Jean de Rotrou
Don Lope de Cardone
Comedia famosa de Don Lope de Cardona
Rotrou, Jean de. <<Don Lope de Cardone.>> 1652. Édité et annoté par Ángeles García Calderón, pour la Bibliothèque Numérique EMOTHE. Valencia: ARTELOPE / EMOTHE Universitat de València, 2021.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
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(Traductor)
García Calderón, Ángeles
(Editor de la edición crítica)
Bodí García, Alba
(Editor digital)
Français · Verso · 1807 versos
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NORMES SUIVIES POUR L’ÉDITION
NORMES SUIVIES POUR L’ÉDITION DE <<DON LOPE DE CARDONE>> -Nous avons modernisé l’orthographe, dans toute la mesure du possible ( <<i>> par <<j>> , <<u>> par <<v>> , & par <<et>> , <<s>> par <<x>> , etc.), étant donné que’au XVIIe siècle l’orthographe varie, sans obéir le plus souvent à des principes généraux d’une pièce à l’autre et d’un imprimeur à l’autre. -La ponctuation est modernisé pour les mêmes raisons que l’orthographe. -Nous avons conservé la majuscule initiale de quelques noms communs ( <<Prince, Roi, État, Prince, Princesse, Comte, Seigneur, Madame, Ciel, Univers, Cour,>> etc.). -Nous avons maintenu l’usage de la minuscule après les points d’interrogation et d’exclamation. -Nous avons supprimé l’espace entre les mots, suivant la graphie moderne ( <<lors que, bon jour, quelque fois,>> etc.). -Nous avons modernisé l’orthographe et les conjugaisons des verbes, supprimant les imparfait et les conditionnels en – <<oi,>> sauf en cas de rime. -De même, nous avons supprimé les trémas et les cédilles. -Nous avons supprimé le tiret ou l’apostrophe qui sépare deux syllabes, de même que les tirets qui unissent deux mots; également avec l’accent qui apparaît sur les <<ou,>> conjonction de coordination. -On a ajouté des accents sur les mots qui n’en comportent pas dans l’ <<editio princeps,>> surtout sur l’A prépositionnel lorsqu’il est en majuscule. -On a doublé les consonnes, et ajouté un tiret <<entre deux mots>> selon l’usage actuel. -En ce qui concerne le commencement des vers, la tradition veut que le premier mot d’un vers porte la majuscule, qu’il y ait ou non un signe de ponctuation à la fin du vers précédent. Cependant, en poésie moderne on trouve souvent la minuscule au premier mot du vers. -Toutes les voyelles en majuscules, en début de vers sont écrites avec un accent grave, ou circonflèxe ( <<ô>> ) même si les textes français maintiennent la pratique habituelle de ne pas les accentuer.
NOTICE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE SUR <<DON LOPE DE CARDONE>>
NOTICE HISTORIQUE ET LITTÉRAIRE SUR <<DON LOPE DE CARDONE>> (1) Élise, sœur de don Lope de Cardone, est aimée de don Pèdre, fils de Philippe, roi d'Aragon; mais elle ne répond à cet amour que par l'aversion la plus prononcée, ne pouvant oublier que ce prince a tué en duel don Louis, son amant. Pendant que don Pèdre se livre au désespoir que lui font éprouver les rigueurs d'Élise, don Lope de Cardone et don Sanche de Moncade, amis et généraux des armées de Philippe, reviennent victorieux, en attribuant l’un à l'autre les avantages remportés sur l'ennemi. Voulant récompenser leur valeur, le roi s'engage à leur accorder la première demande qu'ils lui feront. Tous deux sont épris de l'infante, sœur de don Pèdre; mais ils n'osent avouer leur amour, et le roi charge sa fille de savoir d'eux-mêmes ce qui peut flatter le plus leurs désirs. Le motif qui les a empêchés de parler devant le roi ne les porte pas à s'expliquer en présence de la princesse; mais leur embarras les éclaire sur leurs sentimens réciproques, et rivaux, quoique toujours amis, ils se croient obligés de se couper la gorge. Cependant, d'après des conseils fort sages, ils consentent à interroger l'infante, et à respecter la préférence qu'elle accordera à l'un d'eux. Elle aime secrètement don Lope de Cardone; mais don Pèdre espérant obtenir la main d'Élise en se faisant un mérite auprès d'elle d'avoir déterminé sa sœur en faveur de don Lope, supplie l'infante de cacher encore ses sentiments: sa réponse étant équivoque, les rivaux mettent leur combat à exécution; don Sanche est grièvement blessé. La princesse, sachant que le roi, instruit de leur dessein, leur avoit défendu le combat sous peine de la vie, ne peut s'empêcher de manifester le sentiment qu'elle éprouve pour Cardone; et Philippe, pour satisfaire à tous ses devoirs, accorde la main de sa fille à don Lope de Cardone, mais lui annonce qu'il portera après sa tête sur un échafaud. Le roi, qui voyait avec regret l'amour de don Pèdre pour Élise, avait promis à ce prince de lui accorder une grâce s'il surmontait cette funeste passion. Don Pèdre vient annoncer à son père qu'il renonce à Élise, et lui demande la vie de Cardone. Élise, touchée de cette marque de générosité, consent à épouser don Pèdre, et ce double hymen termine la tragédie. Quoique inférieure aux deux pièces précédentes, celle-ci ne manque pas de cet intérêt romanesque qui avait tant d'approbateurs à cette époque; cependant la double intrigue qu'elle renferme devoit nécessairement le diminuer. Le style de cette pièce est digne de son auteur, après la mort duquel elle fut imprimée. (1) <<Cf.>> : <<Œuvres de Jean Rotrou>> . Éditées par Emmanuel Louis Nicolas Viollet-le-Duc. Tome cinquième. Paris: Chez Th. Desoer, 1820, pp. 493-495.
La scène est dans Saragosse
ACTEURS
Don Philippe
roi d’Aragon
Don Pèdre
fils de don Philippe
Don Lope de Cardone
général d’armée
Don Sanche de Moncade
général d’armée
Don Fernand de Moncade
père de don Sanche
Théodore
infante d’Aragon
Cynthie
dame d’honneur de Théodore
Élise de Cardone
sœur de don Lope
Lucie
suivante d'Élise de Cardone
Octave
gentilhomme de don Pèdre
Gardes
ACTE PREMIER
SCÈNE PREMIÈRE
(ÉLISE, LUCIE)
ÉLISE
Encore un coup, Lucie, après cette défense,
1
Ne m'en parla jamais, n'en prends plus la licence;
2
Ne t'intéresse point au choix de mes amants,
3
Laisse à ma passion ses libres mouvements;
4
Dans ce cœur outragé ne promets point de place,
5
N'en combats point la haine et n'en vends point la grâce;
6
Celui que tu lui peins avecque tant d'attraits
7
Y placera plutôt un poignard que ses traits;
8
Et tant que de mes jours subsistera la trame,
9
La mort de don Louis saignera dans mon âme.
10
LUCIE
Vous voyez mal mon cœur lorsque vous m'imputez
11
De vendre à vos amants l'espoir de vos bontés;
12
Et pour la lâcheté d'une action si vile,
13
Il faut l'avoir trop bas et l'âme trop servile;
14
Je n'ai pu voir les maux que le prince a soufferts
15
Sans blâmer vos rigueurs et sans plaindre ses fers;
16
Il n'ose que par moi vous ouvrir sa pensée,
17
Et ce sont les motifs qui m'ont intéressée.
18
Votre inhumanité ne les peut approuver;
19
Vous m'imposez silence, il le faut observer;
20
Mais j'approuve bien moins cette rigueur extrême,
21
Dont l'obstination vous coûte un diadème.
22
ÉLISE
Offrant tout l'Univers à mon ambition,
23
Il n'ébranlerait pas cette obstination.
24
Je veux, ferme ennemie et généreuse amante,
25
Faire voir à mon siècle une fille constante,
26
Et, par une vertu qu'on ne puisse émouvoir,
27
Honorer notre sexe et marquer son pouvoir.
28
Ton adresse, Lucie, est un art inutile,
29
Et fait un vain effort contre un cœur immobile.
30
Quand son bras n'aurait pas dedans le monument
31
Enfermé tant amour avecque mon amant,
32
Et quand aux mouvements d'une nouvelle flamme
33
Mon deuil aurait laissé l'accès libre en mon âme,
34
Il sait mal m'obliger à lui vouloir du bien,
35
Et par son amour même est indigne du mien.
36
Je porte une âme haute, ou, si tu veux, altière,
37
Qui répugne à rien voir de bas ni de vulgaire;
38
Ces vils abaissements, ces lâches désespoirs,
39
Et ces efféminés et serviles devoirs,
40
Sentent leur âme basse et leur esprit malade,
41
Et n'ont rien qui me touche et qui me persuade.
42
Le sceptre qu'il attend, son rang, ses dignités,
43
Ne peuvent m'éblouir parmi ces lâchetés.
44
Un généreux dépit, un courroux magnanime,
45
Une noble fureur, s'obtiendraient mon estime;
46
Et qui me peut souffrir après tant de rigueur,
47
Ne peut beaucoup m'aimer avec si peu de cœur.
48
Souffre au deuil qui m'occupe, et dont tu m'as distraite,
49
Dans cette solitude un moment de retraite,
50
Et vois si le courrier qu'on attend chez le Roi
51
Sait que mon frère arrive, et s'il n'a rien pour moi.
52
((Lucie sort))
Reviens, cher entretien de ma triste mémoire,
53
Appuyer ma constance et soutenir ma gloire:
54
Tout mort et tout sanglant, reviens dedans mon cœur,
55
Ô mon cher don Louis, combattre ton vainqueur.
56
Il apporte au combat de dangereuses armes;
57
De l'espoir d'un Empire il emprunte les charmes.
58
Il marche environné de toute la splendeur
59
Que d'un puissant Monarque étale la grandeur:
60
Et toi, dedans la nuit éternellement sombre,
61
Ne lui peux opposer qu'un fantôme et qu'une ombre:
62
Mais cette ombre en mon cœur efface son orgueil;
63
Je ne puis préférer son trône à ton cercueil,
64
Et je sacrifîrai, d'un dessein noble et ferme,
65
Tous les feux de mon âme aux cendres qu'il enferme.
66
Son faste en vain prétend enchanter mes douleurs;
67
Rien ne plaît à mes yeux au travers de mes pleurs;
68
Tu fus toute ma gloire, et ma triste aventure
69
Enferma tous mes vœux dedans ta sépulture.
70
Mais, Dieux! le Prince ici! Quels assez sombres lieux
71
Sous ces arbres pourront me cacher à ses yeux?
72
((Elle sort))
SCÈNE II
(LE PRINCE, OCTAVE)
LE PRINCE
Non, non, père importun, cet amour frénétique
73
Ne prendra point de loi de votre politique:
74
Pour en délibérer votre avis vient trop tard;
75
L'Amour et les États ont leur police à part;
76
Contre ce qu'il prescrit vos maximes sont vaines,
77
Et l'espoir de régner ne peut m'ôter mes chaînes.
78
OCTAVE
Cette obstination part d'un charme puissant.
79
Vous voyez quel ennui votre père en ressent;
80
Et que, pour vous guérir et bannir de votre âme,
81
Après tant de langueurs, cette fatale flamme,
82
Il met à votre choix jusques à ses États.
83
LE PRINCE
Quand l'âme n'est plus sienne on n'en dispose pas.
84
Un ennui qui m'accable, un feu qui me consomme,
85
À peine m'ont laissé les sentiments d'un homme;
86
Et je ne retiens rien, en cet aveugle amour,
87
Du noble orgueil du sang dont j'ai reçu le jour.
88
Hélas! fut-ce ce cœur, esclave d'une fille,
89
Qui brava tant de fois les forces de Castille?
90
Fut-ce lui qui me fit affronter le danger
91
Jusque dedans les murs de Tunis et d'Alger,
92
Promener la terreur du couchant à l'aurore,
93
Sur le rivage grec et sur la rive more?
94
Sont-ce là ces progrès qu'ont craint nos ennemis,
95
Et le bel avenir que les Cieux m'ont promis?
96
Ô vous qu'on croit auteurs des fortunes humaines,
97
Astres, vous vous trompez, vos promesses sont vaines,
98
Pas un des curieux qui vous ont observés
99
N'ont à tant de mépris cru mes jours réservés;
100
Nul ne m'a menacé d'un si honteux servage;
101
Tous m'ont de tous les cœurs fait espérer l'hommage!
102
Quels hommages, hélas! deviez-vous m'acquérir,
103
Si même avec des fers on ne me peut souffrir;
104
Si de tant de mépris mon service est la butte;
105
Si, soumis, languissant et serf, on me rebute?
106
OCTAVE
Vous nous faites encore flatter vos sentiments!
107
Vous offrir du remède est un de vos tourments!
108
On n'ose vous parler, rien ne vous persuade.
109
Qui ne veut point guérir sans doute est bien malade!
110
Si vous me permettiez de parler librement,
111
Je vous dirais qu'on rit de votre aveuglement;
112
Et que toute la Cour sourdement autorise,
113
Après tant de dédains, l'aversion d'Élise.
114
Pour moi, qui ne sors pas du sang d'où vous sortez,
115
Qui ne me puis vanter d'illustres qualités,
116
Qui n'ai point d'espérance avecque vous commune,
117
Et dont l'heur d'être à vous est toute la fortune,
118
Tout ce que la Nature aurait de plus charmant
119
Ne m'obligerait pas d'aimer ingratement,
120
Et le second dédain me rendrait ma franchise.
121
LE PRINCE
Parles-tu sans trembler quand tu parles d'Élise?
122
OCTAVE
Des meurtres qu'elle fait le bruit est-il si grand?
123
Je n'ois plaindre que vous des cœurs qu'elle surprend,
124
Et je ne trouve point...
125
LE PRINCE
Insolent! téméraire!
OCTAVE
Vous l'emportez toujours avec votre colère.
126
Mais s'il n'est pas permis de vous rien contester,
127
Et si l'on n'est à vous qu'afin de vous flatter,
128
Si de la vérité vous défendez l'usage.
129
Nous jouons vous et nous un mauvais personnage.
130
Les Rois et les amants ont ce défaut commun,
131
Que si l'on ne les flatte on leur est importun;
132
Que si dans leur estime on prétend quelque place,
133
Le mensonge l'y donne, et la franchise en chasse.
134
Il faut qu'un charme horrible occupe vos esprits;
135
J'ai mille fois pour vous rougi de ses mépris.
136
LE PRINCE
Perfide, ton salut, pour toute repartie,
137
Dépend...
138
OCTAVE
De vous flatter?
LE PRINCE
D'une prompte sortie.
Et sans délibérer, ou...
139
OCTAVE
Je vous laisse. Ô Cieux!
Qui peut plus gouverner cet esprit furieux?
140
((Il sort))
LE PRINCE
(seul) Étrange tyrannie, et rigueur sans seconde,
141
Qu'il faille prendre avis et loi de tout le monde!
142
De devoir à mon Père, à l'État, à la Cour,
143
Et jusques à mes gens, raison de mon amour!
144
De ne me plaindre pas d'une injuste puissance.
145
Et n'en pouvoir souffrir l'Empire avec licence!
146
Qu'ils souffrent ma blessure et la laissent saigner!
