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1 Coriolan

Alexandre Hardy — EMOTHE0638_Coriolan

LES ACTEURS

Coriolan
Volomnie
Les Édiles
Licinie
Chœur de Romains
Le Sénat
Amfidie
Page
Ambassadeurs
Conseil des Volsques
Valérie
Troupe de Dames Romaines
Verginie
Chœur de Volsques
Messager
[Le Fils de Coriolan]

ACT I

(CORIOLAN, VOLOMNIE, LES ÉDILES, LICINIE, LE CHŒUR, LE SÉNAT.)

SCÈNE I

(CORIOLAN, VOLOMNIE)
CORIOLAN
S’il est vrai, Jupiter, que ta dextre équitable 1
Soit aux actes méchants sévère, et redoutable, 2
Si tu portes un foudre à venger les méfaits, 3
Par une tourbe ingrate à l’innocence faits, 4
Et si des vertueux tu pris onc la querelle, 5
Ne puniras-tu point l’audace criminelle ? 6
Et si des vertueux tu pris onc la querelle, 7
L’irréparable tort, l’affront, l’énorme affront, 8
Qui me demeure empreint au cœur, et sur le front ? 9
Ceux que j’ai préservés au péril de ma vie, 10
Un amas révolté de commune asservie, 11
Un limon de la terre, une confusion, 12
Que la licence anime à la rébellion, 13
À qui j’ai commandé, conducteur des armées, 14
Qui sait par l’univers mes victoires semées, 15
Qui ne tient que de moi sa paisible grandeur ; 16
Conjure mon trépas d’une animeuse ardeur, 17
Ose m'injurier d’effet et de paroles, 18
Sans respect de ce nom, qu’aux murs de Corioles 19
Ma vaillance s’acquit, lorsqu’en un même jour 20
Cette ville forcée, au camp je fis retour, 21
Au camp, qui séparé de la ville assiégée 22
Devançait son secours en bataille rangée, 23
Où ma dextre invincible aux fatigues de Mars 24
Ne voulut point tenter de vulgaires hasards, 25
Ains du Consul obtint la charge de combattre. 26
Celui qui pensait mieux sa victoire débattre, 27
L’Antialte vaillant qu'elle rompit soudain, 28
Arrachant du trépas un Citoyen Romain 29
En présence de tous, qui ravis de merveille 30
Jugèrent ma vaillance à l’heure non pareille, 31
Me virent hors d’haleine, et de plaies couvert, 32
Tant d'ennemis domptés, tant de travail souffert 33
Poursuivre néanmoins leur flotte déconfite, 34
Qu’une couarde peur dispersait à la fuite, 35
Poursuivre ainsi que fait le Taureau furieux 36
Dans un pâtis herbu son rival malheureux; 37
Tel je me comportai, n’affectant que la gloire 38
D’un salaire public, par ma vertu notoire, 39
Plus content de me voir le chef environné 40
De l’arbre de Dodone aux Oracles donné, 41
D’ouïr chanter mon los par la bouche commune, 42
Que des trésors enclos sous le rond de la Lune, 43
Plus content d’apporter à ma mère vainqueur, 44
Une joie muette, une liesse au cœur, 45
Recevoir sa louange, et sa douce embrassée, 46
Qu’avare m’enrichir d’une proie entassée. 47
Mais que m’aura servi tout ce sang épanché ? 48
Pourquoi d’un vain honneur fus-je tant alléché ? 49
Le Serpent de l’envie a de là pris naissance, 50
Et de mon los croissant reçu son accroissance, 51
L’envie m’a depuis la haine suscité 52
D’une commune oisive, en notre grand’ Cité ; 53
Haine jusqu’à ce point d’insolence venue, 54
Que n’ayant le Sénat sa rage contenue, 55
À la mort condamné sans forme de procès, 56
Tout espoir m’était clos, de repousser l’excès, 57
Du roc Tarpéien ma tête précipite, 58
Contentait sa fureur carnassière et dépite ; 59
Voire encores il faut derechef m’exposer 60
Aux mensonges brassés qu’il voudra proposer, 61
Il me convient subir, moi d’une telle race, 62
L'examen des Tribuns, de cette populace, 63
Son jugement attendre ? Ô Cieux ! à ce penser 64
Je rougis, je me dusse en la presse élancer, 65
Mourant l’épée au poing, en homme magnanime, 66
Et lavant de son sang un si coupable crime. 67
Assure, assure-toi hydre cent fois têtu, 68
Vaisseau toujours d’un vent d’inconstance battu, 69
Que comme je le vois franc de la Calomnie, 70
L’injure ne sera longuement impunie. 71
Ton pouvoir usurpé je réduirai si bas, 72
Qu’il ne surviendra plus entre nous de débats, 73
