1
La Sylvie
Jean Mairet — EMOTHE0661_LaSylvie
LES ACTEURS
SYLVIE
Bergère
THÉLAME
Prince de Sicile
PHILÈNE
Berger
FLORESTAN
Prince de Candie
THYRSIS
Chevalier errant
MÉLIPHILE
Sœur de Thélame
DORISE
Bergère
DAMON
Père de Sylvie, Berger
MACÉE
Mère de Sylvie
AGATOCLÈS
Roi de Sicile
LE CHANCELIER
TIMAPHÈRE
Capitaine
PAGE
PAGE
ACTE I
SCÈNE I
(FLORESTAN, Prince de Candie, THYRSIS, Chevalier errant, UN PAGE)
FLORESTAN
Toi qu'un noble désir d’éprouver ton courage
1
En tous les accidents du Martial orage,
2
A tenu si longtemps absent de cette Cour,
3
Où tu viens fraîchement de faire ton retour,
4
Dans la diversité des Terres étrangères,
5
Où l'honneur à porté tes armes passagères,
6
THYRSIS,
laissant à part toute autre nouvauté,
7
Dis-moi, n'as-tu point vu quelque rare beauté?
8
Tu sais que nos humeurs conformes à nos âges,
9
Par-dessus toute chose aiment les beaux visages.
10
THYRSIS
Donnez-vous seulement tant soit peu de loisir,
11
Et je rendrai content votre jeune désir,
12
Entretenant plutôt vos yeux que vos oreilles.
13
(Il parle au PAGE à l'oreille)
PAGE,
revenez tôt. Vous verrez des merveilles,
14
Qui véritablement vous feront avouer
15
Qu'on ne saurait assez les voir ni les louer.
16
FLORESTAN
Que le désir de voir ce miracle me presse!
17
Mais ce page déjà n'a que trop de paresse,
18
Il est long à venir.
19
THYRSIS
Ne vous tourmentez pas;
Le voici de retour qui s'avance à grands pas:
20
Ha! que vous allez voir sous cette couverture
21
Un grand combat de l'Art avecque la Nature,
22
Tout ce que l'Univers eut jamais de plus beau
23
Se présente à vos yeux dans ce petit Tableau.
24
FLORESTAN
Cet ouvrage est l'effet d'une dextre savante
25
Plutôt que le portrait d'une Beauté vivante,
26
Du Peintre qui l'a fait l'industrieuse main
27
Ne le tira jamais sur un modele humain:
28
Ou si c'est le tableau d'une beauté non feinte,
29
C'est donc avec excès de grâce qu'elle est peinte.
30
THYRSIS
Comme on peint le Soleil avecque du charbon.
31
FLORESTAN
Vous êtes un moqueur.
32
THYRSIS
Je parle tout de bon,
Ce n'est point un rapport, c'est chose que j'ai vue.
33
FLORESTAN
Que fait l'original si son image tue?
34
Tu n'en as que trop dit, Thyrsis, je suis vaincu,
35
J'ai trouvé quelque charme en ce fatal écu,
36
Je sens que ce Portrait de plus en plus m'inspire
37
Certains feux violents qui ne se peuvent dire.
38
Hélas! donne à ma plaie un premier appareil,
39
Apprens-moi le Climat où luit ce beau Soleil,
40
Surtout fais-moi savoir son nom & sa naissance,
41
Et tu m'obligeras à la reconnaissance.
42
THYRSIS
La Sicile est l'aimable & fortuné sejour
43
Où ce bel Astre donne & respire le jour,
44
Ceux qui savent son nom l'appellent Méliphile,
45
Fille unique du Roi de la même Sicile.
46
FLORESTAN
Maintenant je soupire avec contentement,
47
Sachant que j'ai le bien d'aimer si hautement,
48
Puis qu'elle est comme moi d'une Royale tige,
49
L'honneur à la servir d'avantage m'oblige:
50
Mais crois-tu que les Dieux me voudront accorder
51
La gloire de la voir & de la posséder?
52
THYRSIS
À la moindre Ambassade elle vous est acquise.
53
FLORESTAN
Cette Légation qu'à moi seul n'est permise,
54
Un Dieu tacitement me force de partir,
55
En vain tous les mortels voudront me divertir
56
De ce nouveau dessein.
57
THYRSIS
Monsieur, s'il est posible
Gardez-vous d'entreprendre un voyage pénible
58
Est bien plus dangereux que vous ne croiez pas.
59
FLORESTAN
Les périls en amours me sont autant d'appas:
60
Un timide guerrier que le combat étonne
61
Ombrage rarement son front d'une couronne.
62
THYRSIS
Quoi que puisse arriver, cet amoureux départ
63
Ne sera pas si tôt.
64
FLORESTAN
Dans deux jours au plus tard,
Je voudrais seulement partir à l'heure même.
65
THYRSIS
Étrange effet d'amour, impatience extrême!
66
Si vous n'aimiez pas tant vous redouteriez plus
67
Le perfide sujet du flux & du reflux,
68
Où même en pleine paix les vaisseaux ont la guerre
69
Avecque les rochers, les vents, l'air, & la terre.
70
FLORESTAN
Toutes les mers du monde où vont les matelots
71
Pour éteindre mon feu n'ont point assez de flots;
72
L'eau ne m'étonne pas; si je dois rendre l'âme
73
Dedans quelque élément, ce sera dans la flamme:
74
Adieu, je vais moi-même au port voir les vaisseaux,
75
Et choisir le plus propre à courir sur les eaux.
76
SCÈNE II
(SYLVIE, PHILÈNE)
SYLVIE
Après beaucoup d'ennuis en fin l'heure est venue
77
Que sans rendre ma flamme ou suspecte ou connue
78
Je puis entretenir ces rochers d'alentour
79
Des plaisirs innocents que me donne l'Amour:
80
Amour, ah! que ce mot sensiblement me touche,
81
Qu'il plaît à mon esprit, qu'il est doux à ma bouche,
82
Et que je fus heureuse alors qu'il décocha
83
Ce trait d'or qui mon cœur si vivement toucha,
84
Versant d'un même coup dans le sein de Thélame
85
Une pareille ardeur à l'ardeur qui m'enflamme.
86
Dieux! que depuis mes jours sont doucement coulés,
87
Que de plaisirs se sont à mes soupirs mêlés,
88
Et que j'ai bien goûté sans crime & sans envie
89
Les plus aimables fruits de l'amoureuse vie!
90
Une simple Bergère asservir sous sa loi
91
Un qui peut commander en qualité de Roi:
92
Au seul ressentiment d'une faveur si rare
93
Mon esprit de merveille & de plaisir s'égare,
94
Je forme des pensers à ma confusion,
95
Et crois que mon bonheur n'est rien qu'illusion.
96
Mais parmi ce discours dont mon âme se flatte
97
Le front du jour naissant visiblement éclate,
98
Et les petits oiseaux des forêts & des champs
99
Avecque la clarté renouvellent leurs chants;
100
Ce bois qui de mon heur fut la cause première
101
Sera tantôt forcé des traits de la lumière:
102
Vraiment si mon Berger oubliait de venir
103
Nous perdrions un beau jour à nous entretenir;
104
De la peur que j'en ai tous mes esprits s'affligent.
105
À propos la coutume & le devoir m'obligent
106
De lui faire un bouquet, avant que les chaleurs
107
De leurs ardants baisers fassent mourir les fleurs;
108
Il me faut dépêcher, car déjà de l'haleine
109
Des chevaux du Soleil fume toute la plaine:
110
Là-bas dans un vallon où deux petits ruisseaux
111
Se coulent dans un pré tout bordé d'arbrisseaux,
112
Nature bien souvent produit des fleurs nouvelles,
113
Ç'est là que je pourrai faire choix des plus belles:
114
Bons Dieux! le bel émail, certes à cette fois
115
Mes yeux perdront ici la liberté du choix.
116
Deesse du Printemps, Flore, à qui la Nature
117
Des jardins & des prés a donné la peinture,
118
De grâce pousse encore de ton humide sein
119
Quelque nouvelle fleur qui soit faite à dessein,
120
Dont le teint à celui de mon Amant ressemble,
121
Où son nom & le mien se puissent lire ensemble,
122
Même s'il est possible où soit représenté
123
L'inviolable vœu de ma fidelité:
124
Ainsi toujours Zéphir pour ta beauté soupire,
125
Ainsi jamais l'Hiver n'efface ton empire,
126
Et jamais les chaleurs. Mais n'apperçois-je pas
127
Quelqu'un dans ce taillis qui guide ici ses pas?
128
Depuis qu'un jour un loup me voulut faire outrage
129
Les objets les plus sûrs me donnent de l'ombrage,
130
C'est peut-être un Pasteur, il est vrai c'en est un,
131
De tous le moins aimable & le plus importun:
132
Il vient pour m'aborder, que ne m'est-il loisible
133
D'échapper, ou du moins de me rendre invisible.
134
PHILÈNE
C'est elle, je la vois qui fait amas de fleurs
135
Dans ce pré tant de fois arrosé de mes pleurs:
136
À l'abord seulement de cet esprit farouche
137
Les mots comme étouffés me meurent dans la bouche,
138
Je frémis, je pâlis: mais c’est trop s'amuser,
139
L'occassion échappe à qui n'en sait user.
140
(DIALOGUE)
Beau sujet de mes feux & de mes infortunes,
141
Ce jour te soit plus doux & plus heureux qu'à moi.
142
SYLVIE
Injurieux Berger qui toujours m'importunes,
143
Je te rends ton souhait, & ne veux rien de toi.
144
PHILÈNE
Comme avecque le temps toute chose se change,
145
De même ta rigueur un jour s'adoucira.
146
SYLVIE
Ce sera donc alors que d'une course étrange
147
Ce ruisseau revolté contre sa source ira.
148
PHILÈNE
Ce sera bien plutôt lors que ta conscience
149
T'accusera d'un crime en m'oyant soupirer.
150
SYLVIE
Tes discours ont besoin de trop de patience,
151
Adieu, le temps me presse, il me faut retirer.
152
PHILÈNE
Reste, mon Soleil, quoi! ma longue poursuite
153
Ne pourra m'obtenir le bien de te parler.
154
SYLVIE
C'est en vain que tu veux interrompre ma fuite,
155
Si je suis un Soleil je dois toujours aller.
156
PHILÈNE
Le Soleil interrompt ses courses vagabondes
157
Pour voir dessous les eaux les yeux de son souci.
158
SYLVIE
Et moi si je voyais Philène sous les ondes
159
Pour voir mourir son feu je le ferais aussi.
160
PHILÈNE
Justes Dieux! se peut-il qu'une Bergère endure
161
Son Amant à ses pieds d'amour se consumer?
162
SYLVIE
Mais plutôt se peut-il que ta fureur te dure
163
Sachant que je ne puis ni ne te veux aimer?
164
PHILÈNE
Quelle est donc ton humeur, apprends-le-moi de grâce,
165
Que je réclame enfin la mort ou ta pitié.
166
SYLVIE
Tu le dois bien savoir, mon cœur est tout de glace,
167
Et mon âme insensible aux traits de l'amitié.
168
PHILÈNE
Ha! si tu n'aimais rien, ce bois sauvage & sombre
169
Ne te retiendrait pas dans son sein tout le jour.
170
SYLVIE
Il est vrai que je l'aime, à cause que son ombre
171
Conserve ma froideur contre les feux d'Amour.
172
PHILÈNE
Mon tout, si ta rigueur me passe en repartie,
173
Peut-être ma confiance en doit venir à bout.
174
SYLVIE
De ce dont en n'a pas encore une partie
175
On est bien éloigné d'en posséder le tout.
176
PHILÈNE
Et bien enseigne-moi quelque nom qui te plaise,
177
Et duquel je te puisse appeler désormais.
178
SYLVIE
Appelle-moi Sylvie, appelle-moi mauvaise,
179
Mais de ces noms d'Amour ne m'en parle jamais.
180
PHILÈNE
Que le Ciel me ferait un bien inestimable,
181
Si pour être insensible il me faisait rocher!
182
SYLVIE
Philène en cet état me serait plus aimable,
183
Car je l'aimerais mieux de roche que de chair.
184
PHILENE
Dieux! tout contre le port je trouve plus d'orage,
185
Et plus d'aveuglement auprès de mon flambeau.
186
SYLVIE
Pourquoi donc imprudent me suis-tu davantage
187
Si tu sais que mon œil te met dans le tombeau?
188
PHILÈNE
Ainsi veut le destin, ingrate, que je t'aime,
189
Me forçant par mes yeux à rechercher ma mort.
190
SYLVIE
Doncques de ton malheur n'accuse que toi-même,
191
Ou commande à tes yeux d'en accuser le sort.
192
PHILÈNE
Il est vrai que tous deux me rendent misérable,
193
Mais le coup de la mort me vient de ta beauté.
194
SYLVIE
Ainsi les imprudents font le Soleil coupable
195
De leur aveuglement que cause sa clarté.
196
PHILÈNE
À la fin je vois bien qu'il faudra que je meure,
197
Sans témoignage aucun que de ta cruauté.
198
SYLVIE
Qui n'attend que la mort doit mourir de bonne heure,
199
En retarder le coup, c'est une lâcheté.
200
PHILÈNE
Quoi! tu n'auras donc pas pitié de la constance
201
D'un pauvre cœur qui meurt de ton amour épris.
202
SYLVIE
S'il meurt c'est justement, il fait la pénitence
203
Du crime qu'il a fait d'avoir trop entrepris.
204
PHILÈNE
Tu veux bien pour le moins avant ma sépulture
205
D'un baiser seulement ma douleur appaiser.
206
SYLVIE
Sans perdre en même temps l'un ou l'autre nature,
207
Les glaces & les feux ne se peuvent baiser.
208
PHILÈNE
Ô cœur! mais bien rocher toujours couvert d'orage,
209
Où mon amour se perd avec trop de rigueur!
210
SYLVIE
On touche le rocher où l'on fait le naufrage,
211
Mais jamais ton amour ne m'a touché le cœur.
212
PHILÈNE
Disons pour mieux parler d'une chose si rare,
213
Si ce n'est un rocher que c'est un diamant.
214
SYLVIE
Ne t'étonne donc pas si ma rigueur avare
215
À cause de son prix le garde chèrement.
216
PHILÈNE
Au moins que ce bouquet fait de tes mains divines
217
Au defaut d'un baiser récompense ma foi.
218
SYLVIE
Tu n'en peux espérer que les seules épines,
219
Car je garde les fleurs pour un autre que toi.
220
PHILENE
Ô Dieux! soyez témoins que je souffre un martyre
221
Qui fait fendre le tronc de ce chêne endurci.
222
SYLVIE
Il faut croire plutôt qu'il s’éclate de rire
223
Oyant les sots discours que tu me fais ici.
224
PHILÈNE
Tu t'en vas donc Sylvie, ô Sylvie! Ô mon âme!
225
Est-ce là le loyer que mérite ma flamme?
226
Reviens, belle, reviens, non pour me secourir,
227
Mais pour m'entendre plaindre & pour me voir mourir.
228
Orgueilleuse Bergère, ingrate fugitive,
229
Puisque ta cruauté ne veut pas que je vive,
230
Je lui veux obéir, arrête encore un peu,
231
Je n'ai plus à pousser qu'un petit trait de feu.
232
Mais c'est former en vain un discours à la nue,
233
Elle est déjà si loing que je la perds de vue,
234
Et comme si ses pieds approuvaient son dédain
235
L'inhumaine s'enfuit plus légère qu'un daim.
236
Rochers, arbres, ruisseaux, belles fleurs, solitude,
237
Qui voyez ma constance & son ingratitude,
238
Quel esprit aujourd'hui sous l'amoureuse loi
239
À moins de recompense & plus de mal que moi?
240
On a vu deux moissons depuis l'heure première
241
Qu’elle mit en ses fers mon âme prisonnière,
242
Depuis je n'ai cessé de lui faire la cour
243
Avec des compliments de respect & d'amour:
244
J'ai cent fois repoussé le loup de son herbage,
245
Cet fois j'ai pris le soin de lui faire un ombrage,
246
Témoin un cabinet tout tapissé de verd
247
Fait de mes propres mains pour la mettre à couvert,
248
Même dernièrement je lui fis une planche
249
En un certain passage où ce ruisseau s'épanche.
250
Mais pourquoi rapporter ces soins officieux,
251
Puisque sa cruauté ne m'en traite pas mieux?
252
Au contraire on dirait que sa rigueur augmente
253
Lorsque ma passion devient plus véhémente.
254
N'importe, si faut-il mourir en ce dessein,
255
Aussi bien je ne puis me l'arracher du sein:
256
Je crois que le bonheur suivra notre espérance,
257
Et qu'elle aura pitié de ma persévérance:
258
En tout cas je verrai ferme dans mon tourment
259
Jusques où le malheur peut pousser un Amant.
260
SCÈNE III
(MÉLIPHILE, THÉLAME, SYLVIE)
MÉLIPHILE
Voici l'heure à peu près qu'en habit de bocage
261
Mon frère doit passer dedans ce jardinage,
262
La curiosité me presse grandement
263
De savoir le sujet de ce déguisement:
264
Son humeur depuis peu se plaît à la campagne,
265
Sans vouloir toutefois souffrir qu'on l'accompagne,
266
Et contre sa coutume il ne fait que songer:
267
Je l'apperçois qui vient en habit de Berger,
268
Enfin je vous y prends, l'état où je vous trouve
269
De vos intentions m'est une claire preuve,
270
L'esprit le moins rusé serait trop éclairci
271
De l'amoureux dessein qui vous amène ici;
272
Il n'en faut pas rougir, en de semblables choses
273
Amour fait bien souvent d'autres métamorphoses,
274
Bien longtemps devant vous on nous dit que les Dieux
275
En habits empruntés sont descendus des Cieux.
