(Jean-Baptiste Poquelin) Molière

Le malade imaginaire

Molière. Le malade imaginaire . [en ligne] Texte établi par Gwénola et Paul Fièvre, mai 2009. Publié par Paul Fièvre, juin 2009, revu mai 2015,revu janvier 2021. Théâtre Classique , 2021. [2023-01-10] http://theatre-classique.fr/index.html

Joan Oleza Simó (Investigador principal) Fièvre, Gwénola; Fièvre, Paul (Editor de la edición crítica) Hueso Fibla, Silvia (Editor digital)

Français · Verso · 531 versos

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La scène est à Paris.

PERSONNAGES du PROLOGUE

Polichinelle
Argan malade imaginaire
Flore
Une vieille
Deux Zéphyrs dansants
Béline Seconde femme d’Argan
Angélique Fille d’Argan et amante de Cléante
Climène
Violons
Louison petite-fille d’Argan, et sœur d’Angélique
Archers chantants et dansants
Tircis amant de Climène, chef d’une troupe de bergers
Béralde frère d’Argan
Quatre égyptiennes chantantes
Cléante amant d’Angélique
Dorilas amant de Daphné, chef d’une troupe de bergers
Égyptiens et égyptiennes
Bergers et bergères de la suite de Tircis, dansants et chantants
Monsieur Diafoirus médecin
Tapissiers dansants
Le président de la faculté de médecine
Bergers et bergères de la suite de Dorilas, chantants et dansants
Thomas Diafoirus fils du médecin et amant d’Angélique
Pan
Docteurs
Monsieur Purgon médecin d’Argan
Argan le bachelier
Faunes dansants
Monsieur Fleurant apothicaire
Apothicaires avec leurs mortiers et leurs pilons
Monsieur Bonnefoi notaire
Porte-seringues
Toinette servante
Chirurgiens
Choeur
Flore et Pan
Chirurgien
Première femme Maure
Bergère
Deuxième femme Maure
Troisième femme Maure
Quatrième femme Maure

PERSONNAGES de la COMÉDIE

Polichinelle
Argan malade imaginaire
Flore
Une vieille
Deux Zéphyrs dansants
Béline Seconde femme d’Argan
Angélique Fille d’Argan et amante de Cléante
Climène
Violons
Louison petite-fille d’Argan, et sœur d’Angélique
Archers chantants et dansants
Tircis amant de Climène, chef d’une troupe de bergers
Béralde frère d’Argan
Quatre égyptiennes chantantes
Cléante amant d’Angélique
Dorilas amant de Daphné, chef d’une troupe de bergers
Égyptiens et égyptiennes
Bergers et bergères de la suite de Tircis, dansants et chantants
Monsieur Diafoirus médecin
Tapissiers dansants
Le président de la faculté de médecine
Bergers et bergères de la suite de Dorilas, chantants et dansants
Thomas Diafoirus fils du médecin et amant d’Angélique
Pan
Docteurs
Monsieur Purgon médecin d’Argan
Argan le bachelier
Faunes dansants
Monsieur Fleurant apothicaire
Apothicaires avec leurs mortiers et leurs pilons
Monsieur Bonnefoi notaire
Porte-seringues
Toinette servante
Chirurgiens
Choeur
Flore et Pan
Chirurgien
Première femme Maure
Bergère
Deuxième femme Maure
Troisième femme Maure
Quatrième femme Maure

PERSONNAGES DES INTERMÈDES

Polichinelle
Argan malade imaginaire
Flore
Une vieille
Deux Zéphyrs dansants
Béline Seconde femme d’Argan
Angélique Fille d’Argan et amante de Cléante
Climène
Violons
Louison petite-fille d’Argan, et sœur d’Angélique
Archers chantants et dansants
Tircis amant de Climène, chef d’une troupe de bergers
Béralde frère d’Argan
Quatre égyptiennes chantantes
Cléante amant d’Angélique
Dorilas amant de Daphné, chef d’une troupe de bergers
Égyptiens et égyptiennes
Bergers et bergères de la suite de Tircis, dansants et chantants
Monsieur Diafoirus médecin
Tapissiers dansants
Le président de la faculté de médecine
Bergers et bergères de la suite de Dorilas, chantants et dansants
Thomas Diafoirus fils du médecin et amant d’Angélique
Pan
Docteurs
Monsieur Purgon médecin d’Argan
Argan le bachelier
Faunes dansants
Monsieur Fleurant apothicaire
Apothicaires avec leurs mortiers et leurs pilons
Monsieur Bonnefoi notaire
Porte-seringues
Toinette servante
Chirurgiens
Choeur
Flore et Pan
Chirurgien
Première femme Maure
Bergère
Deuxième femme Maure
Troisième femme Maure
Quatrième femme Maure

LE PROLOGUE

(Après les glorieuses fatigues et les exploits victorieux de notre auguste monarque, il est bien juste que tous ceux qui se mêlent d'écrire, travaillent ou à ses louanges, ou à son divertissement. C'est ce qu'ici l'on a voulu faire, et ce prologue est un essai des louanges de ce grand Prince, qui donne entrée à la comédie du Malade imaginaire, dont le projet a été fait pour le délasser de ses nobles travaux.)
(La décoration représente un lieu champêtre, et néanmoins fort agréable.)

ÉGLOGUE EN MUSIQUE ET EN DANSE.

(Flore, Pan, Climène, Daphné, Tircis, Dorilas, deux Zéphirs, troupe de Bergères et de Bergers.)
FLORE
Quittez, quittez vos troupeaux, 1
Venez Bergers, venez Bergères, 2
Accourez, accourez sous ces tendres ormeaux ; 3
Je viens vous annoncer des nouvelles bien chères, 4
Et réjouir tous ces hameaux. Quittez, quittez vos troupeaux, 5
Venez Bergers, venez Bergères, 6
Accourez, accourez, sous ces tendres ormeaux. 7
CLIMÈNE et DAPHNÉ
Berger laissons là tes feux, 8
Voilà Flore qui nous appelle. 9
TIRCIS et DORILAS
Mais au moins dis-moi, cruelle. 10
TIRCIS
Si d'un peu d'amitié tu payeras mes voeux ? 11
DORILAS
Si tu seras sensible à mon ardeur fidèle ? 12
CLIMÈNE et DAPHNÉ
Voilà Flore qui nous appelle. 13
TIRCIS et DORILAS
Ce n'est qu'un mot, un mot, un seul mot que je veux 14
TIRCIS
Languirai-je toujours dans ma peine mortelle ? 15
DORILAS
Puis-je espérer qu'un jour tu me rendras heureux ? 16
CLIMÈNE et DAPHNÉ
Voilà Flore qui nous appelle. 17
(ENTRÉE de BALLET.)
(Toute la troupe des Bergers et des Bergères, va se placer en cadence autour de Flore.)
CLIMÈNE
Quelle nouvelle parmi nous, 18
Déesse, doit jeter tant de réjouissance ? 19
DAPHNÉ
Nous brûlons d'apprendre de vous 20
Cette nouvelle d'importance. 21
DORILAS
D'ardeur nous en soupirons tous. 22
CLIMÈNE et DAPHNÉ
Nous en mourons d'impatience. 23
FLORE
La voici, silence, silence. 24
Vos voeux sont exaucés, LOUIS est de retour, 25
Il ramène en ces lieux les Plaisirs et l'Amour, 26
Et vous voyez finir vos mortelles alarmes, 27
Par ses vastes exploits son bras voit tout soumis, 28
Il quitte les armes 29
Faute d'ennemis. 30
TOUS
Ah quelle douce nouvelle ! 31
Qu'elle est grande ! Qu'elle est belle ! 32
Que de plaisirs ! Que de ris ! Que de jeux ! 33
Que de succès heureux ! 34
Et que le Ciel a bien rempli nos voeux ! 35
Ah quelle douce nouvelle ! 36
Qu'elle est grande ! Qu'elle est belle ! 37
(AUTRE ENTRÉE DE BALLET.)
(Tous les Bergers et Bergères expriment par des danses les transports de leur joie.)
FLORE
De vos flûtes bocagères 38
Réveillez les plus beaux sons ; 39
LOUIS offre à vos chansons 40
La plus belle des matières. 41
Après cent combats, 42
Où cueille son bras 43
Une ample victoire : 44
Formez entre vous 45
Cent combats plus doux, 46
Pour chanter sa gloire. 47
TOUS
Formons entre nous 48
Cent combats plus doux, 49
Pour chanter sa gloire. 50
FLORE
Mon jeune amant dans ce bois, 51
Des présents de mon empire 52
Prépare un prix à la voix, 53
Qui saura le mieux nous dire 54
Les vertus et les Exploits 55
Du plus Auguste des Rois. 56
CLIMÈNE
Si Tircis a l'avantage, 57
DAPHNÉ
Si Dorilas est vainqueur. 58
CLIMÈNE
À le chérir je m'engage. 59
DAPHNÉ
Je me donne à son ardeur. 60
TIRCIS
Ô très chère espérance ! 61
DORILAS
Ô mot plein de douceur ! 62
TOUS DEUX
Plus beau sujet, plus belle récompense 63
Peuvent-ils animer un coeur ? 64
(Les violons jouent un air pour animer les deux Bergers au combat, tandis que Flore comme juge va se placer au pied d'un bel arbre, qui est au milieu de théâtre, avec deux Zéphirs, et que le reste comme spectateurs va occuper les deux côtés de la scène.)
TIRCIS
Quand la neige fondue enfle un torrent fameux, 65
Contre l'effort soudain de ses flots écumeux 66
Il n'est rien d'assez solide ; 67
Digues, châteaux, villes, et bois, 68
Hommes, et troupeaux à la fois, 69
Tout cède au courant qui le guide, 70
Tel, et plus fier et plus rapide, 71
Marche LOUIS dans ses Exploits. 72
(BALLET.)
(Les Bergers et Bergères du côté de Tircis, dansent autour de lui sur une ritournelle, pour exprimer leurs applaudissements.)
DORILAS
Le foudre menaçant, qui perce avec fureur 73
L'affreuse obscurité de la nue enflammée, 74
Fait d'épouvante et d'horreur 75
Trembler le plus ferme coeur : 76
Mais à la tête d'une armée 77
LOUIS jette plus de terreur. 78
(BALLET.)
(Les Bergers et Bergères su côté de Dorilas, font de même que les autres.)
TIRCIS
Des fabuleux exploits que la Grèce a chantés, 79
Par un brillant amas de belles vérités 80
Nous voyons la gloire effacée, 81
Et tous ces fameux demi-dieux, 82
Que vante l'histoire passée 83
Ne sont point à notre pensée, 84
Ce que Louis est à nos yeux. 85
(BALLET.)
(Les Bergers et Bergères de son côté font encore la même chose.)
DORILAS
LOUIS fait à nos temps, par ses faits inouïs, 86
Croire tous les beaux faits que nous chante l'histoire 87
Des siècles évanouis : 88
Mais nos neveux, dans leur gloire, 89
N'auront rien qui fasse croire 90
Tous les beaux faits de LOUIS. 91
(BALLET.)
(Les Bergères de son côté font encore de même, après quoi les deux partis se mêlent.)
PAN
(suivi de six Faunes) Laissez, laissez, Bergers, ce dessein téméraire, 92
Hé, que voulez-vous faire ? 93
Chanter sur vos chalumeaux, 94
Ce qu'Apollon sur sa lyre 95
Avec ses chants les plus beaux, 96
N'entreprendrait pas de dire ? 97
C'est donner trop d'essor au feu qui vous inspire, 98
C'est monter vers les Cieux sur des ailes de cire, 99
Pour tomber dans le fond des Eaux. 100
Pour chanter de LOUIS l'intrépide courage ; 101
Il n'est point d'assez docte voix, 102
Point de mots assez grands pour en tracer l'image ; 103
Le silence est le langage 104
Qui doit louer ses Exploits. 105
Consacrez d'autres soins à sa pleine Victoire, 106
Vos louanges n'ont rien qui flatte ses désirs, 107
Laissez, laissez-là sa gloire, 108
Ne songez qu'à ses plaisirs. 109
TOUS
Laissons, laissons là sa gloire 110
Ne songeons qu'à ses plaisirs. 111
FLORE
Bien que pour étaler ses vertus immortelles 112
La force manque à vos esprits. 113
Ne laissez pas tous deux de recevoir le prix. 114
Dans les choses grandes et belles 115
Il suffit d'avoir entrepris. 116
(ENTRÉE DE BALLET.)
(Les deux zéphyrs dansent avec deux couronnes de fleurs à la main, qu'ils viennent donner ensuite aux deux bergers.)
CLIMÈNE et DAPHNÉ
(en leur donnant la main) Dans les choses grandes et belles 117
Il suffit d'avoir entrepris. 118
Ha ! Que d'un doux succès notre audace est suivie. 119
FLORE et PAN
Ce qu'on fait pour LOUIS, on ne le perd jamais. 120
LES QUATRE AMANTS
Au soin de ses plaisirs donnons-nous désormais. 121
Heureux, heureux, qui peut lui consacrer sa vie. 122
TOUS
Joignons tous dans ces bois 123
Nos flûtes et nos voix, 124
Ce jour nous y convie, 125
Et faisons aux échos redire mille fois, 126
LOUIS est le plus grand des rois. 127
Heureux, heureux, qui peut lui consacrer sa vie. 128
(DERNIÈRE ET GRANDRE ENTRÉE DE BALLET.)
(Faune, Bergers et Bergères tous se mêlent, et il se fait entre eux des jeux de danse, après quoi ils se vont préparer pour la Comédie.)

AUTRE PROLOGUE

(PLAINTE DE LA BERGÈRE.)
[BERGÈRE]
Votre plus haut savoir n'est que pure chimère, 129
Vains et peu sages médecins, 130
Vous ne pouvez guérir par vos grands mots Latins 131
La douleur qui me désespère. 132
Votre plus haut savoir n'est que pure chimère. 133
Hélas ! Hélas ! Je n'ose découvrir 134
Mon amoureux martyre, 135
Au Berger pour qui je soupire, 136
Et qui seul peut me secourir. 137
Ne prétendez pas le finir, 138
Ignorants médecins, vous ne sauriez le faire, 139
Votre plus haut savoir n'est que pure chimère. 140
Ces remèdes peu sûrs, dont le simple vulgaire 141
Croit que vous connaissez l'admirable vertu, 142
Pour les maux que je sens n'ont rien de salutaire, 143
Et tout votre caquet ne peut être reçu, 144
Que d'un MALADE IMAGINAIRE. 145
Votre plus haut savoir n'est que pure chimère, 146
Vains et peu sages, etc. 147
(Le théâtre change et représente une chambre où est le malade.)

ACTE I

SCÈNE I.

ARGAN
(seul dans sa chambre assis, une table devant lui, compte des parties d'apothicaire avec des jetons ; il fait parlant à lui-même les dialogues suivants) Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Trois et deux font cinq. Plus, du vingt-quatrième, un petit clystère insinuatif, préparatif, et rémolliant, pour amollir, humecter, et rafraîchir les entrailles de Monsieur. Ce qui me plaît, de Monsieur Fleurant, mon apothicaire, c'est que ses parties sont toujours fort civiles. Les entrailles de Monsieur, trente sols. Oui, mais Monsieur Fleurant, ce n'est pas tout que d'être civil, il faut être aussi raisonnable, et ne pas écorcher les malades. Trente sols un lavement, je suis votre serviteur, je vous l'ai déjà dit. Vous ne me les avez mis dans les autres parties qu'à vingt sols, et vingt sols en langage d'apothicaire, c'est-à-dire dix sols ; les voilà, dix sols. Plus dudit jour, un bon clystère détersif, composé avec catholicon double, rhubarbe, miel rosat, et autres, suivant l'ordonnance, pour balayer, laver, et nettoyer le bas-ventre de Monsieur, trente sols, avec votre permission dix sols. Plus, dudit jour, le soir, un julep hépatique, soporatif, et somnifère, composé pour faire dormir Monsieur, trente-cinq sols ; je ne me plains pas de celui-là, car il me fit bien dormir. Dix, quinze, seize et dix-sept sols, six deniers. Plus du vingt-cinquième, une bonne médecine purgative et corroborative, composée de casse récente avec séné levantin, et autres, suivant l'ordonnance de Monsieur Purgon, pour expulser et évacuer la bile de Monsieur, quatre livres. Ah ! Monsieur Fleurant, c'est se moquer, il faut vivre avec les malades. Monsieur Purgon ne vous a pas ordonné de mettre quatre francs. Mettez, mettez trois livres, s'il vous plaît. Vingt et trente sols. Plus, dudit jour, une potion anodine et astringente pour faire reposer Monsieur, trente sols. Bon... dix, et quinze sols. Plus du vingt-sixième, un clystère carminatif, pour chasser les vents de Monsieur, trente sols. Dix sols, Monsieur Fleurant. Plus, le clystère de Monsieur réitéré le soir, comme dessus, trente sols. Monsieur Fleurant, dix sols. Plus du vingt-septième, une bonne médecine composée pour hâter d'aller, et chasser dehors les mauvaises humeurs de Monsieur, trois livres. Bon, vingt, et trente sols ; je suis bien aise que vous soyez raisonnable. Plus du vingt-huitième, une prise de petit-lait clarifié, et dulcoré, pour adoucir, lénifier, tempérer, et rafraîchir le sang de Monsieur, vingt sols. Bon, dix sols. Plus une potion cordiale et préservative, composée avec douze grains de bézoard, sirops de limon et grenade, et autres suivant l'ordonnance, cinq livres. Ah ! Monsieur Fleurant, tout doux, s'il vous plaît, si vous en usez comme cela, on ne voudra plus être malade, contentez-vous de quatre francs ; vingt et quarante sols. Trois et deux font cinq, et cinq font dix, et dix font vingt. Soixante et trois livres quatre sols six deniers. Si bien donc, que de ce mois j'ai pris une, deux, trois, quatre, cinq, six, sept et huit médecines ; et un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze et douze lavements ; et l'autre mois il y avait douze médecines, et vingt lavements. Je ne m'étonne pas si je ne me porte pas si bien ce mois-ci, que l'autre. Je le dirai à Monsieur Purgon, afin qu'il mette ordre à cela. Allons, qu'on m'ôte tout ceci, il n'y a personne ; j'ai beau dire, on me laisse toujours seul ; il n'y a pas moyen de les arrêter ici. (Il sonne une sonnette pour faire venir ses gens.) Ils n'entendent point, et ma sonnette ne fait pas assez de bruit. Drelin, drelin, drelin : point d'affaire. Drelin, drelin, drelin : ils sont sourds. Toinette ! Drelin, drelin, drelin : tout comme si je ne sonnais point. Chienne, coquine, drelin, drelin, drelin ; j'enrage. (Il ne sonne plus mais il crie.) Drelin, drelin, drelin. Carogne, à tous les diables. Est-il possible qu'on laisse comme cela un pauvre malade tout seul ! Drelin, drelin, drelin ; voilà qui est pitoyable ! Drelin, drelin, drelin. Ah ! Mon Dieu, ils me laisseront ici mourir. Drelin, drelin, drelin.

SCÈNE II.