Que j’éteindrai du tout ta rage furieuse ; 74
Mais ma mère me vient accoster soucieuse. 75
VOLOMNIE
Voici le jour fatal qui te donne (mon fils) 76
Par une humilité tes haineurs déconfits, 77
Tu vaincras endurant, la fière ingratitude, 78
Et le rancœur malin de cette multitude. 79
Tu charmes son courroux d’une soumission ; 80
Hélas ! ne veuille donc croire à ta passion. 81
Cède pour un moment, et la voilà contente, 82
Et tu accoiseras une horrible tourmente, 83
Qui Rome divisée ébranle à ton sujet : 84
La piété ne peut avoir plus bel objet, 85
Et faire mieux paraître à l’endroit d’une mère, 86
À l’endroit du pays qu’écoutant ma prière. 87
CORIOLAN
Madame, on me verrait mille morts endurer, 88
Plutôt que suppliant sa grâce procurer, 89
Plutôt qu’un peuple vil à bon titre se vante 90
D’avoir en mon courage imprimé l’épouvante, 91
Que ceux qui me devraient reconnaître seigneur, 92
Se prévalent sur moi du plus petit honneur ; 93
Moi, fléchir le genou devant une commune ? 94
Non, je ne le veux faire, et ne crains sa rancune. 95
VOLOMNIE
Si est-ce qu’accusé tu réponds devant lui. 96
CORIOLAN
J’ai pour moi l’innocence, et le Sénat d’appui. 97
VOLOMNIE
« L’innocence souvent cède à la calomnie, » 98
Ces Tribuns t’ont rendu suspect de tyrannie, 99
Crime de qui le nom entre tous les humains 100
Fut, et sera toujours exécrable aux Romains, 101
Capable d’opprimer, sans forme de justice, 102
Quiconque du soupçon se trouvera complice. 103
CORIOLAN
Le soupçon volontaire aisé de réfuter, 104
Détriment quel qu’il soit ne me peut apporter. 105
VOLOMNIE
Pourvu qu’humilié, je ne fais point de doute, 106
Qu’absous patiemment le peuple ne t’écoute.sus 107
CORIOLAN
Il n’adviendra jamais que mon humilité 108
Augmente son crédit, et sa témérité. 109
VOLOMNIE
Ô pauvre Volomnie ! ô mère infortunée ! 110
Tu te vois le mépris de ta race obstinée, 111
Ton conseil, tes raisons, tes prières, tes pleurs 112
Ne peuvent amortir ces colères chaleurs, 113
Ni retirer son chef d’une orageuse nue, 114
Dont tu lui fais de loin découvrir la venue ; 115
Derechef, mon enfant, mon unique support, 116
Par les Mânes sacrés de ton géniteur mort, 117
Par ces mains que j’enlace en ta face guerrière, 118
Par une piété qui te fut familière 119
Par ces cheveux grisons, ces mamelles qui t’ont 120
Autrefois allaité, par ce souci profond, 121
Qui dévore pour toi mon âme timidée, 122
Refrène en ce péril ton ire débordée, 123
Laisse-toi pitoyable à ma plainte fléchir, 124
Laisse-moi ton esquif à ce gouffre gauchir, 125
Examine à part toi mon avis salutaire. 126
Repense que l’orgueil demeure solitaire, 127
Qui loin de toi qui vis parmi ce peuple franc, 128
(Aucune fois un Roi démarche de son rang) 129
Ploie à la volonté de celui qui domine, 130
Ses forfaits dissimule, et prudent ne s’obstine, 131
« La patience vainc, elle surmonte tout, 132
Rien n’est si malaisé qu’elle n’en vienne à bout ». 133
Témoigne encore un point des plus considérable, 134
Quand ce pays jouit d’une paix désirable ; 135
Les hommes comme toi sont les plus négligés, 136
Les plus d’une commune insolente outragés ; 137
Elle use de ses chefs ainsi que du Platane, 138
Que par un temps serein le voyageur profane, 139
Ébranche ses rameaux, regrettables alors 140
Qu’un nuage vengeur lui mouille tout le corps : 141
De même nous voyons à sec sur le rivage 142
Un vaisseau dépecé par l’injure de l’âge, 143
Où le Marchant ingrat a dépouillé cent fois 144
Les avares trésors de l’un et l’autre Indois, 145
Qui bâtit sa fortune, et préserva sa vie, 146
Tels, tels sont les effets journaliers de l’envie, 147
Exemplaires à toi, pour plier adouci, 148
Pour te tirer de peine, et m’ôter de souci. 149
CORIOLAN
Madame, je ferai, (l’honneur sauf) toute chose. 150
VOLOMNIE
Écoutons, car quelqu’un a la porte déclose, 151
Bons Dieux ! c’est un Édile. Ah ! que mes sens troublés. 152