276
Non, non, ne craigne point d'enseigner un mystère
277
À qui sait comme il faut & parler & se taire.
278
THÉLAME
Comme on permet le mal qu'on ne peut empêcher,
279
Il faut bien découvrir ce qu'on ne peut cacher.
280
MÉLIPHILE
Peut-être ma franchise un peu trop curieuse
281
Dedans sa privauté vous est injurieuse.
282
THÉLAME
Nullement, tant s'en faut, que mon plus grand regret
283
Est de t'avoir caché si lontemps mon secret.
284
MÉLIPHILE
Si vous me faites part de cette confidence,
285
Croyez qu'assurément mes soins & ma prudence
286
Vous y pourront servir, outre que déchargé
287
D'un secret important l'esprit est allégé.
288
THÉLAME
Sache donc, chère sœur, que ce cœur insensible,
289
Ce cœur qu'on a tenu si longtemps invincible,
290
Que tant de beaux objects dont se pare la Cour
291
N'avaient pu rendre encore susceptible d'amour,
292
De libre où il était incessamment soupire,
293
Esclave devenu de l'amoureux empire.
294
MÉLIPHILE
Ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai dû me douter
295
Du sujet du discours que je viens d'écouter:
296
À voir les mouvements de votre inquiétude,
297
Et comme votre humeur aimait la solitude,
298
Il était bien aisé de faire un jugement
299
Conforme à la raison de votre changement.
300
Mais quelle est la Beauté qui se donne la gloire
301
De remporter sur vous une telle victoire?
302
THÉLAME
Une que tu pourrais à peine imaginer,
303
Si tu n'es bien savante en l'art de deviner.
304
MÉLIPHILE
Je ne sais, mais au moins je crois que c'en est une
305
Digne de votre amour & de votre fortune.
306
THÉLAME
Assurément.
307
MÉLIPHILE
J'entends une qui soit de rang
Et de condition sortable à votre sang.
308
THÉLAME
Je ne te tiendrai pas davantage en balance,
309
Ici ma passion implore ton silence,
310
Ici je te conjure au nom de l'amitié
311
De tenir ce dépôt plus cher de la moitié
312
Que ton propre intérêt, ou que ta propre vie.
313
Ô Dieux! sans me pâmer puis-je nommer Sylvie!
314
C'est elle qui m'arrête en des liens dorés,
315
Qui même par un Dieu devraient être adorés:
316
Les dons d'âme & de corps dont elle est bien pourvue
317
Charment à même temps & l'esprit & la vue,
318
Son visage où jamais ne s'appliqua le fard
319
Ignore les attraits qu'on emprunte de l'art,
320
On n'y voit point blanchir la céruse & le plâtre
321
Comme en ceux qu'aujourdhui notre Cour idolâtre:
322
Diane dans les bois, Arethuse dans l'eau,
323
N'eurent jamais le teint ni plus frais ni plus beau,
324
C'est le plus noble cœur, l'humeur la plus docile,
325
Et le meilleur esprit qui soit en la Sicile:
326
Au reste s'il y a quelque souverain bien,
327
On ne le doit chercher que dans son entretien.
328
MÉLIPHILE
Les belles qualités qui la rendent aimable
329
Font que dans votre choix vous n'êtes point blâmable,
330
Il est certain qu'elle a des attraits assez doux
331
Pour ôter la raison à tout autre qu'a à vous:
332
Mais de croire qu'un Prince aimât une Bergère
333
Si ce n'est d'une amour ou feinte ou passagère,
334
C'est ce qui de mon sens s'éloigne tellement,
335
Que je n'oserais pas y songer seulement.
336
THÉLAME
Ô ma sœur! si ton cœur avait une étincelle
337
De ce nouveau brasier qu'au dedans je recèle,
338
Au lieu de censurer mes innocents desseins
339
On te verrait bientôt les sentiments plus sains,
340
Tu saurais que le nœud d'une amitié parfaite
341
Assemble également le Sceptre à la Houlette,
342
Que des objects mortels ont fait plaindre les Dieux,
343
En un mot tu saurais que l'Amour n'a point d'yeux.
344
MÉLIPHILE
Il est vrai, mais aussi vous ne prenez pas garde
345
Qu'à son aveuglemet votre honneur se hasarde,
346
Et qu'insensiblement il vous va préparant
347
Le triste événement d'un danger apparent.
348
Vous connaissez du Roi l'implacable colère,
349
Il veut que tout le monde ait souci de lui plaire;
350
Croyez-moi, vos projets seraient beaucoup meilleurs
351
Si suivant mon avis vous les tourniez ailleurs.
352
THÉLAME
Ô Ciel! sans me venger puis-je ouïr ces blasphèmes!
353
Impitoyable sœur, est-ce ainsi que tu m'aimes?
354
Conseillère importune, au lieu de me guérir
355
As-tu donc entrepris de me faire mourir?
356
MÉLIPHILE
Je ne m'étonne pas si votre esprit s'afflige,
357
Plus on veut votre bien plus on vous désoblige.
358
THÉLAME
Garde ce bien pour toi, m'en peut-il arriver
359
Un plus grand que celui dont tu me veux priver?
360
Tu me vas conseillant d'amortir une flamme
361
Que je tiens mille fois plus chère que mon âme,
362
Tu me veux engager en une trahison,
363
Tu me veux faire enfin avaler du poison:
364
Est-ce là le moyen de me donner remède?
365
Non, non, j'aime bien mieux que personne ne m'aide.
366
MÉLIPHILE
À ce compte faudrait qu'on vous laissait périr.
367
THÉLAME
Celle qui m'a blessé me saura bien guérir,
368
Ses beaux yeux ont assez de quoi rendre la vie,
369
Et de quoi la ravir quand ils en ont envie,
370
N'en sois point en souci, mais seulement permets
371
Que de leurs traits ardants je brûle désormais.
372
MÉLIPHILE
Puisque cette fureur est un mal nécessaire,
373
Je crois que le meilleur est de vous laisser faire,
374
Cependant avisez de conduire si bien
375
Le cours de vos amours, que l'on n’en sache rien:
376
Vous savez que les Rois ont de bonnes oreilles.
377
THÉLAME
Pourvu qu'à la sûreté de nos plaisirs tu veilles,
378
Et que ton amitié nous assiste au besoin,
379
Nous n'aurons en ceci ni censeur ni témoin.
380
MÉLIPHILE
Assuré de ma foi sans réserve & sans doute,
381
Vous pouvez hardiment poursuivre votre route,
382
Rien ne choque si fort un amoureux désir,
383
Que de lui retarder les fruits de son plaisir,
384
Vous n’en faites que trop ici l'experience.
385
THÉLAME
Il est vrai que mon cœur avec impatience
386
Sachant que sans faillir ma Bergère m'attend,
387
Soupire après le bien que son espoir lui tend.
388
Adieu, je suis l'aimant qui m'attire auprès d'elle,
389
Souviens-toi de m'aimer & de m'être fidèle.
390
Non guère loin d'ici je découvre le lieu
391
Qui chaque jour m'élève à la gloire d'un Dieu,
392
Où dans un petit fonds que le feuillage couvre
393
Je vois des raretés qu'on ne voit point au Louvre.
394
Mais d'où vient que Sylvie est encore à venir?
395
Quel obstacle la peut si longtemps retenir?
396
Ma défiante humeur me voudrait faire accroire
397
Qu'elle manque aujourd'hui d'amour ou de mémoire,
398
Je m'en dédis pourtant, je fais tort à sa foi,
399
Si je brûle pour elle, elle brûle pour moi.
400
SYLVIE
sortant de derrière un buisson Tu le peux bien jurer sans te rendre parjure.
401
THÉLAME
Ha! mon Ange pardon, je t'ai fait une injure.
402
SYLVIE
Voyez si je me plais à nourrir vos douleurs,
403
Au lieu de vous punir je vous donne des fleurs.
404
THÉLAME
Et moi qui m'en retiens les épines dans l'âme,
405
Je te donne en revanche un baiser tout de flamme.
406
SYLVIE
Si mon amant rêveur, solitaire & transi
407
Voyait les privautés que je vous souffre ici,
408
Ayant déjà sujet comme il a de se plaindre,
409
Vraiment ce serait bien pour l'achever de peindre.
410
THÉLAME
Comment? quelqu'un, Sylvie ose-t'il desirer
411
Un bien pour qui moi seul ai droit de soupirer?
412
SYLVIE
Tantôt comme j'étais seule dans la prairie
413
Laissant parmi les fleurs errer ma rêverie,
414
Philène, qui me dit l'objet de ses tourments,
415
M'a presque assassinée avec ses compliments.
416
THÉLAME
Je crois que ce rival en sa poursuite vaine
417
N'a rien gaigné sur toi.
418
SYLVIE
Ne t'en mets point en peine,
Tout autre que Thélame en vain proposerait
419
De s'acquérir Sylvie.
420
THÉLAME
Un Dieu ne l'oserait,
J'aime trop chèrement le bien que je possède,
421
Je perdrai la lumière avant que je le cède:
422
Mon âme assure-toi que tu verras un jour
423
Des merveilleux effets du fruit de mon amour.
424
SYLVIE
Seigneur, votre amitié me rend toute confuse,
425
J'ai peur qu'imprudemment en fin je n'en abuse,
426
Je ne mérité pas.
427
THÉLAME
Brisons là mon souci,
si tu veux m'obliger ne parle plus ainsi.
428
SYLVIE
Plût aux Dieux vissiez-vous mon âme toute nue
429
Pour juger de sa flamme.
430
THÉLAME
Elle m'est trop connue,
J'aimerais beaucoup mieux te voir le corps tout nu.
431
SYLVIE
Je vous croyais vraiment un peu plus retenu,
432
Mais à ce que je vois.
433
THÉLAME
J'ai beaucoup d'innocence
Pour avoir tant d'amour.
434
SYLYIE Plutôt trop de licence.
THÉLAME
Je vois bien que c'en est, il faut que ta rigueur
435
Se plaise incessamment à me voir en langueur:
436
Mais déjà le Soleil bien haut sur l'Hemisphère
437
N'a plus que la moitié de sa visite à faire,
438
Ce bocage prochain nous invite à propos
439
À la commodité du frais & du repos;
440
Couchons-nous sur ces fleurs, l'herbe & la feuille verte
441
S'offrent à nous servir de lit & de couverte:
442
On dirait proprement que ces beaux myrthes verts
443
Aux pauvres amoureux tendent les bras ouverts;
444
Voici le même endroit et d'amour & de franchise
445
Où Venus autrefois embrassait son Anchise,
446
C'est ici que le Dieu qui préside aux combats
447
Le harnois dépouillé vient prendre ses ébats;
448
Ici le moindre object au plaisir nous convie,
449
Ici les ennemis des douceurs de la vie
450
Ne viennet point troubler le repos d'un Amant.
451
SYLVIE
Il est vrai que voici le lieu le plus charmant
452
Qui se puisse trouver.
453
THÉLAME
Loin de la complaisançe,
Je crois que sa douceur lui vient de ta présence,
454
Que tes yeux seulement le font gai comme il est,
455
Que c'est par ta beauté que la sienne me plaît,
456
Que ce bois n'entretient son ameublement sombre
457
Qu'à dessein de te faire un présent de son ombre,
458
Que le fond verdissant de ces taillis fleuris
459
Ne tire son éclat sinon de tes souris;
460
Même que les zéphyrs du mont & de la plaine
461
Afin de t'écouter retiennent leur haleine;
462
Que pour te réjouir parmi ces alisiers
463
Les petits rossignols exercent leurs gosiers;
464
Bref il est assuré que tout ce paysage
465
N'a d'embellissement que de ton beau visage.
466
SYLVIE
Dis ce que tu voudras afin de me louer,
467
Je me garderais bien de te désavouer,
468
N'ayant point de vertu qui ne te soit commune:
469
Ou bien si tu le veux je suis comme une Lune,
470
Si je luis, ce n'est point d'autre feu que du tien.
471
THÉLAME
De grâce oblige-moi, laissons cet entretien,
472
Et rends la guérison à mon esprit malade,
473
Donne-moi je te prie une amoureuse œillade,
474
Tire-moi seulement un de ces chauds regards
475
Dont tu peux embraser les cœurs de toutes parts:
476
Souffre sans murmurer que ma bouche idolâtre
477
Imprime ses baisers dessus ton sein d'albâtre.
478
Ô transports! ô plaisirs du crime séparés,
479
Où voulez-vous ravir mes esprits égarés,
480
Mon Âme, mon Soleil, mon Ange tutelaire?
481
Ha! ta douceur me tue à force de me plaire,
482
Mes sens évanouis d'aise me vont quitter,
483
Si tu ne prends le soin de me ressusciter.
484
SYLVIE
Je sais bien que j'ai trop d'indulgence amoureuse,
485
Je te serais meilleure étant plus rigoureuse;
486
Si tu mourais durant cet aimable transport,
487
Sans doute je serais coupable de ta mort.
488
Outre que j'ai si peur que quelqu'un ne nous voie,
489
Que j'en sens de moitié diminuer ma joie.
490
Je crois que ces rochers ne sont point assez sourds
491
Pour n'avoir pas ouï nos folâtres discours,
492
Que ce petit ruisseau tacitement en gronde,
493
Qu'il grave les baisers sur le front de son onde;
494
Que ces feuilles enfin & ces fleurs que je vois
495
Sont pour nous découvrir autant d'yeux & de voix.
496
THÉLAME
Que crains-tu? l'Amour même est notre intelligence,
497
Il veille sur nous deux avecque diligence,
498
C'est lui qui tient exprès ces rameaux enlacés
499
Pour defendre au Soleil de nous voir embrassés.
500
Mais quoi! veux-tu déjà me quitter ma Déesse?
501
Attends encore un peu, mon cœur rien ne nous presse,
502
N'expose point ton teint à la chaleur du jour.
503
SYLVIE
Je ne saurais ici faire plus long sejour,
504
Il me faut remmener mes troupeaux au village.
505
THÉLAME
Où les as-tu laissés?
506
SYLVIE
Au long de ce rivage,
Sous la protection d'un mâtin assuré,
507
J'ai grand peur seulement d'avoir trop demeuré,
508
Cela me met en peine, & fait qui j'apprehende
509
Qu'arrivant au logis on ne me réprimende.
510
THÉLAME
Dans deux heures au moins tu reviens en ce lieu.
511
SYLVIE
Je n'y manquerai pas.
512
THÉLAME
Adieu doncques.
SYLVIE
Adieu.
ACTE II
SCÈNE I
(DAMON, MACÉE)
DAMON
Il faut que je te dise ici sans plus attendre
513
Ce qu'à regret je viens tout fraîchement d'entendre,
514
L'affaire est d'importance, & principalement
515
En ce qu'elle nous touche & presse également,
516
Qu'un orage prochain troublant notre bonace,
517
De naufrage assuré dans le port nous menace.
518
Ô fille sans esprit, qu'à tes pauvres parents
519
Tes désirs déréglés vont de soins préparants.
520
MACÉE
Dieux! qu'est-ce qu'il a dit, je gagerai ma vie
521
Qu'en ces termes couverts il parle de Sylvie,
522
Damon ne me tiens plus davantage en suspens,
523
Je sens dedans mon sein errer mille serpents,
524
Et l'appréhension qui m'étonne & me trouble
525
De moment en moment en mon âme redouble,
526
Mon esprit au soupçon du malheur attaché
527
Me dit que notre fille a son honneur taché,
528
Est-il vrai mon ami?
529
DAMON
Je n'en sais rien m'amie.
MACÉE
Il est trop véritable: ô Dieux! quelle infamie,
530
Voilà notre maison couverte désormais
531
D'un reproche honteux qui ne mourra jamais.
532
Plûs au Ciel que la mort nous pris tous trois ensemble.
533
DAMON
Tu t'affliges, Macée, & trop tôt ce me semble,
534
Encore ne faut-il pas s'attrister à credit,
535
On m'a dit seulement.
536
MACÉE
Et que vous a-t'on dit?
DAMON
Que le nuisible éclat des beautés de Sylvie
537
Avait au fils du Roi la liberté ravie,
538
Que ce Prince amoureux son entretien goûtait,
539
Lui parlait à l'écart, & qu'elle l'écoutait:
540
Considérant le temps, le lieu, le personnage,
541
Tout cela ne vaut rien à celles de son âge,
542
Et crois que ce Seigneur ne daignerait la voir
543
Que pour passer son temps & pour la décevoir
544
De moi cela me trouble & me tient en cervelle.
545
MACÉE
Vraiment vous m'avez dit une étrange nouvelle,
546
Mais d'ailleurs que sait-on si son funeste auteur
547
N'en serait point aussi lui-même l'inventeur?
548
Il dit cela peut-être afin de nous déplaire.
549
DAMON
Il est homme de bien, & témoin oculaire,
550
Il a dedans le parc plusieurs fois avisé
551
Sylvie avec Thélame en Berger déguisé.
552
MACÉE
Au moins parmi les droits que donne la puissance
553
Il ne les a point vu prendre trop de licence,
554
Car j'ose m'assurer que ce jeune Seigneur
555
Règle ses passions au compas de l'honneur,
556
Et que son naturel, ses mœurs, ni son courage
557
Ne sauraient se porter à l'excès d'un outrage,
558
C'est ce qui me console.