(Toinette, Argan.)
TOINETTE
(en entrant dans la chambre) On y va.
ARGAN
Ah ! Chienne ! Ah carogne...
TOINETTE
(faisant semblant de s'être cogné la tête) Diantre soit fait de votre impatience, vous pressez si fort les personnes, que je me suis donné un grand coup de la tête contre la carne d'un volet.
ARGAN
(en colère) Ah ! Traîtresse... !
TOINETTE
(pour l'interrompre et l'empêcher de crier, se plaint toujours, en disant) Ha !
ARGAN
Il y a...
TOINETTE
Ha !
ARGAN
Il y a une heure...
TOINETTE
Ha !
ARGAN
Tu m'as laissé...
TOINETTE
Ha !
ARGAN
Tais-toi donc, coquine, que je te querelle.
TOINETTE
Çamon, ma foi, j'en suis d'avis, après ce que je me suis fait.
ARGAN
Tu m'as fait égosiller, carogne.
TOINETTE
Et vous m'avez fait, vous, casser la tête, l'un vaut bien l'autre. Quitte, à quitte, si vous voulez.
ARGAN
Quoi, coquine...
TOINETTE
Si vous querellez, je pleurerai.
ARGAN
Me laisser, traîtresse...
TOINETTE
(toujours pour l'interrompre) Ha !
ARGAN
Chienne, tu veux...
TOINETTE
Ha !
ARGAN
Quoi il faudra encore que je n'aie pas le plaisir de la quereller ?
TOINETTE
Querellez tout votre soûl, je le veux bien.
ARGAN
Tu m'en empêches, chienne, en m'interrompant à tous coups.
TOINETTE
Si vous avez le plaisir de quereller, il faut bien que de mon côté, j'aie le plaisir de pleurer ; chacun le sien ce n'est pas trop. Ha !
ARGAN
Allons, il faut en passer par là. Ôte-moi ceci, coquine, ôte-moi ceci. (Argan se lève de sa chaise.) Mon lavement d'aujourd'hui a-t-il bien opéré ?
TOINETTE
Votre lavement ?
ARGAN
Oui. Ai-je bien fait de la bile ?
TOINETTE
Ma foi je ne me mêle point de ces affaires-là, c'est à Monsieur Fleurant à y mettre le nez, puisqu'il en a le profit.
ARGAN
Qu'on ait soin de me tenir un bouillon prêt, pour l'autre que je dois tantôt prendre.
TOINETTE
Ce Monsieur Fleurant là, et ce Monsieur Purgon s'égayent bien sur votre corps ; ils ont en vous une bonne vache à lait ; et je voudrais bien leur demander quel mal vous avez, pour vous faire tant de remèdes.
ARGAN
Taisez-vous, ignorante, ce n'est pas à vous à contrôler les ordonnances de la médecine. Qu'on me fasse venir ma fille Angélique, j'ai à lui dire quelque chose.
TOINETTE
La voici qui vient d'elle-même : elle a deviné votre pensée.

SCÈNE III.

(Angélique, Toinette, Argan.)
ARGAN
Approchez, Angélique, vous venez à propos ; je voulais vous parler.
ANGÉLIQUE
Me voilà prête à vous ouïr.
ARGAN
(courant au bassin) Attendez. Donnez-moi mon bâton. Je vais revenir tout à l'heure.
TOINETTE
(en le raillant) Allez vite, Monsieur, allez. Monsieur Fleurant nous donne des affaires.

SCÈNE IV.

(Angélique, Toinette.)
ANGÉLIQUE
(la regardant d'un oeil languissant, lui dit confidemment) Toinette.
TOINETTE
Quoi ?
ANGÉLIQUE
Regarde-moi un peu.
TOINETTE
Hé bien je vous regarde.
ANGÉLIQUE
Toinette.
TOINETTE
Hé bien, quoi, Toinette ?
ANGÉLIQUE
Ne devines-tu point de quoi je veux parler ?
TOINETTE
Je m'en doute assez, de notre jeune amant ; car c'est sur lui depuis six jours que roulent tous nos entretiens ; et vous n'êtes point bien si vous n'en parlez à toute heure.
ANGÉLIQUE
Puisque tu connais cela, que n'es-tu donc la première à m'en entretenir, et que ne m'épargnes-tu la peine de te jeter sur ce discours ?
TOINETTE
Vous ne m'en donnez pas le temps, et vous avez des soins là-dessus, qu'il est difficile de prévenir.
ANGÉLIQUE
Je t'avoue que je ne saurais me lasser de te parler de lui, et que mon coeur profite avec chaleur de tous les moments de s'ouvrir à toi. Mais dis-moi, condamnes-tu, Toinette, les sentiments que j'ai pour lui ?
TOINETTE
Je n'ai garde.
ANGÉLIQUE
Ai-je tort de m'abandonner à ces douces impressions ?
TOINETTE
Je ne dis pas cela.
ANGÉLIQUE
Et voudrais-tu que je fusse insensible aux tendres protestations de cette passion ardente qu'il témoigne pour moi ?
TOINETTE
À Dieu ne plaise !
ANGÉLIQUE
Dis-moi un peu, ne trouves-tu pas comme moi, quelque chose du Ciel, quelque effet du destin, dans l'aventure inopinée de notre connaissance ?
TOINETTE
Oui.
ANGÉLIQUE
Ne trouves-tu pas que cette action d'embrasser ma défense sans me connaître, est tout à fait d'un honnête homme ?
TOINETTE
Oui.
ANGÉLIQUE
Que l'on ne peut pas en user plus généreusement ?
TOINETTE
D'accord.
ANGÉLIQUE
Et qu'il fit tout cela de la meilleure grâce du monde ?
TOINETTE
Oh, oui.
ANGÉLIQUE
Ne trouves-tu pas, Toinette, qu'il est bien fait de sa personne ?
TOINETTE
Assurément.
ANGÉLIQUE
Qu'il a l'air le meilleur du monde.
TOINETTE
Sans doute.
ANGÉLIQUE
Que ses discours, comme ses actions, ont quelque chose de noble ?
TOINETTE
Cela est sûr.
ANGÉLIQUE
Qu'on ne peut rien entendre de plus passionné que tout ce qu'il me dit ?
TOINETTE
Il est vrai.
ANGÉLIQUE
Et qu'il n'est rien de plus fâcheux, que la contrainte où l'on me tient, qui bouche tout commerce aux doux empressements de cette mutuelle ardeur que le Ciel nous inspire ?
TOINETTE
Vous avez raison.
ANGÉLIQUE
Mais, ma pauvre Toinette, crois-tu qu'il m'aime autant qu'il me le dit ?
TOINETTE
Eh, eh, ces choses-là parfois sont un peu sujettes à caution. Les grimaces d'amour ressemblent fort à la vérité ; et j'ai vu de grands comédiens là-dessus.
ANGÉLIQUE
Ah ! Toinette, que dis-tu là ? Hélas ! De la façon qu'il parle, serait-il bien possible qu'il ne me dit pas vrai ?
TOINETTE
En tout cas, vous en serez bientôt éclaircie ; et la résolution où il vous écrivit hier, qu'il était de vous faire demander en mariage, est une prompte voie à vous faire connaître s'il vous dit vrai, ou non. C'en sera là la bonne preuve.
ANGÉLIQUE
Ah ! Toinette, si celui-là me trompe, je ne croirai de ma vie aucun homme.
TOINETTE
Voilà votre père qui revient.

SCÈNE V.

(Argan, Angélique, Toinette.)
ARGAN
(se met dans sa chaise) Ô çà, ma fille, je vais vous dire une nouvelle, où peut-être ne vous attendez-vous pas. On vous demande en mariage. Qu'est-ce que cela ? Vous riez. Cela est plaisant, oui, ce mot de mariage. Il n'y a rien de plus drôle pour les jeunes filles. Ah ! Nature, nature ! À ce que je puis voir, ma fille, je n'ai que faire de vous demander si vous voulez bien vous marier.
ANGÉLIQUE
Je dois faire, mon Père, tout ce qu'il vous plaira de m'ordonner.
ARGAN
Je suis bien aise d'avoir une fille si obéissante, la chose est donc conclue, et je vous ai promise.
ANGÉLIQUE
C'est à moi, mon père, de suivre aveuglément toutes vos volontés.
ARGAN
Ma femme, votre belle-mère, avait envie que je vous fisse religieuse, et votre petite soeur Louison aussi ; et de tout temps elle a été aheurtée à cela.
TOINETTE
La bonne bête a ses raisons
ARGAN
Elle ne voulait point consentir à ce mariage, mais je l'ai emporté, et ma parole est donnée.
ANGÉLIQUE
Ah ! Mon père, que je vous suis obligée de toutes vos bontés.
TOINETTE
En vérité, je vous sais bon gré de cela, et voilà l'action la plus sage que vous ayez faite de votre vie.
ARGAN
Je n'ai point encore vu la personne ; mais on m'a dit que j'en serais content, et toi aussi.
ANGÉLIQUE
Assurément, mon père.
ARGAN
Comment l'as-tu vu ?
ANGÉLIQUE
Puisque votre consentement m'autorise à vous pouvoir ouvrir mon coeur, je ne feindrai point de vous dire, que le hasard nous a fait connaître il y a six jours, et que la demande qu'on vous a faite, est un effet de l'inclination, que dès cette première vue nous avons prise l'un pour l'autre.
ARGAN
Ils ne m'ont pas dit cela, mais j'en suis bien aise, et c'est tant mieux que les choses soient de la sorte. Ils disent que c'est un grand jeune garçon bien fait.
ANGÉLIQUE
Oui, mon père.
ARGAN
De belle taille.
ANGÉLIQUE
Sans doute.
ARGAN
Agréable de sa personne.
ANGÉLIQUE
Assurément.
ARGAN
De bonne physionomie.
ANGÉLIQUE
Très bonne.
ARGAN
Sage, et bien né.
ANGÉLIQUE
Tout à fait.
ARGAN
Fort honnête.
ANGÉLIQUE
Le plus honnête du monde.
ARGAN
Qui parle bien latin, et grec.
ANGÉLIQUE
C'est ce que je ne sais pas.
ARGAN
Et qui sera reçu médecin dans trois jours.
ANGÉLIQUE
Lui, mon père ?
ARGAN
Oui. Est-ce qu'il ne te l'a pas dit ?
ANGÉLIQUE
Non vraiment. Qui vous l'a dit à vous ?
ARGAN
Monsieur Purgon.
ANGÉLIQUE
Est-ce que Monsieur Purgon le connaît ?
ARGAN
La belle demande ; il faut bien qu'il le connaisse, puisque c'est son neveu.
ANGÉLIQUE
Cléante, neveu de Monsieur Purgon.
ARGAN
Quel Cléante ? Nous parlons de celui pour qui l'on t'a demandée en mariage.
ANGÉLIQUE
Hé, oui.
ARGAN
Hé bien, c'est le neveu de Monsieur Purgon, qui est le fils de son beau-frère le médecin, Monsieur Diafoirus ; et ce fils s'appelle Thomas Diafoirus, et non pas Cléante ; et nous avons conclu ce mariage-là ce matin, Monsieur Purgon, Monsieur Fleurant et moi, et demain, ce gendre prétendu doit m'être amené par son père. Qu'est-ce ? Vous voilà toute ébaubie ?
ANGÉLIQUE
C'est, mon Père, que je connais que vous avez parlé d'une personne, et que j'ai entendu une autre.
TOINETTE
Quoi, Monsieur, vous auriez fait ce dessein burlesque ? Et avec tout le bien que vous avez, vous voudriez marier votre fille avec un médecin ?
ARGAN
Oui. De quoi te mêles-tu, coquine, impudente que tu es ?
TOINETTE
Mon Dieu tout doux, vous allez d'abord aux invectives. Est-ce que nous ne pouvons pas raisonner ensemble sans nous emporter ? Là, parlons de sang-froid. Quelle est votre raison, s'il vous plaît, pour un tel mariage ?
ARGAN
Ma raison est que, me voyant infirme, et malade comme je suis, je veux me faire un gendre? et des alliés médecins, afin de m'appuyer de bons secours contre ma maladie, d'avoir dans ma famille les sources des remèdes qui me sont nécessaires, et d'être à même des consultations, et des ordonnances.
TOINETTE
Hé bien, voilà dire une raison, et il y a plaisir à se répondre doucement les uns aux autres. Mais, Monsieur, mettez la main à la conscience. Est-ce que vous êtes malade ?
ARGAN
Comment, coquine, si je suis malade ? Si je suis malade, impudente ?
TOINETTE
Hé bien oui, Monsieur, vous êtes malade, n'ayons point de querelle là-dessus. Oui, vous êtes fort malade, j'en demeure d'accord, et plus malade que vous ne pensez ; voilà qui est fait. Mais votre fille doit épouser un mari pour elle ; et, n'étant point malade, il n'est pas nécessaire de lui donner un médecin.
ARGAN
C'est pour moi que je lui donne ce médecin ; et une fille de bon naturel doit être ravie d'épouser ce qui est utile à la santé de son père.
TOINETTE
Ma foi, Monsieur, voulez-vous qu'en amie je vous donne un conseil ?
ARGAN
Quel est-il ce conseil ?
TOINETTE
De ne point songer à ce mariage-là.
ARGAN
Hé la raison ?
TOINETTE
La raison, c'est que votre fille n'y consentira point.
ARGAN
Elle n'y consentira point ?
TOINETTE
Non.
ARGAN
Ma fille ?
TOINETTE
Votre fille. Elle vous dira qu'elle n'a que faire de Monsieur Diafoirus, ni de son fils Thomas Diafoirus, ni de tous les Diafoirus du monde.
ARGAN
J'en ai affaire, moi, outre que le parti est plus avantageux qu'on ne pense, Monsieur Diafoirus n'a que ce fils-là pour tout héritier ; et de plus, Monsieur Purgon, qui n'a ni femme, ni enfants, lui donne tout son bien, en faveur de ce mariage ; et Monsieur Purgon est un homme qui a huit mille bonnes livres de rente.
TOINETTE
Il faut qu'il ait tué bien des gens, pour s'être fait si riche.
ARGAN
Huit mille livres de rente sont quelque chose, sans compter le bien du père.
TOINETTE
Monsieur, tout cela est bel et bon ; mais j'en reviens toujours là. Je vous conseille entre nous de lui choisir un autre mari, et elle n'est point faite pour être Madame Diafoirus.
ARGAN
Et je veux, moi, que cela soit.
TOINETTE
Eh fi, ne dites pas cela.
ARGAN
Comment, que je ne dise pas cela ?
TOINETTE
Hé non !
ARGAN
Et pourquoi ne le dirai-je pas ?
TOINETTE
On dira que vous ne songez pas à ce que vous dites.
ARGAN
On dira ce qu'on voudra, mais je vous dis que je veux qu'elle exécute la parole que j'ai donnée.
TOINETTE
Non, je suis sûre qu'elle ne le fera pas.
ARGAN
Je l'y forcerai bien.
TOINETTE
Elle ne le fera pas, vous dis-je.
ARGAN
Elle le fera, ou je la mettrai dans un couvent.
TOINETTE
Vous ?
ARGAN
Moi.
TOINETTE
Bon.
ARGAN
Comment, bon ?
TOINETTE
Vous ne la mettrez point dans un couvent.
ARGAN
Je ne la mettrai point dans un couvent ?
TOINETTE
Non.
ARGAN
Non.
TOINETTE
Non.
ARGAN
Ouais, voici qui est plaisant. Je ne mettrai pas ma fille dans un convent, si je veux ?
TOINETTE
Non, vous dis-je.
ARGAN
Qui m'en empêchera ?
TOINETTE
Vous-même.
ARGAN
Moi ?
TOINETTE
Oui, vous n'aurez pas ce coeur-là.
ARGAN
Je l'aurai.
TOINETTE
Vous vous moquez.
ARGAN
Je ne me moque point.
TOINETTE
La tendresse paternelle vous prendra.
ARGAN
Elle ne me prendra point.
TOINETTE
Une petite larme, ou deux, des bras jetés au cou, un mon petit Papa mignon, prononcé tendrement, sera assez pour vous toucher.
ARGAN
Tout cela ne fera rien.
TOINETTE
Oui, oui.
ARGAN
Je vous dis que je n'en démordrai point.
TOINETTE
Bagatelles.
ARGAN
Il ne faut point dire bagatelles.
TOINETTE
Mon Dieu je vous connais, vous êtes bon naturellement.
ARGAN
(avec emportement) Je ne suis point bon, et je suis méchant quand je veux.
TOINETTE
Doucement, Monsieur, vous ne songez pas que vous êtes malade.
ARGAN
Je lui commande absolument de se préparer à prendre le mari que je dis.
TOINETTE
Et moi, je lui défends absolument d'en faire rien.
ARGAN
Où est-ce donc que nous sommes ? Et quelle audace est-ce là à une coquine de servante, de parler de la sorte devant son maître ?
TOINETTE
Quand un maître ne songe pas à ce qu'il fait, une servante bien sensée est en droit de le redresser.
ARGAN
(court après Toinette) Ah ! Insolente, il faut que je t'assomme.
TOINETTE
(se sauve de lui) Il est de mon devoir de m'opposer aux choses qui vous peuvent déshonorer.
ARGAN
(en colère, court après elle autour de sa chaise, son bâton à la main) Viens, viens, que je t'apprenne à parler.
TOINETTE
(courant et se sauvant du côté de la chaise où n'est pas Argan) Je m'intéresse, comme je dois, à ne vous point laisser faire de folie.
ARGAN
Chienne !
TOINETTE
Non, je ne consentirai jamais à ce mariage.
ARGAN
Pendarde
TOINETTE
Je ne veux point qu'elle épouse votre Thomas Diafoirus.
ARGAN
Carogne !
TOINETTE
Et elle m'obéira plutôt qu'à vous.
ARGAN
Angélique, tu ne veux pas m'arrêter cette coquine-là ?
ANGÉLIQUE
Eh, mon Père, ne vous faites point malade.
ARGAN
Si tu ne me l'arrêtes, je te donnerai ma malédiction.
TOINETTE
Et moi je la déshériterai, si elle vous obéit.
ARGAN
(se jette dans sa chaise, étant las de courir après elle) Ah ! Ah ! Je n'en puis plus. Voilà pour me faire mourir

SCÈNE VI.

