1
Le Roland furieux, tragicomedie
Jean Mairet — EMOTHE0641_LeRolandFurieuxTragicomedie
LES ACTEURS
ROLAND
MÉDOR
ZERBIN
RODOMONT
ARONTE
confident de Rodomont
COURRIER d’Agramant
ASTOLPHE
BERTRAND
hôte d’Angélique
L’HERMITE
TROIS PAYSANS
ANGÉLIQUE
ISABELLE
BERENICE
femme de Bertrand
[PASTEURS]
ACTE PREMIER
SCENE PREMIERE
(ROLAND seul après avoir quitté Paris pour chercher ANGÉLIQUE.)
(STANCES)
Laisse-moi raison fans pouvoir
1
Qui me parles de mon devoir,
2
Ta remontrance m’importune;
3
Je vois avec trop de douleur
4
Quel danger d’extrême malheur
5
Court Charlemagne et sa fortune:
6
Et qu’ici la cause commune
7
Aurait besoin de ma valeur.
8
Je sais que ce Prince affligé
9
De toutes parts est assiégé
10
De tous les Peuples de l’Afrique;
11
Mais à la veille d’être pris,
12
L’amour dont mon cœur est épris
13
Me force de suivre Angélique,
14
Et ne veut pas que je m’applique
15
A la défense de Paris.
16
Après tout, à bien discourir,
17
C’est moi qu’il faudrait secourir,
18
Et pour moi donner des batailles,
19
Charlemagne et toute sa cour
20
N’ont les Sarrasins qu’à l’entour
21
De leurs forts et de leurs murailles;
22
Moi j’ai l’amour dans les entrailles
23
Qui me dévore nuit et jour.
24
Paris a des gardes par tout
25
Qui le défendront jusqu’au bout,
26
Quelque puissance qui l’enserre:
27
De plus il attend tous les jours
28
De voir du faîte de ses tours
29
Venir l’Écosse et l’Angleterre,
30
Que Renaud ce foudre de guerre
31
Doit amener à son secours.
32
Mais mon cœur d’amour embrasé,
33
Tel qu’un fort détruit et rasé,
34
Est trop faible pour se défendre:
35
Il n’est plus grand, il n’est plus haut,
36
Toute espérance lui défaut,
37
Et le vainqueur qui l’a su prendre
38
Ne le réduit pas mois en cendre
39
Qu’une place prise d’assaut.
40
Enfin bien loin dans mon ennui
41
De pouvoir secourir autrui,
42
Je cherche mon secours moi-même,
43
Et l’amour maître de mon sort
44
Me travaille avec tant d’effort,
45
Que son impatience extrême,
46
Si je ne trouve ce que j’aime,
47
Me fera tôt trouver la mort.
48
O parfait ouvrage des Cieux!
49
Angélique, dont les beaux yeux
50
Font qu’à l’amour tout est possible;
51
Regarde l’état où je suis,
52
Et jugeant par mes longs ennuis
53
Combien ta perte m’est sensible:
54
O bel Ange! Rends-toi visible,
55
Où je croirai que tu me fuis.
56
Hélas! que ce penser a beaucoup d’apparence,
57
Et que j’ai bien sujet d’avoir cette créance,
58
Malheureux que je suis d’avoir abandonné
59
Ce miracle d’amour, qu’Amour m’avait donné:
60
Peut-être cette offense innocemment commise
61
Fait que ce rare objet aujourd’hui me méprise,
62
Et que cherchant un cœur qui ne m’estime plus,
63
Tous mes travaux sont vains, et mes soins superflus.
64
En effet quand j’y pense, une chose si belle
65
Méritait bien un soin plus grand et plus fidèle:
66
Quoi que mon souverain ait pu me commander,
67
C’était moi seulement qui la devais garder:
68
Que je fus imprudent de remettre au Duc Naimes
69
Ce trésor que mes yeux devaient garder eux-mêmes;
70
C’était de mon amour, et non pas de mon Roi
71
Qu’il fallait avoir pris le conseil et la loi:
72
Ma sotte obéissance et mon malheur insigne
73
Me privèrent d’un bien dont je n’étais pas digne,
74
Puis qu’Amour m’obligeait à me perdre plutôt
75
Que de mettre au hasard un si riche dépôt:
76
Oui, je devais plutôt abandonner mon Prince,
77
Que de lâcher un bien qu’il fallait que je tinsse;
78
Possible que lui-même à mes vœux complaisant,
79
Au lieu de me l’ôter, m’en eût fait un présent,
80
Ma force au pis-aller de ma flamme assistée,
81
De toute autre puissance eût l’audace arrêtée.
82
Ni Charles, ni Renaud, ni tout le monde encor
83
Ne m’eût pas enlevé cet amoureux trésor:
84
Avant que cette perle eût peu m’être ravie,
85
Que j’aurais cher vendu sa conquête et ma vie:
86
J’aurais soûlé la mort d’un carnage infini
87
(Car que ne peut l’amour à la vaillance uni?)
88
Mais je ne pense pas qu’une âme bien sensée
89
A cette violence eût porté sa pensée:
90
Ce n’est pas à Roland qu’on voudrait s’attacher
91
Pour lui ravir un bien qu’il estime si cher:
92
Encore mon erreur serait plus pardonnable,
93
Si du moins dans l’enclos d’une place imprenable
94
J’eusse mis ce dépôt, par ma faute perdu,
95
En de fidèles mains qui me l’eussent rendu:
96
Mais de l’avoir laissé comme une chose vile
97
Sous la tente et le soin d’un vieillard mal habile,
98
Qui m’a trahi peut-être, et l’a fait en aller,
99
C’est de quoi ma douleur ne se peut consoler:
100
Mais un autre malheur qui suit cette aventure
101
S’offrant à mon esprit le met à la torture,
102
Notre jalouse humeur ne saurait concevoir
103
Que quelque indigne amant ne l’ait en son pouvoir:
104
O Dieu! que ce soupçon trouble ma fantaisie,
105
Cette mortelle peur dont mon âme est saisie
106
Fait que je crois la voir dans les bras d’un brutal,
107
Qui lui tient un discours à son honneur fatal,
108
La traite indignement, et d’un baiser profane
109
Souille cette beauté plus chaste que Diane,
110
Et qui possible encor s’efforce d’arracher
111
Cette fleur que jamais je n’ai voulu toucher;
112
Cette fleur dont l’espoir a coûté tant de vies,
113
Et pour qui tant de Rois ont conçu tant d’envies,
114
Cette fleur dont le prix gardera de vieillir
115
La gloire de l’Amant qui la pourra cueillir,
116
Désolé que je suis, si cette crainte est vraie,
117
Mon âme pour sortir ne veut point d’autre plaie:
118
Ce coup, sans le secours du feu ni du poison,
119
Ne suffira que trop à rompre sa prison.
120
O Ciel juste et clément! plutôt que cette perte,
121
J’accepte volontiers toute autre peine offerte:
122
Mais pour t’ôter du cœur ces pensers ennuyeux
123
Observe la beauté de ces aimables lieux;
124
Vraiment cette prairie est un charmant Théâtre
125
Que Flore et le Zéphire ont choisi pour s’ébattre,
126
Et ce petit ruisseau au semble un cristal fondu,
127
Qu’à travers cet émail nature a répandu,
128
Afin d’entretenir dessus ses rives molles
129
Un ombrage éternel d’Alisiers et de Saules;
130
Cet arbre a quelques noms gravés tout à l’entour,
131
Avec des doubles nœuds et des chiffres d’amour,
132
Lisons; le beau Médor et la belle Angélique :
133
Suis-je point abusé d’un objet fantastique,
134
Voyons à l’autre écorce, ô ciel! j’y trouve encor
135
Comme partout ailleurs, Angélique et Médor .
136
Ce sont jeux de Bergers et de jeunes Bergères,
137
Mais ces noms sont écrits en lettres étrangères:
138
Ce caractère Arabe aux Bergers non commun,
139
Témoigne assurément que ce n’en est pas un:
140
Dieu sur le front voûté de cette grotte sombre
141
Qui reçoit les Pasteurs et leurs troupeaux à l’ombre:
142
Quelque nouvel écrit se laisse encore voir
143
Fait avec du crayon en caractère noir.
144
Rien que la seule mort jamais ne désassemble
145
Angélique et Médor.
146
————————————————- O ciel! le cœur me tremble,
Plus j’observe ces mots, plus je les lis de près,
147
Plus j’y vois d’Angélique, et la main et les traits:
148
Mais pourquoi me troubler peut-être en cette sorte,
149
Elle a soin de couvrir l’amour qu’elle me porte,
150
Et par discrétion cet esprit excellent
151
Sous ce nom de Médor, veut parler de Roland.
152
Cette façon d’aimer ne m’est pas déplaisante:
153
Mais une autre écriture à mes yeux se présente.
154
(STANCES DE MÉDOR)
O beau rivage! ô vives fleurs!
155
Beaux Astres de tant de couleurs,
156
Herbes, plantes, fontaine, et toi grotte rustique
157
Où moi pauvre Médor dans les bras d’Angélique,
158
Tempérant doucement du feu de ses beaux yeux
159
L’humide fraîcheur de ton ombre,
160
Ai goûté des plaisirs sans nombre
161
Que l’on ne goûte à la table des Dieux.
162
O doux témoins de mes plaisirs!
163
Je ne puis qu’avec des désirs,
164
Des prières, des vœux, des vers et des louanges,
165
Vous rendre les faveurs et les bienfaits étranges
166
Que j’ai reçus de vous par les mains de l’Amour:
167
Je souhaite donc que Zéphire
168
Jamais de vous ne se retire,
169
Et que la seule Nymphe ait ici son séjour.
170
O funeste écriture! O malheureuse vue!
171
O curiosité qui me blesse et me tue!
172
Je sens avec frisson comme une froide main
173
Qui me presse le cœur et me glace le sein:
174
Un rival toutes fois pour diffamer ma Dame,
175
Ou me jeter la peste et le venin dans l’âme,
176
Pourrait avoir ourdi cette méchanceté:
177
Mais quiconque l’a faite a si bien imité
178
Et la main d’Angélique, et sa façon d’écrire,
179
Que moi qui la connais n’y trouve rien à dire.
180
Voici quelques paysans qui m’éclairciront bien
181
La nuit de ce soupçon qui possible n’est rien;
182
Holà, ho bonnes gens:
183
SCENE II
(ROLAND, BERTRAND, BERENICE)
BERENICE
Ce Guerrier nous appelle,
Bertrand,
184
BERTRAND
Allons à lui.
ROLAND
Ma constance chancelle,
Je veux à même temps, et n’ose m’enquérir
185
D’un mal dont le soupçon me fait déjà mourir.
186
BERENICE
Seigneur, que vous plaît-il?
187
BERTRAND
Me sauriez-vous apprendre
Qui naguère a gravé sur cette écorce tendre
188
Ce nom de beau Médor, que nous voyons ici,
189
Avez-vous des Bergers qui s’appellent ainsi?
190
BERTRAND
Non, Seigneur, c’est le nom du Chevalier du monde
191
En qui plus de bonheur et plus de gloire abonde,
192
C’est le nom d’un jeune homme en beauté nonpareil,
193
Qui passant en ce lieu les ardeurs du Soleil,
194
A mis avec son nom celui de son Épouse.
195
ROLAND
O Dieu! quelle tourmente a mon âme jalouse:
196
Il est donc marié?
197
BERTRAND
Son hymen s’accomplit
Dans ma propre maison et dans mon propre lit:
198
Il est simple soldat, à ce qu’il dit lui-même,
199
Mais sa femme en Cathay lui garde un diadème,
200
Elle est fille du Roy, comment l’appelle-t’on?
201
Bérénice, aide-moi:
202
BERENICE
C’est le Roy Galaffron.
BERTRAND
Justement, c’est lui-même.
203
ROLAND
O rage insupportable!
BERTRAND
Et pour vous témoigner que je suis véritable,
204
([parlant à sa femme.])
Monstre le bracelet qu’à faute d’autre bien
205
Elle s’ôta du bras pour l’attacher au tien.
206
BERENICE
Il regarde le ciel, et change de visage.
207
ROLAND
O fureur!
208
BERENICE
Gardez bien d’en dire davantage:
BERTRAND
Suffit, j’y prendrai garde.
209
ROLAND
Et ces nouveaux Époux
Sont-ils encor ici? Sont-ils encor chez vous?
210
BERTRAND
Cette toute Angélique et céleste merveille
211
A pris depuis six jours la route de Marseille,
212
Et c’est en nous quittant qu’elle nous a donné
213
Ce bracelet si riche et si bien façonné.
214
BERENICE
Il n’est pas maladroit:
215
BERTRAND
Mais, Seigneur, je vous prie
D’accepter le couvert dans notre métairie,
216
Cependant que ma femme ou mon petit garçon
217
Prendra votre cheval qui paît dans ce buisson,
218
Et le fera venir par-dessus la chaussée
219
Repasser la même eau que vous avez passée;
220
Car nos prés fleurissants sont comme vous voyez
221
Du côté du chemin tous clos et fossoyés,
222
Pour sauver notre herbage autant qu’il est possible,
223
Et le rendre aux passants d’autant moins accessible;
224
San cela les chevaux des Chevaliers errants
225
Nous feraient tous les jours des dommages très grands,
226
Et ne trouveraient pas de dans nos écuries
227
Ce que nous ménageons en fermant nos prairies.
228
BERENICE
Il songe ailleurs, Bertrand.
229
BERTRAND
Vous plaît-il donc, Seigneur,
Laisser à mon logis cette marque d’honneur?
230
ROLAND
Je vous suis obligé de votre courtoisie;
231
Mais un si grand chagrin trouble ma fantaisie,
232
Qu’abhorrant le repos autant que le repas,
233
Je tourne où la fortune adressera mes pas;
234
([Il entre dans la forêt.])
Adieu: cette forêt jusqu’à tant que je meure
235
Sera ma noire hôtesse et ma triste demeure.
236
SCENE III
(BERTRAND, BERENICE)
BERENICE
Cet homme assurément s’en va désespéré,
237
On lit la jalousie à son œil égaré:
238
Et vous avez bien fait, remarquant sa tristesse,
239
D’inventer le départ de notre belle hôtesse,
240
De tant d’Amants qu’elle a, sans doute c’en est un:
241
Mais que votre discours me semblait importun,
242
Quand vous lui présentiez la maison pour retraite.
243
BERTRAND
Je lui faisais exprès cette offre assez adroite,
244
Afin qu’à ma franchise ajoutant plus de foi,
245
Il crût que nos Amans ne logeaient plus chez moi:
246
Que s’il m’eût pris au mot,
247
BERENICE
Dieu! j’en mourrais de crainte.
BERTRAND
Je t’allais envoyer avec une autre feinte:
248
Prier nos Amoureux de se tenir couverts
249
A l’ombre des rochers et des feuillages verts,
250
Et prendre pour ce soir le logis de mon frère,
251
Qui pour l’amour de nous leur eût fait bonne chère:
252
Ainsi j’eusse empêché le désordre ou le mal
253
Qu’eût pu faire à Médor ce dangereux rival.
254
BERENICE
De fait, à dire vrai, Médor est plein de charmes,
255
Mais je ne pense pas qu’il soit fort propre aux armes,
256
Au moins il me le semble,
257
BERTRAND
Il me le semble aussi,
C’est pourquoi nous devons l’avertir de ceci;
258
Ils reviendront bientôt, la lumière décline,
259
Charge-toi cependant du soin de la cuisine:
260
Va-t’en par ce chemin, tiens le souper tout prêt,
261
Et moi j’apporterai du bord de la forêt
262
Le petit rameau vert et l’épine fleurie,
263
Qui sont ma cassolette et ma tapisserie.
