Jean Mairet

La Virginie

La Virginia (Traducción)

Mairet, Jean. La Virginie . 1635. Édité et annoté par María del Carmen Aguilar Camacho, pour la Bibliothèque Numérique EMOTHE. Valencia: ARTELOPE - EMOTHE Universitat de València, 2022.

Joan Oleza Simó (Investigador principal) Aguilar Camacho, María del Carmen (Editor de la edición crítica) Carmen Cerdán, Rodrigo (Editor digital)

Français · Verso · 1881 versos

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LA VIRGINIE, TRAGI-COMÉDIE DE MAIRET DÉDIÉE À LA REINE

Paris, Chez Pierre Rocolet, au Palais en la gallerie des Prisonniers, aux Armes de la Ville. M.DC.XXXV

À LA REINE

MADAME, Si votre naissance n'était pas connue pour une des plus proches du Ciel que nous ayons, ou si vos perfections, et vos vertus n'en étaient adorées de tous les peuples de la terre autant parmi les Nations qui reconnaissent votre Sceptre, et celui des vôtres, comme parmi celles qui doivent révérer, la puissance de l'une de l'autre, je m'efforcerais à l'exemple de ceux qui se sont donné la gloire d'adresser leurs ouvrages à V. M. de lui faire un Panégyrique en cette Épître: mais outre qu'en ceci les meilleures plumes de France ont déjà devancé la mienne, c'est encore mon opinion qu'il est des louanges comme de l'encens, et des plus rares parfums, dont l'abondance, et la fumée, ne laissent pas enfin de faire mal à la tête. De moi si je me croyais assez habile homme, pour oser entreprendre de vous louer, je vous assure MADAME, que vos Couronnes, ni celles de vos Ancêtres, qui composent ordinairement la plus grande partie du discours des autres, ne seraient que la moindre, et la dernière du mien, la hauteur du trône où vous êtes assise, et la splendeur qui vous environne, sont assez visibles d'elles-même aux yeux des peuples les plus reculés de nous, puisqu'il n'est pas jusques à ceux dont les pieds regardent les nôtres, qui ne sachent que vous êtes Nièce d'Empereur, fille de Roi, sœur de Roi, et pour achèvement de gloire, très digne Épouse du plus grand Monarque du monde. C'est particulièrement de cette extrême bonté dont vous êtes si renommée, que je prendrais matière de vous louer, comme d'une qualité que les hommes donnent plus ordinairement à Dieu même, puis qu'entre les deux plus glorieux attributs qu'il en reçoit, celui de Bon a toujous précédé celui de Grand. C'est cette divine qualité, MADAME, qui me donne aujourd'hui l'assurance de présenter á V. M. ces deux Étrangers et qui me fait esperer pour eux autant de protection et de faveurd'une Reine de France, qu'ils en reçurent autrefois d'une Reine d'Épire: Ce mot seul doit suffire à vous les faire connaître pour ce même Périandre, et cette même Virginie à qui vous avez donné deux ou trois fois audience dans votre Louvre. Je les mets donc aux pieds de V. M. qui leur accordera s'il lui plaît la grâce d'y demeurer, et à moi la gloire de pouvoir dire en toute humilité que je suis, MADAME, de votre Majesté, très humble, très fidèle et très obéissant serviteur, MAIRET

AU LECTEUR

De tous les Poèmes Dramatiques de ma façon, voici celui que j'aime, et que j'estime le plus; tant pour la varieté de les effets, que pour son économie, et sa conduite. Pour le Théâtre, je ne doute point que ceux qui se connaissent en ce genre d'écrire, ne remarquent aisément que ce n'a pas été sans peine et sans bonheur que j’ai pu restreindre tant de matière en si peu de Vers, sans confusion et sans sortir des règles fondamentales de la Scène. Comme je tiens que le propre du Poète est de bien inventer, je me suis proposé de paraître tel en ce sujet: ce que je pense avoir fait selon tous les preceptes d'Aristote: j’y fais voir partout le vraisemblable, et le merveilleux, le vice puni, et la vertu récompensée, et surtout les innocents y sortent de péril, et de confusion, par les mêmes moyens que les méchants avaient inventés pour les perdre, de façon que la malice et le crime, y retournent toujours à leurs Auteurs: ce qui fait chez Aristote la plus noble et la plus ingénieuse partie de l'invention. Que s'il est permis aux pères de se déclarer librement pour leurs enfants, j'avoue que j’aime particulièrement cettui-ci. Sophonisbe a ses passions plus étendues: mais Virginie la surpasse de beaucoup en la diversité de la peinture et de ses incidents. Ce n'est pas que mon jugement veuille prescrire le tien, ce sont deux différents visages, dont les beautés ou les défauts doivent être différemment confidérés. Tu prendras la peine de les voir, en attendant Les Galanteries du Duc d'Ossonne , qui sortira bientôt de dessous la presse. Adieu.

EXTRAIT DU PRIVILÈGE

Le Roi par ses Lettres de Privilège, datées du cinquième Février, mil six cents trente-cinq, signées, par le Roi én son Conseil, Le Comte, et scellées du grand seau de cire jaune, a permis au Sieur Mairet de faire imprimer, faire vendre et distribuer par tel Libraire ou autre que bon lui semblera, trois Livres de Théâtre, intitulés, La Sophonisbe , La Virginie et, Le Duc d'Ossonne . Faisant défenses à tous Libraires, Imprimeurs, et autres de quelque qualité qu'ils soient, d'imprimer lesdits Livres, en vendre ni distribuer par tout le Royaume, pays et terres de son obéissance, sans le consentement dudit sieur Mairet, ou ceux qui auront charge de lui, pendant le temps de neuf ans, à compter du jour qu'ils seront achevés d'imprimer, sur peine aux contrevenants de confiscation des exemplaires, et de trois cents livres d'amende; à condition qu'il sera mis deux exemplaires de chacun desdits Livres en la Bibliothèque du Roi: et un exemplaire de chacun en celle du Sr. Séguier Garde des Seaux, avant que de les exposer en vente, à peine de nullité du privilège, comme il est amplement porté par l'original des présentes. Et le dit MAIRET a cédé et transporté le privilege à lui donné a PIERRE ROCOLET, Marchand-Libraire à Paris, pour en jouir entièrement, et pour le temps y porté suivant le Contract passé entre eux par-devant les Notaires de Paris. Achevé d'imprimer le Mardi 22 Mai 1635. Les deux exemplaires ont été baillés en la bibliothèque du Roi.

La Scène est à Byzance, ville de Thrace

LES ACTEURS

CLÉARQUE Roi de Thrace
AMINTAS Prince d’Épire, et amoreuxe d’Andromire
PÉRIANDRE Frère de Virginie
PHILANAX Fils d’Harpalice
CALIDOR Mage
CHANCELIER
CAPITAINE SCYTHE
EURIDICE Reine d’Épire, ennemie de Cléarque
ANDROMIRE Cousine d’Euridice, et amoureuse de Périandre
VIRGINIE
HARPALICE Gouvernante d’Andromire
ZÉNODORE Neveu d’Harpalice
PHARNACE Neveu d’Harpalice
ZÉNODORE-PHARNACE

ACTE I

SCÈNE I

(EURIDICE, ANDROMIRE, AMINTAS)
EURIDICE
Si bien que cette prompte et sanglante sortie, 1
A fait tomber des miens une bonne partie? 2
Mais vous dites au moins, qu'après de grands coups, 3
La victoire a voulu se déclarer pour nous? 4
AMINTAS
La palme du combat longuement incertaine, 5
Nous demeure à la fin avec beaucoup de peine; 6
N'ayant pas sans un long et merveilleux effort, 7
De nos retranchements les chasser dans leur fort, 8
Où Clearque, et les siens, ont fait une retraite, 9
La plus belle à mon gré qui pouvait être faite: 10
Car il faut avouer que jamais assiegéants, 11
N’ont présenté la pique à de plus braves gens; 12
Tous chefs, et tous soldats, les meilleurs de la terre. 13
EURIDICE
Nous sommes donc bien loin d'achever cette guerre? 14
AMINTAS
Que votre Majesté regarde, s'il lui plaît, 15
Qu’étant son ennemi, courageux comme il est, 16
Et reduit dans l'enclos de sa dernière place, 17
Il n'est effort humain que sa vertu ne fasse: 18
Mais avant que l'hiver couronné de glaçons, 19
De sa première neige ait blanchi nos buissons, 20
Nonobstant leurs fossés, et leurs triples murailles, 21
Je leur veux envoyer jusqu'au fonds des entrailles, 22
L'impitoyable dent du monstre de la Faim, 23
Qui leur fera tomber les armes de la main. 24
Cependant, usons moins de force que d'adresse, 25
Et ne hasardons rien, puisque rien ne nous presse: 26
Eux dans leur citadelle à l'étroit assiégés, 27
Nous voyent voyent On maintient la forme archaïque “voyent”, de sorte que le mot compte pour deux syllabes. dans la ville à notre aise logés; 28
Nous sommes dans Byzance, où notre Camp abonde, 29
En libéralités de la terre, et de l'onde. 30
Où les vivres pour eux coupés de toutes parts, 31
Ils n'auront à la fin que l'herbe des remparts. 32
ANDROMIRE
Je craindrais le secours de Grèce, ou d'Illyrie. 33
AMINTAS
Madame, ce secours est une moquerie; 34
J'ai si bien fait partout le Bosphore boucher, 35
Qu'en vain mille vaisseaux en voudraient approcher; 36
Soit par les deux châteaux et de Seste et d’Abyde, 37
Soit par l'endroit voisin du Palus Méotide, 38
Pour la terre, cent forts d'eux-mêmes se gardants, 39
M’assurent du dehors autant que du dedans: 40
De sorte qu'en l'état qu'ils sont, et que nous sommes, 41
Je trouve leur salut hors du pouvoir des hommes. 42
EURIDICE
Dieux! Quand viendra le temps que j'aurai le bonheur, 43
De venger pleinement la mort de Monseigneur, 44
En ôtant à Cléarque et le sceptre, et la vie! 45
AMINTAS
À propos, je ne puis vous taire sans envie, 46
L'effort que Périandre a fait pour vous venger: 47
Car il a mis la Thrace à tel point de danger, 48
Qu'il a cru de son sang payer celui d'Épire. 49
EURIDICE
Et comme quoi cela? 50
AMINTAS
Je m'en vais vous le dire.
C'est qu'au fort du combat entre eux deux attaché, 51
Il a l’armet du Prince à deux mains arraché. 52
Et déjà l’épée haute, à frapper toute prête, 53
Sans un gendarme Grec, il lui coupait la tête. 54
ANDROMIRE
Mais lui-même est blessé? 55
AMINTAS
Non, et si néanmoins,
Mes yeux qui de ses faits étaient proches témoins, 56
L'ont vu comme un lion promener son courage, 57
Partout où Mars lui-même, eût changé de visage. 58
ANDROMIRE
Les Dieux en ont sans doute un soin particulier. 59
EURIDICE
Certes, c'est à vrai dire un parfait Cavalier, 60
Et dont le front tout seul visiblement exprime, 61
Et la naissance illustre, et le cœur magnanime. 62
Voyez depuis trois mois qu'un sort aventureux, 63
Le jetta sur nos bords par un naufrage heureux, 64
S'il s'est passé sortie, et pénible corvée, 65
Où toujours sa valeur ne se sois éprouvée. 66
Ne jugeriez-vous pas que dès qu'il vit le jour, 67
Il prit sa nourriture au milieu de ma Cour? 68
Comme il en a bien pris, le train, l'air, et la mode! 69
Et comme à notre humeur son humeur s'accommode! 70
Vraiment la vérité me force d'avouer, 71
Qu'il a des qualités qu'on ne peut trop louer. 72
ANDROMIRE
Madame, remarquez qu'une certaine grâce, 73
Ne le quitte jamais quelque chose qu'il fasse: 74
Personne à mon avis ne sort plus joliment 75
D’un conte, d’une histoire, ou bien d'un compliment. 76
Avez-vous point pris garde avec quelle assurance, 77
Et quelle modestie il fait la révérence? 78
Et que sa bonne mine est un habit doré, 79
Qui fait que sans parure, il est toujours paré? 80
EURIDICE
Sa sœur d'autre côté n'est guère moins aimable, 81
Elle a des qualités d'un prix inestimable; 82
Cette extrême beauté qui nous la fait aimer, 83
Est le moindre ornement qu'il en faut estimer. 84
La vertu la plus haute, et la plus consommée, 85
C'est celle dont son âme a la mienne charmée: 86
Et je crois que le Ciel à mes vœux complaisant, 87
Ne me fera jamais un plus digne présent 88
Que ce couple étranger, dont ma bonne fortune, 89
A voulu m'enrichir par les mains de Neptune: 90
Je veux donc, Amintas, qu'ainsi qu'auparavant, 91
Vous aimiez Périandre et l'employez souvent, 92
En sorte néanmoins qu'il conserve sa vie, 93
Parmi tant de périls où l'honneur vous convie: 94
Mais allons au conseil, qui doit fort peu durer; 95
Vu le peu de sujet sur quoi délibérer. 96

SCÈNE II

(ANDROMIRE, seule)
ANDROMIRE
Amour, c’est maintenant que ta dernière flèche, 97
De tout mon cœur ouvert ne fait plus qu'une brèche. 98
Ce discours comme soufre en la flamme jetté, 99
Rend mon brasier plus grand qu'il n’a jamais été. 100
Honneur, Crainte, et Pudeur, qui dans ma violence, 101
Ajoutez à mes maux la rigueur du silence, 102
Adieu, portez ailleurs vos conseils superflus, 103
Ma fureur désormais ne vous écoute plus. 104
Quelques bons mouvements, que la Vertu m'inspire, 105
Je vois bien le meilleur, et veux suivre le pire. 106
Contrainte que je suis par la nécessité, 107
D'abandonner le soin de mon honnêteté: 108
L'esprit et la beauté du vaillant Périandre, 109
Sont charmes dont en vain on voudrait se défendre. 110
Trois mois d'experience à la fin m'ont appris, 111
Qu'il est né pour régner sur tous les beaux esprits: 112
Et que pour n'aimer pas ses grâces nonpareilles, 113
Il faudrait être aveugle, et n'avoir point d'oreilles. 114
Et quoi? Mourrai-je donc faute de lui parler? 115
Non non il n'est plus temps de se taire et brûler: 116
Je veux résolument que Périandre sache, 117
Mon feu, qui s'accroît plus lorsque plus je le cache: 118
Quoiqu'il ait trop d'esprit pour n'avoir pas connu, 119
Un mal que mes regards lui découvrent à nu: 120
L'importune grandeur où le Ciel m'a fait naître, 121
Fait sans doute qu'il feint de ne le pas connaître. 122
Cette respectueuse, et modeste froideur, 123
Au lieu de me déplaire augmente mon ardeur: 124
Mais après que mes yeux et ma bouche elle même, 125
Auront pu sans témoins l'assurer que je l'aime; 126
Il est bien apparent qu'il se déclarera, 127
Et que si je soupire il en saupirera, 128
Même je crois qu'Amour, pour faire ma harangue, 129
S'il m'a lié le cœur, me déliera la langue: 130
Allons donc de ce pas essayer de guérir, 131
Redoubler nos attraits, et l'envoyer quérir. 132