(Béline, Angélique, Toinette, Argan.)
ARGAN
Ah ! Ma femme approchez.
BÉLINE
Qu'avez-vous, mon pauvre mari ?
ARGAN
Venez-vous-en ici à mon secours ?
BÉLINE
Qu'est-ce que c'est donc qu'il y a, mon petit fils ?
ARGAN
Mamie.
BÉLINE
Mon ami.
ARGAN
On vient de me mettre en colère.
BÉLINE
Hélas ! Pauvre petit mari. Comment donc, mon ami ?
ARGAN
Votre coquine de Toinette est devenue plus insolente que jamais.
BÉLINE
Ne vous passionnez donc point.
ARGAN
Elle m'a fait enrager, mamie.
BÉLINE
Doucement, mon fils.
ARGAN
Elle a contrecarré une heure durant les choses que je veux faire.
BÉLINE
Là, là, tout doux.
ARGAN
Et a eu l'effronterie de me dire que je ne suis point malade.
BÉLINE
C'est une impertinente.
ARGAN
Vous savez, mon coeur, ce qui en est.
BÉLINE
Oui, mon coeur, elle a tort.
ARGAN
Mamour, cette coquine-là me fera mourir.
BÉLINE
Eh là, eh là.
ARGAN
Elle est la cause de toute la bile que je fais.
BÉLINE
Ne vous fâchez point tant.
ARGAN
Et il y a je ne sais combien que je vous dis de me la chasser.
BÉLINE
Mon Dieu, mon fils, il n'y a point de serviteurs, et de servantes qui n'aient leurs défauts. On est contraint parfois de souffrir leurs mauvaises qualités à cause des bonnes. Celle-ci est adroite, soigneuse, diligente, et surtout fidèle ; et vous savez qu'il faut maintenant de grandes précautions pour les gens que l'on prend. Holà, Toinette.
TOINETTE
Madame.
BÉLINE
Pourquoi donc est-ce que vous mettez mon mari en colère ?
TOINETTE
(d'un ton doucereux) Moi, Madame, hélas ! Je ne sais pas ce que vous me voulez dire, et je ne songe qu'à complaire à Monsieur en toutes choses.
ARGAN
Ah ! La traîtresse.
TOINETTE
Il nous a dit qu'il voulait donner sa fille en mariage au fils de Monsieur Diafoirus ; je lui ai répondu que je trouvais le parti avantageux pour elle ; mais que je croyais qu'il ferait mieux de la mettre dans un couvent.
BÉLINE
Il n'y a pas grand mal à cela, et je trouve qu'elle a raison.
ARGAN
Ah ! Mamour, vous la croyez ; c'est une scélérate. Elle m'a dit cent insolences.
BÉLINE
Hé bien je vous crois, mon ami. Là, remettez-vous. Écoutez, Toinette, si vous fâchez jamais mon mari, je vous mettrai dehors. Çà, donnez-moi son manteau fourré, et des oreillers, que je l'accommode dans sa chaise. Vous voilà je ne sais comment. Enfoncez bien votre bonnet jusque sur vos oreilles ; il n'y a rien qui enrhume tant, que de prendre l'air par les oreilles.
ARGAN
Ah ! Mamie, que je vous suis obligé de tous les soins que vous prenez de moi.
BÉLINE
(accommodant les oreillers qu'elle met autour d'Argan) Levez-vous, que je mette ceci sous vous. Mettons celui-ci pour vous appuyer, et celui-là de l'autre côté. Mettons celui-ci derrière votre dos, et cet autre-là pour soutenir votre tête.
TOINETTE
(lui mettant rudement un oreiller sur la tête, et puis fuyant) Et celui-ci pour vous garder du serein.
ARGAN
(se lève en colère, et jette tous les oreillers à Toinette) Ah ! Coquine, tu veux m'étouffer.
BÉLINE
Eh là, eh là ! Qu'est-ce que c'est donc ?
ARGAN
(tout essoufflé, se jette dans sa chaise) Ah, ah, ah ! Je n'en puis plus.
BÉLINE
Pourquoi vous emporter ainsi ? Elle a cru faire bien.
ARGAN
Vous ne connaissez pas, mamour, la malice de la pendarde. Ah ! Elle m'a mis tout hors de moi ; et il faudra plus de huit médecines, et de douze lavements, pour réparer tout ceci.
BÉLINE
Là, là, mon petit ami, apaisez-vous un peu.
ARGAN
Mamie, vous êtes toute ma consolation.
BÉLINE
Pauvre petit fils.
ARGAN
Pour tâcher de reconnaître l'amour que vous me portez, je veux, mon coeur, comme je vous ai dit, faire mon testament.
BÉLINE
Ah ! Mon ami, ne parlons point de cela, je vous prie, je ne saurais souffrir cette pensée ; et le seul mot de testament me fait tressaillir de douleur.
ARGAN
Je vous avais dit de parler pour cela à votre notaire.
BÉLINE
Le voilà là-dedans, que j'ai amené avec moi.
ARGAN
Faites-le donc entrer mamour.
BÉLINE
Hélas ! Mon ami, quand on aime bien un mari, on n'est guère en état de songer à tout cela.

SCÈNE VII.

(Le Notaire, Béline, Argan.)
ARGAN
Approchez, Monsieur de Bonnefoy, approchez. Prenez un siège, s'il vous plaît. Ma femme m'a dit, Monsieur, que vous étiez fort honnête homme, et tout à fait de ses amis ; et je l'ai chargée de vous parler pour un testament que je veux faire.
BÉLINE
Hélas ! Je ne suis point capable de parler de ces choses-là.
LE NOTAIRE
Elle m'a, Monsieur, expliqué vos intentions, et le dessein où vous êtes pour elle ; et j'ai à vous dire là-dessus que vous ne sauriez rien donner à votre femme par votre testament.
ARGAN
Mais pourquoi ?
LE NOTAIRE
La coutume y résiste. Si vous étiez en pays de Droit écrit, cela se pourrait faire ; mais à Paris, et dans les pays coutumiers, au moins dans la plupart, c'est ce qui ne se peut, et la disposition serait nulle. Tout l'avantage qu'homme et femme conjoints par mariage se peuvent faire l'un à l'autre, c'est un don mutuel entre-vifs ; encore faut-il qu'il n'y ait enfants, soit des deux conjoints, ou de l'un d'eux, lors du décès du premier mourant.
ARGAN
Voilà une coutume bien impertinente, qu'un mari ne puisse rien laisser à une femme dont il est aimé tendrement, et qui prend de lui tant de soin. J'aurais envie de consulter mon avocat, pour voir comment je pourrais faire.
LE NOTAIRE
Ce n'est point à des avocats qu'il faut aller, car ils sont d'ordinaire sévères là-dessus, et s'imaginent que c'est un grand crime, que de disposer en fraude de la loi. Ce sont gens de difficultés, et qui sont ignorants des détours de la conscience. Il y a d'autres personnes à consulter, qui sont bien plus accommodantes ; qui ont des expédients pour passer doucement par-dessus la loi, et rendre juste ce qui n'est pas permis ; qui savent aplanir les difficultés d'une affaire, et trouver des moyens d'éluder la coutume par quelque avantage indirect. Sans cela, où en serions-nous tous les jours ; il faut de la facilité dans les choses, autrement nous ne ferions rien, et je ne donnerais pas un sou de notre métier.
ARGAN
Ma femme m'avait bien dit, Monsieur, que vous étiez fort habile, et fort honnête homme. Comment puis-je faire, s'il vous plaît, pour lui donner mon bien, et en frustrer mes enfants ?
LE NOTAIRE
Comment vous pouvez faire ? Vous pouvez choisir doucement un ami intime de votre femme, auquel vous donnerez en bonne forme par votre testament tout ce que vous pouvez ; et cet ami ensuite lui rendra tout. Vous pouvez encore contracter un grand nombre d'obligations, non suspectes, au profit de divers créanciers, qui prêteront leur nom à votre femme, et entre les mains de laquelle ils mettront leur déclaration que ce qu'ils en ont fait n'a été que pour lui faire plaisir. Vous pouvez aussi, pendant que vous êtes en vie, mettre entre ses mains de l'argent comptant, ou des billets que vous pourrez avoir, payables au porteur.
BÉLINE
Mon Dieu, il ne faut point vous tourmenter de tout cela. S'il vient faute de vous, mon fils, je ne veux plus rester au monde.
ARGAN
Mamie.
BÉLINE
Oui, mon ami, si je suis assez malheureuse pour vous perdre.
ARGAN
Ma chère femme !
BÉLINE
La vie ne me sera plus de rien.
ARGAN
Mamour !
BÉLINE
Et je suivrai vos pas, pour vous faire connaître la tendresse que j'ai pour vous.
ARGAN
Mamie, vous me fendez le coeur. Consolez-vous, je vous en prie.
LE NOTAIRE
Ces larmes sont hors de saison, et les choses n'en sont point encore là.
BÉLINE
Ah ! Monsieur, vous ne savez pas ce que c'est qu'un mari, qu'on aime tendrement.
ARGAN
Tout le regret que j'aurai, si je meurs, mamie, c'est de n'avoir point un enfant de vous. Monsieur Purgon m'avait dit qu'il m'en ferait faire un.
LE NOTAIRE
Cela pourra venir encore.
ARGAN
Il faut faire mon testament, mamour, de la façon que Monsieur dit ; mais, par précaution, je veux vous mettre entre les vingt mille francs en or, que j'ai dans le lambris de mon alcôve, et deux billets payables au porteur, qui me sont dûs, l'un par Monsieur Damon, et l'autre par Monsieur Gérante.
BÉLINE
Non, non, je ne veux point de tout cela. Ah ! Combien dites-vous qu'il y a dans votre alcôve ?
ARGAN
Vingt mille francs, mamour.
BÉLINE
Ne me parlez point de bien, je vous prie. Ah ! De combien sont les deux billets ?
ARGAN
Ils sont, mamie, l'un de quatre mille francs, et l'autre de six.
BÉLINE
Tous les biens du monde, mon ami, ne me sont rien, au prix de vous.
LE NOTAIRE
Voulez-vous que nous procédions au testament ?
ARGAN
Oui, Monsieur ; mais nous serons mieux dans mon petit cabinet. Mamour, conduisez-moi, je vous prie.
BÉLINE
Allons, mon pauvre petit fils.

SCÈNE VIII.

(Angélique, Toinette.)
TOINETTE
Les voilà avec un notaire, et j'ai ouï parler de testament. Votre belle-mère ne s'endort point, et c'est sans doute quelque conspiration contre vos intérêts, où elle pousse votre père.
ANGÉLIQUE
Qu'il dispose de son bien à sa fantaisie, pourvu qu'il ne dispose point de mon coeur. Tu vois, Toinette, les desseins violents que l'on fait sur lui. Ne m'abandonne point, je te prie, dans l'extrémité où je suis.
TOINETTE
Moi ? Vous abandonner, j'aimerais mieux mourir. Votre belle-mère a beau me faire sa confidente, et me vouloir jeter dans ses intérêts, je n'ai jamais pu avoir d'inclination pour elle, et j'ai toujours été de votre parti. Laissez-moi faire, j'emploierai toute chose pour vous servir ; mais pour vous servir avec plus d'effet, je veux changer de batterie, couvrir le zèle que j'ai pour vous, et feindre d'entrer dans les sentiments de votre père, et de votre belle-mère.
ANGÉLIQUE
Tâche, je t'en conjure, de faire donner avis à Cléante du mariage qu'on a conclu.
TOINETTE
Je n'ai personne à employer à cet office, que le vieux usurier Polichinelle, mon amant, et il m'en coûtera pour cela quelques paroles de douceur, que je veux bien dépenser pour vous. Pour aujourd'hui il est trop tard ; mais demain du grand matin, je l'enverrai quérir, et il sera ravi de...
BÉLINE
Toinette.
TOINETTE
Voilà qu'on m'appelle. Bonsoir. Reposez-vous sur moi.
(La théâtre change et représente une ville.)

PREMIER INTERMÈDE

(Polichinelle, dans la nuit, vient pour donner une sérénade à sa maîtresse. Il est interrompu d'abord par des violons, contre lesquels il se met en colère, et ensuite par le Guet, composé de musiciens et de danseurs.)
POLICHINELLE
Ô amour, amour, amour, amour ! Pauvre Polichinelle, quelle diable de fantaisie t'es-tu allé mettre dans la cervelle ? À quoi t'amuses-tu, misérable insensé que tu es ? Tu quittes le soin de ton négoce, et tu laisses aller tes affaires à l'abandon. Tu ne manges plus, tu ne bois presque plus, tu perds le repos de la nuit ; et tout cela pour qui ? Pour une dragonne, franche dragonne ; une diablesse qui te rembarre, et se moque de tout ce que tu peux lui dire. Mais il n'y a point à raisonner là-dessus : tu le veux, amour ; il faut être fou comme beaucoup d'autres. Cela n'est pas le mieux du monde à un homme de mon âge : mais qu'y faire ? On n'est pas sage quand on veut, et les vieilles cervelles se démontent comme les jeunes. Je viens voir si je ne pourrai point adoucir ma tigresse par une sérénade. Il n'y a rien parfois qui soit si touchant qu'un amant qui vient chanter ses doléances aux gonds et aux verrous de la porte de sa maîtresse. Voici de quoi accompagner ma voix. Ô nuit ! Ô chère nuit ! Porte mes plaintes amoureuses jusque dans le lit de mon inflexible.
(Il chante ces paroles :)
Notte e dì v'amo e v'adoro, 436
Cerco' un sì per mio ristoro ; 437
Ma se voi dite di no 438
Bell' ingrata io morirò. 439
Fra la speranza 440
S'afflige il cuore, 441
In lontananza 442
Consum a l'hore ; 443
Si dolce inganno 444
Che mi figura 445
Breve l'affanno, 446
Ahi troppo dura, 447
Cosi per tropp' amar languisco e muoro. 448
Notte' e dì v'amo e v'adoro, 449
Cerco' un sì per mio ristoro, 450
Mà se voi dite di no, 451
Bell' ingrata, io morirò. 452
Se non dormite, 453
Almen pensate 454
Alle ferite 455
Ch'al cuor mi fate ; 456
Deh almen fingete, 457
Per mio conforto, 458
Se m'uccidete, 459
D'haver il torto : 460
Vostra pietà mi scemerà il martoro. 461
Notte' e dì v'amo e vadoro, 462
Cerco un si per mio ristoro, 463
Ma se voi dite di nò, 464
Bell' ingrata, io morirò. 465
UNE VIEILLE
(se présente à la fenêtre, et répond au seignor Polichinelle en se moquant de lui) Zerbinetti, ch' ogn' hor con finti sguardi, 466
Mentiti desiri, 467
Fallaci sospiri, 468
Accenti Buggiardi, 469
Di fede vi preggiate, 470
Ah che non m'ingannate, 471
Che gia sò per prova, 472
Ch'in voi non si trova 473
Constanza ne fede ; 474
Oh quanto' è pazza colei che vi crede. 475
Quei sguardi languidi 476
Non m'innamorano, 477
Quei sospir fervidi 478
Più non m'infiammano, 479
Vel giuro' a fè. 480
Zerbino misero, 481
Del vostro piangere 482
Il mio cor libero 483
Vuol sempre ridere 484
Credet'à mé : 485
Che già so per prova 486
Ch'in voi non si trova 487
Constanza ne fede ; 488
Oh quanto' è pazza colei che vi crede. 489
(Violons.)
POLICHINELLE
Quelle impertinente harmonie vient interrompre ici ma voix ? (Violons) Paix là, taisez-vous, violons. Laissez-moi me plaindre à mon aise des cruautés de mon inexorable. (Violons) Taisez-vous vous dis-je. C'est moi qui veux chanter. (Violons) Paix donc ! (Violons) Ouais ! (Violons) Ahi ! (Violons) Est-ce pour rire ? (Violons) Ah que de bruit ! (Violons) Le diable vous emporte. (Violons) J'enrage. (Violons) Vous ne vous tairez pas ? Ah, Dieu soit loué ! Violons. Encore ? (Violons) Peste des violons ! (Violons) La sotte musique que voilà ! (Violons) La, la, la, la, la, la. (Violons) La, la, la, la, la, la. (Violons) La, la, la, la, la, la. (Violons) La, la, la, la, la, la. (Violons) La, la, la, la, la, la. (Violons) (Polichinelle, avec un luth, dont il ne joue que des lèvres et de la langue, en disant : plin pan plan, etc.) Par ma foi ! Cela me divertit. Poursuivez, Messieurs les Violons, vous me ferez plaisir. Allons donc, continuez. Je vous en prie. Voilà le moyen de les faire taire. La musique est accoutumée à ne point faire ce qu'on veut. Ho sus, à nous ! Avant que de chanter il faut que je prélude un peu, et joue quelque pièce, afin de mieux prendre mon ton. Plan, plan, plan. Plin, plin, plin. Voilà un temps fâcheux pour mettre un luth d'accord. Plin, plin, plin. Plin, tan, plan. Plin, plin. Les cordes ne tiennent point par ce temps-là. Plin, plan. J'entends du bruit, mettons mon luth contre la porte.
ARCHERS
(passant dans la rue, accourent au bruit qu'ils entendent et demandent :) Qui va là, qui va là ?
POLICHINELLE
(tout bas) Qui diable est cela ? Est-ce que c'est la mode de parler en musique ?
ARCHERS
Qui va là, qui va là, qui va là ?
POLICHINELLE
(épouvanté) Moi, moi, moi.
ARCHERS
Qui va là, qui va là ? Vous dis-je.
POLICHINELLE
Moi, moi, vous dis-je.
ARCHERS
Et qui toi, et qui toi ?
POLICHINELLE
Moi, moi, moi, moi, moi, moi.
ARCHERS
Dis ton nom, dis ton nom, sans davantage attendre.
POLICHINELLE
(feignant d'être bien hardi) Mon nom est, va te faire pendre.
ARCHERS
Ici, camarades, ici. Saisissons l'insolent qui nous répond ainsi.
(ENTRÉE DE BALLET.)
(Tout le Guet vient, qui cherche Polichinelle dans la nuit. Violons et Danseurs.)
POLICHINELLE
Qui va là ? (Violons et Danseurs) Qui sont les coquins que j'entends ? (Violons et Danseurs) Euh ! (Violons et Danseurs) Holà mes laquais, mes gens. (Violons et Danseurs) Par la mort. (Violons et Danseurs) Par la sang. (Violons et Danseurs) J'en jetterai par terre. (Violons et Danseurs) Champagne, Poitevin, Picard, Basque, Breton. (Violons et Danseurs) Donnez-moi mon mousqueton (Violons et Danseurs) (Polichinelle tire un coup de pistolet.) Poue. (Ils tombent tous et s'enfuient.) (Polichinelle, en se moquant.) Ah, ah, ah, ah, comme je leur ai donné l'épouvante. Voilà de sottes gens d'avoir peur de moi qui ai peur des autres. Ma foi il n'est que de jouer d'adresse en ce monde. Si je n'avais tranché du grand seigneur, et n'avais fait le brave, ils n'auraient pas manqué de me happer. Ah, ah, ah.
(Les archers se rapprochent, et ayant entendu ce qu'il disait, ils le saisissent au collet.)
ARCHERS
Nous le tenons, à nous, camarades, à nous, dépêchez, de la lumière.
(BALLET.)
(Tout le Guet vient avec des lanternes.)
ARCHERS
Ah traître, ah fripon, c'est donc vous, 533
Faquin, maraud, pendard, impudent, téméraire, 534
Insolent, effronté, coquin, filou, voleur, 535
Vous osez nous faire peur ? 536
POLICHINELLE
Messieurs, c'est que j'étais ivre.
ARCHERS
Non, non, non, point de raison, 538
Il faut vous apprendre à vivre, 539
En prison vite, en prison. 540
POLICHINELLE
Messieurs, je ne suis point voleur.
ARCHERS
En prison.
POLICHINELLE
Je suis un bourgeois de la ville.
ARCHERS
En prison.
POLICHINELLE
Qu'ai-je fait ?
ARCHERS
En prison, vite, en prison.
POLICHINELLE
Messieurs, laissez-moi aller.
ARCHERS
Non.
POLICHINELLE
Je vous prie.
ARCHERS
Non.
POLICHINELLE
Eh !
ARCHERS
Non.
POLICHINELLE
De grâce.
ARCHERS
Non, non.
POLICHINELLE
Messieurs.
ARCHERS
Non, non, non.
POLICHINELLE
S'il vous plaît.
ARCHERS
Non, non.
POLICHINELLE
Par charité.
ARCHERS
Non, non.
POLICHINELLE
Au nom du Ciel !
ARCHERS
Non, non.
POLICHINELLE
Miséricorde !
ARCHERS
Non, non, non, point de raison. 564
Il faut vous apprendre à vivre, 565
En prison vite, en prison. 566
POLICHINELLE
Eh ! N'est-il rien, Messieurs, qui soit capable d'attendrir vos âmes ?
ARCHERS
Il est aisé de nous toucher, 568
Et nous sommes humains plus qu'on ne saurait croire, 569
Donnez-nous doucement six pistoles pour boire ; 570
Nous allons vous lâcher. 571
POLICHINELLE
Hélas, Messieurs, je vous assure que je n'ai pas un sou sur moi.
ARCHERS
Au défaut de six pistoles, 573
Choisissez donc sans façon 574
D'avoir trente croquignoles, 575
Ou douze coups de bâton. 576
POLICHINELLE
Si c'est une nécessité, et qu'il faille en passer par là, je choisis les croquignoles.
ARCHERS
Allons, préparez-vous, 578
Et comptez bien les coups. 579
(BALLET.)
(Archers danseurs lui donnent des croquignoles en cadence.)
POLICHINELLE
Un et deux. Trois et quatre. Cinq et six. Sept et huit. Neuf et dix. Onze et douze, et treize, et quatorze, et quinze.
ARCHERS
Ah, ah, vous en voulez passer ; 581
Allons, c'est à recommencer. 582
POLICHINELLE
Ah, Messieurs, ma pauvre tête n'en peut plus, et vous venez de me la rendre comme une pomme cuite. J'aime mieux encore les coups de bâton, que de recommencer.
ARCHERS
Soit, puisque le bâton est pour vous plus charmant, 584
Vous aurez contentement. 585
(BALLET.)
(Les Archers danseurs lui donnent des coups de bâton en cadence.)
POLICHINELLE
Un, deux, trois, quatre, cinq, six, ah, ah, ah, je n'y saurais plus résister. Tenez, Messieurs, voilà six pistoles que je vous donne.
ARCHERS
Ah, l'honnête homme ! Ah, l'âme noble et belle ! 587
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle. 588
POLICHINELLE
Messieurs, je vous donne le bonsoir.
ARCHERS
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle. 590
POLICHINELLE
Votre serviteur.
ARCHERS
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle. 592
POLICHINELLE
Très humble valet.
ARCHERS
Adieu, Seigneur, adieu, Seigneur Polichinelle. 594
POLICHINELLE
Jusqu'au revoir.
(BALLET.)
(Ils dansent tous, en réjouissance de l'argent qu'ils ont reçu. Le théâtre change et représente la même chambre.)