147
Le plus grand de mes maux est d'y voir répugner.
148
C'est trop peu qu'une fille insolemment me brave,
149
Mes regards sont contraints, ma parole est esclave;
150
On gêne ma pensée. Ô Dieux! qu'ai-je commis,
151
Qu'il faille pour aimer avoir tant d'ennemis?
152
Je n'occupe leurs soins, leurs travaux, ni leurs veilles;
153
Le récit de mes maux n'étourdit point d'oreilles,
154
J'adore sans effet d'insensibles appas:
155
Mais pourquoi s'en plaint-on, si je ne m'en plains pas?
156
Je ne m'en plains qu'à vous, confidents solitaires,
157
Arbres, fontaines, fleurs, fidèles secrétaires,
158
Seuls dont les entretiens daignent flatter mes soins,
159
Seuls aussi de mes maux véritables témoins,
160
Seuls avec qui mon cœur en liberté soupire
161
L'insupportable joug d'un si cruel empire,
162
Seuls enfin dont la vue enchante mon souci.
163
Qui t'amène, Lucie? Élise est–elle ici?
164
SCÈNE III
(LUCIE, LE PRINCE)
LUCIE
Oui, mais si votre amour ne veut que je la flatte,
165
Ne la voyez point, Prince, évitez cette ingrate.
166
Plût au ciel sussiez-vous de quelle indignité
167
À l'instant même, encore elle vous a traité!
168
Vous vous feriez effort en ce besoin extrême;
169
Vous obtiendriez de vous plus d'amour pour vous-même,
170
Et vous affranchiriez des plus indignes lois
171
Sous qui jamais beauté rangea du sang de Rois.
172
Je sais combien ce soin pèse au Roi votre père;
173
Et certes avec lui je plains votre misère,
174
Et c'est bien être aveugle, et bien peu vous priser...
175
LE PRINCE
J'approuve tes avis, mais je n'en puis user.
176
Toute la cruauté dont Élise est coupable
177
Ne me peut révolter contre un joug qui m'accable.
178
Nomme cette constance ou force, ou lâcheté,
179
Mais plus que ses mépris je crains ma liberté.
180
Tout ce que mes amis ont d'avis légitimes,
181
Mon père de raison , et l'état de maxime,
182
Tout ce que j'ai de cœur, de force et de discours
183
Ne peuvent à mes vœux donner un autre cours,
184
Et rallument mon feu plutôt que de l'éteindre.
185
LUCIE
Votre misère est grande, et vous êtes à plaindre!
186
Devriez-vous profaner des jours si précieux,
187
Sur qui tout l'Aragon jette aujourd'hui les yeux?
188
Don Louis à vos feux la rendit insensible;
189
Et ce rival vaincu la rend plus invincible.
190
Son sang a plus aigri qu'adouci votre sort;
191
Il est votre rival encore après sa mort,
192
Et, tout pâle et tout froid, occupe encore la place
193
Dont tout brûlant d'amour l'insensible vous chasse.
194
Vous faut-il dire tout? J'excite son courroux
195
Par le moindre dessein de lui parler de vous.
196
Elle s'en est forgé mille soupçons frivoles;
197
Dans son opinion je vous vends mes paroles.
198
Un infâme intérêt met à prix mon crédit;
199
Et votre nom enfin m'est si fort interdit,
200
Qu'il faut, quoi que m'inspire un véritable zèle,
201
Ne vous nommer jamais, ou me séparer d'elle.
202
Voilà les beaux succès que mon soin vous produit.
203
N'avez-vous pas grand lieu d'en espérer grand fruit?
204
Adieu; jugez, Seigneur, ce que mon imprudence
205
Lui fera présumer de notre confidence,
206
Et du soin innocent que ma pitié vous rend,
207
Si dans cet entretien son retour nous surprend.
208
Laissez-moi.
209
LE PRINCE
(la retenant) Quand ton soin devrait m'être frivole,
Tâche à m'en obtenir au moins une parole.
210
Je ne veux...
211
LUCIE
La voici, retirez-vous. Ô Cieux!
LE PRINCE
Je vais l'attendre; avance et me cache à ses yeux.
212
((Il entre dans un cabinet de verdure, et les écoute))
SCÈNE IV
(ÉLISE, LUCIE, LE PRINCE)
ÉLISE
As -tu vu le courrier ?
213
LUCIE
J'en viens.
ÉLISE
Apporte, donne.
LUCIE
Tenez.
214
ÉLISE
(lisant) ”À la Comtesse Élise de Cardone
Demain, ma chère sœur, vous saurez par ma bouche
215
Où nous avons du roi réduit les ennemis;
216
Et que, nous surmontant en tout ce qui le touche,
217
Nous exécutons plus que nous n'avons promis:
218
Permettez que le fils espère,
219
Quand je fais triompher le père;
220
Et ne troublez à mon retour
221
D'une humeur chagrine et sévère
222
Ma victoire ni son amour.
223
Don Lope de Cardone.”
224
LE PRINCE
(bas) Ô d'une ingrate sœur noble et généreux frère,
225
Qui condamne sa haine et qui veut que j'espère!
226
ÉLISE
Ô faible et lâche avis d'un frère généreux,
227
Moi, voir cet assassin d'un œil moins rigoureux!
228
Moi, laisser espérer un amour qui m'offense!
229
Moi, du sang d'un amant être la récompense!
230
Faire sur ma mémoire un si barbare effort,
231
Et recevoir la main dont il reçut la mort!
232
Une main de son sang encore dégouttante!
233
Ô frivole conseil et ridicule attente!
234
Ah! plutôt, cher objet d'un si sensible ennui,
235
Un cercueil avec toi qu'un trône avecque lui!
236
LUCIE
Je n'ose vous rien dire, et votre violence
237
Retient tous mes pensers sous la loi du silence;
238
Mais plût, mais plût au ciel vissiez-vous de vos yeux
239
Du mal que vous causez l'effet prodigieux!
240
Pour voir sans s'émouvoir une amitié si rare,
241
L'insensibilité n'est pas assez barbare;
242
Malgré tous vos mépris, jamais sur un amant
243
Princesse ne régna si souverainement,
244
Et jamais désespoir si grand et si funeste
245
N'eut tant de révérence et ne fut si modeste.
246
L'avantage du sang qui de tant de flatteurs
247
Fait aux princes des serfs et des adorateur,
248
Et le bandeau roial qu'attend ce front auguste,
249
Qui prend sur tant de cœurs un empire si juste,
250
Ont-ils si peu d'attraits?
251
ÉLISE
Son sang, son rang, son bien,
Pourraient toucher un cœur placé comme le tien.
252
Il s'en défendrait mal; mais où le mien réside,
253
Il faut pour rébranler un moyen plus solide;
254
Il faut lui faire voir que mes yeux éblouis
255
Lui reprochent à tort la mort de don Louis;
256
Et que le propre jour pris pour notre hymenée,
257
Il n'a pas de ses jours la course terminée.
258
Mais je vis et le fer qui lui perça le flanc,
259
Et le bras du meurtrier encore teint de son sang,
260
Je vis en l'appareil d'une pompe funèbre
261
Changer l'apprêt d'un jour si cher et si célèbre,
262
Et suivis au tombeau, frappé du coup mortel,
263
Celui que notre hymen attendait à l'autel;
264
Et tu veux qu'abhorrant sa recherche importune,
265
Tout odieux qu'il m'est, j'encense sa fortune!
266
Tu ne crois pas un sceptre une offre à dédaigner,
267
Et je le dois souffrir parce qu'il doit régner!
268
Ô lâche sentiment d'une basse naissance!
269
Ô d'un parfait amour obscure connaissance!
270
L'amour seul est son prix, et quand on aime bien,
271
Les sceptres, les États, tout se compte pour rien,
272
Et, loin de m'éblouir, tout son éclat m'irrite.
273
LUCIE
Eh bien, de son amour pesez donc le mérite:
274
Don Louis avec gloire est mort en un combat
275
Qui hasardait le sang le plus pur de l'État;
276
L'un d'eux à vos beautés était dû pour victime:
277
Le Prince eut l'avantage, et voilà tout son crime.
278
D'autres couronneraient de semblables forfaits.
279
ÉLISE
T'ai-je pas défendu de m'en parler jamais?
280
Sais-tu de quel empire et d'amour et de flamme
281
Le Comte de Vénasque a régné dans mon âme?
282
Hélas! je le sais seule, et qui me l'a ravi,
283
Quelque rang qu'il occupe, en vain m'est asservi,
284
Et, lâche, à mes rigueurs en vain se sacrifie;
285
Il ne bat qu'une roche à ses cris endurcie.
286
Tout ce qu'on m'en propose excite ma fureur,
287
Son nom, son rang, ses vœux. J'en ai tout en horreur.
288
LE PRINCE
(sortant furieux) Eh bien, Madame, eh bien, si mal en votre estime
289
Il y faut faire naître une horreur légitime.
290
Puisqu'on m'est si barbare il faut l'être à mon tour,
291
Et mériter la haine au défaut de l'amour.
292
Il faut, si plein d'horreur, si noir et si terrible,
293
Sans sentiment d'honneur traiter une insensible,
294
Rendre sa haine juste, et de force emporter
295
Ce qu'au prix de soi-même on ne peut acheter.
296
ÉLISE
Prince, je sors d'un sang dont...
297
LE PRINCE
Vous pourriez descendre
Ou du sang de César ou du sang d'Alexandre,
298
Que je ne vous pourrais souffrir la vanité
299
De m'être si barbare avec impunité.
300
J'ai, par tous les efforts qu'un vrai zèle a pu faire,
301
Comblé d'heur et de gloire et vous et votre frère;
302
Pour le rendre célèbre et signaler son nom,
303
J'ai mis entre ses mains les armes d'Aragon;
304
Et, pour voir tout ployer sous son obéissance,
305
Je me suis dépouillé de ma propre puissance.
306
Si je pouvais sans honte, en un juste courroux,
307
Rappeler à vos yeux ce que j'ai fait pour vous,
308
Et ce que vous payez d'un traitement si rude,
309
Je vous ferais rougir de votre ingratitude.
310
J'ai vu pour vous servir cent climats étrangers,
311
J'ai traversé cent mers et franchi cent dangers
312
Que tout autre peut-être eut crus inévitables,
313
Et que n'ont pas tentés tous les héros des fables.
314
La seule ardeur de plaire à ce cœur inhumain
315
Me mit presque en naissant les armes à la main.
316
Dedans tous les succès dont j'ai rempli l'histoire,
317
Je n'ai, quoi qu'on ait cru, rempli que votre gloire;
318
Je n'ai servi l'état que par l'ambition
319
D'accroître ou conserver votre possession.
320
D'en affermir pour vous l'autorité suprême,
321
Et joindre des brillants à votre diadème.
322
L'Espagne a vu pour vous l'effroi sur ses deux mers;
323
Ces bras victorieux traînaient partout vos fers:
324
J'ai tout vaincu pour vous, et vous seule invincible
325
Opposez à ma flamme un cœur inaccessible.
326
Mais puisqu'on ne peut rien soumis ni conquérant,
327
Que vous avez horreur d'un Prince soupirant,
328
Qu'avec tout mon respect je ne vous saurais plaire,
329
Mon amour irrité se saura satisfaire,
330
Et, pour justifier l'horreur que je vous fais,
331
Passera sans respect des plaintes aux effets.
332
ÉLISE
Oh! le Grand Roi qu'en vous attend cette Province!
333
Oh! que vous avez bien les sentimens d'un Prince!
334
Issu d'un sang Royal, et né pour un État,
335
Vous pouvez concevoir un si lâche attentat!
336
LE PRINCE
Vos mépris...
337
ÉLISE
Et peut-être, après cette menace,
Vous prétendrez encore quelque part en ma grâce!
338
Et vous espérerez des traitements plus doux!
339
J'aurais les sentiments aussi lâches que vous,
340
Et je mériterais de vous être alliée.
341
Si jusqu'à vous aimer je m'étais oubliée.
342
Fermez, fermez les yeux aux respects les plus saints;
343
Bâtissez-vous en l'air vos infâmes desseins.
344
Et croiez tout pouvoir avec toute licence,
345
Mon honneur saura bien pourvoir à sa défense;
346
J'aurai, j'aurai mémoire et du temps et du lieu,
347
Où...
348
LE PRINCE
Ma Princesse, un mot.
ÉLISE
Laissez-moi, Prince, adieu.
LE PRINCE
Laissez-moi donc un cœur, dont votre tyrannie
349
Avecque la franchise a la raison bannie.
350
Un lâche qui vous suit malgré votre courroux,
351
Et qui ne saurait être et n'être pas à vous.
352
Si j'ai cru ma fureur contre votre injustice,
353
D'un esprit échappé pardonnez le caprice.
354
Toute votre rigueur ni tout mon désespoir
355
Ne peuvent m'emporter hors des lois du devoir;
356
Et j'ai désavoué ce penser téméraire,
357
Ce monstrueux enfant d'une aveugle colère,
358
Qui contre votre honneur m'osait solliciter
359
Et qu'un excès d'amour m'a permis d'écouter.
360
J'offre encore ma vie, et l'ai cent fois offerte,
361
S'il faut de mon rival vous réparer la perte.
362
((tirant l’épée))
Tenez, mon sang du sien est-il un digne prix?
363
Ce fer me blessera bien moins que vos mépris.
364
LUCIE
(l’arrêtant) Seigneur...
365
LE PRINCE
Laisse, Lucie, achever une vie
Des outrages du sort si longtemps poursuivie;
366
Laisse-moi me soustraire à de si rudes lois,
367
Satisfaire sa haine, et lui plaire une fois.
368
ÉLISE
(s’en allant) Le tort que j'ai reçu ne se peut satisfaire,
369
Prince; ne mourez point par l'espoir de me plaire;
370
Cet espoir serait vain; vivez, et seulement
371
Guérissez votre esprit d'un frivole tourment.
372
LE PRINCE
(seul) Ô d'un barbare cœur sensible expérience!
373
À quelle épreuve, ô Ciel, mets-tu ma patience!
374
Qu'un effroiable charme aveugle mes esprits,
375
Et qu'il faut de vertu contre tant de mépris!
376
FIN DU PREMIER ACTE
ACTE DEUXIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
(THÉODORE, CYNTHIE, LE PRINCE)
THÉODORE
Du rang que vous tenez avez-vous connaissance?
377
Savez-vous de quel sang nous avons pris naissance.
378
Prince, et que l'Aragon et cent climats divers
379
Sur vous pour les régir tiennent les yeux ouverts?
380
Suffit-il d'une tête et d'une âme commune
381
Pour le noble fardeau qu'attend votre fortune?
382
Est-ce assez pour porter le sceptre d'Aragon,
383
Que vous ayez d'un Prince et le sang et le nom?
384
Il faut qu'un souverain ait d'autres caractères
385
Que les hommes communs et les âmes vulgaires.
386
L'État, toujours veillant dessus ses actions,
387
De ses moindres pensers prend des impressions;
388
Veut voir à quels instincts sa naissance l'incline,
389
Et jusque dans le cœur sans faveur l'examine.
390
Quelle attente, mon frère, et quelle impression
391
Recevra votre État de votre passion,
392
Dont l'empire honteux vous maîtrise et vous brave,
393
Jusqu'à vous abaisser à des devoirs d'esclave?