SCÈNE III

(VIRGINIE, PÉRIANDRE)
VIRGINIE
Ah! mon frère, ou plutôt mon espoir et ma vie, 133
Quand cette faim d'honneur fera-t'elle assouvie? 134
Quand réprimerez-vous ces désirs indomptés, 135
Qui font qu'à tous moments vous vous précipitez? 136
Quel besoin était-il de porter votre audace, 137
À tenter le combat avec ce Roi de Thrace? 138
Lui qui toujours vainqueur, peut montrer les écus 139
De cent braves guerriers par sa force vaincus. 140
PÉRIANDRE
J'ai vu l'heure pourtant que sa tête coupée, 141
Allait de sa conquête illustrer mon épée, 142
Sans que le coup mortel que je lui déchargeais, 143
A trouvé par hasard ce gendarme Grégeois: 144
Qui de sa propre vie a la sienne payée. 145
VIRGINIE
Par là votre valeur n'est que trop essayée: 146
Mais songez s'il vous plaît, que le Sort est trompeur, 147
Et que je meurs pour vous d’une éternelle peur. 148
Songez, qu’étant ma trame à la votre enchaînée, 149
L'accident qui vous perd finit ma destinée. 150
S'il arrivait un jour que Mars et le malheur, 151
Trahissent mon espoir avec votre valeur, 152
Hélas! que deviendrait la pauvre Virginie? 153
PÉRIANDRE
La Reine, qui vous porte une amour infinie, 154
Si je souffrais pour elle un glorieux trépas, 155
Quand je vous manquerais, ne vous manquerait pas. 156
VIRGINIE
Tous les biens où l'espoir de la faveur se fonde, 157
Seraient de faibles nœuds pour m'arrêter au monde, 158
Hé! Mon frère, apprenez que vous me faites tort, 159
Et que de vous dépend, ou ma vie ou ma mort. 160
J'ai pour vous des accès d'amoureuse tendresse, 161
Tels que pour un Amant aurait une Maîtresse, 162
Je languis quand il faut vous séparer de moi, 163
Et me meurs de plaisir alors que je vous vois; 164
Rêvant à nos malheurs, si je pleure ou m'ennui, 165
Votre œil me réjouit, et mes larmes essuie. 166
À votre seul abord, tout de frère qu'il est, 167
Je sens je ne sais quoi qui me trouble et me plaît: 168
Mais lorsque je vous vois mettre la main aux armes, 169
Te tremble, je pâlis, je me fonds tout en larmes; 170
Et mon cœur qui vous suit dans la presse des coups, 171
Par le bras de la crainte, en est frappé de tous. 172
Jugez par ces transports de plaisir et de crainte, 173
Si mon affection est véritable ou feinte. 174
PÉRIANDRE
Vraiment ma chère sœur, si vous m'aimez ainsi, 175
C'est bien de la façon que je vous aime aussi. 176
Il me souvient toujours qu'un jeune gentilhomme, 177
Outrément amoureux d'une dame de Rome, 178
Assez confidemment me racontait un jour, 179
Toutes les passions qui suivaient son amour: 180
Et tout ce qu'il en dit fut la vive peinture, 181
De celles que pour vous me donne la Nature: 182
Car nos vœux sont trop purs, et nous vivons trop bien, 183
Pour croire que l'Amour y mêle rien du sien, 184
Quantes fois Quantes fois Vieux mot qui signifiait «combien de fois». à nature ai-je fait des reproches, 185
Du sang qui nous éloigne en nous faisant trop proches? 186
Le nœud d'amour tout seul nous eût beaucoup mieux joints, 187
Et nous nous serions plus, si nous nous étions moins. 188
PAGE D’ANDROMIRE
Monsieur, je voudrais bien vous dire deux paroles. 189
VIRGINIE
Qu'a-t-il qu'il me regarde, et hausse les épaules? 190
Je sais que la Princesse a de l'amour pour lui, 191
C'est sans doute un message message Ces trois vers forment un aparté. 192
PÉRIANDRE
Oui Page, je vous suis:
Combien appelleraient gloire et bonne fortune, 193
Cette même faveur que je trouve importune! 194
L'amoureuse Andramire en sa chambre m'attend. 195
VIRGINIE
Je me doute à peu près de ce qu'elle prétend. 196
Allez-y, mais pensez que d'une amour brutale, 197
La fin est d'ordinaire à ses auteurs fatale, 198
Et qu'un plaisir honteux pour peu qu'il ait duré, 199
Nous fait haïr celui qui nous l'a procuré. 200
Celles de sa naissance ayant les âmes hautes, 201
Après avoir failli rougissent de leurs fautes, 202
Et perdent leurs mignons, qu'un gracieux accueil 203
Conduit souvent au lit, et du lit au cercueil. 204
PÉRIANDRE
Quand mon aversion n'y serait pas encore, 205
Le respect d'Amintas, qui l'aime, et que j’honore, 206
Aurait sur ma raison un assez grand pouvoir, 207
Pour me tenir toujours aux termes du devoir. 208
VIRGINIE
Allez donc, et surtout songez à vos affaires, 209
De moi, je vais mettre ordre aux apprêts nécessaires, 210
Pour faire en votre nom un facrifice à Mars, 211
Qui vous a préservé parmi tant de hasards; 212
Repassez chez la Reine, où j'irai vous attendre. 213
PÉRIANDRE
Adieu, je vous promets de vous y venir prendre. 214

SCÈNE IV

(HARPALICE, PHILANAX)
HARPALICE
Non mon fils croyez-moi, mon soupçon n'est point vain, 215
Elle est folle d'amour pour ce jeune Romain; 216
Mais étant de l'humeur que je la dois connaître, 217
Puisque je l'ai nourrie, et que je l'ai vu naître, 218
Dans tous nos entretiens j’ai bien su m'empêcher, 219
De lui parler d'un feu qu'elle me veut cacher: 220
Car outre le hasard de m'attirer sa haine, 221
C'est qu'infailliblement j'eusse perdu ma peine: 222
Cependant cette ardeur ne facilite pas, 223
Le chemin de son cœur à celle d'Amintas. 224
De quelque affection que pour lui je travaille, 225
Je vois bien qu’à présent je ne fais rien qui vaille, 226
Et que pour l'avenir, ce désordre nous nuit, 227
D'autant que si le Prince en oit le moindre bruit, 228
Il ne faut pas penser qu'elle en soit plus aimée, 229
Ainsi notre fortune est réduite en fumée. 230
PHILANAX
Le moyen d'empêcher ce malheur d'advenir? 231
HARPALICE
Peut-être que le temps nous le pourra fournir: 232
Son grand page m'a dit qu'elle attend Périandre, 233
Or j’ai trouvé le lieu d'où je puis les entendre. 234
PHILANAX
Comment? 235
HARPALICE
À la faveur d'une cloison de bois,
Qui permet aisément le passage à la voix. 236
C'est là que vous et moi pouvons en assurance, 237
Aller tout de ce pas ouïr leur conférence, 238
Pour en tirer après quelques inventions, 239
Et détruire, ou brouiller, ces folles passions. 240
Fin du premier Acte

ACTE II

SCÈNE I

(ANDROMIRE, PÉRIANDRE)
ANDROMIRE
Peut-être, beau Vainqueur, trouverez-vous étrange, 241
((Ici le cabinet paraît))
Qu'au lieu de vous flatter d'une juste louange, 242
Et vous feliciter comme les autres font, 243
Pour les nouveaux lauriers qui vous ceignent le front, 244
Je condamne plutôt cet aveugle courage, 245
Qui conduit votre vie à son proche naufrage. 246
Vivez donc, d'autant mieux que vos jours avancés, 247
Toucheraient certains cœurs plus que vous ne pensez. 248
PÉRIANDRE
Madame, tout l'honneur et le bien où j'aspire, 249
N'est que de bien servir la Couronne d'Épire; 250
Pour mes jours, hors ma sœur qui ne vit que par eux, 251
Qui voudrait regretter le sort d'un malheureux? 252
ANDROMIRE
Vous serez trop heureux, si vous le voulez être. 253
PÉRIANDRE
Sous quelque astre ennemi que le Ciel m'ait fait naître, 254
En ma condition je m'estime content. 255
ANDROMIRE
Plût aux Dieux, Périandre, en pouvoir dire autant: 256
Mais, ni sang, ni grandeur, ni fortune éclatante, 257
Ne suffiront jamais à me rendre contente. 258
Ma pâleur, ma tristesse, et mes yeux languissants, 259
Sont visibles témoins des peines que je sens. 260
Je rêve, je me plains, j'aime la solitude, 261
Et me sens travailler avec inquietude, 262
D'un mal que jusqu'ici je n'avais point connu, 263
Et tout cela, depuis que vous êtes venu. 264
PÉRIANDRE
Jugez, donc, s'il vous plaît, quels malheurs sont les nôtres, 265
Dont la contagion se communique aux autres: 266
Mais le vieux médecin guérira votre ennui. 267
ANDROMIRE
Ne parlez point du temps, je n'attends rien de lui; 268
Parlez-moi de la mort, si plutôt Périandre, 269
Ne me veut rendre un bien que lui seul me peut rendre. 270
PÉRIANDRE
Comment vous puis-je rendre un bien que je n’ai point, 271
Moi qui suis malheureux jusques au dernier point? 272
ANDROMIRE
Une seule parole, à qui le cœur réponde, 273
Nous rend, si vous voulez, les plus heureux du monde. 274
PÉRIANDRE
Si je le veux, Madame? 275
ANDROMIRE
Oui, si vous le voulez.
PÉRIANDRE
Pour moi, je ne sais pas de quoi vous me parlez. 276
ANDROMIRE
Vous voulez donc avoir l'intelligence dure, 277
Pour ajouter la honte aux peines que j'endure, 278
Exigeant de ma bouche une confession, 279
Qui diffame mon sexe, et ma condition? 280
N'importe, je ferai cet effort sur moi-même, 281
Hé bien, oui, Périandre, il est vrai, je vous aime; 282
Je meurs d'amour, enfin le mot en est lâché, 283
Voilà ce feu si grand, et si longtemps caché: 284
Or jugez ce qu'il faut qu’Andromire devienne, 285
Si votre affection ne s'accorde à la sienne? 286
Mais, pourquoi morne, et froid tenez-vous les yeux bas; 287
On vous parle, pourquoi ne répondez-vous pas? 288
Levez donc ces beaux yeux, et rompez ce silence, 289
Qui tient, et mon espoir, et ma crainte en balance. 290
PÉRIANDRE
Madame, vos discours m'ont tellement surpris, 291
Et d'un si juste trouble étonné mes esprits, 292
Que je n'ose me mettre au hasard d'y répondre. 293
ANDROMIRE
Votre timidité ne sert qu'à me confondre, 294
Puis qu'elle me reproche un trait de liberté, 295
Indigne de mon sexe, et de ma qualité. 296
Quoi? J’ai donc l'assurance, ou bien l'effronterie, 297
De vous entretenir de ma forcènerie? 298
Et la honte incivile, en cette occasion, 299
Vous rendra plus modeste à ma confusion: 300
Si votre âme éprouvait la dixième partie 301
De l'extrême douleur que la mienne a sentie, 302
Quand il m'a fallu rompre, avecque la pudeur, 303
Pour vous représenter mon amoureuse ardeur: 304
Ou bien si du lambris, et de ce paysage, 305
Vous vouliez détourner vos yeux sur mon visage, 306
Ces Astres que le Ciel a trop bien avoués, 307
Pour être, comme ils sont, à la terre cloués; 308
Le dehors vous serait une visible preuve 309
Du merveilleux désordre où le dedans se trouve, 310
Et vous relèveriez, mon esprit abattu, 311
Au lieu de l'étonner avec votre vertu. 312
Surtout ne croyez pas qu'une humeur impudique 313
Du Grec, et du Romain, également me pique: 314
Voici les premiers feux que j'ai pu concevoir, 315
Et les derniers aussi que je veux recevoir. 316
Parlez donc, Périandre, avec toute assurance: 317
Mais ne m'abusez pas d'une fausse espérance, 318
Que tardez vous? ce lieu vous semble-t-il suspects? 319
PÉRIANDRE
Nullement. 320
ANDROMIRE
Qu'est-ce donc?
PÉRIANDRE
Madame, le respect
M’ôte l'expression des choses que je pense. 321
ANDROMIRE
N’en ayez point ici, l'Amour vous en dispense, 322
Qui d'un compas égal fait les proportions 323
Des âges, des humeurs, des conditions, 324
Si la peur vous retient, jusqu'à tant qu'elle cesse, 325
Ne me regardez-pas en titre de Princesse, 326
Dépouillez-moi plutôt de ce faste éclatant, 327
Qui n'est que vanité, si l'esprit n'est content. 328
Ne considérez pas l'éclat qui m'environne, 329
Mais si l'Amour vous touche, alors regardez-moi, 330
Et comme votre Amante, et comme sœur de Roi. 331
Considérez-moi lors, comme cette Andromire, 332
Qui peut vous faire seoir dans le Trône d'Épire. 333
PÉRIANDRE
Ce desir trop hautain pour mon ambition, 334
Ferait voir à l'Épire un nouvel Ixion: 335
Je me suis bien prescrit de plus justes limites, 336
Aussi connais-je assez que ce que vous en dites 337
N’est que pour m'essayer, et sonder en passant, 338
Si je me tiendrai ferme en un pas si glissant. 339
ANDROMIRE
Il est aisé de voir que cette défiance, 340
Est un effet en lui de peu d'expérience: 341
Il faut encore un coup tâcher de l'assurer; 342
Quel sujet avez-vous de tant délibérer? 343
Est-ce crainte, respect, or tous les deux ensemble, 344
Je vous empêche bien d'en avoir ce me semble? 345
Ce que j'ai déjà fait, et ce que je vous dis, 346
Devrait suffisamment vous avoir enhardi: 347
Après cent manquements contre la bienséance, 348
Mes paroles vers toi n'ont donc point de créance? 349
Insensible, ah! c'est trop d'inutiles discours, 350
Il faut que ton épée en termine le cours. 351
PÉRIANDRE
Madame, arrêtez-vous, sauvons-nous à la fuite. 352
ANDROMIRE
Ô Dieux! En quel état me trouve-je réduite! 353
Il s'enfuit, le cruel, et ma propre bonté, 354
Semble m'effaroucher cet esprit indompté; 355
Va, va-t'en insensible, où mes fureurs t’envoyent, 356
Fuis si loin que mes yeux jamais ne te revoient. 357
Ô! Neptune, ennemi de ma prosperité, 358
En quoi les miens ou moi t’avons-nous irrité, 359
Pour jetter sur nos bords cette agréable peste, 360
Et faire à notre Cour un présent si funeste? 361
Au lieu de m'envoyer ce Monstre en cruauté, 362
Sous le masque trompeur de la même beauté, 363
Que n'as-tu plutôt fait que je fusse la proie 364
De l'Orque d'Andromède, ou des Serpents de Troie? 365
Où que n'ai-je trouvé le Taureau qui parut, 366
Quand pour son innocence Hippolyte mourut: 367
Ce monstre seulement m'eût la clarté ravie, 368
Où celui-ci m'emporte, et l'honneur et la vie; 369
Mais sans plus te lasser de regrets superflus, 370
Éteins éteins ta vie, et tes feux dissolus; 371
Fais que ton lâche cœur, par un coup magnanime, 372
Lave en son propre sang son détestable crime. 373
Allons chercher un fer dont le sanglant secours, 374
Répare promptement la honte de nos jours: 375
Et que ce même lieu témoin de mon offense, 376
Le soit de ma douleur, et de ma pénitence. 377

SCÈNE II

(HARPALICE, PHILANAX)
HARPALICE
Eh bien? Vous comprenez pourquoi jusques ici, 378
Les efforts pour le Prince ont si mal réussi. 379
Non, non, il faut couper le mal en sa racine, 380
Et d'où vient le poison tirer la médecine. 381
Allez, dites-lui donc qu'il se rende ici près, 382
Et que pour cet effet, je vous dépêche exprès. 383
J'ai pour son advantage une fourbe tissue, 384
Dont j'ose me promettre une fort bonne issue. 385
Or, mon fils, le secret d'un mystère si haut, 386
C'est de prendre la chose et le temps comme il faut: 387
L'esprit de la Princesse au fort de ce tumulte, 388
Est au point que je veux, pour ce que je consulte. 389
Allez-donc, et surtout que ce honteux secret, 390
Demeure sous la clef d'un silence discret. 391
PHILANAX
Vous pouvez bien penser que je lui saurai taire, 392
Ce qu'il doit ignorer de ce dernier mystère. 393
(HARPALICE seule)
[HARPALICE]
Son honneur est perdu, si je n’y mets la main, 394
Tel résiste aujourd'hui qui se rendra demain: 395
Ce beau fils à la fin lui peut quitter les armes, 396
Et soumettre son cœur au pouvoir de ses charmes. 397
Possible que d'abord il use de froideur, 398
Pour jetter dans son âme une plus vite ardeur. 399
Que ce soit par vertu, par crainte, ou par adresse, 400
Il faut en le perdant, conserver ta Maîtresse: 401
Mais la voici qui vient d'un regard et d'un port, 402
Qui témoignent assez un violent transport. 403