559
DAMON
Ô! qu'à ce que j'entens,
Tu te connais fort mal aux malices du temps,
560
Je t'apprens que les grands sont au siècle où nous sommes
561
En matière d'amour comme les autres hommes,
562
Et que ce ne sont pas seulement nos Bergers
563
Qui sont dissimulés, seducteurs & légers.
564
Dis-moi s'il est certain que cet esprit volage
565
Suivant les mouvements & les désirs de l'âge,
566
Et contre la grandeur de sa condition,
567
Recherche notre fille avecque passion,
568
Que pourra devenir cette flamme insensée?
569
À quelle fin crois-tu que tende sa pensée?
570
À la sincerité du lien conjugal,
571
Le parti ce me semble est par trop inégal,
572
C'est à quoi la raison nous défend de prétendre,
573
Berger je me propose un Berger pour mon gendre.
574
MACÉE
On sait bien qu'il n'est pas homme pour l'épouser,
575
Il a l'âme trop bonne aussi pour l'abuser.
576
DAMON
En pareil accident c'est manquer de science,
577
Que de s'en reposer dessus la conscience.
578
MACÉE
De quel autre dessein est-il donc incité?
579
DAMON
De celui d'attenter à sa pudicité,
580
Et de déshonorer notre pauvre famille.
581
MACÉE
L'assurance que j'ai de l'honneur de ma fille,
582
Et que l'esprit d'un Prince est rarement trompeur,
583
M'affranchira du blâme ainsi que de la peur,
584
Même s'il est permis de tirer quelque augure
585
Des songes que Morphée en dormant nous figure,
586
Je tiens suivant celui que je veux réciter,
587
Que cette affection nous pourra profiter,
588
Et qu'étant comme elle est innocemment concue
589
Elle finira bien si je ne suis décue.
590
Soyez donc attentif si vous voulez ouïr
591
Un discours dont la fin nous devrait réjouir.
592
DAMON
Le plaisir est bien vain qui procede d'un songe.
593
MACÉE
Encore trouve-t-on quelque appât au mensonge,
594
Et principalement alors qu'il va flattant
595
Un esprit dans la peur de son malheur flottant.
596
Cette nuit sur le point que pour déplaire à l'ombre
597
Le Ciel étincelait de petits feux sans nombre,
598
Et que les froids pavots du sorcier de nos maux
599
Assoupissaient les sens de tous les animaux,
600
Il m'a semblé de voir dans une grande plaine
601
Notre fille au milieu de ses troupeaux à laine;
602
Ce jour à mon avis était bien le plus beau
603
Que jamais ait formé le céleste flambeau,
604
Le Ciel partout uni sans ride & sans nuage
605
Sous un éclat d'azur montrait son beau visage,
606
Quand tout à coup voilà qu'un air triste & fâché,
607
Dans un nuage noir a le Soleil caché;
608
Les bocages couverts d'horreur & de ténèbres
609
De plaisants qu'ils étaient sont devenus funèbres,
610
Parmi l'obscurité de cette épaisse nuit
611
Un soudain tourbillon avec un fort grand bruit
612
Après m'avoir en vain deux ou trois fois heurtée,
613
D'un violent effort à ma fille emportée:
614
J'avais beau regarder, il faisait si très noir,
615
Qu'à quatre pas de moi je n'eusse pu la voir,
616
Au défaut du regard mon oreille attentive
617
Recevait à tous coups sa voix faible & plaintive
618
Qui venait jusqu'a moi d'un lamentable accent,
619
Ainsi que d'un esprit que la mort va pressant:
620
Lors véritablement la crainte naturelle
621
A fait place à l'amour que j'eus toujours pour elle,
622
Car quelque précipice où j'eusse pu courir
623
J'ai fait tous mes efforts pour l'aller secourir.
624
Je l'assurais déjà de mon aide présente,
625
Quad je me trouve à coup si lourde & si pesante,
626
Que pour la délivrer d'un assuré trépas
627
Je n'eusse pu vers elle avancer d'un seul pas:
628
Tantôt il me semblait glisser dessus du verre,
629
Et tantôt que mes pieds se collaient à la terre,
630
Même au lieu d'aller droit où sa voix m’appelait
631
Un souffle impétueux parfois me reculait.
632
Dans les extrémités où sans changer de place
633
Mon front s’était couvert d'une sueur de glace,
634
Le Ciel s'est allumé d'un feu subit & clair,
635
Et la foudre aussitôt a suivi son éclair,
636
Un déluge de pluie & de grêle menue
637
Après cela suivant a fait crever la nue:
638
Alors il est certain que tant d'objets d'horreur
639
M'ont touché les esprits de crainte & de terreur.
640
DAMON
Est-ce là ce beau songe en qui ton espérance
641
A mis ses fondements avec tant d'assurance?
642
Et quoi! ne vois-tu pas qu'en toutes ces couleurs
643
Il ne nous marque rien que soins & que douleurs?
644
MACÉE
Jusqu'ici je l'avoue, il est un peu funeste,
645
Mais donnez-vous loisir d'en écouter le reste:
646
J'étais dans ces frayeurs quand un trait de clarté
647
Passant tout au travers du brouillars écarté,
648
Et mêlant parmi l'air l'argent de sa lumière,
649
A remis les objets en leur forme première:
650
Bons Dieux que de plaisirs, & que de toutes parts
651
Toute chose s'offrait plaisante à mes regards,
652
Les herbes & les fleurs n'étaient non plus couchées
653
Que si le tourbillon ne les eût point touchées,
654
L'effet prodigieux de l'orage passé
655
Jusqu'à la moindre marque était tout effacé:
656
Au lieu que je craignais de rencontrer Sylvie
657
Ou morte, ou pour le moins en danger de sa vie,
658
Je la vis néanmoins dessous d'autres habits
659
Assise au pied d'un arbre auprès de ses brebis,
660
Tout contre elle un Berger qui lui faisait caresse
661
Ainsi qu'un jeune Amant ferait à sa maîtresse,
662
Elle qui lui passait les doigts dans les cheveux
663
Montrait que son désir s'accordait à ses vœux:
664
Là-dessus m'approchant je fus bien étonnée
665
Que je la vis partout de pompe environnée,
666
Son habit rayonnant d'un éclat somptueux
667
N'avait rien que d'auguste & de majestueux;
668
Jamais tant de beauté à mes yeux n'éclatèrent,
669
Ni jamais longtemps mes regards n'arrêtèrent;
670
Ma mère, me dit-elle en m'embrassant bien fort,
671
Ne craignons plus les vents, nous sommes dans le port,
672
Voyez-vous ce Berger, c'est lui qui m'a tirée
673
Des horreurs d'une mort qu'on m'avait préparée,
674
C'est lui qui m'a donné ce riche habillement,
675
Et c'est lui seul aussi que j'aime uniquement.
676
Souriant à ces mots elle achevait à peine,
677
Qu'une foule de monde apparut dans la plaine,
678
Bergères & Bergers chantant confusément
679
Certains air qui pourtant s'entendaient aisément,
680
Mêlés comme ils étaient le respect sur la face
681
Ils nous ont salué d'une fort bonne grâce;
682
Après se divisant, les hommes réunis
683
Ont rendu aux Bergers des honneurs infinis,
684
Les filles d'autre part s'adressant à la mienne
685
À l’imitation de la plus ancienne,
686
Ainsi que les Bergers ont ployé les genoux
687
Toutes à même temps s'inclinant devant nous,
688
Une en fin s'avançant & fort belle & fort grande
689
Sur le front de Sylvie a mis une guirlande.
690
Là-dessus notre coq au retour du Soleil
691
De son chant importun a rompu mon sommeil.
692
DAMON
Tout grossier que je suis je ne m'attache guère
693
À ces sottes erreurs qui touchent le vulgaire,
694
Les superstitions n'engagent point ma foi,
695
Mon jugement s'en moque & leur donne la loi.
696
MACÉE
Je suis d'avecque vous, Damon, que d'ordinaire
697
Le presage d'un songe est moins qu'imaginaire,
698
Mais il faut avouer qu'on en a fait aussi
699
Dont les prédictions ont fort bien réussi,
700
Je connais une femme en notre voisinage
701
Qui me dira bientôt ce que le mien présage.
702
SCÈNE II
(DAMON, MACÉE, PHILÈNE, SYLVIE)
DAMON
Or sus, quoi que c'en soit, je m'en remets aux Dieux
703
Qui réglent nos destins, & font tout pour le mieux:
704
Cependant inventons quelques ruses sécrètes
705
Afin de divertir ces folles amourettes,
706
Je crois que le meilleur est de la marier,
707
Et de trouver quelqu'un à qui l'apparier.
708
MACÉE
Grâce à Pan, nous avons, pourvu qu'elle nous plaise,
709
Des biens suffisamment pour la mettre à son aise.
710
DAMON
Philène en ce hameau Berger très opulent
711
A toujours eu pour elle un désir violent,
712
Cent fois il m'a prié de lui donner pour femme,
713
Si cette affection lui tient encore dans l'âme
714
Il lui faut accorder, & sans plus de façon.
715
MACÉE
Il est vrai que Philène est bien gentil garçon,
716
Et très bon ménager, mais je crains que Sylvie
717
Pour le même sujet n'ait pas la même envie.
718
DAMON
Ait ou non, son désir du notre dépendant
719
Ne nous peut qu'obéir: taisons nous cependant,
720
Car je vois ce Pasteur qui vers nous s'achemine
721
Avecque la façon d'un esprit qui rumine.
722
MACÉE
Il ne fait pas semblant de nous voir seulement,
723
Le fait-il à dessein?
724
DAMON
À dessein, nullement:
Vois-tu pas que sa vue aux herbes attachée
725
Découvre quelque épine en son âme cachée?
726
Allons le retirer de ce penser profond,
727
Dont le fiel en son cœur de plus en plus se fond.
728
-Berger, l'affection m'oblige à vous distraire
729
D'une humeur à votre âge entièrement contraire,
730
Quelle honte, mon fils, que tout vieux que je suis
731
Il faille m'employer à chasser vos ennuis,
732
Vous qui franc des chagrins qu'un long âge nous laisse,
733
Devriez à votre exemple en sauver la viellesse;
734
Ne me le cachez point, dites-moi franchement
735
Qui cause en votre humeur ce nouveau changement,
736
Quelque loup aurait-il dedans vos Bergeries
737
Avec ses dents gravé l'horreur de ses furies?
738
PHILÈNE
Un mortel basilic surpris à l'impourvue
739
M'a coulé son venin dans l'âme par la vue.
740
DAMON
Bons Dieux! un basilic, pourtant je m'ébahis
741
Qu'un semblable serpent se trouve en ce pays.
742
MACÉE
Courage mon enfant, je sais une racine
743
Qui peut à votre mal apporter médecine.
744
DAMON
Et moi je sais aussi certains vers ambigus
745
Qui servent d'antidote aux venins plus aigus.
746
PHILÈNE
Vos racines, vos vers, ni vos sciences vaines
747
N'arracheront jamais ce poison de mes veines,
748
Outre qu'il me tourmente avec tant de plaisir,
749
Que pouvant bien guérir j'en perdrai le désir.
750
DAMON
Comprends-tu le sujet de cette maladie?
751
MACÉE
Je le pourrai savoir pourvu qu'il me la die
752
En termes plus exprès, & dont le sens ouvert
753
Soit moins de fictions & d'ombrage couvert.
754
DAMON
Je connais le poison qui son esprit altère,
755
Tout ceci n'est sinon un amoureux mystère:
756
Va-t'enquérir Sylvie.
757
MACÉE
Essayez donc tandis
À le désennuyer.
758
DAMON
Fais ce que je te dis;
([Elle sort])
Si bien, pauvre Berger, que la funeste œillade
759
D'un méchant basilic vous a rendu malade:
760
Mais ne croyez-vous pas qu'on vous peut secourir?
761
PHILÈNE
Ma plus ferme créance est celle de mourir.
762
DAMON
Non, vous n’en mourrez pas, venez venez Sylvie.
763
PHILÈNE
Dieux! pourquoi dressez-vous cette embûche à ma vie?
764
Voilà ces mêmes yeux qui d'appas animés
765
M'ont d'un filtre amoureux les sens envenîmés,
766
À leurs moindres regards je brûle & je frissonne.
767
SYLVIE
Parlez mieux, mes regards n'ont fait mal à personne,
768
Berger qui vive encore ne s'en plaindrait qu'à tort.
769
PHILÈNE
Il est vrai si Philène est compté pour un mort.
770
DAMON
Sus, sus, ne faisons point ici la discoureuse,
771
Ce Pasteur dont la vie est pour vous langoureuse
772
Mérite désormais qu'on le prenne à merci,
773
Outre que mon vouloir vous le commande ainsi.
774
PHILÈNE
Puisque c'est à ce coup qu'à l'aise & sans contraintes
775
Je dois rompre la digue au courant de mes plaintes,
776
Bergère écoutez-les, vous en êtes l'objet,
777
Et votre cruauté m'en a fait le sujet.
778
SYLVIE
Je ne vous entends point.
779
PHILÈNE
Vous avez donc l'oreille
Ou bien l'intelligence à votre âme pareille.
780
MACÉE
Damon retirons-nous, mon visage & le tien
781
Ne servent que d'obstacle à leur libre entretien.
782
PHILÈNE
Jusques à quand en fin, Bergère inexorable,
783
Tiendrez-vous à la gêne un Amant déplorable?
784
Vous savez les tourments que mon âme a soufferts
785
Depuis deux ans passés qu'elle est dedans vos fers,
786
Vous connaissez le feu dont elle est consommée,
787
Feu dont autre que vous n'a la flamme allumée,
788
Et qui pour un objet plus ingrat ou plus beau
789
Ne peut être couvert des cendres du tombeau.
790
SYLVIE
Je veux dorénavant afin de vous complaire
791
Croire que vous m'aimez d'un amour exemplaire,
792
Et qu'à mon grand regret vous portez dans le sein
793
Un mal que d'y causer je n'eus jamais dessein,
794
Au contraire le Ciel m'est témoin que j'essaie
795
Par fuite & par mépris à guérir votre plaie.
796
PHILÈNE
Ô façon de guérir mille fois augmentant
797
La cruauté du mal!
798
SYLVIE
Nécessaire pourtant.
PHILÈNE
Nécessaire, il est vrai, si vous avez envie
799
De finir les langueurs de ma mourante vie,
800
Si pour vous délivrer d'un misérable Amant
801
Vous le voulez bientôt coucher au monument.
802
Bien, bien, puisque philène en vivant vous afflige
803
Il faudra qu'en mourant au moins il vous oblige.
804
SYLVIE
Vous vous pourriez tromper.
805
PHILÈNE
Pourquoi?
SYLVIE
Pour ce, Berger,
Que vous pourriez mourir, & non pas m'obliger.
806
DAMON
Hé bien, la trouvez-vous maintenant plus traitable?
807
PHILÈNE
Ainsi qu'auparavant, voire plus indomptable.
808
DAMON
Comment! depuis le temps que vous êtes ici
809
Vous n'avez point du tout son courage adouci:
810
La trouvez-vous toujours de cruauté si pleine?
811
PHILÈNE
Elle est toujours Sylvie, & moi toujours Philène.
812
DAMON
Ha! certes mon enfant ta confiante amitié
813
M'arrache ou peu s'en faut des larmes de pitié,
814
Il la faut excuser, jeune encore & niaise
815
Elle estime l'amour un tyran de son aise,
816
Mais le temps lui doit faire un jugement plus mûr,
817
Et moi réduire au joug sa libertine humeur:
818
Cependant, beau Pasteur, ne perdez point courage,
819
Nous aurons un long calme après un long orage;
820
Tandis en ma maison prenez tout le pouvoir
821
Qu'au logis de son père un gendre peut avoir,
822
Assuré que dans peu visiblement changée
823
À ma dévotion elle sera rangée.
824
PHILÈNE
Oracle gracieux! mais dont je n'attends rien,
825
Pour me promettre, hélas! trop d'aise & trop de bien,
826
Mon père je ne sais quelle grâce vous rendre.
827
DAMON
Adieu mon fils.
828
PHILÈNE
Adieu.
DAMON
Vivez content mon gendre.
SCÈNE III
(DAMON, SYLVIE, MACÉE)
DAMON
Que j'ai pitié du sort de ce pauvre garçon,
829
Si faut-il à Sylvie en faire une leçon.
830
Fille.
831
SYLVIE
Que vous plaît-il?
DAMON
Sotte mal avisée
Vous riez, ce n'est pas matière de risée,
832
Savez-vous qu'il y a, je veux résolument
833
Que mon choix sur le votre agisse absolument,
834
Et que civilisant cette humeur indocile
835
Vous donniez à Philène un accès plus facile.
836
SYLVIE
Je rendrai si je puis tous vos désirs contents.
837
DAMON
Voilà comme il faut faire, & comme je l'entends.
838
SYLVIE
Mais de grâce avisés que je suis pas d'âge
839
Ni d'humeur à subir si tôt le mariage.
840
DAMON
Ô la plaisante excuse inventée à l'instant,
841
Votre mère, ma fille, en disait tout autant,
842
Aussi jeune que vous elle feignait mauvaise
843
De n'aimer pas un joug dont elle était bien aise.
844
MACÈE
Sus, sus, causeur, laissons ces discours superflus,
845
Vous parlez là d'un temps qui ne revendra plus.