264
SCENE IV
(MÉDOR, ANGÉLIQUE)
MÉDOR
Ma Reine, à la faveur de ces ombrages frais,
265
Nous pouvons regagner notre petit palais,
266
D’où sans cajolerie il me semble[,] ou je meure[,]
267
Que je viens seulement de sortir à cette heure,
268
Tans les jours et les nuits, en tous lieux, en tout temps,
269
Sont de courte durée aux amoureux contents:
270
Pour moi, votre présence étant toute ma joie,
271
Rien ne m’est ennuyeux pourvu que je vous voie;
272
Dans l’aise où je me perds contemplant vos appas,
273
La nuit vient que mon œil ne s’en aperçoit pas:
274
Dans ce ravissement les plus longues journées
275
Semblent à mes transports de courtes matinées,
276
Et je me plains du temps qui donne à mes amours,
277
Et des désirs si longs, et des soleils si courts.
278
ANGÉLIQUE
Hé! Dieux, mon cher Médor, que je serais heureuse,
279
Si vous aviez toujours cette ardeur amoureuse:
280
Mais, hélas! que je crains que l’excès du plaisir
281
N’émousse en votre cœur la pointe du désir,
282
Et qu’un certain dégout qui suit la jouissance,
283
Joint au mépris du bien qu’apporte l’abondance,
284
Ne vous fasse haïr ce temps dont nous parlons,
285
D’avoir fait ses soleils et mes désirs trop long.
286
MÉDOR
Cela peut arriver alors qu’on n’aime guères,
287
Ou que celle qu’on aime a des attraits vulgaires:
288
Mais quand on est piqué d’un objet bien charmant,
289
Dans la possession on est toujours amant:
290
Les yeux de vos sujets jouissent d’ordinaire
291
Des plus grandes clartés du plus grand luminaire,
292
Et pour voir tous les jours ce merveilleux flambeau,
293
Ils ne le trouvent pas, ni moins clair, ni moins beau;
294
Leur idolâtre ardeur, pour ce Dieu qui sommeille,
295
Avec lui se rallume, avec lui se réveille,
296
Et courant sur les monts pour lui faire la cour,
297
Par leur impatience ils montrent leur amour:
298
Certes les autres feux de lumière commune,
299
Tels que les faux ardents, les étoiles, la lune,
300
Comme ils n’ont pour les yeux qu’une faible splendeur,
301
Ils en sont souhaités d’une vulgaire ardeur;
302
C’est moi, pauvre Médor, qui pour beaucoup de causes
303
Devrais appréhender l’inconstance des choses,
304
Oui, moi que vos bontés ont tiré du néant,
305
Et d’un nain de fortune en ont fait un géant.
306
ANGÉLIQUE
Médor, quand le Soleil par un désordre étrange
307
Achèverait sa course au rivage du Gange,
308
Ou quand les Alcions sur les flots se mouvants
309
Aimeraient le broüillas, la tempête et les vents;
310
Enfin quand vous verriez changer contre nature
311
De la terre et du ciel l’admirable structure,
312
Quoique je fois d’un sexe inconstant et léger,
313
Ne croyez pas, encor que je puisse changer,
314
Ne vous ayant choisi pour gouverner mon âme,
315
Ni par occasion, ni par humeur de femme;
316
Vos rares qualités qui causent mes amours,
317
Sans aucun changement, les causeront toujours.
318
MÉDOR
Dieux! comment m’acquitter de ce bienfait extrême?
319
ANGÉLIQUE
Aimez-moi seulement autant que je vous aime,
320
Ainsi votre brasier étant pareil au mien
321
Sera ma récompense et mon souverain bien:
322
Par là facilement vous pouvez satisfaire
323
Au bien que je vous veux, et que je vous veux faire:
324
Du feu de mon amour votre cœur bien épris,
325
Est de tous mes bienfaits l’inestimable pris;
326
Il a déjà payé dessous un toit de chaume
327
Le don que notre hymen vous y fit d’un Royaume,
328
Et ce rare trésor qu’on ne prend qu’une fois,
329
Qui fut en vain l’objet des vœux de tant de Rois;
330
Ce gage précieux dont je vous ai fait maître,
331
Au mépris d’un Roland qui brûle encor de l’être,
332
Et qui pour sa défense a fait de si grands coups,
333
Vous doit bien assurer que je suis toute à vous,
334
Et que je n’aurai point le repos que j’espère
335
Que vous n’ayez rempli le trône de mon père:
336
C’est là que cet éclat qui suit la royauté
337
Doit redoubler en vous celui de la beauté,
338
Et que ces doux regards, ce ris et cette grâce
339
Seront accompagnés d’une séante audace:
340
O qu’il fera beau voir ces yeux et ces cheveux!
341
D’où sortent tant d’éclairs, d’où pendent tant de vœux:
342
Ceux-ci par la couleur que nature leur donne,
343
Faire pâlir sur eux l’or de votre Couronne,
344
Et ceux-là par ce feu qu’Amour leur a prêté,
345
Gagner sur vos brillants le prix de la clarté:
346
Certes parmi les fleurs de notre solitude,
347
J’ai toujours cette épine et cette inquiétude,
348
Qui pour votre respect me va sollicitant
349
De mettre notre amour dans un trône éclatant;
350
De là vient que déjà ma fortune présente,
351
Depuis deux ou trois jours me semble moins plaisante,
352
Et que n’étant ici qu’hôtes et passagers,
353
Je me lasse d’y vivre avecque des Bergers:
354
Ce soin qui par le Sceptre au départ me convie,
355
Trouble insensiblement le repos de ma vie,
356
Et me rend ce séjour moins beau qu’auparavant
357
Par l’objet d’un plus cher qui m’attire en Levant;
358
En Cathay mieux qu’en France on trouve des fontaines,
359
On trouve des rochers, des montagnes, des plaines,
360
Des fleurs, des promenoirs, des costaux, des vallons,
361
Et des prés bien plus verts que ceux que nous foulons;
362
L’hiver qui tous les ans les couvre ici de glace,
363
Là d’un simple brouïllas à peine les efface;
364
Là règne un air si bon, si calme, si bénin,
365
Et dans sa pureté si contraire au venin,
366
Que ce nom odieux, et de pourpre et de peste,
367
S’y connait aussi peu que son effet funeste;
368
On y mange en tout temps toutes sortes de fruits
369
Sur la foi du Soleil dont le feu les a cuits:
370
Les eaux pareillement s’y boivent sans mélange,
371
Et les eaux qu’on y boit, et les fruits qu’on y mange,
372
Que par le seul excès ne font jamais de mal
373
Au plus faible estomac du plus faible animal;
374
Ainsi presque toujours le nombre des années,
375
Comme par un sommeil y clôt nos destinées.
376
MÉDOR
Je tiens ce beau climat plus heureux mille fois
377
Parce qu’il est soumis à l’honneur de vos lois,
378
Qu’à cause que le ciel par d’insignes caresses
379
L’a fait le cher objet de toutes ses largesses:
380
Mais attendant le temps que la faveur des Dieux
381
Nous permette de vivre en ces aimables lieux,
382
Jouissons des plaisirs que ceux-ci nous fournissent
383
Dans les sacrés liens qui nos âmes unissent,
384
Et par ce chemin vert dont je sais le détour,
385
Faisons notre retraite avec l’Astre du jour.
386
FIN DU PREMIER ACTE
ACTE II
SCENE PREMIERE
(ANGÉLIQUE, MÉDOR)
ANGÉLIQUE
Enfin comme notre hôte en dépeint le visage,
387
La couleur des cheveux, la hauteur du corsage,
388
Et la fente de l’œil d’audace étincelant,
389
Il faut que ce guerrier sait le Comte Roland:
390
Mais d’ailleurs deux raisons m’empêchent de le croire;
391
Ses armes (ce dit-il) qui sont de couleur noire,
392
Et l’extrême besoin que son Prince a de lui
393
En l’état malheureux qu’il se trouve aujourd’hui:
394
Car quand ce Paladin, contre toute apparence,
395
Aurait perdu le soin du salut de la France,
396
Et des murs attaqués dont il est gouverneur,
397
Il aurait conservé celui de son honneur;
398
La gloire de Roland trop avant engagée
399
A la protection de sa Ville assiégée,
400
Ne lui permettrait pas d’abandonner son Roi,
401
Son sang et ses autels pour courir après moi:
402
Si bien que mon esprit qui flotte dans la doute,
403
Ne peut encor tenir qu’une incertaine route:
404
Mais que ce soit Renaud, Roland ou Sacripant,
405
Il porte dans le sein ce noir et froid serpent
406
Qui glace un cœur jaloux dont il s’est rendu maître
407
Pour y faire mourir l’amour qui l’a fait naître;
408
Ainsi vous cueillez seul un fruit d’autant plus doux
409
Que pour vous le donner je le dérobe à tous:
410
Ainsi dans notre hymen vous goûtez des délices
411
Qui sont à vos rivaux des sujets de supplices,
412
Et le bruit des faveurs dont je vous ai comblé,
413
De celui dont je parle a le repos troublé:
414
D’où vient que je craindrais d’une amoureuse crainte,
415
Qu’en la juste douleur dont son âme est atteinte
416
Il ne vomît sur vous qui marchez désarmé
417
Tout le fiel du dépit dont il est enflammé,
418
Passant dans le transport qui suit la jalousie
419
Les bornes de l’honneur et de la courtoisie.
420
MÉDOR
Madame, assurez-vous qu’auprès de vos beautés,
421
Vos Amants les plus fiers et les plus redoutés
422
N’auront pas le pouvoir ni possible l’envie,
423
Ou d’étonner mon âme, ou de nuire à ma vie,
424
Assisté d’un regard de vos yeux amoureux,
425
Ni Roland, ni Renaud, ni de plus dangereux,
426
Fussent-ils préservés par la force des charmes,
427
N’auront point de valeur qui ne cède à mes armes;
428
S’il vous souvenait bien que vous m’avez trouvé
429
En l’état d’un soldat par le sang éprouvé,
430
Auriez-vous bien encore après ce témoignage
431
L’injurieuse peur qu’un rival ne m’outrage?
432
Non, non, comme l’Amour, j’ai le cœur en bon lieu,
433
Et vos embrassements qui m’ont fait demi-Dieu
434
M’inspirent une audace à nulle autre seconde,
435
Qui me fait mépriser tous les dangers du monde.
436
ANGÉLIQUE
Médor, si votre cœur qui m’est assez connu
437
S’offense du discours que je vous ai tenu,
438
Qu’il excuse l’amour comme un enfant timide
439
Qui peut faire un faux pas quand la crainte le guide.
440
MÉDOR
Ma Reine, à cette offense et cette crainte près,
441
Allons sous cette grotte et ces ombrages frais
442
Ouïr des Rossignols la musique innocente
443
Qu’échauffe à son retour la lumière naissante,
444
Et graver sur la roche et sur les arbres verts
445
Des devises d’amour, des chiffres et des vers,
446
Afin que les passants lisent notre aventure,
447
Et sur l’écorce tendre, et sur la pierre dure:
448
Mais d’un pas diligent je retourne au hameau.
449
ANGÉLIQUE
Pourquoi?
450
MÉDOR
Je n’ay sur moi ni poinçon ni couteau,
En venant mon étui m’est tombé de la poche.
451
ANGÉLIQUE
Courez, je vous attends au pied de cette roche.
452
MÉDOR
Mais puis-je vous laisser en ce bord écarté?
453
ANGÉLIQUE
Oui, Médor, cet anneau me tient en sûreté,
454
Mis du doigt à la bouche, il me rend invisible,
455
Et détourne de moi tout accident nuisible.
456
MÉDOR
Sait donc,
457
ANGÉLIQUE
Souvenez-vous que je languis d’amour,
Et pour cette raison hâtez votre retour.
458
MÉDOR
Cette raison d’amour avec vous m’est commune,
459
Près de vous tout me plaît sans différence aucune,
460
Et loin de votre aspect les moments les plus courts
461
Me semblent aussi longs que les plus tristes jours.
462
Adieu: mais qu’un baiser de la bouche et de l’âme
463
([Il baise.])
Jusques à mon retour entretienne ma flamme.
464
O bouche qui baisez avec tant de pudeur!
465
Bouche où la violette exhale son odeur,
466
Bouche qui faites honte à l’incarnat des roses,
467
Qu’on pense en vous baisant à d’agréables choses;
468
Encore un, et je meurs.
469
ANGÉLIQUE
Suffit pour le départ,
Il faut que le retour en ait aussi sa part;
470
Et je vous garde encor, si vous ne tardez guères,
471
Quelques autres baisers qui ne sont pas vulgaires.
472
MÉDOR
O Dieux! puisque le prix est selon mon désir,
473
Que je tarderai peu,
474
ANGÉLIQUE
Vous me ferez plaisir:
Qu’il va légèrement, qu’il court de bonne grâce,
475
Et que tout lui sied bien, quelque chose qu’il fasse?
476
Mais j’aperçois venir à travers ce buisson
477
Une jeune beauté d’excellente façon,
478
Elle prend le sentier qui coupe à la fontaine;
479
Apprenons, s’il se peut, le sujet qui l’amène.
480
SCENE II
(ISABELLE, ANGÉLIQUE)
ISABELLE
voyant Angélique. O Dieux! quelle Diane hôtesse de ces lieux,
481
Ou quel Ange plutôt est descendu des cieux
482
Pour me charmer en terre et l’esprit et la vue?
483
ANGÉLIQUE
Je vois que les attraits dont le Ciel m’a pourvue
484
La surprennent d’abord, et moi de mon côté
485
Je ne puis m’empêcher d’admirer sa beauté;
486
Et pourvu que l’esprit au visage réponde,
487
Certes j’ai rencontré la merveille du monde.
488
L’épreuve s’en peut faire avec un compliment.
489
([Elles s’abordent.])
Le sort ou le Soleil m’oblige infiniment,
490
En ce que son ardeur vous doit avoir portée
491
A prendre comme moi cette route écartée;
492
Vous pour mettre à couvert votre extrême blancheur,
493
Et moi pour le plaisir de la seule fraîcheur,
494
N’ayant point de beautés qui ne soient bien à preuve
495
De l’air et du Soleil des lieux où je me treuve.
496
ISABELLE
Madame, vos beautés n’ayant rien de mortel,
497
Je pense qu’en effet leur privilège est tel,
498
Que tout ce qu’ici-bas fait la guerre aux plus belles
499
Leur porte du respect, ou ne peut rien sur elles:
500
Quant à moi, mon esprit aussi faible que nu,
501
Sans la religion dont il est soutenu,
502
Tombait dans ce penser aussi faux que profane,
503
Que vous étiez Vénus, Proserpine, ou Diane:
504
Mais pour ne sortir pas des termes de ma loi,
505
Je crois voir un bel Ange alors que je vous voi.
506
ANGÉLIQUE
C’est dire en m’obligeant que vous êtes Chrétienne,
507
Et que votre créance est contraire à la mienne;
508
Surtout, si vous croyez (ce que je ne crois pas)
509
Qu’on voit briller en moi de célestes appas,
510
N’ayant de mes défauts que trop de connaissance
511
Pour éloigner de moi cette fausse créance:
512
Mais brisons, s’il vous plaît, cet obligeant discours,
513
De qui ma modestie appréhende le cours,
514
Et me dites plutôt quel destin vous amène
515
Aux bords de cette chaire et coulante fontaine;
516
Après, à la pareille, avant partir d’ici
517
Vous saurez le sujet qui m’y conduit aussi.