SCÈNE III

(ANDROMIRE, HARPALICE)
ANDROMIRE
Ô Pudeur! Lâchement, mais en vain violée, 404
Accepte les regrets d'une âme désolée, 405
Vois que ce lâche cœur que l'amour a vaincu 406
Sait aussi bien mourir, comme il a mal vécu. 407
((Elle se veut tuer))
HARPALICE
Ha! Madame, arrêtez cette main furieuse, 408
Dieux! que voulez-vous faire? 409
ANDROMIRE
Ô force injurieuse!
Ou vous ne m'aimez guère, ou vous ne savez pas, 410
Quel subjet me contraint de courir au trépas. 411
Vous devriez bien plutôt en charitable amie, 412
Avec mes tristes jours finir mon infamie, 413
Et faire de mon sang par vos mains répandu, 414
Un digne sacrifice à mon honneur perdu: 415
Ma faute le demande, et vous l'avez connue, 416
Par ce que j'en ai dit quand je suis revenue. 417
HARPALICE
Madame, sans cela ce merveilleux secret, 418
Ne m'était que trop clair à mon très grand regret. 419
ANDROMIRE
Vous le savez, et quand avez-vous pu l’apprendre? 420
HARPALICE
Tout à l'heure. 421
ANDROMIRE
Et de qui? Bons Dieux!
HARPALICE
De Périandre.
ANDROMIRE
Tout à bon, est-il vrai qu'il vous l'ait fait savoir? 422
HARPALICE
Je ne l'ai pas songé, comme vous allez voir. 423
ANDROMIRE
Quoi? S'est-il plaint à vous de mon effronterie? 424
HARPALICE
Madame, vous savez que votre galerie, 425
Jette un petit balcon, qui répond justement, 426
Aux jardins où sa sœur a son apartement: 427
Vraiment il paraît bien que les Dieux vous chérissent, 428
Et qu'ils ont résolu que les méchants périssent: 429
C'est là que je prenais le repos et le frais, 430
Quand j'entends d’un berceau, si couvert et si près, 431
Qu'il m'était fort aise d'ouïr sans être vue, 432
Une méchanceté, que je vous aurais tue, 433
Si c'était seulement qu’un si noir attentat, 434
Regardât votre amour, et non pas votre état. 435
«Ma sœur si vous saviez comme je l'ai traitée, 436
Payant d'un faux respect son amour effrontée», 437
Madame, excusez-moi, j'use du même mot, 438
Dont en parlant de vous usait ce jeune sot: 439
«Je feignais», disait-il, «de ne pas reconnaître, 440
Un brasier tout visible, et que j'avais fait naître, 441
J'étais souvent muet pour la faire parler, 442
Et je faisais le froid afin de la brûler. 443
Jusques-là que ses yeux n'ayant plus d'autres armes, 444
Ont tâché de me vaincre avec de vaines larmes: 445
Mais m'ayant salué du nom de beau Vainqueur, 446
Je conservais ma gloire et riais dans le cœur. 447
Enfin un prompt transport de sa rage amoureuse, 448
M'a fait gagner la porte». 449
ANDROMIRE
Ô fille malheureuse!
Et bien digne, après tout, d'un si juste mépris: 450
Mais touchant mon état qu'en avez-vous appris? 451
HARPALICE
Madame, c'est ici la plus haute merveille, 452
Dont jamais le recit ait frappé votre oreille. 453
Là sa sœur a parlé: «Mon frère» a-t'elle dit, 454
«Tenez pour assuré qu’après que le dépit 455
A chassé d'un grand cœur l'amour qui le possède, 456
Il faut absolument que la haine succède.» 457
«Non, non, ne craignez rien», repart cet insolent, 458
«Notre amante n'a pas l'esprit si violent; 459
Et quand elle l'aurait, le pouvoir qu'on me donne, 460
Me va mettre en état de ne craindre personne. 461
Il ne tiendra qu'à moi dès demain si je veux, 462
Que le bandeau royal ne ceigne mes cheveux, 463
Euridice hier encore me promit de sa bouche, 464
Une place en son trône aussi bien qu'en sa couche»: 465
Lors comme si quelqu'un les avais détournés, 466
Ils ont fini tout court, et se sont promenés; 467
Et moi je suis venue afin de vous le dire. 468
ANDROMIRE
Dieux! Que m'avez-vous dit? 469
HARPALICE
Ce qui devrait suffire,
À vous faire juger que c'est la Royauté, 470
Qui fait qu'il vous méprise avec tant de beauté. 471
Pensez comme à ce soir cette fine Romaine, 472
En va faire un bon compte au chevet de la Reine. 473
ANDROMIRE
Pourquoi donc, Harpalice, empêcher que la mort 474
N'achève un si honteux, un si funeste sort? 475
HARPALICE
Parce ce que vos malheurs ne sont pas sans remède, 476
Si vous voulez souffrir seulement qu'on vous aide. 477
ANDROMIRE
L'apparence qu'un mal de la force du mien, 478
Trouve sa guérison? 479
HARPALICE
Je la trouverai bien:
Périandre nous perd, et le nœud de l'affaire, 480
C'est que tôt et sans bruit il nous en faut défaire. 481
ANDROMIRE
Voudriez-vous bien user d'un remède sanglant? 482
HARPALICE
Ha! Madame, éteignez ce brasier aveuglant, 483
Et pensez qu'il est juste, et de votre avantage, 484
De chasser un voleur hors de votre héritage, 485
Un jeune ambitieux, un méchant suborneur, 486
Qui vous ravit des mains et le sceptre, et l'honneur, 487
Un écumeur de mer qui se dit Gentilhomme, 488
Étant possible issu d'un esclave de Rome, 489
Et qui pour exciter tant de folles amours, 490
Use de sortilège, et de magiques tours. 491
C'est par là qu'il corrompt les âmes les mieux nées, 492
Et que la Reine et vous en êtes fascinées, 493
Puis qu'ayant jusqu'ici vécu si chastement, 494
Vous cedez l'une et l'autre à son enchantement: 495
Et cette sœur qu'il a, si doucette, et si fine, 496
Je gage mon honneur que c'est sa concubine, 497
Et le nœud d'union entre la Reine et lui, 498
Selon que son discours le témoigne aujourd'hui. 499
Nettoyez donc nos bords de ce couple funeste, 500
Et pour ne perdre tout, sauvez ce qui vous reste. 501
ANDROMIRE
Pourrait-on pas trouver un remède plus doux? 502
HARPALICE
Non. 503
ANDROMIRE
Non! Sauvez-moi donc, je m'abandonne à vous,
Pourvu que l'action puisse être exécutée, 504
Avant qu'ils aient ma faute à la Reine contée: 505
Tantôt la honte en moi le cédait à l'amour, 506
Et l'amour maintenant fait le même à son tour. 507
HARPALICE
Or çà, Madame, il faut pour appuyer l'intrigue, 508
Que le Prince Amintas entre dans notre ligue. 509
Son interêt s'y trouve, il vous aime beaucoup; 510
Et bref, autre que lui ne doit faire le coup. 511
Si le malheur voulait que la chose fût sue, 512
Cette mort, sous son nom, serait bien mieux reçue: 513
Et si la Reine encore voulait s'en ressentir, 514
Il a toujours en main de quoi nous garantir. 515
Je vais donc le quérir; mais contre votre usage, 516
Quand vous lui parlerez faites-lui bon visage. 517
ANDROMIRE
Adieu, je saurai bien l'obliger à propos, 518
Laissez-moi cependant prendre un peu de repos. 519

Fin du deuxième acte

ACTE III

SCÈNE I

(AMINTAS, HARPALICE)
AMINTAS
Dieux! Quand elle m'a dit qu'elle était obligée 520
D'approuver mon amour qu'elle avait négligée, 521
Et de rendre à ma foi ce qu'elle avait de prix, 522
Je ne mentirai point, son discours m'a surpris; 523
Mais quand j'ai vu la Mort sur son visage peinte, 524
Et qu'elle m'a conté le sujet de sa plainte, 525
L'indignité du fait m'a si fort irrité, 526
Que si vos bons conseils ne m'eussent arrêté, 527
J'allais mettre aux Enfers cette âme déloyale, 528
Quand même elle eût été dans la Chambre Royale: 529
Et vraiment désormais je ne m'étonne pas, 530
Si notre chaste Reine en fait un si grand cas, 531
Et si tantôt sa bouche ouverte à sa louange, 532
Nous le magnifiait d'une façon étrange: 533
Mais je m'étonne bien qu'à ce qu'elle en disait, 534
Je ne soupçonnais pas le mal qu'elle faisait. 535
HARPALICE
Volontiers l'infortune à quelque chose est bonne; 536
Madame (et recevez sa foi que je vous donne) 537
M'a juré tous ses Dieux que si vous la servez, 538
Vous aurez part au bien que vous lui conservez: 539
Elle avait proposé, comme elle est fort humaine, 540
Qu'on les tînt prisonniers en quelque Île lointaine: 541
Mais il vaut beaucoup mieux qu'ils soient exterminés, 542
Et qu’on les rende aux flots qui nous les ont donnés. 543
AMINTAS AMINTAS Nous corrigeons ici l’original «Andromire» erronée par «Amintas».
Du moment que je parle il faut, hors de miracle, 544
Que notre homme ait servi de tragique spectacle: 545
Celui qui le doit perdre est un Scythe inconnu, 546
Depuis deux ou trois jours à ma solde venu, 547
Qui n’épargnera pas ce beau mignon de couche, 548
S'il ne change pour lui son naturel farouche. 549
Écoutez en deux mots l'ordre que j'ai gardé, 550
Pour châtier l'orgueil de cet outrecuidé: 551
J’ai fait ce mot de lettre au Chef d’un corps de garde, 552
Nommé le Fort Marin, de la mer qu'il regarde: 553
«Un tel, dès aussitôt que quelqu'un sur le tard, 554
Ira vous demander, et savoir de ma part 555
Si je suis obéi, dépêchez-en le monde, 556
Retenez-en l’épée, et le jetez dans l'onde: 557
Cela fait, vous saurez que je n'épargne rien, 558
Quand il faut contenter ceux qui me servent bien». 559
Puis de mon propre anneau l'ayant bien cachetée, 560
J'ai voulu tout exprès qu'un des miens l'ait portée, 561
Afin qu'il y crût mieux, et qu'il eût le loisir 562
De songer aux soldats qu'il lui fallait choisir. 563
Après, comme j'ai su par le retour du Page, 564
Qu'il exécuterait les points de mon message, 565
J’ai mandé Périandre, à qui j’ai fait ouïr, 566
Tels ou semblables mots, afin de l'éblouir: 567
«Si je n'avais jugé votre extrême vaillance, 568
Digne de mon estime et de ma bienveillance, 569
Ou si je ne savais comme quoi sagement, 570
Vous joignez le courage avec le jugement, 571
Je ne vous prendrais pas pour ministre fidèle 572
Du grand dessein que j’ai dessus la citadelle, 573
Et qui sera dans peu de son effet suivi, 574
Pourvu tant seulement que je sois bien servi: 575
C'est pourquoi de ce pas, par des routes cachées, 576
Comme vous promenant le long de nos tranchées, 577
Allez en un tel fort par un tel commandé, 578
Savoir si tout est prêt comme je l'ai mandé». 579
HARPALICE
Et le fort est-il loin? 580
AMINTAS
À quelques cinq cents pas.
HARPALICE
Il est donc dépêché. 581
AMINTAS
Vraiment n'en doutez pas.
HARPALICE
Voilà qui va fort bien. 582
AMINTAS
J'ai bien mieux fait encore;
J'ai dit à votre fils qu'il passât le Bosphore, 583
Avec commission d'approcher de nos bords, 584
Les vaisseaux que l'Asie enferme dans ses ports, 585
Afin de m'en servir à repousser l'outrage, 586
Qu'il faut apréhender d'une amoureuse rage: 587
Car en cas que la Reine eût le moindre soupçon, 588
Que ce tragique ouvrage est de notre façon, 589
Assurez-vous qu'en titre et d'Amante et de Reine, 590
Elle nous montrerait sa puissance et sa haine, 591
Or comme votre fils, afin de l'obliger, 592
Je ne l'ai pas traité de simple messager: 593
La bonne opinion que j'ai de sa prudence, 594
A fait que je l'ai mis de notre confidence. 595
Mais vous touchant la sœur qu'avez vous résolu? 596
Quel ministre avez vous? 597
HARPALICE
Tel que je l'ai voulu,
J'ai deux braves neveux, qui sont quasi d'un âge, 598
Hardis, prompts à la main, et nourris au carnage. 599
AMINTAS
N'est-ce pas Zénodore, et Pharnace le Roux? 600
HARPALICE
Eux-mêmes, trop heureux d'être connus de vous: 601
Mais par une disgrâce aux braves gens commune, 602
Ils ont fort peu de part aux biens de la Fortune. 603
Aussi, la bourse ouverte, et l'argent à la main, 604
Je me les suis gagnés par l'amorce du gain: 605
Tantôt ils se rendront aux jardins de la Reine, 606
Du côté que la Mer présente son arène; 607
Lieu sauvage, où pourtant je l'amènerai bien, 608
Croyez que mon esprit est plus vieux que le sien. 609
AMINTAS AMINTAS Nous corrigeons encore l’original «Andromire» erronée par «Amintas».
Et s'il arrive aussi qu'à l'aspect de ses charmes, 610
Ils perdent le courage, et mettent bas les armes? 611
HARPALICE
Il n’est rien ici bas qui ne soit hasardeux, 612
C'est pourquoi j’ai voulu les employer tous deux: 613
Car un seul suffirait pour un coup si facile, 614
Afin, si l'un des deux était si mal habile, 615
Que d'être ému d'amour, ou de compassion, 616
Que l'autre pour le moins fît sa commission, 617
Ne pouvant arriver sans un malheur extrême, 618
Que tous deux à la fois s'oubliassent eux-mêmes: 619
Or je m’en vais d'ici jeter l'appas mortel, 620
Qui doit faire venir ma victime à l'autel; 621
Pendant que d'autre part vous irez voir Madame, 622
À qui j’ai fait valoir votre amoureuse flamme, 623
Jusque-là, que pour peu que les Dieux soient pour nous, 624
Elle n'aura jamais d'autre mari que vous. 625
Servez-vous donc du temps, et de mon entremise. 626
AMINTAS AMINTAS Nous corrigeons «Andromire» par «Amintas».
Assurez-vous aussi dessus ma foi promise, 627
Que changeant mes discours en solides effets, 628
Et vous et votre fils sentirez mes bienfaits. 629
Je vous rendrai si grands, que les plus grands d'Épire 630
Le trouveront étrange, et ne l'oseront dire. 631

SCÈNE II

(PHILANAX, et son esclave)
PHILANAX
Doncques ils vous ont dit, que nous aurons bon vent? 632
ESCLAVE
Fort bon, il tire droit du côté du Levant. 633
Vous avez un vaisseau le meilleur de la flotte, 634
Et que j’ai fait garnir d'un excellent Pilote. 635
Au reste un fort bon lit, et fort bien suspendu, 636
Aussi large que long, quand il est étendu. 637
PHILANAX
Voilà qui va fort bien mais dites-moi Clitandre, 638
Est-ce la Mer qui bruit, que nous venons d'entendre? 639
ESCLAVE
Oui, Seigneur, c'est la mer. 640
PHILANAX
Nous sommes donc aussi
Bien près du Fort-Marin? 641
ESCLAVE
Il n'est pas loin d'ici:
y voudriez-vous aller? 642
PHILANAX
Mon âme est bien en doute,
Irai-je au corps de garde, ou suivrai-je ma route? 643
Non, ayons le plaisir, avant qu'aller au port, 644
De savoir comme quoi le personnage est mort. 645
Il est mort, car longtemps avant que je m'en vinsse, 646
Il était en chemin avec l'ordre du Prince. 647
Allons, menez-y-moi, je n’y serai que peu. 648
ESCLAVE
Suivez, c'est assez près d'où luit ce petit feu. 649

SCÈNE III

(LE CAPITAINE SCYTHE, QUATRE SOLDATS)
LE CAPITAINE SCYTHE
Amis, voici l'endroit où doit passer la proie, 650
Que pour nous enrichir le Prince nous envoie; 651
Ce carrefour désert en tous ses environs, 652
Ne laisse aucun témoin au coup que nous ferons: 653
Je vous ai finement tirés, du corps de garde, 654
Pour que nos compagnons ne s'en prissent point garde: 655
Car outre que le fait est plus secret ainsi, 656
C'est que la récompense en est plus grande aussi. 657
UN SOLDAT
Je m'étonne pourquoi le Généralissime, 658
Ne le perd par les lois, s'il a fait quelque crime. 659
CAPITAINE
Qu'il ait droit, ou non droit de le faire mourir, 660
Il ne nous sied pas bien de nous en enquérir. 661
Cette raison d'État, dont on peint toute chose, 662
N’écoute pas toujours ce que l'autre propose. 663
Essayons seulement de bien effectuer 664
Ce qu'il a commandé. 665
SCYTHE
S’il ne tient qu'à tuer,
N'ayez-peur qu'en ceci son service demeure. 666
AUTRE
Paix, quelqu'un vient à nous; c'est l'homme, il faut qu'il meure. 667
AUTRE
Ils sont deux. 668
CAPITAINE
Pour cela? L'autre n'est qu'un valet,
attendons que tous deux donnent dans le filet. 669