SCÈNE II

(ÉDILE, CORIOLAN, VOLOMNIE, LICINIE, CHŒUR DES ROMAINS, LE SÉNAT.)
ÉDILE
Le Sénat, les Tribuns, et le peuple assemblés 153
Te mandent, résolus de vider ton affaire, 154
Donc à leur mandement d’obéir ne diffère. 155
CORIOLAN
Allons, puisque le cours d’un inique destin 156
Nous soumet au pouvoir de cet hydre mutin, 157
Allons vérifier sa perverse imposture, 158
Et les Dieux attester contre lui de l’injure. 159
VOLOMNIE
Jupiter ! protecteur de notre nation, 160
Prends mon fils, je te prie, en ta protection, 161
Inspire son courage, et remets en concorde 162
Ce pays divisé, par ta miséricorde. 163
LICINIE
Afin de te purger des crimes imputés, 164
Crimes contre le bien du public attentés, 165
Le peuple de par moi (son Tribun) te commande, 166
Suivant le jour nommé répondre à ma demande. 167
Pourquoi premièrement, as-tu dissuadé 168
Au reste du Sénat, le présent accordé 169
Des blés Siciliens, la donnée en partie, 170
L’autre en un prix d’argent licité convertie, 171
Récompense trop due à nos pauvres bourgeois, 172
Après tant de fatigues, et de braves exploits, 173
Après avoir porté le faix de mainte guerre, 174
Ne retournant chargés que de coups en leur terre ? 175
Tu ne peux la nier, une méchanceté 176
Extrême d’injustice, et plus d’impiété, 177
Tu ne peux la nier, que ton âme rebourse 178
Aux fureurs d’Ényon n’ait débondé la course. 179
Qu’ainsi perturbateur du publique repos, 180
Une sédition semant hors de propos, 181
Tu n’aies mérité la peine capitale. 182
Outre nous connaissons ton humeur déloyale, 183
Briguer la tyrannie, ardemment l’affecter, 184
Que le frein de nos lois ne saurait arrêter, 185
Qui du peuple (ennemi) affaiblit sa puissance, 186
Désirant le courber sous ton obéissance, 187
Superbe en tes façons, difficile d’abord, 188
Pour ces cas je conclus devant tous à la mort. 189
Si (comme il est à croire) aux charges proposées 190
Tes défenses ne sont valables opposées. 191
CORIOLAN
Bien qu’à juste raison je me serais vengé, 192
D’un office mauvais en un autre échangé, 193
Moi, que l’ingrat refus d’une voix populaire, 194
Frustra honteusement de l’honneur Consulaire, 195
Moi, qui ne peux fléchir un courage malin, 196
Pour lui montrer ce corps de cicatrices plein, 197
Pour lui remémorer en combien de batailles, 198
J’ai les camps ennemis comblés de funérailles. 199
Invincible agrandi la Romaine grandeur, 200
Muni d’expérience, et suivi de bonheur ; 201
Repoussé, néanmoins ce ne fut par vindicte, 202
Que je dissuadai la donnée Interdite, 203
Ains de peur seulement, qu’un vulgaire flatté 204
Ne poussât plus avant son orgueil dilaté ; 205
En loi ne convertit une coutume prise 206
De forcer le Sénat, à ce dont il s’avise : 207
Quant au crime dernier de l’Empire affecté, 208
Si jamais telle peste a mon âme infecté, 209
Si on le peut prouver contre mon innocence, 210
Prenne sur moi le peuple une entière vengeance, 211
Qu’il ne m’épargne point aux plus sensibles morts, 212
Qu’on brûle, qu’on tenaille, qu’on démembre mon corps ; 213
Vous le savez grands Dieux ! Spectateurs des pensées. 214
Mais, qui ne connaîtrait ses embûches dressées, 215
Loin de toute apparence, et loin de vérité, 216
Par vous autres flambeaux du commun irrité ? 217
LICINIE
Tu ne saurais nier, chose que tu débattes, 218
Que du butin gagné dessus les Antiates, 219
Distributeur inique, économe indiscret, 220
De ton mouvement propre, et selon ton décret, 221
Ceux qui étaient restés gardiens de la ville, 222
Qui pendant cet exploit vaquaient au plus utile, 223
N’aient été frustrés de leur part néanmoins. 224
Crime, vérifié par infinis témoins, 225
Présents à ton malheur, prêts à prendre vengeance, 226
Ou de ta tyrannie, ou de ta négligence. 227
