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Les galanteries du duc d’Ossonne, vice-roi de Naples
Jean Mairet — EMOTHE0683_LesGalanteriesDuDucDossonneViceRoiDeNaples
Les acteurs
Duc d’Ossonne
amoureux d’Émilie
Almédor
son confident
Camille
favori d’Émilie
Octave
valet de Camile
Paulin
mari d’Émilie
Fabrice
valet de Paulin
Basile
père d’Émilie
Émilie
Flavie
veuve, sœur de Paulin et amoureuse du duc
Stephanille
servante de Flavie
ACTE I
Scène 1
(Almédor, le duc d’Ossonne)
ALMÉDOR
Quoi ? Monsieur, en un temps où par tout l’univers
1
La coutume introduit mille plaisirs divers,
2
Et fait de l’allégresse une vertu publique,
3
Serez-vous seul pensif et seul mélancolique ?
4
Vous, qui jusques ici d’un naturel plus gai
5
Que n’est un paysage au plus beau jour de mai,
6
Portiez toute la Cour à la réjouissance
7
Par tant de gentillesse et de magnificence,
8
Que si je ne craignais de paraître indiscret
9
À vouloir pénétrer dedans votre secret,
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Je dirais que l’amour qui change toute chose,
11
A fait en votre humeur cette métamorphose.
12
En effet, à vous voir l’esprit inquiété
13
Plus qu’aucun autre esprit ne l’a jamais été,
14
Et comme vos ébats et vos galanteries
15
Ne sont plus aujourd’hui que tristes rêveries,
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Qui ne s’étonnerait d’un si prompt changement ?
17
Ou qui n’en ferait pas le même jugement ?
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LE DUC
Je confesse, Almédor, qu’à mon regret extrême,
19
Je suis visiblement dissemblable à moi-même.
20
Ces divertissements où j’ai vu tant d’appas
21
Me touchent aussi peu, que si je n’étais pas.
22
Mon âme de chagrin et d’ennuis accablée
23
Ne souffre jamais tant que dans une assemblée.
24
La lice me déplaît, où nos braves de cour
25
Me semblent plus faquins que celui qu’on y court ;
26
Je ne suis plus ravi de voir dans la carrière
27
Disputer une bague ou rompre à la barrière ;
28
Bref, tous vos jeux publics, tournois, bals et ballets
29
Me semblent jeux d’enfants et combats de valets.
30
Je suis plus mal encore avec la comédie,
31
Car enfin, Almédor, il faut que je te die
32
Qu’elle m’a suscité le trouble où tu me vois,
33
Et dépravé le goût des plaisirs que j’avois.
34
ALMÉDOR
Mais depuis quand, Monsieur, et par quelle aventure ?
35
LE DUC
Par un ange mortel, miracle de Nature,
36
Un bel œil dont le doux et modeste regard
37
M’a lancé dans le cœur un invisible dard.
38
ALMÉDOR
Fut-ce point à l’ Aminte , ou bien à l’ Andromire ?
39
LE DUC
C’est ce qu’à point nommé je ne saurais te dire,
40
Car tous les sens ravis en ce divin objet,
41
Je n’en goûtai non plus les vers que le sujet.
42
Cependant on achève, et la pièce finie,
43
Ma beauté se retire avec sa compagnie,
44
Et me laisse le cœur percé d’autant de traits,
45
Que mes yeux dans les siens remarquèrent d’attraits,
46
Sans avoir pu depuis ni revoir cette belle,
47
Ni lui montrer le feu que je nourris pour elle.
48
ALMÉDOR
Et la connaissez-vous ?
49
LE DUC
Je la connais fort bien.
ALMÉDOR
C’est encore un moyen…
50
LE DUC
Qui ne me sert de rien,
Car sans parler ici de la fille d’Acrise,
51
C’est qu’on ne garde point le trésor de Venise
52
Avecque tant de soin et tant de loyauté,
53
Comme on fait ce trésor de grâce et de beauté.
54
Tous ces empêchements dont ma flamme est suivie,
55
Me retranchant l’espoir, me font croître l’envie.
56
De l’humeur qu’Almédor me doit avoir connu,
57
Depuis trois ans qu’il voit mes sentiments à nu,
58
Il peut s’imaginer que cette amour naissante
59
N’est pas sur mon esprit encore assez puissante
60
Pour me rendre inquiet ou m’ôter mes plaisirs,
61
Et que le seul obstacle irrite mes désirs.
62
Sans lui, ma passion serait assez paisible,
63
Mais j’enrage d’aimer un objet invisible,
64
Et qu’un même poulet ait mille fois, en vain,
65
Essayé de passer jusque dedans sa main.
66
ALMÉDOR
Il n’est point toutefois de l’un à l’autre Pôle,
67
D’endroit si difficile où cet oiseau ne vole,
68
Pourvu qu’on le soutienne avec des ailes d’or.
69
LE DUC
Je ne sais, mais pourtant je te jure, Almédor,
70
Que l’or qui gagne tout et par qui tout se force,
71
A manqué pour ce coup de puissance et d’amorce.
72
ALMÉDOR
Vraiment je m’en étonne et crois que vos agents
73
N’étaient donc guère sûrs, ou guère intelligents.
74
LE DUC
Bref, voilà le sujet de cette humeur chagrine,
75
Qui contre ma coutume aujourd’hui me domine.
76
Mais ce vieux cavalier pâle et tout hors de soi,
77
A mine de vouloir quelque chose de moi.
78
Scène II
(Le duc, Paulin)
LE DUC
À vous, Seigneur Paulin, quel sujet vous amène ?
79
PAULIN
Fort mauvais, puisqu’il faut qu’il vous donne la peine
80
De l’apprendre de moi, sans recevoir un tiers.
81
ALMÉDOR
Dès là je me retire.
82
LE DUC
Oui-da, très volontiers
PAULIN
Monsieur, je mets en vous toute ma confiance.
83
Or pour n’abuser pas de votre patience,
84
C’est que l’assassinat qui vient d’être commis
85
Sur un de mes plus grands et mortels ennemis,
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Dont le bruit à cette heure emplit toute la ville,
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M’allait sacrifier à la fureur civile,
88
Si je n’eusse trouvé votre palais ouvert
89
Comme un temple, où j’ai mis mon salut à couvert.
90
LE DUC
On a donc présumé que vous l’avez fait faire ?
91
PAULIN
Un de mes braves pris a déclaré l’affaire.
92
LE DUC
Oui, mais votre ennemi, comment l’appelle-t-on ?
93
PAULIN
Camille.
94
LE DUC
J’en connais la personne et le nom :
On l’estimait beaucoup pour la galanterie.
95
Et d’où vient le sujet de votre brouillerie ?
96
PAULIN
Monsieur, nos différends ont pour toutes raisons
97
La haine invétérée entre nos deux maisons,
98
Qui pour d’autres raisons trop longues à déduire,
99
Toujours de père en fils ont voulu se détruire.
100
LE DUC
Chose étrange de voir que l’animosité
101
Étouffe parmi vous la générosité !
102
Et qu’ici, plus qu’ailleurs, les âmes outragées,
103
Par de si lâches tours veulent être vengées.
104
PAULIN
Il me siérait fort mal de vouloir soutenir
105
Un acte pour lequel vous me pouvez punir,
106
Mais vos rares vertus, de qui la renommée
107
Est par toute l’Europe également semée,
108
Et ce cœur généreux dont on dit tant de bien,
109
Vous feront pardonner la lâcheté du mien.
110
J’embrasse vos genoux, avec cette espérance
111
Que je tiendrai chez vous ma tête en assurance.
112
LE DUC
Levez-vous, assuré de trouver aujourd’hui
113
En ma protection un véritable appui.
114
Je ne puis vous donner un plus aimable asile,
115
Qu’une de nos maisons qui n’est qu’à trente mile,
116
Où vous serez reçu par mon commandement,
117
Comme dans mon palais, et plus commodément,
118
Attendant que le temps et ma faveur promise,
119
En un meilleur état votre fortune ait mise.
120
Songez quand vous voudrez à votre partement,
121
Et si vous m’en croyez, que ce soit promptement.
122
PAULIN
Je vais donc de ce pas mettre ordre à mon voyage.
123
LE DUC
Vraiment, Seigneur Paulin, vous ne seriez pas sage
124
De retourner chez vous, il n’y ferait pas seur.
125
PAULIN
Je ne vais qu’ici près au logis de ma sœur.
126
LE DUC
Non, vous n’irez point seul.
127
PAULIN
C’est tout contre.
LE DUC
N’importe,
Douze ou quinze des miens vous y feront escorte.
128
Oh ! page !
129
UN PAGE
Monseigneur…
LE DUC
Allez dire là-bas...
((Il parle à l’oreille du Page.))
Faites vite, et surtout qu’on ne le quitte pas.
130
PAULIN
Monseigneur, cet honneur et cette même tête,
131
Que vous me conservez au fort de la tempête,
132
Feront voir comme quoi je vous suis obligé,
133
L’un et l’autre pour vous sans réserve engagé.
134
((Il sort.))
LE DUC
Adieu, Seigneur Paulin ! Dieux ! que cette aventure
135
Me fait chez Émilie une belle ouverture !
136
Et que cet accident se présente à propos
137
Pour mettre en peu de temps mon esprit en repos !
138
Ce jaloux qu’à dessein hors de Naples j’envoie,
139
Ne saurait empêcher et que je ne la voie
140
Et que je ne lui parle, étant le seul appui
141
Qu’elle peut sans soupçon solliciter pour lui.
142
Que si, par aventure, il veut qu’elle le suive,
143
Comme ils seront chez moi, le pis qui m’en arrive,
144
C’est que dans peu de jours j’irai m’y promener
145
Avec le moins de train que j’y pourrai mener.
146
Scène III
(Flavie, Émilie)
FLAVIE
Un malheur ordinaire, et qui n’est pas extrême,
147
Ne nous doit apporter qu’une douleur de même.
148
ÉMILIE
Nommez-vous ordinaire un mortel accident
149
Qui jette votre frère en péril évident,
150
Et de notre famille augure la ruine ?
151
Dieu veuille que je sois une fausse devine.
152
Ce coup qui de plusieurs avance le trépas,
153
Portera plus avant que vous ne pensez pas.
154
FLAVIE
Il ne faut pas douter que de cette disgrâce,
155
Ne pleuvent cent malheurs sur l’une et l’autre race.
156
Et plût au Ciel, ma sœur, que pour le bien de tous,
157
Mon frère eût témoigné des mouvements plus doux,
158
Ou que tant seulement les morts fussent à plaindre,
159
Sans que pour les vivants nous eussions rien à craindre ;
160
Mais puisque le passé ne se peut rappeler,
161
Je crois que le meilleur est de se consoler,
162
D’autant mieux que mon frère a garanti sa vie
163
De la fureur de ceux qui l’avaient poursuivie,
164
Et nous aurons bientôt des nouvelles de lui.
165
Cela doit, ce me semble, adoucir votre ennui.
166
ÉMILIE
Ha ! que ne suis-je à naître, ou que ne suis-je morte !
167
Pardonnez, je vous prie, au deuil qui me transporte,
168
Et trouvez bon que seule avec de justes pleurs,
169
Je donne par les yeux passage à mes douleurs.
170
FLAVIE
Adieu donc.
171
Scène IV
(Émilie)
ÉMILIE
Ôte-moi ta présence importune,
Qui dans cette contrainte accroît mon infortune.
172
Soupire donc, mon cœur, soupire en liberté,
173
Pleurez, mes tristes yeux, et perdez la clarté,
174
Puisque votre soleil lui-même l’a perdue,
175
Sans espoir que jamais elle lui soit rendue.
176
Clair soleil de mes jours par la mort endormi
177
Dans le rouge océan du sang qu’il a vomi,
178
L’appui de la vertu, l’honneur de l’Italie,
179
Le phénix des amants et l’espoir d’Émilie
180
En la fin de Camille ont rencontré la leur.
181
Ô beau nom qui naguère enchantait ma douleur,
182
Et par qui maintenant ma douleur se renflamme,
183
Que d’effets différents tu causes dans mon âme !
184
Camille, il est donc vrai que tu me sois ravi,
185
Sans t’avoir pu défendre, ou sans t’avoir suivi ?
186
Et je sais toutefois que j’ai fourni l’épée
187
Qui de tes jeunes ans a la trame coupée.
188
Cet amour que pour toi je conçus éternel,
189
Lui seul, quoique innocent, t’a rendu criminel.
190
De là vint la secrète et forte jalousie
191
Qui d’un brutal époux troubla la fantaisie,
192
De sorte que sa haine et mon funeste amour
193
Ont travaillé tous deux à te priver du jour.
194
Ce sont de tes effets, exécrable vipère,
195
Qui piques en naissant ton misérable père,
196
Monstre de jalousie, à qui cent yeux au front
197
Ne font pas voir encor les objets comme ils sont.
198
Mais quoi ! les passions de supplice incapables
199
Ne se doivent punir qu’en leurs auteurs coupables.
200
Poisons, flammes et fers, sus donc, préparez-vous
201
À lui sacrifier l’amante et le jaloux
202
Pour apaiser son sang qui demande le nôtre.
203
Un des deux néanmoins plus coupable que l’autre,
204
Recevra le trépas comme son châtiment,
205
Et l’autre comme un bien qui finit son tourment.
206
Si de mes tristes jours la course est prolongée,
207
Ce n’est que pour mourir satisfaite et vengée,
208
Au moins si mon courage, en désespoir changé,
209
Peut être satisfait après s’être vengé,
210
Car quand même aujourd’hui ce lâche, ce perfide,
211
Ce plus qu’abominable et barbare homicide
212
Laisserait dans mon lit tout son sang répandu,
213
Que me rend-il au prix de ce que j’ai perdu ?
214
Quand au lieu d’une vie, il en aurait dix mille,
215
En peut-il satisfaire à celle de Camille ?
216
N’importe, vengeons-nous, quoique imparfaitement,
217
Et si nous le pouvons, que ce soit promptement.
218
Il en mourra, le traître, et si sa diligence
219
M’empêche d’en tirer une illustre vengeance,
220
Une obscure suffit à m’en faire raison,
221
Ou Naples une fois manquera de poison.
222
C’est alors qu’Émilie au tombeau descendue,
223
Fière d’avoir perdu celui qui l’a perdue,
224
Aux ombres de Camille ira se réunir
225
Pour commencer un bien qui ne pourra finir.
226
Cependant pour atteindre au point que je désire,
227
Il faut que ma douleur au dedans je retire,
228
Que mes ressentiments, pour un temps suspendus,
229
Laissent choir l’assassin dans mes pièges tendus,
230
Lui qui, sur un soupçon de légère apparence,
231
Entreprit notre perte avec tant d’assurance.
232
Mais je l’entends venir, ô Dieu ! le cœur me bat !
233
Je sens dedans mon âme un étrange combat :
234
L’amour, qui par sa vue irrite mon courage,
235
Veut que, sans différer, je lui montre ma rage ;
236
La raison d’autre part, qui me conseille mieux,
237
Veut l’opportunité des saisons et des lieux.