394
La faiblesse d'aimer parmi tant de mépris
395
Se pardonneralt-elle aux plus lâches esprits?
396
Élise vaut beaucoup, mais a-t-elle des charmes
397
À faire de vos yeux tomber d'indignes larmes,
398
À vous tirer du sein de si fréquents sanglots,
399
À ne pas vous laisser un moment de repos;
400
À vous avoir distrait des travaux de la guerre,
401
Après l'avoir portée aux deux bouts de la terre,
402
Après qu'on vous a vu, par tant d'exploits divers,
403
Près à faire Espagnol presque tout l'Univers?
404
LE PRINCE
Je blâme autant que vous ce changement extrême;
405
Je m'en fais tous les jours le reproche à moi-même;
406
Je déteste l'ardeur dont je suis consumé,
407
J'en suis confus, ma sœur: mais avez-vous aimé?
408
THÉODORE
Mon sexe n'exclut pas de l'amoureux empire;
409
L'Amour est absolu sur tout ce qui respire;
410
Mais aimant, je voudrais garder le souvenir
411
Du rang où je suis née et que je dois tenir.
412
LE PRINCE
L'amour n'est point amour qu'alors qu'il est extrême,
413
Et ne nous laisse point de pouvoir sur nous-même:
414
Lui pouvant refuser des hommages trop bas,
415
Ma sœur, vous seriez libre et vous n'aimeriez pas.
416
Quand vous blâmez l'ardeur dont vous m'entendez plaindre,
417
Doutez-vous des efforts que j'ai faits pour l'éteindre.
418
Combien j'ai combattu, combien j'ai résisté?
419
Mes plus sanglants combats ne m'ont pas tant coûté.
420
J'ai détruit de trois Rois l'Empire tyrannique,
421
J'ai soumis la Grenade et fait trembler l'Afrique,
422
Avec bien moins d'efforts que je ne m'en suis fait
423
Pour m'arracher du cœur ce redoutable trait.
424
Mais il n'est honte, orgueil, ni loi que ne détruise
425
Un seul ressouvenir, un seul penser d'Élise;
426
Et dans cette faiblesse il ne me souvient pas
427
Qu'il doive être pour moi de sceptres ni d'États.
428
THÉODORE
Votre ennui dans mon cœur trouve tant de tendresse,
429
Qu'elle me met à bout de toute mon adresse,
430
Et me fait plaindre enfin l'amour que j'ai blâmé:
431
S'il faut aimer ainsi, je n'ai jamais aimé.
432
Mon frère, je l'avoue, et je suis assez vaine
433
Pour jurer à l'amour une invincible haine.
434
Le roi vient, rappelez en ce cœur abattu,
435
En sa présence au moins, un moment de vertu.
436
SCÈNE II
(LE ROI, Gardes, LE PRINCE, THÉODORE, CYNTHIE)
LE ROI
Eh bien, votre raison s'est-elle consultée,
437
Prince, et cette fureur s'est-elle un peu domptée?
438
Employez-y tout l'art que vous m'avez promis;
439
Vous êtes le plus fort de tous vos ennemis,
440
Et de votre valeur, à soi-même opposée,
441
La victoire d'abord paraîtra malaisée.
442
Mais savez-vous l'estime où vous avez vécu?
443
Aussitôt qu'on veut vaincre on a presque vaincu.
444
Formez-vous le dessein d'une grande victoire;
445
De son événement je vous promets la gloire,
446
Et, comme il passera vos plus dignes exploits,
447
Je vous ai de son prix déjà promis le choix.
448
Oui, mon fils, et la foi qu'encore je vous en donne
449
N'excepte de ce choix ni sceptre ni couronne.
450
Tentez cette tendresse où le sang me résout,
451
Oubliez une ingrate, et me demandez tout.
452
LE PRINCE
Je suis un lâche fils du plus généreux père
453
Que la terre soutienne et le soleil éclaire,
454
Si, quoique cet effort me dût coûter le jour,
455
Je n'essaye vengeance à cet excès d'amour:
456
Oui, je prendrai, Seigneur, du temps et de moi-même,
457
Des armes et du cœur pour ce combat extrême:
458
Je n'ose m'en permettre un facile succès,
459
Mais j'ai déjà vaincu mes plus bouillants accès;
460
Et condamner ma flamme, en rougir et m'en plaindre,
461
Est déjà quelque espoir de la pouvoir éteindre:
462
Mais si de cet amour je puis forcer les lois,
463
Souvenez-vous du prix dont vous m'offrez le choix:
464
Je n'abuserai point de la preuve obligeante
465
D'une force de sang pour moi trop indulgente,
466
Et mon ambition n'étendra point ce prix
467
Au delà des respects d'un sujet et d'un fils.
468
LE ROI
Je ne réserve rien, et laisse à ma promesse
469
Toute son étendue et toute sa tendresse;
470
Mais, pour vous dégager d'un si cuisant souci,
471
Et mériter ce prix, n'exceptez rien aussi;
472
Combattez de ce cœur qui force des murailles,
473
Qui vous soumet des Rois, qui gagne des batailles,
474
Qui me donne en Europe un si célèbre rang,
475
Et ne laissez point voir de faiblesse en mon sang.
476
Je sais, mon fils, qu'Élise, à vos vœux favorable,
477
Est un objet charmant, et peut-être adorable;
478
Mais Élise craignant don Pèdre pour époux,
479
Élise méprisante est indigne de vous;
480
Et la mort d'un rival dont elle vous accuse,
481
De son ingratitude est une indigne excuse.
482
SCÈNE III
(OCTAVE, LE ROI, Suite, LE PRINCE, THÉODORE, CYNTHIE)
OCTAVE
Sire, les généraux, au plus digne appareil
483
Que fut jamais triomphe éclairé du soleil,
484
Sous un ombrage épais des drapeaux de Valence,
485
Avec peine du peuple ont forcé l'affluence,
486
Pour venir, prosternés à vos pieds glorieux,
487
Décharger de lauriers leurs bras victorieux.
488
LE ROI
Allons les recevoir; Prince, cette victoire
489
Sans votre indigne amour vous aurait dû sa gloire.
490
Mais les voici.
491
SCÈNE IV
(DON LOPE , DON FERNAND, DON SANCHE, LE ROI, LE PRINCE, THÉODORE, OCTAVE, Suite)
LE ROI
Venez, magnanimes rivaux,
Aux deux bouts de la terre étendre vos travaux;
492
Illustres compagnons des belles aventures,
493
Par qui vos noms vivront dans les races futures,
494
Venez mêler aux miens ces invincibles bras,
495
Fameux par tant de sang et par tant de combats.
496
((À don Fernand))
Et vous, que sous ce poil l'Afrique encore révère,
497
De ce généreux fils digne et vertueux père,
498
Don Fernand, prenez part avec tout l'Aragon,
499
Aux succès dont son bras a signalé son nom.
500
DON FERNAND
Si ses travaux, Grand Roi, sont de quelque mérite,
501
Ma main de vos bienfaits par la sienne s'acquitte,
502
Et j'ai lieu de bénir le moment fortuné,
503
Que pour vous le donner le Ciel me l'a donné.
504
LE ROI
Comme par leur valeur le Ciel m'est si prospère,
505
Pour leur fortune aussi je veux agir en père;
506
Et, m'épuisant pour eux, élever leur renom
507
Aussi haut qu'ils ont mis la gloire d'Aragon.
508
DON SANCHE
Nous ne pouvions montrer une valeur commune,
509
Guidés de vos drapeaux et de votre fortune.
510
DON LOPE
Elle animait nos bras, elle adressait nos coups:
511
C'est combattre assuré que combattre pour vous.
512
LE PRINCE
(bas) De quel triomphe, Amour, m'as-tu ravi la gloire!
513
THÉODORE
(bas) Qu'un conquérant est beau paré d'une victoire?
514
LE ROI
Les Castillans, enfin, ont si mal défendu
515
Le droit que sur Valence Alphonse a prétendu,
516
Qu'une infidèle mer borne encore mon Empire?
517
DON LOPE
Oui, Seigneur, sous vos lois sa côte encore respire;
518
Dessous votre étendard à peine déployé
519
De l'hydre qui naissait cent têtes ont ployé:
520
D'abord Albe, Oropèse, Alicante, Oriuelle,
521
N'ont point voulu tenir pour le parti rebelle,
522
Et nous semblions, à voir les peuples accourir,
523
Visiter vos pays plus que les conquérir.
524
Nos progrès n'avaient fait aucun sanglant spectacle,
525
Quand Alfach de leur cours a commencé l'obstacle,
526
Où, sans être envieux, je ne puis oublier
527
Ce que la renommée a dû vous publier,
528
Que don Sanche, Seigneur, par sa haute entreprise,
529
Presque seul et sans nous a cette île conquise,
530
A le premier pris terre, et, pour gagner ces bords,
531
S'y lançant, a couvert le champ de tant de morts,
532
Essuyé tant de traits, et de cette contrée
533
Avecque tant de sang su s'aplanir l'entrée,
534
Que la frayeur qu'il mit au sein des ennemis
535
Par cet unique exploit a presque tout soumis:
536
Mais et de son adresse et de son grand courage
537
Valence mieux qu'Alfach a rendu témoignage;
538
Ce qu'a fait ce grand homme en ce célèbre exploit
539
Ne peut que par les yeux s'acquérir de la foi.
540
DON SANCHE
Arrêtez moins, ami, sur des sujets frivoles,
541
Et pour parler de vous laissez-moi des paroles.
542
DON LOPE
Je ne m'exprime pas comme vous méritez,
543
Mais sans faste, sans art, je dis des vérités.
544
Victorieux d'Alfach, nous crûmes de Valence
545
Devoir sans différer attaquer l'insolence.
546
À ce noble projet aucun ne balança;
547
Nous résolvons le siège et chacun s'avança.
548
Mais Gusman de Giron, qui gardait ses murailles,
549
Aimant mieux hasarder le destin des batailles,
550
Assemble ce qu'il a de plus fameux soldats,
551
Sort et marche vers nous pour nous couper le pas:
552
De son camp approchant les sons nous réjouissent;
553
Les cœurs moins résolus d'aise s'épanouissent;
554
Déjà d'un noble orgueil tous s'estiment vainqueurs,
555
Les fronts pleins de fierté promettent tout des cœurs,
556
Et l'un et l'autre camp plutôt aux mains qu'en face,
557
Se dispute âprement la victoire et la place.
558
Je ne vous peindrai point l'image de l'horreur
559
Qu'y tracèrent de sang la Mort et la Fureur;
560
Il suffît, pour bien peindre une guerre allumée,
561
Qu'on était Espagnol en l'une et l'autre armée;
562
Et que tantôt poussants, et tantôt repoussés,
563
Aucuns rangs de longtemps ne furent enfoncés:
564
Enfin ne pouvant plus voir la victoire en doute,
565
Et d'aucuns qui ployaient craignant notre déroute,
566
Ce grand homme, inspiré d'un généreux avis,
567
Change avec un soldat et d'armes et d'habits,
568
Et, prenant cent des siens pour marcher à sa suite,
569
Dans le camp ennemi feint une lâche fuite,
570
Couvre d'une infamie une haute vertu,
571
Se feint comme le bras le courage abattu,
572
Et, demandant parti, conjure qu'on les rende
573
Aux pieds victorieux de celui qui commande:
574
Arrivés à son char, don Gusman apprend d'eux
575
Des armes d'Aragon l'événement douteux,
576
Et que, nés Castillans sous un sort plus propice,
577
Ils viennent à leur maître immoler leur service:
578
Leur chétif équipage et leur simple façon
579
Au sein du général ne jette aucun soupçon;
580
Par son soin seulement leur bande désarmée
581
Est mise aux derniers rangs qui composent l'armée.
582
Où, n'étant observés d'aucun des ennemis,
583
Et tirant de longs fers cachés sous leurs habits,
584
Avant qu'aucun vers eux pense à tourner visage,
585
Ils en font un si prompt et si sanglant carnage,
586
Qu'au spectacle des morts dont ils jonchent le champ
587
Une confuse horreur s'étend par tout le camp.
588
Sur les piles de corps, dont ils prennent les armes,
589
Leurs cris jettent partout de mortelles alarmes,
590
Et l'ennemi, surpris d'un accident si prompt,
591
Et réduit à combattre et de queue et de front,
592
Fuit, s'écarte, s'empresse, et, contre notre attente,
593
Laisse choir en nos mains la victoire flottante.
594
Don Sanche en ce combat toujours au premier rang,
595
Tout couvert de sueur, de poussière et de sang,
596
Cherche où Gusman commande, y fait passage, y vole,
597
Et lui tranche la vie avecque la parole:
598
Sa mort est la dernière, et le coup qui l'abat
599
Nous laisse l'avantage et le champ du combat.
600
LE ROI
(au Prince) Ô Dieux! lequel des deux mérite plus d'estime,
601
Ou la valeur qu'il vante, ou la voix qui l'exprime?
602
Comte, pour m'acquitter comme il a combattu,
603
À quel prix mettrons-nous cette insigne vertu?
604
DON LOPE
Quand Alfach serait sienne, et...
605
DON SANCHE
Mes services, Sire,
Ont pour objet un prix plus grand que votre Empire.
606
Ne bornez point celui que vous leur destinez,
607
Que leur suite plus loin n'ait vos États bornés,
608
Et, dans ce que don Lope a tu par modestie,
609
Oyez de nos progrès la meilleure partie:
610
Valence, en ce combat, dont on lui fait rapport,
611
De sa rébellion n'arrête pas l'effort;
612
Elle a pour elle encore l'abri d'une muraille,
613
Et veut qu'on tente un siège après une bataille.
614
La défense en effet ne lui défaillait pas,
615
Et ses murs enfermaient encore de bons soldats.
616
Les traits qu'à notre abord la garnison décoche,
617
D'une effroyable grêle en défendent l'approche,
618
Où, laissant avancer quelques audacieux,
619
Les font marcher à l'ombre et leur cachent les cieux,
620
Quand pour un temps enfin cet orage s'apaise.
621
Que d'Annibal, Seigneur, Carthage ici se taise,
622
Et qu'aux siècles futurs don Lope seulement
623
Excite de l'estime et de l'étonnement.
624
Ce grand cœur, qui peut tout, quoi qu'il ose entreprendre,
625
A fait des vérités des fables d'Alexandre;
626
Et, par une action qui ternit tous nos faits,
627
S'est acquis une gloire à ne mourir jamais.
628
Impatient qu'il est de l'espoir des rebelles,
629
Il ordonne l'assaut, fait planter les échelles;
630
Et voyant quelque temps nos gens délibérer,
631
Au mépris des dangers qu'il avait à parer,
632
Monte, vole aux créneaux, s'en rend maître, s'y plante,
633
Au sein des ennemis y jette l'épouvante,
634
Reçoit dans son écu les traits de toutes parts,
635
Et des plus assurés étonne les regards.
636
De ces grêles de traits sa suite traversée,
637
Des premiers échelons trébuche renversée;
638
Et, seul aux yeux d'un peuple et d'un camp étonné,
639
Comme dans un désert il semble abandonné.
640
LE ROI
Ô généreux rivaux, qu'avec droit la fortune
641
Vous partage ses vœux et vous est si commune!