CORIOLAN
Ô perverse imposture ! ô méchants ! ô méchants ! 228
Jusques où allez-vous ma ruine cherchant ? 229
De quoi vous souvient-il ? et quelle perfidie 230
Fut oncques plus maudite, et plus damnable ourdie ? 231
Faussaires, vous m’aviez promis auparavant 232
De ne me rechercher, ni m’aller poursuivant 233
du nom de tyrannie, et ores infidèles 234
Vous me chargez surpris d’impostures nouvelles. 235
Je t’atteste Quirin, et toi mon géniteur ; 236
Toi Mars, que j’ai toujours réclamé protecteur ; 237
Je vous atteste aussi, ô troupe aventureuse ! 238
Qu’enrichit le hasard de ma conduite heureuse, 239
Vous généreuse fleur de l’Empire Latin, 240
Plutôt digne du Ciel, que d’un pareil butin, 241
Voyez, voyez comment votre chef on outrage, 242
Et comment la vertu procure mon dommage, 243
Voyez qu’on vous préfère un repos casanier, 244
Que l’on vous veut à tort un salaire nier, 245
Acquis l’épée au poing, votre vie exposée, 246
Considérez d’un rapt ma justice accusée, 247
Ne départant qu’à vous qui suivîtes mes pas, 248
La proie des vaincus envoyés au trépas. 249
Ha ! ce nombre excessif vous glace la parole, 250
Ma prière envers vous, et ma plainte est frivole. 251
LE CHŒUR DES ROMAINS
Notre rogue Lion commence à s’abaisser, 252
Gardons-le de pouvoir jamais se redresser, 253
Que sa soumission ne nous touche forcée, 254
Car aussi bien à nous elle n’est adressée ; 255
Reste de colliger les suffrages de tous, 256
Afin qu’on le condamne, ou qu’on le laisse absous. 257
Édile dépêchez, par chacune lignée 258
Allez de l’arrogant querir la destinée. 259
LE SÉNAT
Lâches souffrirons-nous un chaos déréglé ? 260
Un peuple de fureur, envieux, aveuglé, 261
Du premier du Sénat balancer la fortune ? 262
Nous lairrons-nous en lui fouler en sa rancune ? 263
Il faut, s’il est besoin, unanimes mourir, 264
Mourir tous à ses pieds, ou bien le secourir. 265
CORIOLAN
Chétif Coriolan ! te voilà donc la butte 266
D’un populaire amas, proche de ta rechute ; 267
Voilà ta vie en branle, à sa fière merci. 268
Ô Clothon ! que n’as-tu ma fusée accompli ? 269
Que n’as-tu prévenu en retranchant ma trame, 270
Le sort injurieux de ce second diffame ? 271
LICINIE
Suivant l’ordre ancien, par le récit des lois, 272
Ta condamnation ne passe que de trois, 273
Le peuple Romulide a modéré ta peine 274
D’exil perpétuel, sentence trop humaine ; 275
Tu seras pour jamais de la ville banni, 276
Et trouvé dans demain de la tête puni ; 277
Avise d’obéir autant comme il t’importe, 278
À ce que la teneur de la sentence porte. 279
CORIOLAN
Je lui obéirai, oui, oui, je mettrai soin 280
De quitter ces ingrats plus tôt qu’ils n’ont besoin. 281
LE CHŒUR DES ROMAINS
Va, Va, Monstre orgueilleux, chercher autre demeure, 282
Trouve un peuple couard que ta menace apeure ! 283
Hé ! quel peuple, sinon des obscures forêts, 284
De ceux que tient l’Afrique en ses sables dorés, 285
Que l’Hydaspes recèle en ses déserts rivages, 286
Conviendrait à tes mœurs brutalement sauvages ? 287
Jamais Rome ne vit un plus heureux Soleil 288
Que celui qui la doit séparer de ton œil ; 289
Et jamais nous n’avons remporté d’adversaire 290
Plus glorieux trophée, utile, et salutaire. 291
LE SÉNAT
Ha Dieux ! qui l’eût pensé ? l’indulgence nous perd, 292
Elle a de ce mépris la trace découvert, 293
Enhardi la commune à l’acte téméraire, 294
À l’outrage commun qu’elle nous vient de faire ; 295
Désormais, désormais n’y convient espérer, 296
Que notre autorité la puisse rembarrer. 297
Désormais nous portons au col la servitude, 298
Puis que l’on a permis (couarde ingratitude,) 299
Le lustre du Sénat, sa gloire, son support, 300
S’exiler par un peuple en suffrage plus fort. 301