518
ISABELLE
Je ne suis en ce lieu par autre destinée
519
Que celle que d’abord vous avez devinée;
520
J’y suis pour éviter les ardeurs du Soleil,
521
Pendant qu’un Chevalier en vertu nonpareil
522
Cherche nos deux chevaux avec beaucoup de peine
523
Qui se sont enfoncés dans la forêt prochaine
524
Pour suivre une jument qui paissait ici près,
525
Tandis que nous prenions le repos et le frais.
526
ANGÉLIQUE
C’est peut-être Roland?
527
ISABELLE
Ce n’est pas lui, Madame,
Mais un qui le chérit à l’égal de son âme,
528
Puisque ce Chevalier qui m’aime plus que soi,
529
Par sa rare valeur jouit encor de moi;
530
Le généreux Zerbin (c’est ainsi qu’on l’appelle)
531
Doit au bras de Roland le salut d’Isabelle.
532
ANGÉLIQUE
Pour montrer que vos noms m’étaient déjà connus,
533
Aussi bien que le lieu d’où vous êtes venus;
534
Votre sang est royal.
535
ISABELLE
Nous avons cette gloire,
Au moins jusqu’à présent on nous l’a fait accroire;
536
L’Ecosse où notre hymen me promet tant de bien,
537
Obéit à son père, et la Galice au mien.
538
Mais si vous ne trouvez ma franchise importune,
539
Faites-moi donc savoir quelle est votre fortune?
540
ANGÉLIQUE
Moi qui crois que les Dieux aiment que les humains
541
Étalent les bienfaits qu’ils ont eus de leurs mains,
542
Et que le plus heureux ne l’est pas bien encore,
543
Ni ses plaisirs parfaits alors qu’on les ignore.
544
Je vais vous raconter d’autant plus librement
545
Ma fortune, ma gloire, et mon contentement.
546
Sachez donc, très aimable et discrète estrangère.
547
Que sous ces vêtements de Nymphe et de Bergère
548
Je cueille en ce désert des plaisirs innocents,
549
Qui ne sont bien connus que des cœurs jouissants;
550
Le visage que j’aime a les beautés d’un Ange,
551
Et mon affection est d’autant plus étrange,
552
Qu’étant fille de Roy, j’ai choisi pour Amant
553
Un simple aventurier des troupes d’Agramant;
554
Moi qui sans me flatter, ou sans faire la vaine,
555
Ai pu sur quatre Rois régner en Souveraine:
556
Mais l’amour qui se rit de l’inégalité
557
Des biens de la fortune, et de la qualité,
558
Me fait toujours paraître en l’ardeur qui me brûle
559
Ce respect aussi vain que faible et ridicule;
560
Ce qui me plaît m’égale, et l’objet du plaisir
561
Attire seulement mon amoureux désir:
562
Enfin suivant l’esprit du Dieu qui me commande,
563
J’aime pour être heureuse, et non pour être grande.
564
Je sais bien que mon nom, quand vous l’aurez appris,
565
Vous fera condamner le dessein que j’ai pris;
566
Et que tout l’Univers apprenant mon histoire,
567
Dira que mon amour a fait tort à ma gloire,
568
Que je suis une ingrate, et sans cœur et sans foi,
569
D’avoir fait un Amant si peu digne de moi,
570
Au mépris des travaux de tant de braves hommes,
571
Les plus grands de la terre et du siècle où nous sommes;
572
Chacun me blâmera, mais dès qu’on aura vu
573
La grâce et la beauté dont mon ange est pourvu
574
Sur tant, quand pour sa gloire in aura connaissance
575
Du sujet dont ma flame a tiré sa naissance,
576
Les plus rudes censeurs des amoureux appas,
577
S’ils n’approuvent mon choix, ne le blâmeront pas:
578
Mais le voici qui vient en diligence extrême.
579
ISABELLE
Qui, votre cher Amant?
580
ANGÉLIQUE
Oui, Madame, lui-même,
Qui vous fera mieux voir, étant plus près d’ici,
581
Le sujet de ma faute, et son excuse aussi.
582
MÉDOR
revenu. D’où vient cette inconnue et charmante merveille?
583
ANGÉLIQUE
Enfin ne dites plus que je suis sans pareille,
584
Vous voyez maintenant un soleil de beauté,
585
Auprès de qui la mienne est un feu sans clarté.
586
MÉDOR
Il est vrai que Madame est parfaitement belle,
587
Mais j’ai des yeux pour vous, que je n’ai pas pour elle:
588
ANGÉLIQUE
Il faut donc les punir, ou les traiter du moins
589
De juges corrompus et de mauvais témoins,
590
Condamnant avec eux l’amour qui les pratique,
591
Pour rendre en ma faveur ce jugement inique.
592
ISABELLE
Je déclare pour moi qu’il s’en est acquitté
593
A la rigueur des lois que prescrit l’équité,
594
Et que mon propre aveu confirme sa sentence.
595
ANGÉLIQUE
J’ordonne toutes fois que pour sa pénitence
596
De l’avoir prononcée un peu trop librement,
597
Il conte sa fortune en trois mots seulement,
598
Et que pour ma décharge il vous fasse connaître
599
Notre commun bonheur, et ce qui l’a fait naître.
600
ISABELLE
J’apprendrai volontiers de si belles amours.
601
MÉDOR
Et moi la honte au front je commence un discours
602
Où nécessairement il faut que je me loue
603
Par une vanité que mon cœur désavoue;
604
Entre mille Héros que la mort moissonna
605
En ce dernier combat que Charles nous donna,
606
Le vaillant Dardinel à sa vingtième année
607
En digne fils d’Almont finit sa destinée,
608
Je ne vous dirai pas les merveilles qu’il fit,
609
Le nombre ni le nom de ceux qu’il déconfit;
610
C’est assez, si je dis qu’il ne perdit la vie
611
Qu’après l’avoir lui-même a cent autres ravie,
612
Le soin de retirer le corps désanimé
613
D’un maître que j’aimais, et dont je fus aimé,
614
Fit que sans vanité j’entrepris un ouvrage
615
Qui pouvait étonner le plus hardi courage;
616
Assisté d’un fidèle et généreux ami,
617
J’entre sans être vu dans le camp endormi,
618
Où près des feux éteints reposait sur la terre
619
Le Chrétien harassé des travaux de la guerre;
620
Là plus de cent esprits poussés dans les Enfers,
621
Sont aux mânes du Prince en sacrifice offerts;
622
Cela fait, nous passons dans la plaine effroyable,
623
Où nous cherchons longtemps cet objet pitoyable
624
Entre mille monceaux de morts et de blessés,
625
Parmi des flots de sang pêle-mêle entassés,
626
Outre l’empêchement du désordre et du nombre,
627
Un nuage opposé qui rendait la nuit sombre,
628
Eut rendu jusqu’au jour inutiles et vains
629
Le travail de nos yeux, et celui de nos mains
630
Nous étions hors d’espoir de jamais reconnaître
631
Le corps froid et sanglant de notre jeune maître,
632
Quand nous l’apercevons à la prompte clarté
633
Qui descendit sur lui du nuage écarté:
634
Car soit miracle pur, ou soit pure fortune,
635
Le Ciel heureusement nous découvrit la Lune.
636
Après avoir sur lui fait parler nos douleurs,
637
Et lavé son visage et les nôtres de pleurs,
638
Nos partageons le poids de cette charge aimée,
639
Afin de l’emporter où campait notre armée:
640
Mais comme nous marchons sans repos et sans bruit,
641
(O Dieux! C’est à présent que la clarté nous nuit)
642
Aux premiers traits du jour que l’Aurore nous monstre,
643
Un escadron Chrétien nous vient à la rencontre;
644
Alors mon compagnon le voyant approcher;
645
Mon frère (me dit-il)[,] si le jour nous est cher[,]
646
Cherchons notre salut dans la forêt prochaine,
647
Et quittons ce fardeau que nous portons à peine,
648
Songez qu’on nous y force, et que nous aurions tort
649
De perdre deux vivants pour conserver un mort.
650
ISABELLE
Il parlait sagement.
651
MÉDOR
Achevant ces paroles
Il laisse aller le faix qui chargeait ses épaules,
652
Coupe dans la forêt par un petit sentier,
653
Et me laisse en fuyant le fardeau tout entier.
654
ISABELLE
O l’infidèle ami! bon Dieu que je le blâme,
655
Bon Dieu que je le hais!
656
MÉDOR
Pardonnez-lui, Madame,
Son erreur fait sa faute, il croit que je le sui,
657
Et que je cours sans charge aussi vite que lui;
658
L’ennemi cependant avance ses approches,
659
Mon maître sur le dos, y esquive entre les roches,
660
Parmi les chemins creux, les arbres, les halliers,
661
Et trompe ainsi longtemps la main des Cavaliers:
662
Or, mon cher Cloridan, au bruit de leurs menaces,
663
Sur les pas de sa mort dont il suivait les traces,
664
Au lieu de se sauver par les détors du bois,
665
Revient me secourir pour la dernière fois:
666
A couvert d’un buisson il décoche trois flèches,
667
Qui sur trois Cavaliers font trois mortelles brèches;
668
Ces coups tirés d’un bras aussi juste que fort,
669
Causent à même temps ma blessure et sa mort:
670
Leur Chef qui voit l’archer, commande qu’on le tue,
671
Et son commandement aussi-tost s’effectue;
672
Après venant à moi qui reculais en vain,
673
Et dans ma chevelure entortillant sa main,
674
Il m’allait immoler à sa juste colère,
675
Quand j’en calmai les flots avec cette prière:
676
Je ne désire pas, en l’état ou je suis,
677
De prolonger ma vie avec que mes ennuis,
678
Celle de mon cher frère, à qui tu l’as ravie,
679
Avec trop de raison autres pas me convie:
680
Mais souffre seulement que je rende à mon Roi
681
Le funèbre devoir qu’il exige de moi,
682
Ou commande toi-même, avant que je finisse,
683
Qu’on rende au fils d’Almont ce pitoyable office.
684
Ma voix et ma jeunesse émurent ce vainqueur,
685
Qui déjà me traitait avec moins de rigueur,
686
Ayant baissé l’épée à frapper toute prête,
687
Et retire sa main des anneaux de ma tête.
688
ISABELLE
Quand un soldat brutal, après s’être éloigné,
689
Sans respect de son Chef, qui vous eût épargné,
690
Vint fondre dessus vous avec tant d’insolence,
691
Que du choc du cheval, et du coup de la lance
692
Vous chûtes demi-mort et pâmé de douleur.
693
MÉDOR
O bienheureuse chute! et bienheureux malheur!
694
Mais qui vous a parlé de cette circonstance?
695
ISABELLE
Un miracle d’honneur, d’amour et de constance,
696
Le généreux Zerbin, qui vous aurait sauvé,
697
Et dont votre assassin eût le glaive éprouvé,
698
S’il n’en eût évité par une heureuse fuite,
699
Et la juste colère, et la chaude poursuite.
700
MÉDOR
Ainsi tout à jamais lui succède à souhait.
701
ISABELLE
Soit, mais ne laissez pas votre conte imparfait.
702
MÉDOR
Ma Reine, s’il lui plaît, achèvera le reste.
703
ANGÉLIQUE
Par ce silence adroit, autant qu’il est modeste,
704
Vous voulez à dessein qu’on cache par ma voix
705
Comment votre beauté me soumit à ses lois;
706
N’importe, je veux bien vous donner cette gloire;
707
Voici donc en deux mots la fin de notre histoire:
708
La Fortune et l’Amour, cet invisible Archer,
709
Que déjà mon orgueil commençait à fâcher,
710
Adressèrent mes pas sur la sanglante voie
711
Où l’aimable sujet de ma future joie
712
Se noyait sans secours sous un arbre étendu
713
Dans un fleuve de sang qu’il avait répandu;
714
Tel qu’une belle fleur sur la terre couchée,
715
Quand la rigueur du froid ou le soc l’a touchée;
716
Sa misère m’émeut, sa beauté me surprit,
717
Et me servant de l’art que Chiron nous apprit,
718
Exercé des Rois même au lieu de ma naissance,
719
Je cueille un simple chaud dont j’avois connaissance,
720
Qui rappelle sa force, apaise sa douleur,
721
Et ranime en son cœur la mourante chaleur;
722
J’avais de sa disgrâce une douleur bien vraie:
723
Mais lorsqu’il m’eût conté le sujet de sa plaie,
724
Ce récit pitoyable augmenta ma pitié,
725
Et ma compassion causa mon amitié;
726
Son Prince et son cher frère ayant eu sépulture
727
A l’aide d’un paysan qui passait d’aventure,
728
La jument du pasteur nous servit au besoin
729
A le porter chez lui qui ne logeait pas loin;
730
Là, comme ses douleurs, ses faiblesses cessèrent,
731
Et dans mon cœur atteint les miennes commencèrent,
732
Sa fièvre s’éteignit, la mienne s’alluma
733
Dans mon sang amoureux que son feu consuma,
734
Jusque-là que mon mal eut tant de violence
735
Qu’il força ma pudeur à rompre le silence,
736
Enfin ce beau vainqueur ne fut pas si cruel
737
Qu’il ne brulât pour moi d’un brasier mutuel;
738
Hymen après cela, qui rend tout légitime,
739
Nous permit de goûter des voluptés sans crime.
740
MÉDOR
C’est par cette fortune et cet heur amoureux
741
Que j’appelais tantôt mon malheur bienheureux,
742
Et que ma piété servait récompensée
743
D’un bien de qui l’excès excède ma pensée.
744
ISABELLE
Ce fut une action que le Ciel en effet
745
N’eût peu récompenser par un moindre bienfait,
746
Et j’excuse un grand cœur alors qu’il se consume
747
Aux légitimes feux qu’un honnête homme allume,
748
En qui nature a joint par de charmants accords
749
La bonté du courage à la beauté du corps:
750
Mais nous ne ferions pas une faute légère,
751
Sachant comme aux Amants la solitude est chère,
752
Si notre compagnie empêchait plus longtemps
753
Les secrets entretiens de vos esprits contents.
754
ANGÉLIQUE
C’est vous par aventure, ô Princesse discrète!
755
Qui preniez pour rêver cette route secrète,
756
Et nous ferions nous-même une incivilité
757
D’empêcher plus longtemps votre commodité,
758
C’est pourquoi nous allons par une autre prairie
759
Regagner le chemin de notre métairie.
760
MÉDOR
Nous vous laissons rêver.
761
ISABELLE
Fort bien, puis qu’il vous plaît;
Mais chacun de nous trois sait bien qu’il en est.
762
ANGÉLIQUE
Adieu, nous vous laissons maîtresse de la place.
763
ISABELLE
Au moins, heureux Amants, faites-moi cette grâce,
764
Qu’ayant su vos amours, je sache aussi vos noms.
765
ANGÉLIQUE
Le soin de conserver le bien que nous tenons,
766
Pour de certains respects nous oblige à les taire
767
Durant notre séjour en ce lieu solitaire;
768
Vous les saurez pourtant, mais à condition
769
D’avoir huit jours entiers cette discrétion,
770
Que par votre moyen aucun d’entre les hommes
771
Sans exempter Zerbin, n’apprendra qui nous sommes:
772
Me le promettez-vous?