238
Reçois-le maintenant en femme intéressée,
239
Pour le traiter après en amante offensée.
240
Scène V
(Paulin, Émilie)
PAULIN
Et qu’est-ce ci, Madame ? À voir cet œil pleurant,
241
Ce teint pâle et ce cœur encore soupirant,
242
On jugerait quasi qu’en ma seule aventure,
243
Vous regrettez la fin de toute la nature,
244
Ou bien que vous plaignez avec peu de raison
245
Le plus grand ennemi qu’ait eu notre maison,
246
Dont la race obstinée en sa rage ancienne
247
A cent fois essayé de détruire la mienne.
248
L’insolent après tout n’a vu tomber sur soi
249
Que le mal que lui-même eût envoyé sur moi.
250
Ne soupirez donc plus, ou vous me ferez croire
251
Que d’un œil ennemi vous voyez ma victoire.
252
ÉMILIE
Vous seul étant l’unique et le plus cher objet
253
Que regarde ma crainte avec juste sujet,
254
Ne me plaindrais-je guère, ayant beaucoup à craindre ?
255
PAULIN
Dis plutôt, infidèle, ayant beaucoup à feindre.
256
ÉMILIE
Que Camille soit mort, et tous les siens aussi,
257
Pourvu que vous viviez, j’aurai peu de souci,
258
Mais las ! je crains pour vous les malheurs ordinaires
259
Que traînent après soi les actes sanguinaires,
260
Je crains que ses parents, qui l’aimèrent si fort,
261
Même au pied des autels ne vous portent la mort,
262
Ou viennent vous chercher jusque dedans ma couche.
263
PAULIN
La crainte du contraire est celle qui te touche.
264
Mon cœur, puisqu’elle feint, feignons pareillement.
265
Votre bon naturel, que j’aime extrêmement,
266
Me rend plus dure encor l’absence nécessaire
267
Que m’ordonne déjà le cours de mon affaire,
268
Car devant qu’il soit jour il faut changer de lieu,
269
N’étant ici venu que pour vous dire adieu
270
Et prendre, s’il se peut, un habit de campagne.
271
ÉMILIE
Monsieur, permettez donc que je vous accompagne
272
Et partage avec vous le danger et la peur.
273
PAULIN
Ô trahison ! ô sexe infidèle et trompeur !
274
Non, ne bougez d’ici, votre séjour en ville
275
Pour beaucoup de raisons me sera plus utile.
276
ÉMILIE
Importunes raisons qui me venez priver
277
Du bonheur le plus grand qui me puisse arriver !
278
PAULIN
Allez voir si ma sœur n’a rien qui la retienne,
279
Et faites avec elle en sorte qu’elle vienne.
280
Bons dieux ! qui penserait que sous tant de beauté,
281
Logeât tant d’artifice et de déloyauté !
282
L’ingrate dont les pleurs et le visage blême
283
Témoignent pour Camille une douleur extrême,
284
Voudrait me faire accroire, impudente qu’elle est,
285
Qu’elle m’aime et ne plaint que mon propre intérêt ;
286
Et je suis néanmoins le plus trompé du monde,
287
Si déjà l’infidèle en malice féconde,
288
Ne consulte la fraude en son esprit malin.
289
Mais bon à quelque dupe, et non pas à Paulin,
290
Qui pour si longuement et si bien que tu feignes,
291
Ne s’endormira pas qu’à fort bonnes enseignes.
292
J’espère néanmoins qu’oubliant ce beau fils,
293
Tu plaindras quelque jour la faute que tu fis,
294
Quand au mépris commun de notre parentage,
295
Tu l’osas estimer à mon désavantage.
296
Le temps corrige tout quand il est bien conduit,
297
Et souvent d’un grand mal un grand bien se produit.
298
Il peut se faire aussi, comme femmes sont femmes,
299
Qu’elle conçoive encor des désirs plus infâmes.
300
FLAVIE
Mon frère, un bon garçon que j’ai toujours chéri,
301
Pour son affection envers feu mon mari,
302
Vient de me rapporter en espion fidèle,
303
Comment va votre affaire, et ce que l’on dit d’elle.
304
Le comte et son valet sont tous deux fort blessés ;
305
À croire néanmoins ceux qui les ont pansés,
306
Ils guériront.
307
PAULIN
Tant pis, j’aime bien mieux qu’ils meurent :
Deux morts, moins d’ennemis sur les bras me demeurent.
308
FLAVIE
Au reste, votre brave a dit de bout en bout
309
La chose comme elle est, et vous charge de tout.
310
PAULIN
Et moi je suis d’avis, puisqu’il s’est laissé prendre,
311
De me sauver fort bien, et de le laisser pendre.
312
Mais avant mon départ, qu’on ne peut retarder,
313
Je vous prierai, ma sœur…
314
FLAVIE
Vous pouvez commander.
PAULIN
De recevoir chez vous, et sous votre conduite,
315
Ma femme, qui sans doute empêcherait ma fuite.
316
Voici l’ordre à peu près que vous lui prescrirez :
317
Qu’elle ne sorte point que quand vous sortirez,
318
Et n’ait nul entretien hors de votre présence,
319
De crainte de scandale et de la médisance.
320
Bref, vous m’obligerez jusques au dernier point,
321
De coucher avec elle et ne la quitter point,
322
Assuré que je suis qu’en votre compagnie,
323
Sa vertu se défend contre la calomnie.
324
Ce n’est pas que je craigne en aucune façon,
325
Mais il faut éviter les sujets de soupçon.
326
FLAVIE
Mon frère, qu’en ceci comme en toute autre chose,
327
Sur ma fidélité votre esprit se repose.
328
PAULIN
Souvenez-vous encor de voir le vice-roi
329
Pour le solliciter de s’employer pour moi.
330
Vous trouverez en lui la merveille des hommes,
331
Soit des siècles passés, soit du siècle où nous sommes :
332
C’est lui qui m’a sauvé, c’est lui qui me reçoit.
333
N’en parlez cependant à personne qui soit,
334
Car même pour sujet qu’il faut que je vous cache,
335
Je ne désire pas que ma femme le sache.
336
Allons nous préparer à ce fâcheux départ.
337
FLAVIE
Et partez-vous si tôt ?
338
PAULIN
Dans une heure, au plus tard.
fin du premier acte
ACTE II
Scène I
(Le duc, Almédor)
LE DUC
Non, tu ne croirais pas de quelle impatience
339
Mon cœur depuis deux jours a fait expérience :
340
L’absence du mari m’avait fait espérer
341
Que mon soleil chez moi me viendrait éclairer
342
Et me recommander le soin de son affaire,
343
Chose que toutefois il est encore à faire :
344
Vraiment je m’en étonne et ne puis concevoir
345
Pourquoi cette beauté diffère de me voir.
346
ALMÉDOR
Sans doute qu’Émilie, encore embarrassée
347
Dans la confusion de l’action passée,
348
A remis sa visite à quelque temps d’ici :
349
Pour moi c’est ma créance.
350
LE DUC
Et c’est la mienne aussi.
Je ne veux pourtant pas m’en assurer de sorte
351
Que je n’aille passer au devant de sa porte,
352
Moins pour aucun plaisir que j’espère y goûter
353
Que pour l’occasion qui peut se présenter.
354
Elle peut par hasard se mettre à la fenêtre,
355
Et prendre en me voyant le soin de me connaître,
356
Me remarquant assez pour un illustre amant,
357
Au seul et riche éclat de ce gros diamant.
358
Vous souriez, Marquis, de ma galanterie.
359
ALMÉDOR
Monsieur, à la pareille, approuvez que j’en rie.
360
LE DUC
Et bien, bien, laissez faire, un jour vous y viendrez,
361
Et quand cela sera, vous vous en souviendrez.
362
ALMÉDOR
Vous croyez donc me voir… ?
363
LE DUC
Amoureux au possible.
ALMÉDOR
Je n’ai jamais pensé que je fusse insensible.
364
Je puis bien n’aimer pas, je puis aimer aussi,
365
Mais ce ne sera point en amoureux transi.
366
Lorsque vous me verrez sujet comme un esclave,
367
Rêveur comme un poète, et le visage hâve,
368
Le tient jaune d’amour et les yeux languissants,
369
Dites que le Marquis aura perdu le sens.
370
LE DUC
En ce cas l’amitié se voit un peu trop forte,
371
Aussi ne tiens-tu pas la mienne de la sorte.
372
ALMÉDOR
Non pas, ce dites-vous. Ah ! vraiment je vois bien
373
Que l’amour est aveugle et s’il n’en connaît rien !
374
Quoi ? Monsieur, soupirer, être en inquiétude,
375
Haïr la comédie, aimer la solitude,
376
Enfin ne reposer ni la nuit ni le jour,
377
Sont-ce effets que produise une vulgaire amour ?
378
Mais de quelles raisons nous pourriez-vous défendre
379
La peine sans profit que vous nous faites prendre ?
380
LE DUC
Cette peine pour moi ne m’incommode pas.
381
ALMÉDOR
Si fait bien pour le moins ceux qui suivent vos pas.
382
Croyez que nos valets, dans leurs petites âmes,
383
Maudiront bien tantôt et l’amour et ses flammes.
384
Ah ! quand dernièrement vous me fîtes savoir
385
Qu’en propre original elle viendrait vous voir,
386
Je trouvai l’aventure extrêmement commode,
387
Et voudrais que quelqu’un en apportât la mode,
388
Mais par le temps qu’il fait…
389
LE DUC
Quoiqu’un objet si cher
Prît lui-même le soin de me venir chercher,
390
Ce fruit d’amour vaut bien la peine qu’on le cueille.
391
ALMÉDOR
Et quand au lieu du fruit on ne prend que la feuille,
392
Comme vous allez faire assez visiblement,
393
N’est-ce pas témoigner qu’on aime aveuglément ?
394
Certes, il fait bon voir ces dons Guichots nocturnes,
395
Le manteau sur le nez, craintifs et taciturnes,
396
Au pied d’une fenêtre exposés bien souvent
397
Aux injures du froid, de la pluie et du vent,
398
Sans que personne daigne ou leur ose répondre.
399
Que font ces messieurs-là, que plaindre et se morfondre ?
400
LE DUC
Je crois qu’ils sont contents.
401
ALMÉDOR
En voudriez-vous répondre ?
LE DUC
Oui, car s’ils n’y trouvaient quelque chose de doux,
402
Ils ne le feraient pas.
403
ALMÉDOR
C’est ma foi qu’ils sont fous
Et n’ont pas seulement l’esprit de le connaître.
404
LE DUC
Et moi, par conséquent.
405
ALMÉDOR
Cela pourrait bien être.
En effet, s’ils sont fous, comme vous le voyez,
406
Il est bien malaisé que vous ne le soyez.
407
Je dis vous, plus que tous, qui sans sujet du monde
408
De fortune apparente où votre espoir se fonde,
409
Hasardez sans besoin un voyage amoureux
410
Au temps qui de l’année est le plus rigoureux,
411
Car je ne pense pas, depuis que l’hiver dure,
412
Qu’il ait fait en Pologne une telle froidure.
413
Il gèle à pierre fendre, et malgré la saison
414
Vous allez discourir avec une maison.
415
Encore à la Saint Jean ou sous la Canicule,
416
Ce bel exploit d’amour serait moins ridicule,
417
Mais se mettre au hasard de se faire geler,
418
Sans être vu, sans voir, et sans pouvoir parler
419
À l’ombre seulement de la personne aimée,
420
Trouver pour toute dame une porte fermée,
421
En baiser mille fois la serrure et les clous,
422
Si l’on pouvait encor, les gonds et les verrous,
423
Adorer à genoux ses planches verglacées,
424
Avoir sur ce sujet plusieurs belles pensées :
425
Que c’est un ciel d’amour, que ses clous bien fichés
426
Sont de ce firmament les astres attachés,
427
Astres durs et malins, dont le regard influe
428
L’impuissance d’entrer qui le tient à la rue ;
429
Et mille autres beaux traits heureusement conçus,
430
Que suivant sa figure il trouve là-dessus,
431
Pendant que, d’autre part, sur mon amant timide,
432
Il pleut de sa fenêtre une influence humide,
433
Dont l’odeur qui par tout embaume le chemin,
434
Ne sent jamais rien moins que l’ambre et le jasmin ;
435
Enfin ces incidents pris seuls, ou tous ensemble,
436
Font d’un fol amoureux l’histoire, ce me semble.
437
LE DUC
À ton conte, Marquis, le sage n’aime rien.
438
ALMÉDOR
Quand le mal en amour est plus grand que le bien,
439
Ou qu’on est abusé d’un espoir inutile,
440
Si le sage aime encore, il cesse d’être habile.
441
LE DUC
Si crois-je néanmoins te faire dire un jour :
442
La plus haute sagesse est folie en amour.
443
Alors tes sentiments seront comme les nôtres.
444
ALMÉDOR
Alors je serai fou, comme sont beaucoup d’autres.
445
LE DUC
En ce cas à mon gré tu serais bien plaisant.
446
ALMÉDOR
De guère plus qu’au mien vous l’êtes à présent,
447
Mais laissons pour ce coup l’amour et sa folie.
448
Monsieur, où pensez-vous que demeure Émilie ?
449
LE DUC
C’est à vingt pas d’ici.
450
ALMÉDOR
Je gagerai pourtant
Que nous en trouverons plus de vingt fois autant.
451
Ou quelque ingénieur a rapproché le môle
452
Avecque sa maison, ou l’Amour comme il vole,
453
Du môle jusqu’ici ne compte que vingt pas.
454
LE DUC
Tous deux avons raison : c’est que tu ne sais pas
455
Qu’en l’absence du vieux, cette beauté demeure
456
Avec sa belle-sœur.
457
ALMÉDOR
Je le quitte à cette heure.
LE DUC
Adieu donc, prends mes gens, et t’en va, si tu veux,
458
Faire un tour par la ville, ou m’attendre avec eux.
459
ALMÉDOR
Quoi, sans être suivi ?
460
LE DUC
De personne qui vive.
ALMÉDOR
Pour moi, vous voulez bien au moins que je vous suive ?
461
LE DUC
Non, je ne le veux pas.
462
ALMÉDOR
Mais, Monsieur, s’il vous plaît,
Considérez bien l’heure et la saison qu’il est.
463
Il ne faut qu’un ivrogne, un fou mélancolique,
464
Pour hasarder en vous la fortune publique.
465
LE DUC
C’est bien perdre du temps en discours superflus.
466
Non, Marquis, je t’en prie.
467
ALMÉDOR
Et bien n’en parlons plus.
Vos estafiers et moi vous allons donc attendre
468
En lieu d’où nous pourrons aisément vous entendre,
469
Et de notre secours vous aider au besoin.
470
La honte cependant de m’avoir pour témoin
471
D’une si magnifique et haute drôlerie,
472
Et la crainte surtout d’un peu de raillerie
473
Font très assurément qu’on se défait de moi.
474
Avouez franchement.
475
LE DUC
Il est vrai par ma foi.
ALMÉDOR
Bien donc, à cela près, suivez votre entreprise,
476
Et qu’en si beau voyage Amour vous favorise.