ACTE II

SCÈNE I.

(Toinette, Cléante.)
TOINETTE
Que demandez-vous, Monsieur ?
CLÉANTE
Ce que je demande ?
TOINETTE
Ah, ah, c'est vous ? Quelle surprise ! Que venez-vous faire céans ?
CLÉANTE
Savoir ma destinée ; parler à l'aimable Angélique ; consulter les sentiments de son coeur ; et lui demander ses résolutions sur ce mariage fatal, dont on m'a averti.
TOINETTE
Oui, mais on ne parle pas comme cela de but en blanc à Angélique ; il faut des mystères ; et l'on vous a dit l'étroite garde où elle est retenue. Qu'on ne la laisse ni sortir, ni parler à personne, et que ce ne fut que la curiosité d'une vieille tante qui nous fit accorder la liberté d'aller à cette comédie, qui donna lieu à la naissance de votre passion, et nous nous sommes bien gardé[e]s de parler de cette aventure.
CLÉANTE
Aussi ne viens-je pas ici comme Cléante, et sous l'apparence de son amant, mais comme ami de son maître de musique, dont j'ai obtenu le pouvoir de dire qu'il m'envoie à sa place.
TOINETTE
Voici son père. Retirez-vous un peu, et me laissez lui dire que vous êtes là.

SCÈNE II.

(Argan, Toinette, Cléante.)
ARGAN
Monsieur Purgon m'a dit de me promener le matin dans ma chambre douze allées, et douze venues ; mais j'ai oublié à lui demander si c'est en long, ou en large.
TOINETTE
Monsieur, voilà un...
ARGAN
Parle bas, pendarde, tu viens m'ébranler tout le cerveau, et tu ne songes pas qu'il ne faut point parler si haut à des malades.
TOINETTE
Je voulais vous dire, Monsieur...
ARGAN
Parle bas, te dis-je.
TOINETTE
Monsieur...
ARGAN
Eh !
TOINETTE
Je vous dis que...
ARGAN
Qu'est-ce que tu dis ?
TOINETTE
(haut) Je dis que voilà un homme qui veut parler à vous.
ARGAN
Qu'il vienne.
(Toinette fait signe à Cléante d'avancer.)
CLÉANTE
Monsieur...
TOINETTE
(raillant) Ne parlez pas si haut, de peur d'ébranler le cerveau de Monsieur.
CLÉANTE
Monsieur, je suis ravi de vous trouver debout, et de voir que vous vous portez mieux.
TOINETTE
(feignant d'être en colère) Comment qu'il se porte mieux ? Cela est faux, Monsieur se porte toujours mal.
CLÉANTE
J'ai ouï dire que Monsieur était mieux, et je lui trouve bon visage.
TOINETTE
Que voulez-vous dire avec votre bon visage ? Monsieur l'a fort mauvais, et ce sont des impertinents qui vous ont dit qu'il était mieux. Il ne s'est jamais si mal porté.
ARGAN
Elle a raison.
TOINETTE
Il marche, dort, mange, et boit tout comme les autres ; mais cela n'empêche pas qu'il ne soit fort malade.
ARGAN
Cela est vrai.
CLÉANTE
Monsieur, j'en suis au désespoir. Je viens de la part du maître à chanter de Mademoiselle votre fille. Il s'est vu obligé d'aller à la campagne pour quelques jours ; et comme son ami intime, il m'envoie à sa place pour lui continuer ses leçons, de peur qu'en les interrompant elle ne vînt à oublier ce qu'elle sait déjà.
ARGAN
Fort bien. Appelez Angélique.
TOINETTE
Je crois, Monsieur, qu'il sera mieux de mener Monsieur à sa chambre.
ARGAN
Non, faites-la venir.
TOINETTE
Il ne pourra lui donner leçon, comme il faut, s'ils ne sont en particulier.
ARGAN
Si fait, si fait.
TOINETTE
Monsieur, cela ne fera que vous étourdir, et il ne faut rien pour vous émouvoir en l'état où vous êtes, et vous ébranler le cerveau.
ARGAN
Point, point, j'aime la musique, et je serai bien aise de... Ah ! La voici. Allez-vous-en voir, vous, si ma femme est habillée.

SCÈNE III.

(Argan, Angélique, Cléante.)
ARGAN
Venez, ma fille : votre maître de musique est allé aux champs, et voilà une personne qu'il envoie à sa place pour vous montrer.
ANGÉLIQUE
Ah, Ciel !
ARGAN
Qu'est-ce ? D'où vient cette surprise ?
ANGÉLIQUE
C'est...
ARGAN
Quoi ? Qui vous émeut de la sorte ?
ANGÉLIQUE
C'est, mon père, une aventure surprenante qui se rencontre ici.
ARGAN
Comment ?
ANGÉLIQUE
J'ai songé cette nuit que j'étais dans le plus grand embarras du monde, et qu'une personne faite tout comme Monsieur s'est présentée à moi, à qui j'ai demandé secours, et qui m'est venue tirer de la peine où j'étais ; et ma surprise a été grande de voir inopinément, en arrivant ici, ce que j'ai eu dans l'idée toute la nuit.
CLÉANTE
Ce n'est pas être malheureux que d'occuper votre pensée, soit en dormant, soit en veillant ; et mon bonheur serait grand sans doute, si vous étiez dans quelque peine, dont vous me jugeassiez digne de vous tirer ; et il n'y a rien que je ne fisse pour...

SCÈNE IV.

(Toinette, Cléante, Angélique, Argan.)
TOINETTE
(par dérision) Ma foi, Monsieur, je suis pour vous maintenant, et je me dédis de tout ce que je disais hier. Voici Monsieur Diafoirus le père, et Monsieur Diafoirus le fils, qui viennent vous rendre visite. Que vous serez bien engendré ! Vous allez voir le garçon le mieux fait du monde, et le plus spirituel. Il n'a dit que deux mots, qui m'ont ravie, et votre fille va être charmée de lui.
ARGAN
(à Cléante, qui feint de vouloir s'en aller) Ne vous en allez point, Monsieur. C'est que je marie ma fille, et voilà qu'on lui amène son prétendu mari, qu'elle n'a point encore vu.
CLÉANTE
C'est m'honorer beaucoup, Monsieur, de vouloir que je sois témoin d'une entrevue si agréable.
ARGAN
C'est le fils d'un habile médecin, et le mariage se fera dans quatre jours.
CLÉANTE
Fort bien.
ARGAN
Mandez-le un peu à son maître de musique, afin qu'il se trouve à la noce.
CLÉANTE
Je n'y manquerai pas.
ARGAN
Je vous y prie aussi.
CLÉANTE
Vous me faites beaucoup d'honneur.
TOINETTE
Allons qu'on se range, les voici.

SCÈNE V.

(Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus, Argan, Angélique, Cléante, Toinette.)
ARGAN
(mettant la main à son bonnet sans l'ôter) Monsieur Purgon, Monsieur, m'a défendu de découvrir ma tête. Vous êtes du métier, vous savez les conséquences.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Nous sommes dans toutes nos visites pour porter secours aux malades, et non pour leur porter de l'incommodité.
ARGAN
Je reçois, Monsieur.
(Ils parlent tous deux en même temps, s'interrompent et confondent.)
MONSIEUR DIAFOIRUS
Nous venons ici, Monsieur...
ARGAN
Avec beaucoup de joie...
MONSIEUR DIAFOIRUS
Mon fils Thomas, et moi.
ARGAN
L'honneur que vous me faites.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Vous témoigner, Monsieur.
ARGAN
Et j'aurais souhaité.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Le ravissement où nous sommes.
ARGAN
De pouvoir aller chez vous.
MONSIEUR DIAFOIRUS
De la grâce que vous nous faites.
ARGAN
Pour vous en assurer.
MONSIEUR DIAFOIRUS
De vouloir bien nous recevoir.
ARGAN
Mais vous savez, Monsieur.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Dans l'honneur, Monsieur.
ARGAN
Ce que c'est qu'un pauvre malade.
MONSIEUR DIAFOIRUS
De votre alliance.
ARGAN
Qui ne peut faire autre chose.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Et vous assurer.
ARGAN
Que de vous dire ici.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Que dans les choses qui dépendront de notre métier.
ARGAN
Qu'il cherchera toutes les occasions.
MONSIEUR DIAFOIRUS
De même qu'en toute autre.
ARGAN
De vous faire connaître, Monsieur...
MONSIEUR DIAFOIRUS
Nous serons toujours prêts, Monsieur.
ARGAN
Qu'il est tout à votre service.
MONSIEUR DIAFOIRUS
À vous témoigner notre zèle. Il se retourne vers son fils et lui dit. Allons, Thomas, avancez. Faites vos compliments.
THOMAS DIAFOIRUS
(est un grand benêt, nouvellement sorti des Écoles, qui fait toutes choses de mauvaise grâce, et à contre-temps) N'est-ce pas par le père qu'il convient commencer ?
MONSIEUR DIAFOIRUS
Oui.
THOMAS DIAFOIRUS
Monsieur, je viens saluer, reconnaître, chérir, et révérer en vous un second père ; mais un second père auquel j'ose dire que je me trouve plus redevable qu'au premier. Le premier m'a engendré ; mais vous m'avez choisi. Il m'a reçu par nécessité ; mais vous m'avez accepté par grâce. Ce que je tiens de lui est un ouvrage de son corps ; mais ce que je tiens de vous est un ouvrage de votre volonté ; et d'autant plus que les facultés spirituelles, sont au-dessus des corporelles, d'autant plus je vous dois, et d'autant plus je tiens précieuse cette future filiation, dont je viens aujourd'hui vous rendre par avance les très humbles et très respectueux hommages.
TOINETTE
Vivent les collèges, d'où l'on sort si habile homme.
THOMAS DIAFOIRUS
Cela a-t-il bien été, mon père ?
MONSIEUR DIAFOIRUS
Optime.
ARGAN
(à Angélique) Allons, saluez Monsieur.
THOMAS DIAFOIRUS
Baiserai-je ?
MONSIEUR DIAFOIRUS
Oui, oui.
THOMAS DIAFOIRUS
(à Angélique) Madame, c'est avec justice, que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l'on...
ARGAN
Ce n'est pas ma femme, c'est ma fille à qui vous parlez.
THOMAS DIAFOIRUS
Où donc est-elle ?
ARGAN
Elle va venir.
THOMAS DIAFOIRUS
Attendrai-je, mon Père, qu'elle soit venue ?
MONSIEUR DIAFOIRUS
Faites toujours le compliment de Mademoiselle.
THOMAS DIAFOIRUS
Mademoiselle, ne plus, ne moins que la statue de Memnon, rendait un son harmonieux, lorsqu'elle venait à être éclairée des rayons du soleil : tout de même me sens-je animé d'un doux transport à l'apparition du soleil de vos beautés. Et comme les naturalistes remarquent que la fleur nommée héliotrope tourne sans cesse vers cet astre du jour, aussi mon coeur dores-en-avant tournera-t-il toujours vers les astres resplendissants de vos yeux adorables, ainsi que vers son pôle unique. Souffrez donc, Mademoiselle, que j'appende aujourd'hui à l'autel de vos charmes l'offrande de ce coeur, qui ne respire et n'ambitionne autre gloire, que d'être toute sa vie, Mademoiselle, votre très humble, très obéissant, et très fidèle serviteur, et mari.
TOINETTE
(en le raillant) Voilà ce que c'est que d'étudier, on apprend à dire de belles choses.
ARGAN
Eh ! Que dites-vous de cela ?
CLÉANTE
Que Monsieur fait merveilles, et que s'il est aussi bon médecin, qu'il est bon orateur, il y aura plaisir à être de ses malades.
TOINETTE
Assurément. Ce sera quelque chose d'admirable s'il fait d'aussi belles cures qu'il fait de beaux discours.
ARGAN
Allons vite ma chaise, et des sièges à tout le monde. Mettez-vous là ; ma fille. Vous voyez, Monsieur, que tout le monde admire Monsieur votre fils, et je vous trouve bien heureux de vous voir un garçon comme cela.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Monsieur, ce n'est pas parce que je suis son père, mais je puis dire que j'ai sujet d'être content de lui, et que tous ceux qui le voient en parlent comme d'un garçon qui n'a point de méchanceté. Il n'a jamais eu l'imagination bien vive, ni ce feu d'esprit qu'on remarque dans quelques-uns, mais c'est par là que j'ai toujours bien auguré de sa judiciaire, qualité requise pour l'exercice de notre art. Lorsqu'il était petit, il n'a jamais été ce qu'on appelle mièvre et éveillé. On le voyait toujours doux, paisible, et taciturne, ne disant jamais mot, et ne jouant jamais à tous ces petits jeux que l'on nomme enfantins. On eut toutes les peines du monde à lui apprendre à lire, et il avait neuf ans, qu'il ne connaissait pas encore ses lettres. Bon, disais-je en moi-même, les arbres tardifs sont ceux qui portent les meilleurs fruits. On grave sur le marbre bien plus malaisément que sur le sable ; mais les choses y sont conservées bien plus longtemps, et cette lenteur à comprendre, cette pesanteur d'imagination, est la marque d'un bon jugement à venir. Lorsque je l'envoyai au collège, il trouva de la peine ; mais il se raidissait contre les difficultés, et ses régents se louaient toujours à moi de son assiduité, et de son travail. Enfin, à force de battre le fer, il en est venu glorieusement à avoir ses licences ; et je puis dire sans vanité que depuis deux ans qu'il est sur les bancs, il n'y a point de candidat qui ait fait plus de bruit que lui dans toutes les disputes de notre École. Il s'y est rendu redoutable, et il ne s'y passe point d'acte où il n'aille argumenter à outrance pour la proposition contraire. Il est ferme dans la dispute, fort comme un turc sur ses principes ; ne démord jamais de son opinion, et poursuit un raisonnement jusque dans les derniers recoins de la logique. Mais sur toute chose, ce qui me plaît en lui, et en quoi il suit mon exemple, c'est qu'il s'attache aveuglément aux opinions de nos anciens, et que jamais il n'a voulu comprendre ni écouter les raisons et les expériences des prétendues découvertes de notre siècle, touchant la circulation du sang, et autres opinions de même farine.
THOMAS DIAFOIRUS
(Il tire une grande thèse roulée de sa poche, qu'il présente à Angélique) J'ai contre les circulateurs soutenu une thèse, qu'avec la permission de Monsieur, j'ose présenter à Mademoiselle, comme un hommage que je lui dois des prémices de mon esprit.
ANGÉLIQUE
Monsieur, c'est pour moi un meuble inutile, et je ne me connais pas à ces choses-là.
TOINETTE
Donnez, donnez, elle est toujours bonne à prendre pour l'image, cela servira à parer notre chambre.
THOMAS DIAFOIRUS
Avec la permission aussi de Monsieur, je vous invite à venir voir l'un de ces jours pour vous divertir la dissection d'une femme, sur quoi je dois raisonner.
TOINETTE
Le divertissement sera agréable. Il y en a qui donnent la comédie à leurs maîtresses, mais donner une dissection est quelque chose de plus galant.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Au reste, pour ce qui est des qualités requises, pour le mariage et la propagation, je vous assure que, selon les règles de nos docteurs, il est tel qu'on le peut souhaiter. Qu'il possède en un degré louable la vertu prolifique et qu'il est du tempérament qu'il faut pour engendrer et procréer des enfants bien conditionnés.
ARGAN
N'est-ce pas votre intention, Monsieur, de le pousser à la Cour, et d'y ménager pour lui une charge de médecin ?
MONSIEUR DIAFOIRUS
À vous en parler franchement, notre métier auprès des grands ne m'a jamais paru agréable, et j'ai toujours trouvé qu'il valait mieux, pour nous autres, demeurer au public. Le public est commode. Vous n'avez à répondre de vos actions à personne, et pourvu que l'on suive le courant des règles de l'art, on ne se met point en peine de tout ce qui peut arriver. Mais ce qu'il y a de fâcheux auprès des grands, c'est que quand ils viennent à être malades, ils veulent absolument que leurs médecins les guérissent.
TOINETTE
Cela est plaisant, et ils sont bien impertinents de vouloir que vous autres Messieurs vous les guérissiez ; vous n'êtes point auprès d'eux pour cela ; vous n'y êtes que pour recevoir vos pensions, et leur ordonner des remèdes, c'est à eux à guérir s'ils peuvent.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Cela est vrai. On n'est obligé qu'à traiter les gens dans les formes.
ARGAN
Monsieur, faites un peu chanter ma fille, devant la compagnie.
CLÉANTE
J'attendais vos ordres, Monsieur, et il m'est venu en pensée, pour divertir la compagnie, de chanter avec Mademoiselle, une scène d'un petit opéra qu'on a fait depuis peu. Tenez, voilà votre partie.
ANGÉLIQUE
Moi ?
CLÉANTE
Ne vous défendez point, s'il vous plaît, et me laissez vous faire comprendre ce que c'est que la scène que nous devons chanter. Je n'ai pas une voix à chanter ; mais ici il suffit que je me fasse entendre, et l'on aura la bonté de m'excuser par la nécessité où je me trouve, de faire chanter Mademoiselle.
ARGAN
Les vers sont-ils beaux ?
CLÉANTE
C'est proprement ici un petit opéra impromptu, et vous n'allez entendre chanter que de la prose cadencée, ou des manières de vers libres, tels que la passion, et la nécessité peuvent faire trouver à deux personnes, qui disent les choses d'eux-mêmes, et parlent sur-le-champ.
ARGAN
Fort bien. Écoutons.
CLÉANTE
(sous le nom d'un berger, explique à sa maîtresse son amour depuis leur rencontre, et ensuite ils s'appliquent leurs pensées l'un à l'autre en chantant) Voici le sujet de la scène. Un Berger était attentif aux beautés d'un spectacle, qui ne faisait que de commencer, lorsqu'il fut tiré de son attention par un bruit qu'il entendit à ses côtés. Il se retourne, et voit un brutal, qui de paroles insolentes maltraitait une bergère. D'abord il prend les intérêts d'un sexe à qui tous les hommes doivent hommage ; et après avoir donné au brutal le châtiment de son insolence, il vient à la Bergère, et voit une jeune personne qui, des deux plus beaux yeux qu'il eût jamais vus, versait des larmes, qu'il trouva les plus belles du monde. Hélas ! dit-il en lui-même, est-on capable d'outrager une personne si aimable ? Et quel inhumain, quel barbare ne serait touché par de telles larmes ? Il prend soin de les arrêter, ces larmes, qu'il trouve si belles ; et l'aimable Bergère prend soin en même temps de le remercier de son léger service, mais d'une manière si charmante, si tendre, et si passionnée, que le Berger n'y peut résister, et chaque mot, chaque regard, est un trait plein de flamme, dont son coeur se sent pénétré. Est-il, disait-il, quelque chose qui puisse mériter les aimables paroles d'un tel remerciement ? Et que ne voudrait-on pas faire ; à quels services, à quels dangers, ne serait-on pas ravi de courir, pour s'attirer un seul moment des touchantes douceurs d'une âme si reconnaissante ? Tout le spectacle passe sans qu'il y donne aucune attention ; mais il se plaint qu'il est trop court, parce qu'en finissant il le sépare de son adorable Bergère ; et de cette première vue, de ce premier moment il emporte chez lui tout ce qu'un amour de plusieurs années peut avoir de plus violent. Le voilà aussitôt à sentir tous les maux de l'absence, et il est tourmenté de ne plus voir ce qu'il a si peu vu. Il fait tout ce qu'il peut pour se redonner cette vue, dont il conserve, nuit et jour, une si chère idée ; mais la grande contrainte où l'on tient sa Bergère lui en ôte tous les moyens. La violence de sa passion le fait résoudre à demander en mariage l'adorable beauté sans laquelle il ne peut plus vivre, et il en obtient d'elle la permission, par un billet qu'il a l'adresse de lui faire tenir. Mais dans le même temps on l'avertit que le père de cette belle a conclu son mariage avec un autre, et que tout se dispose pour en célébrer la cérémonie. Jugez quelle atteinte cruelle au coeur de ce triste Berger. Le voilà accablé d'une mortelle douleur. Il ne peut souffrir l'effroyable idée de voir tout ce qu'il aime entre les bras d'un autre, et son amour au désespoir lui fait trouver moyen de s'introduire dans la maison de sa Bergère pour apprendre ses sentiments, et savoir d'elle la destinée à laquelle il doit se résoudre. Il y rencontre les apprêts de tout ce qu'il craint ; il y voit venir l'indigne rival, que le caprice d'un père oppose aux tendresses de son amour. Il le voit triomphant, ce rival ridicule auprès de l'aimable Bergère, ainsi qu'auprès d'une conquête qui lui est assurée, et cette vue le remplit d'une colère, dont il a peine à se rendre le maître. Il jette de douloureux regards sur celle qu'il adore, et son respect, et la présence de son père, l'empêchent de lui rien dire que des yeux. Mais enfin, il force toute contrainte, et le transport de son amour l'oblige à lui parler ainsi.
(Il chante.)
Belle Philis, c'est trop, c'est trop souffrir, 719
Rompons ce dur silence, et m'ouvrez vos pensées, 720
Apprenez-moi ma destinée, 721
Faut-il vivre ? Faut-il mourir ? 722
ANGÉLIQUE
(répond en chantant :) Vous me voyez, Tircis, triste et mélancolique, 723
Aux apprêts de l'hymen, dont vous vous alarmez, 724
Je lève au ciel les yeux, je vous regarde, je soupire, 725
C'est vous en dire assez. 726
ARGAN
Ouais, je ne croyais pas que ma fille fût si habile que de chanter ainsi à livre ouvert, sans hésiter.
CLÉANTE
Hélas ! Belle Philis, 728
Se pourrait-il, que l'amoureux Tircis. 729
Eut assez de bonheur, 730
Pour avoir quelque place dans votre coeur ? 731
ANGÉLIQUE
Je ne m'en défends point dans cette peine extrême, 732
Oui, Tircis, je vous aime. 733
CLÉANTE
Ô ! Parole pleine d'appas, 734
Ai-je bien entendu, hélas ! 735
Redites-la, Philis, que je n'en doute pas. 736
ANGÉLIQUE
Oui, Tircis, je vous aime. 737
CLÉANTE
De grâce encor, Philis. 738
ANGÉLIQUE
Je vous aime. 739
CLÉANTE
Recommencez cent fois, ne vous en lassez pas. 740
ANGÉLIQUE
Je vous aime, je vous aime, 741
Oui, Tircis, je vous aime. 742
CLÉANTE
Dieux, Rois, qui sous vos pieds regardez tout le monde, 743
Pouvez-vous comparer votre bonheur au mien ? 744
Mais, Philis, une pensée 745
Vient troubler ce doux transport, 746
Un rival, un rival... 747
ANGÉLIQUE
Ah ! Je le hais plus que la mort, 748
Et sa présence, ainsi qu'à vous, 749
M'est un cruel supplice. 750
CLÉANTE
Mais un père à ses voeux vous veut assujettir. 751
ANGÉLIQUE
Plutôt, plutôt mourir, 752
Que de jamais y consentir, 753
Plutôt, plutôt mourir, plutôt mourir. 754
CLÉANTE
Et que dit le père à tout cela ? 755
ANGÉLIQUE
Il ne dit rien. 756
ARGAN
Voilà un sot père, que ce père-là, de souffrir toutes ces sottises-là sans rien dire.
CLÉANTE
Ah ! mon amour... 758
ARGAN
Non, non, en voilà assez. Cette comédie-là est de fort mauvais exemple. Le berger Tircis est un impertinent, et la bergère Philis une impudente, de parler de la sorte devant son père. Montrez-moi ce papier. Ha, ha. Où sont donc les paroles que vous avez dites ? Il n'y a là que de la musique écrite ?
CLÉANTE
Est-ce que vous ne savez pas, Monsieur, qu'on a trouvé depuis peu l'invention d'écrire les paroles avec les notes mêmes ?
ARGAN
Fort bien. Je suis votre serviteur, Monsieur, jusqu'au revoir. Nous nous serions bien passés de votre impertinent d'Opéra.
CLÉANTE
J'ai cru vous divertir.
ARGAN
Les sottises ne divertissent point. Ah ! Voici ma femme.