773
ISABELLE
Oui, je vous le promets,
Et même, s’il vous plaît, de n’en parler jamais.
774
ANGÉLIQUE
Non, non, j’aime bien mieux que vous rendiez publique
775
La gloire de Médor, et l’amour d’Angélique:
776
Adieu Madame.
777
ISABELLE
Adieu les Amants fortunés.
O Ciel! que ce rencontre a mes sens étonnés,
778
Serait-ce bien ici cette jeune merveille
779
Dont le nom tant de fois a frappé mon oreille,
780
De qui les Ferragus, les Renauds, les Rolands,
781
Et les plus dignes Rois ont été les Galants?
782
C’est elle, et sa beauté dont je reste charmée,
783
S’accorde à ce grand bruit qu’en fait la renommée;
784
Au reste elle veut bien que ses autres Amants
785
Apprennent leurs malheurs par ses contentements;
786
Mais elle cherche aussi, m’obligeant au silence,
787
Une précaution contre leur violence;
788
Etant à présumer que durant ces huit jours
789
Elle veut éloigner ses obscures amours:
790
Mais j’aperçois Zerbin, il faut que je me montre,
791
Et pour mieux faire encor que j’aille à sa rencontre.
792
SCENE IV
(ZERBIN, ISABELLE)
ISABELLE
Et bien, sont-ils perdus, sommes-nous démontés?
793
ZERBIN
Ils sont tous deux encore en ces bois écartez,
794
Où je n’ay pu les voir, ni les suivre à la piste:
795
Mais un autre accident davantage m’attriste.
796
ISABELLE
Comment?
797
ZERBIN
J’ai rencontré dans ce prochain buisson
Un coursier qui paissait la bride sur l’arçon
798
Superbe d’un harnois brodé d’or et de soie.
799
ISABELLE
C’est sans doute un cheval que le Ciel vous envoie,
800
Que ne le preniez-vous?
801
ZERBIN
Je l’ai bien pris aussi:
Mais le sort de Roland me tient en grand souci.
802
ISABELLE
Et qu’a-t-il de commun avec cette aventure?
803
ZERBIN
Tout, car je suis trompé si ce n’est sa monture;
804
Je ne veux pourtant pas m’en assurer encor.
805
ISABELLE
Ha! Zerbin, s’il est vrai que ce soit Bride-d’or,
806
Nous devons bien douter du salut de son maître,
807
Mandricart l’a tué.
808
ZERBIN
L’un et l’autre peut-être
Ont mis fin par la leur à ce fameux duel,
809
Dont le commencement fut déjà si cruel;
810
Il se peut faire aussi que notre peur est vaine,
811
Et que la vérité nous ôtera de peine.
812
ISABELLE
Voyons donc ce cheval.
813
ZERBIN
Le connaîtrez-vous bien?
ISABELLE
Aussi certainement que le vôtre ou le mien.
814
FIN DU SECOND ACTE
ACTE III
SCENE PREMIERE
(ROLAND, seul, sortant du bois.)
(STANCES)
Assez dans ces forêts taciturnes et sombres
815
J’ai troublé de mes cris le silence et les ombres,
816
Il est temps que les fleurs,
817
Les échos des vallons, et les herbes des plaines,
818
Ecoutent à leur tour le récit de mes peines,
819
Et reçoivent mes pleurs.
820
Depuis qu’en ce désert je plains mon infortune,
821
On aveu par trois fois le Soleil et la Lune
822
Partager l’Horizon;
823
La douleur néanmoins dont je sens l’amertume,
824
Loin de diminuer, croît contre la coutume,
825
Et contre la raison.
826
De mon corps abattu la force diminue,
827
Et sur mon triste esprit le regret continue
828
Des efforts si puissants,
829
Que s’ils ne causent pas la perte de ma vie,
830
Celle de mon repos sera bientôt suivie
831
De celle de mon sens.
832
Heureux, si les vapeurs de l’humeur la plus noire
833
Avec le jugement m’emportaient la mémoire,
834
Ou me privaient du jour;
835
Et plus heureux encor, si le Ciel favorable
836
M’abandonnant au fer, m’eût fait invulnérable
837
Aux atteintes d’amour.
838
Amour, cruel Archer, dont l’invisible flèche
839
De tout mon sein ouvert n’en a fait qu’une brèche,
840
Serpent envenimé,
841
Qui caches sous les fleurs l’aiguillon qui nous blesse,
842
Dis-moi par quel miracle un cœur brûle sans cesse,
843
Et n’est point consumé?
844
Par quelle invention ou puissance de charmes
845
As-tu fait de ma tête une source de larmes,
846
Qui jamais ne tarit?
847
Dis-moi par quel secret je vis sans nourriture,
848
Et par quel art enfin tu sauves la nature
849
Alors qu’elle périt?
850
Mais il n’est pas besoin qu’à travers mille obstacles
851
Je cherche en mon destin des sujets de miracles
852
Nouveaux et superflus;
853
Non, non, quoi que peut-être à Roland je ressemble,
854
Il est plus apparent et plus vrai tout ensemble
855
Que Roland ne vit plus.
856
L’inconstance et la main de l’ingrate Angélique
857
L’ont mis dans le tombeau, sans le secours tragique
858
Du poison ni du fer.
859
Je ne suis que son ombre errante et malheureuse,
860
Qui souffre en la rigueur de ma peine amoureuse
861
Toutes celles d’enfer.
862
C’est ainsi que mon sort apprend à tout le monde
863
Que ceux de qui l’espoir dessus l’amour se fonde
864
Se tromperont souvent:
865
Et qu’après une ardeur en toute chose extrême,
866
Ils n’en retireront et ne seront eux-même
867
Qu’un peu d’ombre et de vent.
868
Mais insensiblement mon destin me ramène
869
A cette détestable et maudite fontaine,
870
Où mon cœur par mes yeux bût le premier poison
871
De qui la jalousie infecta ma raison;
872
Ce venimeux aspic plus froid que de la glace
873
Se coula dans mon sein en cette même place,
874
Et je retombe encor dessus les mêmes pas
875
Où me fut prononcé l’arrêt de mon trépas:
876
Quand j’appris du vieillard et de sa jeune femme
877
La fuite d’Angélique, et son amour infâme;
878
Ici le bracelet de bleu pâle émaillé,
879
Si riche de matière et si bien travaillé,
880
Que j’attachai moi-même au bras de l’infidèle,
881
En cet aimable temps ou j’espérais tout d’elle,
882
Après cent coups de fouet que l’Amour me donna,
883
Fut en fin le poignard dont il m’assassina:
884
O malheureux joyau! dont la fatale vue
885
Alluma dans mon sein la fureur qui me tue,
886
Par quel étrange effet de l’amour et du sort
887
Deviens-tu maintenant l’instrument de ma mort?
888
Seras-tu donc auteur de mes derniers supplices,
889
Toi qui fus autrefois témoin de mes délices?
890
O triste souvenir! ô rapport déplaisant
891
De ma gloire passée à mon état présent!
892
Ha! trompeuse, ha! perfide et parjure Indienne,
893
De l’infidélité fidèle gardienne,
894
As-tu rompu si tôt, ou si tôt oublié
895
Les serments dont ton cœur au mien s’était lié?
896
Ame ingrate au-delà de toute ingratitude,
897
Mon invincible amour, ma longue servitude,
898
Et tant d’assauts donnez et soutenus pour toi,
899
Avaient-ils mérité ce manquement de foi?
900
Moi de qui les exploits ont promené ta gloire
901
Des flots de la Mer Rouge, aux flots de la Mer Noire,
902
Et comme ta beauté fait connaître ton nom
903
Du Bosphore de Thrace, au rivage Breton;
904
Moi qui[,] gardant la foi que je t’avais donnée,
905
Du Levant au Couchant où je t’ai ramenée,
906
Epargnai ton honneur à ma garde commis,
907
En des temps et des lieux où tout m’était permis:
908
Sotte discrétion, nuisible retenue,
909
Et trop bien observée, et trop mal reconnue;
910
J’aurai donc ménagé cet amoureux trésor
911
Afin d’en enrichir ton illustre Médor;
912
Et ce roc où ta main a gravé ton parjure,
913
De peur que le secret n’amoindrit mon injure,
914
Et cet arbre où ton nom dans le sien est gravé,
915
Seront comme un trophée à ma honte élevé.
916
O Ciel! à ce penser ma tristesse redouble,
917
La fureur me saisit, et ma raison se trouble;
918
Oui, l’outrage est trop grand, et je dois pour le moins,
919
Au défaut des auteurs, en perdre les témoins,
920
Et garder que cet arbre abattu sous ma force
921
Ne nourrisse ma honte avecque son écorce;
922
Que ces noms odieux que le fer a tracés,
923
Soient aussi par le fer et mon bras effacés.
924
Sus, Roland, par des coups, à tout autre impossibles,
925
Fais sentir ta vengeance aux sujets insensibles;
926
([Ici il coupe les arbres.])
Que jamais cet ombrage auparavant si beau
927
Ne serve de retraite à Pasteur ni troupeau:
928
Que de mille cailloux cette source comblée
929
Cherche un nouveau passage à son onde troublée;
930
Fauche l’herbe et les fleurs de ces bords empestés
931
Qu’ont foulés tant de fois ces Amants détestés:
932
Surtout, que ces rochers au dedans les complices,
933
Au dehors les témoins de leurs sales délices;
934
Cette voûte où la main d’un indigne rival
935
A peint un Epigramme aussi vain que brutal:
936
Cette odieuse grotte en mille éclats coupée,
937
Gémisse sous le poids des coups de ton épée.
938
Après ce long effort, je brûle, et meurs de chaud,
939
([Ici il devient furieux.])
Quand la force me croît, l’haleine me défaut:
940
Mais jette cette épée et ces armes pesantes,
941
Tes mains à tous exploits sont assez suffisantes,
942
Va chercher dans la plaine un remède à ta faim,
943
Et pour perdre Médor perd tout le genre humain.
944
SCENE II
(ZERBIN, ISABELLE)
ZERBIN
Comme le bûcheron le marque et le raconte,
945
Il ne faut plus douter que ce ne soit le Comte,
946
Et le Comte affligé, puisque sa triste voix
947
Trouble depuis trois jours le silence des bois;
948
Je crains que Mandricart, dont l’orgueilleuse envie
949
Est d’avoir Durandal, ou de perdre la vie,
950
N’ait eu par sa fortune avantage sur lui,
951
Et que cet accident n’ait causé son ennui.
952
ISABELLE
Roland, comme Isabelle, a pu savoir des choses
953
Qui sont de sa douleur les véritables causes,
954
Vous les saurez un jour.
955
ZERBIN
Et bien dites-les-moi;
ISABELLE
C’est ce que je ne puis sans violer ma foi;
956
Apprenez seulement que son deuil procède
957
Que de ce qu’il désire, et qu’un autre possède.
958
ZERBIN
Autant vaut me le dire aujourd’hui que demain.
959
ISABELLE
Je ne le dirai pas, vous m’en pressez en vain.
960
ZERBIN
Chacun sait qu’Angélique est l’objet qu’il adore,
961
Que Renaud, Sacripant, et Ferragus encore,
962
Par tant de beaux exploits dont ils sont renommés,
963
Recherchent comme lui le bien d’en être aimés:
964
Mais Renaud qu’elle aima n’est plus en sa pensée,
965
Toujours pour Ferragus son âme fut glacée,
966
Ainsi donc Sacripant est le rival heureux
967
Qui possède tout seul ce trésor amoureux;
968
Et voilà le secret que vous me voulez taire.
969
ISABELLE
Vous avez en effet deviné le mystère,
970
Mais nos pas pénétré; puis qu’en fin il est seur
971
Que pas un de ces trois n’en est le possesseur.
972
ZERBIN
Qui donc?
973
ISABELLE
Un plus heureux, et que Zerbin lui-même,
A mis en cet état de Fortune suprême.
974
ZERBIN
Que j’ai fait un heureux aux dépens de Roland!
975
Moi qui sais les ardeurs de son feu violent,
976
Moi qui lui dois la vie et l’honneur d’Isabelle,
977
C’est me traiter d’ingrat, de lâche et d’infidèle.
978
ISABELLE
Vous saurez dans sept jours que c’est la vérité,
979
Et que vous l’avez fait par générosité:
980
Non, non, assurez-vous qu’il n’y va rien du vôtre.
981
ZERBIN
Vous me jetez encor d’un Dédale en un autre:
982
Mais je crois qu’en ceci vous voulez inventer,
983
Afin de vous ébattre et de m’inquiéter,
984
Achevons cependant notre amoureux voyage,
985
Et cherchons le repos au frais de cet ombrage:
986
Où l’Hermite a promis de nous venir trouver,
987
Pour chose (ce dit-il) qui nous doit arriver,
988
Et que l’Esprit de Dieu lui peut faire connaître;
989
Pour moi, quoi que ce soit, ou quoi que ce puisse être,
990
J’ai l’âme préparée à tous les accidents
991
Qui me peuvent toucher et dehors et dedans.
992
ISABELLE
Dieu! si j’avais la mienne ou moins forte ou moins saine,
993
Qu’un songe que j’ai fait me donnerait de peine,
994
Je ne le dirai pas, quoi qu’il vienne à propos,
995
Il a pourtant troublé mon somme et mon repos.
996
ZERBIN
C’est un monstre engendré des vapeurs de la rate;
997
Mais j’observe un endroit où quelque chose éclate,
998
Voyons-y de plus près. C’est un plastron luisant,
999
Et d’un fort bel ouvrage; ô Dieu qu’il est pesant,
1000
Celui qui le portait a de fortes épaules;
1001
Tout proche gît l’armet, plus loin entre les saules
1002
Des cuisses et des bras, l’habillement complet,
1003
Là la cotte de maille, ici le gantelet,
1004
Et je découvre enfin la cuirasse et l’épée.
1005
ISABELLE
Ha Dieu! c’est Durandal, ou je suis bien trompée;
1006
Mais je la connais trop pour en pouvoir douter:
1007
O toi de qui le bras l’a tant fait redouter,
1008
Invincible Roland, pourquoi parmi les herbes
1009
As-tu laissé de toi ces dépouilles superbes?
1010
Est-ce pour illustrer cet ignoble séjour,
1011
Ou pour en embellir le triomphe d’Amour?
1012
Oui, Zerbin, vous verrez que c’est la jalousie
1013
Qui de noires vapeurs troublant sa fantaisie,
1014
A fait sur son esprit des efforts si puissants,
1015
Qu’en fin l’extravagance a vaincu le bon sens:
1016
Recueillons cependant et lavons de nos larmes
1017
Ces reliques d’honneur, ces précieuses armes.
1018
ZERBIN
Pendons-les maintenant aux branches de ce Pin,
1019
Pour en faire un trophée au vaillant Paladin:
1020
Mais un grand Chevalier descend de la colline,
1021
Evitons son abord dans la grotte voisine,
1022
Et du brûlant Midi la croissante chaleur;
1023
O! Comte infortuné que je plains ton malheur.
1024
ISABELLE
Zerbin, ce Chevalier vient droit à la fontaine,
1025
Entrons sans être vus dans la grotte prochaine.
1026
ZERBIN
Dieu! D’où vient ce dégât épouvantable aux yeux,
1027
Quel homme, ou quel démon ennemi des beaux lieux,
1028
A coupé ces rochers, et gâté ces rivages?