SCÈNE IV

(PHILANAX, L'ESCLAVE, LE CAPITAINE SCYTHE, QUATRE SOLDATS)
L’ESCLAVE
Seigneur, voilà des gens qui ne m’ont pas la mine 670
D'être là pour bien faire. 671
PHILANAX
Allons, poltron, chemine;
ce sont de nos amis qui ne nous ferons rien. 672
ESCLAVE
J’en doute. 673
PHILANAX
Abordons-les: Bonsoir, Messieurs: et bien,
Le Prince est-il servi selon qu'il le souhaite? 674
CAPITAINE
Notre exécution est encore imparfaite, 675
Mais on va sur le champ l'achever devant toi: 676
Frappez mes compagnons. 677
PHILANAX
Ô Dieux! Secourez-moi.
Ha! Vous m'assassinez faute de me connaître. 678
SCYTHE
Meurs, meurs, qui que tu sois, et que tu puisses être. 679
PHILANAX
Défendons-nous, Clitandre, et nous encourageant, 680
S'il faut que nous mourions, mourons en braves gens. 681
L’ESCLAVE
Ha! Mon Maître, je meurs. 682
CAPITAINE
Va misérable Esclave,
Meurs, et porte aux Enfers la qualité de brave. 683

SCÈNE V

(PHILANAX, LE CAPITAINE SCYTHE, QUATRE SOLDATS)
(PÉRIANDRE arrivant)
[PÉRIANDRE]
Hâtons-nous, c'est un bruit, comme de combattants, 684
Ô spectacle honteux! Mais sans perdre le temps, 685
Range-toi du parti de celui qu'on assomme, 686
Ha! Marauds, dix ensemble assassiner un homme? 687
CAPITAINE
Amis, retirons-nous, voilà notre homme à bas, 688
Laissons-là ce mauvais qui ne nous suivra pas; 689
Notre commission n'est que trop achevée. 690
((Ils sortent))
PHILANAX
Ô Justice du Ciel à mon dam éprouvée! 691
Que ton bras tombe bien visiblement sur moi! 692
PÉRIANDRE
Mon Cavalier, courage, ô! Qu'est-ce que je vois? 693
Est-ce vous, Philanax? 694
PHILANAX
Oui, c'est moi, Périandre:
Qui par un coup du Ciel difficile à comprendre, 695
Me suis pris au filet pour vous-même tendu; 696
Le secours, quoique vain, que vous m’avez rendu, 697
M'oblige avant mourir de vous dire un mystère, 698
Que la fidélité m'ordonne de vous taire. 699
Fuyez, on vous veut perdre: hélas! Si je pouvais, 700
Je vous en dirais plus, adieu je perds la voix. 701
PÉRIANDRE
Ô Dieux! Il n'est torrent, vent, mer, foudre, ni flamme, 702
Qui n'ait moins de fureur que l'esprit d'une femme, 703
Lorsque d'un prompt dépit son cœur envenimé, 704
Lui fait haïr l'objet qu'elle avait bien aimé: 705
C'est l'Amour d'Andromire en fureur convertie, 706
Qui me fait maintenant dresser cette partie: 707
Et c'était fait de moi, si le Ciel tout-puissant, 708
Le Ciel, qui volontiers assiste l'innocent, 709
N’eût suscité ma sœur, dont le pieux exemple, 710
M'a par son sacrifice arrêté dans le Temple; 711
Où le temps que j’ai mis à vénérer l'autel, 712
M'a tiré clairement de ce danger mortel. 713
Mais si les Dieux m'ont mis hors de ce pas funeste, 714
C'est à ma prévoyance à me sauver du reste. 715
Ce premier accident heureusement passé, 716
M'avertit d'un second dont je suis menacé: 717
Si je revois le Prince, il est hors d'apparence, 718
Que ma tête chez lui puisse être en assurance; 719
Suivant ouvertement son furieux dessein, 720
Il me fera donner d'un poignard dans le sein. 721
Si je pense d'ailleurs me sauver chez la Reine, 722
Il est bien malaisé que l'on ne m'y surprenne, 723
Et qu'un Prince ennemi qui ne craint aucun Dieu, 724
Y respecte pour moi la majesté du lieu. 725
Il faut donc s'éloigner; mais, frère sans courage, 726
Veux-tu laisser ta sœur au milieu de l'orage? 727
Veux-tu l'abandonner à de fiers ennemis, 728
À qui l’autorité fait que tout est permis? 729
Aux violents transports d'une Amante irritée, 730
Dont l'âme est une mer de fureurs agitée? 731
Non, quand mille trépas y seraient apparents, 732
Allons la retirer des mains de ces Tyrans: 733
Mais, ô trop malheureux, et faible Périandre! 734
Pense bien au dessein que tu vas entreprendre. 735
Ce retour indiscret ne peut faire aucun bien, 736
Et peut précipiter ton malheur, et le sien. 737
Tu n'empêcheras pas de puissance absolue, 738
Qu'ils n'avancent ta mort, puisqu'ils l'ont résolue: 739
Et ta vue éveillant la rage de leur cœur, 740
Ils perdront tout ensemble et le frère et la sœur, 741
Sur laquelle peut-être ils n'ont aucune envie, 742
De rien exécuter qui soit contre sa vie. 743
Fuis donc où la Fortune adressera tes pas: 744
Mais je songe à la fuite, et ne regarde pas, 745
Que mon mauvais destin, et l'état de la guerre, 746
Me ferment le passage et sur mer et sur terre. 747
Rien n'entre en ce Royaume, et rien n'en sort aussi, 748
Sans l'ordre d'Amintas, qui le commande ainsi: 749
Va plutôt essayer la foi du Roi de Thrace; 750
Implore son secours, conte-lui ta disgrâce, 751
Et tiens pour assuré qu'il est trop généreux, 752
Pour n'être pas touché de ton sort malheureux. 753
C'est l'asile, et le port, seul en cette tempête, 754
Où je puis garantir ma misérable tête; 755
Vu, que sans redouter la malice des miens, 756
De nos retranchements je saute dans les siens. 757
Dis que tes ennemis ne pouvant par envie, 758
Souffrir plus longuement le repos de ta vie, 759
Ont obligé le Prince à ce coup déloyal, 760
Qui dément la grandeur d'un courage royal. 761
Oui, ma discretion, couvrira votre honte, 762
Oui, je ne lui ferai que la moitié du conte; 763
Princesse, dont la rage a juré mon trépas, 764
Quoique vous me perdiez, je ne vous perdrai pas: 765
L'amour fait votre haine, et je vous le pardonne, 766
L'effet en est mauvais, mais la cause en est bonne. 767
Sitôt que je serai sous la faveur du Roi, 768
J'avertirai ma sœur de prendre garde à soi; 769
Et prouvant mon salut par ma propre écriture, 770
Je lui ferai savoir toute mon aventure. 771
Partons; mais mon épée, en ce dernier effort, 772
M’a fait un mauvais tour, levons celle du mort: 773
Le soupçon qu’on doit prendre, et des lieux, et de l'heure, 774
Ne me conseille par de laisser la meilleure. 775

SCÈNE VI

(LES SCYTHES revenus)
SCYTHE
Voyons premièrement si ce désespéré, 776
Y serait point encore. 777
AUTRE
Non, il s'est retiré.
CAPITAINE
Avançons, par Hercule; au cas qu’il y revienne, 778
Je prétends le charger si bien qu'il s’en souvienne. 779
AUTRE
Le brave à mon avis ne sera pas si fou. 780
CAPITAINE
Sus, qu’on porte ces morts chacun sa pierre au cou, 781
Bien avant dans la mer avec une chaloupe, 782
Pendant que Bronte et moi, pour le bien de la troupe, 783
Irons trouver le Prince, et de l'acte commis, 784
Toucher au nom de tous le salaire promis. 785
Son épée, à propos, cherchez qu'on me la trouve, 786
C'est de notre service une importante preuve, 787
On n'en demande point d'autre que celle-là. 788
SCYTHE
Tenez, mon Capitaine, allez donc, la voilà, 789
Que j’ai trouvé trouvé L’accord du participe passé avec le régime direct précédant le verbe auxiliaire est souvent violé au XVIIe siècle, surtout chez les auteurs anciens.” (A. Haase: Synthase française du XVIIe siècle . Traduite par M. Obert. Paris: Alphonse Picard et Fils, 1898. Nouvelle édition, Paris-Munich: Delagrave-M. Hubert, 1965, p. 214). rompue à deux pas de son maître. 790
CAPITAINE
La garde me suffit à la faire connaître. 791

SCÈNE VII

(HARPALICE, VIRGINIE)
HARPALICE
J’ai tant fait qu'elle vient où je la veux mener mener Ce vers est un aparté. 792
Allons, ma fille, allons, venez vous promener; 793
Divertisez un peu cette mélancolie, 794
Vous la verrez encore, cette belle Italie. 795
Ce vieillard si chéri, que vous croyez perdu, 796
Peut-être que demain il vous sera rendu, 797
Et que le même coup de fortune prospère, 798
Qui sauva les enfants, aura sauvé le Père. 799
VIRGINIE
He! Madame, les Dieux vous en veuillent ouïr. 800
HARPALICE
Cependant, ma Mignonne, il faut se réjouir: 801
Seriez-vous de mon goût? Je trouve ce rivage, 802
Plus charmant et plus doux en ce qu'il est sauvage. 803
C'est le plus bel endroit que l’œil puisse choisir, 804
Pour promener le corps et l'esprit à plaisir: 805
Car le pied qui rencontre une arène mollasse, 806
S'y repose en marchant plutôt qu'il ne s'y lasse; 807
Et dans la paix qui règne en ce bord déserté, 808
L'esprit triste ou content y rêve en liberté. 809
Dieux! J’ai laissé la clef pendante à ma cassette; 810
Si quelqu'un y fouillait d'une main indiscrète, 811
Il verrait des papiers qui sont tout au-dessus, 812
Qu'il me fâcherait bien que l'on eût aperçus; 813
Je cours donc la fermer avec votre licence, 814
Pour hâter mon retour de toute ma puissance. 815
((Elle quitte Virginie))
VIRGINIE
Demeure, jusqu'à tant que je t'aille quérir, 816
Importune. 817
HARPALICE
À ce coup on la verra périr.

SCÈNE VIII

(VIRGINIE, parlant à la Mer)
[VIRGINIE]
Ô Trompeur Élément! Ô Mer! est-il possible 818
Que sous le faux semblant d'un calme si paisible, 819
Tu caches les fureurs que je t'ai vu vomir, 820
Et dont les seuls pensers me font encore frémir? 821
Tel et plus doux encore paraissait ton visage, 822
Une heure auparavant heure auparavant Proposition pour “avant”, dont l’emploi será condamné par Vaugelas, étant donné qu’ auparavant est adverbe et ne peut pas jouer le ròle d’une préposition. (Claude Favre de Vaugelas: Remarques sur la langue française: utiles à ceux qui veulent bien parler et bien écrire . Paris: Pierre le Petit, 1647 -Paris: Éditions Champ Libre, 1981). cet invincible orage, 823
Qui nous a fait sentir ton infidélité, 824
Et la perte d'un Père à jamais regretté. 825

SCÈNE IX

(ZÉNODORE, PHARNACE, VIRGINIE)
(ZÉNODORE, et PHARNACE, sortant de l’embuscade)
[ZÉNODORE, et PHARNACE]
Frère, nous la tenons, l'occassion est belle, 826
Elle est seule, essayons de nous défaire d'elle, 827
Et la mettons d'abord au milieu de nous deux. 828
VIRGINIE
Voici venir des gens, me dois-je éloigner d'eux? 829
Non, mon éloignement serait peut-être cause, 830
Qu'ils en soupçonneraient quelque mauvaise chose: 831
Harpalice en tout cas sera bientôt à moi. 832
ZÉNODORE
Madame, il faut mourir. 833
VIRGINIE
Moi, mourir, et pourquoi?
Qu’ai-je fait, qui mérite une telle vengeance. 834
PHARNACE
Ce mystère n'est pas de notre intelligence. 835
VIRGINIE
Mais me connaissez-vous? 836
ZÉNODORE
Trop pour votre malheur,
Et pour le nôtre aussi, puisque notre valeur, 837
Au lieu d'être employée à quelque exploit insigne, 838
Fait par nécessité ce ministère indigne. 839
PHARNACE
Ces compliments sont beaux, mais ils sont superflus; 840
Mettons la main à l’œuvre, et ne différons plus: 841
Sus l'épée à la main. 842
VIRGINIE
Adieu, cher Périandre,
((Elle tombe, et eux s'enferrent))
(ZÉNODORE mourant)
[ZÉNODORE]
Ô mort! Que justement tu me fais bien apprendre, 843
Qu'il est un bras au Ciel qui punit les forfaits, 844
Et qui les fait tomber sur ceux qui les ont faits. 845
(VIRGINIE se relevant)
[VIRGINIE]
Ô Dieux! Dont la bonté me sauve par miracle, 846
Quel étrange accident! Quel horrible spectacle! 847
Tous deux n'ont plus de part à la clarté des Cieux: 848
Fuyons, fuyons bien loin de ces funestes lieux, 849
Où l'on voit immolés dessus l'autel du crime, 850
Les sacrificateurs, au lieu de la victime. 851

SCÈNE X

(LA REINE allant à la promenade, SON ÉCUYER, HARPALICE)
LA REINE
Lequel des promenoirs vous semble le plus beau, 852
Des jardins, ou des prés, de la terre ou de l'eau? 853
L’ÉCUYER
À ce soir que les vents retiennent leur haleine, 854
Si vous voulez, Madame, aller dessus l’arène, 855
Vous n'en trouverez pas le promenoir vilain. 856
(HARPALICE, qui veut détourner la Reine d'aller là)
[HARPALICE]
Vous ne croiriez jamais que l'air en est malsain. 857
Je sais bien qu'avant-hier j'y fis la promenade, 858
Et que je m'en revins extrêmement malade. 859
LA REINE
Qu'importe, sain ou non, je n'y ferai qu’un tour, 860
Et je crois qu'à raison de la beauté du jour, 861
Nous aurons en passant le plaisir de la pêche. 862
HARPALICE
Ce dessein m’importune, il faut que je l'empêche l'empêche Dans ce vers Harpalice se parle à elle-même. : 863
Madame, assurément que votre majesté 864
Hasarde, sans besoin, son teint et sa santé; 865
Si vous saviez combien cet air leur est contraire, 866
Vous diriez qu'à bon droit je vous en veux distraire. 867
LA REINE
Bon, qui ferait dessein d'y demeurer beaucoup? 868
(HARPALICE, voyant revenir Virginie)
[HARPALICE]
Qu'est-ceci, mes neveux, ont-ils manqué leur coup? 869
Que je vois revenir ma victime échappée, 870
Sans témoignage aucun qu'elle ait été frappée frappée Ces trois vers forment un aparté, Harpalice se parle à elle-même. ? 871