SCÈNE VI.

(Béline, Argan, Toinette, Angélique, Monsieur Diafoirus, Thomas Diafoirus)
ARGAN
Mamour, voilà le fils de Monsieur Diafoirus.
THOMAS DIAFOIRUS
(commence un compliment qu'il avait étudié, et la mémoire lui manquant, il ne peut le continuer) Madame, c'est avec justice que le Ciel vous a concédé le nom de belle-mère, puisque l'on voit sur votre visage...
BÉLINE
Monsieur, je suis ravie d'être venue ici à propos pour avoir l'honneur de vous voir.
THOMAS DIAFOIRUS
Puisque l'on voit sur votre visage... Puisque l'on voit sur votre visage... Madame, vous m'avez interrompu dans le milieu de ma période, et cela m'a troublé la mémoire.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Thomas, réservez cela pour une autre fois.
ARGAN
Je voudrais, mamie, que vous eussiez été ici tantôt.
TOINETTE
Ah ! Madame, vous avez bien perdu de n'avoir point été au second père, à la statue de Memnon, et à la fleur nommée héliotrope.
ARGAN
Allons, ma fille, touchez dans la main de Monsieur, et lui donnez votre foi, comme à votre mari.
ANGÉLIQUE
Mon père.
ARGAN
Hé bien, mon père. Qu'est-ce que cela veut dire ?
ANGÉLIQUE
De grâce, ne précipitez pas les choses. Donnez-nous au moins le temps de nous connaître, et de voir naître en nous l'un pour l'autre, cette inclination si nécessaire à composer une union parfaite.
THOMAS DIAFOIRUS
Quant à moi, Mademoiselle, elle est déjà toute née en moi, et je n'ai pas besoin d'attendre davantage.
ANGÉLIQUE
Si vous êtes si prompt, Monsieur, il n'en est pas de même de moi, et je vous avoue que votre mérite n'a pas encore fait assez d'impression dans mon âme.
ARGAN
Ho bien, bien, cela aura tout le loisir de se faire, quand vous serez mariés ensemble.
ANGÉLIQUE
Eh mon Père, donnez-moi du temps, je vous prie. Le mariage est une chaîne; où l'on ne doit jamais soumettre un coeur par force ; et si Monsieur est honnête homme, il ne doit point vouloir accepter une personne, qui serait à lui par contrainte.
THOMAS DIAFOIRUS
Nego consequentiam, Mademoiselle ; et je puis être honnête homme et vouloir bien vous accepter des mains de Monsieur votre père.
ANGÉLIQUE
C'est un méchant moyen de se faire aimer de quelqu'un que de lui faire violence.
THOMAS DIAFOIRUS
Nous lisons des anciens, Mademoiselle, que leur coutume était d'enlever par force de la maison des pères les filles qu'on menait marier, afin qu'il ne semblât pas que ce fût de leur consentement, qu'elles convolaient dans les bras d'un homme.
ANGÉLIQUE
Les anciens, Monsieur, sont les anciens, et nous sommes les gens de maintenant. Les grimaces ne sont point nécessaires dans notre siècle, et quand un mariage nous plaît, nous savons fort bien y aller, sans qu'on nous y traîne. Donnez-vous patience, si vous m'aimez, Monsieur, vous devez vouloir tout ce que je veux.
THOMAS DIAFOIRUS
Oui, Mademoiselle, jusqu'aux intérêts de mon amour exclusivement.
ANGÉLIQUE
Mais la grande marque d'amour, c'est d'être soumis aux volontés de celle qu'on aime.
THOMAS DIAFOIRUS
Distinguo, Mademoiselle ; dans ce qui ne regarde point sa possession, concedo ; mais dans ce qui la regarde, nego.
TOINETTE
Vous avez beau raisonner : Monsieur est frais émoulu du Collège, et il vous donnera toujours votre reste. Pourquoi tant résister, et refuser la gloire d'être attachée au corps de la Faculté ?
BÉLINE
Elle a peut-être quelque inclination en tête.
ANGÉLIQUE
Si j'en avais, Madame, elle serait telle que la raison et l'honnêteté pourraient me le permettre.
ARGAN
Ouais, je joue ici un plaisant personnage.
BÉLINE
Si j'étais que de vous, mon fils, je ne forcerais point à se marier, et je sais bien ce que je ferais.
ANGÉLIQUE
Je sais, Madame, ce que vous voulez dire, et les bontés que vous avez pour moi ; mais peut-être que vos conseils ne seront pas assez heureux pour être exécutés.
BÉLINE
C'est que les filles bien sages et bien honnêtes comme vous, se moquent d'être obéissantes, et soumises aux volontés de leurs pères. Cela était bon autrefois.
ANGÉLIQUE
Le devoir d'une fille a des bornes, Madame, et la raison et les lois ne l'étendent point à toutes sortes de choses.
BÉLINE
C'est-à-dire que vos pensées ne sont que pour le mariage ; mais vous voulez choisir un époux à votre fantaisie.
ANGÉLIQUE
Si mon père ne veut pas me donner un mari qui me plaise, je le conjurerai au moins de ne me point forcer à en épouser un que je ne puisse pas aimer.
ARGAN
Messieurs, je vous demande pardon de tout ceci.
ANGÉLIQUE
Chacun a son but en se mariant. Pour moi, qui ne veux un mari que pour l'aimer véritablement, et qui prétends en faire tout l'attachement de ma vie, je vous avoue que j'y cherche quelque précaution. Il y en a d'aucunes qui prennent des maris seulement pour se tirer de la contrainte de leurs parents, et se mettre en état de faire tout ce qu'elles voudront. Il y en a d'autres, Madame, qui font du mariage un commerce de pur intérêt ; qui ne se marient que pour gagner des douaires, que pour s'enrichir par la mort de ceux qu'elles épousent, et courent sans scrupule de mari en mari, pour s'approprier leurs dépouilles. Ces personnes-là, à la vérité, n'y cherchent pas tant de façons, et regardent peu la personne.
BÉLINE
Je vous trouve aujourd'hui bien raisonnante, et je voudrais bien savoir ce que vous voulez dire par là.
ANGÉLIQUE
Moi, Madame, que voudrais-je dire que ce que je dis ?
BÉLINE
Vous êtes si sotte, mamie, qu'on ne saurait plus vous souffrir.
ANGÉLIQUE
Vous voudriez bien, Madame, m'obliger à vous répondre quelque impertinence, mais je vous avertis que vous n'aurez pas cet avantage.
BÉLINE
Il n'est rien d'égal à votre insolence.
ANGÉLIQUE
Non, Madame, vous avez beau dire.
BÉLINE
Et vous avez un ridicule orgueil, une impertinente présomption qui fait hausser les épaules à tout le monde.
ANGÉLIQUE
Tout cela, Madame, ne servira de rien. Je serai sage en dépit de vous ; et pour vous ôter l'espérance de pouvoir réussir dans ce que vous voulez, je vais m'ôter de votre vue.
ARGAN
Écoute, il n'y a point de milieu à cela. Choisis d'épouser dans quatre jours, ou Monsieur, ou un couvent. Ne vous mettez pas en peine, je la rangerai bien.
BÉLINE
Je suis fâchée de vous quitter, mon fils, mais j'ai une affaire en ville, dont je ne puis me dispenser. Je reviendrai bientôt.
ARGAN
Allez, mamour, et passez chez votre notaire, afin qu'il expédie ce que vous savez.
BÉLINE
Adieu, mon petit ami.
ARGAN
Adieu, mamie. Voilà une femme qui m'aime... Cela n'est pas croyable.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Nous allons, Monsieur, prendre congé de vous.
ARGAN
Je vous prie, Monsieur, de me dire un peu comment je suis.
MONSIEUR DIAFOIRUS
(lui tâte le pouls) Allons, Thomas, prenez l'autre bras de Monsieur, pour voir si vous saurez porter un bon jugement de son pouls. Quid dicis ?
THOMAS DIAFOIRUS
Dico, que le pouls de Monsieur, est le pouls d'un homme qui ne se porte point bien.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Bon.
THOMAS DIAFOIRUS
Qu'il est duriuscule, pour ne pas dire dur.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Fort bien.
THOMAS DIAFOIRUS
Repoussant.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Bene.
THOMAS DIAFOIRUS
Et même un peu caprisant.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Optime.
THOMAS DIAFOIRUS
Ce qui marque une intempérie dans le parenchyme splénique, c'est-à-dire la rate.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Fort bien.
ARGAN
Non, Monsieur Purgon dit que c'est mon foie, qui est malade.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Eh oui, qui dit parenchyme, dit l'un et l'autre, à cause de l'étroite sympathie qu'ils ont ensemble, par le moyen du vas breve du pylore, et souvent des méats cholidoques. Il vous ordonne sans doute de manger force rôti ?
ARGAN
Non, rien que du bouilli.
MONSIEUR DIAFOIRUS
Eh oui, rôti, bouilli, même chose. Il vous ordonne fort prudemment, et vous ne pouvez être en de meilleures mains.
ARGAN
Monsieur, combien est-ce qu'il faut mettre de grains de sel dans un oeuf ?
MONSIEUR DIAFOIRUS
Six, huit, dix, par les nombres pairs ; comme dans les médicaments, par les nombres impairs.
ARGAN
Jusqu'au revoir, Monsieur.

SCÈNE VII.

(Béline, Argan.)
BÉLINE
Je viens, mon fils, avant que de sortir, vous donner avis d'une chose à laquelle il faut que vous preniez garde. En passant par-devant la chambre d'Angélique, j'ai vu un jeune homme avec elle, qui s'est sauvé d'abord qu'il m'a vue.
ARGAN
Un jeune homme avec ma fille ?
BÉLINE
Oui. Votre petite fille Louison était avec eux, qui pourra vous en dire des nouvelles.
ARGAN
Envoyez-la ici, mamour ; envoyez-la ici. Ah ! L'effrontée ; je ne m'étonne plus de sa résistance.

SCÈNE VIII.

(Louison, Argan.)
LOUISON
Qu'est-ce que vous voulez, mon Papa, ma belle-maman, m'a dit que vous me demandez.
ARGAN
Oui, venez çà. Avancez là. Tournez-vous. Levez les yeux. Regardez-moi. Eh !
LOUISON
Quoi, mon Papa ?
ARGAN
Là.
LOUISON
Quoi ?
ARGAN
N'avez-vous rien à me dire ?
LOUISON
Je vous dirai, si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d'âne, ou bien la fable du Corbeau et du Renard, qu'on m'a apprise depuis peu.
ARGAN
Ce n'est pas là ce que je demande.
LOUISON
Quoi donc ?
ARGAN
Ah ! Rusée, vous savez bien ce que je veux dire.
LOUISON
Pardonnez-moi, mon papa.
ARGAN
Est-ce là comme vous m'obéissez ?
LOUISON
Quoi ?
ARGAN
Ne vous ai-je pas recommandé de me venir dire d'abord tout ce que vous voyez ?
LOUISON
Oui, mon papa.
ARGAN
L'avez-vous fait ?
LOUISON
Oui, mon Papa. Je vous suis venue dire tout ce que j'ai vu.
ARGAN
Et n'avez-vous rien vu aujourd'hui ?
LOUISON
Non, mon Papa.
ARGAN
Non ?
LOUISON
Non, mon Papa.
ARGAN
Assurément ?
LOUISON
Assurément.
ARGAN
Oh çà ! Je m'en vais vous faire voir quelque chose, moi.
(Il va prendre une poignée de verges.)
LOUISON
Ah ! Mon Papa.
ARGAN
Ah, ah, petite masque, vous ne me dites pas que vous avez vu un homme dans la chambre de votre soeur ?
LOUISON
Mon Papa !
ARGAN
Voici qui vous apprendra à mentir.
LOUISON
(se jette à genoux) Ah ! Mon Papa, je vous demande pardon. C'est que ma soeur m'avait dit de ne pas vous le dire ; mais je m'en vais vous dire tout.
ARGAN
Il faut premièrement que vous ayez le fouet pour avoir menti. Puis après nous verrons au reste.
LOUISON
Pardon, mon papa !
ARGAN
Non, non.
LOUISON
Mon pauvre papa, ne me donnez pas le fouet.
ARGAN
Vous l'aurez.
LOUISON
Au nom de Dieu, mon Papa, que je ne l'aie pas.
ARGAN
(la prenant pour la fouetter) Allons, allons.
LOUISON
Ah ! Mon papa, vous m'avez blessée. Attendez je suis morte.
(Elle contrefait la morte.)
ARGAN
Holà. Qu'est-ce là ? Louison, Louison. Ah ! Mon Dieu ; Louison. Ah ! Ma fille ! Ah ! Malheureux, ma pauvre fille est morte. Qu'ai-je fait, misérable ? Ah ! Chiennes de verges. La peste soit des verges ! Ah ! Ma pauvre fille ; ma pauvre petite Louison.
LOUISON
La, la, mon Papa, ne pleurez point tant, je ne suis pas morte tout à fait.
ARGAN
Voyez-vous la petite rusée. Oh çà, çà, je vous pardonne pour cette fois-ci, pourvu que vous me disiez bien tout.
LOUISON
Ho, oui, mon Papa.
ARGAN
Prenez-y bien garde au moins, car voilà un petit doigt qui sait tout, qui me dira si vous mentez.
LOUISON
Mais, mon Papa, ne dites pas à ma soeur que je vous l'ai dit.
ARGAN
Non, non.
LOUISON
C'est, mon Papa, qu'il est venu un homme dans la chambre de ma soeur comme j'y étais.
ARGAN
Hé bien ?
LOUISON
Je lui ai demandé ce qu'il demandait, et il m'a dit qu'il était son maître à chanter.
ARGAN
Hon, hon. Voilà l'affaire. Hé bien ?
LOUISON
Ma soeur est venue après.
ARGAN
Hé bien ?
LOUISON
Elle lui a dit sortez, sortez, sortez, mon Dieu sortez, vous me mettez au désespoir.
ARGAN
Hé bien ?
LOUISON
Et lui, il ne voulait pas sortir.
ARGAN
Qu'est-ce qu'il lui disait ?
LOUISON
Il lui disait je ne sais combien de choses.
ARGAN
Et quoi encore ?
LOUISON
Il lui disait tout ci, tout ça, qu'il l'aimait bien, et qu'elle était la plus belle du monde.
ARGAN
Et puis après ?
LOUISON
Et puis après, il se mettait à genoux devant elle.
ARGAN
Et puis après ?
LOUISON
Et puis après, il lui baisait les mains.
ARGAN
Et puis après ?
LOUISON
Et puis après, ma belle-maman est venue à la porte, et il s'est enfui.
ARGAN
Il n'y a point autre chose ?
LOUISON
Non, mon Papa.
ARGAN
Voilà mon petit doigt pourtant qui gronde quelque chose. (Il met son doigt à son oreille.) Attendez. Eh ! Ah, ah ; oui ? Oh, oh ; voilà mon petit doigt qui me dit quelque chose que vous avez vu, et que vous ne m'avez pas dit.
LOUISON
Ah ! Mon Papa, votre petit doigt est un menteur.
ARGAN
Prenez garde.
LOUISON
Non, mon Papa, ne le croyez pas, il ment, je vous assure.
ARGAN
Oh bien, bien, nous verrons cela. Allez-vous-en, et prenez bien garde à tout : allez. Ah ! Il n'y a plus d'enfants. Ah ! Que d'affaires ; je n'ai pas seulement le loisir de songer à ma maladie. En vérité, je n'en puis plus.
(Il se remet dans sa chaise.)