1029
([Ils entrent dans la grotte.])
ISABELLE
Roland en sa fureur aura fait ces ravages.
1030
SCENE III
RODOMONT
Je ne me repens pas du détour que j’ai fait,
1031
Pour voir un paysage en beauté si parfait,
1032
Ni ne m’offense plus que ceux de la contrée
1033
Aux hommes seulement en permettent l’entrée,
1034
Et qu’un fossé si large et de si long travail
1035
Empêche nos chevaux de gâter cet émail;
1036
Heureux si la douceur de cette solitude
1037
M’ôtait le souvenir de ton ingratitude,
1038
Infame Doralice, inconstante beauté,
1039
Qui n’aimes que le change et la déloyauté:
1040
Mais plus heureux encor si tes actes infâmes
1041
Me rendaient odieux tout le reste des femmes,
1042
Oui mon cœur indigné hait à cause de toi
1043
Ce sexe où la nature amis si peu de foi,
1044
Sexe à qui la beauté sert d’agréable masque
1045
A déguiser sa fraude et son humeur fantasque;
1046
Sexe de qui l’esprit est un sable mouvant
1047
Qui va toujours au gré de la mer et du vent,
1048
Enfin: mais depuis quand peut être ici venue
1049
La mode du trophée à la France inconnue?
1050
Détachons cette épée, ô Dieux qu’elle me plaît,
1051
Voyons si le tranchant en est tel qu’il paraît,
1052
([Il coupe le pin.])
Il est aisé de voir aux dépens de cet arbre
1053
Qu’elle pourrait couper des colonnes de marbre.
1054
ZERBIN
sortant de la grotte. Il faut voir d’où provient ce bruit et ce fracas:
1055
Dieu! voila le trophée et les armes à bas,
1056
Demeurez à couvert dans cette grotte obscure,
1057
Et me laissez le soin de venger cette injure.
1058
ISABELLE
O! Ciel assistez-nous.
1059
SCENE IV
(ZERBIN, RODOMONT)
ZERBIN
Chevalier insolent
Ou relève à genoux les armes de Roland,
1060
Ou te mets en état de défendre les tiennes,
1061
Sois-tu du camp d’Afrique, ou des troupes Chrétiennes.
1062
RODOMONT
Tu ne pourrais parler ni plus mal, ni plus haut,
1063
Quand tu serais Roland, Mandricart, ou Renaud,
1064
De ces trois néanmoins pas un ne te ressemble;
1065
Mais quand tu pourrais seul ce qu’ils peuvent ensemble,
1066
Apprends que Rodomont dans Paris si vanté
1067
N’a jamais rien connu qui l’ait épouvanté;
1068
Songe donc que ta mort doit réparer l’outrage
1069
Que ta sotte harangue a fait à mon courage,
1070
Ou par ton repentir m’obligeant au pardon
1071
Reçois de moi l’épée et la tête en pur don.
1072
ZERBIN
Garde pour des enfants ces menaces frivoles,
1073
On ne m’étonne pas avecque des paroles,
1074
Et pour toute réplique à ce langage vain,
1075
Je repars de l’épée, et réponds de la main.
1076
RODOMONT
Accablé sous l’effort d’un bras qui te méprise,
1077
Tu te repentiras de ta folle entreprise.
1078
ZERBIN
Colosse audacieux, fanfaron mal appris,
1079
Vois si cette estocade est digne de mépris.
1080
([Ils combattent longtemps.])
RODOMONT
Et toi par ce revers appliqué de mesure
1081
Qu’en matière de coups je paie avec usure.
1082
ZERBIN
O! Ciel je n’en puis plus, la force me défaut.
1083
RODOMONT
Il tombe, s’en est fait, il est mort autant vaut;
1084
Emporte cependant cette excellente épée,
1085
Qui de son défenseur a la trame coupée:
1086
Le Tartare orgueilleux qui brûle de l’avoir
1087
Ne saura pas plutôt qu’elle est en ton pouvoir,
1088
Et combien sa conquête est fatale à sa vie,
1089
Qu’avec que l’espérance il en perdra l’envie.
1090
ISABELLE
Il faut qu’ils aient remis ou fini leur duel,
1091
Je n’entends plus de bruit; ô spectacle cruel!
1092
Je vois encor debout ce Chevalier superbe
1093
Qui laisse mon Époux étendu dessus l’herbe,
1094
Accourons à son aide; ô prompt, ô triste effet,
1095
Noir éclaircissement du songe que j’ai fait!
1096
Il tourne devers moi sa mourante prunelle,
1097
Me connaît-il encor?
1098
ZERBIN
Ha! Ma chère Isabelle,
Ma vie avec mon sang est preste à me quitter,
1099
Et vos soins vainement la voudraient arrêter,
1100
Laissez-moi donc en paix finir ma destinée.
1101
ISABELLE
O Fortune! O Fortune! à ma perte obstinée.
1102
ZERBIN
Recueillez en faveur de nos chastes amours,
1103
Et mes derniers soupirs, et mes derniers discours:
1104
La peine de la mort, quoi qu’extrêmement dure
1105
Ne peut être égalée à celle que j’endure,
1106
De n’avoir pu défendre avec plus de bonheur
1107
Les armes de celui qui vous sauva l’honneur:
1108
Mais je sens bien encore une plus vive atteinte
1109
De voir que ma lumière est si près d’être éteinte,
1110
Et que ce même honneur que Roland secourut
1111
Courra possible encor les dangers qu’il courut;
1112
Hélas! c’est là le glaive où la plaie invisible
1113
Qui me cause une mort plus prompte et moins paisible;
1114
J’espère néanmoins, et crois pour mon repos
1115
Que Dieu ce même Dieu qui vous tira des flots,
1116
Qui du traître Odoric arrêta l’insolence
1117
Avant qu’à votre honneur il eût fait violence,
1118
Et par qui de Roland les redoutables mains
1119
Vous ôtèrent depuis aux brigands inhumains;
1120
Dieu de qui les bontés sont pour nous sans limite
1121
Ne vous quittera point encor que je vous quitte;
1122
Vivez donc, je vous prie, autant qu’il lui plaira,
1123
Ainsi jamais Zerbin qu’avec vous ne mourra,
1124
Ainsi vivra toujours la moitié de moi-même,
1125
Si vous m’aimez toujours autant que je vous aime,
1126
Enfin si votre grâce, et le titre d’Époux
1127
Me donnèrent jamais quelque pouvoir sur vous,
1128
Quelques rudes assauts que la douleur vous livre
1129
Je vous commande encor de m’aimer et de vivre.
1130
ISABELLE
Hélas! comment t’aimer et conserver le jour,
1131
O! loi, sévère loi, contraire à mon amour,
1132
Et qui visiblement se détruit d’elle-même
1133
Puisque je dois mourir s’il est vrai que je t’aime;
1134
Mon Seigneur de la bouche, ou de l’œil seulement
1135
Rétracte en ma faveur ce dur commandement
1136
Qui défend le trépas à ta chère Isabelle,
1137
En un temps que la vie est un enfer pour elle:
1138
O Ciel! j’ adresse en vain à celui qui n’est plus
1139
Des discours douloureux autant que superflus,
1140
La mort a fait sur lui si peu de violence
1141
Qu’elle semble en sa bouche un gracieux silence,
1142
Et dans ses yeux fermés un paisible sommeil;
1143
Mais Dieu l’un est sans fin et l’autre sans réveil,
1144
Différence mortelle! horrible circonstance!
1145
Qui me prive à la fois d’espoir et de constance:
1146
Sus donc, puis qu’en mourant le malheureux Zerbin
1147
Me défend en Seigneur d’accourcir mon destin,
1148
Et que l’expresse loi du vrai Dieu que j’adore
1149
Avec plus de rigueur me le défend encore:
1150
O! rage, ô! désespoirs, ô! tragiques transports,
1151
Bourreaux de mon esprit, soyez-le de mon corps,
1152
Epargnez à ma main un meurtre illégitime,
1153
Et mourant par vos coups que je meure sans crime;
1154
Quoi douleurs vos couteaux ne suffiront-ils pas
1155
A me donner sur l’heure un innocent trépas;
1156
Ayant déjà perdu la moitié de ma vie,
1157
L’autre avec peu d’effort me doit être ravie.
1158
SCENE V
(L’HERMITE, [ISABELLE], BERTRANT)
L’HERMITE
Hâtons-nous, et croyez que c’est l’Esprit de Dieu,
1159
Qui pour un grand sujet vous amène en ce lieu
1160
Où votre charité nous sera nécessaire.
1161
ISABELLE
Ha! douleur trop cruel et trop lent adversaire,
1162
Veux-tu par ta rigueur qui tarde à me tuer
1163
Ou prolonger ma peine, ou la perpétuer?
1164
Non, non, voici de quoi m’affranchir sous la tombe
1165
Des maux sous qui déjà ma constance succombe,
1166
Et le Ciel, s’il lui plaît, quand je perdrai le jour,
1167
Excusera ma rage, et Zerbin mon amour.
1168
L’HERMITE
accourant. Ha! ma fille, arrêtez cette main homicide,
1169
Pensez où vous conduit la fureur qui vous guide,
1170
Que vous allez d’un coup tuer l’âme et le corps,
1171
Et vous faire un passage à d’immortelles morts.
1172
ISABELLE
Oui, mon Père, il est vrai; mais quoi qu’il en arrive
1173
Puisque Zerbin est mort il faut que je le suive.
1174
L’HERMITE
Vous parlez de le suivre, et vous courez devant
1175
Quoi ne voyez-vous pas qu’il est encor vivant,
1176
Et que son œil qui craint et cherche la lumière
1177
Ouvre et ferme aussitôt sa pesante paupière?
1178
BERTRAND
Il faut d’un peu d’eau fraîche éveiller ses esprits.
1179
ISABELLE
Ha! Zerbin ma chère âme, es-tu sourd à mes cris?
1180
L’HERMITE
C’est à faute de sang que ce guerrier expire,
1181
De même qu’un flambeau meurt à faute de cire.
1182
BERTRAND
Portons-le chez mon frère à cent pas dans le bois.
1183
L’HERMITE
Fort bien, partageons donc la charge entre nous trois,
1184
De vos bras et des miens faisons une litière,
1185
Et sa triste moitié le tiendra par derrière.
1186
FIN DU TROISIÈME ACTE
ACTE IV
SCENE PREMIERE
(ANGÉLIQUE, cherchant Médor.)
(STANCES)
O Révolution en amour non pareille,
1187
Au beau nom de Médor appelé tant de fois
1188
Les rochers les plus sourds répondent à ma voix,
1189
Et celui que j’appelle y fait la sourde oreille;
1190
Quelle indiscrétion pour un nouvel Amant!
1191
Sortir dès que le jour a sa torche allumée,
1192
Et pour augmenter mon tourment
1193
Manquer de revenir à l’heure accoutumée.
1194
Déjà ta procédure était bien rigoureuse
1195
De me laisser au lit dans les bras du sommeil,
1196
Et de m’abandonner au plus fâcheux réveil
1197
Qui puisse ouvrir les yeux d’une femme amoureuse:
1198
Ha! trop cher ennemi de mon contentement,
1199
Sachant l’extrême ardeur dont je suis consumée,
1200
Au moins après ce manquement,
1201
Ill fallait revenir à l’heure accoutumée.
1202
Ce n’est pas qu’en effet je ne fusse blâmable
1203
De vouloir nuit et jour arrêter ta beauté,
1204
Je sais bien que l’hymen aime la liberté,
1205
Et que la liberté rend l’hymen plus aimable,
1206
On peut prendre ou chercher du divertissement
1207
Ailleurs que dans le sein de la personne aimée:
1208
Mais il ne faut pas d’un moment
1209
Manquer de revenir à l’heure accoutumée.
1210
Cet Astre de beauté, ce miracle de grâce,
Ce beau visage, Amour, que ta mère aima tant,
1211
Tout mortel qu’il était abandonna pourtant
1212
Pour suivre quelquefois les plaisirs de la chasse:
1213
Mais outre que jamais sur cet éloignement
1214
Il ne laissa Venus la paupière fermée
1215
Tous les jours cet objet charmant
1216
Allait et revenait à heure accoutumée.
1217
A la fin toutes fois abattu sous la hure
Du plus fier animal des forêts d’alentour,
1218
Il manqua de parole à la mère d’Amour,
1219
Qui mêla tant de pleurs au sang de sa blessure;
1220
Ha! Médor, que je crains qu’un sanglier écumant,
1221
Ou d’un mortel aspic la dent envenimée,
1222
Ne sait cause que justement
1223
Tu n’as pu revenir à l’heure accoutumée.
1224
Dieux quelle inquiétude à l’esprit d’une Amante!
1225
Que ce penser me trouble, et que pour mon malheur
1226
Un songe du matin et de triste couleur
1227
En tous ses accidents le confirme et l’augmente;
1228
Mais que je crains bien plus, et apparemment
1229
Que de tes doux regards quelque Nymphe charmée
1230
Ne t’ait traité si doucement
1231
Qu’il ait fallu manquer à l’heure accoutumée.
1232
Que si de cette amour, dont le soupçon me presse,
1233
Je découvre à ce soir le véritable effet,
1234
Quelque essai de plaisir que Médor en ait fait,
1235
J’en ai de plus charmants que n’a cette maîtresse;
1236
Ma légitime ardeur aura tant d’agrément
1237
Que si d’une nature au vice confirmée
1238
Il n’aime trop le changement,
1239
Il ne manquera plus à l’heure accoutumée.
1240
Mais je vois Bérénice, elle vient droit ici,
1241
Peut-être son rapport m’ôtera de souci.
1242
SCENE II
(BERENICE, ANGÉLIQUE)
BERENICE
Madame Dieu vous garde.
1243
ANGÉLIQUE
Et vous ma chère hôtesse,
Et vous ôte à jamais tout sujet de tristesse.
1244
BERENICE
Ce souhait non commun suivi d’un grand soupir
1245
Monstre que votre cœur a quelque déplaisir,
1246
Ne me le celez point, il en est quelque chose?
1247
ANGÉLIQUE
Il est vrai je suis triste, et Médor en est cause.
1248
BERENICE
Comment?
1249
ANGÉLIQUE
Il est sorti dès la pointe du jour.
BERENICE
Je sais bien, mais depuis?
1250
ANGÉLIQUE
Il n’est pas de retour;
Ne l’avez-vous point vu dans la forêt prochaine?
1251
BERENICE
Non, mais j’ai bien ouï de grands bruits dans la plaine,
1252
Ce qui m’a fait juger sans m’émouvoir beaucoup
1253
Que c’étaient nos Bergers qui repoussaient le loup.
1254
ANGÉLIQUE
En fin après un lieu dont je suis déjà proche,
1255
Hors de notre fontaine, et hors de notre roche,
1256
Je ne sais plus d’endroit où le pouvoir chercher,
1257
Voyons donc ce Réduit si charmant et si cher.
1258
BERENICE
En effet harassé du travail de la chasse
1259
Il n’aurait pu choisir une plus belle place
1260
Pour prendre le repos, le frais et le sommeil:
1261
Mais Dieux qui vit jamais un désordre pareil!
1262
Ces arbres par le fer étendus sur la terre,
1263
Et ce roc emporté d’un éclat de tonnerre
1264
Font voir avec horreur en ces aimables lieux
1265
Les courroux assemblés de la Terre et des Cieux.