642
DON SANCHE
Au point que par des cris aussi tendres que vains
643
Nous l'appelions à nous et lui tendions les mains;
644
Les fossés se comblant de mille funérailles,
645
Il se précipita dans l'enclos des murailles,
646
Incertain d'y périr et trouver son tombeau,
647
Par la main d'un soldat ou celle d'un bourreau,
648
Puisque sans un grand heur cette chute inouïe
649
Vif le pouvait livrer à la ville ennemie;
650
Mais par un heur insigne, en s'y précipitant,
651
Il tomba sur ses pieds et s'y tint combattant.
652
Enfin parmi cent morts dont il couvrit la place,
653
Un dard, par un défaut où joignait la cuirasse,
654
L'atteignit au côté d'un coup si violent,
655
Que le genou ployé, pâle, froid et sanglant,
656
Ne pouvant s'arracher l'arme qui le traverse,
657
Sans force et comme mort sa douleur le renverse.
658
Le soldat, qu'avec droit ce coup dut animer,
659
Ravi d'un tel succès, court pour le désarmer,
660
Jette les armes bas, croit l'aborder sans peine,
661
Et qu'en l'état qu'il est la prévoyance est vaine;
662
Mais sa main ose à peine approcher de son corps
663
Que ce Mars expirant ramassant ses efforts,
664
Pendant qu'à cet office il la sent occupée,
665
Au flanc qu'il trouve nu lui plante son épée.
666
Lors d'un lieu mal gardé surprenant le défaut,
667
Nous en gagnons l'accès par un nouvel assaut,
668
Et faisant, sans égards ni de sexe ni d'âge,
669
De la ville effrayée un horrible carnage,
670
Arrivés au secours de ce héros mourant,
671
L'enlevons de ce lieu froid et presque expirant:
672
Enfin, par le bonheur qui suit votre couronne,
673
Et contre notre espoir, le ciel nous le redonne,
674
Ne peut priver la Cour d'un si brillant éclat,
675
Et vous rend avec lui le repos de l'État.
676
LE ROI
(embrassant don Lope) Ô glorieux vassal! quelle reconnaisance
677
Peut ici m'affranchir du défaut d'impuissance?
678
Lui puis-je offrir un prix à sa vertu pareil?
679
Don Sanche, sur ce point j'attends votre conseil.
680
DON SANCHE
Sire, pour égaler ce prix à son mérite,
681
Vous possédez trop peu, l'Espagne est trop petite;
682
Mais la gloire qu'on trouve à faire son devoir
683
Est le prix des travaux qui n'en peuvent avoir.
684
LE ROI
Deux cœurs d'une valeur telle et si peu commune
685
Sont les plus chers présents que m'ait fait la fortune;
686
Avec votre secours je puis tout conquérir,
687
Et ne puis trop donner à qui peut tout m'offrir:
688
Tous deux, quoi qui vous rie, et quoi que je hasarde,
689
Souhaitez seulement, et l'effet me regarde.
690
DON LOPE
J'ose aspirer plus loin que je n'ose espérer;
691
Mais, Seigneur, mes souhaits se pourront modérer,
692
Ou par d'autres effets et par d'autres conquêtes,
693
Pour ma bouche mon bras vous fera des requêtes.
694
DON SANCHE
Et je ferai pour moi parler d'autres travaux.
695
THÉODORE
Quelle gloire eut jamais de plus dignes rivaux?
696
LE ROI
Je me doute à quel prix et l'un et l'autre aspire;
697
Princesse, apprenez d'eux ce qu'ils ne m'osent dire:
698
Ils s'ouvriront à vous avecque moins d'effort,
699
Et nous en résoudrons dessus votre rapport.
700
Laissons-les, Prince; et vous, souffrez leur conférence,
701
Fernand.
702
LE PRINCE
Vous ne pouvez borner leur espérance:
De tels travaux, Seigneur, ne peuvent s'acquitter,
703
Et le royaume entier ne les peut acheter.
704
SCÈNE V
(THÉODORE, DON LOPE , DON SANCHE)
THÉODORE
Eh bien, nobles vengeurs de l'orgueil de Castille,
705
Craindrez-vous de parler à l'aspect d'une fille,
706
Ou la discrétion qui tait votre dessein
707
Osera-t-elle enfin le verser en mon sein?
708
Faites-vous des destins que rien ne puisse abattre,
709
Et sachez triompher aussi bien que combattre.
710
Eh quoi! si généreux quand vous exécutez,
711
Vous n'osez souhaiter même étant invités?
712
DON SANCHE
Don Lope a plus de droits aux fruits de la victoire.
713
DON LOPE
Don Sanche y peut prétendre avecque plus de gloire.
714
DON SANCHE
Tout le succès du siège à son courage est dû.
715
DON LOPE
El sans lui du combat le champ était perdu.
716
DON SANCHE
Son sang y fut versé.
717
DON LOPE
Le sien prêt à répandre.
DON SANCHE
Je crains de trop oser.
718
DON LOPE
Je crains de trop prétendre.
DON SANCHE
L'État n'a point pour lui de prix trop signalé.
719
DON LOPE
Je pourrai m'expliquer quand vous aurez parlé.
720
THÉODORE
Quoi! Comtes, vous tremblez, et j'impose silence
721
Aux deux Cids d'Aragon, aux vainqueurs de Valence!
722
DON SANCHE
(s’en allant, et saluant Don Lope) Seul, je viendrai vous dire à quel heur je prétends.
723
DON LOPE
(s’en allant) J'en userai de même, et prendrai mieux mon temps.
724
THÉODORE
(seule) J'apprends trop quel dessein l'un et l'autre respire;
725
Ils m'en disent assez en ne m'osant rien dire.
726
Même valeur, même heur et même exploit les joint,
727
Mais un cœur engagé ne se partage point.
728
FIN DU DEUXIÈME ACTE
ACTE TROISIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
DON SANCHE
(seul, derrière les murs du palais, tenant deux épées, l’une nue et l’autre dans le fourreau) Tyran, je t'obéis, et j'attends pour te plaire
729
Dessus le champ d'honneur mon aimable adversaire.
730
Conseiller inhumain, monarque sans pitié,
731
Amour, auteur de haine, ennemi d'amitié,
732
Qui ne peux t'assouvir de sang et d'homicides,
733
Et qui veux seul régner aux lieux où tu présides;
734
Eh bien, il faut chercher, par ton décret fatal,
735
Au sein de mon ami le sang de mon rival.
736
Le voici; quel combat en ce malheur extrême
737
Avant qu'en être aux mains je rends contre moi-même!
738
Et qu'on s'excite mal sans haine et sans courroux!
739
SCÈNE II
(DON LOPE, DON SANCHE)
DON LOPE
Le Ciel vous favorise!
740
DON SANCHE
Et le sort vous soit doux!
DON LOPE
Me rends-je assez à temps où votre ordre m'appelle?
741
DON SANCHE
Trop tôt pour me coûter une douleur mortelle,
742
Dont ce trouble vous doit être un signe apparent.
743
DON LOPE
D'où procède ce trouble? Avons-nous différent?
744
DON SANCHE
Oui, Comte, nous l'avons.
745
DON LOPE
De quoi?
DON SANCHE
De jalousie.
DON LOPE
C'est un grand mal, Seigneur, quand l'âme en est saisie,
746
Et vous n'en venez point à cette extrémité,
747
Sans un ferme dessein et longtemps concerté.
748
DON SANCHE
Assez pour n'en point perdre en de vaines paroles.
749
DON LOPE
N'examinons donc point, puisqu'elles sont frivoles,
750
Le sujet qui nous met les armes à la main.
751
DON SANCHE
(lui donnant une épée nue) Ce fer vous l'apprendra s'il peut m'ouvrir le sein.
752
Le reconnaissez-vous?
753
DON LOPE
(regardant l’épée) Oui, Comte, cette épée,
Toujours avec succès par ce bras occupée,
754
Où je l'ai fait briller a su jeter l'effroi;
755
Elle a donné des rangs et des titres au roi;
756
Elle m'a fait un nom assez considérable,
757
Et sans la votre enfin serait peu comparable:
758
Un malheur m'en privait, vous la reconnaissez;
759
Elle m'instruit pour vous et vous explique assez;
760
Elle vient à propos, m'apprenant mon offense,
761
Vous en faire raison et prendre ma défense.
762
DON SANCHE
Tout blessé que j'en suis j'en plaindrais peu le coup,
763
Et mon sang vaut trop peu pour le plaindre beaucoup;
764
Mais elle a prétendu m'ôter plus que la vie,
765
Et la mienne ne peut lui souffrir cette envie,
766
Non que le haut crédit où ce fer vous a mis
767
Ne me dût...
768
DON LOPE
Hé, de grâce, épargnez vos amis,
Car enfin ce combat n'excite point ma haine,
769
Et de notre amitié ne rompra point la chaîne;
770
Pour le moins de ma part je vous réponds d'un cœur
771
Qui ne vous haïra ni vaincu ni vainqueur.
772
DON SANCHE
De mêmes sentimens font que je désespère
773
De voir ce bras armé contre une main si chère.
774
Mais je suis de mon sort l'inévitable arrêt.
775
DON LOPE
Ne consultons donc point, vidons-en l'intérêt.
776
SCÈNE III
(DON FERNAND, DON LOPE , DON SANCHE)
DON FERNAND
(au milieu d’eux) Trêve, illustres guerriers. Quelles lois rigoureuses
777
Portent à ces discords vos âmes généreuses?
778
Quel différent, cruels, suscitant ce combat,
779
Divise contre soi les forces de l'État?
780
Rend de si chers amis de mortels adversaires?
781
Et des deux bras d'un corps fait deux partis contraires?
782
Mouillerez-vous de sang ce triomphe fameux
783
Qu'un seul et même emploi vous acquiert à tous deux?
784
Quoi! Comte, quoi! mon fils, ces fameuses épées,
785
En même occasion si souvent occupées,
786
Dont le commun effort et le fer rencontré
787
Dans une même plaie est si souvent entré,
788
Et que même valeur et pareille fortune
789
En deux bras différens n'ont si souvent fait qu'une,
790
Elles dont la furie et les efforts unis,
791
Désertant la Grenade en ont peuplé Tunis;
792
Ces remparts de l'État, ces mouvantes murailles,
793
Ces nobles instruments de tant de funérailles,
794
Qui tant de fois ont fait de leur zèle indompté
795
Une fidèle preuve à l'infidélité,
796
L'une à l'autre opposées, ont rompu l'alliance
797
Où l'Aragon fondait toute sa confiance?
798
Et s'efforcent d'ôter par un même attentat.
799
Deux favoris au roi et deux bras à l'État?
800
Sans crime pouvez-vous écouter la furie
801
Qui veut de ses appuis priver votre Patrie?
802
Et, pour quelques raisons qui vous puissent armer,
803
Verser le meilleur sang qui la puisse animer?
804
A-t-elle quelque part dedans votre querelle,
805
Et devez-vous combattre et mourir que pour elle?
806
Si mon sang me promet quelque respect d'un fils,
807
Votre jeunesse en doit, comte, à mes cheveux gris.
808
Si vous refusez donc vos jours à votre Prince,
809
À l'amour du pays, aux vœux de la Province,
810
Que par quelque respect j'apprenne au moins de vous
811
Le sujet de ma crainte et de votre courroux.
812
Si c'est un différent ou d'amour ou de gloire,
813
J'en puis être l'arbitre et vous m'en devez croire;
814
De cet aveugle enfant j'ai ressenti les lois,
815
Et je n'ai pas sans fruit vieilli sous le harnois:
816
Si dedans ce combat l'honneur vous intéresse
817
C'est moi qui vous y porte, et moi qui vous en presse,
818
Vous engageant l'estime où j'ai toujours vécu
819
D'assister le vainqueur et plaindre le vaincu,
820
Et de ne point mêler les droits de la Nature
821
Parmi votre triomphe ou votre sépulture.
822
DON SANCHE
Avant qu'armer ce bras je me suis combattu
823
Avec tous les efforts de ma faible vertu,
824
Et le ciel m'est témoin que pour une conquête
825
Qui d'un bandeau royal devrait orner ma tête,
826
Je n'aurais pas conçu le funeste dessein
827
Qui nous met aujourd'hui les armes à la main?
828
Mon ennemi m'est plus qu'un trône et qu'un Empire,
829
Je donnerois pour lui le jour que je respire,
830
Et l'amour qui m'a fait ce noble concurrent,
831
Pouvoit seul entre nous former ce différent:
832
Si je m'ose expliquer, vous aurez peine à croire
833
À quel prix mon orgueil veut mettre ma victoire,
834
Et vous condamnerez l'ambitieux projet
835
Que l'amour a formé dans le cœur d'un sujet,
836
Vous tremblerez au nom de l'objet que j'adore:
837
Théodore, mon père...
838
DON FERNAND
Ô Dieu! Thé...
DON SANCHE
Théodore,
Ce charme de cent Rois, ce miracle amoureux
839
La parole est lâchée, est l'objet de mes vœux.
840
Cette présomption a surpris votre attente!
841
DON FERNAND
J'ai lieu d'être surpris. Théodore! l'Infante!
842
DON SANCHE
Si vous l'êtes si fort, vous avez oublié
843
Ce que si hautement son père a publié;
844
Qu'irrité du refus qu'Alphonse de Castille
845
Pour gage de la paix avait fait de sa fille,
846
Il fermerait l'oreille aux autres potentats,
847
Et prendrait alliance en ses propres États:
848
S'il est ainsi, quel sang touche plus la couronne
849
Que celui de Moncade, ou celui de Cardone?
850
Quels bras méritent mieux d'en être le soutien
851
Que celui de don Lope, ou le votre et le mien?
852
Enfin laissons l'Empire, et parlons de l'Infante;
853
J'ai voué tous mes soins à cette noble attente:
854
Les charmes de ses yeux, bien plus chers que son rang,
855
M'ont fait à leur poursuite exposer tout mon sang;
856
Et quand d'un faux espoir ma vanité flattée
857
Ne doutt plus d'atteindre où mes vœux l'ont portée.
858
Je trouve, par un sort à cet espoir fatal,
859
En mon plus cher ami mon plus fâcheux rival.
860
Hier, après qu'une nuit sans lune et sans étoiles
861
Eut caché le soleil dans ses plus sombres voiles,
862
Passant sous le balcon où cet astre d'amour
863
Peut des plus noires nuits enclore un si beau jour,
864
Un homme par hasard trouvé sous sa fenêtre,
865
Qu'en cette obscurité je ne pus reconnaître,
866
S'en tirant, me heurta, peut-être sans dessein,
867
À l'instant, un peu prompt, j'eus l'épée à la main,
868
Et, trop imprudemment poursuivant sa retraite,
869
Payai d'un coup au bras cette ardeur indiscrète.
870
Après quelque défense où je l'avais forcé,
871
J'ois tomber de ses mains le fer qui m'a blessé,
872
Et le cherchant en vain dans une nuit si sombre,
873
Il m'évite, s'écarte, et s'égare dans l'ombre.
874
Me retirant enfin, et trouvant sous mes pas
875
Ce fer mouillé du sang qu'il m'a tiré du bras,
876
Je l'emporte, et chez moi je reconnais l'épée
877
Qu'en tant d'occasions tant de sang a trempée,
878
Et qui, si glorieux en son dernier emploi,
879
A si bien soutenu la gloire de son Roi.