846
DAMON
Il est vrai, toutefois gageons que la mémoire
847
T'en est bien douce encore.
848
MACÉE
Pas tant qu'on pourrait croire,
mon innocence alors sa liberté perdit.
849
DAMON
Ma fille ne crois pas ce que ta mère en dit,
850
Fais meurir seulement les fruits de mon attente,
851
Épousant un Berger qui te rendra contente,
852
La jeunesse en ceci ton désir échauffant
853
T'apprendra que l'Amour lui même est un enfant.
854
SYLVIE
Hélas! pourquoi sitôt me rendre infortunée?
855
Autant que les serpents j'abhorre l'Hymenée.
856
DAMON
Simple, tu l'aimeras dès la première nuit
857
Qu'il t'aura fait goûter les douceurs de son fruit.
858
SYLVIE
Ma mère, mon refuge, & seule en qui j'espère,
859
Hélas! de ce dessein divertissez mon père.
860
MACÉE
Cette fille, Damon, ne s'y resoudra pas,
861
Elle élira plutôt dit-elle le trépas.
862
DAMON
Enfin vous me fâchez, le droit de la naissance
863
Ne l'oblige-t'il pas à la reconnaissance?
864
Outre que c'est son bien & mon contentement.
865
MACÉE
Encore est-il besoin de son consentement,
866
Il faut que son désir s'exprime par sa bouche,
867
L'intérêt de l'affaire entièrement la touche.
868
DAMON
Qu'on ne m'en parle plus, ce que j'ai dit sera,
869
Et sous ma volonté l'affaire passera.
870
SYLVIE
Plutôt permettez-moi de vouer à Diane
871
Le reste de mes jours.
872
DAMON
Vous êtes trop profane,
Elle ne reçoit point de telles gens que vous,
873
Je veux que vous ayez Philène pour époux;
874
Bergère n'aspirez à la couche d'un Prince,
875
Songez à quel dessein cette corde je pince.
876
Et toi qui sans raison la sienne pervertis,
877
Toi qui si lâchement flatte ses appetits,
878
Sache que tu la perds, & que ton imprudence
879
Met sa honte & la nôtre en pareille évidence.
880
MACÈE
Damon appaisez-vous, parlons sans passion,
881
Combien en voyons-nous qui dans l'aversion
882
Du lien conjugal sont en mauvais ménage?
883
On ne voit autre chose en notre voisinage:
884
Certes il m'est avis pour un commencement
885
Qu'il faudrait la traiter un peu plus doucement.
886
ACTE 3
SCÈNE I
(PHILÈNE, DORISE)
PHILÈNE
Ô Philène aveuglé, la passion t'abuse,
887
Ton salut désormais ne gît plus qu'à la ruse,
888
Tu vois que l'orgueilleuse a trop d'ambition
889
Pour se tenir au sort de ta condition,
890
Et que séduite, hélas! d'un espoir qui la trompe,
891
Elle espère aux grandeurs d'une Royale pompe.
892
Pauvre fille déçue, & qui ne connaît pas
893
Qu'on tend à son honneur ces funèbres appas;
894
Fais-lui voir les erreurs de ce mortel Dédale
895
Où l'engage l'excès d'une flamme inégale,
896
Sauve sa chasteté d'un pas si dangereux
897
Par un effort d'esprit subtil & généreux;
898
Tu le peux aisément, car pour peu quelle croie
899
Que ce Prince autre part ses caresses emploie,
900
D'un si sanglant affront son grand cœur offensé
901
De dépit éteindra ce brasier insensé;
902
Ainsi couvertement & sans beaucoup de peine
903
Tu feras succéder ton amour à sa haine.
904
Mais Dieux! comme à mes yeux l'occasion se joint,
905
Une fille qui m'aime, & que je n'aime point,
906
S'en vient tout droit ici, selon que je présume,
907
Afin de me parler du feu qui la consume;
908
Garde-toi pour ce coup de la persécuter,
909
Car elle sait trop bien ta ruse exécuter.
910
DORISE
Ô! favorable jour qui me fais voir encore
911
L'homicide beauté du Pasteur que j'adore,
912
Le voilà seul pensif, & qui ne me voit pas,
913
Approche-toi de lui s'il se peut pas à pas:
914
Berger c'est trop rêver, l'Amour m'a dispensée
915
D'interrompre le cours de ta vague pensée,
916
Hé Dieux! qui la saurait.
917
PHILÈNE
Je te jure ma foi
Sans feindre & sans mentir que je songeais à toi.
918
DORISE
À moi, Philène, à moi, tu songeais donc possible
919
À me faire mourir d'un trépas plus sensible,
920
Et je crois qu'en ce cas tu dis la verité.
921
PHILÈNE
Non, non, j'ai relâché de ma severité,
922
Je ne suis plus fantasque, & rien moins qu'hypocrite,
923
Je fais vœu désormais d'estimer ton mérite.
924
DORISE
Ne me flattes-tu point d'un langage moqueur.
925
PHILÈNE
Ma bouche est en ceci le tableau de mon cœur,
926
Un veritable amour n'a prix que de lui-même.
927
DORISE
Hélas! tu connais bien s'il est vrai que je t'aime.
928
PHILÈNE
Je suis trop éclairci de ton affection,
929
Mais pour mieux m'assurer de sa perfection,
930
Voudrais-tu sur le champ me faire un bon office?
931
DORISE
Et que peux-je pour toi, mon cœur, que je ne fisse?
932
Dispose de mon sort, commande seulement,
933
Veux-tu qu'à tes genoux je meure?
934
PHILÈNE
Nullement,
Il faudrait que le Ciel m'eût fait naître barbare
935
Pour massacrer ainsi une amitié si rare,
936
Je ne veux rien sinon que sans faire semblant
937
Auprès de la forêt tes troupeaux assemblant
938
Ton œil soigneusement observe le passage
939
D'un Pasteur étranger, jeune, haut de corsage,
940
Le poil blond & frisé, l'œil beau, le front ouvert,
941
Et d'un habit de lin fort proprement couvert,
942
Qui la blancheur du lys & de la neige efface.
943
DORISE
Et quand je l'aurai vu, que veux-tu que je fasse?
944
PHILÈNE
Tâche de l'aborder, fais-lui très bon accueil,
945
Et feins qu'un moucheron te soit entré dans l'œil,
946
Le priant d'y souffler deux ou trois fois de suite:
947
Et souviens-toi surtout entièrement instruite
948
De te mettre à l'écart, assurant tout à coup
949
Que ton mal par le vent s'augmente de beaucoup:
950
C'est d'où je veux tirer la preuve indubitable
951
De ton affection ou feinte ou véritable.
952
DORISE
Si ce Berger avait ma prière à mépris.
953
PHILÈNE
Cela ne sera pas, il est trop bien appris.
954
DORISE
Ne te moques-tu point
955
PHILÈNE
Ha! non, je te le jure.
DORISE
Il faut que tout ceci soit donc une gageure.
956
PHILÈNE
Justement, & déjà nos gages sont tous prêts.
957
DORISE
Conte m'en le sujet.
958
PHILÈNE
Tu le sauras après,
Fais ton jeu seulement, adieu le temps s'approche.
959
DORISE
Si j'y manque d'un point tu m'en feras reproche.
960
PHILÈNE
Courage, tout va bien, grâce à Pan jusqu'ici
961
Au gré de mes souhaits l'affaire a réussi:
962
Je vais trouver Sylvie, & dans sa fantaisie
963
Dresser à petits traits un plan de jalousie.
964
([Il sort])
DORISE
Amour que savamment ceux-là te crayonnèrent
965
Qui l'esprit & le corps d'un enfant te donnèrent,
966
Peu de chose t'irrite, & peu de chose aussi
967
Peut rendre en même temps ton courage adouci:
968
Depuis un si longtemps que tu m'as enflammée,
969
J'avais toujours en vain ta bonté reclamée,
970
Et tu fais maintenant touché de mon ennui,
971
Que mon amant à part au mal que j'ai pour lui:
972
Tout ainsi qu'au travail tu joins la récompense,
973
Et que tu fais du bien lorsque moins on y pense.
974
Or sus, voici la place où je me dois tenir
975
Pour découvrir celui qui doit tantôt venir:
976
Entreprise facile autant que dangereuse,
977
Hélas! de toi depend ma fortune amoureuse.
978
SCÈNE II
(SYLVIE, PHILÈNE)
SYLVIE
J'aime, je le confesse, un Pasteur étranger
979
D'un amour que jamais on ne verra changer,
980
C'est pourquoi tu perds temps de me faire caresse,
981
C'est en vain que d'amour ta passion me presse,
982
Et que tu veux ici m'assurer que sa foi
983
S'engage tous les jours vers une autre que moi:
984
Ta jalouse malice est trop lâche & trop vaine
985
Pour m'altérer l'esprit, & pour me mettre en peine.
986
PHILÈNE
Je vous dis vérité.
987
SYLVIE
Je n'en crois rien à moins
D'avoir de son forfait mes deux yeux à témoins.
988
PHILÈNE
Et bien je vous promets que vous ne verrez goutte,
989
Ou vous ne mettrez plus son inconstance en doute.
990
SYLVIE
Si tu ne viens à bout de ce que tu promets
991
Résous-toi de bonne heure à ne me voir jamais,
992
Songe plus d'une fois à si haute entreprise.
993
PHILÈNE
Ainsi meure l'ardeur dont mon âme est éprise
994
Si je ne vous fais voir son infidelité,
995
Et si je ne convaincs votre incrédulité:
996
Cachez-vous seulement dans ce petit bocage,
997
Où l'esprit & le corps trouveront de l'ombrage.
998
SYLVIE
Que nous verrons tantôt un esprit ébahi.
999
PHILÈNE
Mais que nous en verrons un autre bien trahi.
1000
SCÈNE III
(THÉLAME, DORISE, SYLVIE, PHILÈNE)
THÉLAME
À la fin j'ai quitté cette foule importune
1001
Que traîne chez les Rois l'espoir & la fortune,
1002
Je me suis dérobé d'un tas de Courtisans,
1003
Dont je ne puis souffrir les discours médisants,
1004
La même solitude a fait mon équipage,
1005
Elle ne m'a laissé ni serviteur ni page,
1006
En ce petit dessein où la presse me nuit
1007
Mon amour m'accompagne & mon ombre me suit:
1008
Il m'est encore avis que mon train pèche en nombre,
1009
Il faudra qu'au retour j'en retranche mon ombre,
1010
Car déjà le Soleil sous l'horizon penchant
1011
Décline peu à peu vers les flots du couchant.
1012
Mais que voudrait de moi cette jeune Bergère?
1013
DORISE
Pardonne-moi, Pasteur, la douleur me suggère
1014
De réclamer ton aide, & de t'importuner
1015
D'un prompt soulagement que tu me peux donner,
1016
En te récompensant toutefois d'une rose.
1017
THÉLAME
Et que veux-tu Bergère?
1018
DORISE
Helas! fort peu de chose,
Un petit moucheron d'un vol précipité
1019
Je ne sais comme quoi dans mon œil s'est jeté,
1020
Qui me fait ressentir un mal incomparable,
1021
Je te voudrais prier de m'être secourable.
1022
THÉLAME
Si ferai de bon cœur, ouvre l'œil seulement.
1023
DORISE
Encore un coup, Berger, mais souffle doucement.
1024
THÉLAME
Sens-tu que la douleur encore continue?
1025
DORISE
Plutôt qu'elle s'apaise & qu'elle diminue.
1026
SYLVIE
Ô Prince déloyal! que ta brutalité
1027
Triomphe lâchement de ma fidelité.
1028
DORISE
Viens-moi souffler encore en ce coupeau paisible,
1029
Où la froideur du vent me sera moins nuisible.
1030
PHILÈNE
Vous voyez maintenant si j'ai rien avancé
1031
Contre la vérité de ce qui s'est passé,
1032
Savante à vos dépens par cet apprentissage
1033
Vous pourrez désormais en devenir plus sage,
1034
Faisant choix d'un Amant à Philène pareil.
1035
SYLVIE
L'accident arrivé me donnera conseil.
1036
PHILÈNE
Adieu, peut-être un jour vous me serez meilleure.
1037
SYLVIE
Horreur de mes regards va t'en à la malheure.
1038
PHILÈNE
Dieux! que je suis content, la ruse a prosperé,
1039
Justement tout ainsi que j'avais espéré,
1040
Le temps dois achever le reste de l'ouvrage.
1041
SYLVIE
Profitable malheur, salutaire naufrage!
1042
Hélas! que ma raison te bénira du bord,
1043
Puisque sur ton débris elle gaigne le port.
1044
Bons Dieux! que mon destin a d'étranges mérveilles,
1045
Ce mal contagieux, qui pris par les oreilles,
1046
M'aurait blessé le cœur d'un amoureux poison,
1047
Maintenant par les yeux reçoit sa guérison;
1048
Ainsi l'un m'a perdue, & l'autre m'a sauvée,
1049
Ainsi de ces deux sens j'ai la force éprouvée.
1050
Ah! le voici qui vient d'un air qui ne ressent
1051
Rien moins que la noirceur de son crime récent:
1052
Ô Prince déloyal, âme double & profane,
1053
Et pour tout exprimer en un mot, Courtisane.
1054
THÉLAME
Ce petit moucheron m'a longtemps retenu,
1055
La divine Beauté pour qui j'étais venu
1056
Accusant justement mon amour de paresse
1057
M'en recevra peut-être avec moins de caresse:
1058
La voilà qui languit sans doute en m'attendant
1059
Au pied de ce rocher sur la plaine pendant;
1060
Amour vole devant, & messager fidèle
1061
De mon retardement excuse-moi vers elle:
1062
Toutefois n'y vas pas, car je puis m'assurer
1063
Qu'auprès d'elle aussitôt tu voudrais demeurer:
1064
Et puis si la mauvaise est en humeur de rire
1065
Lors que je l'irai voir elle me pourra dire
1066
Que je suis un trompeur, un amoureux de Cour,
1067
Et que je l'irais voir en un mot sans amour.
1068
Il me faut dextrement prévenir son reproche:
1069
Ô mon Ange ôte-toi de dessous cette roche,
1070
Ton cœur qui n'a déjà que trop de dureté
1071
Pourrait facilement prendre sa qualité,
1072
Tu pourrais endurcir, voire par aventure
1073
As-tu déjà perdu ta première nature.
1074
Tu ne me responds mot, je crois naïvement
1075
Que tu n'as plus de voix ni plus de mouvement:
1076
S'il est vrai que tu sois en roche convertie
1077
Dis-moi comme un Écho deux mots de repartie.
1078
Je vois bien que c'en est, il me faut approcher,
1079
Et baiser mille fois cet aimable rocher.
1080
SYLVIE
Non, non, vous ne devez de moi rien plus attendre
1081
Que ce qu'une sujette à son Prince doit rendre,
1082
Reduite par vous-même aux termes du devoir,
1083
Je n'ai plus cet amour que je soulais avoir,
1084
Amour, funeste amour imprudemment conçue
1085
Dans le crédule esprit d'une fille déçue.
1086
THÉLAME
Adorable Beauté, qui ne t'aimerait pas,
1087
Puisque tes cruautés ont même des appas?
1088
SYLVIE
Je ne me repais plus de ces belles paroles
1089
Que l'artifice enseigne en ses noires écoles.
1090
THÉLAME
Mon cœur, si tu me veux pousser dans le cercueil
1091
Tu n'as qu'à m'affliger d'un si mauvais accueil,
1092
D'où viennent ces froideurs?
1093
SYLVIE
Vous le devez connaître,
Trompeur, puisque c'est vous qui les avez fait naître.
1094
THÉLAME
Je meure sur le champ si mes sens interdis
1095
Comprennent rien du tout de ce que tu me dis.
1096
SYLVIE
Ne connaissant que trop le sujet de ma plainte,
1097
C'est en vain qu'au forfait vous ajoutés la feinte.
1098
THÉLAME
Tous ces discours au lieu de me faire savant
1099
Me rendent plus confus que je n'étais devant.
1100
SYLVIE
Dites que mon amour plein d'honnête licence
1101
Pour la vôtre profane avait trop d'innocence,
1102
Dites qu'il vous fallait un esprit résolu
1103
Qui brûlat comme vous d'un flambeau dissolu:
1104
Vivez vivez content, assuré que Sylvie
1105
Va reprendre le train de sa première vie.
1106
THÉLAME
Ô Dieux! c'est tout de bon, l'inhumaine s'enfuit,
1107
Hélas! en quel état me trouve-je réduit,
1108
À quelle extremité cet accident me range,
1109
Que nos prosperités sont sujettes au change,
1110
Et surtout & surtout que du soir au matin
1111
On voit bientôt changer un amoureux destin:
1112
Tantôt dans un bonheur seul à moi mesurable,
1113
Si le Ciel seulement me l'eût fait plus durable,
1114
Je beuvais à longs traits des plaisirs inouïs
1115
Qui comme une vapeur se sont évanouis;
1116
Maintenant tout me nuit, où tout m'était propice,
1117
Je tombe en un moment du faîte au précipice,
1118
Et du plus fortuné de tous les amoureux
1119
Je suis le moins coupable & le plus malheureux.
1120
Beaux arbres, belles fleurs, & toi claire fontaine
1121
Qui viens comme mon mal d'une source incertaine,
1122
Seuls & premiers témoins de ma captivité,
1123
Qui vîtes mon amour en sa nativité,
1124
C'est à vous que je viens, vous à qui je m'adresse
1125
Pour me remettre en grâce avecque ma Maîtresse;
1126
Car véritablement la mort n'a point de dards
1127
Que je craigne à l'égal de ses mauvais regards.