1266
ANGÉLIQUE
Grand Dieu! c’est Durandal cette foudre de guerre
1267
Qui seule a détaché ces grands quartiers de pierre,
1268
C’est elle qui naguère a tant d’arbres coupes,
1269
Et le bras d’un jaloux a ces grands coups frappés:
1270
Ha! Roland, ha! Médor, je tremble et meurs de crainte
1271
Qu’il ne t’ait foudroyé d’une mortelle atteinte,
1272
Et que de jalousie et de haine animé
1273
Il n’ait fait cent morceaux de ton corps bien-aimé.
1274
BERENICE
Madame, venez voir, je trouve encor sur l’herbe
1275
Les armes que portait ce Chevalier superbe
1276
Qui demeura si triste et si fort étonné
1277
A l’aspect du présent que vous m’avez donné.
1278
ANGÉLIQUE
Ce ne sont point ici ces glorieuses armes
1279
Qui par tout l’Orient ont causé tant d’alarmes,
1280
Au moins n’ont-elles pas ce casque merveilleux
1281
Qui fut du grand Almond l’ornement orgueilleux,
1282
Le Comte néanmoins les a prises, peut-être
1283
Pour avoir moins sujet de se faire connaître,
1284
Et leur a fait donner cette obscure couleur
1285
Comme étant la propre à peindre sa douleur:
1286
Mais il s’est fait ici quelque horrible mêlée,
1287
La place tout autour est sanglante et foulée;
1288
Helas! à voir ce sang fraîchement répandu,
1289
Que peut s’imaginer mon esprit éperdu?
1290
Si Roland a trouvé la moitié de ma vie,
1291
Il ne faut pas douter qu’il ne me l’ait ravie:
1292
Ha! Médor, mon amour t’aura donc fait mourir,
1293
Et ta rare beauté n’a pu secourir.
1294
BERENICE
Il me semble, Madame, avec votre licence
1295
Que ce sujet de crainte a bien peu d’apparence,
1296
Pour voir du sang à terre, il ne faut pas encor
1297
Inférer la blessure ou la mort de Médor,
1298
Vois êtes trop crédule à ce qui vous tourmente;
1299
Mais il faut excuser une nouvelle Amante.
1300
ANGÉLIQUE
Hélas! si vous saviez comme il est dangereux
1301
De trouver un rival aussi fort qu’amoureux,
1302
A qui la jalousie inspire la vengeance,
1303
Vous diriez que je crains avec trop d’apparence;
1304
Car si le désespoir de ce fâcheux amant
1305
A fait tant de ravage en un lieu si charmant,
1306
En haine de l’amour aussi juste que forte
1307
Que je porte à Médor, et que Médor me porte,
1308
Enfin si son beau nom en mille endroits gravé
1309
A par tout de son fer le tranchant éprouvé;
1310
Quels actes d’injustice, et de fureur extrême
1311
N’exercerait-il pas sur la personne même,
1312
Aussi quand mes regards s’arrêtent sur ce sang,
1313
Ce beau sang qui possible est sorti de son flanc,
1314
Je sens que tout le mien se trouble et se remue.
1315
BERENICE
Madame, vous plaît-il tourner un peu la vue,
1316
Vous verrez que Médor se présente à propos
1317
Pour vous mettre le corps et l’esprit en repos.
1318
SCENE III
(MÉDOR, ANGÉLIQUE, BERENICE)
ANGÉLIQUE
Ha! Mon âme accourez, avancez vos approches;
1319
Mais avant que je passe aux amoureux reproches,
1320
Que du moins un baiser aussi long qu’attendu
1321
Sit l’intérêt du temps que nous avons perdu.
1322
BERENICE
Leur violente ardeur croît toujours ce me semble;
1323
Mais ayant la jeunesse et l’amour tout ensemble,
1324
Je ne m’étonne pas s’ils cueillent des plaisirs
1325
Dont l’âge d’un mari me défend les désirs.
1326
MÉDOR
Et bien[,] Bertrand et vous baisez-vous de la sorte?
1327
Non, votre âge et le sien n’ont rien qui se rapporte,
1328
D’où vient que ses baisers à demi morfondus
1329
Sont donnés froidement, et froidement rendus.
1330
BERENICE
Vous avez votre compte, et moi je me contente
1331
De celui que je trouve à régler mon attente,
1332
Mon plaisir me suffit, si je le sais borner
1333
Aux forces de celui qui me le peut donner,
1334
En pouvant plus avoir j’en voudrais davantage.
1335
MÉDOR
Pourquoi ne preniez-vous un mari de votre âge?
1336
ANGÉLIQUE
Mais vous pourquoi si tard êtes-vous revenu?
1337
Et quel empêchement vous a tant retenu?
1338
MÉDOR
Une biche blessée en est cause en partie,
1339
Qui du milieu du bois dans la plaine est sortie,
1340
Et puis de la campagne a regagné le bois
1341
Faisant ces longs retours jusqu’à cinq ou six fois,
1342
Ainsi cherchant mes chiens qui ne l’ont point quittée,
1343
J’ai pris un faux fuyant, dont la route écartée
1344
M’éloignant de la bête et de mes chiens perdus
1345
Avec mon jugement à mes pas confondus;
1346
A la fin mon bonheur m’a fait prendre une voie
1347
Où le sort m’a produit une nouvelle proie,
1348
Un petit faon de biche à coups de trait percé
1349
A fini mes erreurs, et m’a récompensé,
1350
Cela fait[,] j’ai repris avec beaucoup de peine
1351
Le chemin reconnu qui conduit à la plaine,
1352
Ou d’abord deux paysans sont accourus à moi
1353
Sans couleur, hors d’haleine, et demi-morts d’effroi:
1354
Ha! Seigneur, m’ont-ils dit, défendez-nous de grâce
1355
Contre la cruauté d’un monstre qui nous chasse,
1356
Et vomit dans nos champs sa brutale fureur
1357
Aussi bien sur le bœuf, que sur le laboureur,
1358
Il a déjà tué dix ou douze des nôtres,
1359
Et du corps d’un qu’il tue il assomme les autres
1360
Ils me parlaient ainsi d’une tremblante voix
1361
Quand à l’aspect du monstre ils gagnèrent le bois,
1362
Je vis venir à moi du côté du village
1363
Un jeune homme écumant de fureur et de rage
1364
Devant qui s’enfuyaient deux ou trois malheureux
1365
Qui semblaient me prier de combattre pour eux;
1366
Aussi-tôt d’une main et d’une âme assurée
1367
Je lui tire une flèche assez bien acérée
1368
Pour ne reboucher pas contre un corps désarmé
1369
Qui du moins par le fer pourrait être entamé;
1370
Cependant ce grand coup, ni trois autres en suite
1371
Ne purent arrêter sa mortelle poursuite,
1372
Il attrape un Berger qu’il déchire à mes yeux,
1373
Et puis tournant à moi d’un regard furieux
1374
Un bâton en la gauche, et dans l’autre une flèche,
1375
(La même qui sur lui n’avait pu faire brèche)
1376
Il m’allait immoler à sa brutalité,
1377
Si ma précaution n’eût fait ma sûreté;
1378
Car ayant reconnu sa force épouvantable,
1379
Et qu’il avait un corps au fer impénétrable,
1380
Soudain qu’il vint à moi je lui tournai le dos:
1381
Mais quoi s’il est très fort, il n’est pas moins dispos,
1382
Aussitôt il me suit, il m’approche et me presse,
1383
Si bien que pour courir avec plus de vitesse
1384
Je ne pus faire mieux au danger où j’étais
1385
Que de me décharger du fan que je portais;
1386
Ce petit animal fut comme une barrière
1387
A ce Tigre affamé qui demeura derrière
1388
Pour en faire un repas tout sanglant et tout cru
1389
Au juste étonnement de mes yeux qui l’ont vu;
1390
Ainsi j’ai pris le bois, ainsi je dois ma vie
1391
A ce même animal à qui je l’ai ravie.
1392
BERENICE
O Dieu!
1393
ANGÉLIQUE
J’avais songé qu’un serpent vous piquait,
Et voilà l’accident que mon songe marquait;
1394
Apprenez cependant que ce fou si terrible
1395
Est le Comte Roland.
1396
MÉDOR
Serait-il bien possible?
ANGÉLIQUE
Lui-même, et ses fureurs vous doivent avertir
1397
Que pour notre salut il est temps de partir.
1398
BERENICE
Madame, son épaule est toute ensanglantée.
1399
ANGÉLIQUE
Ha! Médor.
1400
MÉDOR
Rassurez votre âme épouvantée,
Il est vrai qu’en fuyant, cet illustre insensé
1401
Ma de ma propre flèche à l’épaule offensé,
1402
La blessure pourtant n’est pas fort dangereuse.
1403
ANGÉLIQUE
O! funeste journée, ô chasse malheureuse!
1404
Hélas! est-ce un destin, faut-il incessamment
1405
Que je trempe mes mains au sang de mon Amant?
1406
Et que de temps en temps quelque étrange aventure,
1407
Pour exercer mon art, lui cause une blessure.
1408
BERENICE
A ce qu’il en paraît le coup est léger,
1409
Et comme sans douleur il sera sans danger,
1410
Au reste il ne faut pas que son sang vous effraie,
1411
Il en sort quantité d’une petite plaie.
1412
ANGÉLIQUE
Il est vrai que le fer n’ayant fait qu’effleurer
1413
Nous avons moins sujet de plaindre et de pleurer;
1414
Mais nous tremblons encor de la peur qui nous reste
1415
Qu’il n’arrive à Médor un malheur plus funeste:
1416
C’est pourquoi sans délai, je veux absolument
1417
Travailler dès ce soir à notre partement;
1418
Médor il en est temps, le danger nous y presse,
1419
Enfin cela sera si je suis la maîtresse.
1420
MÉDOR
Oui vous l’êtes, Madame, et moi je suis tout prêt
1421
D’obéir en esclave à tout ce qu’il vous plaît.
1422
ANGÉLIQUE
Il faut guérir devant votre épaule blessée.
1423
BERENICE
Mon mari vient à nous d’une allure pressée,
1424
Il a quelque nouvelle à nous faire savoir.
1425
SCENE IV
(BERTRAND, ANGÉLIQUE, MÉDOR, BERENICE)
BERTRAND
O Dieu! si vous saviez que je viens de voir;
1426
Les habitants armés de deux ou trois villages
1427
Voulaient d’un furieux arrêter les ravages,
1428
Et déjà tout le monde en bon ordre rangé
1429
S’apprêtait au combat contre cet enragé,
1430
Déjà la cloche sonne, et la troupe chemine,
1431
Quand un guerrier superbe et d’armes et de mine
1432
Sur un cheval volant dont il charge le dos,
1433
Nous arrête tout court par de semblables mots:
1434
Mes enfants, nous dit-il, votre Roy Charlemagne
1435
Est oncle de celui qui détruit la campagne,
1436
C’est le Comte Roland, dont l’esprit s’est perdu,
1437
Mais qui dans peu de jours lui doit être rendu;
1438
C’est pourquoi respectez une tête si chère,
1439
De tout votre pouvoir soulagez sa misère,
1440
Et si quelqu’insolent entreprend rien sur lui,
1441
Vous me répondrez tous de la faute d’autrui.
1442
Cela dit son Griffon remonte dans la nue,
1443
Et lui reprend en l’air une route inconnue,
1444
Alors chacun de nous du spectacle étonné,
1445
Autant que de l’avis qu’il nous avait donné,
1446
S’en va qui dans son bourg, qui dans sa métairie,
1447
Résolu d’éviter le Comte et sa furie.
1448
BERENICE
Hélas! à voir encor ces armes dans ce pré,
1449
Surtout à voir ce sang dont il est empourpré,
1450
Il ne faut pas douter que quelque misérable
1451
Ne soit mort par les mains de ce fol déplorable.
1452
BERTRAND
Non ce n’est pas de là que ce sang est venu;
1453
C’est un autre malheur qui vous est inconnu,
1454
C’est un autre accident le plus digne de larmes
1455
Que jamais ait produit la fortune des armes,
1456
Je veux que le récit vous en coûte des pleurs.
1457
ANGÉLIQUE
O! grands Dieux que ce jour est fertile en malheurs.
1458
BERTRAND
Allons-nous-en chez nous, où mon esprit timide
1459
Craindra moins de Roland la fureur homicide.
1460
ANGÉLIQUE
Il faut donc recueillir ces armes que voici,
1461
([Ici ils ramassent les armes de Roland.])
Ces reliques d’honneur et de vaillance aussi,
1462
Qui tomberaient possible en quelque main profane.
1463
MÉDOR
Oui, portons-les plutôt dedans notre cabane,
1464
Et Bertrand en chemin nous dira, s’il lui plaît,
1465
L’aventure du sang.
1466
BERTRAND
Allons, je suis tout prêt.
SCENE V
(RODOMONT, ARONTE)
ARONTE
Mais, Seigneur, que je sache, avec votre licence,
1467
D’où cette ardeur nouvelle a tiré sa naissance?
1468
Tantôt le cœur purgé d’un amoureux venin
1469
Vous aviez en horreur le sexe féminin,
1470
Vous prêchiez ses défauts, ses fraudes, ses malices
1471
Toutes femmes pour vous étaient des Doralices,
1472
En fin vous appeliez sur ce sexe odieux
1473
La haine et le mépris des hommes et des Dieux:
1474
Cependant votre humeur par un prodige étrange
1475
En moins d’un demi-jour se dément et se change,
1476
Et ce perfide Amour, tant de fois détesté,
1477
Triomphe encor un coup de votre liberté.
1478
RODOMONT
Il est vrai que je souffre avec beaucoup de honte
1479
Les nouvelles ardeurs d’une flamme si prompte,
1480
Et qu’ayant fait serment de n’aimer jamais rien,
1481
Je vois que mon parjure est contraire à mon bien:
1482
Mais depuis que j’ai vu la triste et belle Dame
1483
Du Chevalier Chrétien dont j’ai coupé la trame,
1484
Tantôt qu’elle appuyait et suivait en pleurant
1485
Son malheureux Epoux dans ses bras se mourant,
1486
Depuis que les destins ont offert à ma vue
1487
Cette jeune beauté de tant d’éclat pourvue,
1488
Amour comme mes yeux a mes sens éblouis,
1489
Et mes premiers desseins se sont évanouis,
1490
Nous avons Doralice et sa faute oubliée,
1491
Une nouvelle chaisne a notre âme liée,
1492
Et je n’ai pu garder de s’en aller au vent
1493
Les serments que ma haine avait faits si souvent.
1494
ARONTE
La belle est ici proche, et cette nuit, peut-être,
1495
Elle abandonnera ce logement champêtre.
1496
RODOMONT
J’en ai peur, cher Aronte, et pour cette raison
1497
Va, fais dresser ma Tente auprès de sa maison,
1498
Et que de tous côtés la cabane investie
1499
Les yeux de tous mes gens observent sa sortie,
1500
Je donne cette nuit à ses justes douleurs;
1501
Mais demain que le temps aura séché ses pleurs,
1502
J’irai lui présenter mon amoureux service;
1503
Et pour n’en faire pas une autre Doralice
1504
C’est que résolument la force ou la douceur
1505
A toute extrémité m’en rendra possesseur.
1506
ARONTE
C’est comme il s’y faut prendre.
1507
RODOMONT
Aronte je te prie
Va donc, laisse-moi seul avec ma rêverie,
1508
Et fais que dans une heure on m’apprête à manger.