880
Enfin, ne doutant plus après cette aventure
881
De ce que je savais déjà par conjecture,
882
Et devant un effort à cet illustre amour,
883
Qui m'ôtât un rival ou qui m'ôtât le jour,
884
J'ai tenté ce combat et cru que la victoire
885
En mettrait notre estime à sa plus haute gloire,
886
Et que ce que nos bras ont fait de plus fameux
887
N’égalait pas l'honneur de vaincre un de nous deux.
888
DON LOPE
Pour vous faire en deux mots lire au fond de mon âme,
889
Et ne rien déguiser d'une aussi belle flamme,
890
Rare honneur de Moncade, et gloire d'Aragon,
891
Et vous, digne héritier et du sang et du nom,
892
Quoique les yeux divins dont le feu me consomme
893
Soient des objets trop hauts pour les regards d'un homme,
894
Que ce soit trop oser que de délibérer,
895
Si sans leur faire injure on les peut adorer,
896
Et que je tremble enfin au nom de Théodore,
897
Innocent ou coupable, il est vrai, je l'adore.
898
Hier, cet aveugle amour osant guider mes pas,
899
Vers l'invincible aimant qu'ont pour moi ses appas,
900
Et d'abord entendant du bruit sous sa fenêtre,
901
Car dans l'obscurité je ne vous pus connaître;
902
Mon respect m'en chassait, mais ce respect fut vain,
903
Nous eûmes différent, ce fer chut de ma main,
904
Et la crainte de voir ma flamme découverte
905
Me fit à sa recherche en préférer la perte:
906
Enfin, ce même fer, par un destin fatal,
907
Nous ayant à chacun appris notre rival,
908
Malgré notre amitié que rien ne peut dissoudre,
909
Nous voici sur le champ, qu'y devons-nous résoudre,
910
Si l'on doit rien résoudre en des lieux où l'honneur
911
Fait arbitres de tout l'adresse et le bonheur.
912
DON FERNAND
Si vous avez pour but ces adorables charmes,
913
Un si noble intérêt est digne de vos armes:
914
Mais quelle confiance osez-vous concevoir,
915
Que l'on les autorise et souffre votre espoir?
916
Et s'il doit être vain, quelle aveugle furie
917
Vous fait sans intérêt hasarder votre vie?
918
Mais peut-être l'Infante, accessible à vos vœux,
919
Ou souffre l'un de vous, ou vous souffre tous deux:
920
Pouvant et l'un et l'autre espérer de lui plaire,
921
Pourquoi la privez-vous du choix qu'elle doit faire?
922
Ou, déjà l'un de vous lui plaisant en effet,
923
La devez-vous priver du choix qu'elle en a fait?
924
Si ce choix entre vous met quelque différence,
925
Au plus heureux des deux souffrez la préférence;
926
Ou si dans son amour son cœur indifférent
927
Vous en laisse entre vous vider le différent,
928
Alors tentez le sort, et mettez en usage
929
Tout ce que vous avez d'adresse et de courage;
930
Mon sang, quoique glacé, me laisse assez de cœur
931
Pour voir votre combat et servir le vainqueur,
932
Pour être votre juge en cette ardeur commune,
933
Et prendre le parti que tiendra la Fortune.
934
DON LOPE
Je me rends où don Sanche et l'honneur m'ont mandé,
935
Je ne dois prendre loi que de son procédé:
936
S'il doit quelque respect aux sentiments d'un père,
937
S'il y veut déférer, j'y souscris, j'y défère,
938
Ou s'il faut à l'instant en vider l'intérêt,
939
Mon cœur se fait effort, mais le bras est tout prêt,
940
Et mettra tout son art à garantir d'outrage
941
Un cœur où Théodore a gravé son image.
942
DON SANCHE
Allons, mon père, et vous, rival trop généreux,
943
Voir sur ce différent ce miracle amoureux,
944
Si notre amour doit plaire ou bien être importune;
945
Consultons notre heureuse et mauvaise fortune:
946
Puisque le roi l'ordonne, allons à ses genoux
947
Répandre les aveux qu'elle exige de nous;
948
Et si l'indifférence où nous verrons ses charmes
949
Nous en laisse vider l'intérêt par les armes,
950
Sans plus délibérer, immolons sans pitié
951
Aux droits de notre amour ceux de notre amitié.
952
DON FERNAND
Lors mes empêchements n'y mettront plus d'obstacle.
953
DON LOPE
Allons, cher ennemi, consulter notre oracle,
954
Et savoir quel arrêt réglera notre sort.
955
Mais le prince nous cherche, évitons son abord.
956
((Ils sortent))
SCÈNE IV
(LE PRINCE venant d'un coté; ÉLISE et LUCIE de l’autre)
ÉLISE
Mon frère a différent, et don Sanche l'appelle!
957
Hélas! de qui tiens-tu cette triste nouvelle?
958
LUCIE
Toute la Cour en parle, et d'une et d'autre part
959
La publiant si haut, la savez-vous si tard?
960
Voyez sous quels respects leur haine s'est gardée,
961
Mais s'ils n'en sont aux mains l'affaire en est vidée;
962
Et si ce bruit encore n'est venu jusqu'à vous,
963
C'est...
964
LE PRINCE
Madame, où dit-on le lieu du rendez-vous?
ÉLISE
Je ne l'ai point appris; mais, Seigneur, cette peine
965
Ne vous doit point toucher, puisqu'elle serait vaine:
966
Sans de justes sujets et d'importants desseins,
967
Deux cœurs si généreux n'en viennent point aux mains;
968
Et quelque empêchement que vos soins leur destinent
969
Si leur querelle est juste, il faut qu'ils la terminent.
970
LE PRINCE
Vous m'en jugez indigne, insensible beauté,
971
Un service en mes mains perd cette qualité;
972
D'un bras qui vous déplaît vous craignez l'assistance,
973
Et quand nous haïssons, qui nous sert nous offense:
974
Vous fuyez mon secours pour m'en ôter l'espoir;
975
Vous refusez mes soins pour ne m'en point devoir,
976
Et je vois qu'un malheur aussi long que ma vie,
977
Sera l'unique fruit de vous avoir servie.
978
ÉLISE
Pour le faire cesser vous devriez m'en punir,
979
Et chasser son objet de votre souvenir.
980
LE PRINCE
Vos charmes malgré vous conservent votre Empire,
981
Et toutes vos rigueurs ne le sauraient détruire.
982
ÉLISE
Je le détruis assez n'en voulant point user.
983
LE PRINCE
Par l'espoir d'un plus grand vous le devriez priser.
984
ÉLISE
Un sceptre à mon égard a peu de privilège,
985
Votre espoir est bien vain s'il n'a point d'autre piège,
986
Et vous déshonorez les titres absolus
987
Que votre amour m'offrant expose à mes refus;
988
Car enfin, s'il vous faut parler d'une âme ouverte,
989
Rien ne peut d'un amant me réparer la perte,
990
Et tant que durera la course de mes jours
991
Ses blessures au cœur me saigneront toujours:
992
Ne vous flattez point, Prince, une grande fortune,
993
Agit avec succès sur une âme commune;
994
Mais, et de cet aveu profitez désormais,
995
La mienne est d'une force à ne fléchir jamais:
996
Vous vous pourriez soumettre autant de diadèmes,
997
Qu'il est en l'univers de puissances suprêmes,
998
Que tout ce grand pouvoir et cette autorité
999
Ne s'étendraient jamais dessus ma liberté.
1000
Ne vous repaissez point de vaines espérances,
1001
N'attendez rien du temps, rien de vos déférences,
1002
Rien de tous les mépris que vous pouvez souffrir,
1003
Ni rien de tous les vœux que vous pouvez m'offrir;
1004
((Théodore sort))
Ils ne vous produiraient qu'une inutile attente,
1005
Et qu'une aversion plus forte et plus constante;
1006
Vous êtes insensible, ou, vous faisant raison.
1007
Vous devez oublier de moi jusqu'à mon nom.
1008
((Elle s’en va superbement))
SCÈNE V
(THÉODORE, CYNTHIE, LE PRINCE)
THÉODORE
Cette fille, mon frère, est bien dissimulée,
1009
Ou je vois votre attente encore fort reculée,
1010
Et par ce qui paraît du progrès de vos vœux,
1011
S'il est fort avancé, vous feignez bien tous deux.
1012
LE PRINCE
Vous voyez de quels fruits ma faiblesse est suivie,
1013
Son extrême rigueur me coûtera la vie;
1014
En vain tous mes pensers s'arment contre ma foi;
1015
J'ai beau délibérer, j'ai beau promettre au Roi,
1016
J'ai beau, ma chère sœur, me promettre à moi-même,
1017
Plus je la veux haïr, plus je sens que je l'aime:
1018
Quelque effort que j'emploie, il ne me produit rien,
1019
Et je ne puis dompter ni mon cœur ni le sien.
1020
THÉODORE
Ces transports ne sont bons qu'à des âmes vulgaires.
1021
LE PRINCE
Je délibère assez, mais n'exécute guères;
1022
Mais pendant que l'ardeur d'un généreux courroux
1023
Tentera cet effort, j'en demande un de vous:
1024
Que si, comme le sort en regarde peu d'autres,
1025
Don Lope ose hausser les yeux jusques aux vôtres,
1026
Vous traitiez son amour de la même douceur
1027
Que mes ardens transports sont traités de sa sœur.
1028
THÉODORE
Quoi! Prince, vous croiez...
1029
LE PRINCE
Doutez-vous que vos charmes
Ne soient et le motif et l'objet de leurs armes?
1030
Et le Roi dans sa cour vous cherchant un époux,
1031
Y peut-il faire choix d'un plus digne de vous?
1032
THÉODORE
Je sais combien don Lope a servi la couronne;
1033
Mais le puis-je haïr si le Roi me le donne?
1034
LE PRINCE
Non, mais par quelques traits d'une feinte rigueur
1035
Lui faire auprès de vous besoin de ma faveur,
1036
Et feindre pour don Sanche un peu plus de tendresse;
1037
Votre sexe en cet art ne manque pas d'adresse.
1038
THÉODORE
Je ne vous cèle point que vous m'embarrassez;
1039
Mais vous me l'ordonnez, mon frère, et c'est assez.
1040
LE PRINCE
Ils vous cherchent. Adieu.
1041
((Il sort))
SCÈNE VI
(DON SANCHE, DON LOPE , THÉODORE, CYNTHIE)
DON SANCHE
Madame.
DON LOPE
Ma princesse.
DON SANCHE
Qui vous retient la voix?
1042
DON LOPE
Mon respect vous la laisse
DON SANCHE
Ce respect vous est dû s'il se doit observer.
1043
DON LOPE
Vous avez commencé, c'est à vous d'achever.
1044
DON SANCHE
D'autres respects encore me forcent au silence
1045
DON LOPE
Ils exercent sur moi la même violence.
1046
DON SANCHE
Madame, obligez-le...
1047
DON LOPE
Madame, ordonnez-lui
THÉODORE
Quoi! toujours si vaillants vous tremblez aujourd'hui?
1048
Portais-je dans les yeux des traits si redoutables
1049
Qu'ils jettent la frayeur en des cœurs indomptables?
1050
DON SANCHE
Oui, Madame, et la guerre en ses plus grands hasards
1051
Est moins à redouter qu'un seul de vos regards;
1052
Aussi confessons-nous que jamais le tonnerre
1053
Pour un plus haut orgueil n'a menacé la terre,
1054
Que celui dont l'aveu que le Roi veut de nous,
1055
Interdits et tremblants, nous jette à vos genoux.
1056
L'objet de nos travaux et de votre vaillance
1057
N'était, Grande Princesse, Albe, Alfach ni Valence:
1058
Un bien plus noble espoir nous avait animés,
1059
C'était pour ces beaux yeux que nous étions armés;
1060
C'était pour votre gloire et pour votre conquête
1061
Que ce cœur et ce bras hasardaient cette tête;
1062
Et pour le même objet don Lope a surpassé
1063
Tout ce qu'à vu son siècle et qui l'a devancé.
1064
Dans la noirceur de l'ombre, hier sous votre fenêtre,
1065
Notre commune ardeur commença de paraître,
1066
Et, s'osant disputer un si riche trésor,
1067
Il m'en coûta du sang dont ce bras saigne encore;
1068
Et sur le point enfin d'en vider la querelle,
1069
Par un tragique effet d'une cause si belle,
1070
Nous avons estimé devoir par votre arrêt
1071
Terminer un si cher et si noble intérêt,
1072
Et, suivant les conseils qu'après nous devrons suivre,
1073
En prendre le dessein de mourir ou de vivre.
1074
Ah! Comte, à quel effort m'avez-vous obligé!
1075
CYNTHIE
Leur choix n'a point trompé, le Roi l'a bien jugé.
1076
THÉODORE
Après et l'agrément et l'aveu de mon père,
1077
Celui que je reçois ne me saurait déplaire;
1078
Je puis en faire état sans blesser mon devoir,
1079
Et ne répugne point à souffrir votre espoir:
1080
Mais sans un autre aveu mon amour n'ose naître,
1081
Mon cœur se déclarer, ni mon choix vous paraître;
1082
Mon empire étant libre établira ses lois,
1083
Mais j'attendrai du Roi la liberté du choix.
1084
Cependant j'ai regret, Comte, qu'une aventure
1085
Où j'ai tant d'intérêt vous coûte une blessure.
1086
((Elle donne une écharpe à don Sanche))
Une écharpe est bien due au service d'un bras
1087
À qui l'on a coûté du sang et des combats.
1088
Tenez, don Sanche.
1089
DON SANCHE
Ô Ciel, quel sang, Grande Princesse,
Vous peut-on à ce prix donner sans allégresse?
1090
DON LOPE
Ô faveur! ô présent à mon esprit fatal!
1091
L'infidèle à mes yeux obliger mon rival,
1092
Et m'avoir abusé d'une si vaine attente!
1093
Ô sexe dangereux, et Princesse inconstante!
1094
THÉODORE
Remenez-moi, don Lope. Adieu, Comte.
1095
DON LOPE
Ô mon cœur!
Cessons de murmurer après cette faveur.
1096
Je me suis plaint trop tôt; sa main avec usure
1097
Du présent qu'elle a fait me répare l'injure.
1098
((Ils sortent))
DON SANCHE
(seul) Je crains qu'on ne me joue, et que ma vanité
1099
De l'honneur de ses vœux ne m'ait trop tôt flatté.
1100
Quel bizarre destin peut faire qu'en même heure,
1101
Et presque en même instant, un espoir naisse et meure?
1102
Le présent d'une écharpe à tort m'a fait si vain,
1103
Et l'on promet bien plus quand on donne la main.
1104
Enfin plus je t'écoute, ô raison importune,
1105
Et moins j'ose espérer de ma bonne fortune.
1106
Il faut vaincre ou mourir en un dessein si beau;
1107
Et l'Amour doit m'ouvrir son cœur ou le tombeau.
1108
FIN DU TROISIÈME ACTE
ACTE QUATRIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
(DON LOPE, ÉLISE, LUCIE)
ÉLISE
Non, non, je ne hais pas l'éclat d'une couronne,
1109
Mais je ne puis souffrir la main qui me la donne,
1110
Elle a mis tous mes vœux dedans le monument,
1111
Elle dégoutte encore du sang de mon amant;
1112
Et tout ce que l'Europe a de pouvoirs suprêmes,
1113
Et toute la splendeur qu'en ont les diadèmes,
1114
N'auront jamais, mon frère, assez d'éclat pour moi,
1115
Pour tarir ni sécher les pleurs que je lui dois.