1128
Vous lui direz qu'à tort sa rigueur me querelle,
1129
Que mon cœur n'a de feu pour autre que pour elle,
1130
Que le bien de lui plaire est mon plus doux souci,
1131
Et qu'elle a tort en fin de me traiter ains¡:
1132
Arbres je vous supplie en votre écorce dure
1133
Comme sur de l'airain gravez ce que j'endure;
1134
Fleurs pour l'amour de moi peignez-vous de couleurs
1135
Dont la mort sur mon front exprime mes douleurs;
1136
Et toi miroir liquide arrête un peu ta glace,
1137
Que mon image y trouve une fidèle place,
1138
Afin qu'elle connaisse & même au fond de l'eau
1139
D'un amant tout de feu le merveilleux tableau;
1140
Ainsi jamais les ans ne tarissent ta source,
1141
Jamais rien que l'amour n'interrompe ta course,
1142
Que la robe des fleurs dont ton rivage est peint
1143
Ne change désormais ni d'éclat ni de teint,
1144
Que la Nayade enfin qui cause ton martyre
1145
De ton Palais d'argent jamais ne se retire,
1146
Qu'elle sèche toujours ses cheveux sur tes bords,
1147
Et que toujours ton onde embrasse son beau corps:
1148
Mais l'ombre qui des monts en bas se précipite
1149
D'un retour importun déjà me sollicite,
1150
Faut-il avec le jour si tôt me retirer?
1151
Que me sert de vouloir plus longtemps différer?
1152
La Cour, quoi que je veuille, & quoi que je consulte
1153
D'un paisible repos me rappelle au tumulte.
1154
Beaux lieux vous me devez à bon droit pardonner
1155
La faute que je fais de vous abandonner,
1156
Vous reconnaissez bien en mon visage blême
1157
Que m'arracher de vous c'est m'ôter à moi-même.
1158
Et toi qui dans ces bois & parmi ces buissons
1159
Fais durer nuit & jour tes piteuses chansons,
1160
Rossignol va trouver l'Amante de Céphale,
1161
Et lui dis de ma part que demain elle étale
1162
Les plus belles couleurs qu'elle pourra trouver,
1163
Puis qu'elle doit avoir un Prince à son lever.
1164
SCÈNE IV
(SYLVIE, DORISE)
SYLVIE
Chimériques discours, amoureuses pensées,
1165
Ne me rallumez pas ces flammes insensées,
1166
Ne m'entretenez point dessus l'état passé,
1167
Et ne retracez plus ce portrait effacé,
1168
Sur qui dès à présent je veux passer l'éponge,
1169
Et dont le souvenir me sera moins qu'un songe.
1170
Infidèle Thélame, imposteur déloyal,
1171
Que tu fais mal paraître un courage Royal,
1172
Et qu'en cette action d'un glorieux lignage
1173
Tu te donne un honteux & lâche témoignage;
1174
Que le Démon est grand qui t'a sollicité
1175
De triompher ainsi de ma simplicité:
1176
Pour une si fameuse & belle victoire
1177
Faut-il point que ton nom trouve place en l'histoire?
1178
Ha Prince! indigne objet d'un vertueux amour,
1179
Esclave corrompu des vices de la Cour,
1180
Âme dans la mollesse & la fraude trempée,
1181
Que tu m'as bien, hélas! que tu m'as bien trompée:
1182
Mais, ô pensers ingrats autant que superflus,
1183
Je vous avais prié de ne me parler plus
1184
De ce perfide Amant qui cherchait mon dommage,
1185
Pourquoi donc venez-vous m'en rapporter l'image?
1186
Enfants dénaturés voulez-vous aujoud'hui
1187
Par un commun accord me trahir comme lui?
1188
Non non, si vous aimez mon repos & ma gloire
1189
Vous devez tout à fait en perdre la mémoire,
1190
De m'en dire du bien ni du mal désormais,
1191
En un mot vous devez ne m'en parler jamais.
1192
Voici venir quelqu'un, il est temps de se taire.
1193
DORISE
Que faites-vous Bergère en ce lieu solitaire?
1194
Voulez-vous pas tenir le chemin du hameau?
1195
Déjà tous nos Bergers au son du chalumeau
1196
Quittent de tous côtés le mont & la campagne,
1197
Allons ma sœur, allons, que je vous accompagne,
1198
À vous voir seule ici, même à l'heure qu'il est,
1199
Quelque chose je crois vous trouble & vous déplaît
1200
Contez-moi le sujet de votre fâcherie.
1201
SYLVIE
Une brebis que j'ai toujours la plus chérie
1202
Contre son ordinaire a quitté le troupeau,
1203
Ainsi que je prenais le frais sur un coupeau.
1204
DORISE
L'avez-vous bien cherchée?
1205
SYLVIE
Il n'est mont ni vallée
En tout ce paturage où je ne sois allée.
1206
DORISE
À ce compte il faudrait beaucoup moins s'affliger,
1207
Vu qu'infailliblement quelque jeune Berger
1208
Comme il advient souvent, te l'aura voulu prendre
1209
Pour se donner après le bien de te la rendre,
1210
En t'obligeant par là de le récompenser
1211
Au moins d'un grand merci, comme tu peux penser.
1212
SYLVIE
Si quelqu'un m'avait fait la fourbe, je te jure
1213
Qu'au lieu de compliments je lui dirais injure,
1214
Semblable privauté ne m'obligerait pas
1215
Qui m'aurait tant coûté de souci & de pas.
1216
DORISE
La ruse en cas d'amour ne peut-être blâmable
1217
À qui n'en veut user que pour se rendre aimable,
1218
On peut se prévaloir de ses inventions
1219
Pour parvenir au but de ses intentions.
1220
Or à propos d'amour & des ruses subtiles,
1221
Dont nos Bergers parfois ne sont que trop fertiles,
1222
Pour ce désennuyer en ton chemin faisant
1223
Il faut que je te fasse un conte assez plaisant
1224
D'un Pasteur qui n'est pas de notre voisinage,
1225
À qui j'ai fait jouer un très bon personnage,
1226
Et d'un qui se présente à tes yeux chaque jour,
1227
Et pour qui sans mentir je soupire d'amour,
1228
D'un qui du revenu de cent troupeaux à laine
1229
Enrichit sa maison, en un mot c'est Philène.
1230
Il est tard, commençons d'aller tout doucement,
1231
Je t'en dirai la fin & le commencement,
1232
Pourvu que puis après tu n'en ailles rien dire,
1233
Car ma condition en pourrait être pire.
1234
SYLVIE
Ce discours embrouillé me tiens en grand souci,
1235
Philène aurait-il point fait éclater ici
1236
Un trait de sa malice & de sa jalousie?
1237
Déjà de peur mon âme en est toute saisie.
1238
ACTE IV
SCÈNE I
(LE ROI, CHANCELIER, TIMAPHÈRE)
LE ROI
Puisque par un arrêt également fatal
1239
On glisse au monument depuis le jour natal
1240
Que l'absolu pouvoir de ceux qui nous font vivre
1241
Nous oblige aux assauts que la tombe nous livre,
1242
Même qu'à la faveur des naturelles lois
1243
La mort porte son dard à la gorge des Rois,
1244
Moi qui vois que suivant le cours de la nature
1245
Je dois bientôt passer dedans la sépulture,
1246
Mes esprits dissipés, pesants & refroidis
1247
N'agissant plus en moi comme ils soulaient jadis,
1248
Avant que de mes jours la suite soit bornée,
1249
Je veux mettre mon fils dans le lit d'Hymenée,
1250
Et me rendre immortel en ma posterité,
1251
Au moins si j'ai ce bien vers les Dieux merité.
1252
CHANCELIER
Sire tout votre peuple après ce bien soupire,
1253
Et certes le Démon qui régit votre Empire
1254
Ne pouvait inspirer en votre sacré sein
1255
Un plus considérable & plus juste dessein,
1256
Car outre le désir qui sans doute vous touche
1257
De voir des rejettons sortir de votre souche,
1258
C'est que dans l'intérêt d'un voisin allié,
1259
Vous rendez votre État plus ferme & plus lié,
1260
Souvent entre deux Rois un sortable Hymenée
1261
Tient une Monarchie avec l'autre enchaînée,
1262
Dissipe les projets que forme l'étranger,
1263
Et rompt ceux qu'au dedans le mutin peut forger:
1264
Rendez en ce bonheur la Sicile contente,
1265
Et ne l'affligez pas d'une si longue attente,
1266
Tant de riches pays qu'environne Thétis
1267
Nous fourniront assez d'avantageux partis,
1268
Entre autres nous avons la Chypre qui sans cesse
1269
Par ses Ambassadeurs nous offre sa Princesse,
1270
Et c'est à mon avis de tout autre parti
1271
Le plus considérable & le mieux assorti.
1272
LE ROI
C'est où ma volonté davantage se porte.
1273
CHANCELIER
Sire, quand on verra d'une chaîne si forte
1274
Deux Sceptres si puissants étroitement unis,
1275
Alors l'on pourra voir nos bonheurs infinis.
1276
LE ROI
Un scrupule épineux me demeure dans l'âme,
1277
Tantôt j'ai proposé la matière à Thélame,
1278
Je l'ai sur ce sujet diversement tenté,
1279
Mais ses lentes froideurs ne m'ont point contenté,
1280
Je crains avec raison qu'une amitié furtive
1281
Ne tienne son esprit en cette humeur rétive,
1282
Et que la liberté d'un amour inégal
1283
Ne lui cause un dégoût du lien conjugal;
1284
Toutefois nous saurons du sage Timaphère
1285
S'il me veut plaire ou non en ce dernier affaire,
1286
Le voici de retour: Et bien est-il rendu?
1287
Goûte-t-il maintenant cet Hymen prétendu?
1288
THIMAPHÈRE
Je n'y vois nullement sa volonté portée,
1289
Au contraire elle en est tout à fait écartée,
1290
J'ai fait ce que j'ai pu pour en venir à bout,
1291
Mais inutilement.
1292
LE ROI
Que veut-t il après tout?
THIMAPHÈRE
Que votre Majestè le souffre avec licence
1293
Encore un ou deux ans vivre dans l'innocence,
1294
Et suivre les plaisirs auxquels les jeunes gens
1295
Sans crainte & sans excès peuvent être indulgents.
1296
LE ROI
Oui, si bien qu'il voudrait qu'au gré de son caprice
1297
Ma raison se rangeât, & que je le souffrisse.
1298
L'affaire assurément tout autrement ira,
1299
Je ne dis autre chose, il s'en repentira,
1300
Avant que le Soleil sa clarté nous ramène
1301
Je lui ferai connaître & sa faute & ma haine.
1302
CHANCELIER
Sire, je crois pour moi le Prince si bien né,
1303
Que quelque empêchement dont il soit détourné
1304
S'il connaît que l'affaire importe à la Sicile,
1305
On ne le trouvera nullement difficile.
1306
LE ROI
Ce désordre est pour vous un mystère caché,
1307
Seul je sais le sujet qui me l'a débauché:
1308
Non non, je veux sonder le mal en sa racine,
1309
Et d'où vient le poison tirer la médecine.
1310
Thimaphère écoutez, aussi loin de mon parc
1311
Comme en deux ou trois fois pourrait porter un arc,
1312
Vous devez rencontrer la Bergère Sylvie,
1313
Amenez-la demain sur peine de la vie,
1314
Et tenez le secret aussi cher que le jour.
1315
THIMAPHÈRE
Sire, du grand matin je serai de retour.
1316
LE ROI
Mutin, je t'apprendrai que je suis en puissance
1317
De punir tôt ou tard ta désobéissance,
1318
Que j'ai de ta folie un vif ressentiment,
1319
Et que je lui prépare un nouveau châtiment.
1320
CHANCELIER
Si votre Majesté suivant la violence
1321
Cette faute du Prince à la rigueur balance
1322
En qualité de juge, elle s'offensera,
1323
Mais en celle de père elle s'appaisera,
1324
Et puis de son erreur la jeunesse est complice.
1325
LE ROI
C'est excuser la faute, & non pas le supplice,
1326
C'est par ses jeunes ans son crime authoriser,
1327
Et sa rébellion aussi favoriser.
1328
Celui qui sans le coup d'un éclat de tonnerre
1329
Allumait un brasier aussi grand que la terre,
1330
Tout jeune qu'il était laissa-t-il pour cela
1331
De sentir la rigueur du feu qui le brûla?
1332
CHANCELIER
Amour est un torrent dans un jeune courage
1333
Que les empêchements font enfler davantage,
1334
Qui veut en voir la fin le doit laisser courir.
1335
LE ROI
Doncques les bras croisés & sans le secourir
1336
Il faut voir les dangers où cet amour le pousse.
1337
CHANCELIER
Non, mais l'en retirer d'une façon plus douce,
1338
La force ne peut rien sur un cœur généreux.
1339
LE ROI
Si le sien était tel il serait amoureux
1340
D'un sujet à son rang aucunement sortable,
1341
Qui rendrait pour le moins sa faute supportable,
1342
Mais le lâche qu'il est, est pris dans un lien
1343
Qui ternit la splendeur du nom Sicilien,
1344
Au lieu d'une Princesse il aime une Bergère,
1345
Une fille des champs.
1346
CHANCELIER
Cet amour passagère
N'étant pas de nature à longuement durer
1347
Finira pour si peu qu'on la veuille endurer.
1348
LE ROI
L'endurer, ma bonté ne l'a que trop soufferte,
1349
C'est dont j'ai plus à craindre à ma honte & ma perte,
1350
Je devais étouffer ce monstre en son berceau,
1351
Et tarir ce torrent quand il était ruisseau.
1352
Dites-moi que sait-on à quel point de folie
1353
Le peut un jour porter cette mélancolie,
1354
Aujourd'hui moi défunt possible que demain
1355
Cette belle Sorcière aurait le Sceptre en main,
1356
Et l'Europe verrait une jeune effrontée
1357
Sur les ailes d'Amour dans mon Trône montée.
1358
CHANCELIER
Nous ne verrons jamais un si grand changement.
1359
LE ROI
Non, car je saurai bien y mettre empêchement,
1360
L'envoyant promener sur le rivage blême.
1361
CHANCELIER
Ha Sire.
1362
LE ROI
Elle fera périr mon État et moi-même,
Si l'État ne la fait elle-même périr.
1363
CHANCELIER
C'est empirer le mal & non pas le guérir,
1364
Si le Prince a pour elle une amitié si forte,
1365
Que ne fera-t-il point quand il la verra morte?
1366
LE ROI
Avecque l'espérance il en perdra l'amour.
1367
CHANCELIER
Il perdra plus encore, car il perdra le jour.
1368
LE ROI
L'objet mort, le souci n'en travaille plus guère.
1369
CHANCELIER
Il est vrai quand on aime à la façon vulgaire,
1370
Mais lorsqu'on est brûlé d'un flambeau violent,
1371
L'objet éteint, le feu n'en devient pas plus lent,
1372
La cendre du tombeau le conserve & l'augmente
1373
Pour la personne aimée en la personne amante.
1374
Mais l'on n'en viendra pas à ces extremités,
1375
Ceux dont les actions çà-bas vous imités,
1376
Les Dieux vous ont appris que c'est par la clémence
1377
Que le premier degré de leur gloire commence.
1378
LE ROI
Et c'est par où plutôt la mienne doit finir,
1379
Mon salut & le leur gît à les bien punir,
1380
À leur faire sentir une peine exemplaire
1381
Qui les remette après au souci de me plaire.
1382
À quoi se résoudra mon esprit balancé?
1383
Si je la fais mourir, son trépas avancé
1384
Pourra porter mon fils à des termes tragiques,
1385
Il vaut mieux se servir des remèdes magiques,
1386
Ce beau couple amoureux en fin ne mourra pas,
1387
Mais ce qu'il doit souffrir est plus que le trépas;
1388
Car pour rendre la peine à la faute assortie
1389
L'esprit en souffrira la meilleure partie.
1390
SCÈNE II
(THÉLAME, SYLVIE)
THÉLAME
Si je t'eusse trouvée encore ce matin
1391
En ta mauvaise humeur, j'achevais mon destin,
1392
Ce n'est pas du pouvoir des Parques qu'il relève,
1393
En toi seule il commence, en toi seul il s'achève:
1394
Bons Dieux! quand je t'ouïs parler si froidement,
1395
Quand je vis mon amour traité si rudement,
1396
De combien de couleurs me fut la face peinte.
1397
SYLVIE
Ne te doutais-tu point que ce fût une feinte?
1398
THÉLAME
Non, car je le croyais, ignorant que j'étais
1399
Du sujet pour lequel tu me persécutais:
1400
Mais dès que j'eus pris garde aux traits de ton visage,
1401
J'entrai dans les frayeurs d'un sinistre présage,
1402
Surtout je connus bien que c'était tout à bon
1403
Lors que tu t'enfonças dans le petit vallon,
1404
Alors certes alors tu fus mal assurée
1405
De la fidélité que je t'avais jurée.
1406
SYLVIE
Il est vrai que j'eus tort, mais ne t'ai-je pas dit
1407
Comme quoi par les yeux ma raison se perdit,
1408
Quand & de quelle main la fraude fut tissue?
1409
En un mot tu sais bien comme je fus déçue.
1410
THÉLAME
Après tout je sois mort, si le tour n'est subtil,
1411
Et si l'auteur aussi n'a l'esprit bien gentil.