1509
ARONTE
Sire, vos Officiers viennent de décharger
1510
Deux poinçons de muscat le meilleur de la terre,
1511
Qu’ils ont pris (disent-ils) à la petite guerre,
1512
Et n’était notre loi qui nous défend le vin
1513
Je vous ferais garder ce breuvage divin.
1514
RODOMONT
Ne croyant de ma loi que ce qu’il en faut croire,
1515
Surtout quand il s’agit de manger et de boire,
1516
S’il est tel que tu dis j’en prendrai largement.
1517
ARONTE
Et votre Majesté fera très sagement.
1518
RODOMONT
Dieux! que veut ce Courrier qu’un de mes gens amène?
1519
PAGE DE RODOMONT Adieu, vous voyez.
1520
COURRIER
[Au Page.] Grand merci de la peine:
1521
([Parlant à Rodomont.])
De la part d’Agramant, dont je suis Messager,
1522
J’apporte cette lettre au vaillant Roy d’Arger,
1523
Avec cent baise-mains des Princes de l’armée,
1524
Où sa prompte assistance est de tous réclamée.
1525
RODOMONT
De la part d’Agramant, dites-vous?
1526
COURRIER
Oui, Seigneur.
RODOMONT
Vraiment sa Majesté me fait beaucoup d’honneur;
1527
Mais ouvrons le paquet.
1528
COURRIER
O ciel! que son visage
Du dépit de son cœur donne un clair témoignage.
1529
Ma réponse est écrite en ces yeux où je voi
1530
Un orgueilleux mépris des prières du Roi.
1531
RODOMONT
Le Monarque Africain monstre bien sa faiblesse
1532
D’implorer mon secours au danger qui le presse
1533
Après la violence et le public affront
1534
Qui par son jugement m’a fait rougir le front,
1535
Il ne lui souvient plus que de son injustice
1536
Appuyant lâchement celle de Doralice,
1537
En faveur d’un rival qu’elle m’a préféré,
1538
Il s’est ouvertement contre moi déclaré?
1539
Moi qui seul évitai par un saut incroyable
1540
Cette bouche d’Enfer, cette fosse effroyable,
1541
Où dix mille des miens à l’assaut préparés
1542
Furent jusqu’au dernier par les feux dévorés
1543
Moi qui perçant Paris jusque dans les entrailles
1544
Y causai tant de pleurs et tant de funérailles,
1545
Et l’embrasai si bien de l’un à l’autre bout
1546
Que le sang et la flamme y coururent partout;
1547
Là d’une main qui brûle, et d’une autre qui tue,
1548
Je fis de si grands maux dans la plus grande rue,
1549
Que n’y trouvant plus rien qui s’opposât à moi
1550
Je poussai ma fureur jusqu’au Palais du Roi,
1551
Où l’orage mortel des flèches et des tuiles,
1552
Les pesants soliveaux, ni les bouillantes huiles
1553
Ne purent empêcher que des pieds et des mains,
1554
Imitant le Bélier des Grecs et des Romains,
1555
Je ne fisse un grand trou dans la porte ébranlée
1556
Par ou je contemplai la tourbe désolée,
1557
Qui voyant mon visage et mes regards ardants
1558
Pensa qu’avec la mort je passais au-dedans,
1559
Les plus hardis soldats de crainte se cachèrent,
1560
Cent femmes sur la place, avant-terme, accouchèrent,
1561
Et sans que Charlemagne, autre part engagé,
1562
Accourut au secours de son peuple assiégé,
1563
Mon bras à qui la Parque offrait tant de matière
1564
Eût fait de son Palais un sanglant Cimetière:
1565
Depuis quand cet ingrat qui m’a désobligé,
1566
D’assiégeant qu’il était fut lui-même assiégé,
1567
Après la mémorable et dernière sortie
1568
Qui défit de son camp la meilleure partie,
1569
Fut-ce pas Rodomont, au jugement de tous,
1570
Qui pour le dégager frappa de plus grands coups,
1571
Et qui lui redonnant les clefs de la campagne,
1572
Pour la deuxième fois enferma Charlemagne;
1573
Cependant il est vrai que cet indigne Roi
1574
Sachant le différend du Tartare et de moi,
1575
Au lieu de le blâmer du rapt de Doralice,
1576
Au lieu de me la rendre avec tout justice,
1577
Au lieu de me venger d’un affront si cruel
1578
Me défendit encor l’usage du duel;
1579
Il fallut obéir, j’étais dans son armée
1580
Où ma prompte assistance est en vain réclamée,
1581
Réservant désormais la force de mon bras
1582
Plutôt à châtier qu’à servir des ingrats.
1583
COURRIER
Ainsi donc des Chrétiens il deviendra la proie.
1584
RODOMONT
J’apprendrai ses malheurs avec beaucoup de joie.
1585
COURRIER
Mais les cœurs généreux pardonnent aisément.
1586
RODOMONT
Mais les cœurs généraux ont du ressentiment.
1587
COURRIER
à genoux. Ha! Sire, outre Agramant tout le Camp vous supplie
1588
D’oublier cette injure.
1589
RODOMONT
O! Ciel, que je l’oublie!
Non, j’oublierais plutôt que je suis Rodomont,
1590
Et plutôt le Zéphire emporterait ce mont:
1591
Mais que veut ce Pasteur si défait et si blême?
1592
SCENE VI
(UN PASTEUR, ROLAND, RODOMONT, COURRIER)
PASTEUR
Ha! Seigneur, évitez en diligence extrême
1593
L’abord d’un furieux, contre qui ne peut rien
1594
La force des humains.
1595
RODOMONT
Je l’attesterai bien,
Et puisque la fureur est jointe à sa folie,
1596
Pour le repos public, il faut que je le lie.
1597
PASTEUR
O! Dieu secourez-moi, le voici qui me court.
1598
RODOMONT
Holà ho, Maistre fol, demeurez-là tout court,
1599
Ou cent coups de bâton seront votre Ellébore.
1600
ROLAND
Quoi donc en m’attestant tu m’outrages encore?
1601
Je l’aurai malgré toi ce ridicule amant.
1602
COURRIER
O! Dieux tel qu’un sanglier de fureur écumant
1603
Il passe, et d’un effort aussi prompt que la foudre
1604
Laisse le Roy de Sarce étendu sur la poudre.
1605
([Rodomont se relevant.])
RODOMONT
Voilà ce que jamais ne m’était arrivé,
1606
Mais le rustre qu’il est m’a pris au pied levé,
1607
Et m’a porté par terre avec un tour de lutte.
1608
COURRIER
Il faut pour l’obliger que j’excuse sa chute:
1609
Oui, Sire, je l’ai vu, le pied vous a glissé,
1610
Et vous n’y songiez pas quand il vous a poussé.
1611
RODOMONT
De fait il m’a surpris; mais allons dans ma Tente
1612
Où sans vous ennuyer d’une plus longue attente
1613
Je répondrai sur heure à celle d’Agramant,
1614
Tandis que vous prendrez du rafraîchissement.
1615
FIN DU QUATRIÈME ACTE
ACTE V
SCENE PREMIERE
(ISABELLE, L’HERMITE)
ISABELLE
Vous voyez clairement quelle est mon infortune,
1616
Quelle est du Sarrasin la recherche importune,
1617
Et jugez bien aussi que ses sales amours
1618
N’auront jamais de fin qu’en celle de mes jours,
1619
Vous voyez qu’en tous lieux j’ai du monde à ma suite
1620
Qui m’ôte le moyen et l’espoir de la fuite,
1621
Et que je suis contrainte en un si triste sort
1622
De sauver mon honneur dans les bras de la mort,
1623
C’est à quoi du moment qu’il m’a persécutée
1624
Ma résolution s’est toujours arrêtée,
1625
Et c’est pour accomplir ce dessein généreux
1626
Que j’ai voulu tromper ce brutal amoureux,
1627
Jetant les fondements de la sanglante ruse
1628
Dont pour ma délivrance il faut que je l’abuse;
1629
J’ai ses mauvais discours et ses baisers soufferts,
1630
Et souffert avec eux la peine des enfers,
1631
Comme la vanité tend une âme crédule
1632
J’ai feint de m’échauffer à l’ardeur qui le brûle,
1633
Fait semblant d’admirer sa force et sa valeur,
1634
Quoique l’une par l’autre eût causé mon malheur;
1635
Et de plus j’ai promis à cet esprit farouche
1636
Qu’aujourd’hui, s’il voulait, j’entrerais dans sa couche,
1637
Ainsi l’ayant flatté de l’espoir de jouir
1638
Il n’a plus d’autre soin que de se réjouir,
1639
Et noyer dans le vin, qu’il boit en abondance,
1640
Ce qu’il a de raison, de sens et de prudence,
1641
Si bien qu’apparemment quand l’ivrogne viendra
1642
Je le perdrai lui-même, ou bien il me perdra.
1643
L’HERMITE
Croyez qu’en ce combat c’est Dieu qui vous inspire
1644
De gagner aujourd’hui la palme du martyre
1645
Pour sauver votre honneur vous pouvez vous servir
1646
De la main du brutal qui vous le veut ravir,
1647
En l’obligeant lui-même à vous ôter la vie
1648
Plutôt que d’assouvir son impudique envie;
1649
Mille exemples fameux, dans l’Eglise reçus,
1650
En vous fortifiant vous règlent là-dessus:
1651
O! combien de Martyrs ont pour la même cause
1652
Produit le même effet et fait la même chose.
1653
Oui, ma fille, achevez ce vertueux dessein
1654
Puisque l’Esprit divin vous l’amis dans le sein,
1655
Et que depuis la mort de votre Amant fidèle
1656
Un vœu de chasteté, dont la garde est si belle,
1657
Comme un don fait au Ciel qu’on ne peut révoquer,
1658
Vous oblige à mourir plutôt que d’y manquer.
1659
ISABELLE
C’est de lui que j’attends la force et la constance
1660
Que veut une action de si haute importance:
1661
Mais, mon Père, ôtez-vous de ce funeste lieu,
1662
De peur que le méchant qui ne craint aucun Dieu,
1663
Me voyant dans le port par un heureux naufrage
1664
Ne tourne contre vous les transports de sa rage.
1665
L’HERMITE
Je veux de mon secours vous aider au besoin.
1666
ISABELLE
Non, n’ayez pas pour moi ce charitable soin,
1667
Celui qui m’a donné ce mouvement céleste
1668
Pour sa gloire et mon bien achèvera le reste;
1669
Adieu, retirez-vous, le tyran vient ici.
1670
L’HERMITE
Adieu donc, puis qu’en fin vous voulez ainsi:
1671
O Ciel! que ta puissance opère de merveilles.
1672
SCENE II
(RODOMONT, ISABELLE)
RODOMONT
[Parlant à ses Officiers.] Qu’on mette rafraîchir les dernières bouteilles,
1673
Et qu’encore à ce soir on me dresse un festin
1674
Aussi grand pour le moins que celui du matin.
1675
ISABELLE
Achevons de tromper ce Prince des impies,
1676
Qui, l’âme et la raison dans le vin assoupies,
1677
A sa confusion fera ce que je veux.
1678
RODOMONT
Enfin je n’en puis plus, beau sujet de mes feux,
1679
Vous dont les yeux en pleurs ont embrasé mon âme.
1680
Quoiqu’elle eût résolu de n’aimer jamais femme,
1681
Je me sens si pressé de l’amour et du temps
1682
Que si je n’ai de vous le bien que j’en attends,
1683
Si vous ne me tenez la parole donnée,
1684
On voit luire aujourd’hui ma dernière journée.
1685
ISABELLE
Qu’en mon adversité je trouve de bonheur
1686
De me voir prisonnière avec que tant d’honneur,
1687
Que le Mars de l’Afrique et le Démon des armes
1688
D’une amoureuse main daigne essuyer mes larmes:
1689
Oui, Seigneur, je vous plains; mais mon fidèle Amant
1690
Que votre propre bras a mis au monument,
1691
Trouverait bien étrange et de mauvaise grâce
1692
Qu’un jour après sa mort je vous mise en sa place,
1693
Que si par un excès de générosité
1694
Vous me voulez remettre en pleine liberté,
1695
Et me faire serment de ne rien entreprendre
1696
Sur ce corps affligé qui ne se peut défendre,
1697
J’atteste le séjour des bienheureux Esprits,
1698
Que je vous garde un don d’inestimable prix
1699
Par l’effet éprouvé d’un secret admirable
1700
Je vous rendrai le corps au fer invulnérable.
1701
RODOMONT
Comment? glaives ni dars ne pourront rien sur moi,
1702
Ne vous moquez-vous point?
1703
ISABELLE
L’épreuve en fera foi:
Mais la cérémonie a deux lois importunes,
1704
C’est qu’il faut la refaire à toutes les trois Lunes,
1705
Et que l’enchantement, quoiqu’il soit des plus forts,
1706
N’embrasse que la tête, et tout le tronc du corps,
1707
Il n’est pas étendu comme celui d’Achille.
1708
RODOMONT
N’importe, il est encore extrêmement utile;
1709
Mais pourquoi sur Zerbin ne fut-il éprouvé?
1710
N’est-ce qu’après sa mort que vous l’avez trouvé?
1711
Ou si par vanité cet imprudent courage
1712
N’eût pas voulu combattre avec cet avantage?
1713
ISABELLE
Ce n’est pas qu’en effet il n’en voulut user;
1714
Mais la Religion le lui fit refuser,
1715
Croyant que notre Dieu, qui déteste les charmes,
1716
Le soutiendrait assez par la force des armes.
1717
RODOMONT
Vous voyez toutefois comme il l’a soutenu.
1718
ISABELLE
Ne parlez point d’un Dieu qui vous est inconnu.
1719
RODOMONT
Soit faible qui voudra, pour moi je vous assure
1720
Que pour me garantir de la moindre blessure
1721
L’Enfer n’a point de sort qui ne me fut plus cher
1722
Que le respect du Ciel qui s’en pourrait fâcher.
1723
ISABELLE
O! l’impudent Athée.
1724
RODOMONT
Or à cela ne tienne
Que votre volonté ne réponde à la mienne,
1725
Si vous pouvez me rendre invulnérable au fer,
1726
Je jure parle Dieu du Ciel et de l’Enfer
1727
De n’user envers vous d’aucune violence,
1728
Ni de vous offenser de la moindre insolence,
1729
Je m’abandonne donc au pouvoir de votre art.
1730
ISABELLE
Apres ce grand serment tenez-vous à l’écart,
1731
Pendant qu’à deux genoux et la tête tournée
1732
Du côté que l’Aurore annonce la journée,
1733
J’invoquerai pour vous et dirai ce qu’il faut
1734
A l’accomplissement d’un mystère si haut,
1735
Qui sans herbes ni fleurs consiste en trois paroles
1736
Dont la moins énergique ébranlerait les Pôles,
1737
Il n’entre en tout le sort qu’un simple toujours vert,
1738
Déjà par aventure ici près découvert,
1739
Qu’il faut tremper trois fois dans une eau pure et claire
1740
De qui l’aspersion est encor nécessaire,
1741
Enfin je sais le charme, il n’y manquera rien,
1742
Vous en verrez l’effet, allez.
1743
RODOMONT
Charmez-moi bien,
Je me tire à quartier dans cette grotte sombre.