477
Scène II
(Le duc, seul)
LE DUC
Vraiment il a raison de rire comme il fait,
478
D’un trait qui semble étrange, et qui l’est en effet,
479
Car à bien discourir dessus mon personnage,
480
Que me reviendra-t-il de tout ce badinage ?
481
Je vais, fou que je suis, comme il a fort bien dit,
482
Me plaindre, me morfondre, et le tout à crédit,
483
Me planter comme un terme au pied d’une muraille,
484
Et faire les doux yeux à des pierres de taille,
485
Tandis que la beauté qui me fait consumer,
486
Dort fort bien à son aise, et me laisse enrhumer.
487
N’importe, quelque chose à ce dessein m’attire,
488
Je ne sais quoi de doux qui flatte mon martyre,
489
Et d’un secret plaisir chatouille mes esprits,
490
Me force d’achever le voyage entrepris.
491
Allons donc, en tout cas j’aurai cet avantage
492
Que de voir sa maison ne pouvant davantage.
493
Si j’ai bien reconnu, je n’en suis guère loin.
494
Voici le carrefour dont elle fait le coin.
495
C’est elle assurément, j’aperçois la fontaine
496
Que j’ai prise en plein jour pour enseigne certaine.
497
Le balcon, les barreaux, le cul-de-lampe aussi ;
498
Enfin, plus j’en suis près, plus j’en suis éclairci.
499
Étrange effet d’amour ! mon âme est toute émue,
500
Je sens autour du cœur mon sang qui se remue.
501
Cet aimable logis à son premier aspect
502
M’emplit tout de désir, de crainte et de respect.
503
À le voir seulement, ma passion redouble,
504
Je sens quelque transport qui me plaît et me trouble.
505
Ses effets sont pour moi les signes évidents
506
De la divinité qui règne là-dedans.
507
Mon propre cœur me donne une preuve assez ample
508
Que ma déesse y loge, et que c’est là son temple.
509
Mais la fenêtre s’ouvre ou mon œil est déçu.
510
Voyons et nous cachons de peur d’être aperçu.
511
Je découvre quelqu’un qui doucement envoie
512
De la croisée en bas une échelle de soie.
513
Le voici qui descend. Paix ! le voilà rentré.
514
Que d’un jaloux dépit mon courage est outré !
515
Vois, que puis-je penser d’un si bizarre affaire ?
516
Faut-il tant consulter en matière si claire ?
517
Que sert de se flatter ? C’est un beau favori
518
Qui ménage en amant l’absence du mari.
519
Je suis venu trop tard, la place est occupée,
520
Voilà de mon amour l’espérance dupée.
521
Aussi, pourquoi si tôt détruire mon bonheur,
522
Et si légèrement offenser son honneur ?
523
Si c’était un amant, l’apparence de croire
524
Qu’il se démît si tôt de son état de gloire,
525
Et quittât la partie au point que les amants
526
Cueillent les plus doux fruits de leurs contentements ?
527
Il est vrai, mais d’ailleurs le trait qu’il vient de faire,
528
Par la même raison m’assure du contraire.
529
Le galant est rentré ; non, non, c’est un ami
530
Que l’excès du plaisir a sans doute endormi,
531
Si bien qu’à son réveil, comme il a vu paraître
532
La clarté de la lune à travers la fenêtre,
533
Soupçonnant que déjà c’était le point du jour,
534
Il a précipité l’heure de son retour,
535
D’où vient que ses soupçons éclaircis à la Lune,
536
Le voilà qui retourne à sa bonne fortune.
537
Vraiment je devais bien écarter le Marquis
538
Pour chercher un trésor qu’un autre a tout acquis.
539
Aussi pourquoi d’abord accuser Émilie ?
540
Sa sœur, par aventure encor fraîche et jolie,
541
Et qui se plaît possible à s’en faire conter,
542
Peut aimer ce mignon qui vient de remonter.
543
Mais non, elle gouverne et pourrait faire en sorte
544
Que laissant la fenêtre il entrât par la porte.
545
La chose est fort douteuse, il faut résolument
546
En tirer sur-le-champ un éclaircissement.
547
Encore est-il permis en cas si ridicule,
548
De voir le galant homme à qui je tiens la mule.
549
Il est vrai que je joue à me faire assommer.
550
N’importe ! À tout hasard, quitte pour se nommer !
551
J’ai l’épée en tout cas, c’est de quoi je me vante
552
De donner au galant sa part de l’épouvante.
553
Sus, sus, il faut monter et savoir ce qu’ils font,
554
Je pense voir beau jeu si la corde ne rompt.
555
((Comme il est entré, la toile se tire qui représente une façade de maison, et le dedans du cabinet paraît.))
Quoique j’écoute bien, que partout je tâtonne,
556
Je n’ois ni ne sens rien, l’un et l’autre m’étonne.
557
Ne désespérons pas, j’ai découvert du feu
558
À travers une porte, approchons-nous un peu.
559
Voilà mon éveillé, ce n’est point moquerie,
560
Il ferme les rideaux d’un lit en broderie :
561
Il faut le voir au nez. Bon, il vient de pied coi,
562
Attends-le tout de même. Ah ! qu’est-ce que je vois ?
563
Suis-je aujourd’hui contraint de croire en la magie ?
564
Scène III
(Le duc, Émilie)
ÉMILIE
J’ai bien fait de venir reprendre ma bougie ;
565
Il vaut mieux la laisser à l’endroit que voici.
566
((Elle pose sa bougie allumée aux pieds du duc.))
Ah ! Monsieur ! Ah, bon Dieu ! Qui vous amène ici ?
567
LE DUC
Deux aveugles, Madame : Amour et la Fortune.
568
Je veux bien toutefois, si je vous importune,
569
Reprendre le chemin par où je suis venu.
570
ÉMILIE
Si vous m’étiez, Monsieur, un visage inconnu,
571
Ou si je ne savais quel est votre mérite,
572
Il est vrai que ma peur ne serait pas petite.
573
LE DUC
N’en n’ayez point, Madame, au contraire, croyez
574
Que je mourrai d’ennui si vous ne m’octroyez,
575
Avec l’impunité de mon audace extrême,
576
La licence de dire à quel point je vous aime.
577
Mes yeux, que la douceur des vôtres a ravis,
578
Vous livrèrent mon cœur sitôt que je vous vis,
579
Sans avoir jamais pu vous découvrir mon âme.
580
De là vient qu’emporté de l’ardeur de ma flamme,
581
J’étais venu rêveur devant votre logis,
582
Où j’ai vu…
583
ÉMILIE
Le sujet pour lequel je rougis.
LE DUC
Voyez ma passion dans la jalouse rage
584
Dont votre habit trompeur m’a piqué le courage.
585
Jugez par le danger où j’ai voulu courir,
586
Si mon amour le cède à la peur de mourir.
587
ÉMILIE
Ce trait inimitable à toute autre personne,
588
Et qui ne peut partir que d’un seul Duc d’Ossonne,
589
M’oblige absolument à ne vous rien cacher,
590
Sans perdre en longs discours un temps qui m’est si cher.
591
Vous saurez donc, Monsieur, quoi que vous ait pu dire
592
Ce brutal assassin qui chez vous se retire,
593
Et qui fit choix en vous d’un ami défenseur,
594
Au lieu d’y rencontrer un juge punisseur,
595
Que sur quelques soupçons sans aucun témoignage,
596
Le traître sur Camille a fait tomber sa rage.
597
Ce n’est pas qu’en effet je ne l’aimasse bien,
598
Comme vous allez voir, mais il n’en savait rien.
599
Nous avons eu toujours trop d’heur et trop d’adresse,
600
Pour être pris en chose où l’honneur s’intéresse.
601
Quand nous aurions failli dans notre passion,
602
Il n’en peut rien savoir que par présomption.
603
Cependant le barbare a fait par défiance,
604
Ce que le plus brutal n’eût fait que par science.
605
LE DUC
Vous pouvez bien penser quand je le retirai,
606
Que c’est vous seulement que je considérai.
607
ÉMILIE
C’est en quoi vous n’avez qu’une ingrate obligée.
608
LE DUC
Plût à Dieu que ma foi n’y fût pas engagée !
609
Mais, Camille, Madame, est-il pour en mourir ?
610
ÉMILIE
Monsieur, on ne croit pas qu’il en puisse guérir.
611
C’est pourquoi l’équipage où je suis à cette heure,
612
((Elle est vêtue en homme.))
N’est que pour l’aller voir auparavant qu’il meure,
613
Au moins si votre cœur par un trait de pitié,
614
Accorde cette grâce à ma triste amitié.
615
LE DUC
Quoiqu’un juste regret sensiblement me touche,
616
D’apprendre mon malheur par votre propre bouche,
617
Votre contentement m’est encore assez cher
618
Pour aux dépens du mien moi-même le chercher
619
ÉMILIE
Ô femme sur toute autre en tout infortunée !
620
LE DUC
(La montre du duc sonne.) Maudite soit la montre, et qui me l’a donnée.
621
Scène IV
(Flavie, Émilie, le duc)
(Ici la seconde toile se tire, et Flavie paraît sur son lit, qui s’est éveillée au bruit de la montre.)
FLAVIE
Vois ! d’où vient que ma sœur s’éveille ainsi la nuit ?
622
Se trouve-t-elle mal ? Je n’entends point de bruit :
623
Va voir ce qu’elle fait, et te coule tout contre.
624
ÉMILIE
(Elle écoute à la porte du cabinet.) Écoutons si ma garde a point ouï la montre,
625
Ne bougeons pas si tôt, ce serait fait de moi.
626
FLAVIE
Dieu ! qu’est-ce que j’entends ? Dieu ! qu’est-ce que je vois ?
627
J’ai l’esprit si confus d’une telle merveille,
628
Que, les deux yeux ouverts, je doute si je veille.
629
Oui, je veille et vois bien ma coquette de sœur
630
Et le Duc, qui sans doute en est le ravisseur.
631
D’appeler au secours la famille endormie,
632
Ce n’est que de mon frère annoncer l’infamie.
633
Outre qu’un plus grand mal en pourrait advenir,
634
C’est bien fait de lâcher ce qu’on ne peut tenir.
635
Qu’elle s’en aille donc avec son habit d’homme,
636
Et fût-elle déjà la plus belle de Rome,
637
Pourvu qu’elle n’eût pas aux dépens de mon cœur,
638
L’honneur d’avoir vaincu mon aimable vainqueur.
639
LE DUC
Nous n’avons rien ouï.
640
ÉMILIE
Je suis un peu remise,
Mais croyez que jamais je ne fus plus surprise.
641
LE DUC
Ni moi pareillement jamais plus interdit.
642
ÉMILIE
Or, Monsieur, s’il est vrai, comme vous l’avez dit,
643
Que mon peu de beauté vous soit considérable,
644
Considérez aussi mon état misérable,
645
Et par vos propres feux mesurant ceux d’autrui,
646
Excusez la faiblesse où je tombe aujourd’hui,
647
Assuré que j’emporte un regret légitime
648
De ne pouvoir payer votre amour que d’estime,
649
Aimant mieux devant vous l’avouer franchement,
650
Qu’après un faux espoir vous tromper lâchement.
651
J’estime néanmoins que votre âme est trop haute,
652
Pour vouloir contre moi vous servir de ma faute.
653
LE DUC
J’ai trop peu de mérite avec trop de malheur,
654
Pour m’acquérir un bien de si rare valeur.
655
ÉMILIE
Non, vous êtes le seul qui me rendriez coupable
656
D’une infidélité si j’en étais capable,
657
Mais le ciel m’est témoin qu’en l’état où je suis,
658
Vous promettre mon cœur, c’est plus que je ne puis.
659
LE DUC
Je n’approuvai jamais cette lâche manie
660
De régner en amour avecque tyrannie,
661
Plus content de vous plaire en confident secret,
662
Que de me satisfaire en amant indiscret.
663
ÉMILIE
Si vous vouliez encor m’accorder une grâce ?
664
LE DUC
Oui-da, Madame, et quoi ?
665
ÉMILIE
D’aller tenir ma place
Dans le lit que voilà jusques à mon retour,
666
Pour abuser ma vieille avec un si bon tour,
667
Qui vous prendra pour moi, s’il faut qu’elle s’éveille.
668
LE DUC
Fort bien, cela vaut fait.
669
FLAVIE
Ô ruse nonpareille !
LE DUC
Je m’en vais donc sans bruit vous recevoir en bas.
670
ÉMILIE
Non, ne bougez.
671
LE DUC
Pourquoi ?
ÉMILIE
C’est qu’il ne le faut pas.
LE DUC
Madame, excusez-moi, j’ai du monde ici contre,
672
Que je veux renvoyer de peur qu’il vous rencontre,
673
Puis je reviens tout court, afin de me coucher.
674
ÉMILIE
Songez donc, s’il vous plaît, qu’il faut se dépêcher,
675
Tant j’ai peur que déjà le malheureux Camille
676
N’ait rendu par sa mort ma visite inutile.
677
FLAVIE
Voilà par un seul mot le mystère éclairci.
678
Sache encor le chemin qu’elle prendra d’ici,
679
Pour mieux t’en assurer.
680
LE DUC
L’échelle est bien tendue,
Descendez hardiment.
681
ÉMILIE
Me voilà descendue.
Allons, que songez-vous ?
682
LE DUC
Je songe qu’il me faut
Tirer l’échelle à moi quand je serai là-haut.
683
ÉMILIE
Et pour quelle raison ?
684
LE DUC
De peur qu’il n’en advienne
Une même aventure, ou pire que la mienne.
685
ÉMILIE
C’est fort bien avisé. Mais quand je reviendrai ?
686
LE DUC
Vous n’avez qu’à tousser, et je vous la rendrai.
687
fin du second acte
ACTE III
Scène 1
(Flavie)
FLAVIE
L’énigme est expliqué, le chemin qu’elle a pris
688
M’arrête au premier sens que j’en avais compris.
689
Ma sœur aime Camille, et c’est l’obscure source
690
Dont tant de maux ont pris et vont prendre leur course.
691
La galante qu’elle est, dans ma propre maison
692
Exécute à mes yeux toute sa trahison.
693
Encore avec cela, telle est ma destinée,
694
Qu’il faut que je sois vieille à ma vingtième année.
695
« Pour abuser ma vieille avec un si bon tour » :
696
Vraiment, le tour est bon, mais devant qu’il soit jour,
697
Pour si peu qu’elle vînt à m’échauffer la bile,
698
Je la ferai passer pour jeune et malhabile.
699
Il vaut mieux toutefois se taire et l’excuser,
700
Qu’en avertir mon frère et le scandaliser.
701
S’il le sait, peu lui sert d’en savoir davantage,
702
Et s’il ne le sait pas, c’est un mauvais message.
703
Par le coup qu’il a fait, il est aisé de voir
704
Qu’il en a plus appris qu’il n’en voudrait savoir ;
705
Et puis en l’examen d’une faute amoureuse,
706
Il me siérait fort mal d’être si rigoureuse.