1412
SYLVIE
Ce discours a duré trop longtemps ce me semble,
1413
Depuis le point du jour que nous sommes ensemble,
1414
Il a continUé toujours jusques ici,
1415
Finissons-le mon cœur.
1416
THÉLAME
Je le veux mon souci.
SYLVIE
Mon Prince vous rêvez, quelque chose vous fâche,
1417
Si vous m'aimez encore faites que je le sache,
1418
Et que je participe à votre affliction.
1419
THÉLAME
Ma tristresse ne vient que d'appréhension,
1420
J'ai peur que de notre heur le destin ne s'ennuie,
1421
Et qu'après le beau temps ne nous vienne la pluie,
1422
La proposition que j'ai recue du Roi
1423
Et son front menaçant me donnent de l'effroi.
1424
SYLVIE
Que veut le Roi de vous?
1425
THÉLAME
Ce qu'il en doit attendre,
Mais ce que mon humeur me défend de lui rendre.
1426
SYLVIE
Il vous veut marier.
1427
THÉLAME
Il veut ce que jamais
Il n'aura de Thélame, & je te le promets,
1428
Sylvie, auparavant que ce malheur m'arrive,
1429
Avant qu'un autre objet de ta beauté me prive,
1430
Ces monstrueux tombeaux que nous voyons là-bas,
1431
Où gisent les auteurs de ces fameux combats
1432
Qui jusques dans les Cieux élevèrent l'audace,
1433
Au lieu du feu qu'ils ont n'auront que de la glace.
1434
Crois que la passion que j'ai pour ta beauté
1435
Est bien loin de la feinte & de la nouveauté,
1436
Et que je ne suis point de ceux-là qui pour gage
1437
De leur affection n'ont rien que le langage,
1438
Courtisans effrontés, hypocrites, menteurs,
1439
De qui l'amour consiste en des termes flatteurs,
1440
Le mien assurément est bien d'autre nature,
1441
Le temps qui mange tout lui sert de nourriture.
1442
SYLVIE
L'authorité du Roi pourra beaucoup sur vous.
1443
THÉLAME
J'ai de la sympathie avecque les cailloux,
1444
Je jette plus de feu lorsque plus on me choque.
1445
SYLVIE
Et le bien de l'État...
1446
THÉLAME
C'est de quoi je me moque,
J'aime bien mes sujets, je ferais tout pour eux,
1447
Mais par raison d'État me rendre malheureux,
1448
C'est le dernier effet d'une imprudence extrême
1449
Que tu ne voudrais pas me conseiller toi-même:
1450
Crois-tu que pour se voir dans un Trône doré
1451
D'une presse idolâtre à genoux adoré,
1452
On nage pour cela dans un fleuve de joie,
1453
Franche des mouvements que la douleur envoie?
1454
Non non, fort peu souvent les solides bonheurs
1455
Se fondent sur l'éclat des biens & des honneurs,
1456
Les vrais contentements attachés aux personnes
1457
Ne suivent que de loin la pompe des Couronnes,
1458
De moi quand aujourd'hui je me verrais changer
1459
Ma qualité de Prince en celle de Berger,
1460
Pourvu qu'avecque toi je coulasse la vie,
1461
Les Rois les plus contents me porteraient envie:
1462
Aussi quand on verrait l'un & l'autre Soleil
1463
Faire dans mes pays son somme & son réveil,
1464
Sans toi qui fais le tout de ma bonne fortune,
1465
Cette vaine grandeur me serait importune.
1466
SYLVIE
Surtout que l'amitié que vous avez pour moi
1467
N'attire point sur vous la colère du Roi.
1468
THÉLAME
Le conseil en est pris, je n'en saurais démordre,
1469
J'espère que les Dieux y donneront bon ordre:
1470
Le chaud est violent, hâtons-nous de choisir
1471
Quelque ombre où nous puissions nous parler à loisir.
1472
SYLVIE
Ce vieux orme écarté nous présente la sienne,
1473
Comme la plus secrète & la plus ancienne.
1474
THÉLAME
Que me servent ces lieux de rafraîchissement,
1475
Hélas! puisque partout je brûle également?
1476
Vois-tu comme cette eau subtilement se roule,
1477
C'est de même façon que notre âge s'écoule,
1478
C'est ainsi que le temps s'enfuit d'un pied léger,
1479
Si nous n'avons le soin de le bien ménager,
1480
Ce sont enseignements qui nous devraient instruire.
1481
SYLVIE
Malicieux, j'entends ce que vous voulez dire,
1482
Mais donnez vous loisir d'écouter un discours
1483
Qui ne sera sinon de matière d'amours:
1484
Au temps que la Nature habille les bocages,
1485
Un Pasteur étranger vint en nos pâturages,
1486
La beauté d'un pays & d'un climat si doux
1487
Aussitôt l'obligea de vivre parmi nous,
1488
Le bruit de ses vertus & de son bon ménage
1489
Le fit bientôt connaître à tout le voisinage,
1490
Chacun le chérissait, & les biens à foison
1491
En tout temps comme flots coulaient dans sa maison;
1492
Il advint que le jour d'une certaine fête,
1493
Où des plus belles fleurs chacun couvre sa tête,
1494
Où sans se soucier d'aigneaux ni de brebis
1495
Tous le monde se met en ses plus beaux habits,
1496
Amour lui fit jeter les yeux sur un visage
1497
Qui de la liberté lui fit perdre l'usage.
1498
THÉLAME
À propos n'as-tu point tâché de retenir
1499
Soigneusement leurs noms dedans ton souvenir?
1500
Le Berger avait nom le fortuné Nicandre,
1501
Et la fille Délie. Or achevez d'entendre.
1502
Ce nouvel amoureux se retire touché
1503
Du pire trait qu'Amour ait jamais décoché:
1504
Voilà qu'il perd le soin de sa ménagerie,
1505
Il n'a plus l'œil ouvert dessus sa Bergerie,
1506
Les troupeaux & le maître empirent peu à peu,
1507
Il brûle nuit & jour d'un invisible feu,
1508
C'est à regret qu'il il boit, c’est à regret qu'il mange,
1509
On ne sait d'où lui vient ce changement étrange;
1510
Enfin ne prenant plus ni sommeil ni repos,
1511
Un soir il rencontra sa Bergère à propos,
1512
Le mal qui le pressait l'obligea de lui dire
1513
D'une tremblante voix l'excès de son martyre,
1514
La priant à genoux d'avoir pitié de lui,
1515
Autrement que la mort guérirait son ennui;
1516
en un mot il fit tant que la simple Bergère
1517
Agréa sur-le-champ son amour passagère;
1518
Il chasse tout chagrin, & traite avecque soin
1519
Ses troupeaux, qui sans doute en avaient bon besoin:
1520
Cet amour éclata si fort en sa naissance
1521
Que presque tout le monde en eut la connaissance,
1522
Leurs moutons qu'ils menaient aux lieux plus reculés
1523
Ainsi que leurs pensers étaient toujours mêlés:
1524
On ne voyait gravé sur maint écorce tendre
1525
Que le nom de Délie & celui de Nicandre.
1526
Parmi ces privautés il arriva qu'un jour
1527
Nicandre travaillé du feu de son amour
1528
Pressa fort vivement l'honneur de sa Bergère
1529
Avec tous les discours que la fraude suggère,
1530
Elle de qui l'esprit n'était pas des plus forts
1531
Se rendit à la fin à de si longs efforts:
1532
Depuis de son Berger l'ardeur si violente
1533
Se perdait chaque jour & devenait plus lente,
1534
Si bien qu'en peu de temps par un certain dégoût
1535
Ce trompeur déloyal ne l'aima plus du tout.
1536
Je vous laisse à penser si la mélancolie
1537
ne mit pas hors du sens l'imprudente Délie:
1538
Elle perd la raison, elle tombe en fureur
1539
De vif ressentiment qu'elle a de son erreur;
1540
Enfin le désespoir si fort la sollicite
1541
Que d'une roche en bas elle se précipite:
1542
Le funeste accident qui la priva du jour
1543
Remplit de telle horreur tous les lieux d'alentour,
1544
Qu'à peine le rocher peut souffrir que l’on dise
1545
Qu'il servit de théâtre à cette tragedie:
1546
Écho se retira dans un autre rocher,
1547
Afin qu'on ne lui pût ce meurtre reprocher:
1548
Ainsi l'amour lui coûte & l'honneur & la vie.
1549
THÉLAME
Ô! qu'elle n'était pas si fine que Sylvie,
1550
Il s'en fallait beaucoup. Assez proche de nous,
1551
J'entends un instrument dont le son est fort doux.
1552
SYLVIE
C'est le trompeur d'hier qui sans doute s'amuse
1553
À chanter son amour dessus sa cornemuse.
1554
THÉLAME
Il semble qu'il approche.
1555
SYLVIE
Il me le semble aussi.
THÉLAME
Je ne désire pas qu'il me rencontre ici,
1556
C'est pourquoi je vais faire un tour de promenade
1557
À travers le citron, l'orange & la grenade.
1558
SYLVIE
Et moi je l'attendrai pour me moquer de lui,
1559
Et pour m'en délivrer tout à fait aujourd'hui.
1560
THÉLAME
De grâce donne lui son congé de bonne heure,
1561
Au moins si tu ne veux que de langueur je meure.
1562
SCÈNE III
(PHILÈNE, SYLVIE, TIMAPHÈRE, THÉLAME, DORISE)
PHILÈNE
Vois-je pas dans ce pré le sujet de mes pleurs?
1563
Fuis fuis de ce serpent caché parmi les fleurs,
1564
Misérable Berger, son venin te dévore,
1565
Et tu veux toutefois t'en approcher encore:
1566
Mais quoi, l'éloignement n'est plus ma guérison,
1567
Quand je m'irais cacher dessous l'autre horizon,
1568
ses yeux qui m'ont blessé d'une atteinte fatale
1569
Ont le même pouvoir que le dard de Céphale:
1570
Il faut en généreux & résolu Nocher
1571
Périr en haute mer plutôt que relâcher.
1572
Beauté qui me brûlez & n'êtes que de glace,
1573
Seule en qui la pitié ne trouve point de place,
1574
À la fin je veux être assuré de mon sort,
1575
Il faut que vous m'ouvriez le sépulcre ou le port,
1576
J'attends à deux genoux ma dernière sentence.
1577
SYLVIE
Pour donner un arrêt de si grande importance
1578
Encore est-il besoin de temps pour y songer.
1579
PHILÈNE
Pourquoi de mes malheurs la trame prolonger?
1580
Vous pouvez d'un seul mot former tout un oracle,
1581
Et signaler ces lieux d'un visible miracle,
1582
Me donnant sur-le-champ la vie ou le trépas.
1583
SYLVIE
Ce discours embrouillé ne me contente pas,
1584
Ne parlez plus du tout, ou parlez d'autre chose.
1585
PHILÈNE
Doncques de vous fléchir l'espérance m'est close.
1586
SYLVIE
Vous me pourrez fléchir lors que nous passerons
1587
Les chaleurs de l’Été sans voir de moucherons.
1588
PHILÈNE
Riez riez, mauvaise.
1589
SYLVIE
Il faut bien que je rie,
Vraiment qui ne rirait de votre tromperie?
1590
Vous le voyez, Berger, les trompeurs sont trompés,
1591
Et ceux qui voulaient prendre enfin sont attrapés,
1592
Ne faites plus le fin, la fourbe est découverte.
1593
PHILÈNE
Ô Cieux! dessous mes pas que n'est la terre ouverte,
1594
Tout me nuit, tout me perd.
1595
SYLVIE
Vous ne sauriez nier
La méchante action que vous fîtes hier.
1596
PHILÈNE
Il est vrai j'ai failli, mais souffrez que je dise
1597
Que vous trempez vous-même en cette perfidie,
1598
M'ayant fait rechercher en la subtilité
1599
Ce qui m'était acquis par ma fidélité:
1600
Et s'il faut disputer, la raison nous ordonne
1601
D'approuver un effet de qui la cause est bonne.
1602
SYLVIE
Vous deviez pour le moins me jouer ce bon trait
1603
Un peu plus finement que vous n'avez pas fait.
1604
PHILÈNE
La ruse ne pouvait n'être pas éventée,
1605
Puisque c'est un enfant qui l'avait inventée.
1606
SYLVIE
Pour la première fois vous traitant doucement,
1607
Vous ne serez puni que du bannissement.
1608
PHILÈNE
C'est l'Amour qui m'attache à votre compagnie,
1609
J'appelle devant lui de cette tyrannie,
1610
Ingrate vous devriez aussi bien retenir
1611
L'art de récompenser que celui de punir.
1612
SYLVIE
Je vois bien que c'en est, il faut que je vous quitte.
1613
THIMAPHÈRE, & SES GARDES
Bergère attendez-nous, nous n'allons pas si vite.
1614
SYLVIE
Que vous plaît-il Mesieurs?
1615
THIMAPHÈRE
De savoir votre nom.
SYLVIE
On m'appelle Sylvie, & mon père Damon.
1616
THIMAPHÈRE
C'est vous que nous cherchons, venez, je vous commande
1617
De suivre de la part du Roi qui vous demande.
1618
PHILÈNE
Et de grâce Messieurs pourrait-on pas savoir
1619
Le sujet pour lequel il désire l'avoir?
1620
Cela nous donnerait quelque peu d'allégeance.
1621
UN GARDE
Ami, ceci n'est pas de votre intelligence,
1622
Les actions des Rois se doivent mesurer
1623
À celles des grands Dieux qu'on ne peut censurer.
1624
SYLVIE
Berger, puisque je suis à tel point de misère,
1625
Qu'il faut que je te fasse encore une prière,
1626
Va de mon aventure informer mes parents,
1627
Et te charger du soin de mes troupeaux errants.
1628
PHILÈNE
Dorise n'est pas loin qui prendra cette peine,
1629
Pour moi j'ai résolu d'aller où l'on vous mène.
1630
THÉLAME
Attends encore un peu, ce rival importun
1631
Y pourrait être encore: n'importe, c'est tout un,
1632
Que je lui trouve ou non, ma flamme impatiente
1633
Ne saurait endurer une plus longue attente;
1634
Je vois l'orme écarté dans le feuillage vert
1635
A la gloire de mettre un Soleil à couvert;
1636
À couvert, qu'ai-je dit, je me trompe sans doute
1637
La mauvaise qu'elle est a pris une autre route.
1638
Ô Sylvie! où faut-il que je t’aille chercher?
1639
Est-ce pour me fuir que tu te vas cacher?
1640
Ha! je languis d'amour en ce dessein folâtre,
1641
Pourquoi fais-tu mourir celui qui t'idolâtre?
1642
Mais je ne vois personne, & ma bouche se fond
1643
Avec ce peu de bruit que les Zéphyres font.
1644
Dieux! d'une froide peur je sens mon âme étreinte,
1645
D'où me peuvent venir ces mouvements de crainte?
1646
Courage, informe-toi de celle-ci qui vient,
1647
Bergère si d'hier encore il vous souvient,
1648
Dites-moi s'il vous plaît où peut être Sylvie.
1649
DORISE
Vous n'empêcherez pas qu'elle ne soit ravie,
1650
Elle est entre les mains de quatre ou cinq Archers,
1651
Aux prières plus sourds que ne sont ces rochers,
1652
Qui du vouloir du Roi se disent les ministres,
1653
Je vais porter aux siens ces nouvelles sinistres.
1654
THÉLAME
Père dénaturé, tyran plus qu'inhumain,
1655
Cette foudre me vient de ta barbare main,
1656
Vieux rêveur impuissant, tes chagrines malices
1657
Troublent mal à propos nos innocents délices,
1658
Grossier qui ne sais pas que les empêchements
1659
Aux parfaits amoureux sont des allèchements:
1660
Ô! que si l'on fait tort à ma beauté pudique
1661
Tu verras arriver maint accident tragique.
1662
Mais pourquoi s'endormir au fort de ses douleurs?
1663
Cours plutôt arracher ton âme à ces voleurs,
1664
Les faire repentir de leur folle entreprise,
1665
Et leur faire lâcher une si belle prise.
1666
ACTE V
SCÈNE I
(FLORESTAN, DORISE, PHILÈNE)
FLORESTAN PRINCE DE CANDIE
Que ce climat est doux, & que ce beau pays
1667
En sa diversité tient mes yeux ébahis,
1668
Tantôt comme les flots m'ont mis sur le rivage
1669
Je croyais être à bord de quelque Île sauvage,
1670
Où la faim achevant de perdre ma vigueur
1671
Eût exercé sur moi sa mortelle rigueur:
1672
Mais à ce que je vois cette terre féconde
1673
Doit en fertilité n'avoir point de seconde,
1674
Ces guérets semblent dire à ces coteaux voisins,
1675
Vous voyez nos épics, montrez-nous vos raisins:
1676
Que l'œil se plaît à voir ce long rang de montagnes
1677
Qui fait une couronne à ces belles campagnes,
1678
Je voudrais bien trouver quelqu'un qui m'informât
1679
De l'état & du nom de ce nouveau climat,
1680
J'entends bien quelque bruit dans la forêt prochaine,
1681
Et vois quelque paysan là-bas dedans la plaine,
1682
Mais la mer m'a rendu si débile & si las,
1683
Qu’à peine sans mentir puis-je faire un seul pas:
1684
Attendant que quelqu'un en ce bocage arrive
1685
Je vais rêver au bruit de cette source vive:
1686
S'il faut s'en rapporter au jugement des yeux
1687
Je crois que c'est ici la demeure des Dieux,
1688
Car je ne pense pas qu'un si beau paysage
1689
Ait jamais été peint pour le mortel usage:
1690
Cependant la fraîcheur de ce lieu nonpareil
1691
Et le bruit de cette eau m'invitent au sommeil.