1744
ISABELLE
à genoux. O! bienheureux Zerbin, ô! belle âme, ô! chère ombre,
1745
Impètre-moi du Ciel un courage aussi fort
1746
A souffrir constamment qu’à désirer la mort,
1747
Offre pour cet effet, si tu m’aimes encore,
1748
Ta prière et la mienne au vrai Dieu que j’adore.
1749
(Prière d’Isabelle.)
Toi de qui l’Univers en toute sa rondeur,
1750
Ni la Mer en sa profondeur,
1751
Ni le Ciel en son tour tout immense et tout vaste
1752
Ne peuvent contenir la gloire et la grandeur,
1753
Dieu pour qui les soupirs d’une personne chaste
1754
Ont un parfum si rare et de si bonne odeur,
1755
Reçois ceux que je t’offre avec que tant d’ardeur:
1756
Suffit, l’Esprit divin dont je suis inspirée
1757
Me fait courir sans crainte à la mort désirée:
1758
Sire, le charme est fait, vous pouvez revenir.
1759
RODOMONT
sortant de la grotte. Il faut tout lui promettre, et ne lui rien tenir;
1760
Mais le grand jour m’offusque, et le Ciel ce me semble
1761
S’abaissant doucement à la terre s’assemble,
1762
Tout tourne, ce pré marche et branle sous mes pas.
1763
ISABELLE
C’est un effet du sort qui ne durera pas:
1764
([Sentiment caché.])
C’est le vin qui le trouble; il ne faut plus rien faire
1765
Sinon vous arroser de cette eau vive et claire;
1766
C’est fait.
1767
RODOMONT
Et vous pourquoi vous mouillez-vous ainsi?
ISABELLE
Parce que j’ai dessein de me charmer aussi;
1768
Or il ne reste plus qu’à faire expérience
1769
Du miracle évident qu’a produit ma science.
1770
RODOMONT
Sur qui?
1771
ISABELLE
Sur vous.
RODOMONT
Sur moi? je suis trop chatouilleux
Pour souffrir sur mon corps cet essai périlleux,
1772
Faites-le sur quelqu’autre.
1773
ISABELLE
Et bien je m’abandonne.
J’en soutiendrai l’épreuve en ma propre personne;
1774
Non, non, ne craignez rien, mettez l’épée au poing,
1775
Poussez de votre force, et ne m’épargnez point.
1776
RODOMONT
Je n’ose.
1777
ISABELLE
Pensez-vous qu’à moi-même cruelle
Je veuille recevoir une atteinte mortelle?
1778
RODOMONT
De fait, elle a raison, sus donc tenez-vous bien
1779
Je m’en vais vous frapper; je crains.
1780
ISABELLE
Ne craignez rien,
Poussez sur ma parole:
1781
([Il pousse.])
O! Dieu que je réclame,
M’ayant sauvé l’honneur, sauvez aussi mon âme.
1782
Et toi qui m’as contrainte à rechercher la mort,
1783
Afin de prévenir ton impudique effort,
1784
Souviens-toi, si tu peux, qu’Isabelle est ravie
1785
De tromper ta luxure aux dépens de sa vie.
1786
([Elle meurt.])
RODOMONT
Je pense qu’elle est morte, elle est morte en effet,
1787
Imprudent, qu’ai-je cru? Crédule, qu’ai-je fait?
1788
Avec tous mes plaisirs j’ai ma gloire perdue;
1789
O! ma crédulité que tu m’es cher vendue;
1790
O! mon bras innocent quel crime as-tu commis?
1791
Et toi coupable Ciel pourquoi l’as-tu permis?
1792
Si jaloux des autels que la race mortelle
1793
Eût sans doute élevés aux beautés d’Isabelle,
1794
Tu voulais par la mort la retirer à toi,
1795
Que ne te servais-tu d’un autre que de moi?
1796
Mais Ciel, mon ennemi, je ne suis plus en peine
1797
D’apprendre le sujet d’où procède ta haine,
1798
Tu ne saurais encor t’empêcher de haïr
1799
Les neveux de Nembroth qui pensa t’envahir:
1800
Mais dans le souvenir de cette illustre atteinte
1801
S’ils réveillent ta haine ils réveillent ta crainte,
1802
De moi qui ne suis pas ni moins fort, ni moins fier,
1803
Ni moins entreprenant que fut mon devancier,
1804
Je veux renouveler cette guerre ancienne,
1805
Du faîte d’une tour plus haute que la sienne,
1806
Que vingt mille artisans employés nuit et jour
1807
Me dresseront bientôt, par force ou par amour,
1808
Le haut m’élèvera dans la voûte Etoilée,
1809
Le bas me servira de vaste Mausolée
1810
A mettre en un Cercueil deux objets de pitié
1811
Dont j’ai rompu la trame et non pas l’amitié;
1812
Ainsi chère beauté j’apaisera tes mânes
1813
Qui s’offensent encor de mes baisers profanes,
1814
Ainsi quelques défauts que Doralice ait eus,
1815
Le sacré souvenir de tes rares vertus,
1816
Ton esprit, ta constance, et ta mort honorable,
1817
Me rendront ton beau sexe à jamais adorable.
1818
Dieu! que cette aventure et mon ressentiment
1819
Ont bientôt dissipé cet étourdissement,
1820
Qui troublant ma raison par mon ivrognerie
1821
M’a laissé consentir à cette barbarie:
1822
O! maudite liqueur qui coules du raisin,
1823
A bon droit défendue au peuple Sarrasin,
1824
C’est par toi que j’ai cru, par toi j’ai fait le reste,
1825
C’est toi qui m’as surpris, c’est toi que je déteste:
1826
Mais portons dans la Tente auprès de son Amant
1827
Ce beau corps qui tout mort est encore charmant.
1828
SCENE III
(ROLAND, LES PASTEURS)
FLORANT (pasteur)
Pour moi je ne fuis plus, et quoiqu’il m’en advienne,
1829
Je ferai cet essai de ma force à la sienne.
1830
RAIMONT (deuxième Pasteur)
Florant tu te perdras, crois-moi, fais comme nous.
1831
FLORANT
Non, dites mal de moi si de ces deux cailloux
1832
Je n’arrête tout court sa mortelle poursuite.
1833
ARDILLAN (troisième Pasteur)
Le voici qui revient, sauvons-nous à la fuite.
1834
ROLAND
survenant. Quoi, vilain, non content de m’avoir attendu,
1835
Tu me frappes encore.
1836
FLORANT
O Dieu je suis perdu!
ROLAND
le jetant par-dessus la montagne. Va dans la région d’où sortent les tonnerres
1837
Apprendre à tes pareils à me jeter des pierres,
1838
A force de chercher, à force de courir,
1839
J’en attraperai tant, j’en ferai tant mourir,
1840
Que Médor à la fin se trouvera du nombre:
1841
([Ici le Sommeil sort de sa grotte.])
Mais de l’humide sein de cette grotte sombre
1842
Sort un Monstre emplumé, quid d’un pas chancelant
1843
Vient encore éprouver la force de Roland!
1844
Il vient à bras ouverts, allons à lui de même,
1845
Sus Monstre, embrasse-moi. Dieu! sa force est extrême!
1846
J’ai beau me travailler, il ne s’ébranle pas,
1847
Si faut-il néanmoins que je le jette à bas,
1848
Sous mes propres efforts moi-même je succombe,
1849
Je me sens défaillir, je chancelle, je tombe.
1850
([Roland tombe endormi.])
SCENE DERNIERE
(ASTOLPHE, ROLAND)
ASTOLPHE
Laisse ton Hippogriffe à ce roc attaché,
1851
Et va de ton parent, sous ces arbres couché,
1852
Guérir la passion et la fureur extrême,
1853
Suivant l’ordre du Ciel, reçu dans le Ciel même:
1854
Dieu! qu’il est bien changé de ce que je l’ai vu,
1855
Quand, de force et d’esprit également pourvu,
1856
Il était des Français le Nestor et l’Achille;
1857
Mais ce raisonnement à son mal inutile
1858
Ne doit pas différer les effets plus qu’humains
1859
Du céleste présent que je tiens en mes mains,
1860
Rends-lui donc promptement, cependant qu’il repose,
1861
Sa première raison dans ce cristal enclose,
1862
De peur que le Sommeil qui l’arrête en ce lieu,
1863
Et qui pour satisfaire au mandement de Dieu,
1864
A pris pour le combattre une visible forme,
1865
Avec ces froids pavots toi-même ne t’endorme;
1866
Suivant l’ordre sacré par l’Apôtre prescrit
1867
Il lui faut par l’oreille entonner son esprit;
1868
C’est fait, l’Ampoule est vide, et bientôt, je m’assure,
1869
On verra les effets d’une si belle cure:
1870
Mais du bruit de ton Cor écartant le Sommeil,
1871
De ce prochain buisson observe son réveil.
1872
ROLAND
D’où vient que mon esprit n’a plus d’inquiétude?
1873
Et d’où vient que mon corps a tant de lassitude?
1874
Ai-je tant fait d’efforts, ai-je tant travaillé?
1875
D’où procède ce sang dont je suis tout souillé?
1876
Surtout par quel moyen, ou surprise de charmes,
1877
Avec mon souvenir, ai-je perdu mes armes?
1878
Quel homme, ou quel démon, après m’avoir ôté
1879
Le fer qui nuit et jour était à mon côté,
1880
M’a donné ce bâton par un indigne échange?
1881
O! perte inestimable, ô! pronostic étrange
1882
Des étranges malheurs, et proches d’advenir
1883
Dont le Ciel irrité s’apprête à me punir.
1884
ASTOLPHE
Il faut se découvrir, et le tirer de peine.
1885
Non, Comte, assurez-vous, votre frayeur est vaine.
1886
ROLAND
D’où peut sortir la voix qui vient de me parler?
1887
ASTOLPHE
D’un qui n’est en ce lieu que pour vous consoler,
1888
De votre cher Astolphe à vos maux secourable,
1889
Dans le sort le plus triste et le plus déplorable,
1890
Qu’une personne illustre ait jamais éprouvé.
1891
ROLAND
Je vois bien qu’en l’état où vous m’avez trouvé,
1892
Un malheur non commun et plein d’ignominie,
1893
Par un coup que j’ignore, a ma gloire ternie;
1894
J’ai perdu mon épée et mes armes aussi,
1895
Perte qui me tiendra d’autant plus en souci
1896
Que j’en tire pour moi les présages funestes
1897
Du plus ardant courroux des puissances Célestes.
1898
ASTOLPHE
Vous n’avez pas toujours, comme il a trop paru,
1899
Ni si bien raisonné, ni si bien discouru;
1900
Et je suis trop discret pour vous faire le conte
1901
D’un accident fameux par votre propre honte;
1902
Si Dieu qui veut de nous un juste repentir
1903
Ne m’avait commandé de vous en avertir,
1904
Pour avoir préféré l’amour d’une Païenne
1905
Au salut de la France et de la Foi Chrétienne,
1906
De mépris du devoir vous êtes descendu
1907
A la perte du sens que je vous ai rendu.
1908
ROLAND
O! Dieu.
1909
ASTOLPHE
Parmi les bois et parmi les prairies,
Les Pasteurs, les troupeaux, les bourgs, les métairies,
1910
Et le Forez entier autant vaut déserté,
1911
Montrent bien la fureur où vous avez été,
1912
Et dont les chauds accès vous dureraient encore,
1913
Si je n’eusse apporté le céleste Ellébore
1914
Que je viens d’employer à votre guérison
1915
En rallumant en vous les feux de la raison,
1916
Et vous rendant le sens qu’une amour non commune
1917
Me fit aller quérir dans le Ciel de la Lune,
1918
Où tout (jusques au temps que l’on perd ici-bas)
1919
Se retrouve étalé par ordre et par compas,
1920
C’est là qu’en un endroit où la main de l’Apôtre
1921
Entre les sens perdus avait placé le vôtre,
1922
Je pris cette fiole, ou plutôt ce trésor,
1923
Où votre nom éclate en grosses lettres d’or,
1924
Vous en saurez tantôt les plus hautes merveilles
1925
Qui jamais aient surpris les yeux ni les oreilles;
1926
Apprenez cependant que Dieu vous a remis
1927
En état de marcher contre vos ennemis,
1928
N’ayant plus dans le cœur, ni dans la fantaisie
1929
Les rages de l’amour, ni de la jalousie.
1930
ROLAND
O! Ciel que ce discours a mes sens étonnés,
1931
Et que vous êtes bon si vous me pardonnez
1932
Oui, les larmes aux yeux, et les genoux en terre,
1933
Ma faute, je l’avoue, est digne du tonnerre,
1934
Et je vous dois bien plus d’avoir brisé mes fers,
1935
Que d’avoir accourci les maux que j’ai soufferts,
1936
Puisque ne suivant plus cet esprit infidèle,
1937
J’irai sans résistance où la vertu m’appelle.
1938
ASTOLPHE
Allez donc secourir le peuple et les autels
1939
Du Dieu qui vous a fait le plus fort des mortels,
1940
Et par un privilège à jamais mémorable
1941
Vous a voulu douer d’un corps invulnérable;
1942
Allons devant Paris du sang des Sarrasins
1943
Croître et rougir la Seine et les ruisseaux voisins.
1944
ROLAND
O! ma fidèle épée indignement perdue,
1945
Que ne ferais-je pas si tu m’étais rendue?
1946
Et toi, cher Bride-d’or, si bon et si connu,
1947
Quel maître te possède, et qu’es-tu devenu?
1948
ASTOLPHE
Cousin, il ne faut pas ce soin vous attriste
1949
Puisque par les discours du saint Evangéliste
1950
J’ai su qu’en peu de temps un célèbre combat*
1951
([*C’est le combat que Roland eut contre le Roy Agramant])
Vous rendra l’un et l’autre avec beaucoup d’éclat,
1952
Servez-vous cependant d’une lame commune,
1953
Et me laissant le soin de vous en trouver une,
1954
Montons sur ce rocher d’où nous prendrons l’essor
1955
Sur le cheval d’Atlas qui vaut bien Bride-d’or.
1956
ROLAND
Adieu terre odieuse, adieu théâtre infâme
1957
Sur lequel je rougis d’avoir représenté
1958
Un personnage indigne, et si digne de blâme,
1959
Comme tu fus témoin de ma captivité,
1960
Comme tu fus témoin des troubles de mon âme,
1961
Sois-le de mon repos et de ma liberté.
1962
Mais pour vous, cher parent, que faut-il que je fasse,
1963
Quels services rendus, quelle action de grâce
1964
Me peuvent acquitter de ce je vous doi?
1965
ASTOLPHE
Ce que j’ai fait pour vous, vous le feriez pour moi
1966
S’il arrivait un jour que pour une infidèle
1967
Un semblable accident me troublât la cervelle.
1968
ROLAND
Bien donc à la pareille.
1969
ASTOLPHE
A la pareille allons;
Pour vous sautez en croupe et piquez des talons,
1970
Quand à moi j’entre en selle en qualité de guide,
1971
Connaissant mieux que vous et son vol et sa bride.
1972
ROLAND
Soit comme il vous plaira, je m’abandonne à vous.
1973
([Ils montent tous deux sur l’Hippogriffe.])
ASTOLPHE
Etes-vous en assiette?
1974
ROLAND
Oui.
ASTOLPHE
Serrez les genoux
J’enfile un grand chemin où les plus belles bottes
1975
Peuvent impunément faire la nique aux crottes,
1976
Et si l’on n’a fermé le passage des airs
1977
Nous verrons aujourd’hui Charlemagne et ses Pairs.
1978
FIN de ROLAND FURIEUX