707
Amour, qui dès longtemps entretient ma langueur,
708
M’en traiterait possible avec plus de rigueur.
709
Laissons-la donc aimer, qu’un autre y prenne garde,
710
Et songeons seulement à ce qui nous regarde :
711
Voici venir celui dont les perfections
712
Sont le secret objet de tes affections.
713
Tu vas le recevoir jusque dedans ta couche,
714
Ce Duc dont les attraits toucheraient une souche.
715
Ô mes sens ! si déjà ce penser seulement
716
Me cause tant de trouble et de contentement,
717
Au milieu de l’effet et de la chose même,
718
Jugez si mon transport ne sera pas extrême !
719
Quoi ! je le sentirai couché dedans mes draps,
720
À deux doigts de ma bouche, et presque entre mes bras,
721
Sans que ma passion à l’excès parvenue,
722
Au moins par mes soupirs lui puisse être connue ?
723
Si belle occasion de contenter ses vœux
724
Mérite bien plutôt qu’on la prenne aux cheveux.
725
Il s’agit en ceci du repos de ma vie :
726
Le temps, le lieu, l’amour et, bref, tout m’y convie.
727
J’ai trouvé le secret de découvrir mon feu,
728
Sans que la modestie y souffre tant soit peu.
729
Fais semblant de rêver, et dans tes rêveries
730
Mêle force discours d’amoureuses furies
731
Si propres à lui seul, qu’il ne puisse ignorer
732
Qu’en songe pour le moins il te fait soupirer.
733
Lors à mon ton de voix, s’il n’est en rêverie,
734
Il ne me croira plus quelque vieille furie,
735
De sorte qu’il aura la curiosité
736
De me voir au visage avec de la clarté.
737
Là, si, comme je crois, le Duc est honnête homme,
738
Il fera son profit des avis de mon somme,
739
Vu qu’ordinairement, et surtout en amour,
740
Les songes de la nuit sont les pensers du jour.
741
L’amitié de ma sœur douteuse et divertie
742
Doit chasser de la sienne une bonne partie ;
743
Et puis je ne crois pas son éclat de beauté
744
Mieux fondé que le nôtre en droit de primauté.
745
L’effet en fera preuve ; achève l’entreprise,
746
Et te remets au lit de crainte de surprise.
747
Courage, mon amour, que la peur de rougir
748
Ne nous empêche pas de librement agir.
749
Le voile de la nuit couvrira notre honte.
750
Scène II
(Le duc, Flavie)
LE DUC
Il faut s’en acquitter, çà, çà, que je remonte.
751
Cette commission m’importunerait bien,
752
N’était qu’en la faisant je ne fais rien pour rien.
753
Camille est fort malade, et sa mort que je pense,
754
Fera que mon service aura sa récompense.
755
Mon étique beauté qui ronfle là-dedans,
756
A possible encor moins de cheveux que de dents ;
757
Si faut-il néanmoins se couler auprès d’elle.
758
FLAVIE
Le voici, j’entrevois son ombre à la chandelle.
759
LE DUC
Sa bouche est en deçà, mets-toi fort en avant
760
Dessus le bord du lit de peur du mauvais vent.
761
Ce vieux sujet de rhume et de décrépitude,
762
Témoigne en son repos beaucoup d’inquiétude.
763
Ses esprits assoupis et ses membres pesants
764
Semblent moins accablés du sommeil que des ans.
765
Voilà bien des soupirs, encore il est croyable
766
Qu’elle fait maintenant quelque songe effroyable,
767
Ou c’est que l’estomac indigeste et gâté
768
Lui cause à tous moments cette ventosité.
769
Ô mes gants ! mes sachets ! esprits de musc et d’ambre !
770
Que n’êtes-vous ici plutôt que dans ma chambre !
771
FLAVIE
Oïmé.
772
LE DUC
Que veut-elle avec son oïmé ?
Le cœur lui fait-il mal ?
773
FLAVIE
Ha ! pourquoi t’ai-je aimé ?
LE DUC
Rêve-t-elle d’amour ?
774
FLAVIE
Ha Duc ! Ha Duc d’Ossonne !
LE DUC
Elle parle de moi, l’aventure est bouffonne :
775
Voici bien à mon gré le plus bizarre tour
776
Qui soit jamais parti des caprices d’amour.
777
Serait-ce point aussi quelque trait de finesse ?
778
Semblable ton de voix me sent fort sa jeunesse,
779
Mais plutôt que toucher à des os décharnés,
780
J’aime mieux le savoir aux dépens de mon nez.
781
((Il se tourne la tête vers elle.))
Je ne sentis jamais une haleine plus douce ;
782
Indubitablement on m’a donné la trousse.
783
((Il revient.))
Retourne au cabinet y prendre le flambeau.
784
Ô Dieu ! se peut-il voir un visage plus beau ?
785
Pour combien voudriez-vous, ô trompeuse Émilie,
786
Avoir tant de beauté quand vous serez vieillie ?
787
Et toi-même par crainte ou par stupidité,
788
Voudrais-tu n’user pas de la commodité ?
789
Tout bien considéré, dois-tu trouver étrange
790
Que cette femme t’aime, ou plutôt ce bel ange ?
791
Est-ce chose en amour impossible de soi,
792
Qu’en ayant pour un autre, un autre en ait pour toi ?
793
Bien plus, à la faveur de la tapisserie,
794
Je gage qu’elle a vu notre galanterie,
795
Et qu’au bruit de ma montre alors qu’elle a frappé,
796
Elle s’est éveillée, ou je suis bien trompé.
797
Non, non, poussons fortune, et sur la foi d’un songe,
798
Changeons en vérité cet amoureux mensonge.
799
La Fortune et l’Amour aiment les hasardeux,
800
Et les timides cœurs sont le mépris des deux.
801
Il est vrai que l’affaire ayant mauvaise issue,
802
Émilie en ceci serait la plus déçue,
803
Mais mon autorité la défend en ce cas,
804
Et c’est à mon avis ce qui ne sera pas.
805
Sans négliger pourtant la sûreté des choses,
806
Tenons fort bien sur nous toutes les portes closes.
807
Voilà de fort bons ais et de forts bons verrous ;
808
Si quelqu’un veut entrer, il faut qu’il parle à nous.
809
((Il la regarde avec le flambeau.))
Ce battement de sein, cette couleur vermeille
810
Ne sont pas accidents de femme qui sommeille.
811
Elle dort comme on veille, il n’est rien de plus seur.
812
Hé ! Madame, Madame !
813
FLAVIE
Hé ! de grâce, ma sœur,
Dormez si vous pouvez, ou souffrez que je dorme.
814
LE DUC
Hé ! Madame !
815
FLAVIE
Ô ma sœur ! sous quelle étrange forme
Abusez-vous mes yeux et mes sens à la fois ?
816
LE DUC
Madame, réservez tous ces signes de croix,
817
Pour l’apparition de ces mauvais fantômes
818
Qui meuvent, ce dit-on, des corps d’air et d’atomes.
819
FLAVIE
Dieu ! c’est bien un démon véritable et trompeur,
820
Puisqu’il m’ôte la voix !
821
LE DUC
Non, n’ayez point de peur.
Si j’étais un esprit de l’infernale suite,
822
Tant de signes de Croix m’eussent donné la fuite.
823
Et puis étant vous-même un ange de clarté,
824
Votre divin aspect m’eût-il pas écarté ?
825
Par vos yeux – le serment mérite qu’on me croie –,
826
Je ne suis un démon que d’amour et de joie.
827
Si vous connaissiez bien mon visage et mon nom,
828
Auriez-vous peur de moi ? Je veux croire que non.
829
FLAVIE
Mais enfin, homme ou spectre ou tous les deux ensemble,
830
Et Duc d’Ossonne enfin, puisque tout lui ressemble,
831
pourquoi visiblement me venez-vous tenter ?
832
Est-ce qu’à mon honneur vous voulez attenter ?
833
Je ferai tant de bruit.
834
LE DUC
Apaisez-vous, Madame.
Évitons, s’il vous plaît, le scandale et le blâme.
835
FLAVIE
Ô ma sœur ! est-ce ainsi que vous me trahissez ?
836
LE DUC
Mais plutôt est-ce ainsi que vous me haïssez ?
837
Qu’ai-je encore entrepris qui vous ait pu déplaire ?
838
Je cherche votre amour, non pas votre colère,
839
Et mettrais hors mon cœur indigne de mon sein,
840
S’il avait pu loger un si lâche dessein.
841
Puis est-il insolent qui ne mît bas les armes
842
Devant la majesté de vos yeux pleins de charmes ?
843
FLAVIE
Brisons là, je vous prie, et plutôt dites-moi
844
Qui vous a fait venir dans ma chambre, et pourquoi.
845
LE DUC
Je prends donc place au lit.
846
FLAVIE
Quoi ! que voulez-vous faire ?
Tout beau, tout beau, Monsieur, il n’est pas nécessaire.
847
Presque en un même temps, je vois que vous péchez
848
Contre la modestie, et que vous la prêchez.
849
Prendre place à mon lit ! Ne tient-il qu’à la prendre ?
850
Personne que ma sœur n’a raison d’y prétendre.
851
LE DUC
Je le crois bien ainsi, c’est pourquoi maintenant
852
J’ai droit de la remplir comme son lieutenant,
853
Jusqu’à tant pour le moins qu’elle soit retournée,
854
Par la permission qu’elle m’en a donnée.
855
FLAVIE
Mais en vertu de quoi pourriez-vous m’assurer
856
Qu’elle vous l’ait donnée ?
857
LE DUC
À force d’en jurer.
FLAVIE
On veut bien se tromper, alors qu’on s’en rapporte
858
Aux serments amoureux de ceux de votre sorte.
859
Non, non, à cela près, commencez s’il vous plaît,
860
De me faire savoir la chose comme elle est.
861
Vous pouvez cependant, pour vous mettre à votre aise,
862
Prendre au lieu de mon lit une fort bonne chaise,
863
Et comme Vice-roi mettre encore sous vous,
864
Pour causer plus à l’aise, un carreau de velours.
865
LE DUC
Madame, à votre avis, le moyen que je cause,
866
Avec le froid que j’ai ?
867
FLAVIE
Je n’en suis pas la cause.
LE DUC
Tout à bon je transis, de grâce, par pitié,
868
Donnez-m’en seulement le quart de la moitié.
869
FLAVIE
Vous autres, Espagnols, pour un doigt qu’on vous donne,
870
Vous en prenez un pied ; je ne suis pas si bonne.
871
LE DUC
Fiez-vous une fois à ma discrétion.
872
FLAVIE
Et bien, je vous reçois, mais à condition
873
Que vous demeurerez dessus la couverture,
874
Pour me conter au vrai toute cette aventure,
875
Et ne me ferez rien que ce qui me plaira.
876
LE DUC
Oui, foi de cavalier.
877
FLAVIE
Et bien, on le verra.
Sur votre seule foi ma vertu se hasarde,
878
Mais n’entreprenez rien.
879
LE DUC
Madame, je n’ai garde.
Scène III
(Émilie, le duc)
(Ici les deux toiles se ferment, et Émilie paraît dans la rue.)
ÉMILIE
L’échelle est en dedans, notre amant abusé
880
En a fidèlement et sagement usé.
881
Ayant cru que ma sœur était vieille et ridée,
882
Il serait bien marri de l’avoir regardée.
883
S’il me fût arrivé de l’appeler ma sœur,
884
Il l’eût vue, et dès là mon jeu n’était plus seur.
885
Je craindrais maintenant qu’étant seul auprès d’elle,
886
Il ne m’eût pas été ni secret ni fidèle.
887
Avouons cependant qu’il n’est point d’amoureux
888
Capable d’imiter un trait si généreux,
889
Ni point d’amante aussi qui n’eût été gagnée
890
Par une amour si belle et si bien témoignée.
891
Il met bien à venir, toussons encore un coup.
892
LE DUC
Ah ! Madame, vraiment vous demeurez beaucoup.
893
ÉMILIE
Paix !
894
LE DUC
Ne vous hâtez pas, l’échelle est malaisée,
Tenez ferme à cette heure, empoignez la croisée.
895
((Ici la toile du cabinet se tire, et paraissent tous deux.))
Vous voyez comme quoi je me suis acquitté
896
De ma commission.
897
ÉMILIE
Et notre antiquité ?
LE DUC
Ô qu’elle est inquiète, active et remuante !
898
Qu’à mon opinion, son haleine est puante,
899
Et qu’un teint délicat tourné de son côté
900
N’y serait pas longtemps sans être bien gâté !
901
ÉMILIE
Vous en diriez bien trop, et je me persuade
902
Qu’un peu d’opinion vous a rendu malade,
903
Ou bien que vous voulez, en cette occasion,
904
M’obliger davantage, à sa confusion.
905
Non, non, ne croyez pas qu’elle soit si vilaine,
906
Surtout ne dites pas qu’elle a mauvaise haleine.
907
Si vous l’aviez sentie aussi souvent que moi,
908
Vous en parleriez mieux.
909
LE DUC
Madame, je vous crois.
ÉMILIE
Ce n’est pas que je l’aime ou que je la défende
910
Pour amoindrir le prix d’une faveur si grande,
911
Puisqu’à moins d’être ingrate, il me faut confesser
912
Que je n’ai pas de quoi la bien récompenser,
913
Quand même par la mort de l’objet de ma flamme,
914
Il serait en mon choix de vous donner mon âme.
915
LE DUC
Et bien, vous l’avez vu, se portera-t-il bien ?
916
ÉMILIE
J’espère, grâce à Dieu, que ce ne sera rien.
917
On ne craint qu’une plaie où on a mis la sonde,
918
Et que l’on a trouvée extrêmement profonde.
919
Elle est droit sous le cœur, ses autres coups sont tels,
920
Qu’encor qu’ils soient tous grands, ils ne sont pas mortels.
921
LE DUC
Quoiqu’ils m’ôtent l’espoir, et quoique je l’envie,
922
Je ne fais point de vœux qui soient contre sa vie,
923
Et crois, quelque accident qui lui puisse advenir,
924
Qu’étant chéri de vous, il ne peut mal finir.
925
ÉMILIE
Ces générosités son toutes si parfaites,
926
Qu’il est aisé de voir que c’est vous qui les faites.
927
Que mon cœur par ma voix n’ose-t-il publier
928
Ce que, sans être ingrat, il ne peut oublier !
929
Mais quoi ! les incidents qui font mon aventure,
930
Sont de si délicate et honteuse nature,
931
Que sans perdre l’honneur que vous me conservez,
932
Je ne puis augmenter celui que vous avez.
933
LE DUC
Si la reconnaissance au bienfait se mesure,
934
Ce compliment tout seul me paye avec usure.
935
Si peu que j’en ai fait n’est en particulier
936
Que ce qu’en général eût fait tout cavalier.
937
Mais, Madame, à propos, vous n’avez point de fille ;
938
Trouvez bon, s’il vous plaît, que je vous déshabille.
939
ÉMILIE
Dieu m’en garde ; vraiment j’aurais peu de raison
940
D’abuser d’un valet de si bonne maison :
941
C’est un ravalement que votre propre reine,
942
Dans son Escurial ne souffrirait qu’à peine.