SCÈNE IX.

(Béralde, Argan.)
BÉRALDE
Hé bien, mon frère, qu'est-ce, comment vous portez-vous ?
ARGAN
Ah ! Mon frère, fort mal.
BÉRALDE
Comment fort mal ?
ARGAN
Oui, je suis dans une faiblesse si grande, que cela n'est pas croyable.
BÉRALDE
Voilà qui est fâcheux.
ARGAN
Je n'ai pas seulement la force de pouvoir parler.
BÉRALDE
J'étais venu ici, mon frère, vous proposer un parti pour ma nièce Angélique.
ARGAN
(parlant avec emportement, et se levant de sa chaise) Mon frère, ne me parlez point de cette coquine-là. C'est une friponne, une impertinente, une effrontée, que je mettrai dans un couvent avant qu'il soit deux jours.
BÉRALDE
Ah ! Voilà qui est bien. Je suis bien aise que la force vous revienne un peu, et que ma visite vous fasse du bien. Oh çà, nous parlerons d'affaires tantôt. Je vous amène ici un divertissement, que j'ai rencontré, qui dissipera votre chagrin, et vous rendra l'âme mieux disposée aux choses que nous avons à dire. Ce sont des Égyptiens, vêtus en Mores, qui font des danses mêlées de chansons, où je suis sûr que vous prendrez plaisir, et cela vaudra bien une ordonnance de Monsieur Purgon. Allons.

SECOND INTERMÈDE

(Le frère du Malade imaginaire lui amène, pour le divertir, plusieurs Égyptiens et Égyptiennes, vêtus en Mores, qui font des danses entremêlées de chansons.)
PREMIÈRE FEMME MAURE
Profitez du printemps 915
De vos beaux ans, 916
Aimable jeunesse ; 917
Profitez du printemps 918
De vos beaux ans, 919
Donnez-vous à la tendresse. 920
Les plaisirs les plus charmants, 921
Sans l'amoureuse flamme, 922
Pour contenter une âme 923
N'ont points d'attraits assez puissants. 924
Profitez du printemps 925
De vos beaux ans, 926
Aimable jeunesse ; 927
Profitez du printemps 928
De vos beaux ans, 929
Donnez-vous à la tendresse. 930
Ne perdez point ces précieux moments ; 931
La beauté passe, 932
Le temps l'efface, 933
L'âge de glace 934
Vient à sa place, 935
Qui nous ôte le goût de ces doux passe-temps. 936
Profitez du printemps 937
De vos beaux ans, 938
Aimable jeunesse, 939
Profitez du printemps, 940
De vos beaux ans, 941
Donnez-vous à la tendresse. 942
SECONDE FEMME MAURE
Quand d'aimer on nous presse, 943
À quoi songez-vous ? 944
Nos coeurs, dans la jeunesse 945
N'ont vers la tendresse 946
Qu'un penchant trop doux ; 947
L'amour a pour nous prendre 948
De si doux attraits, 949
Que de soi, sans attendre, 950
On voudrait se rendre 951
À ses premiers traits : 952
Mais tout ce qu'on écoute, 953
Des vives douleurs 954
Et des pleurs qu'il nous coûte 955
Fait qu'on en redoute 956
Toutes les douceurs. 957
TROISIÈME FEMME MAURE
Il est doux, à notre âge 958
D'aimer tendrement 959
Un amant 960
Qui s'engage : 961
Mais s'il est volage Hélas ! Quel tourment ! 962
QUATRIÈME FEMME MAURE
L'amant qui se dégage 963
N'est pas le malheur, 964
La douleur 965
Et la rage ; C'est que le volage 966
Garde notre coeur. 967
SECONDE FEMME MAURE
Quel parti faut-il prendre 968
Pour nos jeunes coeurs ? 969
QUATRIÈME FEMME MAURE
Devons-nous nous y rendre 970
Malgré ses rigueurs ? 971
ENSEMBLE
Oui, suivons ses ardeurs, 972
Ses transports, ses caprices, 973
Ses douces langueurs ; 974
S'il a quelques supplices, 975
Il a cent délices 976
Qui charment les coeurs. 977
(ENTRÉE DE BALLET.)
(Tous les Mores dansent ensemble et font sauter des singes qu'ils ont amenés avec eux.)

ACTE III

SCÈNE I.

(Béralde, Argan, Toinette.)
(Cet acte entier n'est point dans les éditions précédentes de la prose de Monsieur Molière ; le voici rétabli sur l'original de l'auteur.)
BÉRALDE
Hé bien ! Mon frère, qu'en dites-vous ? Cela ne vaut-il pas bien une prise de casse ?
TOINETTE
Hon, de bonne casse est bonne.
BÉRALDE
Oh ça, voulez-vous que nous parlions un peu ensemble ?
ARGAN
Un peu de patience, mon frère, je vais revenir.
TOINETTE
Tenez, Monsieur, vous ne songez pas que vous ne sauriez marcher sans bâton.
ARGAN
Tu as raison.

SCÈNE II.

(Béralde, Toinette.)
TOINETTE
N'abandonnez pas, s'il vous plaît, les intérêts de votre nièce.
BÉRALDE
J'emploierai toutes choses pour lui obtenir ce qu'elle souhaite.
TOINETTE
Il faut absolument empêcher ce mariage extravagant, qu'il s'est mis dans la fantaisie, et j'avais songé en moi-même, que ç'aurait été une bonne affaire, de pouvoir introduire ici un médecin à notre poste, pour le dégoûter de son Monsieur Purgon, et lui décrier sa conduite. Mais, comme nous n'avons personne en main pour cela, j'ai résolu de jouer un tour de ma tête.
BÉRALDE
Comment ?
TOINETTE
C'est une imagination burlesque. Cela sera peut-être plus heureux que sage. Laissez-moi faire : agissez de votre côté. Voici notre homme.

SCÈNE III.

(Argan, Béralde.)
BÉRALDE
Vous voulez bien, mon frère, que je vous demande, avant toute chose, de ne vous point échauffer l'esprit dans notre conversation.
ARGAN
Voilà qui est fait.
BÉRALDE
De répondre sans nulle aigreur aux choses que je pourrai vous dire.
ARGAN
Oui.
BÉRALDE
Et de raisonner ensemble, sur les affaires dont nous avons à parler, avec un esprit détaché de toute passion.
ARGAN
Mon Dieu ! Oui. Voilà bien du préambule.
BÉRALDE
D'où vient, mon frère, qu'ayant le bien que vous avez, et n'ayant d'enfants qu'une fille ; car je ne compte pas la petite : d'où vient, dis-je, que vous parlez de la mettre dans un couvent ?
ARGAN
D'où vient, mon frère, que je suis maître dans ma famille pour faire ce que bon me semble ?
BÉRALDE
Votre femme ne manque pas de vous conseiller de vous défaire ainsi de vos deux filles, et je ne doute point que, par un esprit de charité elle ne fût ravie de les voir toutes deux bonnes religieuses.
ARGAN
Oh çà, nous y voici, voilà d'abord la pauvre femme en jeu. C'est elle qui fait tout le mal, et tout le monde lui en veut.
BÉRALDE
Non, mon Frère, laissons-la là ; c'est une femme qui a les meilleures intentions du monde pour votre famille, et qui est détachée de toute sorte d'intérêt, qui a pour vous une tendresse merveilleuse, et qui montre pour vos enfants une affection et une bonté qui n'est pas concevable : cela est certain. N'en parlons point, et revenons à votre fille. Sur quelle pensée, mon Frère, la voulez-vous donner en mariage au fils d'un médecin ?
ARGAN
Sur la pensée, mon Frère, de me donner un gendre tel qu'il me faut.
BÉRALDE
Ce n'est point là, mon Frère, le fait de votre fille, et il se présente un parti plus sortable pour elle.
ARGAN
Oui, mais celui-ci, mon frère, est plus sortable pour moi.
BÉRALDE
Mais le mari qu'elle doit prendre doit-il être, mon Frère, ou pour elle, ou pour vous ?
ARGAN
Il doit être, mon Frère, et pour elle, et pour moi, et je veux mettre dans ma famille les gens dont j'ai besoin.
BÉRALDE
Par cette raison-là, si votre petite était grande, vous lui donneriez en mariage un apothicaire.
ARGAN
Pourquoi non ?
BÉRALDE
Est-il possible que vous serez toujours embéguiné de vos apothicaires, et de vos médecins, et que vous vouliez être malade en dépit des gens, et de la nature ?
ARGAN
Comment l'entendez-vous, mon Frère ?
BÉRALDE
J'entends, mon Frère, que je ne vois point d'homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderais point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien composé ; c'est qu'avec tous les soins que vous avez pris, vous n'avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n'êtes point crevé de toutes les médecines qu'on vous a fait prendre.
ARGAN
Mais savez-vous, mon frère, que c'est cela qui me conserve, et que Monsieur Purgon dit que je succomberais, s'il était seulement trois jours sans prendre soin de moi ?
BÉRALDE
Si vous n'y prenez garde, il prendra tant de soin de vous, qu'il vous enverra en l'autre monde.
ARGAN
Mais raisonnons un peu, mon frère. Vous ne croyez donc point à la médecine ?
BÉRALDE
Non, mon frère, et je ne vois pas que pour son salut, il soit nécessaire d'y croire.
ARGAN
Quoi vous ne tenez pas véritable une chose établie par tout le monde, et que tous les siècles ont révérée ?
BÉRALDE
Bien loin de la tenir véritable, je la trouve entre nous une des plus grandes folies qui soit parmi les hommes ; et à regarder les choses en philosophe, je ne vois point de plus plaisante momerie ; je ne vois rien de plus ridicule, qu'un homme qui se veut mêler d'en guérir un autre.
ARGAN
Pourquoi ne voulez-vous pas, mon Frère, qu'un homme en puisse guérir un autre ?
BÉRALDE
Par la raison, mon Frère, que les ressorts de notre machine sont des mystères, jusques ici, où les hommes ne voient goutte ; et que la nature nous a mis au-devant des yeux des voiles trop épais pour y connaître quelque chose.
ARGAN
Les médecins ne savent donc rien à votre compte ?
BÉRALDE
Si fait, mon frère. Ils savent la plupart de fort belles humanités ; savent parler en beau latin, savent nommer en grec toutes les maladies, les définir, et les diviser ; mais pour ce qui est de les guérir, c'est ce qu'ils ne savent point du tout.
ARGAN
Mais toujours faut-il demeurer d'accord que, sur cette matière, les médecins en savent plus que les autres.
BÉRALDE
Ils savent, mon Frère, ce que je vous ai dit, qui ne guérit pas de grand'chose ; et toute l'excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets.
ARGAN
Mais enfin, mon frère, il y a des gens aussi sages, et aussi habiles que vous ; et nous voyons que, dans la maladie tout le monde a recours aux médecins.
BÉRALDE
C'est une marque de la faiblesse humaine, et non pas de la vérité de leur art.
ARGAN
Mais il faut bien que les médecins croient leur art véritable, puisqu'ils s'en servent pour eux-mêmes.
BÉRALDE
C'est qu'il y en a parmi eux qui sont eux-mêmes dans l'erreur populaire, dont ils profitent, et d'autres qui en profitent sans y être. Votre Monsieur Purgon, par exemple, n'y sait point de finesse ; c'est un homme tout médecin, depuis la tête jusqu'aux pieds. Un homme qui croit à ses règles plus qu'à toutes les démonstrations des Mathématiques, et qui croirait du crime à les vouloir examiner ; qui ne voit rien d'obscur dans la médecine, rien de douteux, rien de difficile ; et qui, avec une impétuosité de prévention, une raideur de confiance, une brutalité de sens commun et de raison, donne au travers des purgations et des saignées, et ne balance aucune chose. Il ne lui faut point vouloir mal de tout ce qu'il pourra vous faire, c'est de la meilleure foi du monde qu'il vous expédiera, et il ne fera, en vous tuant, que ce qu'il a fait à sa femme et à ses enfants, et ce qu'en un besoin il ferait à lui-même.
ARGAN
C'est que vous avez, mon Frère, une dent de lait contre lui. Mais enfin venons au fait. Que faire donc, quand on est malade ?
BÉRALDE
Rien, mon frère.
ARGAN
Rien ?
BÉRALDE
Rien. Il ne faut que demeurer en repos. La nature, d'elle-même, quand nous la laissons faire, se tire doucement du désordre où elle est tombée. C'est notre inquiétude, c'est notre impatience qui gâte tout, et presque tous les hommes meurent de leurs remèdes, et non pas de leurs maladies.
ARGAN
Mais il faut demeurer d'accord, mon Frère, qu'on peut aider cette nature par de certaines choses.
BÉRALDE
Mon Dieu, mon Frère, ce sont pures idées, dont nous aimons à nous repaître ; et, de tout temps, il s'est glissé parmi les hommes de belles imaginations, que nous venons à croire, parce qu'elles nous flattent et qu'il serait à souhaiter qu'elles fussent véritables. Lorsqu'un médecin vous parle d'aider, de secourir, de soulager la nature, de lui ôter ce qui lui nuit, et lui donner ce qui lui manque, de la rétablir, et de la remettre dans une pleine facilité de ses fonctions : lorsqu'il vous parle de rectifier le sang, de tempérer les entrailles, et le cerveau, de dégonfler la rate, de raccommoder la poitrine, de réparer le foie, de fortifier le coeur, de rétablir et conserver la chaleur naturelle, et d'avoir des secrets pour étendre la vie à de longues années ; il vous dit justement le Roman de la Médecine. Mais quand vous en venez à la vérité, et à l'expérience, vous ne trouvez rien de tout cela, et il en est comme de ces beaux songes, qui ne vous laissent au réveil que le déplaisir de les avoir crus.
ARGAN
C'est-à-dire, que toute la science du monde est renfermée dans votre tête, et vous voulez en savoir plus que tous les grands médecins de notre siècle.
BÉRALDE
Dans les discours et dans les choses, ce sont deux sortes de personnes, que vos grands médecins. Entendez-les parler, les plus habiles gens du monde ; voyez-les faire, les plus ignorants de tous les hommes.
ARGAN
Hoy. Vous êtes un grand docteur, à ce que je vois, et je voudrais bien qu'il y eut ici quelqu'un de ces Messieurs pour rembarrer vos raisonnements et rabaisser votre caquet.
BÉRALDE
Moi, mon frère, je ne prends point à tâche de combattre la Médecine, et chacun à ses périls, et fortune, peut croire tout ce qu'il lui plaît. Ce que j'en dis n'est qu'entre nous, et j'aurais souhaité de pouvoir un peu vous tirer de l'erreur où vous êtes ; et pour vous divertir vous mener voir sur ce chapitre quelqu'une des comédies de Molière.
ARGAN
C'est un bon impertinent que votre Molière avec ses comédies, et je le trouve bien plaisant d'aller jouer d'honnêtes gens comme les médecins.
BÉRALDE
Ce ne sont point les médecins qu'il joue, mais le ridicule de la Médecine.
ARGAN
C'est bien à lui à faire de se mêler de contrôler la médecine ; voilà un bon nigaud, un bon impertinent, de se moquer des consultations et des ordonnances, de s'attaquer au corps des médecins, et d'aller mettre sur son théâtre des personnes vénérables comme ces Messieurs-là.
BÉRALDE
Que voulez-vous qu'il y mette, que les diverses professions des hommes ? On y met bien tous les jours les princes et les rois, qui sont d'aussi bonne maison que les médecins.
ARGAN
Par la mort non de diable, si j'étais que des médecins, je me vengerais de son impertinence ; et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement ; et je lui dirais, crève ; crève, cela t'apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté.
BÉRALDE
Vous voilà bien en colère contre lui.
ARGAN
Oui, c'est un malavisé, et si les médecins sont sages, ils feront ce que je dis.
BÉRALDE
Il sera encore plus sage que vos médecins, car il ne leur demandera point de secours.
ARGAN
Tant pis pour lui s'il n'a point recours aux remèdes.
BÉRALDE
Il a ses raisons pour n'en point vouloir, et il soutient que cela n'est permis qu'aux gens vigoureux et robustes, et qui ont des forces de reste pour porter les remèdes avec la maladie ; mais que pour lui il n'a justement de la force, que pour porter son mal.
ARGAN
Les sottes raisons que voilà. Tenez, mon frère, ne parlons point de cet homme-là davantage, car cela m'échauffe la bile, et vous me donneriez mon mal.
BÉRALDE
Je le veux bien, mon Frère, et pour changer de discours, je vous dirai que, sur une petite répugnance que vous témoigne votre fille, vous ne devez point prendre les résolutions violentes de la mettre dans un couvent. Que, pour le choix d'un gendre, il ne vous faut pas suivre aveuglément la passion qui vous emporte, et qu'on doit sur cette matière s'accommoder un peu à l'inclination d'une fille, puisque c'est pour toute la vie, et que de là dépend tout le bonheur d'un mariage.

SCÈNE IV.