1116
DON LOPE
Mais ces larmes, ma sœur, détruisent une attente
1117
Qui m'approche du trône et me promet l'Infante.
1118
Votre seule rigueur m'en retarde l'arrêt.
1119
Si vous n'aimez le Prince, aimez mon intérêt.
1120
ÉLISE
Quelques pressants devoirs où le sang m'intéresse,
1121
En cette occasion pardonnez ma faiblesse;
1122
Je ferais tout pour vous jusqu'à perdre le jour,
1123
Hors de l'aller prier et souffrir son amour.
1124
Je vous verrais sans joie ou régir la Province,
1125
Ou jouir des douceurs que vous tiendriez du Prince.
1126
Ce redoutable bras dont vous avez servi,
1127
Ce cœur depuis trois ans à l'Infante asservi,
1128
Et ce sang tant de fois versé pour sa querelle,
1129
N'ont-ils rien fait pour vous, ayant tant fait pour elle?
1130
Et si le Roi lui cherche un époux dans sa Cour
1131
Peut-il jeter les yeux que dessus votre amour?
1132
Je sais qu'avec plaisir l'Infante vous écoute,
1133
Qu'entre vous et don Sanche elle n'est point en doute,
1134
Et que l'élection qu'ont faite ses appas,
1135
Diffère à s'expliquer, mais ne balance pas.
1136
Complaisante à son frère, elle vous le fait craindre;
1137
Mais croiez qu'en son âme elle a peine de feindre,
1138
Qu'il fait contre ses vœux des efforts superflus,
1139
Et ne m'obligez point à vous en dire plus.
1140
DON LOPE
Vous avez peu de cœur, et j'en vois peu de preuve,
1141
Si dedans votre sein le Prince ne le trouve;
1142
Et si vous ne mettez dedans votre maison,
1143
Par un si grand hymen, le sceptre d'Aragon.
1144
ÉLISE
Je prouve mieux mon cœur en dédaignant un Prince,
1145
Que vous ne l'avez fait gagnant une Province:
1146
Ne mettez point en nous tant d'inégalité,
1147
Et ne disputons point de générosité.
1148
Ce vous est de mon cœur une assez digne preuve,
1149
Que jamais dans mon sein le prince ne le treuve,
1150
El ne contracte point dedans notre maison
1151
Un hymen que j'abhorre avec trop de raison.
1152
DON LOPE
Ô fille, indigne sang des glorieux ancêtres
1153
Dont la race à l'Espagne a tant donné de maîtres!
1154
ÉLISE
La guerre et ses fureurs vous ont-elles appris
1155
À traiter une sœur avec tant de mépris?
1156
DON LOPE
La Cour et ses douceurs vous ont-elles instruite
1157
À d'ingrates rigueurs d'une si longue suite?
1158
ÉLISE
Comte, insensiblement j'aigris votre courroux.
1159
Adieu, c'est trop combattre un guerrier tel que vous,
1160
Qui, tout bouillant encore d'une grande victoire,
1161
À combattre une sœur doit trouver peu de gloire.
1162
((Elle sort avec Lucie))
DON LOPE
(seul) De qui peux-tu, ma flamme, implorer la faveur,
1163
Si je tente sans fruit le secours d'une sœur,
1164
Et si d'une réponse et si nue et si franche
1165
Elle peut rejeter... Mais que me veut don Sanche?
1166
Le front n'en marque pas un esprit satisfait.
1167
SCÈNE II
(DON SANCHE, DON LOPE)
DON SANCHE
Avez-vous bien reçu l'accueil qu'on nous a fait?
1168
Comte, ce terme pris pour nous ouvrir son âme
1169
Est-il bien compatible avecque votre flamme?
1170
Et pouvons-nous trouver dedans ce traitement
1171
À nos communs désirs quelque éclaircissement?
1172
DON LOPE
'est beaucoup, cher ami, que d'un objet si rare
1173
En faveur de nos vœux la bonté se déclare,
1174
Et laisse du bonheur qu'obtiendra l'un de nous
1175
Tous les Rois de l'Europe envieux ou jaloux:
1176
Mais dans son cœur encore mon amour ne voit goutte,
1177
Son accueil partagé partage encore mon doute,
1178
Et je ne puis asseoir de jugement certain
1179
Sur le don d'une écharpe ou celui de sa main,
1180
La raison de ce choix devant être l'arbitre,
1181
Vous en seriez l'objet à bien plus juste titre;
1182
L'Infante de vos vœux ne pourroit s'excuser,
1183
Mais l’Amour est aveugle et se peut abuser.
1184
DON SANCHE
Il vous préférerait s'il vous faisait justice;
1185
Mais comme il ne voit goutte il fait tout par caprice,
1186
Et, dans l'obscurité qu'il laisse à notre espoir,
1187
Sur ce doute commun je revenais vous voir:
1188
C'est la condition, Comte, de notre trêve,
1189
Que ce doute restant notre combat s'achève.
1190
Le cœur de Théodore, encore indifférent,
1191
Nous laisse en iiberté vider ce différent.
1192
Il faut pour cet hymen une grande victime,
1193
Et nous ne pouvons mieux mériter son estime,
1194
Ni moins douteusement nous assurer son cœur ,
1195
Que si de l'un de nous l'autre reste vainqueur.
1196
DON LOPE
L'attente est importune, et même ardeur me presse.
1197
DON SANCHE
Voyons donc.
1198
DON LOPE
Mais du roi la défense est expresse,
Et daignant pour sa fille autoriser nos vœux,
1199
Et nous laisser l'espoir qu'il nous souffre à tous deux,
1200
Vous savez...
1201
DON SANCHE
Oui, je sais qu'il a proscrit la tête
Qui commettrait au bras l'heur de cette conquête;
1202
Il remet à l'Infante à vider ce débat,
1203
Et d'un Empire exprès nous défend le combat.
1204
Mais...
1205
DON LOPE
Mais ignorons-nous, en ce bouillant caprice.
Avec quelle rigueur procède sa justice?
1206
Qui, marchant toujours droit, toujours également,
1207
N'a jamais menacé ni promis vainement?
1208
Devons-nous, quelque ardeur dont l'amour nous convie,
1209
Exposer notre amour avecque notre vie?
1210
Quel sera le succès que notre amour prétend.
1211
Si du champ du combat l'échafaud nous attend?
1212
Sa défense...
1213
DON SANCHE
Où l'Honneur et l'Amour s'intéressent,
Toutes lois, tous respects, toutes défenses cessent.
1214
Quand la fureur du roi serait à redouter,
1215
Ce que nous poursuivons nous peut-il trop coûter?
1216
Et ne vaut-il pas mieux que notre amour s'exprime
1217
Par un si beau combat et par un si beau crime.
1218
Qui de nos sentiments marque toute l'ardeur.
1219
Que par un mou respect qui sente la froideur?
1220
Mais ce que font les Rois pour imprimer des craintes,
1221
Ces défenses souvent veulent bien être enfreintes,
1222
Et, par raison d'État, contre de tels combats
1223
Ils ordonnent souvent ce qu'ils n'approuvent pas.
1224
Quand cent raisons enfin feraient à sa justice
1225
De cet excès d'amour résoudre le supplice,
1226
Ses propres intérêts forceraient son courroux;
1227
La Princesse, l'État, tout parlerait pour nous;
1228
De trop récents travaux laissent en sa mémoire
1229
Votre dernier trophée et ma dernière gloire,
1230
Pour laisser immoler aux rigueurs de ses lois
1231
Un sang pour son service exposé tant de fois:
1232
Il en sait les ardeurs, il en connaît la flamme;
1233
Et, s'il vous faut enfin ouvrir toute mon âme,
1234
La main qu'en me laissant on vous donne à mes yeux,
1235
A rendu mon amour assez capricieux
1236
Pour ne pouvoir languir entre son espérance,
1237
Et la crainte qu'il a de votre préférence:
1238
J'ai fait ce que j'ai pu pour me guérir d'un mal
1239
De qui la guérison vous ôtât un rival;
1240
Mais plus je le combats et plus il me possède,
1241
Cet aimable tourment s'accroît par son remède,
1242
Et je connais qu’il faut, après ces vains combats,
1243
Malgré moi le souffrir pour ne l'accroître pas.
1244
DON LOPE
Si trois ans de langueur, d'amoureux sacrifices,
1245
De périls, de travaux, de respects, de services,
1246
Et d'un dessein si haut et si bien établi,
1247
Pouvaient de sa beauté me permettre l'oubli,
1248
Déjà notre amitié m'aurait ôté l'idée
1249
Que d'un si cher objet j'ai si longtemps gardée;
1250
Mais à ce seul penser mon courage abattu
1251
Se trouble, se confond, sans faillir de vertu,
1252
Et solliciterait ma main contre moi-même
1253
Avant que de passer à cet effort extrême:
1254
De la vôtre, don Sanche, éprouvons donc l'effort,
1255
Elle ne peut tuer que d'une belle mort;
1256
Elle s'est fait priser dedans tant d'aventures,
1257
Que les coups m'en seront d'honorables blessures.
1258
DON SANCHE
Par le sang que déjà la vôtre m'a tiré,
1259
Un succès tout contraire en doit être auguré;
1260
Mais le sort et l'amour en régleront l'issue.
1261
Le Prince vient; sortons, évitons-en la vue.
1262
Allons faire à sa sœur connaître son pouvoir,
1263
Et d'un noble péril tirer un noble espoir.
1264
((Il sortent))
SCÈNE III
(LE PRINCE, OCTAVE)
LE PRINCE
Tu vois, aux mouvements dont mon amour extrême,
1265
Presse mon désespoir d'agir contre moi-même,
1266
Que tout secours m'est vain, et qu'il n'est plus saison
1267
D'accorder mon esprit avecque ma raison;
1268
Qu'il faut être d'Amour la funeste victime,
1269
Et subir des destins l'arrêt illégitime.
1270
Vois qu'insensiblement, sans espoir d'aucun fruit,
1271
Je me laisse conduire où mon feu me conduit.
1272
Voilà sa porte; frappe, et fais sortir Lucie.
1273
OCTAVE
Quelle erreur, s'il prétend voir Elise adoucie!
1274
Mais ne témoignons rien qui me rende suspect.
1275
LE PRINCE
Frappe avec moins de bruit.
1276
OCTAVE
Ô le lâche respect!
SCÈNE IV
(LUCIE, LE PRINCE, OCTAVE)
LUCIE
Qu'est-ce, Seigneur? ô Ciel! quelle est vôtre faiblesse?
1277
LE PRINCE
Procure-moi, Lucie, un mot de ta maîtresse.
1278
LUCIE
Vous connaissez l'ingrate, et vous savez...
1279
LE PRINCE
Va tôt,
Ne t'en excuse point, je ne lui veux qu'un mot.
1280
((Lucie rentre))
Quelle stupide crainte à sa porte m'attache!
1281
Il le faut avouer, un amant est bien lâche!
1282
Il faut pour bien aimer un cœur bien abattu,
1283
J'exerce en ce respect une folle vertu!
1284
Et...
1285
LUCIE
(revenant) J'en prévoyais bien cette ingrate réponse,
Avecque déplaisir, Seigneur, je vous l'annonce:
1286
L'insensible, d'un air vain et plein de fierté,
1287
S'excuse de vous voir sur un mal de côté,
1288
Qui, si j'en puis juger, ne l'incommode guère.
1289
LE PRINCE
L'intérêt qui m'amène est celui de son frère;
1290
Lucie, encore un coup, au nom de cet Amour,
1291
Dont la fatale ardeur me coûtera le jour,
1292
Fais que tant de rigueur pour un moment s'apaise;
1293
Je ne l'entretiendrai de rien qui lui déplaise;
1294
Je lui veux seulement offrir près de ma sœur,
1295
Pour l'intérêt du Comte, et mes soins et mon cœur.
1296
LUCIE
(rentrant) Je retourne tenter cette humeur indocile,
1297
Mais je n'espère pas de la voir plus facile.
1298
LE PRINCE
Justes ressentiments tout près de m'emporter,
1299
Mouvements qui pressés ma fureur d'éclater,
1300
Tentons auparavant tout le respect possible,
1301
Et souffrons jusqu'au bout de cette âme invincible.
1302
((Lucie revient))
Tel effort, dont parfois on ne s'est rien promis,
1303
A des succès heureux, et vainc des ennemis.
1304
Eh bien?
1305
LUCIE
(revenant) Entreprenez une roche, une souche,
Plutôt que d'espérer un bon mot de sa bouche;
1306
Pour toute courtoisie elle m'a reparti
1307
Qu'elle est incommodée et don Lope sorti:
1308
C'est un mépris étrange, et vous êtes à plaindre.
1309
LE PRINCE
Ah! c'est trop de faiblesse, et c'est trop me contraindre!
1310
Méprisons cette ingrate après tant de mépris,
1311
Et ressens-toi, mon sang, du sein où je t'ai pris.
1312
SCÈNE V
(ÉLISE sur sa porte, LE PRINCE, OCTAVE, LUCIE)
LE PRINCE
Eh bien, superbe, eh bien, il faut reprendre une âme,
1313
Sur qui vous exerciez un empire de flamme,
1314
Que vous deviez au sort plus qu'à votre beauté,
1315
Et qui n'était à vous que par ma lâcheté;
1316
Il faut rentrer au rang où le Ciel m'a fait naître,
1317
De votre esclave il faut devenir votre Maître,
1318
Et, n'obéissant plus qu'aux lois de la raison,
1319
Du mal que vous feignez tirer ma guérison.
1320
J'ai contre l'ascendant sous qui vous êtes née,
1321
Voulu prêter la main à votre destinée,
1322
Et, pour vous élever en un rang glorieux
1323
Essayer de forcer l'influence des Cieux;
1324
Mais je vois bien qu'en vain tout notre effort s'obstine
1325
À corrompre l'instinct où la naissance incline,
1326
Sa force nous entraîne, on ne peut la dompter;
1327
Né pour ramper par terre, on répugne à monter.
1328
Faites un grand trophée, et rendez-vous insigne
1329
Par le mépris des vœux dont vous n'êtes pas digne:
1330
On portera bien haut ce mépris effronté,
1331
Et vous aurez grand lieu d'en faire vanité!
1332
Vos yeux vous soumettront assez d'autres Provinces,
1333
Tous les jours à vos pieds ils abattront des Princes;
1334
Des Rois et des États sont leurs moindres butins,
1335
Et de toute l'Europe ils feront les destins.
1336
Ô ridicule orgueil, et vanité frivole!
1337
On est souvent de soi l'idolâtre et l'idole;
1338
Et tels s'osent flatter de l'espoir d'un grand bien,
1339
Et conçoivent beaucoup, qui ne produisent rien.
1340
ÉLISE
Vous jouez un indigne et lâche personnage,
1341
Prince; à quoi tant de bruit? suivez votre courage.
1342
Dans ce juste courroux trouvez votre repos,
1343
Et ne perdez point tant d'inutiles propos.
1344
(Elle rentre, fermant la porte de violence)
1345
LUCIE
(s’en allant) Dieu!