943
Non, Monsieur, faites mieux, allez vous retirer,
944
La chandelle aussi bien n’a plus guère à durer,
945
Et vous aurez demain pour votre après-dînée,
946
La visite du soir que vous m’avez donnée.
947
Scène IV
(Le duc, seul)
(Le duc sort par la fenêtre, et la toile se ferme.)
LE DUC
Ho ! m’en voilà dehors, mais il faut avouer
948
Qu’en ceci la Fortune a voulu se jouer,
949
Et qu’on n’a jamais vu d’aventure amoureuse
950
En tous ces incidents plus rare ou plus heureuse.
951
Qu’en un même sujet j’ai vu de doux accords
952
Des grâces de l’esprit et des beautés du corps !
953
Dieu ! l’agréable veuve, ô qu’elle est ravissante !
954
Que son humeur me plaît, qu’elle est divertissante
955
Et qu’il est malaisé qu’auprès de tant d’appas,
956
On puisse avoir un cœur et ne le donner pas !
957
Mais quoi ! serais-tu bien si facile ou si bête,
958
Que de borner ta gloire en sa seule conquête ?
959
Non, non, pousse ta pointe et fais tant, si tu peux,
960
Que l’autre vienne encore au point où tu la veux,
961
Que si la vive voix et les soins ne le peuvent,
962
Que lettres dans la poche incessamment lui pleuvent,
963
Toutes et quantesfois qu’elle te viendra voir.
964
Crois qu’une bonne lettre a beaucoup de pouvoir :
965
Comme on la lit souvent, à force d’être lue,
966
Elle change l’esprit de la plus résolue.
967
Si j’ai ces deux trésors, je suis le plus heureux
968
Et le mieux diverti de tous les amoureux.
969
Fais donc, et ne crains pas que ton jeu se découvre,
970
Attendu que jamais l’une à l’autre ne s’ouvre.
971
Mais voici force gens ; c’est sans doute Almédor.
972
Ah ! qu’il vient bien d’un air à me railler encor !
973
Scène V
(Almédor, le duc)
ALMÉDOR
Monsieur, il a gelé, l’amour est refroidie.
974
Et bien, qu’en dites-vous ?
975
LE DUC
Que veux-tu que j’en die ?
Il est vrai qu’un fagot m’incommoderait peu.
976
ALMÉDOR
Voire, vous vous moquez, et l’amour est tout feu ;
977
Sa doublure vaut mieux que marte et que ratine.
978
Ne me donnez-vous point aussi la gabatine ?
979
Je vous trouve bien gai pour être morfondu.
980
Dites la vérité, vous étiez attendu ?
981
LE DUC
Comme toi.
982
ALMÉDOR
Néanmoins, je vous tiens trop habile
Pour avoir entrepris un voyage inutile.
983
LE DUC
Pour l’avoir entrepris à l’aventure, bon,
984
Mais pour être inutile, assurément que non.
985
ALMÉDOR
Vous vous garderiez bien de dire le contraire,
986
Même à moi qui jamais n’ai pu vous en distraire.
987
LE DUC
Comme une comédie a sauvé mon amour,
988
Mon amour pourrait bien en causer une un jour,
989
Car c’en est un sujet galant, comique et rare,
990
Entre les plus parfaits dont la scène se pare.
991
ALMÉDOR
Vous m’en feriez bien croire !
992
LE DUC
Et bien, tout maintenant,
Je t’en ferai le conte en nous en retournant,
993
Et ne me crois jamais au cas que je te mente.
994
ALMÉDOR
Allons donc, aussi bien la froidure s’augmente.
995
fin du troisième acte
ACTE IV
Scène I
(Camille, Octave)
CAMILLE
Oui, la veuve Flavie, et la sœur de Paulin.
996
OCTAVE
La sœur, la propre sœur de ce traître assassin,
997
Qui nous a voulu perdre ?
998
CAMILLE
Oui, oui, c’est elle-même.
OCTAVE
Quoi ! vous la connaissez et l’aimez ?
999
CAMILLE
Et je l’aime.
OCTAVE
(En se moquant.) Et depuis quand, Monsieur, une si belle amour ?
1000
CAMILLE
Depuis que je la vis chez le Duc l’autre jour,
1001
Où mon cœur, je l’avoue, oubliant sa colère,
1002
À cause de la sœur aima quasi le frère.
1003
OCTAVE
À ce que j’en puis voir, il n’est pas malaisé
1004
Après un grand affront, de vous rendre apaisé.
1005
((En se moquant.))
Et c’est bien fait aussi ; fi, fi des sanguinaires,
1006
Qui ne pardonnent point, vivent les débonnaires,
1007
Dont le bon naturel rend le bien pour le mal !
1008
CAMILLE
Il faut s’accommoder au sens de ce brutal.
1009
Octave, en bonne foi, serais-tu bien si grue
1010
De croire que la sœur m’eût donné dans la vue,
1011
Jusqu’au point d’oublier le complot hasardeux
1012
Que le jaloux de frère a fait contre tous deux ?
1013
Puis-je si tôt remettre une injure si grande ?
1014
Ai-je si peu de cœur ? dis !
1015
OCTAVE
Je vous le demande.
Qui le sait mieux que vous, ou le doit mieux savoir ?
1016
CAMILLE
Tu dis vrai, c’est pourquoi je vais te faire voir
1017
Qu’en la possession des beautés de Flavie,
1018
Le bien de la vengeance est ma plus douce envie.
1019
OCTAVE
Vous ne l’aimez donc pas ?
1020
CAMILLE
Non, mais je feins exprès
D’en être bien féru pour m’en moquer après,
1021
Et de toute sa race, au cas que je la dupe.
1022
OCTAVE
Ho ! puisque votre amour ne vole qu’à la jupe,
1023
Et que c’est une embûche à toute la maison,
1024
Je ne dispute plus que vous ayez raison !
1025
CAMILLE
Viens çà, connais-tu bien une certaine fille
1026
Qui les sert depuis peu ?
1027
OCTAVE
N’est-ce pas Stéphanille ?
CAMILLE
Oui.
1028
OCTAVE
Nous nous connaissons un peu de longue main,
Pour avoir plus d’un an mangé de même pain.
1029
CAMILLE
Et maintenant encore êtes-vous bien ensemble ?
1030
OCTAVE
Fort.
1031
CAMILLE
Tu me l’avais dit autrefois, ce me semble ;
C’est pourquoi j’ai pensé que par ton entregent,
1032
On la pourrait gagner avec un peu d’argent.
1033
Ces vingt ducats, et cent que tu lui peux promettre,
1034
L’obligeront possible à lui rendre une lettre.
1035
OCTAVE
Faites-la seulement.
1036
CAMILLE
C’en est fait, la voici.
Et quand la verras-tu ?
1037
OCTAVE
Laissez-m’en le souci.
Elle sort au matin pour aller à l’église,
1038
Je n’aurai qu’à l’attendre ; à propos, je m’avise
1039
Qu’elle doit être allée à la provision.
1040
Il est jour de marché, prenons l’occasion.
1041
Je m’en vais de ce pas l’épier au passage.
1042
CAMILLE
Va donc, mon cher Octave, et fais bien ton message.
1043
Scène II
(Camille)
CAMILLE
Il croit assurément que c’est pour me venger ;
1044
Dieu me garde pourtant seulement d’y songer.
1045
Tel désir de vengeance aurait mauvaise grâce,
1046
Et ne saurait tomber que dans une âme basse.
1047
Le seul honneur du sexe inviolable et cher
1048
À tout homme de cœur, m’en devrait empêcher.
1049
Avec tous mes respects, la haine fraternelle
1050
Lui rendra mon amour suspecte et criminelle.
1051
L’affaire survenue entre Paulin et moi
1052
La portera d’abord au soupçon de ma foi.
1053
Comme c’est toutefois l’ordinaire des belles,
1054
De croire volontiers qu’on soit amoureux d’elles,
1055
Elle croira sans doute avoir assez d’appas
1056
Pour m’obliger enfin à ne me moquer pas,
1057
Et de sa vanité tirant son assurance,
1058
Présumera de tout contre toute apparence.
1059
Comme qu’il en arrive, il vaut mieux hasarder,
1060
Que rien perdre en amour faute de demander.
1061
Dieu ! que fais-tu, Camille ? Est-ce ainsi qu’on oublie ?
1062
La foi promise est due à la pauvre Émilie :
1063
Ainsi donc son amour et sa facilité
1064
Seront payés de fraude et d’infidélité ?
1065
Ah traître ! désormais il faut que tu t’assures
1066
Que le sang que naguère ont versé tes blessures,
1067
Tout celui qui t’anime et qui t’en est resté,
1068
Ne te saurait laver de ta déloyauté !
1069
Mais je suis bien exact et bien novice encore :
1070
Quel crime aurais-je fait, pourvu qu’elle l’ignore ?
1071
Car pour ma conscience, il est très assuré
1072
Que je l’aime toujours comme je l’ai juré.
1073
Un amant à mon gré serait bien ridicule,
1074
Qui s’embarrasserait de semblable scrupule.
1075
On n’est pas criminel envers une beauté
1076
Quand sans rompre avec elle, on suit la nouveauté.
1077
« Volontiers les constants qui n’ont qu’une maîtresse,
1078
S’ils ont beaucoup de foi, n’ont que fort peu d’adresse ».
1079
Ce qui leur fait trouver le change hasardeux,
1080
C’est qu’ils n’ont pas l’esprit d’en entretenir deux.
1081
La constance est en eux une vertu forcée,
1082
Moins de gré bien souvent que de force exercée.
1083
J’estime quant à moi qu’en pareilles amours,
1084
On est fidèle assez, quand on aime toujours.
1085
Bon, si je prétendais que la race future
1086
Vînt lire après ma mort dessus ma sépulture :
1087
« Le phénix des amants est clos dans ce tombeau ».
1088
Je ne demande pas un éloge si beau,
1089
Ni que mon amitié soit de si bonne marque,
1090
Que celle par qui Laure illustre le Pétrarque.
1091
Si la chose est secrète, elle ira toujours bien.
1092
Le moyen qu’elle en voie ou qu’elle en sache rien ?
1093
Le rang et la beauté dont ces deux sœurs se piquent,
1094
Sont cause que jamais elles ne communiquent,
1095
Et qu’étant d’un esprit jaloux et défiant,
1096
Elles vont leurs défauts l’une et l’autre épiant.
1097
Scène III
(Stéphanille, Octave)
STÉPHANILLE
Tu me pourrais donner plus que mon pesant d’or,
1098
Si je ne croyais bien que tu m’aimes encor,
1099
Que je ne prendrais pas la charge que j’ai prise :
1100
C’est Octave en ceci, non l’argent que je prise.
1101
Et pour t’en assurer, viens çà, donne la main,
1102
Je veux que tout le jeu soit à moitié de gain.
1103
Tiens, voilà dix ducats, et dix que je réserve.
1104
Qu’importe à notre amant, pourvu que l’on le serve ?
1105
Tout ce qui me viendra d’une telle amitié,
1106
Nous le partagerons par la belle moitié.
1107
OCTAVE
Grand merci, ce n’est pas en cette seule affaire
1108
Que tu m’as fait du bien.
1109
STÉPHANILLE
Causeur, te veux-tu taire !
Nous ferions bien encor quelque chose de bon.
1110
OCTAVE
Il la faut endormir en effet, que sait-on ?
1111
Aisément d’une intrigue une autre pourrait naître.
1112
Ajuste seulement ta maîtresse et mon maître,
1113
Et crois qu’Amour un jour assemblant leurs maisons,
1114
Ils nous feront du bien si nous leur en faisons ;
1115
Puis la chose arrivée au terme d’être faite,
1116
Tu connaîtras alors combien je la souhaite.
1117
Hâte-toi seulement de rendre mon poulet,
1118
Et d’obliger d’un coup le maître et le valet.
1119
STÉPHANILLE
Tiens-le pour tout rendu, mais au moins je t’annonce
1120
Que je ne promets pas d’en rapporter réponse.
1121
À peine en fera-t-elle, et tu peux bien penser
1122
Que ce ne sera pas manque de l’y pousser.
1123
Voici notre logis, adieu donc, car je tremble
1124
De crainte que quelqu’un nous aperçoive ensemble.
1125
Repasse sur le soir à l’heure de souper,
1126
Et je te parlerai si je puis échapper.
1127
OCTAVE
Je n’y manquerai pas. Elle aurait bien envie
1128
Qu’Octave fît le sot une fois en sa vie.
1129
Ô qu’une femme pauvre est un fardeau pesant !
1130
Ma foi, je veux du bien, et du bien tout présent !
1131
La fille pauvre et belle, à mon avis, est née
1132
Pour la réjouissance et non pour l’hyménée,
1133
Qui, selon le proverbe, est pire que l’enfer,
1134
Quand au lieu d’être d’or, ses chaînes sont de fer.
1135
Voici venir mon maître, une grande embrassade
1136
Sera le moindre fruit qu’aura mon ambassade.
1137
Scène IV
(Camille, Octave)
CAMILLE
Voilà mon messager, il est plus diligent
1138
Que je ne pensais pas. Ho ! mon fidèle agent !
1139
Quoi ? nous vengerons-nous ? avons-nous Stéphanille ?
1140
OCTAVE
Monsieur, en vérité, c’est une bonne fille,
1141
Et qui mérite bien que vous en fassiez cas.
1142
CAMILLE
Tout à bon. Cependant, elle a pris mes ducats ?
1143
OCTAVE
Vos ducats ? Ah ! fort bien, mais qu’il ne vous déplaise.
1144
CAMILLE
Déplaise ! tant s’en faut, c’est que j’en suis bien aise.
1145
Et si par aventure elle en eût fait refus,
1146
J’allais être fâché si jamais je le fus,
1147
Car avec cet argent par où tu me l’engages,
1148
C’est un esprit à moi, puisqu’il est à mes gages.
1149
Et quand t’a-t-elle dit que tu la pourrais voir ?
1150
Dans demain ?
1151
OCTAVE
Bien plus tôt, aujourd’hui sur le soir.
CAMILLE
Vengeons-nous, s’il se peut, Octave, en diligence ;
1152
C’est un friand morceau qu’une prompte vengeance.
1153
OCTAVE
Bon pour vous qui possible avez déjà dîné,
1154
Mais pour votre valet, qui n’a pas déjeuné,
1155
Croyez-moi qu’un chapon avec un bon potage,
1156
Et fût-ce à vos dépens, lui plairait davantage.
1157
CAMILLE
Allons, c’est la raison qu’un long et bon repas,
1158
Au moins, attendant mieux, récompense tes pas.
1159
Scène V
(Basile, Émilie)
BASILE
Ma fille, auparavant que personne survienne,
1160
Tirons-nous à l’écart, que je vous entretienne
1161
Du sujet pour lequel j’étais venu vous voir,
1162
Et qu’il est important de vous faire savoir.
1163
Possible ignorez-vous ce que je viens d’apprendre,
1164
Touchant le bel exploit de mon brutal de gendre.