1692
DORISE
Au milieu du tourment, au milieu de la braise
1693
Tu m'étouffes la voix, tu veux que je me taise,
1694
Cruel à qui veux-tu que j'adresse mes pleurs
1695
Qu'à toi qui seul peux mettre un terme à mes douleurs?
1696
Interdire la plainte & donner la torture,
1697
Est-ce pas violer les droits de la Nature?
1698
Ha! Philène, Philène, insensible Berger,
1699
Le Ciel est équitable, il me pourra venger.
1700
PHILÈNE
Ta constante amitié sensiblement me touche,
1701
Autrement il faudrait que je fusse une souche,
1702
Et voudrais de bon cœur, Dorise, avoir de quoi
1703
La bien récompenser sans violer ma foi:
1704
Mais tu sais que mon âme autre part engagée
1705
Ne souffrira jamais une amour partagée.
1706
DORISE
Mettons fin désormais à semblables discours,
1707
La mort en peu de temps me donnera secours,
1708
Ce fer qui va rougir de ton ingratitude
1709
Achèvera ma vie avec ma servitude:
1710
Solitaire témoin de mes derniers ennuis,
1711
Écho qui fus jadis en l'état où je suis,
1712
Qui sût le désespoir où tombe une pauvre âme
1713
Dont un cœur tout de glace a repoussé la flamme,
1714
Lors que tu fis l'objet de tes stériles vœux
1715
D'un chasseur en qui l'onde alluma tant de feux,
1716
En faveur du destin qui rend nos infortunes
1717
Ainsi que nos amours égales & communes,
1718
Si jamais on te vient enquérir de mon sort,
1719
Dis que l'ingrat Philène est cause de ma mort,
1720
Dis qu'après ma franchise & ma raison ravie
1721
Sa rigueur aujourd'hui m'a fait perdre la vie.
1722
PHILÈNE
Ô Dieux! que veux-tu faire?
1723
DORISE
Obstacle injurieux,
Abandonnant ma vie à ce coup furieux,
1724
Pourquoi ne veux-tu pas que j'épuise mes veines?
1725
Pourquoi ne veux-tu pas que j'achève mes peines,
1726
Trouvant au bout du fer que tu m'as arraché
1727
Ce qu'en ton amitié j'ai vainement cherché?
1728
Non non, ne combats plus, l'influence obstinée
1729
De l'âtre malheureux qui fit ma destinée,
1730
Seulement pour loyer de mon affection
1731
Laisse-moi de ma fin la libre élection,
1732
Je suis digne de mort pour ne t'avoir su plaire.
1733
PHILÈNE
Je garde à ta constance un bien autre salaire.
1734
DORISE
Les jours plus éloignés viennent sur l'horizon,
1735
Les fruits les plus tardifs ont enfin leur saison,
1736
Tous les ans les moissons, tous les ans les vendanges
1737
Remplissent en leurs temps nos caves & nos granges;
1738
Mais les fruits qu'à Dorise à tout coup tu promets
1739
Produits d'un champ ingrat ne meurissent jamais.
1740
PHILÈNE
Que cette fille est rare en sa persévérance,
1741
Encore la faut-il contenter d'espérance:
1742
Viens ça, pour te montrer que j'ai de l'amitié,
1743
Et que de tes ennuis j'en ressents la moitié,
1744
C'est que dès aussitôt que nous aurons nouvelle
1745
Que l'on aura rompu le sort de ma cruelle,
1746
Si l'ingrate qu'elle est persiste à me gêner,
1747
Je jure de te prendre & de l'abandonner;
1748
Car de plus t'amuser je ferais conscience,
1749
Donne-toi cependant un peu de patience.
1750
DORISE
Fassent doncques les Dieux que cet enchantement
1751
Se termine bientôt à mon contentement.
1752
PHILÈNE
Dorise il est midi.
1753
DORISE
Comme t'en prends tu garde?
PHILÈNE
C'est qu'à plomb justement le Soleil nous regarde,
1754
Mettons-nous à couvert dans ce bocage frais,
1755
Que ce Dieu ne perça jamais d'un de ses traits:
1756
Dieux! je vois un guerrier en appareil superbe
1757
Le long de cette source étendu dessus l'herbe.
1758
DORISE
Voyons-le de plus près, c'est un jeune guerrier
1759
Qui se met de bonne heure à l'ombre du laurier.
1760
PHILÈNE
C'est de ces Chevaliers qui par toute la terre
1761
Cherchent nouveaux sujets & d'amour & de guerre:
1762
Tirons-nous à l'écart attendant son réveil.
1763
FLORESTAN
Ô chère vision! ô gracieux sommeil
1764
Qui m'as flatté les sens d'un si plaisant mensonge,
1765
Que n'as-tu plus longtemps continué ce songe?
1766
Moi-même je t'aurais pour un si doux abus
1767
Élevé des autels de ces gazons herbus.
1768
Princesse des Beautés, Méliphile adorable,
1769
Que tu m'as fait en songe un accueil favorable.
1770
Ne vois-je pas quelqu'un dans ce taillis épais?
1771
Je ne viens pas ici pour troubler votre paix,
1772
Ami, ne craignez pas que je vous fasse outrage,
1773
Je suis un étranger que l'effort du naufrage
1774
A jetté cette nuit sur ce bord inconnu.
1775
PHILÈNE
Vous soyez parmi nous mieux que le bienvenu,
1776
La gent de ce pays est courtoise & docile.
1777
FLORESTAN
Quel nom a ce pays?
1778
DORISE
On l'appelle Sicile.
FLORESTAN
Quoi! voici la Sicile, ha! je ne le crois point,
1779
Ici la défiance à la raison se joint,
1780
Durant trois jours entiers notre nef vagabonde
1781
Errante au gré des vents qui régentaient sur l'onde,
1782
Pendant un si longtemps que l'orage a duré
1783
N'a jamais pu tenir de sentier assuré:
1784
Car afin qu'en deux mots mon dessein je vous dise,
1785
C'est que j'étais parti de l'Île de Candie
1786
Exprès pour aborder en ce pays plaisant,
1787
Où vous dites, Berger, que je suis à present;
1788
Si bien que je ne sais comme quoi la fortune
1789
M'a voulu mettre au port en dépit de Neptune:
1790
Et votre belle Infante en qui les Cieux amis
1791
Les plus beaux ornements de leurs trésors ont mis,
1792
Ce prodige de grâce & de beauté mortelle,
1793
Méliphile en un mot, comment se porte-elle?
1794
DORISE
Fort bien dans un château qui n'est pas loin de nous,
1795
Où du sort de son frère elle attend un époux.
1796
FLORESTAN
Je n'entends point cela.
1797
DORISE
C'est que le Roi son père
piqué de quoi son fils aimait une Bergère,
1798
Pour les punir tous deux les a fait enchanter
1799
De la même façon que je le vais conter.
1800
Ce maudit sortilège est fait de telle sorte,
1801
Que ce Prince parfois croit sa Bergère morte,
1802
Et dans cette créance il souffre des tourments
1803
Qui ne sont bien connus que des parfaits amants:
1804
Et d'autres fois aussi la plaintive Sylvie
1805
Pense qu'entre ses bras il a perdu la vie,
1806
Elle pleure, elle crie, & forme des discours
1807
Qui toucheraient le cœur des Tigres & des Ours.
1808
FLORESTAN
Et ce Roi sans pitié, ce vieux père barbare,
1809
Ne se sent point ému d'une amitié si rare?
1810
DORISE
Sept ou huit jours après qu’on les eux enchanté
1811
Il eut du repentir de sa severité,
1812
Il voulut les remettre en leur sens ordinaire,
1813
Mais le Magicien ne le peut jamais faire,
1814
Rien ne les peut tirer de ce fatal malheur
1815
Qu'un Chevalier doué d'une extrême valeur,
1816
Et c'est à celui-là que doit être donnée
1817
L'Infante, sous les loix d'un célèbre Hymenée,
1818
Déjà maints Chevaliers ont tenté vainement
1819
De donner à ce charme un bon événement.
1820
FLORESTAN
Dieux! que je suis content de quoi cette aventure
1821
Fournira de matière à ma gloire future:
1822
Berger ne perdons point davantage de temps,
1823
Je veux rendre aujourd'hui ces deux esprits contents,
1824
Inspiré que je suis d'un vigoureux Génie,
1825
Je les affranchirai de cette tyrannie:
1826
Dites-moi sommes nous beaucoup loin du château?
1827
PHILÈNE
Il est a deux cents pas derrière ce coteau,
1828
Je vous y veux conduire, & si la faim vous presse,
1829
Comme il est à juger, notre chemin s'adresse
1830
Dans un petit village où nous vous traiterons
1831
Fort libéralement des biens que nous aurons.
1832
SCÈNE II
(LE ROI, PAGE, THÉLAME, FLORESTAN, SYLVIE, MÉLIPHILE)
LE ROI
Vous célestes de qui la sagesse profonde
1833
Préside absolument aux affaires du monde,
1834
Arbitres de mon sort, tenez les yeux ouverts
1835
Sur le plus triste Roi qui soit en l'Univers.
1836
Mais comment espérer que les Dieux fassent grâce
1837
À qui ne l'a point fait à son sang, à sa race?
1838
Non non, il faut souffrir, & les Dieux offensés
1839
Doivent aigrir mes maux si je n'endure assez.
1840
Abominable auteur d'un supplice effroyable,
1841
Détestable artisan d'une peine incroyable,
1842
Assassin de ton fils, il faut que le remords
1843
De tes méchancetés te donnent mille morts,
1844
Et que ton souvenir à tout moment exprime
1845
À tes sens effrayés la noirceur de ton crime.
1846
Malheureux que je suis, quel Démon m'aveugla,
1847
Quelle rage d'Enfer ma raison dérégla,
1848
Lorsque pour me venger à tort de l'innocence
1849
Je voulus employer la magique puissance?
1850
De là vient que te suis tout à fait odieux
1851
Au commun sentiment des hommes & des Dieux,
1852
Mon peuple est irrité d'une action si lâche,
1853
De honte & de regret il faut que je me cache,
1854
Et je ne crains rien moins qu'une sédition,
1855
Qui possible doit être à ma perdition,
1856
Je n'attens que le point que cette tourbe vile
1857
Suivant les mouvements d'une fureur civile,
1858
Vienne comme un Tyran dans mon lit m'égorger,
1859
Et donne puis après mon Sceptre à l'étranger:
1860
De moi dès maintenant je présente ma tête
1861
Aux traits les plus sanglants que le destin m'apprête,
1862
La raison & le temps ont assez bien appris
1863
La science d'avoir le trépas à mépris:
1864
Toutefois si devant que perdre la lumière
1865
Je revoyais mon fils en sa santé première,
1866
Après que la valeur d'un guerrier courageux
1867
Aurait brisé l'effort de ce charme outrageux,
1868
dans ce parfait bonheur mon âme je m'assure
1869
Quitterait sans regret sa caduque demeure.
1870
PAGE
Sire les deux Amants dans leur mal rigoureux
1871
Vont bientôt commencer leurs regrets douloureux,
1872
Un grand vent a tué le sacré luminaire,
1873
Signe présagieux de leur plainte ordinaire.
1874
LE ROI
Je suis délibéré de l'entendre aujourd'hui,
1875
Ne fût-ce qu'à dessein d'augmenter mon ennui,
1876
Car les piteux accents de la voix de Thélame
1877
Sont autant de poignards qui me transpercent l'âme,
1878
Sont autant de vautours & de serpents mordants
1879
Qui me font ressentir mille maux au dedans:
1880
À voir tant seulement leur posture dolente
1881
Je ressens les accès d'une fin violente.
1882
THÉLAME
Sus sus, c'est trop dormir, veux tu pas t'éveiller?
1883
Un Soleil Orient devrait-il sommeiller?
1884
Dormeuse éveille-toi, chassons cette paresse
1885
Et ce pesant sommeil qui ta paupière presse.
1886
Tu ne me réponds rien: ô puissant Dieu d'Amour,
1887
Je crois qu'elle a perdu la lumière du jour:
1888
Mon âme, ma Sylvie: ha! la mort la rend sourde,
1889
Elle est dessous ma main froide, immobile & lourde,
1890
La couleur du trépas dont son visage est peint
1891
A fait évanouir les roses de son teint,
1892
Comparable à la fleur qui demeure couchée
1893
Sèche dans un sillon où le soc l'a touchée.
1894
Ma perte est véritable, il n'en faut plus douter:
1895
Hélas! quel Dieu viendra me la ressusciter?
1896
C'est la mort qui lui met le silence en la bouche,
1897
Et qui de tout son corps n'en a fait qu'une souche.
1898
Dieux! pourquoi mettiez-vous en cet aimable corps
1899
Les plus beaux ornements de vos divins trésors?
1900
Pourquoi lui donniez-vous tant de si belles marques,
1901
Pour le laisser si tôt à la merci des Parques?
1902
Et toi perfide Amour, que n'as-tu détourné
1903
Le coup qui de ses ans a le cours terminé?
1904
Au moins si mes soupirs errants de place en place
1905
Sur ce corps precieux qui n'est plus que de glace,
1906
Avec tout ce qu'ils ont de force & de chaleur,
1907
Y pouvaient ramener & l'âme & la couleur.
1908
Mais ces faibles discours où la douleur m'emporte
1909
Ne rendront pas la vie à ma Bergère morte:
1910
C'est vous qui gouvernez le destin des humains,
1911
Vous qui tenez leur vie & leur mort en vos mains,
1912
C'est vous, dis-je, grands Dieux qui pouvez me la rendre
1913
Belle come elle était quand la mort l'osa prendre;
1914
Sus qui de vous viendra me la ressusciter?
1915
Est-il besoin ici de vous solliciter?
1916
Quoi! ne voyez-vous pas votre plus bel ouvrage
1917
À qui la mort a fait un insolent outrage?
1918
Monstrez votre pouvoir à le faire durer,
1919
Comme vous aviez fait à le bien figurer.
1920
En vain de vous fléchir, Immortels, je m'essaie,
1921
Cependant je découvre une sanglante plaie
1922
Qu'un poignard homicide a faite dans son sein,
1923
Ô trop cruel effect d'un furieux dessein,
1924
Quelle barbare main, quel esprit si damnable
1925
Peut avoir entrepris ce meurtre abominable?
1926
J'en suis trop assuré, le courroux paternel
1927
A fait exécuter cet acte criminel,
1928
Il a fait égorger cette pauvre victime
1929
Dont ma seule amitié pouvait être le crime.
1930
Sanguinaire tyran, cœur de bronze ou d'acier,
1931
Plus cruel mille fois qu'un lion carnassier,
1932
Père qui de ton fils déchire les entrailles,
1933
Puisque tu te plais tant à voir des funérailles,
1934
Je te veux contenter, tigre viens-toi saouler
1935
De mon sang épanché que tu verras couler.
1936
Ne trouverai-je point quelque fer favorable
1937
Qui m'ôte du pouvoir d'un sort si déplorable?
1938
Dans le désir que j'ai de me faire mourir
1939
Ne trouverai-je point de quoi me secourir?
1940
Ô mort fais-moi sentir si ta main est pesante,
1941
Ce Prince malheureux un butin te présente,
1942
Ne le refuse pas, aussi bientôt ou tard
1943
Tu le verras tomber sous l'effort de ton dard.
1944
Mais je réclame en vain ses fureurs nonpareilles,
1945
L'impiteuse pour moi n'a point d'yeux ni d'oreilles,
1946
On avance fort peu vers elle pour crier,
1947
Rien pour l'injurier, & moins pour la prier.
1948
Doncques puisque ma peine a la Parque étonnée,
1949
Et qu'elle a pour moi seul sa rage abandonnée,
1950
J'arroserai de pleurs ce chef-d'œuvre des Cieux
1951
Tant que tous mes esprits s'écoulent par mes yeux,
1952
Et que mon faible corps de lassitude expire
1953
Sur le rare débris de l'amoureux Empire.
1954
Chaste cœur qui jadis brûlas d'un feu si net,
1955
Où l'Amour avait fait son petit cabinet,
1956
Retraite inviolable où nos âmes blessées
1957
Mettaient comme en dépôt leurs comunes pensées,
1958
Cœur que la chasteté tenait comme sacré,
1959
De quelle sorte, hélas! je te vois massacré,
1960
Que ne peut de mon corps la masse toute entière
1961
Dans cette grande plaie avoir son cimetière,
1962
Ma chair avec la tienne ainsi le collerait,
1963
Et mon sang amoureux au tien se mêlerait:
1964
Chaque fois que je vois cette large ouverture
1965
Je ne saurais comprendre une telle aventure,
1966
Car n'ayant en tous deux qu'une âme jusqu'ici,
1967
L'un mort, l'autre devrait cesser de vivre aussi;
1968
Toutefois elle este morte, & toi lâche Thélame
1969
Sur son corps pâle et froid tu n'as pas rendu l'âme:
1970
Attends-moi, ma Bergère, attends-moi, je te suis
1971
Parmi l'obscurité des éternelles nuits,
1972
Les horreurs du tombeau de tous côtés m'assaillent,
1973
S'en est fait, je me meurs, les forces me défaillent.