SCÈNE XI

(LA REINE, SON ÉCUYER, HARPALICE, VIRGINIE)
(VIRGINIE, abordant la Reine)
[VIRGINIE]
Ah! Madame, ôtez-vous de ces lieux dangereux, 872
Où vous allez trouver des objets malheureux, 873
Dont l'horreur est encore sur mon visage peinte. 874
HARPALICE
Que ce discours me donne une mortelle atteinte atteinte Ce vers est un aparté. ! 875
LA REINE
Est-il sorti du sein de ce vaste Élément 876
Quelque monstre hideux? 877
VIRGINIE
Madame, nullement.
LA REINE
Et quoi donc? 878
VIRGINIE
S’il vous plaît permettez que j'achève;
Comme tout maintenant je rêvais sur la grève, 879
Où m'avait fait venir Madame que voilà, 880
((montrant Harpalice))
Qui pour certaine affaire aussitôt s'en alla: 881
Deux hommes, ou plutôt, deux tigres sanguinaires, 882
Cachant leur cruauté sous des fronts débonnaires, 883
M’ont mise au milieu d'eux, et presque dès l'abord, 884
Se sont mis en état de me donner la mort. 885
Chacun d'eux m'allongeait une atteinte mortelle, 886
Quand la peur du trépas, à chacun naturelle, 887
M'a fait faillir d'un coup le cœur et les genoux, 888
Et tomber sans blessure, au milieu de leurs coups. 889
LA REINE
Bons Dieux! Quel accident! 890
VIRGINIE
Madame, ce qui reste,
Est bien plus merveilleux, comme aussi plus funeste; 891
Opposés qu'ils étaient, tous deux d'un même temps 892
Ont voulu me frapper. 893
HARPALICE
Ha! Qu'est-ce que j'entends?
VIRGINIE
Mais ayant leurs fureurs par ma chute trompées, 894
Ils se sont enferrés de leurs propres épées, 895
Ainsi je dois ma vie à la peur de mourir, 896
Et ma seule faiblesse a pu me secourir. 897
HARPALICE
Considérez un peu quelle audace effrontée! 898
Et jusques à quel point est la rage montée? 899
Avoir fait des jardins de votre Majesté, 900
Le théâtre sanglant de leur méchanceté! 901
LA REINE
Mais vous-même, pourquoi l'avez-vous amenée 902
Sur ce funeste bord, et puis abandonnée? 903
HARPALICE
Madame, je l'avoue, il est vrai que j'eus tort, 904
Et que j'aurais été coupable de sa mort; 905
Mais la nécessité d'une affaire pressante, 906
Me fit faire à regret cette faute innocente. 907
LA REINE
Et vous disiez tantôt que l'air en est malsain, 908
Pourquoi donc l'y mener? 909
HARPALICE
Je l'ai fait sans dessein.
LA REINE
Bien, bien, on tâchera de découvrir la source, 910
D'où ce forfait a pris sa détestable course: 911
Retournons, cependant qu'on enlève ces morts, 912
Il n'est pas que quelqu'un n'en connaisse les corps; 913
Et pour vous, tenez-vous plus près de ma personne. 914
((parlant à Virginie))
Allons. 915

SCÈNE XII

(HARPALICE)
[HARPALICE]
C'est fait de moi, la Reine me soupçonne,
Et si je n'y prends garde, à ce que j'ai senti, 916
Elle me pourra faire un très mauvais parti. 917
Avant que le Soleil nous monstre sa lumière, 918
Mes neveux reconnus, je serai prisonnière: 919
Mais plutôt qu'on te perde, il te faut perdre tout, 920
Et pousser hardiment le crime jusqu'au bout. 921
Mensonge, Tromperie, Imposture, Malice, 922
Chers Démons, accourez au secours d'Harpalice. 923
Courage, grâce à vous, je viens de concevoir 924
Un trait tel que l'enfer n'en voit point de si noir: 925
La mort de ces deux sots, qui n'ont su se conduire, 926
Établit ma fortune, au lieu de la détruire, 927
C'est d'où je veux tirer les armes qu'il me faut, 928
Pour livrer à la Reine un merveilleux assaut. 929
Ne diffère donc plus, l'occasion est chauve, 930
Si le crime te perd, que le crime te sauve: 931
Mais avant toute chose il faut premièrement, 932
Savoir si Périandre est mort assurément. 933
Va voir pour cet effet le Prince et la Princesse, 934
Et brouille la fusée avecque tant d'adresse, 935
Qu'étant ton intérêt le leur propre en ceci, 936
Tu ne puisses tomber qu'ils ne tombent aussi. 937

Fin du troisième Acte

ACTE IV

SCÈNE I

(ANDROMIRE, AMINTAS)
ANDROMIRE
Pensers, restes honteux d'une honteuse flamme, 938
Qui pour éterniser le trouble dans mon âme, 939
Voudriez mal à propos me donner du remords, 940
Pour un audacieux digne de mille morts. 941
Adieu, mon cœur plus sain ne veut plus vous connaître, 942
Mourez avec celui qui vous avait fait naître: 943
Apprenez qu'il sied mal aux généreux esprits, 944
De souffrir sans vengeance un injuste mépris, 945
Et que la patience et l'amour offensées, 946
Ont droit de se changer en fureurs insensées: 947
Mais d’où vient qu'Amintas est déjà de retour? 948
(AMINTAS (Il montre l'épée))
[AMINTAS]
Madame, l'insolent n'a plus de part au jour, 949
Voilà de son trépas une preuve certaine. 950
ANDROMIRE
Ah! Sensible douleur! Que cette âme hautaine, 951
M’allait causer sans vous de scandale et d'ennui, 952
Et que vous savez bien m'obliger aujourd'hui! 953
Je vis par cette mort, et jure que personne, 954
Hormis vous, n'aura part au bien qu'elle me donne. 955
AMINTAS
Au reste il n'est pas seul aux enfers descendu, 956
Quelqu'un qui le suivait, et qui l'a défendu, 957
A par un même sort suivi son aventure, 958
Et tous deux dans la mer ont eu leur sépulture. 959
ANDROMIRE
Mon esprit désormais n'a plus à redouter, 960
Pourvu que le secret ne vienne à s'éventer. 961
AMINTAS
Les quatre exécuteurs de ce sanglant mystère, 962
Sont par la récompense obligés de se taire: 963
L'or leur ferme la bouche, outre que si je veux, 964
J'ai mille occasions de me défaire d'eux. 965
Les fossés ennemis sont un beau cimetière, 966
Où je puis enterrer une phalange entière. 967
ANDROMIRE
Reste donc à savoir comme aura réussi 968
Le dessein d'Harpalice. 969
AMINTAS
Attendez, la voici,
Qui vient fort à propos nous le dire elle-même. 970
ANDROMIRE
L'étonnement paraît en son visage blême, 971
Je crains quelque disgrâce. 972

SCÈNE II

(ANDROMIRE, AMINTAS, HARPALICE)
HARPALICE
Ah! Monsieur, tout va mal!
Jamais malheur ne fut à mon malheur égal! 973
Elle vit saine et sauve, elle vit la sorcière 974
Et les miens au contraire ont mordu la poussière. 975
AMINTAS
Et comment? 976
HARPALICE
Elle dit, que de deux coups fourrés deux coups fourrés Le “coup fourré” appartient au vocabulaire de l’escrime: dans un combat au fleuret, à l'épée, se dit quand chacun des deux adversaires en même temps donne et reçoit un coup. Et, figurément faire un coup fourré, se rendre mutuellement et en même temps de mauvais offices. Ils ont fait un coup fourré. Et contre cet assaut je sais un coup fourré Par qui je veux qu'il soit de lui-même enferré: Molière: L’Étourdi ou Les Contre-Temps , III, 5, vv. 1165-1166). ,
Au lieu de la frapper ils se sont enferrés. 977
ANDROMIRE
Il n'est point de raison qui me fasse comprendre, 978
Comme si lourdement ils ont pu se méprendre. 979
AMINTAS
Vous verrez que l'un d'eux charmé de ses appas, 980
A voulu par pitié l’exempter du trépas: 981
Et l'autre en son devoir plus ferme et plus fidèle, 982
Ne l'aura pu souffrir, de là vient leur querelle. 983
HARPALICE
Enfin tous deux sont morts, et le pis que j'y vois, 984
C'est que tout le soupçon va tomber dessus moi. 985
Ils seront reconnus, et moi par conjecture, 986
Je serai prisonnière, et mise à la torture, 987
Qu'à peine endurera ce corps faible, et cassé, 988
Sans trahir le secret de ce qui s'est passé. 989
Faites mieux, en un fait de si grande importance, 990
Fiez-vous à ma mort plutôt qu'à ma constance: 991
Empêchez-moi, de grâce, en me faisant mourir, 992
De mourir mille fois, et de vous découvrir. 993
Sus donc, ne craignez pas, hâtez mes destinées 994
De quelques mois peut-être, ou de quelques années: 995
Si Périandre est mort, comme je crois qu'il l'est, 996
Je quitte volontiers le jour qui me déplaît. 997
AMINTAS
Cette épée est témoin qu'il a cessé de vivre: 998
Mais il ne s'ensuit pas que vous le deviez suivre. 999
ANDROMIRE
Quoi? Pour notre intérêt vos jours sacrifier? 1000
Non, non, on tâchera de vous justifier; 1001
Et vous craignez à tort que quelqu'un entreprenne, 1002
Sur un simple soupçon, de vous donner la gêne: 1003
Le pis qu'il vous arrive, étant de ma maison, 1004
C’est d'avoir quelque temps la chambre pour prison; 1005
Et mon crédit encore n'est pas tel, que je doute, 1006
Qu'à ma seule faveur vous ne sortiez absoute. 1007
HARPALICE
Je ferais tort, Madame à votre autorité; 1008
Ou je l'ignorerais, si j'en avais douté: 1009
Mais songez qu'un torrent qui n'a plus de rivage, 1010
Est beaucoup moins à craindre, et fait moins de ravage, 1011
Qu'un esprit amoureux jusques au dernier point, 1012
Quand un pouvoir suprême à sa fureur est joint; 1013
Et je sais des raisons qui font que j’appréhende, 1014
Que même jusqu'à vous sa rage ne s'étende. 1015
Vous les savez aussi. 1016
AMINTAS
Non, non, quelque pouvoir,
Que la Reine ait sur nous, ou qu'elle y puisse avoir, 1017
Rien ne m'empêchera de vous servir, Madame, 1018
De toute ma puissance, et de toute mon âme, 1019
Vous seule êtes ma Reine, et vos yeux sont les Rois, 1020
De qui tant seulement je respecte les lois: 1021
Mon frère tient la Mer, je commande sur terre; 1022
Et s'il faut allumer le flambeau de la guerre, 1023
Tous deux sous votre aveu, nous pouvons aisément, 1024
Exciter dans l'État un tel embrasement, 1025
Que la Reine et les siens auront peine à l'éteindre. 1026
HARPALICE
La guerre a des succès qui sont toujours à craindre, 1027
Il vaudrait beaucoup mieux la perdre, et nous sauver 1028
Par une invention que je viens de trouver. 1029
Ou, pour en mieux parler, que quelque Dieu m'inspire, 1030
Pour vous mettre tous deux dans le Trone d'Épire. 1031
Nos ennemis sont bas, et mon propre malheur, 1032
Sera, si vous voulez, la matière du leur. 1033
ANDROMIRE
Et comme quoi cela? 1034
HARPALICE
C'est que sans plus attendre,
Il vous faut accuser la Reine, et Périandre. 1035
AMINTAS
De quoi? 1036
HARPALICE
D'incontinence; et sur ce fondement
Je bâtis sa ruine, et votre avancement. 1037
Ne pouvant tout ensemble être juge et partie, 1038
Vous direz que Madame étant bien avertie 1039
D'un feu si déshonnête, et si mal assorti, 1040
A voulu que vous-même en fussiez averti, 1041
Comme ayant intérêt que leur sale pratique, 1042
Ne couvrît point l'État d'une honte publique; 1043
Et que la Reine enfin, d'un amant si chéri 1044
Ne s'en fit point encore un indigne mari. 1045
ANDROMIRE
Mais touchant vos neveux? 1046
HARPALICE
Donnez vous patience:
Ajoutez, s'il vous plaît, qu'ayant eu défiance, 1047
(Et voici d'où tirer la mort de mes neveux) 1048
Qu'ils portaient aux jardins leurs impudiques feux, 1049
Où l'on sait qu'ils allaient sans autre compagnie, 1050
Que de la confidente et chère Virginie, 1051
Vous aviez donné charge à ces deux malheureux, 1052
D'aller y découvrir leurs secrets amoureux, 1053
Et qu'étant découverts par les auteurs du crime, 1054
Ils les ont fait tirer sur ce bord maritime, 1055
Pour ajouter le meurtre à l'impudicité. 1056
Maintenant pour la sœur, 1057
AMINTAS
C'est la difficulté.
HARPALICE
Rien moins, elle est déjà suspecte et criminelle, 1058
Par l'accusation que nous formons contre elle; 1059
Son histoire et d'ailleurs si ridicule à tous, 1060
Que bien loin de nous nuire, elle fera pour nous. 1061
Le conte qu'elle en fait est si hors d'apparence, 1062
Qu'une fable et cela n'ont point de différence: 1063
Où ce que nous disons, quoiqu'il soit inventé, 1064
N’a rien qui ne s'accorde avec la verité. 1065
Et l'on a vu souvent les choses vraisemblables, 1066
S'acquérir plus de foi que les plus véritables, 1067
Pour moi, mot après mot je ferai le récit 1068
De ce que Virginie et Périandre ont dit, 1069
Et dont je suis témoin, ou le Ciel m'extermine; 1070
L'usage là-dessus veut qu'on les examine, 1071
Et que separément ils soient interrogés, 1072
Sur les cas différents dont ils seront chargés. 1073
Or Périandre est mort, et quoique Virginie 1074
No confesse jamais ce qu'il faut qu'elle nie, 1075
Sa mort, qu'on nommera du nom d'évasion, 1076
Est le plus grand sujet de leur confusion. 1077
Tout le monde croira qu'une si prompte absence, 1078
Est un effet de crainte, et de peu d'innocence: 1079
Ne doutez pas qu'aussi l'entretien familier, 1080
Que la Reine eut souvent avec le Cavalier, 1081
Et dont toute la Court est témoin oculaire, 1082
Ne fasse impresion dans l'esprit du vulgaire. 1083
ANDROMIRE
Tout ce qu'il vous plaira, mais cette impression, 1084
Ne fait rien ce me semble à sa conviction. 1085
HARPALICE
Elle fait qu'on la croit justement accusée, 1086
Et que notre entreprise en sera plus aisée. 1087
ANDROMIRE
Oui; mais un seul témoin? 1088
HARPALICE
Un seul l'obligera,
À se purger des cas dont on la chargera. 1089
Or elle ne le peut, puis qu'elle est criminelle, 1090
Quelque bonté d'esprit qui se retrouve en elle. 1091
AMINTAS
Tout l'espoir qui lui reste, et qu'elle peut trouver, 1092
C'est qu'en cas de forfaits difficile à prouver, 1093
Les armes sont la seule et la dernière voie, 1094
Par où la vieille loi permet qu'on se pourvoie: 1095
Que si par aventure elle use de la loi, 1096
On verra d'Amintas le courage et la foi; 1097
Sa gloire en ce combat ne peut être qu'extrême, 1098
Puisqu’en vous faisant Reine, il se fait Roi lui-même, 1099
Ou qu’y laissant la vie, il a ce réconfort 1100
Que de vous témoigner son amour par sa mort. 1101
ANDROMIRE
Plutôt être moi-même à jamais asservie, 1102
Que régner aux dépens d'une si belle vie. 1103
HARPALICE
Cela n'adviendra pas, mais il est important 1104
Que Monsieur en ce cas soit votre combatant: 1105
Car outre sa valeur à nulle autre seconde, 1106
Son rang étonnera le cœur de tout le monde, 1107
De sorte que la Reine aura peine à fournir, 1108
Un bras que contre lui la veuille soutenir. 1109
ANDROMIRE
Fort bien, mais un scrupule en l'âme me demeure. 1110
HARPALICE
Quel? 1111
ANDROMIRE
C'est que si je règne, il faudra qu'elle meure.
HARPALICE
Elle mourra vraiment, mais ce ne sera pas, 1112
Que la rigueur des loix ordonne son trépas. 1113
La mort suit l'adultère, et la vieille ordonnance, 1114
De l'exil seulement punit l'incontinence: 1115
Témoin Phèdre, et Tegnis qui dans l'Antiquité, 1116
Pour une même faute ont le sceptre quitté, 1117
Et laissé gouverner le timon de l'Empire, 1118
Au plus proche héritier de la maison d'Épire: 1119
Voilà le vrai chemin que vous devez tenir, 1120
Pour mériter le trône, et pour y parvenir; 1121
Si vous avez le cœur de repousser l'outrage, 1122
Ou s'il est assez grand, pour un si grand ouvrage. 1123
AMINTAS
Madame, quelque Dieu nous présente la main, 1124
Ses conseils ne sont pas du seul esprit humaine: 1125
Le Ciel nous les suggère afin de nous confondre, 1126
Si bientôt vous et moi ne tâchons d’y répondre. 1127
Il veut chasser le vice, et placer la vertu 1128
Dans le trône royal que vos pères ont eu. 1129
Pour de moindres sujets la fortune se tente, 1130
Madame, il faut oser. 1131
ANDROMIRE
Osons, j'en suis contente.
Commencez donc l'ouvrage, et vous ressouvenez, 1132
Que c'est notre destin que vous entreprenez. 1133
HARPALICE HARPALICE Elle demeure seule en scène.
Voilà la chose au point que je l'ai désirée, 1134
Mon crime est à couvert, ma tête est assurée, 1135
Et l'on verra bientôt des mains d'un nouveau Roi, 1136
Pleuvoir mille faveurs sur mon fils et sur moi. 1137