1165
ÉMILIE
Hé ! Monsieur, qu’en dit-on ?
1166
BASILE
Entre les médisants
Le bruit court, et surtout parmi les courtisans,
1167
Qu’il a dessus Camille exercé sa vengeance,
1168
Pour le croire avec vous de bonne intelligence,
1169
Et qu’un vieux reliquat de haine de maison
1170
En est bien le prétexte, et non pas la raison.
1171
ÉMILIE
Moi, bien avec Camille ? Ô l’imposture étrange !
1172
Ainsi donc ce méchant sur mon honneur se venge.
1173
Ha ! Monsieur, montrez-moi ce serpent odieux,
1174
Je lui veux arracher et la langue et les yeux !
1175
Non, il faut que la femme ait cette lâche vie
1176
Que le mari devrait avoir déjà ravie,
1177
Pour ôter à la terre un monstre si maudit.
1178
BASILE
Pourquoi juger d’abord que c’est lui qui l’a dit ?
1179
Et puis toujours la Cour de médisants fourmille.
1180
C’est peut-être aussitôt quelqu’un de sa famille.
1181
Pour moi, si j’en avais le plus faible soupçon,
1182
Je vous en parlerais tout d’une autre façon.
1183
Vous êtes innocente, ou vous le devez être,
1184
Mais il importe encor de le faire paraître.
1185
Surtout que rien de vous n’éclate à l’avenir,
1186
Par où ce mauvais bruit se puisse entretenir.
1187
Adieu, songez, ma fille, à votre renommée.
1188
Scène VI
(Émilie)
ÉMILIE
Comme le feu d’amour n’est jamais sans fumée,
1189
Et que j’éprouve bien qu’une intrigue est fort mal
1190
Entre les mains d’un grand qui de plus est rival,
1191
Car en tant que rival, l’intérêt qui le touche,
1192
Indubitablement lui fait ouvrir la bouche !
1193
Et d’ailleurs comme grand il ne saurait durer
1194
Qu’il n’ait un confident à qui se déclarer,
1195
Si bien qu’il ne se peut que les uns ou les autres
1196
N’éventent tôt ou tard leurs secrets et les nôtres.
1197
C’est du Duc sans faillir que ce bruit est venu.
1198
Dieu veuille seulement qu’il s’en soit là tenu.
1199
S’il arrive qu’il dise ou qu’il ait dit le reste,
1200
Avec sa lâcheté ma honte est manifeste,
1201
Car si ma belle-sœur en a le moindre vent,
1202
Elle approfondira l’affaire plus avant,
1203
Et pour peu qu’elle en sache, elle a trop de matière
1204
Pour ne découvrir pas l’intrigue tout entière.
1205
Voici qui va fort mal, mais je me moque d’eux :
1206
J’ai de quoi me sauver et les jouer tous deux.
1207
Je vais rendre ma sœur tellement éblouie,
1208
Par la subtilité d’une fourbe inouïe,
1209
Que même au pis-aller, quand le Duc dirait tout,
1210
Je ne saurais manquer de me trouver debout.
1211
J’estime néanmoins son âme trop bien née
1212
Pour me scandaliser après sa foi donnée,
1213
Lui de qui les poulets tous les jours me font voir
1214
Les plus fidèles soins d’un amoureux devoir.
1215
N’importe ! À tous hasards, le tour que je médite
1216
Ne saurait nuire au moins, au cas qu’il ne profite !
1217
Scène VII
(Flavie, Stéphanille)
FLAVIE
À la bonne heure, enfin vous voilà revenue.
1218
N’est-ce que le marché qui vous a retenue ?
1219
Vraiment pour faire mieux vous y deviez coucher.
1220
STÉPHANILLE
Madame, en vérité c’est que tout est si cher,
1221
Qu’on n’oserait quasi regarder la viande
1222
Si l’on n’en veut donner tout ce qu’on en demande.
1223
Les poulets, les chapons, les ramiers, les perdrix,
1224
En un mot, la volaille est toute hors de prix.
1225
Pour moi je voudrais bien qu’on réglât ce désordre,
1226
Et vraiment la police y devrait un peu mordre.
1227
FLAVIE
C’est dommage en effet que vous n’avez pouvoir
1228
De réformer l’État, mais approchez vous voir.
1229
Qu’avez-vous dans le sein ? C’est une lettre close.
1230
STÉPHANILLE
Je savais bien qu’encor j’oubliais quelque chose,
1231
C’est un papier pour vous.
1232
FLAVIE
Et qui vous l’a donné ?
STÉPHANILLE
Un homme assez bien fait, vêtu d’un drap tanné,
1233
Que je ne pense pas avoir vu de ma vie.
1234
« Vous êtes, m’a-t-il dit, à Madame Flavie ?
1235
Sitôt qu’à son logis vous serez de retour,
1236
Donnez-lui cette lettre avecques le bonjour ».
1237
FLAVIE
N’est-ce point de mon frère ?
1238
STÉPHANILLE
Il m’a dit : « À la lire,
« Elle saura que c’est sans qu’il faille le dire ».
1239
FLAVIE
Donnez-moi des ciseaux, il faut voir ce que c’est.
1240
STÉPHANILLE
Bon, à ce que je vois, la matière lui plaît.
1241
FLAVIE
Venez çà ! Si jamais vous êtes si hardie,
1242
Quoi que l’on vous promette, et quoi que l’on vous die
1243
De me rien apporter qui ne soit de bon lieu,
1244
Croyez que sur-le-champ nous nous dirons adieu.
1245
STÉPHANILLE
Madame, n’ayez peur que jamais il m’arrive
1246
De recevoir paquet de personne qui vive.
1247
Un prince m’en prierait, que je n’en ferais rien.
1248
FLAVIE
Non, si vous m’en croyez, et vous ferez fort bien.
1249
Allez moi cependant quérir de la chandelle.
1250
(Stéphanille rentre.)
Scène VIII
(Flavie)
FLAVIE
Je ferai sagement de feindre devant elle :
1251
Que sais-je si ce lâche et mercenaire esprit
1252
N’a point été gagné par celui qui m’écrit ?
1253
Camille a pour Flavie un amour véritable,
1254
Si cette lettre en est la preuve indubitable,
1255
Et si son compliment de chez le Vice-Roi,
1256
Peut avec ses regards m’assurer de sa foi.
1257
En effet j’y connus au trouble de son âme
1258
Les premières ardeurs de sa naissante flamme.
1259
Ses yeux dessus les miens, à tous coups attachés,
1260
Me découvraient quasi ses sentiments cachés.
1261
Et je me ressouviens que je dis en moi-même :
1262
Je me trompe bien fort si cet homme ne m’aime.
1263
Ce papier est toujours un témoignage seur
1264
Que je ne cède pas aux beautés de ma sœur,
1265
Puisque tous ces captifs, pour bien qu’elle les tienne,
1266
Sortent de sa prison pour entrer dans la mienne.
1267
Oui, mais il hait mon frère, et peut-être aujourd’hui
1268
Voudrait-il m’attraper pour se venger de lui ?
1269
Que sait-on si ma sœur est de l’intelligence ?
1270
Ce n’est pas un soupçon digne de négligence ?
1271
En tout événement je puis toujours garder
1272
Ce poulet, sans scrupule et sans rien hasarder,
1273
Pour voir en temps et lieu sa beauté confondue,
1274
S’il arrivait qu’un jour elle fît l’entendue.
1275
Déchire cependant, et brûle à petit feu
1276
Ce papier supposé.
1277
((Elle brûle un autre papier.))
STÉPHANILLE
Vraiment ce n’est pas jeu ;
Elle est, ou fort discrète, ou fort scandalisée.
1278
FLAVIE
Allez, une autre fois soyez plus avisée,
1279
Sinon…
1280
STÉPHANILLE
Si j’ai failli, Madame, excusez-moi,
Tout ce que j’en ai fait c’est à la bonne foi.
1281
Scène IX
(Flavie)
FLAVIE
Si Camille en sa lettre une embûche me dresse,
1282
Mon procédé me sauve et trompe son adresse,
1283
Et d’ailleurs s’il me parle en véritable amant,
1284
J’apporte à ma conduite un tel tempérament,
1285
Que sans nourrir la flamme ainsi que sans l’éteindre,
1286
Je le laisse au pouvoir d’espérer et de craindre.
1287
Non ! quand il m’aimerait plus que parfaitement,
1288
Qu’il soit favorisé d’un regard seulement ;
1289
Mais sans me déclarer, je consens qu’il espère,
1290
Pour le mal de ma sœur et le bien de mon frère,
1291
Vu qu’ordinairement à cause de la sœur,
1292
On en traite le frère avec plus de douceur.
1293
Scène X
(Flavie, Émilie)
ÉMILIE
(Émilie vient pour tromper sa sœur.) Bonne mine : surtout faisons bien la fâchée.
1294
Que faites-vous, ma sœur, êtes-vous empêchée ?
1295
Vous troublerai-je point ?
1296
FLAVIE
Nenni, ma sœur, pourquoi ?
Est-ce que vous voulez quelque chose de moi ?
1297
ÉMILIE
Oui, c’est de vos conseils que je veux l’assistance
1298
Sur un fait de très grande et commune importance,
1299
Que sans trop de hasard je ne puis vous celer,
1300
Comme vous entendrez.
1301
FLAVIE
Vous n’avez qu’à parler.
ÉMILIE
Qu’on trouve peu de grands dont la vertu soit pure,
1302
Et qu’ils ne prêtent guère un bienfait sans usure !
1303
Ce n’est pas sans sujet que je vous dis ceci,
1304
Car enfin c’est pourquoi vous me voyez ici.
1305
Croiriez-vous que ce Duc qu’on tient si magnanime,
1306
D’une belle action en voudrait faire un crime,
1307
N’oblige votre frère et ne nous fait du bien,
1308
Qu’à dessein de ravir mon honneur et le sien ?
1309
J’ai cru que le silence à la fin m’eût pu nuire,
1310
Et que vous m’apprendriez comme il faut m’y conduire.
1311
Si quelque autre que lui s’y voulait hasarder,
1312
Je sais bien de quel air j’y devrais procéder.
1313
Il n’est endroit du monde où ses lettres n’arrivent,
1314
J’en rencontre partout, partout elles me suivent.
1315
Je ne m’en puis défendre, et même ce matin,
1316
Une s’est rencontrée au fond de mon patin.
1317
Il faut qu’il ait gagné votre fille ou la mienne,
1318
Car de quelle autre part soupçonner qu’elle vienne ?
1319
FLAVIE
Il est donc bien subtil ?
1320
ÉMILIE
Oui, d’assurance il l’est,
Et pour vous le montrer, vous verrez, s’il vous plaît,
1321
Que jamais ses poulets n’ont eu cire ni soie,
1322
Afin que malgré moi je les garde et les voie.
1323
FLAVIE
Puis-je voir comme il chante en celui d’aujourd’hui ?
1324
ÉMILIE
Je vous en vais quérir plus de six avec lui.
1325
Scène XI
(Flavie)
FLAVIE
Voilà ma défiance en effet convertie,
1326
C’est assez seulement que j’en sois avertie.
1327
Ha ! si comme je pense, il m’a joué ce tour,
1328
Foi de femme irritée : à beau jeu, beau retour !
1329
L’occasion me donne un sujet assez ample
1330
De lui rendre son change, et tromper par exemple,
1331
Sans respect ni raison qui m’en puisse exempter,
1332
Dès que l’occasion s’en voudra présenter.
1333
On se venge deux fois quand la vengeance est prompte,
1334
Et puis mon frère même y trouvera son compte.
1335
Vraiment, Monsieur le Duc, il faut vous inciter,
1336
Et tel n’y songe pas qui doit en profiter.
1337
Si ma sœur ne suffit, cajolez-en vingt autres.
1338
Vous avez vos desseins, et nous avons les nôtres.
1339
Il n’est duché, grandeur, ou vice-royauté
1340
Qui m’oblige à souffrir votre déloyauté.
1341
N’ayez peur qu’il m’en coûte un soupir, une larme,
1342
Ni que j’aille éprouver en vous faisant vacarme,
1343
Jusqu’où va le dépit joint à la vanité
1344
D’un homme qui peut nuire avec impunité.
1345
Je craindrais que brisant la chaîne qui nous lie,
1346
Le bruit s’en entendît par toute l’Italie.
1347
Notre amour est de ceux qu’on doit faire durer,
1348
Ou bien qu’il faut découdre et non pas déchirer.
1349
Ma sœur, d’autre côté, croit m’avoir endormie
1350
Avec sa confidence et fausse prud’homie,
1351
Mais elle devait donc m’endormir cette nuit
1352
Que la montre du Duc m’éveilla de son bruit.
1353
Alors, me dérobant et la vue et l’ouïe,
1354
Peut-être qu’à cette heure elle m’eût éblouie.
1355
Enfin à me tromper tous deux sont contre moi,
1356
Et moi contre tous deux, que chacun songe à soi.
1357
Si ma sœur a le Duc, j’ai Camille en échange :
1358
Ainsi d’un inconstant un inconstant me venge,
1359
Si bien que le seul point à quoi je dois songer,
1360
C’est de me venger tôt, et de bien me venger.
1361
Il me faut sous couleur de notre confidence,
1362
Tromper cette trompeuse avec son impudence,
1363
Et vivant désormais plus familièrement,
1364
Faire tant qu’elle et moi couchions séparément.
1365
Je n’y manquerai pas, mais avant toute chose,
1366
Prends garde que ma sœur en ceci ne t’impose.
1367
J’ai deux lettres du Duc, écrites de sa main,
1368
Qui rendront au besoin son artifice vain.
1369
Vraiment elle en apporte une pleine poignée.
1370
Scène XII
(Émilie, Flavie, Stéphanille)
ÉMILIE
Voyez si son audace est assez témoignée.
1371
Hé bien ! comprenez-vous quel est son sentiment ?
1372
FLAVIE
Je le dois bien comprendre, il parle clairement.
1373
ÉMILIE
N’était, comme j’ai dit, que c’est le Duc d’Ossonne,
1374
Je m’y conduirais bien sans l’avis de personne,
1375
Mais d’autant que c’est lui, je m’y veux gouverner
1376
Suivant l’ordre préfix que vous m’allez donner.
1377
FLAVIE
Vous vous moquez, ma sœur, c’est de votre prudence
1378
Que je prendrais avis en pareille occurrence.
1379
Vous avez un esprit qui ne peut mal agir,
1380
Et par ordre duquel je me voudrais régir.
1381
ÉMILIE
Vous vous moquez bien mieux de parler de la sorte
1382
Sur un fait sérieux, qui même vous importe.
1383
FLAVIE
Puisque vous voulez donc venir à mon conseil,
1384
Comme j’irais au vôtre en un sujet pareil,
1385
Pour conserver mon bien avec ma renommée,
1386
Je vivrais avec lui comme à l’accoutumée,
1387
Fuyant en mes rigueurs le trop ou le trop peu,
1388
De crainte d’attiser ou d’éteindre son feu.
1389
Nous pourrons cependant, si cette humeur lui dure,
1390
User en autre temps d’une autre procédure.