ACTE II

(CORIOLAN, PAGE, AMFIDIE.)

SCÈNE I

CORIOLAN
Dévoré de pensers, et outré dedans l’âme, 302
Un conseil incertain, puis un autre je trame, 303
Dissous par la fureur qui me bout au cerveau ; 304
Ainsi que qui voudrait écrire dessus l’eau, 305
Rompre des tourbillons la subite carrière, 306
Et contraindre le flot de rebrousser arrière. 307
Or sus, arrêtons-nous en un ferme dessein, 308
À un projet qui tienne au sortir de ce sein, 309
Suffisant de raser l’insolence Romaine, 310
Encor sera-ce peu, lui comparant ma haine ; 311
Ce sera peu de faire un désert funéreux, 312
Habitacle Éternel des Esprits malheureux, 313
De rendre (me vengeant) cette ville superbe, 314
Un sépulcre couvert et de pierres, et d’herbe, 315
De perdre sans égard l’un et l’autre parti, 316
Telle perte n’est rien, mon outrage assorti. 317
Le limon d’un ignoble et vile populace 318
A eu de m’exiler la puissance et l’audace, 319
Aux yeux des Sénateurs, mon refuge dernier ; 320
Refuge mal conçu, d’un troupeau casanier, 321
Qui ne m’a secouru que de plaintes de femmes, 322
Qui muet a semblé consentir mon diffame. 323
« L’amitié se connaît ès affaires douteux ». 324
Ce n’est pas tant de fondre en des regrets piteux, 325
Plaindre celui qu’on dit affecter de parole, 326
Et souffrir cependant que l’honneur on lui vole, 327
Qu’on le chasse exilé de son ciel naturel, 328
L’un seulement est plus, l’autre moins criminel, 329
Indifférent pourtant à ma colère éprise. 330
Dieux vengeurs ! inspirez, inspirez l’entreprise ; 331
Donnez-moi que je puisse à tel prix que ce soit, 332
(« Jamais l’homme vengé de malheur ne reçoit ») 333
Que je puisse embraser une guerre fatale 334
Aux ennemis enclos dans ma ville natale, 335
Un discord plus cruel que des frères Thébains, 336
Qui du sang mutuel empourprèrent leurs mains. 337
Donnez-moi, qu’accablé de sa même ruine, 338
Nous délivrions de peur toute la gent Latine. 339
L’équité le demande, il ne faut, il ne faut 340
Qu’un si bas fondement se maintienne si haut, 341
Que de simples bergers, qui furent nos ancêtres, 342
Foulent en leurs neveux l’orgueil des plus grands maîtres ; 343
La violence augure à nos gestes mortels 344
Une fin précipite, on les remarque tels : 345
Doncques élisez-moi l’instrument de votre ire, 346
Que comme il fut éclos j’étouffe leur Empire. 347
Entre un nombre infini de voisins belliqueux, 348
Les Volsques sont puissants, je ne reconnais qu’eux 349
Capables d’affronter mon ingrate patrie, 350
Ma vaillance conjointe avec leur industrie, 351
Avec un chef de marque à qui des ennemis 352
Les principaux secrets jadis furent commis, 353
En leur ruses versé par mainte expérience, 354
De qui Mars fut l’étude, et la seule science ; 355
Alors certes, alors ne douterai-je point 356
De ruiner l’État de Rome de tout point. 357
Il est vrai que ce peuple a reçu quelques pertes, 358
Mais légères, peut-être en un clin recouvertes ; 359
Pertes, qui lui ont plus de haines redoublé, 360
Qu’empli de désespoir le courage troublé. 361
Bref, pertes qui n’ont qu’augmenté sa rancune, 362
Réservant sa vengeance à une heure opportune, 363
Telle que je lui porte en me donnant à lui. 364
Comment je n’ai rival de gloire que celui, 365
Celui qui tient le frein de leur grand’ République, 366
Et celui qu’il convient que premier je pratique, 367
Un éperon d’honneur cent fois nous a conduits, 368
Aveugles de fureur, à ces termes réduits 369
De s’entre-défier au front de chaque armée, 370
Vouloir mourir, ou seul vaincre de renommée. 371
Tu t’abuses, son cœur magnanime, soudain 372
Mû de compassion, te prêtera la main, 373
Se laissera plier à ta douce prière, 374
Usant de la plus sainte et pressente manière. 375
Je me veux d’une robe inconnue déguiser, 376
Par laquelle mon deuil soit aisé d’aviser, 377
Et en tel équipage entrer jusqu’à ces lares, 378
Franchise inviolable entre les plus barbares ; 379
Allons, il ne nous peut rien de pis arriver. 380
« Et en un mal extrême on doit tout éprouver ». 381