SCÈNE III

(PÉRIANDRE, CLÉARQUE, Roi de Thrace)
PÉRIANDRE
Voilà, Sire, la vraie et funeste aventure, 1138
Que me cause aujourd'hui l'envie et l'imposture. 1139
CLÉARQUE
Je dois bénir le mal qui vous est advenu, 1140
Puisque j'en ai le bien de vous avoir connu, 1141
Et que je contribue à conserver la vie, 1142
De celui qui tantôt me l'a presque ravie. 1143
PÉRIANDRE
Vous savez la défendre avec tant de valeur, 1144
Qu'on ne peut l'attaquer qu'à son propre malheur. 1145
CLÉARQUE
Vous en fîtes pourtant une contraire épreuve, 1146
Mais j'aime la vertu partout où je la trouve; 1147
Je l'aime en Périandre, et crois qu’il est permis, 1148
De la récompenser, même en ses ennemis. 1149
PÉRIANDRE
Les intérêts à part de la Reine Euridice, 1150
Il n'est service aucun que je ne vous rendisse, 1151
Et je vous tromperais d'un lâche compliment, 1152
Si par civilité je parlais autrement. 1153
CLÉARQUE
Qu'elle fut agréable aux Dieux qui l'exaucèrent, 1154
Quand d'un si grand trésor ils la récompensèrent! 1155
Mais suivant ce discours je voudrais bien savoir, 1156
Comment, et par quel heur elle a pu vous avoir. 1157
PÉRIANDRE
Il faut donc, ô grand Roi, que je vous importune, 1158
Du récit de ma race, et de mon infortune. 1159
Pour ma race, il est vrai que j’en suis peu savant; 1160
Mon Père néanmoins m'a dit assez souvent, 1161
Que j'avais toujours pris ma nourriture à Rome: 1162
Mais que j'étais né Grec, et fort bien gentilhomme, 1163
Que pour de grands sujets qu'il me dirait un jour, 1164
Il s'était vu contraint de changer de séjour; 1165
Et qu'un voyage enfin m’instruirait davantage, 1166
Du lieu de ma naissance, et de mon parentage. 1167
Comme en effet trois mois sont à peine passés, 1168
Du soir qu'ayant la sœur et le frère embrassés: 1169
«Mes enfants», nous dit-il «le cours de vingt années, 1170
Doit avoir diverti celui des destinées. 1171
C'est assez demeuré chez le peuple Romain, 1172
Il en faut voir un autre, et partir dans demain». 1173
Le matin dès l'aurore, et sans qu'il nous fût libre 1174
De faire aucuns adieux, il nous met sur le Tibre; 1175
Ce fleuve impetueux nous reçoit, et nous rend 1176
Dans le sein écumeux de la mer qui le prend: 1177
Là nous quittons la barque, et prenons un navire, 1178
Qui devait sur le soir faire voile en Épire. 1179
De fait incontinent que la nuit arriva, 1180
Du côté de la terre un vent frais se leva, 1181
Et tous les mariniers avec chants d'allégresse, 1182
Firent prendre au vaissean la route de la Grèce. 1183
Je ne veux pas ici marquer par le menu, 1184
La carte du chemin que nous avons tenu; 1185
Quels ports nous avons vus, quelles fameuses villes, 1186
Le nombre ni le nom des terres et des Îles; 1187
Suffit que vous sachiez que durant quelques jours, 1188
Notre nef avait fait un favorable cours: 1189
Déjà nous découvrions vos montagnes de Thrace, 1190
Athos, Hème, Rhodope, au front couvert de glace; 1191
Lorsqu'un nuage noir tout à coup se forma, 1192
Qui dans ses flancs épais le tonnerre enferma, 1193
Les ténèbres dans l'air à l'instant s'épaissirent, 1194
Le vent se mutina, les vagues se grossirent, 1195
Le Pilote, à qui l'art et les périls passés 1196
Montraient ceux dont alors nous étions menacés, 1197
S’écria, «Voiles bas, et que chacun s’apprête, 1198
À combatre aujourd'hui la plus fière tempête, 1199
Qui jamais ait troublé la bonace des flots»; 1200
À peine achevait-il ces véritables mots, 1201
Que le Ciel entrouvert, nous déclare la guerre, 1202
Par un éclair suivi d'un grand coup de tonnerre; 1203
Et comme si ce bruit eût été le signal, 1204
Pour nous épouvanter d'un assaut general, 1205
Un déluge de pluie, un orage de grêle, 1206
De foudres, et d'éclairs nous chargea pêle-mêle. 1207
Et nous eûmes raison de craindre également, 1208
Le malheur du naufrage, et de l'embrasement. 1209
Quelques traits de clarté ne perçaient les ténèbres, 1210
Que pour rendre à nos yeux les objets plus funèbres, 1211
Et montrer sur le front des plus vieux matelots, 1212
L'image de la mort errante sur les flots, 1213
Qui tantôt s'abaissaient en profondes vallées 1214
Et tantôt se haussaient en montagnes salées: 1215
De sorte que je crois que la vague atteignit, 1216
Jusqu'à la région du feu qu'elle éteignit, 1217
Car les fureurs du Ciel en fin diminuèrent, 1218
Où la Mer et les vents les leurs continuèrent, 1219
Tant que les mariniers sans courage et sans art, 1220
Laissèrent le navire au pouvoir du hasard. 1221
La plupart demi-morts gisaient à fonds de cale, 1222
Alors que le Patron tout tremblant et tout pâle, 1223
Nous vint donner avis que la nef faisait eau, 1224
Que le dernier espoir n'était plus qu'au bateau, 1225
Et qu’avant que quelqu'un s'avisât de le prendre, 1226
Il nous fallait en mer promptement le descendre. 1227
Là nous nous employons avec un tel effort, 1228
Que nous mettons enfin cet esquif hors le bord. 1229
Mon Père et le nocher les premiers descendirent, 1230
Pour recevoir ma sœur, et moi qu'ils attendirent, 1231
Hélas! Voici de quoi rafraîchir mes douleurs; 1232
Elle passait quasi de mes bras dans les leurs, 1233
Quand un grand coup de vague, ô Dieux! Le puis-je dire, 1234
Sépara le bateau d'avecque le navire. 1235
En cette extrémité jugez ce que je fis, 1236
Jugez ce que devint ce misérable fils, 1237
Ce que devint aussi cette sœur bien-aimée, 1238
Qui resta dans mes bras immobile et pâmée: 1239
Certes peu s'en fallut que le gouffre de l'eau, 1240
Ne reçût de mes mains ce précieux fardeau; 1241
Tout ce que j'eus de force à peine put suffire, 1242
À retirer son corps au dedans du navire, 1243
Qui sans voiles ni mâts, vint quelque temps après, 1244
Faire un triste naufrage aux côtes d'ici près, 1245
Battu du feu, de l'eau, de l'air, et de la terre, 1246
Qui parmi cent écueils le brisa comme verre. 1247
Lors comme si ce coup eût l'ouvrage achevé, 1248
L'orage s’abaisa, comme il s'était levé: 1249
Ces mutins éléments leurs querelles finirent, 1250
Le Ciel devint serein, et les flots s'aplanirent. 1251
CLÉARQUE
Je suis fort en souci de savoir comme quoi, 1252
Vous vous pûtes sauver. 1253
PÉRIANDRE
Sire, ma sœur et moi,
Dans l'étroite amitié qui nos âmes assemble, 1254
Nous tenions embrassés, pour expirer ensemble, 1255
Quand le Dieu de la mer, peut-être ayant pitié 1256
Et de notre jeunesse, et de notre amitié, 1257
Nous jetta sur le sable, avec deux ou trois autres, 1258
Afin que leurs malheurs témoignassent les nôtres. 1259
Après quelques paysans sur le bord accourus, 1260
Et dont humainement nous fûmes secourus, 1261
Par une charitable et douce complaisance, 1262
Vinrent avecque nous jusqu'au près de Plaisance, 1263
Où la Reine nous fit et nous fait un accueil, 1264
Qui de notre mémoire arracherait le dueil, 1265
Si parmi ce bonheur l'amitié paternelle, 1266
Ne rendait dans nos cœurs la tristesse éternelle. 1267
CLÉARQUE
Pourquoi n'espérez-vous que les Dieux l'ont sauvé, 1268
De la même façon qu'ils vous ont préservé? 1269
PÉRIANDRE
Parce qu'en ce danger se flatter d'espérance, 1270
C'est vouloir espérer contre tout apparence. 1271
Mais, Sire, si j’osais sans incivilité, 1272
Demander une grâce à votre Majesté, 1273
Je la conjurerais de me dire elle-même, 1274
Les plus secrets motifs de cette haine extrême, 1275
Par qui votre couronne, et la nôtre, ont senti, 1276
Tous les maux que peut faire un contraire parti. 1277
CLÉARQUE
Quoique le souvenir de ma gloire passée, 1278
En l’état où je suis afflige ma pensée, 1279
Je veux bien toutefois me la ramentevoir, 1280
Puisqu'elle sert au fait que vous voulez savoir. 1281
Sachez donc qu'autrefois le bonheur de ma vie, 1282
Aux Rois les plus contents eût donné de l'envie: 1283
J’étais craint des voisins, aimé de mes sujets, 1284
Soit en paix, soit en guerre, heureux en mes projets: 1285
Et très heureux surtout sous le joug d'Hymenée, 1286
Qui rendit de tout point ma couche fortunée. 1287
J’épousai Philacté, fille du Roi de Pont, 1288
Qui voulut voir la Grèce, et les jeux qui s'y font: 1289
Là je vis en sa mort ma première disgrâce, 1290
Et le dernier soupir du bonheur de la Thrace. 1291
Car après que la fête avec cent jeux divers, 1292
Eut charmé la moitié des yeux de l'univers, 1293
Et que Philacté même en eut été ravie, 1294
Elle accoucha d'un fils, qui lui coûta la vie. 1295
Ce meurtrier néanmoins aussi beau qu'innocent, 1296
Fut contre ma tristesse un remède puissant: 1297
Le fils ôta beaucoup de la douleur amère, 1298
Dont m'emplissait l'esprit la perte de la mère. 1299
Mais hélas! Que lui-même a bien été depuis, 1300
La cause de la mienne, et de mes longs ennuis! 1301
Lui seul fut le sujet des guerres obstinées, 1302
Que l’Épire, et la Thrace ont depuis vingt années: 1303
Car par l'ire du Ciel, qui le voulut ainsi, 1304
Oronte Roi d’Épire eut une fille aussi, 1305
De sorte qu'il fallut suivant l'antique usage, 1306
Qui on les fît élever ensemble en leur bas âge. 1307
PÉRIANDRE
Et pourquoi cet usage? 1308
LE ROI
Il est vrai qu'en ceci,
Votre esprit à propos cherche d’être éclairci: 1309
Mais pour vous en donner l'intelligence entière, 1310
Il nous faut de plus loin reprendre la matière. 1311
Or je suppose ici que tout le monde sait, 1312
L'oracle de Dodone, et le bruit qu'il a fait: 1313
Puisque sa renommée a couru les deux Pôles, 1314
Et si je ne me trompe en voici les paroles. 1315
ORACLE
Le Ciel à son vouloir son pouvoir mesurant, 1316
Veut que du sang de Thrace, et de celui d'Épire, 1317
Naisse cet invincible et jeune Conquérant, 1318
Qui sur toute l'Asie étendra son Empire: 1319
Mais le Père et la Mère achèveront le Sort 1320
Avec leur propre mort. 1321
Cet Oracle ambigu, dont la ménace étonne, 1322
A rempli de frayeur l'une et l'autre Couronne, 1323
Et la peur de mourir étant commune à tous, 1324
Depuis aucun Hymen ne s'est fait parmi nous: 1325
Mais nos Prédécesseurs ont eu cette prudence, 1326
De nous faire sucer même lait dès l'enfance, 1327
Afin puisque l'hymen ne nous est pas permis, 1328
Que cela pour le moins nous rendît bons amis; 1329
C'est la raison pourquoi nous choisîmes un Mage, 1330
À qui fatalement, et pour notre dommage, 1331
On commit le salut des Enfants de deux Rois, 1332
Qui les virent alors pour la dernière fois. 1333
Car quelque temps après, ô dure souvenance! 1334
Le feu pris dans leur chambre eut tant de violence, 1335
Que tous les serviteurs par la flamme éveillés, 1336
Pensant les secourir les trouvèrent brûlés. 1337
On vit dans le brasier des ossements funestes, 1338
De la fureur du feu les pitoyables restes, 1339
Qui prouvent qu’avec eux le Mage Calidor, 1340
Et la nourrice même y perirent encore: 1341
Cependant cette perte aux deux sceptres commune, 1342
M’est un nouveau sujet de nouvelle infortune. 1343
Oronte comme Père, au bruit de ce malheur, 1344
A tous les sentiments d'une extrême douleur: 1345
Et puis comme ennemi se met en fantaisie, 1346
Que pour me voir aïeul du vainqueur de l'Asie, 1347
Je méprisais le Sort, dont l'Oracle toujours, 1348
Du Père el de la Mère a menacé les jours, 1349
Que j'avais détourné le Mage, et la Nourrice, 1350
Que cet embrasement n'était qu’un artifice, 1351
Que je cachais sa fille, et que je l'élevais, 1352
Pour épouser mon fils que je lui conservais. 1353
Sur cette opinion, source de tant de guerres, 1354
Il surprend mes châteaux, il ravage mes terres. 1355
Pour moi, premièrement, je lui fis exposer 1356
Mes raisons qui jamais ne purent l'apaiser. 1357
Enfin près du Strimon nos troupes se mêlèrent, 1358
Où dès le premier choc les siennes reculèrent. 1359
Ce Roi jeune, et vaillant, s'efforce vainement, 1360
De s'opposer aux miens, qui pressaient vivement. 1361
En cette extrémité, son malheur lui fit croire, 1362
Qu'il pourrait par ma mort arrêter la victoire. 1363
Il vint donc contre moi faire un dernier effort, 1364
Et forcer mon épée à lui donner la mort. 1365
Chère mort, qui sans cause en a tant causé d'autres, 1366
Autant parmi les miens comme parmi les vôtres, 1367
Vu que depuis vingt ans il n'est point de danger, 1368
Où ne m'ait mis la Reine, afin de la venger; 1369
Jusque là que l'effort de ses armes prospères, 1370
Menace de m'ôter le sceptre de mes Pères, 1371
M’ayant déjà réduit en ce malheureux fort, 1372
Où je suis résolu de bien vendre ma mort. 1373
PÉRIANDRE
Si les Dieux au contraire, exauçaient mes prières, 1374
La paix terminerait sa haine, et vos misères: 1375
Mais, Sire, s'il plaisait à votre Majesté, 1376
D'envoyer dans la ville un Héraut député, 1377
Pour prendre un jour de trêve entre vous et la Reine, 1378
J’écrirais à ma sœur, de qui je suis en peine, 1379
Et vous m'obligeriez d'un insigne bienfait. 1380
CLÉARQUE
Oui, brave Périandre, allons, cela vaut fait. 1381

Fin du quatrième Acte

ACTE V

SCÈNE I

(PÉRIANDRE, UN HÉRAUT)
PÉRIANDRE
Mais encore, Héraut, que dit-on dans Byzance? 1382
Que croit-on de la Reine, et de son innocence? 1383
HERAUT
Comme tous n'en font pas le même jugement, 1384
On en parle, Monsieur, assez diversement: 1385
Mais tous d'une tristesse et d'une voix commune, 1386
Comme un malheur public plaignent son infortune. 1387
PÉRIANDRE
Et la belle étrangere, était-elle hier au soir 1388
Fort confuse, et fort triste? 1389
HERAUT
À ce que j'en pus voir,
Par l'extrême douleur qu'elle faisait paraître, 1390
Elle était affligée autant qu'on le peut être: 1391
La lettre néanmoins, que de la part du Roi, 1392
Assez adroitement elle reçut de moi, 1393
Rendit le vermillon à son visage blême, 1394
De sorte que la Reine y prit garde elle-même, 1395
Qui dans son cabinet aussitôt l'appela, 1396
D'où sortit ma dépêche à quelque temps de là. 1397
PÉRIANDRE
Je m'étonne pourtant comment vous pûtes faire, 1398
Car à mon jugement ce n'est pas l'ordinaire, 1399
Qu'une Reine accusée ait encore le pouvoir, 1400
De donner une trêve, ou de la recevoir. 1401
HÉRAUT
Monsieur, quand j'arrivai, le corps de la justice, 1402
S'assemblait seulement pour ouïr Harpalice; 1403
De façon que la Reine en pleine liberté, 1404
Pouvait encore user de son autorité. 1405
PÉRIANDRE
Mais si pendant le temps qu'on consultait la chose, 1406
Elle se fût sauvée? 1407
HÉRAUT
Elle eût perdu sa cause,
La Couronne et l'honneur dont on la veut priver, 1408
Qui serait tout le pis qui lui puisse arriver; 1409
Même l'on ne croit pas que le Sénat ordonne 1410
D'autres gens que les siens pour garder sa personne. 1411
Son peuple lui conserve un merveilleux respect, 1412
Et celui qui l'accuse est d'ailleurs fort suspect. 1413
PÉRIANDRE
Adieu, tu m'as tout dit ce que j'en veux apprendre. 1414
HÉRAUT
Que je suis bien trompé, si tu n'es Périandre n'es Périandre Ce vers est un aparté. 1415