1391
Or puisque j’ai de vous un dépôt important,
1392
Je vous en veux rendre un qui vaudra bien autant.
1393
((Elle lui montre la lettre de Camille.))
Lisez-moi ce papier, où vous allez connaître
1394
La plus bizarre amour qu’on ait jamais vu naître.
1395
ÉMILIE
Ha le traître !
1396
FLAVIE
Elle en tient, la prude en a pâli.
À votre avis, ma sœur, n’est-il pas bien joli ?
1397
Quand il m’adorerait, il est bien ridicule
1398
De s’être imaginé que je sois si crédule.
1399
ÉMILIE
Et pourquoi ? Des objets moins aimables que vous,
1400
Sans charme et sans miracle ont fait de plus grands coups.
1401
Je le mettrais au rang de mes moindres conquêtes.
1402
FLAVIE
Oui, si je me croyais belle comme vous êtes.
1403
Mais enfin, soit qu’il m’aime ou se moque de moi,
1404
Il nous en faut user comme du vice-roi.
1405
Ainsi, de la façon qu’on m’y verra conduire,
1406
Il peut nous obliger, et ne saurait nous nuire.
1407
Qu’est-ce ?
1408
STÉPHANILLE
Un page du Duc vous demande là-bas.
FLAVIE
Ne bougez, s’il vous plaît, je ne tarderai pas.
1409
Je me doute à peu près de ce qu’il y vient faire.
1410
ÉMILIE
Ne vous mande-t-il point pour traiter notre affaire ?
1411
FLAVIE
Quant à moi je le pense, et crois qu’assurément
1412
Nous y rencontrerons notre nouvel amant.
1413
Scène XIII
(Emilie)
ÉMILIE
Ha le traître ! ha l’ingrat ! le lâche ! l’infidèle !
1414
De l’imperfection le plus parfait modèle !
1415
Il méprise un trésor avecques lâcheté,
1416
Parce qu’il en jouit sans l’avoir acheté.
1417
Va, ta faute m’oblige, elle m’a dispensée
1418
De la foi que jamais je ne t’aurais faussée.
1419
Sans ton ingratitude, il fallait malgré moi
1420
Que la mienne durât envers le vice-roi.
1421
Oui, déloyal Camille, il fallait que ta faute
1422
Me fît récompenser une vertu si haute.
1423
Non, non, je tiens à toi par des nœuds assez forts
1424
Pour ne m’en détacher qu’avec beaucoup d’efforts.
1425
Je tiens ton naturel si méchant et si lâche,
1426
Que je crains ton dépit au cas que je te fâche.
1427
Mais c’est qu’à l’avenir je te verrai si peu,
1428
Que le temps, sans scandale, éteindra notre feu,
1429
Puis je me vengerai sitôt que la fortune
1430
M’en fera revenir la saison opportune.
1431
Et je laisse à juger à tous les moins experts
1432
Si ce que j’acquerrai vaudra ce que je perds.
1433
Mais, ô Dieu ! qu’est-ce ci ? Quelle merveille étrange !
1434
Camille pour ma sœur court aux appas du change,
1435
L’infidèle me trompe, et je vois son péché.
1436
Mon esprit toutefois en est si peu touché,
1437
Que la seule douleur que mon âme ait soufferte,
1438
Vient de son changement, et non pas de sa perte,
1439
Vu que rien ne me pique en sa déloyauté,
1440
Que le visible affront qu’il fait à ma beauté.
1441
Suis-je encore Émilie, ou comme est-il possible,
1442
Qu’à cette trahison je sois si peu sensible ?
1443
Où sont tant de fureurs qui, pour ma guérison,
1444
Me devraient mettre en main le fer et le poison ?
1445
Ce miracle, Émilie, est facile à comprendre,
1446
C’est l’Amour qui le fait et qui vient te l’apprendre :
1447
Le Duc m’a si longtemps ses soins continués,
1448
Que les miens pour Camille en sont diminués,
1449
Et qu’insensiblement son mérite et sa grâce
1450
Ont trouvé dans mon cœur une aussi bonne place.
1451
De là procède en moi l’insensibilité
1452
Où me trouve aujourd’hui son infidélité.
1453
Autrement la douleur d’un si sensible outrage
1454
M’aurait empli l’esprit de fureur et de rage.
1455
Cependant, ô méchant ! les cieux me sont témoins
1456
Que la grandeur du Duc, son mérite et ses soins
1457
M’eussent peut-être émue, et non pas ébranlée
1458
Jusqu’à rompre la foi que tu m’as violée.
1459
¡Sus donc, puisqu’il te plaît, suivons le changement,
1460
Toi par ingratitude, et moi par jugement !
1461
Ce n’est pas, après tout, être loin de son compte,
1462
Que d’acquérir un duc par la perte d’un comte.
1463
Scène XIV
(Flavie, Émilie)
FLAVIE
C’est ce que justement nous avons deviné :
1464
Que le Duc nous attend dès qu’il aura dîné,
1465
Et que notre partie a promis de s’y rendre.
1466
Attendons-les plutôt que de les faire attendre.
1467
Je songe ici, ma sœur, que nous aurions grand tort
1468
De nous contraindre en rien, étant si bien d’accord.
1469
Il est vrai, comme enfin la faiblesse de l’âge
1470
Fait que les vieilles gens ont toujours de l’ombrage,
1471
Que mon frère en partant m’avait surtout enjoint
1472
De coucher avec vous, et ne vous quitter point.
1473
Mais cette injurieuse et dure compagnie
1474
Tient trop de l’esclavage et de la tyrannie.
1475
Et puis votre vertu m’est en si bonne odeur,
1476
Que je n’en puis qu’à tort soupçonner la candeur.
1477
Si nous couchions parfois, non pas toujours, ensemble,
1478
Nous en dormirions mieux vous et moi, ce me semble,
1479
Car je trouve à mon gré qu’il n’est rien de pareil
1480
Aux plaisirs de dormir d’un paisible sommeil,
1481
Ni qui notre embonpoint davantage entretienne.
1482
ÉMILIE
Votre commodité sera toujours la mienne.
1483
FLAVIE
Vous aurez cette chambre et ce lit que voilà,
1484
Pour moi je passerai dans celle de delà.
1485
Ainsi ce cabinet fait, pour l’une et pour l’autre,
1486
Un passage secret de ma chambre à la vôtre.
1487
Prenons donc dès ce soir notre commun repos.
1488
ÉMILIE
Ô que pour me venger ceci vient à propos !
1489
Ma fourbe a réussi, ma sœur croit que je l’aime,
1490
Et que je suis l’honneur et la sagesse même.
1491
Pour le Duc, quoiqu’il dise ou qu’il ait déjà dit,
1492
S’appellera toujours médisance ou dépit.
1493
fin du quatrième acte
ACTE V
Scène I
(Camile, Octave)
OCTAVE
Monsieur, encore un coup, souffrez que je vous die…
1494
CAMILLE
Quoi ?
1495
OCTAVE
Que votre entreprise est un peu bien hardie.
CAMILLE
Mais nous nous vengerons.
1496
OCTAVE
Oui, mais sans vous venger,
Vous pourriez bien vous mettre en un second danger.
1497
Songez à quel péril s’expose votre vie :
1498
Vous allez seul, de nuit, et de plus chez Flavie ;
1499
Pour moi, je vous le dis, ce rendez-vous si prompt
1500
Me fait craindre pour vous quelque sanglant affront.
1501
La place à mon avis s’est trop peu défendue
1502
Pour croire que sans fraude elle se soit rendue.
1503
Et je ne comprends point comment si promptement,
1504
Elle veuille vous voir en qualité d’amant.
1505
CAMILLE
Il est vrai qu’en effet la chose est si soudaine,
1506
Que cela suffirait à me tenir en peine,
1507
N’était qu’elle a voulu s’expliquer par écrit
1508
Pour me donner sujet de m’assurer l’esprit.
1509
OCTAVE
Et qui sait si la lettre est de son écriture ?
1510
CAMILLE
Moi qui parfaitement connais sa signature.
1511
Elle a tantôt écrit devant le Vice-roi
1512
Sur l’accommodement de son frère et de moi.
1513
Peut-être par ce trait, hors de toute apparence,
1514
Elle veut éprouver si j’ai de l’assurance.
1515
Par aventure aussi me veut-elle flatter
1516
Pour le bien de Paulin, à qui je puis l’ôter.
1517
Enfin, quoi qu’il en soit, la pierre en est jetée,
1518
J’irai, quand ma ruine y serait arrêtée.
1519
C’est pourquoi laisse-moi, car je ne voudrais pas
1520
Qu’elle vît que quelqu’un accompagnât mes pas.
1521
Or voici la fenêtre et la petite grille
1522
Où je dois rencontrer Flavie et Stéphanille.
1523
Faisons donc le signal qui nous peut découvrir.
1524
Scène II
(Camille, Stéphanille)
STÉPHANILLE
Monsieur, ne sifflez plus, je m’en vais vous ouvrir.
1525
CAMILLE
Courage, jusqu’ici tout va le mieux du monde.
1526
Dieu veuille seulement que le reste y réponde.
1527
Bonsoir, mon cœur.
1528
STÉPHANILLE
Monsieur, Madame m’avait dit
Que je vous fisse entrer à la ruelle du lit,
1529
Mais sa sœur par malheur est encore avec elle.
1530
Je puis bien cependant vous mener sans chandelle
1531
Dedans son cabinet afin d’y demeurer
1532
Jusqu’à tant qu’elle ou moi vous en venions tirer.
1533
Non, non, ne craignez rien, venez la chose est sûre,
1534
Vous pouvez aisément dedans une enfonçure
1535
Dont la tapisserie ôte la vue à tous,
1536
Où vous aurez à craindre aussi peu que chez vous.
1537
Suivez-moi seulement, je serai votre escorte.
1538
CAMILLE
Je le veux.
1539
STÉPHANILLE
Allez donc m’attendre sur la porte.
Scène III
(Octave, seul)
OCTAVE
Si je pouvais sa perte au besoin empêcher,
1540
Je gèlerais plutôt que de m’aller coucher.
1541
Mais si l’on veut le perdre, il est bien difficile
1542
Qu’il puisse avoir de moi qu’un secours inutile.
1543
Dieu, quel aveuglement ! Afin de se venger,
1544
Il se jette lui-même au milieu du danger.
1545
Mais puisqu’il l’a voulu, quoi qu’on ait pu lui dire,
1546
Qu’il s’en sauve s’il peut, pour moi je me retire.
1547
Scène IV
(Le duc d’Ossonne)
LE DUC
À la fin Émilie, après tant de remises,
1548
M’accorde les faveurs à mon amour promises.
1549
Enfin cette beauté s’est défaite pour moi
1550
De ces fantômes vains de constance et de foi.
1551
Mais voici le logis ; bon, l’échelle est pendue,
1552
Allons baiser la main qui nous l’a descendue.
1553
(Il entre par la fenêtre du cabinet où est Camille.)
Scène V
(Camille)
(Flavie paraît, et dans l’obscurité prend le duc pour Camille, et le mène à sa chambre.)
CAMILLE
Ce commerce inconnu me donne à soupçonner.
1554
Ne m’a-t-on mis ici que pour m’assassiner ?
1555
Que veut dire cet homme entré par la fenêtre ?
1556
Si je ne suis troublé, j’ai bien sujet de l’être.
1557
En effet, c’est un lieu suspect de trahison.
1558
Qui n’aurait point de peur n’aurait point de raison.
1559
Qu’en cette extrémité, je suis digne de blâme
1560
De m’être ici rendu sur la foi d’une femme !
1561
Et d’une femme encor qui davantage est sœur
1562
D’un traître qui voudrait m’avoir mangé le cœur.
1563
Mais quoi qu’on me prépare, et quoi qu’il m’en arrive,
1564
Je suis trop loin en mer pour regagner la rive.
1565
Ne bouge ! Au pis-aller, si je suis mal traité,
1566
Je pourrai dévaler par où l’autre est monté.
1567
Scène VI
(Émilie, Camille, Flavie, le duc, Stéphanille)
(Ici Émilie paraît dans sa chambre, prêtant l’oreille à la cloison de celle de Flavie, où le duc et elle sont.)
ÉMILIE
Plus j’approche du mur mon oreille attentive,
1568
Plus le trouble s’élève en mon âme craintive.
1569
Dieu ! que la voix du Duc se discerne aisément,
1570
Quoique ma sœur et lui parlent confusément !
1571
Ah nuit ! funeste nuit ! Ah femme malheureuse,
1572
Découverte et perdue aussitôt qu’amoureuse !
1573
Hélas ! que mon honneur est bien à l’abandon !
1574
Mais courrons vitement lui demander pardon,
1575
Avec tous les respects d’un cœur qui s’humilie.
1576
(Émilie passe avec le flambeau de sa chambre par le cabinet.)
CAMILLE
On vient ouvrir la porte. Ô Dieu ! c’est Émilie.
1577
ÉMILIE
(Entrant dans le cabinet.) Ho, ho, mon cavalier ! que faites-vous ici ?
1578
CAMILLE
Je suis venu vous voir.
1579
ÉMILIE
Me voir?
CAMILLE
Oui.
ÉMILIE
Grand merci.
Repassons dans ma chambre. Or çà, je vous demande,
1580
Qui vous a fait venir sans que je vous le mande ?
1581
Il s’étonne ! Achevons de lui tâter le pouls.
1582
Qui vous a fait entrer ?
1583
CAMILLE
Qui ? qui ? ce n’est pas vous ?
ÉMILIE
Non, c’est plutôt ma sœur que vous trouvez si belle.
1584
Pourquoi rougissez-vous quand je vous parle d’elle ?
1585
Hé bien, bien, apprenez qu’on sait tout à la fin,
1586
Et que pour me tromper, il faut être plus fin.
1587
Oui, Camille, oui, trompeur, nous savons votre vie,
1588
Comment et de quelle encre on écrit à Flavie.
1589
Les baisers d’une veuve auront plus de saveur,
1590
Aimez-les ; mais aussi pour dernière faveur,
1591
Perdez le goût des miens, dont vous fûtes indigne.
1592
CAMILLE
Madame, il est trop vrai que ma faute est insigne :
1593
Mais avecque serment de n’y plus retourner,
1594
Je vous prie à genoux de me la pardonner.
1595
ÉMILIE
Ne me demandez point de pardon ni de grâce,
1596
Que vous ne m’ayez dit comment le tout se passe.
1597
CAMILLE
Aujourd’hui chez le Duc, me tirant à l’écart,
1598
Sur le point qu’avec lui vous parliez d’autre part,
1599
Elle m’a mis en main ce poulet, elle-même,
1600
((Il lui montre la lettre de Flavie.))
Et m’a dit : « À ce soir, je verrai si l’on m’aime ».
1601
((Lettre de Flavie))
Si vous m’aimez autant que vous voulez que je le croie, rendez-vous cette nuit sous ma fenêtre, où Stéphanille ou moi ne manquerons pas de vous recevoir ; ne vous étonnez pas de ma résolution, j’ai des raisons qui me font précipiter le terme de notre entrevue.