1346
LE PRINCE
Je ne les perds pas, s'ils peuvent vous déplaire;
La raison me les dicte, et non pas la colère,
1347
Et toutes vos faveurs ne rapprocheraient pas
1348
Ce cœur qui se dérobe à vos faibles appas.
1349
J'ai fait des lâchetés, vous en avez fait gloire,
1350
Vous m'avez défendu jusqu'à votre mémoire;
1351
Je n'ai plus de devoirs à vous sacrifier,
1352
Je vous obéirai jusqu'à vous oublier,
1353
Jusqu'à ne vous souffrir ni vous ni votre frère,
1354
Que pour le desservir et vous être contraire,
1355
Que pour vous détester, et de tout mon effort
1356
Mettre vos jours en butte à tous les coups du sort.
1357
Don Lope est seulement ce que je l'ai fait être;
1358
Les moyens s'offriront, ou je les ferai naître,
1359
De le mettre aussi bas que j'ai su l'élever,
1360
Et détruire un destin que j'allais achever.
1361
OCTAVE
J'ai bien peine à vous croire, et l'amant qui menace
1362
Tout en injuriant est prêt à faire grâce;
1363
Le temps...
1364
LE PRINCE
Ne me crois pas sorti du sang du Roi,
Si tu me vois jamais rengager sous sa loi.
1365
OCTAVE
Vous vous affranchiriez d'une triste aventure.
1366
LE PRINCE
J'en tiendrai le serment jusqu'à la sépulture,
1367
Et si je n'accomplis ce que je te promets,
1368
Si dans mon souvenir Élise entre jamais,
1369
Si je vois plus Élise, et si jamais Élise
1370
Avec tout son orgueil a droit sur ma franchise,
1371
Après tant de mépris indignement soufferts,
1372
Puisse une infâme main m'affranchir de ses fers,
1373
Et, sur un échafaud faisant tomber ma tête,
1374
À sa présomption dérober ma conquête.
1375
Si l'on veut m'obliger, que dans tout l'Aragon
1376
On supprime d'Élise et l'idée et le nom;
1377
Qu'aucun ne me la nomme et surtout ne s'avise
1378
De me tenir au rang des prétendans d'Élise:
1379
Élise, cet objet autrefois mon vainqueur,
1380
Me blesse autant les yeux qu'elle blessait mon cœur,
1381
J'abhorrerais Élise à tous mes vœux soumise;
1382
Le Ciel par sa bonté me préserve d'Élise!
1383
OCTAVE
Quoi! tant nommer Élise et détester sa loi!
1384
LE PRINCE
Je mets par ce moyen toute Élise hors de moi,
1385
La chasse d'une place injustement acquise,
1386
Et de mon souvenir efface toute Élise:
1387
Je renonce aux États dont je dois hériter,
1388
S'il m'en souvient jamais que pour la détester.
1389
OCTAVE
Sois béni, juste ciel, de quoi cette Province,
1390
Dans le fils de son Roi retrouve enfin son Prince!
1391
Cette ingrate en effet a-t-elle des appas
1392
À mériter qu'un Prince...
1393
LE PRINCE
Attends, n'achève pas.
Quoique des qualités si dignes de ma haine
1394
Me fassent avec droit haïr cette inhumaine,
1395
Et que trop de raisons m'oblige à m'en venger,
1396
Je réserve à moi seul le droit de l'outrager;
1397
Et ne dois ni ne puis, dedans toute autre bouche
1398
Souffrir sans lâcheté d'injure qui la touche.
1399
SCÈNE VI
(THÉODORE, CYNTHIE, LE PRINCE, OCTAVE)
THÉODORE
Eh bien, sur cet amour qui vous travaillait tant,
1400
Mon frère, avez-vous fait un progrès important,
1401
Et viendrez-vous à bout ou de vous ou d'Élise?
1402
LE PRINCE
Je vais vous témoigner combien je la méprise,
1403
Puisque le prix, ma sœur, que je prétends du Roi,
1404
Pour cet heureux combat que je gagne sur moi,
1405
Est le bannissement d'Élise et de son frère.
1406
THÉODORE
Ciel!
1407
LE PRINCE
Et tout à l'instant, s'il me veut satisfaire.
Vous en êtes en peine? en voilà le progrès.
1408
THÉODORE
Souvent qui presse trop se produit des regrets,
1409
Consultez-vous un peu.
1410
LE PRINCE
(s’en allant) L'affaire en est conclue.
SCÈNE VII
(THÉODORE, CYNTHIE)
THÉODORE
Et ma mort donc, Cynthie, est aussi résolue.
1411
CYNTHIE
Comment?
1412
THÉODORE
Si l'on bannit don Lope de la cour,
N'est-ce pas m'ôter l'âme et me bannir du jour?
1413
Hélas!
1414
CYNTHIE
J'ai bien en vous reconnu quelque estime
Et quelques agréments pour ce cœur magnanime;
1415
Mais d'avoir cru qu'Amour vous tînt en ses liens...
1416
THÉODORE
Et qu'est-ce donc qu'Amour dans le rang que je tiens?
1417
Par quels termes veux-tu que notre cœur s'exprime,
1418
Que par ceux d'agréments, de louange et d'estime?
1419
Veux-tu que par des vœux et des abaissements
1420
Une fille de Roi s'explique à ses amants?
1421
Dans mon sexe et mon rang ose-t-on dire j'aime?
1422
Et la bouche et le cœur y parlent-ils de même?
1423
Ah! que depuis trois ans à ce cœur généreux
1424
Ma véritable ardeur souffre un espoir douteux!
1425
Ce feu que je nourris et que je dissimule,
1426
Pour être trop couvert sensiblement me brûle!
1427
Oui, je l'aime, Cynthie; oui, je l'aime, et ma foi
1428
N'a demandé du temps pour s'expliquer au Roi,
1429
Qu'à dessein de servir mon frère auprès d'Élise,
1430
Et que pour détourner d'une seconde prise
1431
Ces cœurs impatiens, ces rivaux généreux,
1432
Encore tout bouillants de l'espoir de mes vœux;
1433
Car tu sais que le Roi, craignant que leur querelle...
1434
SCÈNE VII
(DON LOPE en désordre, THÉODORE, CYNTHIE)
DON LOPE
Don Sanche est mort, Madame.
1435
THÉODORE
Ô funeste nouvelle!
Don Sanche est mort, cruel! et sans ressentiment
1436
Tu m'oses annoncer la perte d'un amant!
1437
Et ce coup en ces lieux peut souffrir ta présence !
1438
DON LOPE
Je ne vous en ai pu dérober la vengeance,
1439
Et puisque votre choix paraît par ce regret,
1440
((Tirant son épée))
Ce fer...
1441
THÉODORE
Attends, cruel, tu prends mal mon secret.
Cet amant que je plains par ce regret extrême,
1442
Cet amant que je plains, barbare, c'est toi-même.
1443
Sais-tu pas...
1444
DON LOPE
Oui, je sais la défense du Roi,
Qu'un mot est en sa bouche une immuable loi;
1445
Et qu'à l'avoir enfreinte il y va de ma tête:
1446
Mais je meurs trop heureux après votre conquête,
1447
Quelque évident péril que je coure en ces lieux,
1448
Je ne puis trop payer cet aveu glorieux.
1449
THÉODORE
Pourquoi remettre au sort de ce combat funeste
1450
La conquête d'un cœur qu'en vain on te conteste?
1451
Combien depuis trois ans mes yeux et mes soupirs
1452
Ont-ils dû clairement l'expliquer mes désirs?
1453
Mais il n'est pas saison que je t'en entretienne.
1454
Va-t'en, sauve ma vie en conservant la tienne.
1455
Va, ne t'expose pas aux premiers mouvements
1456
Que le Roi peut permettre à ses ressentiments.
1457
En ses plus favoris il veut que sa puissance
1458
Rencontre du respect et de l'obéissance:
1459
Ta tête auprès de lui n'est pas en sûreté,
1460
Je connais sa justice et sa sévérité;
1461
Attends que sa fureur soit un peu dissipée.
1462
Va, le temps et mes pleurs...
1463
SCÈNE VIII
(LE ROI, Gardes, DON LOPE , THÉODORE)
LE ROI
Comte, rendez l'épée.
DON LOPE
J’obéis.
1464
THÉODORE
Ô combat funeste à mes souhaits!
LE ROI
Gardes, conduisez-le dans la Tour du Palais.
1465
DON LOPE
J'ai vainement, Grand Roi, combattu la licence
1466
Qui nous a fait armer contre votre défense,
1467
Mon respect a tenté des efforts superflus;
1468
Don Sanche absolument...
1469
LE ROI
Je ne vous entends plus.
Allez, et seulement disposez votre tête
1470
À l'exemple qu'en vous ma justice s'apprête.
1471
THÉODORE
Seigneur
1472
LE ROI
Et vous, pour qui cent Rois ont soupiré,
Faites choix d'un amant dont je sois révéré,
1473
Et tenez-en l'amour et la foi pour suspecte,
1474
S'il ne sait m'obéir et s'il ne me respecte.
1475
((Il s’en va))
THÉODORE
Hélas! si de ce choix on frustre mon désir,
1476
Je n'ai plus ni d'amour ni d'amant à choisir.
1477
FIN DU QUATRIÈME ACTE
ACTE CINQUIÈME
SCÈNE PREMIÈRE
(DON LOPE , ÉLISE)
DON LOPE
(dans la chambre ou il est arrêté) Aurez-vous pleinement satisfait votre envie,
1478
Quand vous aurez détruit ma fortune et ma vie?
1479
L'une et l'autre, ma sœur, sont prêtes d'expirer,
1480
Je n'espérais qu'en vous, je n'ai plus qu'espérer
1481
Elles ne valent pas un mot, une prière,
1482
Vous feriez violence à votre humeur altière,
1483
Et pour vous obliger à ce sensible effort,
1484
Il vous faut un sujet plus pressant que ma mort.
1485
ÉLISE
Quand vous me reprochez que du sang qui m'anime
1486
Je ressens trop la force et soutiens trop l'estime,
1487
Je ne vous conçois plus dans cet illustre rang,
1488
Où vous portiez si haut l'honneur du même sang:
1489
Et vous trouvant vous-même à vous-même contraire,
1490
En mon frère aujourd'hui ne connais plus mon frère.
1491
Un si vaillant guerrier que vous l'aurez été,
1492
Peut-il rien souhaiter par une lâcheté?
1493
Un si généreux frère, et du sang de Cardone,
1494
Peut-il rien accepter que l'honneur ne lui donne?
1495
Et vous voulez tenir et l'Infante et le jour
1496
D'une lâche faiblesse et d'un honteux amour?
1497
Vous m'appelez ingrate, orgueilleuse, inhumaine,
1498
Si je ne me soumets à l'objet de ma haine,
1499
Et n'immole à ses vœux tout le ressentiment
1500
Que me laissent l'amour et la mort d'un amant.
1501
J'embrasserais la mort avec plus d'allégresse
1502
Que je ne commettrais cette indigne faiblesse.
1503
Je dois tout et puis tout pour le nœud qui nous joint,
1504
Mais pour des lâchetés ne m'en demandez point:
1505
On n'exécute pas toujours comme on menace;
1506
On commande parfois afin de faire grâce:
1507
Vos services du roi fléchiront le courroux;
1508
Les rebelles vaincus lui parleront pour vous.
1509
Il vous doit conserver s'il ne veut se détruire,
1510
Ou d'une rude atteinte ébranler son Empire.
1511
Si le Prince me tient pour un objet d'horreur,
1512
S'il me hait en effet j'aigrirais sa fureur;
1513
S'il m'aime, il doit pourvoir où cet amour l'invite,
1514
Et s'employer pour vous sans qu'on l'en sollicite.
1515
Ainsi je ne ferais que perdre un lâche soin,
1516
Puisque je le prierais sans fruit ou sans besoin.
1517
DON LOPE
Bien, laissez-moi mourir, croiez votre courage.
1518
ÉLISE
Mourant, je vous suivrai; je ne puis davantage.
1519
Celui dont sur mon cœur l'amour fut impuissant,
1520
Et que je n'ai pu voir soumis ni languissant,
1521
Sans une aversion pour lui si violente,
1522
Ne me verra jamais à ses pieds suppliante:
1523
Et je conserverai cette noble fierté,
1524
Qui ne lui put sur moi souffrir d'autorité:
1525
Forcez cette faiblesse, elle vous seroit vaine.
1526
SCÈNE II
(LE ROI, Gardes, DON LOPE , ÉLISE)
DON LOPE
Quelle bonté, Seigneur, en ce lieu vous amène?
1527
Vous, voir un criminel, vous dedans ma prison!
1528
LE ROI
Je plains votre malheur, Comte, et j'en ai raison,
1529
À votre seul renom toute l'Europe tremble,
1530
Il fait plus pour l'État que tout l'État ensemble.
1531
Par vous l'Espagne est calme, et le More aujourd'hui
1532
Respecte un souverain dont vous êtes l’appui:
1533
La preuve de valeur que vous avez rendue,
1534
A réduit une ville à démentir sa vue:
1535
Pour ce qu'a fait ce bras en ce célèbre emploi,
1536
La plus crédule oreille à peine a de la foi;
1537
Vous me rendez Valence, et par cette conquête
1538
Ma couronne ébranlée est encor sur ma tête;
1539
Je vous en dois le prix, vous l'avez demandé:
1540
C'est mon sang, c’est ma fille, il vous est accordé;
1541
Oui, Théodore est vôtre, et ma reconnaissance
1542
N'a contre cet hymen excuse ni défense,
1543
Et je veux qu'à l'instant vous vous donniez les mains.
1544
DON LOPE
Moi, Seigneur!
1545
ÉLISE
Ô Monarque, honneur des Souverains!
LE ROI
Oui, vous; mais de ce prix payant votre conquête,
1546
À ma justice aussi vous devez votre tête.
1547
Et vous n'avez pas dû perdre le souvenir,
1548
Qu'aussi bien qu'à payer je suis juste à punir.
1549
Vous savez mon serment; vos désobéissances
1550
Ont sans le respecter violé mes défenses;
1551
Les soins et les devoirs rendus à mes États,
1552
Du respect de mes lois ne vous dispensent pas.
1553
Je sais que votre chute ébranle ma Couronne;
1554
J'en perds en vous perdant la plus ferme colonne,
1555
Je me prive d'un gendre, et perds en lui l'espoir
1556
De voir où l'on m'ignore étendre mon pouvoir:
1557
J'ai plus de part que vous dedans votre supplice;
1558
Mais contre son sang propre un Roi doit la justice.
1559
Quand l'Infante devait régler votre débat,
1560
Contre mon ordre exprès vous rendez un combat;
1561
Vous croiez qu'il suffit, pour mépriser son Prince
1562
D'avoir accru sa gloire et sauvé sa Province:
1563
Non, non, je suis Roi, Comte, et ce combat fatal
1564
Attaquait mon pouvoir plus que votre rival.
1565
Je ne puis balancer au châtiment d'un crime
1566
Où mon autorité voit blesser son estime;
1567
Et mon règne est injuste, et j'y dois renoncer
1568
Si je ne sais punir comme récompenser:
1569
Don Sançhe comme au crime aurait part au supplice,
1570
Si sa mort ne l'avait soustrait à ma justice;
1571
Ainsi de mon arrêt évitant la rigueur
1572
La défaite est plus douce au vaincu qu'au vainqueur.