SCÈNE II

(AMFIDIE, PAGE.)
AMFIDIE
Donc à ce que je vois, vous voulez ô Célestes, 382
Ne borner autrement les Romaines conquêtes 383
Que de la fin du monde ; il est jugé des Sœurs 384
Qu’ils soient de l’univers paisibles possesseurs, 385
Que leurs âmes toujours invincibles poussées 386
Viennent de l’Occident jusqu’aux plages glacées, 387
Du Levant au Midi, malgré tous les efforts, 388
Tous les empêchements de leurs voisins plus forts, 389
Dont un arrêt fatal à leur victoire donne 390
Cette entière rondeur que Neptune environne ; 391
Et vous ne craignez point qu’ils ne veuillent après 392
Redresser des Titans les monstrueux apprêts, 393
Qu’eux enfants inconnus avortés de la terre, 394
Renvoient jusqu’au Ciel vous dénoncer la guerre, 395
Qu’eux ne trouvant ici qui puisse résister, 396
Ne veuillent de son trône arracher Jupiter. 397
Non, non, vous faites tort à votre prescience, 398
De n’entrer là-dessus en quelque défiance, 399
De croire que ce peuple à conquérir ardant, 400
Le monde subjugué n’aille plus prétendant. 401
Vous-vous faites grand tort, et à nous déplorables, 402
Qui sommes le butin de ses serfs misérables, 403
Serfs d’un troupeau brigand, sous Romule amassé, 404
Qui du sang fraternel souilla son mur tracé, 405
Établit son Empire avec un parricide, 406
Capable de tourner la roue Ixionnide. 407
L’impieux cependant s’est accru peu à peu, 408
Comme d’une étincelle on voit croître un grand feu ; 409
Ou comme d’un vent faible un orage s’excite, 410
Qui étonne de peur les hôtes d’Amphitrite. 411
Accident, sans mentir étrange et merveilleux, 412
Accident qui ressemble un songe frauduleux, 413
Et qui me contraindrait à la parfin de croire 414
Que du monde régi fortune aurait la gloire, 415
Qu’injuste les grandeurs elle seule départ, 416
Du méchant, ni du bon ne prenant point d’égard. 417
Ha ! ce doute me tue, et sans cesse me ronge, 418
En un gouffre d’ennuis et de soucis me plonge, 419
Je meurs de n’avoir peu rembarrer jusqu’ici ; 420
Mais, un des miens accourt, qui te transporte ainsi ? 421
PAGE
Un étranger coulé dans la maison naguère, 422
Au déçu de chacun par subtile manière, 423
Grave de contenance, et suppliant à voir, 424
Car de le déchasser on a fait tout devoir, 425
Désire (mon Seigneur) vous parler, et lui-même 426
S’avance me suivant d’une assurance extrême. 427