ÉMILIE
Voilà ce qu’au besoin il me fallait savoir
1603
Pour détourner le coup que j’allais recevoir.
1604
CAMILLE
Vous me pardonnez donc ?
1605
ÉMILIE
Oui-da, je vous pardonne.
Votre lettre pourtant fera ma cause bonne.
1606
((Elle appelle Flavie, qui est dans sa chambre avec le duc.))
Ho ! ma sœur, s’il vous plaît, que je vous dise un mot.
1607
CAMILLE
Qu’ai-je fait ? J’ai grand peur que je passe pour sot.
1608
FLAVIE
Que veut ma sœur ? Sans doute elle a trouvé mon homme.
1609
CAMILLE
Ô Dieu ! que de bon cœur je voudrais être à Rome !
1610
ÉMILIE
Tenez, c’est un poulet de votre serviteur ;
1611
Que si vous en doutez, en voilà le porteur.
1612
FLAVIE
Je m’en vais dans ma chambre essayer d’y répondre.
1613
CAMILLE
Ah, Madame ! me perdre, afin de la confondre !
1614
Voire, à quoi bon cela ?
1615
ÉMILIE
Vous l’allez voir, à quoi !
J’aime mieux, après tout, la confondre que moi.
1616
FLAVIE
(Flavie amène le duc.) Marchez donc, Stéphanille, avec votre lumière.
1617
Monsieur, que pour ce coup je passe la première.
1618
Ma sœur, Monsieur le Duc vous vient voir un peu tard ;
1619
Je dis vous, car pour moi j’ai mes honneurs à part.
1620
Pour vous faire trouver sa visite meilleure,
1621
Je l’éloigne pour vous de la mode et de l’heure.
1622
ÉMILIE
À la personne près, et la condition,
1623
Vous avez à Monsieur même obligation.
1624
((Montrant Camille.))
FLAVIE
Et vous, qui faites tant la prude et la discrète,
1625
Il vous en a lui-même une bien plus étrette.
1626
Mais à d’autres, ma sœur ! Que sert-il de ruser ?
1627
Ce n’est pas devant moi qu’il se faut déguiser.
1628
STÉPHANILLE
Quel mystère est ceci ? Quelle étrange aventure !
1629
Les voilà plus muets que des gens en peinture.
1630
LE DUC
Ha ! véritablement il nous faut avouer,
1631
Seigneur Camille et moi, qu’on nous voulait jouer.
1632
Mesdames, jusqu’ici j’avais cru que les belles
1633
Ne s’acquéraient jamais le titre d’infidèles.
1634
FLAVIE
Infidèles ! Comment ? Est-il fidélité
1635
Capable de souffrir votre légèreté ?
1636
Quoi ! nous vous garderons inviolable et sainte
1637
La même loi d’amour que vous avez enfreinte ?
1638
Quoi ? nous nous piquerons d’avoir jusqu’au trépas
1639
La foi que vous prêchez et que vous n’avez pas ?
1640
Comme si de tout temps il n’était pas loisible
1641
De punir par la fraude une fraude visible.
1642
ÉMILIE
De fait, c’est le secret en matière d’ami :
1643
À courage infidèle, infidèle et demi.
1644
LE DUC
Comte, donnons-leur donc, pour éviter querelle,
1645
Cette légère faute au sexe naturelle.
1646
Ou bien, puisqu’entre nous le scandale est égal,
1647
Entre-concédons nous un pardon général.
1648
FLAVIE
C’est-à-dire, Messieurs, qui nous doit nous demande.
1649
LE DUC
Faut-il que le battu paye encore l’amende ?
1650
Hé bien, Camille et moi sommes à vos genoux.
1651
FLAVIE
Qu’en dites-vous, ma sœur, leur pardonnerons-nous ?
1652
Quant à moi, je conclus à la miséricorde.
1653
ÉMILIE
J’y conclus donc aussi.
1654
STÉPHANILLE
Voilà comme on s’accorde !
D’autant mieux que donnant ce pardon amoureux,
1655
Vous faites bien pour vous autant comme pour eux.
1656
FLAVIE
Allez, notre bonté votre crime surpasse.
1657
LE DUC
Souffrez donc qu’un baiser confirme notre grâce.
1658
ÉMILIE
(Parlant à Camille.) Pour vous, après Monsieur, qui seul fait votre paix,
1659
Remerciez ma sœur du bien que je vous fais,
1660
Parjure incomparable entre tous les parjures.
1661
LE DUC
Quoi ! vous passez si tôt du bienfait aux injures ?
1662
Mesdames, s’il vous plaît, que ce qui s’est passé
1663
Soit pour notre mémoire un portrait effacé.
1664
Nous voulons désormais dans notre intelligence
1665
Vous ôter tous sujets de plainte et de vengeance.
1666
CAMILLE
J’avoue ingénument que j’ai bien mérité
1667
De souffrir jusqu’au bout de sa sévérité,
1668
Mais le regret que j’ai de ma faute passée,
1669
Mérite bien aussi qu’elle soit effacée.
1670
LE DUC
Là, là, n’en parlons plus, nous voilà tous absous ;
1671
La paix est faite, allons bras dessus, bras dessous.
1672
STÉPHANILLE
Ô la plaisante paix ! C’est une paix fourrée.
1673
FLAVIE
(Elle lui parle à l’oreille.) Stéphanille, écoutez... la ronde, ou la carrée.
1674
LE DUC
Or puisque de rivaux nous sommes confidents,
1675
Que nous ne craignons rien, ni dehors ni dedans,
1676
Ne songeons désormais qu’à faire bonne chère,
1677
Et changeons la fenêtre à la porte cochère.
1678
FLAVIE
Hé bien ! pour commencer nous sommes aux jours gras,
1679
Je pense avoir céans d’excellent hypocras.
1680
Irons-nous dans ma chambre entre les confitures,
1681
Dire le petit mot dessus nos aventures ?
1682
LE DUC
Si vous aviez encor de certains abricots...
1683
FLAVIE
Nous vous en fournirons encore quelques pots.
1684
LE DUC
(À Émilie.) Bon, irons-nous Madame ?
1685
ÉMILIE
Allons, à moi ne tienne.
FLAVIE
Attendez, s’il vous plaît, que ma fille revienne.
1686
Elle est allée en bas préparer ce qu’il faut
1687
Pour la solennité du festin d’ici haut.
1688
STÉPHANILLE
Messieurs, vous pouvez bien remettre la partie
1689
Et danser pour ce soir un branle de sortie:
1690
C’est qu’il faut déloger, et quand ? Tout maintenant.
1691
LE DUC
En ce cas le malheur serait bien surprenant.
1692
STÉPHANILLE
Rabat-joie est venu, Monsieur est à la porte,
1693
Et Fabrice avec lui.
1694
ÉMILIE
Ha bon Dieu ! je suis morte.
CAMILLE
Il était grand besoin qu’ainsi mal à propos,
1695
Ce messer Pantalon troublât notre repos.
1696
STÉPHANILLE
Madame, regardez ce que vous voulez faire.
1697
ÉMILIE
Ô Ciel ! jusques à quand me seras-tu contraire ?
1698
Ma sœur, que ferons-nous ?
1699
FLAVIE
Quant à mon intérêt,
Monsieur peut demeurer avec moi s’il lui plaît.
1700
Quant au vôtre, il faudra que par la même porte
1701
Que mon frère entrera, seigneur Camille sorte.
1702
LE DUC
Non, non, nous sortirons tous deux également ;
1703
Après, laissez-moi faire ; ouvrez-lui seulement.
1704
Écoutez…
1705
((Il lui parle à l’oreille.))
FLAVIE
Sur ma foi, la défaite est présente
Et d’une invention extrêmement plaisante.
1706
Suivez-moi donc.
1707
LE DUC
(À Émilie.) Madame, adieu jusqu’au revoir.
CAMILLE
Adieu, préparez-vous à le bien recevoir.
1708
ÉMILIE
Dieu ! quel mauvais démon ennemi de ma joie,
1709
Rappelle ce barbare, et veut que je le voie,
1710
Afin qu’en le voyant, je présente à mes yeux
1711
Tout ce que les enfers ont de plus odieux ?
1712
Puis-je m’imaginer que l’amitié l’amène,
1713
Lui qui n’a rien d’humain que la figure humaine ?
1714
Plutôt cet assassin en cruauté fécond,
1715
Vient au meurtre premier ajouter un second.
1716
Peut-être que son cœur, que la fureur inspire,
1717
Me prépare la mort que le mien lui désire,
1718
Car enfin d’un jaloux, et d’un jaloux brutal,
1719
Qu’en peut-on espérer qui ne soit tout fatal ?
1720
Contrefaisons-nous donc à son abord funeste,
1721
Du discours, du penser, de la voix et du geste.
1722
Scène VII
(Paulin, Émilie, Fabrice, Flavie)
PAULIN
Bonsoir, bonsoir, Madame.
1723
ÉMILIE
Ho, Monsieur ! Qui savait
Que le ciel aujourd’hui tant d’heur me réservait ?
1724
PAULIN
Vous ne m’attendiez pas ?
1725
ÉMILIE
Vous pouvez bien le croire.
Quoi ! venir par la nuit du monde la plus noire ?
1726
PAULIN
Et tant mieux, c’est pourquoi je l’ai voulu choisir.
1727
Mais voulez-vous me faire un extrême plaisir ?
1728
Déshabillez-vous vite à votre garde-robe
1729
Pour ménager au lit le temps que je dérobe,
1730
Car dès le point du jour il faudra nous quitter.
1731
ÉMILIE
Fût-ce dès maintenant, je m’en vais me hâter.
1732
PAULIN
Fabrice, nos chevaux sont-ils à l’écurie ?
1733
FABRICE
Oui, Monsieur, ils sont bien.
1734
PAULIN
Or demain je vous prie
Que dès le point du jour on soit prêt à monter .
1735
Des mules cependant, venez me débotter !
1736
Non ! ma peau de vautour, et mon bonnet de laine !
1737
Allez dire à ma sœur qu’elle prenne la peine
1738
De monter jusqu’ici, s’il lui plaît d’y venir,
1739
Qu’avant me mettre au lit je veux l’entretenir.
1740
Ne bougez, la voici, prenez la bassinoire !
1741
FLAVIE
Mon frère, sauvez-vous, la nuit n’est pas si noire,
1742
Qu’elle n’ait découvert à travers sa noirceur
1743
Votre retour en ville.
1744
PAULIN
Et comme quoi, ma sœur ?
FLAVIE
Je ne sais, mais Camille est là-bas dans la rue.
1745
CAMILLE
(Ce vers se dit derrière le théâtre avec grand bruit.) Amis, point de pardon, main basse, qu’on le tue !
1746
PAULIN
Ma sœur, c’est fait de moi si je suis rencontré.
1747
FLAVIE
Non, non, la porte est bonne ; avant qu’il soit entré
1748
Nous pourrons vous sauver par-dessus la muraille
1749
Dans le jardin du Duc.
1750
PAULIN
Bien donc, que je m’en aille.
Sus vite, mon chapeau ; qu’on me donne un pourpoint.
1751
Fabrice, mon ami, ne m’abandonnez point.
1752
ÉMILIE
(Survenant.) Fabrice, où va Monsieur, équipé de la sorte ?
1753
FABRICE
Madame, oyez-vous pas qu’on enfonce la porte ?
1754
Ce sont nos ennemis, mais je le suis de près.
1755
ÉMILIE
Camille assurément fait ce vacarme exprès
1756
Pour déloger le vieux ; la défaite en est bonne
1757
Et d’une invention digne du Duc d’Ossonne,
1758
Car infailliblement le tour est trop plaisant
1759
Pour n’être pas l’effet d’un esprit si présent ;
1760
Et c’est ce qu’à l’oreille il leur a voulu dire.
1761
Mais les voici venir qui s’éclatent de rire.
1762
Scène VIII
(Camille, le duc, Émilie, Flavie, Stéphanille)
CAMILLE
Madame, rendez grâce à Monsieur avec nous,
1763
Qui nous a délivrés de ce fâcheux jaloux.
1764
Nous voici maintenant les maîtres de la place.
1765
LE DUC
Et si c’est pour longtemps que ma fourbe le chasse.
1766
ÉMILIE
Mais comme grand seigneur, vous chassez à grand bruit.
1767
LE DUC
Notre chasse autrement était de peu de fruit.
1768
CAMILLE
En effet il fallait faire peur à sa vie
1769
Avec plus de semblant qu’on n’en avait d’envie,
1770
Pour le faire en aller plus vite que le pas,
1771
Et l’avertir par là de n’y revenir pas.
1772
ÉMILIE
Vraiment l’invention n’en était pas mauvaise.
1773
LE DUC
Sus donc ! Pour nous ébattre et régner à notre aise,
1774
Concluons son rappel le plus tard qu’on pourra.
1775
CAMILLE
Fort bien, et cependant Monsieur le nourrira.
1776
LE DUC
Oui, pourvu que les siens m’en payent la dépense.
1777
CAMILLE
Qui doute que la sœur ne vous en récompense ?
1778
ÉMILIE
C’est bien dit, car pour moi, bien loin de l’allouer,
1779
C’est que je ne veux pas seulement l’avouer.
1780
LE DUC
Possible que Flavie y sera plus tenue.
1781
ÉMILIE
Vous le saurez sitôt qu’elle sera venue.
1782
FLAVIE
(Arrivant là-dessus.) La voici, dites-en ce que vous en pensiez.
1783
ÉMILIE
C’est que Monsieur disait avant que vous vinssiez,
1784
Qu’il faut que vous ou moi payions la bonne chère,
1785
Que pour l’amour de nous il fait à votre frère.
1786
Qu’en dites-vous, ma sœur ?
1787
FLAVIE
Que j’en dis ? Qu’il est vrai !
Serait-ce la raison qu’il perdît son défrai ?
1788
Non, ma sœur, n’ayez soin que de Monsieur le Comte,
1789
Oui, Monsieur, fournissez, je vous en tiendrai compte.
1790
Faites-en seulement les avances pour nous,
1791
Aussi bien autrefois j’en ai faites pour vous.
1792
Faites-lui bonne chère, et vous verrez sur l’heure
1793
Que je vous la rendrai plus entière et meilleure.
1794
Stéphanille, irons-nous ?
1795
STÉPHANILLE
(Revenant.) Madame, tout est prêt,
Un bon feu vous attend.
1796
FLAVIE
Allons donc, s’il vous plaît.
LE DUC
Oui, mais pas un ne dort de tous vos domestiques.
1797
S’ils venaient épier nos secrètes pratiques
1798
Et troubler nos plaisirs dedans leur pureté…
1799
FLAVIE
J’ai donné fort bon ordre à notre sûreté :
1800
Comme veuve, mon train est en petit volume,
1801
Et je traite mes gens avec cette coutume,
1802
Que n’ayant rien à voir dans mon appartement,
1803
Ils n’y viennent jamais sans mon commandement.
1804
LE DUC
Allons, et que chacun dorénavant s’applique
1805
À conserver la paix dans notre République.
1806