(Monsieur Fleurant, une seringue à la main ; Argan, Béralde.)
ARGAN
Ah ! Mon Frère, avec votre permission.
BÉRALDE
Comment, que voulez-vous faire ?
ARGAN
Prendre ce petit lavement-là, ce sera bientôt fait.
BÉRALDE
Vous vous moquez. Est-ce que vous ne sauriez être un moment sans lavement ou sans médecine ? Remettez cela à une autre fois, et demeurez un peu en repos.
ARGAN
Monsieur Fleurant, à ce soir, ou à demain au matin.
MONSIEUR FLEURANT
(à Béralde) De quoi vous mêlez-vous de vous opposer aux ordonnances de la Médecine, et d'empêcher Monsieur de prendre mon clystère ; vous êtes bien plaisant d'avoir cette hardiesse-là ?
BÉRALDE
Allez, Monsieur, on voit bien que vous n'avez pas accoutumé de parler à des visages.
MONSIEUR FLEURANT
On ne doit point ainsi se jouer des remèdes, et me faire perdre mon temps. Je ne suis venu ici que sur une bonne ordonnance, et je vais dire à Monsieur Purgon, comme on m'a empêché d'exécuter ses ordres, et de faire ma fonction. Vous verrez, vous verrez...
ARGAN
Mon Frère, vous serez cause ici de quelque malheur.
BÉRALDE
Le grand malheur de ne pas prendre un lavement que Monsieur Purgon a ordonné. Encore un coup, mon Frère, est-il possible qu'il n'y ait pas moyen de vous guérir de la maladie des médecins, et que vous vouliez être toute votre vie enseveli dans leurs remèdes ?
ARGAN
Mon Dieu, mon Frère, vous en parlez comme un homme qui se porte bien ; mais si vous étiez à ma place, vous changeriez bien de langage. Il est aisé de parler contre la médecine quand on est en pleine santé.
BÉRALDE
Mais quel mal avez-vous ?
ARGAN
Vous me feriez enrager. Je voudrais que vous l'eussiez, mon mal, pour voir si vous jaseriez tant. Ah ! Voici Monsieur Purgon.

SCÈNE V.

(Monsieur Purgon, Argan, Béralde, Toinette.)
MONSIEUR PURGON
Je viens d'apprendre là-bas à la porte de jolies nouvelles. Qu'on se moque ici de mes ordonnances, et qu'on a fait refus de prendre le remède que j'avais prescrit.
ARGAN
Monsieur, ce n'est pas...
MONSIEUR PURGON
Voilà une hardiesse bien grande, une étrange rébellion d'un malade contre son médecin.
TOINETTE
Cela est épouvantable.
MONSIEUR PURGON
Un clystère que j'avais pris plaisir à composer moi-même.
ARGAN
Ce n'est pas moi...
MONSIEUR PURGON
Inventé et formé dans toutes les règles de l'art.
TOINETTE
Il a tort.
MONSIEUR PURGON
Et qui devait faire dans des entrailles un effet merveilleux.
ARGAN
Mon frère ?
MONSIEUR PURGON
Le renvoyer avec mépris !
ARGAN
C'est lui...
MONSIEUR PURGON
C'est une action exorbitante.
TOINETTE
Cela est vrai.
MONSIEUR PURGON
Un attentat énorme contre la Médecine.
ARGAN
Il est cause...
MONSIEUR PURGON
Un crime de lèse-Faculté, qui ne se peut assez punir.
TOINETTE
Vous avez raison.
MONSIEUR PURGON
Je vous déclare que je romps commerce avec vous.
ARGAN
C'est mon frère...
MONSIEUR PURGON
Que je ne veux plus d'alliance avec vous.
TOINETTE
Vous ferez bien.
MONSIEUR PURGON
Et que, pour finir toute liaison avec vous, voilà la donation que je faisais à mon neveu, en faveur du mariage.
ARGAN
C'est mon Frère qui a fait tout le mal.
MONSIEUR PURGON
Mépriser mon clystère ?
ARGAN
Faites-le venir, je m'en vais le prendre.
MONSIEUR PURGON
Je vous aurais tiré d'affaire avant qu'il fût peu.
TOINETTE
Il ne le mérite pas.
MONSIEUR PURGON
J'allais nettoyer votre corps et en évacuer entièrement les mauvaises humeurs.
ARGAN
Ah mon Frère !
MONSIEUR PURGON
Et je ne voulais plus qu'une douzaine de médecines, pour vider le fond du sac.
TOINETTE
Il est indigne de vos soins.
MONSIEUR PURGON
Mais puisque vous n'avez pas voulu guérir par mes mains.
ARGAN
Ce n'est pas ma faute.
MONSIEUR PURGON
Puisque vous vous êtes soustrait de l'obéissance que l'on doit à son médecin.
TOINETTE
Cela crie vengeance.
MONSIEUR PURGON
Puisque vous vous êtes déclaré rebelle aux remèdes que je vous ordonnais...
ARGAN
Hé point du tout.
MONSIEUR PURGON
J'ai à vous dire que je vous abandonne à votre mauvaise constitution, à l'intempérie de vos entrailles, à la corruption de votre sang, à l'âcreté de votre bile, et à la féculence de vos humeurs.
TOINETTE
C'est fort bien fait.
ARGAN
Mon Dieu !
MONSIEUR PURGON
Et je veux qu'avant qu'il soit quatre jours, vous deveniez dans un état incurable.
ARGAN
Ah ! Miséricorde !
MONSIEUR PURGON
Que vous tombiez dans la bradypepsie.
ARGAN
Monsieur Purgon !
MONSIEUR PURGON
De la bradypepsie dans la dyspepsie.
ARGAN
Monsieur Purgon.
MONSIEUR PURGON
De la dyspepsie, dans l'apepsie.
ARGAN
Monsieur Purgon.
MONSIEUR PURGON
De l'apepsie dans la lienterie...
ARGAN
Monsieur Purgon.
MONSIEUR PURGON
De la lienterie dans la dysenterie...
ARGAN
Monsieur Purgon.
MONSIEUR PURGON
De la dysenterie dans l'hydropisie.
ARGAN
Monsieur Purgon.
MONSIEUR PURGON
Et de l'hydropisie dans la privation de la vie, où vous aura conduit votre folie.

SCÈNE VI.

(Argan, Béralde.)
ARGAN
Ah ! Mon Dieu, je suis mort. Mon frère, vous m'avez perdu.
BÉRALDE
Quoi ? Qu'y a-t-il ?
ARGAN
Je n'en puis plus. Je sens déjà que la médecine se venge.
BÉRALDE
Ma foi, mon frère, vous êtes fou, et je ne voudrais pas pour beaucoup de choses qu'on vous vit faire ce que vous faites. Tâtez-vous un peu, je vous prie ; revenez à vous-même ; et ne donnez point tant à votre imagination.
ARGAN
Vous voyez, mon Frère, les étranges maladies dont il m'a menacé.
BÉRALDE
Le simple homme que vous êtes !
ARGAN
Il dit que je deviendrai incurable avant qu'il soit quatre jours.
BÉRALDE
Et ce qu'il dit, que fait-il à la chose ? Est-ce un oracle qui a parlé ? Il me semble, à vous entendre, que Monsieur Purgon tienne dans ses mains le filet de vos jours, et que d'autorité suprême il vous l'allonge et vous le raccourcisse comme il lui plaît. Songez que les principes de votre vie sont en vous-même, et que le courroux de Monsieur Purgon est aussi peu capable de vous faire mourir que ses remèdes de vous faire vivre. Voici une aventure si vous voulez à vous défaire des médecins, ou si vous êtes né à ne pouvoir vous en passer, il est aisé d'en avoir un autre, avec lequel, mon Frère, vous puissiez courir un peu moins de risque.
ARGAN
Ah ! Mon Frère, il sait tout mon tempérament, et la manière dont il faut me gouverner.
BÉRALDE
Il faut vous avouer que vous êtes un homme d'une grande prévention, et que vous voyez les choses avec d'étranges yeux.

SCÈNE VII.

(Toinette, Argan, Béralde.)
TOINETTE
Monsieur, voilà un médecin qui demande à vous voir.
ARGAN
Et quel médecin ?
TOINETTE
Un médecin de la Médecine.
ARGAN
Je te demande qui il est ?
TOINETTE
Je ne le connais pas ; mais il me ressemble comme deux gouttes d'eau, et si je n'étais sûre que ma mère était honnête femme, je dirais que ce serait quelque petit frère, qu'elle m'aurait donné depuis le trépas de mon père.
ARGAN
Fais-le venir.
BÉRALDE
Vous êtes servi à souhait. Un médecin vous quitte, un autre se présente.
ARGAN
J'ai bien peur que vous ne soyez cause de quelque malheur.
BÉRALDE
Encore ! Vous en revenez toujours là ?
ARGAN
Voyez-vous, j'ai sur le coeur toutes ces maladies-là que je ne connais point, ces...

SCÈNE VIII.

(Toinette, en médecin ; Argan, Béralde.)
TOINETTE
Monsieur, agréez que je vienne vous rendre visite, et vous offrir mes petits services pour toutes les saignées, et les purgations, dont vous aurez besoin.
ARGAN
Monsieur, je vous suis fort obligé. Par ma foi, voilà Toinette elle-même.
TOINETTE
Monsieur, je vous prie de m'excuser, j'ai oublié de donner une commission à mon valet, je reviens tout à l'heure.
ARGAN
Eh ! Ne diriez-vous pas que c'est effectivement Toinette ?
BÉRALDE
Il est vrai que la ressemblance est tout à fait grande. Mais ce n'est pas la première fois qu'on a vu de ces sortes de choses, et les histoires ne sont pleines que de ces jeux de la nature.
ARGAN
Pour moi, j'en suis surpris, et...

SCÈNE IX.

(Toinette, Argan, Béralde.)
TOINETTE
(quitte son habit de médecin si promptement qu'il est difficile de croire que ce soit elle qui a paru en médecin) Que voulez-vous, Monsieur ?
ARGAN
Comment ?
TOINETTE
Ne m'avez-vous pas appelée ?
ARGAN
Moi ? Non.
TOINETTE
Il faut donc que les oreilles m'aient corné.
ARGAN
Demeure un peu ici pour voir comme ce médecin te ressemble.
TOINETTE
(en sortant, dit :) Oui, vraiment, j'ai affaire là-bas, et je l'ai assez vu.
ARGAN
Si je ne les voyais tous deux, je croirais que ce n'est qu'un.
BÉRALDE
J'ai lu des choses surprenantes de ces sortes de ressemblances, et nous en avons vu de notre temps où tout le monde s'est trompé.
ARGAN
Pour moi, j'aurais été trompé à celle-là, et j'aurais juré que c'est la même personne.

SCÈNE X.

(Toinette, en médecin ; Argan, Béralde.)
TOINETTE
Monsieur, je vous demande pardon de tout mon coeur.
ARGAN
Cela est admirable !
TOINETTE
Vous ne trouverez pas mauvais, s'il vous plaît, la curiosité que j'ai eue de voir un illustre malade comme vous êtes, et votre réputation, qui s'étend partout, peut excuser la liberté que j'ai prise.
ARGAN
Monsieur, je suis votre serviteur.
TOINETTE
Je vois, Monsieur, que vous me regardez fixement. Quel âge croyez-vous bien que j'aie ?
ARGAN
Je crois que tout au plus vous pouvez avoir vingt-six ou vingt-sept ans.
TOINETTE
Ah, ah, ah, ah, ah ! J'en ai quatre-vingt-dix.
ARGAN
Quatre-vingt-dix ?
TOINETTE
Oui. Vous voyez un effet des secrets de mon art, de me conserver ainsi frais et vigoureux.
ARGAN
Par ma foi ! Voilà un beau jeune vieillard pour quatre-vingt-dix ans.
TOINETTE
Je suis médecin passager, qui vais de ville en ville, de province en province, de royaume en royaume, pour chercher d'illustres matières à ma capacité, pour trouver des malades dignes de m'occuper, capables d'exercer les grands, et beaux secrets que j'ai trouvés dans la médecine. Je dédaigne de m'amuser à ce menu fatras de maladies ordinaires, à ces bagatelles de rhumatisme et défluxions, à ces fiévrottes, à ces vapeurs, et à ces migraines. Je veux des maladies d'importance, de bonnes fièvres continues, avec des transports au cerveau, de bonnes fièvres pourprées, de bonnes pestes, de bonnes hydropisies formées, de bonnes pleurésies, avec des inflammations de poitrine, c'est là que je me plais, c'est là que je triomphe ; et je voudrais, Monsieur, que vous eussiez toutes les maladies que je viens de dire, que vous fussiez abandonné de tous les médecins, désespéré, à l'agonie, pour vous montrer l'excellence de mes remèdes, et l'envie que j'aurais de vous rendre service.
ARGAN
Je vous suis obligé, Monsieur, des bontés que vous avez pour moi.
TOINETTE
Donnez-moi votre pouls. Allons donc, que l'on batte comme il faut. Ahy, je vous ferai bien aller comme vous devez. Hoy, ce pouls-là fait l'impertinent ; je vois bien que vous ne me connaissez pas encore. Qui est votre médecin ?
ARGAN
Monsieur Purgon.
TOINETTE
Cet homme-là n'est point écrit sur mes tablettes entre les grands médecins. De quoi, dit-il, que vous êtes malade ?
ARGAN
Il dit que c'est du foie, et d'autres disent que c'est de la rate.
TOINETTE
Ce sont tous des ignorants, c'est du poumon que vous êtes malade.
ARGAN
Du poumon ?
TOINETTE
Oui. Que sentez-vous ?
ARGAN
Je sens de temps en temps des douleurs de tête.
TOINETTE
Justement, le poumon.
ARGAN
Il me semble parfois que j'ai un voile devant les yeux.
TOINETTE
Le poumon.
ARGAN
J'ai quelquefois des maux de coeur.
TOINETTE
Le poumon.
ARGAN
Je sens parfois des lassitudes par tous les membres.
TOINETTE
Le poumon.
ARGAN
Et quelquefois il me prend des douleurs dans le ventre, comme si c'était des coliques.
TOINETTE
Le poumon. Vous avez appétit à ce que vous mangez ?
ARGAN
Oui, Monsieur.
TOINETTE
Le poumon. Vous aimez à boire un peu de vin ?
ARGAN
Oui, Monsieur.
TOINETTE
Le poumon. Il vous prend un petit sommeil après le repas et vous êtes bien aise de dormir ?
ARGAN
Oui, Monsieur.
TOINETTE
Le poumon, le poumon, vous dis-je. Que vous ordonne votre médecin pour votre nourriture ?
ARGAN
Il m'ordonne du potage.
TOINETTE
Ignorant.
ARGAN
De la volaille.
TOINETTE
Ignorant.
ARGAN
Du veau.
TOINETTE
Ignorant.
ARGAN
Des bouillons.
TOINETTE
Ignorant.
ARGAN
Des oeufs frais.
TOINETTE
Ignorant.
ARGAN
Et le soir de petits pruneaux pour lâcher le ventre.
TOINETTE
Ignorant.
ARGAN
Et surtout de boire mon vin fort trempé.
TOINETTE
Ignorantus, ignoranta, ignorantum. Il faut boire votre vin pur ; et pour épaissir votre sang qui est trop subtil, il faut manger de bon gros boeuf, de bon gros porc, de bon fromage de Hollande, du gruau et du riz, et des marrons et des oublies, pour coller et conglutiner. Votre médecin est une bête. Je veux vous en envoyer un de ma main, et je viendrai vous voir de temps en temps, tandis que je serai en cette ville.
ARGAN
Vous m'obligez beaucoup.
TOINETTE
Que diantre faites-vous de ce bras-là ?
ARGAN
Comment ?
TOINETTE
Voilà un bras que je me ferais couper tout à l'heure, si j'étais que de vous.
ARGAN
Et pourquoi ?
TOINETTE
Ne voyez-vous pas qu'il tire à soi toute la nourriture, et qu'il empêche ce côté-là de profiter ?
ARGAN
Oui ; mais j'ai besoin de mon bras.
TOINETTE
Vous avez là aussi un oeil droit que je me ferais crever, si j'étais en votre place.
ARGAN
Crever un oeil ?
TOINETTE
Ne voyez-vous pas qu'il incommode l'autre, et lui dérobe sa nourriture ? Croyez-moi, faites-vous-le crever au plus tôt, vous en verrez plus clair de l'oeil gauche.
ARGAN
Cela n'est pas pressé.
TOINETTE
Adieu. Je suis fâché de vous quitter si tôt, mais il faut que je me trouve à une grande consultation qui se doit faire, pour un homme qui mourut hier.
ARGAN
Pour un homme qui mourut hier ?
TOINETTE
Oui, pour aviser, et voir ce qu'il aurait fallu lui faire pour le guérir. Jusqu'au revoir.
ARGAN
Vous savez que les malades ne reconduisent point.
BÉRALDE
Voilà un médecin vraiment, qui paraît fort habile.
ARGAN
Oui, mais il va un peu bien vite.
BÉRALDE
Tous les grands médecins sont comme cela.
ARGAN
Me couper un bras, et me crever un oeil, afin que l'autre se porte mieux ? J'aime bien mieux qu'il ne se porte pas si bien. La belle opération, de me rendre borgne et manchot !

SCÈNE XI.

(Toinette, Argan, Béralde.)
TOINETTE
Allons, allons, je suis votre servante, je n'ai pas envie de rire.
ARGAN
Qu'est-ce que c'est ?
TOINETTE
Votre médecin, ma foi ! Qui me voulait tâter le pouls.
ARGAN
Voyez un peu, à l'âge de quatre-vingt-dix ans !
BÉRALDE
Oh çà, mon frère, puisque voilà votre Monsieur Purgon brouillé avec vous, ne voulez-vous pas bien que je vous parle du parti qui s'offre pour ma nièce ?
ARGAN
Non, mon frère, je veux la mettre dans un couvent, puisqu'elle s'est opposée à mes volontés. Je vois bien qu'il y a quelque amourette là-dessous, et j'ai découvert certaine entrevue secrète, qu'on ne sait pas que j'aie découverte.
BÉRALDE
Hé bien, mon Frère, quand il y aurait quelque petite inclination, cela serait-il si criminel, et rien peut-il vous offenser, quand tout ne va qu'à des choses honnêtes, comme le mariage ?
ARGAN
Quoi qu'il en soit, mon Frère, elle sera religieuse, c'est une chose résolue.
BÉRALDE
Vous voulez faire plaisir à quelqu'un.
ARGAN
Je vous entends. Vous en revenez toujours là, et ma femme vous tient au coeur.
BÉRALDE
Hé bien, oui, mon frère, puisqu'il faut parler à coeur ouvert, c'est votre femme que je veux dire ; et non plus que l'entêtement de la médecine, je ne puis vous souffrir l'entêtement où vous êtes pour elle, et voir que vous donniez tête baissée dans tous les pièges qu'elle vous tend.
TOINETTE
Ah ! Monsieur, ne parlez point de Madame, c'est une femme sur laquelle il n'y a rien à dire, une femme sans artifice, et qui aime Monsieur, qui l'aime... On ne peut pas dire cela.
ARGAN
Demandez-lui un peu les caresses qu'elle me fait.
TOINETTE
Cela est vrai.
ARGAN
L'inquiétude que lui donne ma maladie.
TOINETTE
Assurément.
ARGAN
Et les soins, et les peines qu'elle prend autour de moi.
TOINETTE
Il est certain. Voulez-vous que je vous convainque, et vous fasse voir tout à l'heure comme Madame aime Monsieur ? Monsieur, souffrez que je lui montre son bec jaune, et le tire d'erreur.
ARGAN
Comment ?
TOINETTE
Madame s'en va revenir. Mettez-vous tout étendu dans cette chaise, et contrefaites le mort. Vous verrez la douleur où elle sera, quand je lui dirai la nouvelle.
ARGAN
Je le veux bien.
TOINETTE
Oui, mais ne la laissez pas longtemps dans le désespoir, car elle en pourrait bien mourir.
ARGAN
Laisse-moi faire.
TOINETTE
(à Béralde) Cachez-vous, vous, dans ce coin-là.
ARGAN
N'y a-t-il point quelque danger à contrefaire le mort ?
TOINETTE
Non, non : quel danger y aurait-il ? Étendez-vous là seulement. Bas. Il y aura plaisir à confondre votre frère. Voici Madame. Tenez-vous bien.