SCÈNE II

(PÉRIANDRE seul)
[PÉRIANDRE]
Grands Dieux! Puis-je douter que vos puissantes mains, 1416
Tournent-comme il vous plaît le destin des humains? 1417
Si par une merveille aussi prompte qu'étrange, 1418
Presque en un même jour ma fortune se change. 1419
Hier je ne travaillais qu'a détruire celui, 1420
Dont la protection me conserve aujourd'hui. 1421
Hier on me caressait, aujourd'hui l’on m’outrage: 1422
Hier le traître Amintas exaltait mon courage, 1423
Et ce Prince aujourd'hui, la honte des guerriers, 1424
Croit avoir en Cyprès transformé mes Lauriers: 1425
Et déçu par la mort qu'il croit m’avoir causée, 1426
Accuse l'innocence en la Reine accusée. 1427
Dieux! En ce peu de temps qu'enferment deux Soleils, 1428
Peut-il bien arriver des accidents pareils? 1429
Mais revoyons encore cette chère écriture, 1430
((Il lit la lettre))
Par où ma triste sœur m'apprend son aventure: 1431
Oui ma Reine, oui ma sœur, j'irai vous secourir, 1432
Avec ferme dessein de vaincre, ou de mourir. 1433
Ô Princesse innocente autant que généreuse! 1434
Faut-il que nos malheurs vous rendent malheureuse, 1435
Et que le bon accueil dont vous nous honorez, 1436
Soit cause des ennuis qui vous sont préparés? 1437
Ha! Perfide instrument des troubles où nous sommes, 1438
Imposteur le plus lâche et le plus noir des hommes; 1439
Amintas, dont le crime opprime la vertu, 1440
À la mort qui t'attend, quel sang verseras-tu, 1441
Qui suffise à payer la moindre de ses larmes? 1442

SCÈNE III

(CLÉARQUE, PÉRIANDRE)
CLÉARQUE
Périandre, il est temps d'aller prendre les armes, 1443
On découvre déjà du haut de nos remparts, 1444
Que le Peuple au Palais accourt de toutes parts. 1445
Mon Écuyer, pour vous a des armes trouvées, 1446
Les plus belles du monde, et les mieux éprouvées. 1447
PÉRIANDRE
Il n'appartient qu'aux Dieux de vous récompenser, 1448
D'un bien fait dont le prix excède le penser. 1449
CLÉARQUE
Ce n'est que le devoir d'une âme magnanime, 1450
De courir au secours de ceux que l'on opprime: 1451
Mais m'aimez-vous assez, pour m’éclaircir un point 1452
Que vous devez savoir? 1453
PÉRIANDRE
Sire, n'en doutez point.
CLÉARQUE
Avouez franchement que ce n'est pas sans cause, 1454
Qu'on accuse la Reine, il en est quelque chose. 1455
PÉRIANDRE
Ce soupçon outrageux offense également, 1456
Et sa pure innocence, et votre jugement, 1457
Ah Sire! Pensez mieux d'une vertu si haute. 1458
CLÉARQUE
Pourquoi? Votre mérite excuserait sa faute, 1459
Vous ne me croyez pas peut-être assez discret, 1460
Ou bien vous l'êtes trop pour un si grand secret: 1461
Ce n'est pas sans sujet que je vous le demande. 1462
PÉRIANDRE
Ne persévérez pas dans une erreur si grande: 1463
La Reine est innocente, ou l'Enfer, si je mens, 1464
Invente pour moi seul de nouveaux châtiments. 1465
CLÉARQUE
Allez, je vous veux croire, et sur cette créance, 1466
Contre tous aujourd'hui j'entreprends sa défense. 1467
PÉRIANDRE
Grand Roi, souvenez-vous que vous m'avez promis, 1468
De me mettre en état de voir mes ennemis: 1469
C'est de ma propre main qu'elle attend la victoire, 1470
Qui la doit revêtir de sa première gloire. 1471
CLÉARQUE
Vous ne pouvez du moins m'envier le bonheur, 1472
D'être votre second. 1473
PÉRIANDRE
C'est une excès d'honneur,
Qui rendrait glorieux le grand Dieu de la guerre, 1474
Et que je ne reçois que le genou en terre. 1475

SCÈNE IV

(CALIDOR, CITOYEN)
CALIDOR
Et tous deux, dites-vous, s'appellent frère et sœur, 1476
Mais croit-on qu'ils le soient? 1477
CITOYEN
On n'en est pas trop sûr;
Car outre que leurs fronts n'ont rien qui se ressemble, 1478
Une si forte amour leurs volontés assemble, 1479
Que plusieurs ont pensé que vraisemblablement, 1480
Ils n'étaient frère et sœur que de nom seulement. 1481
CALIDOR
Cela peut être aussi, mais dites-moi de grâce, 1482
Pensez vous que tous deux paraissent dans la place? 1483
CITOYEN
Virginie y doit être, et Périandre non. 1484
CALIDOR
Pourquoi non Périandre? 1485
CITOYEN
À cause, ce dit-on,
Qu'il se cache de crainte, ou qu'il a pris la fuite, 1486
Et c'est sur quoi le Prince a fondé sa poursuite, 1487
Chacun sait qu'hier au soir, comme je vous ai dit, 1488
Il était dans Byzance, en extrême crédit, 1489
Pour avoir fait merveille en ce combat de marque, 1490
Qu'il acheva quasi par la mort de Cléarque: 1491
Aujourd'hui cependant il ne se trouve plus, 1492
De façon que le Prince insiste là-dessus, 1493
Et tire de sa fuite un suffisant indice, 1494
Du peu de chasteté dont il blâme Euridice. 1495
Adieu sage Étranger, je suis un peu pressé, 1496
De me rendre où déjà le peuple est amassé. 1497
(CALIDOR seul)
[CALIDOR]
Ô vous dont la sagesse est une mer profonde! 1498
Suis-je donc échappé de la fureur de l'onde, 1499
Pour voir les accidents que je viens d'écouter, 1500
Et qu'en vain dès vingt ans j’ai tâché d'éviter? 1501
S'il est vrai que du fils la parricide épée, 1502
Dans le sang paternel ait presque été trempée, 1503
Et que déjà la fille ait l'orage excité, 1504
Dont l'honneur de la Mère est si fort agité, 1505
Qu'à peine verra-t'il sa première bonace; 1506
Grands Dieux! Contentez-vous de la seule menace, 1507
Et ne permettez pas que de plus grands malheurs, 1508
Réservent ma vieillesse à de pires douleurs; 1509
Vous qui gouvernez tout par des ressorts occultes, 1510
Au bien des innocents, apaisez ces tumultes: 1511
Je vous en vais prier jusqu'au pied de l'autel, 1512
Où j'attendrai la fin de ce combat mortel. 1513

SCÊNE V

(LA REINE, HARPALICE, AMINTAS, ANDROMIRE, LE CAPITAINE DES GARDES, LE CHANCELIER, PÉRIANDRE, LE ROI)
(LA REINE, avec Virginie et les accusateurs dans la place du Palais)
[LA REINE]
Puisque mon propre sang contre moi se rebelle, 1514
Et qu'enfin la rigueur de mon destin est telle, 1515
Qu'on peut fonder le droit de mes accusateurs, 1516
Sur une évasion, dont ils sont les auteurs, 1517
Vu qu'eux-mêmes sans doute ont perdu Périandre, 1518
Tant pour m'ôter un bras qui pouvait me défendre, 1519
Que pour donner couleur aux crimes supposés, 1520
Dont nous sommes par eux l’un et l'autre accusés; 1521
En vain je tâcherais par des plaintes frivoles, 1522
De me justifier avecque des paroles. 1523
Je ne connais que trop en l'état où je suis, 1524
Et qu'il ne le faut pas, et que je ne le puis. 1525
Je suis donc descendue en la place où nous sommes, 1526
Afin de me soumettre au jugement des hommes, 1527
Attendant que le Ciel mon unique support, 1528
M'envoie un défenseur aussi juste que fort: 1529
Que si le sort voulait qu'une injuste victoire, 1530
De mes persécuteurs autorisât la gloire, 1531
Et que Mars, en courroux, pour comble de malheur, 1532
Trahît mon innocence avecque sa valeur, 1533
Sachez, peuples d'Épire, et vous peuples de Thrace, 1534
Que la seule imposture a causé ma disgrâce, 1535
Et que l'aveugle amour du sceptre que je tiens, 1536
Suscite contre moi la malice des miens. 1537
(UN CAPITAINE des gardes, à la Reine)
[UN CAPITAINE]
Madame, deux guerriers qui de la Citadelle, 1538
Sont venus pour vous rendre un service fidèle, 1539
Demandent le combat contre vos ennemis. 1540
LA REINE
Dites-leur de ma part, qu'il leur sera permis. 1541
LE CHANCELIER
Avant que ces guerriers soient reçus dans la lice, 1542
Ô! Vous, Prince Amintas, et vous vieille Harpalice, 1543
Soutenez-vous encore? 1544
HARPALICE
Oui, je soutiens pour moi,
Comme il est véritable, et comme je le dois, 1545
Qu'un noir crime d'amour rend la Reine coupable. 1546
AMINTAS
Et moi qu'elle n'est plus de l'Empire capable, 1547
Non qu'aucun intérêt, comme j'ai protesté, 1548
Me rende partisan contre sa Majesté, 1549
Que celui que je prends au bien de la patrie, 1550
Dont cet acte honteux à la gloire flétrie. 1551
ANDROMIRE
Et moi, comme Andromire, il me faut conserver 1552
La dignité d'un trône, où je puis arriver. 1553
(VIRGINIE, à la Reine)
[VIRGINIE]
Consolez-vous, Madame, et voyez avec joie, 1554
Le secours désiré que le Ciel nous envoie. 1555
((Les combattant entrent))
(AMINTAS, les voyant)
[AMINTAS]
Le divertissement ne peut être pour tous, 1556
Il faut que l'un des deux ne juge que des coups. 1557
N'ayant pas résolu qu'autre main que la mienne, 1558
En ce rencontre-ci ma fortune soutienne. 1559
(PÉRIANDRE, au Roi de Thrace)
[PÉRIANDRE]
Souffrez donc, s'il vous plaît, qu'après ce qu'il a dit, 1560
J'entre seul au combat, qui vous est interdit. 1561
LE ROI
Allez, puisqu'aussi bien contre vos adversaires, 1562
Les seconds et les tiers, vous sont peu nécessaires. 1563
((Ils marchent au combat))
LA REINE
Dieux! À qui les secrets de mon cœur sont ouverts, 1564
Montrez votre justice à punir les pervers. 1565
PÉRIANDRE
Prince, il faut ou mourir, ou demander la vie. 1566
(AMINTAS, blessé à mort)
[AMINTAS]
En vain je le ferais, vos coups me l'ont ravie: 1567
Mais pour vous témoigner que je me tiens vaincu, 1568
Je vous rends mon épée avecque mon écu. 1569
PÉRIANDRE
Vous avouerez de plus qu'avec toute justice, 1570
La Reine est innocente? 1571
AMINTAS
Il est vrai qu'Harpalice,
Nous la fit criminelle, et que c'est sur sa foi, 1572
Que nous avons agi cette Princesse et moi: 1573
Cela joint à l'amour que j'eus toujours pour elle, 1574
Fit que je pris en main son droit et sa querelle, 1575
Si bien que si le Ciel nous punit aujourd'hui, 1576
Ce n'est que pour la fraude et le crime d'autrui: 1577
Mais je sens que la mort me coupe la parole, 1578
Belle Andromire adieu, mon esprit qui s'envole, 1579
Jure encore qu'aux Enfers ses pensers les plus doux, 1580
Seront ceux dont Amour l'entretiendra de vous. 1581
((Il meurt))
ANDROMIRE
Ô! Malheureuse amour, dont la preuve me tue, 1582
Et trop bien témoignée, et trop mal reconnue! 1583
((Elle se jette aux pieds de la Reine))
Madame, permetteż que sans plus de séjour, 1584
Je puisse de ce pas abandonner la cour, 1585
Pour finir dans l'horreur de quelque solitude, 1586
Et mon ambition, et mon inquietude: 1587
C'est le dernier effet d'excessive bonté, 1588
Que mon malheur demande à votre majesté, 1589
LA REINE
Demeurez, ma Cousine, avec cette assurance, 1590
Que sans faire des temps aucune différence, 1591
Je veux traiter et vivre avec vous désormais, 1592
D'un esprit aussi franc que j’y vécus jamais: 1593
C'est assez qu'on ait vu la bonté de ma cause, 1594
Mon cœur trop satisfait ne demande autre chose. 1595
ANDROMIRE
Votre bon naturel en cette occasion, 1596
Augmente mon regret et ma confusion: 1597
Madame, s'il vous plaît, adieu, je me retire, 1598
Loin de votre présence, loin de votre Empire. 1599
((Elle s’en va))
HARPALICE
Ha! Qu’il importe peu d'avoir raison ou tort, 1600
Puisque tout ici bas est régi par le sort! 1601
Et qu'il est vrai, qu'aux yeux de ce Sénat auguste, 1602
Mars suit le plus heureux, et non pas le plus juste! 1603
(PÉRIANDRE encore inconnu)
[PÉRIANDRE]
C’est trop impudemment ton crime soutenir, 1604
Et mépriser les Dieux, qui te peuvent punir, 1605
Vois, parle maintenant à qui peut te répondre? 1606
((Il ôte son habillement de tête))
HARPALICE
Les Morts reviennent donc, afin de me confondre. 1607
PÉRIANDRE
Si les Morts revenaient, ton fils fût revenu 1608
T'annoncer son destin, qui ne t'est pas connu. 1609
Reconnais cette épée, apprends qu'elle fut sienne, 1610
Que par sa propre mort le sort l’a rendu mienne. 1611
Et que j’ai su de lui, qu'on m'avait préparé, 1612
Le piège où justement lui-même est demeuré. 1613
HARPALICE
Après tant de malheurs dont je suis poursuivie, 1614
Je me hais, si je songe à prolonger ma vie. 1615
Non, non, délivrons-nous de ces cuisants remords, 1616
Que me donnent déjà tant de tragiques morts: 1617
Les feux les plus ardents, pour expier mes crimes, 1618
N'auront point de tourments qui ne soient légitimes. 1619
Oui tout ce que j'ai dit contre la Reine est faux, 1620
Ma seule ambition a causé tant de maux: 1621
C’est moi qui conseillai d'un esprit de Mégère, 1622
Le double assassinat de la sœur et du frère. 1623
Enfin c'est par ma fraude, et mon propre forfait, 1624
Que le Prince Amintas osa ce qu'il a fait: 1625
Cet aveu ne sort pas d'un désespoir farouche, 1626
La seule vérité l’a tiré de ma bouche. 1627
Pourquoi donc un brasier ne m'est-il aprêté? 1628
C'est ce que je souhaite, et que j’ai mérité. 1629
CHANCELIER
Que son juste désir sur le champ s'acomplisse, 1630
Soldats, que de ce pas on l'amène au suplice. 1631
LA REINE
Peuple, allons échauffer de soupirs et d'encens, 1632
Les images des Dieux, tous bons et tous puissants: 1633
Mais à propos des Dieux, dites-moi Périandre, 1634
Le nom de l'étranger qui m'a voulu défendre? 1635
PÉRIANDRE
Madame, j’ai juré de vous taire son nom, 1636
Je crois bien toutefois, si vous le trouvez bon, 1637
Qu'au palais à vous seule il se ferait connaître. 1638
LA REINE
Vous êtes bien discret; mais encore qui peut-ce être? 1639
PÉRIANDRE
Que votre Majesté m'excuse, s'il lui plaît. 1640
LA REINE
Faites-le donc venir, il faut savoir qui c'est. 1641
((Elle rentre))
VIRGINIE
Mon frère hâtez-vous de venir voir la joie, 1642
Où pour votre salut je sens que je me noie. 1643

