ressource, 2605
Il poursuivra le train de votre heureuse course. 2606
Messieurs, approchez tous, notre intérêt est joint : 2607
Jetons-nous à ses pieds, et ne les quittons point. 2608
PHARNABAZE.
Oh cœur franc et loyal en amour comme en guerre ! 2609
Prince plus accompli que prince de la terre ! 2610
Belcar incomparable et digne d'un autel 2611
(si par haute valeur on devient immortel), 2612
Digne que ses faveurs Cupidon te prodigue 2613
Comme tu fais ta vie en l'amoureuse brigue, 2614
Et digne que, pour comble à tes exploits guerriers, 2615
Les myrtes sur ton front querellent tes lauriers ! 2616
Quel timon possédé de haineuse manie, 2617
Ou bien quel Lycaon, vrai monstre en félonie, 2618
Voire quel fier aspic, quel libyque animal, 2619
Aurait non pas le cœur de te faire du mal, 2620
Mais serait d'une humeur si farouche et barbare 2621
Que de n'aimer enfin ton amitié si rare, 2622
Dont la persévérance emporte son effet, 2623
Ce que, tant fut-il grand, ton mérite n'eut fait ! 2624
Ah ! Mon fils (car ainsi désormais je t'appelle : 2625
Touche ma dextre en foi d'alliance éternelle), 2626
Pourrais-je, mon enfant, tout seul contrevenir 2627
Non seulement au ciel, qui te veut maintenir, 2628
Mais aux vœux de mon peuple, à ma propre lignée, 2629
Qui tous à tes désirs donnent cause gagnée ? 2630
Non, ma fille est à toi ; triomphe, mon Belcar. 2631
Moi-même je me rends, prêt à suivre ton char : 2632
Car tes puissants discours ont vaincu ma rancune, 2633
Comme ta patience a vaincu la fortune. 2634
Va, je t'accorde tout. Pourrais-je avec raison 2635
D'un gendre mieux choisi relever ma maison ? 2636
Que ton père entre en joie et que mes pleurs s'essuient ; 2637
Que sur même baston nos vieux âges s'appuient ; 2638
Que d'offense et défense en ligue désormais, 2639
Nos desseins soient communs et de guerre et de paix. 2640
Amants, embrassez-vous ; confirmez l'hyménée. 2641
Qu'une pure hécatombe au temple soit menée ; 2642
Qu'en publique allégresse on allume des feux ; 2643
Qu'on pare les portaux de tapis somptueux ; 2644
Que les festins ouverts, les tournois et la dance, 2645
Mettent dès maintenant la joie en évidence. 2646
Le bien sera plus doux après tant de travaux. 2647
Quant à ce faux jaloux, seul auteur de nos maux, 2648
Dont l'importun regard renouvelle ma plaie, 2649
Que d'un même loyer qu'Almodice on le paye, 2650
Et qu'un même bûcher soit leur lit à tous deux, 2651
Comme en un mariage égal et digne d'eux. 2652
ARCHERS.
Vieillard, si, toi vivant, ta femme était trop belle, 2653
Ne crains point que là-bas un tel soin te martèle : 2654
Tu ne deviendras pas cornu par celle-ci. 2655
ZOROTE.
Je serais bien mieux veuf que d'épouser ainsi. 2656