SCÈNE XII.

(Béline, Toinette, Argan, Béralde.)
TOINETTE
(s'écrie) Ah ! Mon Dieu ! Ah, malheur ! Quel étrange accident !
BÉLINE
Qu'est-ce, Toinette ?
TOINETTE
Ah, Madame !
BÉLINE
Qu'y a-t-il ?
TOINETTE
Votre mari est mort.
BÉLINE
Mon mari est mort ?
TOINETTE
Hélas oui. Le pauvre défunt est trépassé.
BÉLINE
Assurément ?
TOINETTE
Assurément. Personne ne sait encore cet accident-là, et je me suis trouvée ici toute seule. Il vient de passer entre mes bras. Tenez, le voilà tout de son long dans cette chaise.
BÉLINE
Le Ciel en soit loué ! Me voilà délivrée d'un grand fardeau. Que tu es sotte, Toinette, de t'affliger de cette mort !
TOINETTE
Je pensais, Madame, qu'il fallût pleurer.
BÉLINE
Va, va, cela n'en vaut pas la peine. Quelle perte est-ce que la sienne, et de quoi servait-il sur la terre ? Un homme incommode à tout le monde, malpropre, dégoûtant, sans cesse un lavement, ou une médecine dans le ventre, mouchant, toussant, crachant toujours, sans esprit, ennuyeux, de mauvaise humeur, fatiguant sans cesse les gens, et grondant jour et nuit servantes, et valets.
TOINETTE
Voilà une belle oraison funèbre.
BÉLINE
Il faut, Toinette, que tu m'aides à exécuter mon dessein, et tu peux croire qu'en me servant ta récompense est sûre. Puisque, par un bonheur, personne n'est encore averti de la chose, portons-le dans son lit, et tenons cette mort cachée, jusqu'à ce que j'aie fait mon affaire. Il y a des papiers, il y a de l'argent, dont je veux me saisir, et il n'est pas juste que j'aie passé sans fruit auprès de lui mes plus belles années. Viens, Toinette, prenons auparavant toutes ses clefs.
ARGAN
(se levant brusquement) Doucement.
BÉLINE
(surprise et épouvantée) Ahy !
ARGAN
Oui, Madame ma femme, c'est ainsi que vous m'aimez ?
TOINETTE
Ah, ah ! Le défunt n'est pas mort.
ARGAN
(à Béline, qui sort) Je suis bien aise de voir votre amitié, et d'avoir entendu le beau panégyrique que vous avez fait de moi. Voilà un avis au lecteur, qui me rendra sage à l'avenir, et qui m'empêchera de faire bien des choses.
BÉRALDE
(sortant de l'endroit où il était caché) Hé bien, mon Frère, vous le voyez.
TOINETTE
Par ma foi ! Je n'aurais jamais cru cela. Mais j'entends votre fille, remettez-vous comme vous étiez, et voyons de quelle manière elle recevra votre mort. C'est une chose qu'il n'est pas mauvais d'éprouver ; et puisque vous êtes en train, vous connaîtrez par là les sentiments que votre famille a pour vous.

SCÈNE XIII.

(Angélique, Argan, Toinette, Béralde.)
TOINETTE
(s'écrie) Ô Ciel ! Ah, fâcheuse aventure ! Malheureuse journée !
ANGÉLIQUE
Qu'as-tu, Toinette, et de quoi pleures-tu ?
TOINETTE
Hélas ! J'ai de tristes nouvelles à vous donner.
ANGÉLIQUE
Hé quoi ?
TOINETTE
Votre père est mort.
ANGÉLIQUE
Mon père est mort, Toinette ?
TOINETTE
Oui, vous le voyez là. Il vient de mourir tout à l'heure d'une faiblesse qui lui a pris.
ANGÉLIQUE
Ô Ciel ! Quelle infortune ! Quelle atteinte cruelle ! Hélas ! Faut-il que je perde mon père, la seule chose qui me restait au monde ; et qu'encore, pour un surcroît de désespoir, je le perde dans un moment où il était irrité contre moi ? Que deviendrai-je, malheureuse, et quelle consolation trouver après une si grande perte ?

SCÈNE XIV et dernière.

(Cléante, Angélique, Argan, Toinette, Béralde.)
CLÉANTE
Qu'avez-vous donc, belle Angélique ? Et quel malheur pleurez-vous ?
ANGÉLIQUE
Hélas ! Je pleure tout ce que dans la vie je pouvais perdre de plus cher et de plus précieux. Je pleure la mort de mon père.
CLÉANTE
Ô Ciel ! Quel accident ! Quel coup inopiné ! Hélas ! Après la demande que j'avais conjuré votre oncle de lui faire pour moi, je venais me présenter à lui, et tâcher par mes respects et par mes prières de disposer son coeur à vous accorder à mes voeux.
ANGÉLIQUE
Ah ! Cléante, ne parlons plus de rien. Laissons là toutes les pensées du mariage. Après la perte de mon père, je ne veux plus être du monde, et j'y renonce pour jamais. Oui, mon père, si j'ai résisté tantôt à vos volontés, je veux suivre du moins une de vos intentions, et réparer par là le chagrin que je m'accuse de vous avoir donné. Souffrez, mon père, que je vous en donne ici ma parole, et que je vous embrasse, pour vous témoigner mon ressentiment.
ARGAN
(se lève) Ah ! Ma fille !
ANGÉLIQUE
(épouvantée) Ahy !
ARGAN
Viens. N'aie point de peur, je ne suis pas mort. Va, tu es mon vrai sang, ma véritable fille, et je suis ravi d'avoir vu ton bon naturel.
ANGÉLIQUE
Ah ! Quelle surprise agréable, mon père, puisque par un bonheur extrême le Ciel vous redonne à mes voeux, souffrez qu'ici je me jette à vos pieds pour vous supplier d'une chose. Si vous n'êtes pas favorable au penchant de mon coeur, si vous me refusez Cléante pour époux, je vous conjure, au moins, de ne me point forcer d'en épouser un autre. C'est toute la grâce que je vous demande.
CLÉANTE
(se jette à genoux) Eh, Monsieur, laissez-vous toucher à ses prières et aux miennes, et ne vous montrez point contraire aux mutuels empressements d'une si belle inclination.
BÉRALDE
Mon frère, pouvez-vous tenir là contre ?
TOINETTE
Monsieur, serez-vous insensible à tant d'amour ?
ARGAN
Qu'il se fasse médecin, je consens au mariage. Oui, faites-vous médecin, je vous donne ma fille.
CLÉANTE
Très volontiers, Monsieur, s'il ne tient qu'à cela pour être votre gendre, je me ferai médecin, apothicaire même, si vous voulez. Ce n'est pas une affaire que cela, et je ferais bien d'autres choses pour obtenir la belle Angélique.
BÉRALDE
Mais, mon Frère, il me vient une pensée. Faites-vous médecin vous-même. La commodité sera encore plus grande, d'avoir en vous tout ce qu'il vous faut.
TOINETTE
Cela est vrai. Voilà le vrai moyen de vous guérir bientôt ; et il n'y a point de maladie si osée, que de se jouer à la personne d'un médecin.
ARGAN
Je pense, mon Frère, que vous vous moquez de moi : est-ce que je suis en âge d'étudier ?
BÉRALDE
Bon, étudier. Vous êtes assez savant ; et il y en a beaucoup parmi eux, qui ne sont pas plus habiles que vous.
ARGAN
Mais il faut savoir bien parler latin, connaître les maladies, et les remèdes qu'il y faut faire.
BÉRALDE
En recevant la robe et le bonnet de médecin, vous apprendrez tout cela, et vous serez après plus habile que vous ne voudrez.
ARGAN
Quoi l'on sait discourir sur les maladies quand on a cet habit-là ?
BÉRALDE
Oui. L'on n'a qu'à parler, avec une robe, et un bonnet, tout galimatias devient savant, et toute sottise devient raison.
TOINETTE
Tenez, Monsieur, quand il n'y aurait que votre barbe, c'est déjà beaucoup, et la barbe fait plus de la moitié d'un médecin.
CLÉANTE
En tout cas, je suis prêt à tout.
BÉRALDE
Voulez-vous que l'affaire se fasse tout à l'heure ?
ARGAN
Comment tout à l'heure ?
BÉRALDE
Oui, et dans votre maison.
ARGAN
Dans ma maison ?
BÉRALDE
Oui. Je connais une Faculté de mes amies, qui viendra tout à l'heure en faire la cérémonie dans votre salle. Cela ne vous coûtera rien.
ARGAN
Mais, moi que dire, que répondre ?
BÉRALDE
On vous instruira en deux mots, et l'on vous donnera par écrit ce que vous devez dire. Allez-vous-en vous mettre en habit décent, je vais les envoyer quérir.
ARGAN
Allons, voyons cela.
CLÉANTE
Que voulez-vous dire, et qu'entendez-vous avec cette faculté de vos amies...
TOINETTE
Quel est donc votre dessein ?
BÉRALDE
De nous divertir un peu ce soir. Les comédiens ont fait un petit intermède de la réception d'un médecin, avec des danses et de la musique, je veux que nous en prenions ensemble le divertissement, et que mon frère y fasse le premier personnage.
ANGÉLIQUE
Mais, mon oncle, il me semble que vous vous jouez un peu beaucoup de mon père.
BÉRALDE
Mais, ma nièce, ce n'est pas tant le jouer, que s'accommoder à ses fantaisies. Tout ceci n'est qu'entre nous. Nous y pouvons aussi prendre chacun un personnage, et nous donner ainsi la comédie les uns aux autres. Le carnaval autorise cela. Allons vite préparer toutes choses.
CLÉANTE
(à Angélique) Y consentez-vous ?
ANGÉLIQUE
Oui, puisque mon oncle nous conduit.

TROISIÈME INTERMÈDE

(C'est une cérémonie burlesque d'un homme qu'on fait médecin en récit, chant, et danse.)
(ENTRÉE DE BALLET.)
(Plusieurs tapissiers viennent préparer la salle et placer les bancs en cadence. Ensuite de quoi toute l'assemblée, composée de huit porte-seringues, six apothicaires, vingt-deux docteurs, celui qui se fait recevoir médecin, huit chirurgiens dansants, et deux chantants, chacun entre et prend ses places selon les rangs.)
PRAESES
Sçavantissimi doctores, 1316
Medicinae Professores, 1317
Qui hic assemblati estis ; 1318
Et vos altri Messiores, 1319
Sententiarum Facultatis 1320
Fideles executores, 1321
Chirurgiani et apothicari, 1322
Atque tota compania aussi, 1323
Salus, honor, et argentum, 1324
Atque bonum appetitum. 1325
Non possum Docti confreri, 1326
En moi satis admirari 1327
Qualis bona inventio, 1328
Est medici professio : 1329
Quam bella chosa est et bene trovata, 1330
Medicina illa benedicta, 1331
Quae suo nomine solo, 1332
Surprenanti miraculo, 1333
Depuis si longo tempore 1334
Facit à gogo vivere 1335
Tant de gens omni genere. 1336
Per totam terram videmus 1337
Grandam vogam ubi sumus; 1338
Et quod grandes et petiti 1339
Sunt de nobis infatuti: 1340
Totus mundus currens ad nostros remedios, 1341
Nos regardat sicut Deos, 1342
Et nostris Ordonnanciis 1343
Principes et reges soumissos viditis. 1344
Donque il est nostrae sapientiae, 1345
Boni sensus atque prudentiae, 1346
De fortement travaillare, 1347
A nos bene conservare 1348
In tali credito, voga, et honore ; 1349
Et prandere gardam à non recevere 1350
In nostro docto corpore 1351
Quam personas capabiles, 1352
Et totas dignas ramplire 1353
Has plaças honorabiles. 1354
C'est pour cela que nunc convocati estis, 1355
Et credo quod trovabitis 1356
Dignam matieram medici, 1357
In sçavanti homine que voici : 1358
Lequel in choisis omnibus 1359
Dono ad interrogandum, 1360
Et à fond examinandum 1361
Vostris capacitatibus. 1362
PRIMUS DOCTOR
Si mihi licenciam dat Dominus Praeses, 1363
Et tanti docti Doctores, 1364
Et assistantes illustres, 1365
Très sçavanti Bacheliero, 1366
Quem estimo et honoro, 1367
Domandabo causam et rationem, quare 1368
Opium facit dormire ? 1369
BACHELIERUS
Mihi à docto Doctore 1370
Domandatur causam et rationem, quare 1371
Opium facit dormire ? 1372
A quoi respondeo, 1373
Quia est in eo 1374
Virtus dormitiva, 1375
Cujus est natura 1376
Sensus assoupire. 1377
CHORUS
Bene, bene, bene, bene respondere : 1378
Dignus, dignus est entrare 1379
In nostro docto corpore. 1380
Bene, bene, respondere. 1381
SECUNDUS DOCTOR
Cum permissione Domini Praesidis, 1382
Doctissimae Facultatis, 1383
Et totius his nostris actis 1384
Companiae assistantis, 1385
Domandabo tibi, docte Bacheliere, 1386
Quae sunt remedia, 1387
Quae in maladia 1388
Ditte hydropisia 1389
Convenit facere. 1390
BACHELIERUS
Clysterium donare, 1391
Postea seignare, 1392
Ensuitta purgare. 1393
CHORUS
Bene, bene, bene, bene responder. 1394
Dignus, dignus est entrare 1395
In nostro docto corpore. 1396
TERTIUS DOCTOR
Si bonum semblatur Domino Praesidi, 1397
Doctissimae Facultati 1398
Et companiae praesenti, 1399
Domandabo tibi, docte Bacheliere, 1400
Quae remedia Eticis, 1401
Pulmonicis, atque Asmaticis 1402
Trovas à propos facere. 1403
BACHELIERUS
Clysterium donare, 1404
Postea seignare, 1405
Ensuitta purgare. 1406
CHORUS
Bene, bene, bene, bene respondere : 1407
Dignus, dignus est entrare 1408
In nostro docto corpore. 1409
QUARTUS DOCTOR
Super illas maladias, 1410
Doctus Bachelierus dixit maravillas : 1411
Mais si non ennuyo Dominum Praesidem, 1412
Doctissimam Facultatem, Et totam honorabilem 1413
Companiam ecoutantem ; 1414
Faciam illi unam questionem, 1415
Dez hiero maladus unus 1416
Tombavit in meas manus : 1417
Habet grandam fievram cum redoublamentis 1418
Grandam dolorem capitis, 1419
Et grandum malum au côté, 1420
Cum granda difficultaté 1421
Et pena de respirare : 1422
Veillas mihi dire, 1423
Docte Bacheliere, 1424
Quid illi facere. 1425
BACHELIERUS
Clysterium donare, 1426
Postea seignare, 1427
Ensuitta purgare. 1428
QUINTUS DOCTOR
Mais si maladia 1429
Opiniatria, 1430
Non vult se garire, 1431
Quid illi facere ? 1432
BACHELIERUS
Clysterium donare, 1433
Postea seignare, 1434
Ensuitta purgare, reseignere, repurgare, 1435
Et rechlitterisare. 1436
CHORUS
Bene, bene, bene, bene respondere : 1437
Dignus, dignus est entrare 1438
In nostro docto corpore. 1439
PRAESES
Juras gardare statuta 1440
Per Facultatem praescripta, 1441
Cum sensu et jugeamento ? 1442
BACHELIERUS
Juro. 1443
PRAESES
Essere in omnibus 1444
Consultationibus ; 1445
Ancieni aviso, 1446
Aut bono, 1447
Aut mauvaiso ? 1448
BACHELIERUS
Juro. 1449
PRAESES
De non jamais te servire 1450
De remediis aucunis, 1451
Quam de ceux seulement doctae facultatis ; 1452
Maladus dust-il crevare 1453
Et mori de suo malo ? 1454
BACHELIERUS
Juro. 1455
PRAESES
Ego cum isto boneto 1456
Venerabili et docto, 1457
Dono tibi et concedo 1458
Virtutem et puissanciam, 1459
Medicandi, 1460
Purgandi, 1461
Seignandi, 1462
Perçandi, 1463
Taillandi, 1464
Coupandi. 1465
Et occidendi 1466
Impune per totam terram. 1467
(ENTRÉE DE BALLET.)
(Tous les Chirurgiens et Apothicaires viennent lui faire la révérence en cadence.)
BACHELIERUS
Grandes doctores doctrinae, 1468
De la rhubarbe et du séné : 1469
Ce seroit sans douta à moi chosa follae, 1470
Inepta et ridicula, 1471
Si j'allaibam m'engageare 1472
Vobis louangeas donare, 1473
Et entreprenoibam adjoutare 1474
Des lumieras au soleillo, 1475
Et des étoilas au cielo, 1476
Des ondas à l'Oceano ; 1477
Et des rosas au Printanno ; 1478
Agreate qu'avec uno moto, 1479
Pro toto remercimento 1480
Rendam gratiam corpori tam docto, 1481
Vobis, vobis debeo 1482
Bien plus qu'à naturae, et qu'à patri meo, 1483
Natura et pater meus 1484
Hominem me habent factum : 1485
Mais vos me, ce qui est bien plus, 1486
Avetis factum medicum, 1487
Honor, favor, et gratia, 1488
Qui in hoc corde que voilà, 1489
Imprimant ressentimenta 1490
Qui dureront in secula. 1491
CHORUS
Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat, 1492
Novus Doctor, qui tam bene parlat ! 1493
Mille, mille annis et manget et bibat, 1494
Et seignet et tuat ! 1495
(ENTRÉE DE BALLET.)
(Tous les Chirurgiens et les Apothicaires dansent au son des instruments et des voix, et des battements de mains, et des mortiers d'apothicaires.)
CHIRURGUS
Puisse-t-il voir doctas 1496
Suas ordonnancias, 1497
Omnium chirurgorum, 1498
Et Apothiquarum 1499
Remplire boutiquas 1500
CHORUS
Vivat, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat 1501
Novus Doctor, qui tam bene parlat, 1502
Mille, mille annis, et manget et bibat, 1503
Et seignet et tuat. 1504
CHIRURGUS
Puissent toti anni, 1505
Lui essere boni 1506
Et favorabiles, 1507
Et n'habere jamais 1508
Quam pestas, verolas, 1509
Fievras, pluresias, 1510
Fluxus de sang et dyssenterias. 1511
CHORUS
Viva, vivat, vivat, vivat, cent fois vivat 1512
Novus Doctor, qui tam bene parlat, 1513
Mille, mille annis, et manget et bibat, 1514
Et seignet et tuat. 1515
(DERNIÈRE ENTRÉE DE BALLET.)
(Des médecins, des chirurgiens et des apothicaires, qui sortent tous selon leur rang en cérémonie comme il sont entrés.)