1573
DON LOPE
Si les lois de l'honneur, Sire, en cette occurrence
1574
Sur celles de l'État n'ont point de préférence,
1575
Si l'appel de don Sanche et ses empressements,
1576
Enfin si de jaloux et nobles mouvements
1577
Pour le plus digne objet que l'Univers estime,
1578
Ne sont dignes de grâce et n'excusent mon crime,
1579
J'attends avec respect l'arrêt que vous rendrez,
1580
Et porterai ma tête où vous l'ordonnerez.
1581
LE ROI
Dessus un échafaud, Comte, on vous le prépare.
1582
ÉLISE
Ô sévère justice et vertu trop barbare!
1583
Des jours si glorieux que vous voulez ravir
1584
Refraidiront, Seigneur, l'ardeur de vous servir.
1585
Quoi! le jour d'un hymen, le jour qu'à sa victoire
1586
On doit des échafauds de triomphe et de gloire,
1587
Tout brillant de la pompe où l'élève le sort,
1588
Un bourreau par votre ordre en dresse un pour sa mort,
1589
Et doit de son vengeur priver votre Province!
1590
LE ROI
Je n'ai point condamné vos rigueurs pour le Prince;
1591
J'ai cru que vous pouviez au meurtrier d'un amant
1592
Faire sans injustice un si dur traitement.
1593
Souffrez-moi l'équité que j'aime où je la trouve,
1594
Et que contre mon sang en vous-même j'approuve:
1595
Qui présent et si cher ne m'a pas respecté,
1596
Et ne défère pas à mon autorité,
1597
Eloigné de ma vue a dedans sa victoire,
1598
Plus que mon intérêt considéré sa gloire;
1599
Qui, sujet seulement, m'a pu désobéir
1600
Gendre un jour, se pourrait résoudre à me trahir;
1601
Et par ce rang illustre acquis dans ma famille
1602
Aspirer à mon trône aussi-bien qu'à ma fille;
1603
Je protège l'État contre son défenseur,
1604
Et dedans son appui je crains son ravisseur.
1605
DON LOPE
Si de cet attentat mon Roi me croit capable
1606
Qu'on me mène à la mort, gardes, je suis coupable;
1607
Je garde trop longtemps le sang que je lui dois,
1608
Un bon sujet doit tout au repos de son Roi
1609
Je dois à ce soupçon ma tête en sacrifice:
1610
Mon propre bras, grand Prince, en fera-t-il l'office?
1611
Fera-t-il choir aux pieds de votre Majesté
1612
Cette victime due à votre sûreté?
1613
Par un fréquent usage où ses emplois l'instruisent,
1614
Il sait bien mettre à bas les têtes qui vous nuisent;
1615
Vous n'avez rien haï qu'il n'ait bien su ranger,
1616
Il ne pardonne point quand il faut vous venger.
1617
SCÈNE III
(THÉODORE, LE ROI, Gardes, DON LOPE , ÉLISE, CYNTHIE, LUCIE)
DON LOPE
(continue à Théodore) Adieu, de mon destin trop digne souveraine,
1618
De ma témérité je vais porter la peine;
1619
On ne l'a pu souffrir, Madame, et mon orgueil
1620
Me fait moins mériter votre lit qu'un cercueil;
1621
Pour me perdre il est vain de chercher d'autre crime,
1622
Quand mon ambition rend ma mort légitime;
1623
Et je fus criminel sitôt que je vous vis,
1624
Car mes jours à l'instant vous furent asservis;
1625
Dès ce fatal moment je cédai sans défense
1626
Au beau feu qui me brûle et qui fait mon offense;
1627
Je conçus des pensers que je devais bannir,
1628
Et sans autre prétexte on eût pu m'en punir:
1629
J'approuve que mon sang de ce crime me lave,
1630
Mais au moins souffrez-moi de mourir votre esclave;
1631
Cent Rois pourraient prétendre à cette qualité,
1632
Mais nul n'aura pour vous tant de fidélité,
1633
Et jamais passion avec tant de silence
1634
N'exerça tant d'empire et tant de violence.
1635
THÉODORE
Jusqu'ici ce grand cœur qui sort de votre sang
1636
A satisfait mon sexe et soutenu mon rang,
1637
Et contre les devoirs que l'amour en exige
1638
A fait tous les efforts où l'un et l'autre oblige;
1639
Non qu'il fut insensible, hélas! il a brûlé,
1640
Il a conçu des vœux, mais il n'a point parlé,
1641
Et, par un noble orgueil, a trop longtemps remise
1642
La déclaration que vous m'avez permise:
1643
Mais aujourd'hui, Seigneur, aujourd'hui que je vois
1644
Que la mort est le prix de qui combat pour moi,
1645
Cet orgueil me sied mal, et je suis une ingrate
1646
Si mon cœur ne s'explique et mon amour n'éclate;
1647
Je le puis avouer, vous me l'avez permis,
1648
Don Lope m'a vaincue avec vos ennemis;
1649
Par le sang qu'il versait il allumait ma flamme,
1650
Chacun de ses progrès l'avançait en mon âme;
1651
Mon estime en secret couronnait ses combats,
1652
Il accroissait mes vœux accroissant vos États;
1653
Et son dernier triomphe achevant ma conquête,
1654
À la main d'un bourreau vous destinez sa tête!
1655
Quelle équité, Seigneur, doit à votre courroux
1656
Le jour de mon hymen immoler mon époux?
1657
Pour quel crime faut-il, et par quelle justice
1658
Que le jour du triomphe un conquérant périsse?
1659
Il n'examina pas, à l'appel d'un rival
1660
D'un respect violé l'événement fatal:
1661
Il n'a pu d'un combat observer la défense;
1662
Et tout ce qu'il a fait périt par cette offense:
1663
Ah! que ce coup, Seigneur, blessera vos États!
1664
Que sa tête tombant fera tomber de bras!
1665
Que sa mort saignera dans les plus grandes âmes!
1666
Et que de vous servir elle éteindra les flammes,
1667
Si l'ardeur n'en produit qu'un espoir si douteux,
1668
Et l'ombre d'une offense un trépas si honteux!
1669
LE ROI
Je dispense où je dois et le prix et la peine;
1670
L'un n'est jamais douteux, l'autre est toujours certaine,
1671
Le suprême art des Rois et des Gouvernements
1672
Doit rouler sans gauchir sur ces deux fondements,
1673
Je marche en tous les deux d'une égale justice,
1674
Et pour faire au loyer précéder le service,
1675
Et payer les devoirs rendus à mes États,
1676
Je veux que votre hymen précède son trépas;
1677
Mais qu'au moment aussi de ce triste hyménée,
1678
Le glaive qui l'attend tranche sa destinée.
1679
Recevez-en la main, et par un noble effort...
1680
THÉODORE
(lui prenant la main) Oui, je la recevrai pour le suivre à la mort,
1681
Pour épouser en lui quelque sort qui lui vienne,
1682
Pour porter au bourreau ma tête avec la sienne,
1683
Pour joindre une innocente à ce cher criminel,
1684
Et pour faire au tombeau notre hymen éternel.
1685
Oui, je la reçois, Sire, et si votre justice...
1686
SCÈNE IV
(DON FERNAND, DON LOPE , LE ROI, THÉODORE, ÉLISE, CYNTHIE, LUCIE, Gardes)
DON FERNAND
De don Lope, Grand Roi, différez le supplice:
1687
Mon fils percé de coups, aux abois de la mort,
1688
Pour le justifier fait un dernier effort,
1689
Et ne saurait mourir avecque l’infamie
1690
De laisser choir sans crime une tête ennemie.
1691
DON LOPE
L'État lui doit vengeance, et perd par son trépas
1692
Sa plus illustre épée et son plus digne bras.
1693
LE ROI
Fatale autorité par tous deux violée,
1694
Qu'avant leur crime, hélas! ne t'ai-je dépouillée!
1695
L'éclat et l'équité que tu dois conserver
1696
De deux si chers appuis se doivent-ils priver?
1697
Ou pour les conserver, s'ils ne t'ont épargnée,
1698
Avec impunité seras-tu dédaignée?
1699
DON FERNAND
Faites grâce, grand Prince, à d'invincibles bras
1700
Que des siècles entiers ne vous produiront pas:
1701
Si leur irrévérence a vos lois offensées
1702
Ils les maintiendront plus qu'ils ne les ont blessées,
1703
Si je souhaite encore quelques jours à mon fils,
1704
C'est pour le voir mourir parmi vos ennemis,
1705
Et, de ces mêmes lois soutenant la défense,
1706
Par une belle mort réparer son offense.
1707
LE ROI
Demeure inébranlable, ô constante équité,
1708
Par qui mon nom est cher autant que redouté;
1709
Ne souffre point de tache, et laisse à mes Provinces
1710
De si profonds respects aux ordres de leurs Princes,
1711
Que tant que leur puissance établira des lois,
1712
L'exemple d'aujourd'hui n'arrive qu'une fois.
1713
SCÈNE IV
(LE PRINCE, OCTAVE, LE ROI, THÉODORE, ÉLISE, DON LOPE , DON FERNAND, CYNTHIE, LUCIE, Gardes)
LUCIE
(voyant venir le Prince) Ah! Madame, le Prince, en sa juste colère
1714
Vient demander au Roi la mort de votre frère,
1715
Et se pouvant sur lui venger avec éclat...
1716
LE PRINCE
Enfin je sors vainqueur d'un si rude combat:
1717
Sire, un illustre effort qui me rend ma franchise,
1718
A détruit en mon cœur tout l'empire d'Élise;
1719
D'un généreux dédain j'ai vaincu ses mépris;
1720
J'ai de sa tyrannie affranchi mes esprits,
1721
Et viens solliciter la foi qui vous engage:
1722
À la fin que j'obtiens d'un si lâche servage;
1723
Vous m'en devez le prix, vous me l'avez promis.
1724
LE ROI
Les Rois doivent la foi même à leur ennemis;
1725
Oui, je vous la dois, Prince, et ma propre couronne
1726
Ne se dispense pas du choix qu'elle vous donne;
1727
De mes vieux ans encore j'immolerais le cours,
1728
Pour un repos si cher que celui de vos jours.
1729
LE PRINCE
Mon souhait est plus juste, et ne veut pour salaire
1730
De l'oubli de la sœur que la tête du frère.
1731
LE ROI
Oui, son trépas est juste; oui, gardes, de ce pas...
1732
LE PRINCE
Je demande sa tête et non pas son trépas;
1733
Je demande, Seigneur, sa tête triomphante
1734
Sous un heureux hymen des baisers de l'Infante,
1735
En qui votre couronne ait un illustre appui,
1736
Et votre grâce enfin pour don Sanche et pour lui.
1737
DON LOPE
Ô générosité qui n'eut jamais d'exemple!
1738
DON FERNAND
Ô du cœur d'un grand Prince épreuve la plus ample!
1739
LE ROI
Relâche, ma vertu, d'un pouvoir rigoureux
1740
À la faveur d'un fils et d'un fils généreux.
1741
Le rang des criminels t'est une douce amorce;
1742
Trop sévère équité suspends ici ta force,
1743
Et laisse ta balance incliner une fois
1744
Plus devers la douceur que la rigueur des lois.
1745
Oui, Prince je fais grâce à deux cœurs invincibles,
1746
Que je ne puis m'ôter sans des douleurs sensibles,
1747
Et confirme l'arrêt du lien étemel
1748
Qui met dans ma famille un si cher criminel.
1749
Vous aidez ma clémence, et malgré ma menace,
1750
Je suis ravi, mon fils, de vous devoir leur grâce,
1751
Et vers ce cher pardon n'osant se relâcher,
1752
Mon cœur avec plaisir se le voit arracher;
1753
Puisqu'un si doux succès finit ces aventures,
1754
Qu'on veille sur don Sanche et soigne à ses blessures;
1755
De sa valeur, Fernand, conservez-moi l'appui,
1756
Et mes soins veilleront et pour vous et pour lui.
1757
DON FERNAND
Si d'un péril si grand son bonheur le délivre,
1758
C'est pour mourir pour vous qu'il tâchera de vivre,
1759
Et pour payer d'un bras qu'un seul Lope a dompté
1760
La grâce que j'obtiens de votre Majesté.
1761
LE PRINCE
(a Élise) Eh bien, inexorable, êtes-vous satisfaite
1762
De l'importunité dont je vous ai défaite?
1763
Et le barbare effort que j'ai fait sur mon cœur
1764
A-t-il quelque rapport avec votre rigueur?
1765
Oui, par là seulement ce cœur vous pouvoit plaire,
1766
Vous voyez avec joie une perte si chère;
1767
Mais exerçant sur moi cet effort rigoureux,
1768
J'ai renoncé, barbare, à bien plus qu'à vos vœux.
1769
D'un succès malheureux mon transport me délivre;
1770
Mais je n'ai pas promis de me taire et de vivre,
1771
Mais je n'ai pas promis de survivre un amour
1772
Sans qui je hais l'éclat et du trône et du jour:
1773
Pour vous prouver, ingrate, une si belle flamme ,
1774
Je voudrais perdre plus que du sang et qu'une âme:
1775
Quelque ferme dessein que j'aie pu former,
1776
Rien ne peut m'obllger à vivre sans l'aimer.
1777
ÉLISE
Cesse, vieux souvenir qu'une injure me laisse;
1778
Ombre de don Louis, pardonne à ma faiblesse;
1779
Laisse passer un cœur trop constant et trop fier
1780
Du tombeau qui t'enferme au sein de ton meurtrier:
1781
J'ai tenu trop longtemps contre un amour si rare;
1782
Contre tant de bonté la constance est barbare.
1783
Vivez, prince, vivez sous un destin plus doux:
1784
Ne mourez point pour moi qui veux vivre pour vous.
1785
Si le Roi, si l'État à nos vœux n'est contraire,
1786
Vous acquérez la sœur en conservant le frère,
1787
Et vous gagnez un cœur que votre autorité
1788
Avec tout son éclat n'aurait jamais dompté.
1789
LE PRINCE
Vous, ma Princesse, vous, à mes vœux exorable!
1790
La fortune à ce point m'est-elle favorable?
1791
((Au Roi))
De don Lope en mon sang expiez le forfait,
1792
Je ne puis plus, Seigneur, mourir que satisfait.
1793
LE ROI
Non, non, Prince, vivez; votre amour a des charmes
1794
Qui forcent tout obstacle et m'arrachent les armes.
1795
Je consens à vos vœux le prix qui leur est dû,
1796
Et souscris à l'arrêt que vous avez rendu.
1797
Perdre un si noble sang que celui de Cardone
1798
Serait avec douleur affaiblir ma couronne.
1799
((À don Lope))
Théodore est à vous; donnez-moi des neveux
1800
Dignes et d'un hymen et d'un jour si fameux.
1801
DON LOPE
À quels périls, Grand Roi, puis-je exposer ma vie.
1802
Où l'heur que je reçois ne soit digne d'envie?
1803
Et vous, Prince, quel sang, après tant de bontés,
1804
Peut...
1805
LE PRINCE
J'ai moins fait pour vous que vous ne méritez.
LE ROI
Ô Ciel! dont les décrets règlent nos destinées,
1806
Donne d'heureux succès à ces deux hyménées.
1807
FIN DE DON LOPE DE CARDONE