1974
LE ROI
Enfin ces actions d'amour & de pitié
1975
Me feront fendre un jour le cœur par la moitié:
1976
Que ces gémissements & ces funèbres plaintes
1977
Donnent à mes esprits de sensibles atteintes:
1978
Dieux! arrêtez le flux de mes ans malheureux,
1979
Ou finissez bientôt ce destin douloureux.
1980
PAGE
Sire, un brave guerrier est là-bas qui désire
1981
De tenter l'aventure.
1982
LE ROI
Et bien allez lui dire
Qu'il s'y peut éprouver à l'heure qu'il voudra.
1983
Quand est-ce que le Ciel en fin se résoudra
1984
De m'envoyer celui de qui l'aide opportun
1985
Doit faire le sujet de ma bonne fortune?
1986
Chevalier, il n'est pas que par le commun bruit
1987
De mon affliction vous ne soyez instruit,
1988
Puisque de mon malheur la triste renommée
1989
Est par toute la terre également semée:
1990
Vous savez le loyer promis publiquement
1991
À qui fera la fin de cet enchantement:
1992
Au reste l'aventure étant fort dangereuse,
1993
Elle demande une âme & forte & généreuse.
1994
FLORESTAN
Grâce aux Dieux, nous croyons avoir tout ce qu'il faut
1995
Pour dresser notre vol deux fois encore plus haut:
1996
Sire je vous promets qu'avec cette effigie
1997
Je ne crains vision, fantôme ni magie,
1998
Couvert de ce bouclier j'oserais me vanter
1999
Qu'à peine tout l'Enfer pourrait m'épouvanter;
2000
Je ne voudrais sinon ouïr les rêveries
2001
Que disent ces Amants au fort de leurs furies.
2002
LE ROI
Mon fils vient d'achever ses regrets & les miens,
2003
La Bergère dans peu commencera les siens:
2004
Ne faisons point de bruit, la voilà qui s'éveille.
2005
FLORESTAN
Il faut voir quelle issue aura cette merveille.
2006
SYLVIE
Qu'est-ce ci, c'est plutôt la posture d'un mort
2007
Que mon Thélame tient, que d'un homme qui dort:
2008
Ô Thélame, Thélame, hé Dieux! c'est un tronc d'arbre,
2009
Sans voix, sans mouvements, & plus froid que du marbre,
2010
Ses yeux troubles, tournés & clos plus qu'à demi
2011
Montrent bien qu'il est mort, & non pas endormi.
2012
Qui jamais eut pensé qu'avec tant d'insolence
2013
La mort eut sur ton âge usé de violence,
2014
Et qu'un si beau Soleil par un triste accident
2015
Eût en son clair Midi trouvé son Occident?
2016
Que cette Isle en ta mort fait une grande perte,
2017
Qu'on la verra bientôt infertile & déserte,
2018
Et surtout que nos champs, de qui les libertés
2019
Te les faisaient hanter, seront bien désertés:
2020
Les amoureux oiseaux d'une plainte commune
2021
N'entretiendront les bois que de ton infortune,
2022
Les bocages fleuris comme aux cœurs des Hivers,
2023
Quitteront de regret leurs habillements verts;
2024
Même notre agréable & fidèle fontaine
2025
Sachant pourquoi le dueil sera parmi la plaine,
2026
Pour témoigner aussi la tristesse à son rang
2027
Ne versera sinon ou de l'encre ou du sang,
2028
Et ce doux bruit qui rend l'oreille réjouie
2029
Deviendra lamentable, & blessera l'ouïe,
2030
Les herbes & les fleurs que ces flots toucheront
2031
De la racine au faîte aussitôt secheront;
2032
Et moi pour te montrer que je te suis fidèle,
2033
Et que ma loyautê n'a que soi de modèle,
2034
Je veux avec ma vie achever ma langueur,
2035
Et donner à mes pleurs ce que j'ai de vigueur:
2036
Je te prie attends-moi sur le rivage sombre,
2037
Mon âme en un moment y va joindre ton ombre,
2038
Charon nous passera tous deux à même temps
2039
Dans ces champs bienheureux, où nous vivrons contents,
2040
Là j'ose m'assurer que les plus belles âmes
2041
Plaignant notre désastre admirerot nos flammes;
2042
Et que les plus amants & fidèles esprits
2043
De constance & d'amour nous quitteront le prix.
2044
Peut-être, cher Amant, que sans y prendre garde
2045
Ton passage fatal trop longtemps je retarde:
2046
Le temps me presse, achève, ô mort, de me tuer,
2047
Et fais ce que mon bras ne peut effectuer,
2048
Ton charitable dard trop doucement me blesse,
2049
Thélame je me meurs d'amour & de faiblesse.
2050
LE ROI
Chevalier, les regrets de cet esprit amant
2051
Amolliraient-ils pas des cœurs de diamant?
2052
Est-ce pas un sujet capable de vos armes,
2053
Et de ranger le marbre à l'usage des larmes?
2054
Employez s'il vous plaît toute votre valeur
2055
À finir aujourd'hui ma misère & la leur.
2056
FLORESTAN
Sire, je me promets qu'avant qu'il soit une heure
2057
Mon épreuve rendra leur fortune meilleure,
2058
Je me suis résolu de mourir sous l'effort,
2059
Ou de venir à bout de ce magique sort,
2060
Je m'en vais de ce pas vaquer à l'entreprise.
2061
LE ROI
Ô qu'en cette action le Ciel vous favorise!
2062
Et moi je me retire à ce prochain autel
2063
Afin de réclamer le secours immortel.
2064
FLORESTAN
Florestan, à ce coup l'occasion se trouve
2065
De tirer jusqu'au bout ton courage à l'épreuve.
2066
Supplice de mon cœur, délices de mes yeux,
2067
Portrait qui m'es plus cher que n'est celui des Dieux,
2068
En ce combat douteux où la gloire m'appelle
2069
Inspire à mon courage une vigueur nouvelle,
2070
Fais que par ton moyen mon front victorieux
2071
Soit tantôt couronné d'un laurier glorieux:
2072
Allons, je ne crains rien marchant sous tes auspices,
2073
Les Dieux en ta faveur me seront tous propices.
2074
L'épouvantable objet, l'horrible vision,
2075
Courage, tout ceci n'est rien qu’illusion.
2076
Que veulent ces nombreux et mostrueux fantômes
2077
Qui volent parmi l'air ainsi que des atomes?
2078
Chimériques esprits, lutins, fantômes noirs,
2079
Que ne retournez-vous dans vos sombres manoirs?
2080
Ô Dieux! Secourez-moi, ce grand coup de tonnerre
2081
Du troisième degré m'a renversé par terre:
2082
N'importe, si faut-il toutefois remonter,
2083
La résolution doit le péril dompter;
2084
Une grêle de coups me tombe sur la tête,
2085
De picques & de dards, une moison m'arrête.
2086
Mais pourquoi s'amuser à ces objets trompeurs
2087
Qui ne peuvent donner que de légères peurs?
2088
Il faut résolument briser tous ces obstacles,
2089
Sans s'étonner de voir ces difformes spectacles.
2090
Démons c'est à ce coup que de force ou de gré
2091
Vous me verrez monter jusqu'au plus haut degré.
2092
Horreur du genre humain, larves, ombres funèbres,
2093
Allez, retirez-vous au Palais des ténèbres,
2094
Vos confus hurlements & vos coups superflus
2095
En l’état où je suis ne m'épouvantent plus.
2096
LA VOIX
Chevalier, si tu veux finir cette entreprise
2097
Ne t'épouvante point, monte plus haut, & brise
2098
Ce cristal que tu vois à la voûte attaché,
2099
C'est là tant seulement que le charme est caché.
2100
FLORESTAN
Cette ombre devant moi comme un terme plantée
2101
Me defend d'approcher de la glace enchantée.
2102
Mais quoi, souffriras-tu que des ombrages vains
2103
T'arrachent aujourd'hui la victoire des mains?
2104
Non non, à cette fois fais-leur quitter la place,
2105
Et casse en dépit d'eux l'abominable glace.
2106
Si je ne suis déçu le charme est achevé,
2107
Ce grand bruit qui soudain dans l'air s'est élevé,
2108
Ces lamentables cris, ces croulements de voûte,
2109
Et cette obscure nuit, éclaircissent ma doute:
2110
La lumière revient avec étonnement,
2111
Qui me rendra certain de tout l'événement.
2112
LE ROI
Chevalier, Chevalier, aidez-moi je vous prie,
2113
Helas! je n'en puis plus.
2114
FLORESTAN
J'entends le Roi qui crie,
il me faut dépêcher de l'aller secourir.
2115
LE ROI
Le Ciel m'eût obligé de me laisser mourir.
2116
FLORESTAN
Qu'a votre Majesté, que je la vois si pâle?
2117
LE ROI
Le tumulte qu'à fait cette bande infernale,
2118
Et surtout le dernier que nous venon d'ouïr,
2119
D'une subite horreur m'a fait évanouir.
2120
FLORESTAN
Sire, dorénavant tout l'effort qui vous reste
2121
C'est de mettre en oubli toute chose funeste,
2122
Le Ciel avec le sort a fini vos tourments.
2123
LE ROI
Je ne vous ferai pas ici des compliments,
2124
Allons voir nos Amants, car déjà ce me semble
2125
Nous les avons ouïs qui soupiraient ensemble.
2126
THÉLAME
Ô Sylvie!
2127
SYLVIE
Ô Thélame!
THÉLAME
Est-ce toi mon Soleil,
Qui remplit de clarté ce Palais du Sommeil?
2128
Si je n'étais certain de l'état où nous sommes,
2129
Je penserais encore être parmi les hommes.
2130
Mais n'est-ce pas ici le Royaume des morts?
2131
Nos esprits n'ont-ils pas abandonné nos corps?
2132
SYLVIE
L'état où je me vois me rend toute confuse,
2133
Et par de faux objets, si mon œil ne s’abuse,
2134
Nous sommes maintenant réduits en un sejour
2135
Où l'on voit, où l'on parle, & respire le jour;
2136
Je ne vois point ici Charon ni le Cocyte.
2137
THÉLAME
Mon Ange croit qu'un mort jamais ne ressuscite,
2138
L'Enfer est un détroit d'où jamais l'on ne sort.
2139
LE ROI
Voilà des reliquats de son inique sort,
2140
Je vais le retirer de cette extravagance.
2141
THÉLAME
Quel est ce vieux esprit dont la vaine arrogance
2142
Le tient effrontément devant nous arrêté?
2143
LE ROI
Mon fils perdez l'erreur où vous avez été.
2144
THÉLAME
Ô père sans pitié, ton âme criminelle
2145
Vient-elle ici nous faire une guerre éternelle?
2146
N'es-tu pas satisfait de nos travaux soufferts,
2147
Sans nous venir troubler encore dans les Enfers?
2148
Va, laisse-nous en paix en ce règne prospère,
2149
Je ne te connais point en qualité de père.
2150
FLORESTAN
Monsieur, vous n'êtes point au rang des trépassés,
2151
La lumière & le bruit vous le font voir assez,
2152
Nous avons de vrais corps de mouvements capables,
2153
Liés de nerfs & d'os visibles & palpables.
2154
THÉLAME
Ces visions ne sont que songes décevants.
2155
SYLVIE
Certes je crois pour moi que nous sommes vivants.
2156
LE ROI
Mon fils c'est trop durer en cette rêverie,
2157
La source de vos maux est désormais tarie,
2158
Ce long enchantement qui donnait à vos sens
2159
Par une feinte mort des tourments si pressants,
2160
Malgre mille Démons a vu tomber ses charmes
2161
Sous l'invincible effort des glorieuses armes
2162
De ce brave Guerrier, de qui vous recevez
2163
Tout le contentement du bien que vous avez.
2164
LA VOIX
Thélame je t'apprends que toi ni ta Sylvie
2165
N'avez jamais perdu l'usage de la vie,
2166
Relève la bassesse & l'inégalité
2167
De sa condition par sa fidélité,
2168
Et donne à sa vertu le prix d'une Couronne,
2169
C'est ainsi que des Dieux la volonté l'ordonne.
2170
SYLVIE
Grand Prince vous avez clairement entendu
2171
L'oracle inesperé que la Voix a rendu,
2172
Voulez-vous persister en cette fantaisie,
2173
Ou plutôt pour mieux dire en cette frénésie?
2174
Pour mon particulier je sais bien que je vis.
2175
THÉLAME
Et moi non, tellement je me trouve ravi,
2176
Toutefois descendons.
2177
LE ROI
Mon fils je te conjure
De mettre sous les pieds toute sorte d'injure,
2178
Je confesse qu'a tort je vous ai fait sentir
2179
Un mal dont aussitôt on m'a vu repentir.
2180
THÉLAME
Ne parlons plus des flots, la tempête est passée,
2181
Mais Sire, pour vous dire en deux mots ma pensée,
2182
S'il faut qu'un prompt Hymen ne nous soit pas permis,
2183
Remettez-nous aux termes où vous nous aviez mis.
2184
LE ROI
J'y consens de bon cœur, aussi bien les Oracles
2185
De ce lit nuptial promettent des miracles,
2186
Ce miroir de constance est assez vertueux
2187
Pour bien récompenser son sort défectueux.
2188
SYLVIE
Sire, recevez-moi pour votre humble servante.
2189
LE ROI
Ma fille levez-vous. Qu'on appelle l'Infante.
2190
THÉLAME
Sauveur de deux Amants, qui pour nous secourir
2191
Contre un charme maudit qui nous faisait mourir,
2192
N'avez point redouté tant d'affreuses cohortes,
2193
À qui l'Enfer avait ouvert ses noires portes,
2194
Cette Bergère & moi vous serons désormais
2195
Tenus de tous les biens que nous aurons jamais.
2196
FLORESTAN
Grand Prince vous savez que l'honneur nous oblige
2197
De secourir tous ceux que la fortune afflige,
2198
Je n'ai rien fait sinon par les loix du devoir,
2199
Aussi n'en dois-je pas aucun fruit recevoir.
2200
LE ROI
Voici la récompense extrêmement petite
2201
Que recevra de moi votre rare mérite.
2202
FLORESTAN
Sire, à la vérité je me trouve surpris
2203
D'avoir un prix si grand, que lui-même est sans prix.
2204
LE ROI
Ma fille desormais mettez tout votre étude,
2205
Si vous ne vous voulez noircir d'ingratitude,
2206
À traiter dignement ce Guerrier valeureux,
2207
C'est par lui que finit mon destin malheureux,
2208
Il sera s'il lui plaît votre époux légitime.
2209
FLORESTAN
Princesse à qui mon cœur a servi de victime
2210
Dès le premier instant que ce portrait fatal
2211
M'ôta la liberté dans mon pays natal,
2212
Sachez qu'autre dessein que de vous rendre hommage,
2213
Comme je l'ai rendu cent fois à votre image,
2214
Ne m'a fait exposer aux fureurs d'une mer,
2215
Où j'ai vu ma navire & mes gens abîmer.
2216
Or pour vous éclaircir tout à fait de mon être,
2217
C'est que d'un sang Royal les Dieux me firent naître,
2218
Fils du Roy de Candie & l'unique héritier
2219
Sans nul empêchement du Sceptre tour entier.
2220
MÉLIPHILE
Grand Prince dont les faits témoignent la naissance,
2221
Quand vous ne seriez pas d'une Royale essence,
2222
Vos vertus qui jamais n'iront dans le tombeau
2223
Vous tiendront toujours lieu de Sceptre & de bandeau.
2224
SCÈNE III
(PHILÈNE, THÉLAME, SYLVIE, DORISE, LE ROI)
PHILÈNE
Déjà le bruit, Seigneur, est par toute la plaine
2225
Qu'un jeune combattant vous a sorti de peine,
2226
C'est le désir de voir un changement si doux
2227
Et si fort souhaité qui nous tient devant vous,
2228
Plus réjouis de voir vos deux âmes guéries
2229
Que si de la moitié croissaient nos Bergeries.
2230
THÉLAME
Crois Pasteur mon ami loin de la fiction,
2231
Que je te sais bon gré de ton affection:
2232
Au reste celle-là qui t'affligeait sans cesse
2233
Avant qu'il soit deux jours tiendra rang de Princesse.
2234
SYLVIE
Philène maintenant tu dois perdre l'espoir
2235
Que de me posséder ton cœur pourrait avoir:
2236
Fais mieux, si ton aveu ma parole authorise,
2237
Épouse de bon gré la Bergère Dorise,
2238
Tu connais son amour assez évidemment.
2239
THÉLAME
Pour moi je vous ferai du bien abondamment.
2240
PHILÈNE
Pour mon Prince & pour vous qu'est-il que je ne fisse?
2241
DORISE
Que vous rendrai-je, hélas! pour un si bon office?
2242
Que jamais le chagrin ne trouble vos plaisirs,
2243
Que vos contentements surpassent vos désirs,
2244
Enfin qu'à tous moments que le Ciel vous envoye
2245
Par de nouveaux bonheurs nouveaux sujets de joie.
2246
SYLVIE
Adieu, vivez contents, & n'ayez soin de rien,
2247
Le Prince vous chérit, il vous fera du bien.
2248
UN GARDE
Dedans la basse-cour une troupe confuse
2249
Qui murmure de quoi la porte on lui refuse,
2250
Montre que son envie est de voir Monseigneur.
2251
LE ROI
C'est la raison que tous aient part à ce bonheur,
2252
Allons, mes chers enfants, toutes cérémonies
2253
Désormais d'entre nous entièrement bannies.
2254
(FIN DE LA SYLVIE)