SCÈNE VI

(CALIDOR seul)
[CALIDOR]
Qu’en tous lieux ce miracle éternise vos faits, 1644
Dieux! De qui la justice a de si beaux effets; 1645
Que la place, et le jour soient à jamais célèbres, 1646
Où vous avez tiré la clarté des ténèbres, 1647
Et fait voir, clairement aux yeux de l’Univers, 1648
Que vos mains tôt ou tard punissent les pervers. 1649
Mais je n'y connais rien, ou le Ciel se dispose, 1650
À mettre encore au jour quelque plus grande chose. 1651
Oui, je sens que le Sort, est dans l'enfantement 1652
De quelque monstrueux, et grand événement, 1653
Dont la production veut l’assistance humaine: 1654
Donnons-lui donc la nôtre, allons trouver la Reine, 1655
Rendons-lui le joyau qu'elle nous a donné, 1656
Et ne redoutons plus cet astre infortuné, 1657
Dont par sa propre fille elle était ménacée, 1658
Puis qu'avecque le mal la crainte en est passée. 1659

SCÈNE VII

(CLÉARQUE, EURIDICE, VIRGINIE)
(CLÉARQUE arrivé)
[CLÉARQUE]
Madame, quoiqu’enfin la fureur de vos armes, 1660
Ait inondé la Thrace et de sang et de larmes, 1661
Votre esprit toutefois n'est vengé qu'à demi, 1662
Si vous n'ôtez la vie au Roi votre ennemi: 1663
Il faut avoir sa tête, et c'est au bout du compte, 1664
Ce que les plus vaillants n'ont tenté qu'à leur honte, 1665
Le coup est trop illustre, il n'appartient qu'à moi, 1666
Qui vous livre à vos pieds ce misérable Roi: 1667
Tenez, voilà sa tête, et cette même épée, 1668
Qui dans le sang d'Oronte à regret fut trempée, 1669
Frappez, frappez sans peur, ce col que je vous tends, 1670
Acheveż d'un seul coup des guerres de vingt ans, 1671
Laissez-vous d'attaquer Laissez-vous d'attaquer L'édition moderne de l'ouvrage ne corrige pas le texte original: laissez-vous, pour laissez-vous (Jean Mairet: Théâtre complet . Édition critique sous la direction de Georges Forestier. Tome III: La Virginie; Les Galanteries du duc d'Ossonne vice-roi de Naples; L'Illustre corsaire . Textes établis et commentés par Hélène Baby, Jean-Marc Civardi, Anne Surgers. Paris: Honoré Champion, 2010, p. 178). d'insensibles murailles, 1672
Attaquez ce gosier, attaquez ces entrailles, 1673
Vengez-vous sur ce cœur, trop heureux, et trop vain, 1674
D'expirer sous les coups d'une si belle main. 1675
Quoi? Madame, est-ce ainsi que vous avez, envie, 1676
De rendre par mon sang votre haine assouvie? 1677
Craignez-vous de faillir sur la foi de vos yeux? 1678
Non, non, je suis encore ce Cléarque odieux, 1679
Et ce même ennemi qui s'offre en sacrifice. 1680
EURIDICE
Ni je ne vous suis plus cette même Euridice, 1681
Ni vous ne m'êtes plus ce Cléarque odieux, 1682
Pour la perte duquel j'importunais les Dieux: 1683
La haine la plus vieille, et la plus allumée, 1684
Céderait aux vertus dont vous m'avez charmée; 1685
Et si là-haut au Ciel, comme on n'en doute pas, 1686
Les esprits sont touchés des choses d'ici bas, 1687
Je veux croire pour moi qu'Oronte l'a connue, 1688
Cette belle action dont je vous suis tenue, 1689
Et qu'il vous a rendu sa premiere amitié, 1690
Pour l'honneur défendu de sa chaste moitié. 1691
Vivez donc, ô grand Roi, dans cette certitude, 1692
Que je ne hais rien tant comme l'ingratitude, 1693
Puisqu'un seul demi-jour vous rend sans coup férir, 1694
Ce que vingt ans de guerre avaient pu m'acquérir. 1695
CLÉARQUE
Ha! Madame, quel Roi si puissant et si brave, 1696
Se pourrait empêcher de mourir votre esclave? 1697
Pour moi, c'est doublement que je suis surmonté, 1698
Et par votre puissance, et par votre bonté. 1699
VIRGINIE
Dieux! Je suis bien témoin des plus hautes merveilles, 1700
Qui surprirent jamais les yeux et les oreilles. 1701

SCÈNE VIII

(PÉRIANDRE amenant Calidor à la Reine, VIRGINIE, CLÉARQUE, EURIDICE)
VIRGINIE
Eh! Mon Père! Madame, il faut qu'à cet aspect, 1702
Je sorte devant vous des bornes du respect. 1703
CLÉARQUE
Madame, d'où provient ce changement extrême 1704
Qui vous rend tout à coup si rêveuse et si blême? 1705
EURIDICE
Quoi? Cléarque, êtes-vous à reconnaître encore, 1706
Le fantôme animé du Mage Calidor? 1707
(CALIDOR, à ses enfants)
[CALIDOR]
Laissez-moi, laissez-moi, que je parle à la Reine. 1708
CLÉARQUE
Ha! Madame, il est vrai que c'est son Ombre vaine 1709
Qui se lasse d'errer sur la rive des morts? 1710
CALIDOR
Non, Sire, c'est son propre et véritable corps, 1711
Qui d'un crime innocent vient demander la grâce. 1712
EURIDICE
Ô! Coupable témoin du malheur de ma race, 1713
Pourquoi mal à propos me vients-tu retracer, 1714
Un portrait que le temps commençait d'effacer? 1715
PÉRIANDRE
Ô ma sœur! Qu'est-ceci? 1716
CALIDOR
Madame, je l'avoue,
J'ai mérité le feu, j’ai mérité la roue; 1717
Mais avec tout cela, si j'étais écouté, 1718
J'obtiendrais mon pardon de votre Majesté. 1719
CLÉARQUE
Écoutons-le, Madame? 1720
EURIDICE
Ha! Que nous peut-il dire?
CALIDOR
Dès que j'eus mis le feu dans le Château d'Argire... 1721
EURIDICE
Ô Dieux! 1722
CLÉARQUE
Et quoi? Méchant l’y mîtes vous exprès?
CALIDOR
De grâce, écoutez-moi, vous le saurez après: 1723
Je me mis à la fuite avecque la Nourrice, 1724
Qui d’un si grand dessein fut la seule complice; 1725
Et qui dans ce désordre eut le soin d'enlever, 1726
Les plus riches joyaux que nous pûmes trouver. 1727
EURIDICE
Notez; voilà déjà le vol et l'incendie, 1728
Reste l'assasinat. 1729
CALIDOR
Permettez que je die die Forme du subjonctif du verbe «dire» qui perdura dans le siècle. ,
Pour le faire plus court: un navire apprêté, 1730
Qu'un jour auparavant nous avions arrêté, 1731
Nous emporta bien loin sur les plaines humides... 1732
CLÉARQUE
Hélas! Et cependant ces courages perfides, 1733
Abandonnaient sans pleurs nos enfants bien-aimés, 1734
À la fureur des feux qu'ils avaient allumés. 1735
CALIDOR
Le vaisseau, qui ne fit que ce que nous voulûmes, 1736
Nous mena droit à Rome où nous nous résolûmes 1737
De cacher notre fuite, et vivre en sûreté, 1738
Du bien qu'avecque nous nous avions emporté: 1739
Mais au bout de trois ans la mort de cette femme, 1740
Outre le déplaisir qui m'en resta dans l'âme, 1741
Me laissa deux enfants que vous voyez ici. 1742
EURIDICE
Dieux! Faut-il que le crime ait si bien réussi? 1743
CALIDOR
Or depuis quelques mois, comme ils vous ont pu dire, 1744
Je voulus avec eux revenir en Épire: 1745
Vous savez comme quoi notre nef se perdit, 1746
Puis qu'il est apparent qu'il vous l’a déjà dit. 1747
Le sort, pour abréger, jeta notre chaloupe, 1748
Contre un petit rocher, dont nous prîmes la croupe, 1749
Et le matin suivant un navire parut, 1750
Qui vit notre disgrâce, et qui la secourut. 1751
Il nous fit prendre terre en l'Île de Candie, 1752
Où ma douleur d'esprit causa la maladie, 1753
Qui m'a fait malgré moi si longuement surseoir, 1754
Mon retour à Byzance; où je suis d'hier au soir, 1755
Pour vous rendre à tous deux une preuve assurée, 1756
De la fidélité que je vous ai jurée, 1757
Et vous remettre en main un precieux dépôt, 1758
Que le Ciel m'empêchait d’y remettre plus tôt: 1759
Je vous pris deux enfants, j'en ai deux à vous rendre, 1760
Dont l'un est Virginie, et l'autre Périandre. 1761
Je vous dirai comment cette fille et ce fils, 1762
Ont été crus, brûlés, et pourquoi je le fis, 1763
Non non, recevez-les sans crainte d'imposture. 1764
EURIDICE
Ha! Cléarque, écoutons la voix de la nature, 1765
Je l’ois qui semble dire à mon cœur satisfait, 1766
«Reconnais ce présent, c'est moi qui te ľai fait». 1767
CLÉARQUE
C'est cette même voix qui murmure en mon âme, 1768
Ces enfants sont à nous, embrassons-les Madame, 1769
Et ne différons plus d'avouer un trésor, 1770
Qui nous confirme en tout la foi de Calidor. 1771
Madame, remarquez, comme quoi leurs visages, 1772
Sont du vôtre et du mien les vivantes images, 1773
Il ne nous reste plus qu'un éclaircissement, 1774
Sur la difficulté de cet embrasement, 1775
Vu qu'on trouva des corps après la flamme éteinte. 1776
CALIDOR
Ces divers ossements ne furent qu'une feinte, 1777
C'est moi qui les y mis, pour mieux persuader, 1778
Notre perte commune, et pour mieux évader. 1779
EURIDICE
Mais pourquoi cette fuite et ces feintes coupables, 1780
Qui nous ont arraché des pleurs si véritables? 1781
CALIDOR
Voici la Verité qui doit tout dénouer, 1782
Et par où mes desseins se vont faire avouer. 1783
Comme grand écolier du savant Zoroastre, 1784
Je mis tout mon étude à voir dessous quel Astre, 1785
Et dessous quels aspects, mauvais ou fortunés, 1786
Naquirent les enfants que vous m'aviez donnés, 1787
Je lus donc dans le Ciel que votre propre race, 1788
Vous menaçait tous deux d'une étrange disgrâce, 1789
Que l'un attaquerait son Père et son État, 1790
Et que l'autre aiderait, à faire un attentat, 1791
Contre le diadème et l'honneur de sa Mère, 1792
Après avoir causé le trépas de son Père. 1793
Moi qui de votre bien fus toujours amoureux, 1794
Je crus qu'il serait bon, et pour vous pour eux, 1795
De les nourrir bien loin de leurs terres natales, 1796
Pour éviter l'aspect des étoiles fatales. 1797
Or pour vous témoigner, qu'avec juste raison 1798
J’appréhendais pour vous et pour votre maison, 1799
Ces matières de crainte enfin sont arrivées, 1800
Et de plus, grâce aux Cieux, elles sont achevées, 1801
Et tout ce que j’ai fait pensant les éviter, 1802
N’a servi justement qu'à les précipiter. 1803
Madame, est-il pas vrai que votre Virginie, 1804
Est cause que son père a sa trame finie? 1805
Et que s'il est ainsi qu'on me l’a raconté, 1806
Elle est cause du trouble où vous avez été. 1807
Quant à vous, Roi de Thrace, êtes vous à comprendre, 1808
Que les plus chauds désirs qu'eut jamais Périandre, 1809
Sont ceux dont la valeur brûlait de vous tuer, 1810
Et qu'au dernier combat il crut effectuer. 1811
CLÉARQUE
Je vois bien Calidor, après toutes ces choses, 1812
Que le Ciel veut changer nos épines en roses: 1813
Mais je ne comprends pas le peu de sentiment, 1814
Que montrent nos enfants de leur avancement. 1815
Au lieu d'être joyeux, de leur bonne fortune, 1816
On jugerait quasi qu'elle les importune. 1817
EURIDICE
En effect je remarque aux actions qu'ils font, 1818
Et lis dedans leurs yeux la tristesse qu'ils ont. 1819
CALIDOR
Vous saurez en passant dans la chambre voisine, 1820
D'où leur mélancolie a pris son origine. 1821
EURIDICE
Allons, ne bougez pas, nous reviendrons ici. 1822

SCÈNE IX

(PÉRIANDRE, VIRGINIE)
PÉRIANDRE
Eh bien ma sœur? (souffrez que je vous nomme ainsi) 1823
Je ne saurais encore, sans trop de tyrannie, 1824
Accoutumer ma bouche au nom de Virginie: 1825
Le Ciel ordonne donc, et l'Oracle avec lui, 1826
Qu'un triste éloignement nous sépare aujourd'hui. 1827
Ha! Belle et chère sœur, je sens bien à cette heure, 1828
Qu’Amour et le Destin commandent que je meure. 1829
Le barbare me roue, il me fait fils de Roi, 1830
Pour avec plus d'éclat se défaire de moi: 1831
Car depuis le moment qu'une telle aventure, 1832
A reculé de nous le sang et la nature, 1833
J'ai senti mes désirs croître en moi de moitié, 1834
Et devenir Amour ce qui fut Amitié. 1835
Mais, sortant d'une erreur qui me faisait obstacle, 1836
Bien loin d'en être mieux, je rencontre un Oracle, 1837
La nature autrefois m'empêchait les soupirs, 1838
Et le Ciel aujourd'hui me défend les désirs; 1839
Puisque sa cruauté ne veut pas que j'espère, 1840
Que par la double mort, d'un père et d'une mère, 1841
Qu’ils vivent; assurés que je les hais trop peu, 1842
Pour vouloir par leur cendre entretenir mon feu; 1843
Ô divine beauté! Mon mal est sans remède, 1844
Quand je pense qu'il faut qu'un autre vous possède; 1845
Et qu'un moins amoureux, mais plus heureux que moi 1846
S'enrichira d'un bien, qui n'est dû qu'à ma foi. 1847
VIRGINIE
Mon frère, assurez-vous, quoique le Ciel ordonne, 1848
Que vous aurez tout seul ce cœur que je vous donne: 1849
Vivez si vous m'aimez, et sachez qu'à mon tour, 1850
Je ne vous cède pas en ce combat d'amour. 1851
Appaisez cependant le trouble de votre âme, 1852
Et par votre respect montrez-moi votre flamme. 1853
Espérez sans murmure en la bonté des Dieux, 1854
Qui disposent du sort, et font tout pour le mieux. 1855
PÉRIANDRE
Mon espoir c'est la foi que vous m'avez promise. 1856
VIRGINIE
Croyez que je vous aime, et cela vous suffise. 1857

SCÈNE DERNIÈRE

(CLÉARQUE, EURIDICE, CALIDOR, PÉRIANDRE, VIRGINIE)
EURIDICE
Je les plains avec vous, et vois bien qu'en effet, 1858
Nous devons souhaiter un hymen si parfait. 1859
Mais non pas l'acheter au prix de notre vie. 1860
CALIDOR
À cette crainte près contentez leur envie; 1861
Je vais vous faire voir, que déjà par leur mort, 1862
Ce Père, et cette Mère ont achevé le sort, 1863
Oronte, et Philacté par leur propre disgrâce, 1864
En ont déjà senti la mortelle menace, 1865
L'un mourant pour sa fille, et l'autre pour son fils, 1866
Non, non voici le jour et le terme préfix, 1867
Où se doit commencer cet illustre miracle, 1868
Que le Ciel vous promet par la voix de l’Oracle. 1869
CLÉARQUE
Madame, c'est de vous que tout le monde attend, 1870
L'achèvement d'un bien, dont je serais content. 1871
EURIDICE
Monsieur, puis qu'il vous plaît m'y voilà toute prête, 1872
Quand même ce serait, au dépens de ma tête. 1873
Périandre, approchez, Virginie est à vous. 1874
PÉRIANDRE
Madame, que cent fois j'embrasse vos genoux, 1875
Ô! Ma sœur, je me meurs, si le Ciel ne m'envoie 1876
Un remède aux transports que me donne ma joie. 1877
EURIDICE
Allons donc nos travaux en repos convertir, 1878
Et d'un si grand bonheur nos peuples avertir, 1879
Après avoir rendu des grâces non pareilles, 1880
À ceux de qui la main opère ces merveilles. 1881

FIN