SCÈNE III

(AMFIDIE, CORIOLAN.)
AMFIDIE
Qui es-tu ? qui t’amène ? à quelle intention 428
As-tu de m’aborder trouvé l’invention 429
Par une voie oblique, une audace craintive, 430
Ainsi qu’une âme triste, suppliante, et chétive ? 431
Parle donc librement, ne me déguise rien, 432
Mon secours est ouvert à tous les gens de bien. 433
CORIOLAN
Dessus cette assurance à toi je me décèle, 434
Moi, qui porte le nom d’une haine mortelle 435
Vers les Volsques jadis exercée aux combats, 436
(Coriole le sait) que ma vertu mit bas, 437
D’elle je fus nommé, c’est moi-même Amfidie, 438
Que les miens possédés d’ingrate perfidie 439
Récompensent félons d’un exil vergogneux. 440
Use donc de l’outrage et le tourne contre eux, 441
Reçois des ennemis une honorable usure, 442
M’employant à venger notre commune injure, 443
À distraire l’orgueil forcené des Romains ; 444
J’ai le même courage, avec les mêmes mains, 445
Le courage, que dis-je ? il est bien d’autre sorte, 446
Mon esprit plus subtil, et ma dextre plus forte 447
Animé de rancœur s’immortaliseront, 448
Plus qu’ils n’ont fait pour eux à l’encontre feront : 449
Au contraire éconduit par votre Seigneurie, 450
Je m’offre de bon cœur victime à sa furie, 451
Et heureux, et content de ne résister plus, 452
Mes jours du doux espoir d’une vengeance exclus, 453
Espoir en elle assis qui me faillant en elle, 454
La vie me rendrait ennuyeuse et cruelle, 455
Me contraindrait d’avoir à ma dextre recours, 456
Et fléchir l’Achéron, les hommes n’étant sourds. 457
AMFIDIE
Relève ton courage, indompté Capitaine ! 458
La bonne volonté des Volsques t’est certaine, 459
En leur protection je te pleige reçu. 460
Quant au rancœur jaloux d’une gloire conçu, 461
Réciproque entre nous chefs de partis contraires, 462
Des ores, je l’abjure, atteint de tes misères, 463
Exemplaires à moi, qui d’un peuple inconstant, 464
D’un peuple injurieux suis pour souffrir autant. 465
Que donc il sache en toi, qu’un homme lui peut nuire, 466
Combien le déjetant est à craindre son ire ; 467
Qu’il apprenne à garder, et mieux récompenser 468
Un qui peut sa fortune élevée abaisser, 469
Un (je ne feindrai point devant toi de le dire) 470
Dont la dextre servait de nerfs à son Empire, 471
De bouclier, de rempart, de matière d’orgueil. 472
Mais quel mauvais Démon lui a tant cillé l’œil ? 473
Tant favorable à nous ébloui sa prudence, 474
D’oser jusques à toi étendre sa licence ? 475
S’attaquer à ta gloire, et inique outrager 476
Un, à qui des Autels elle dût ériger ? 477
L’énormité du fait, la grandeur de l’injure, 478
Me retiennent suspens d’une telle aventure. 479
CORIOLAN
Hélas ! demandes-tu si l’envieuse dent 480
D’un vulgaire ennemi cause cet accident ? 481
Es-tu de sa morsure exempt jusques à l’heure ? 482
Oui, né dessous l’aspect de fortune meilleure, 483
Ayant à gouverner des agneaux innocents, 484
Au prix de moi chétif, ces lions rugissants, 485
Ces barbares confits en fraude, en félonie, 486
Qui m’ont voulu tenir suspect de tyrannie, 487
(Faussement imputé, j’en atteste les Dieux ! 488
Le crime d’entre tous, qui m’est plus odieux) 489
Et Juges, et témoins, à la fin misérable, 490
Contraint de te venir implorer secourable. 491
AMFIDIE
Pourquoi les Sénateurs rangés de ton parti 492
N’ont-ils d’autorité l’outrage diverti ? 493
Réprimé les fureurs d’une tourbe confuse, 494
Qui plus a de pouvoir, et plus elle en abuse, 495
Tâche de s’emparer peu à peu d’un crédit, 496
Du rang de la nature, et du Ciel interdit ? 497
Pouvaient-ils pas hardis, avec une apparence 498
Rétracter résolus ta cruelle sentence ? 499
CORIOLAN
Le timide Sénat au besoin m’a manqué, 500
Un vain espoir qu’en lui je fondais, m’a moqué, 501
Il a vu (déshonneur !) une commune armée 502
Attenter sur ma vie, et sur ma renommée, 503
Content de s’opposer de paroles, content 504
De souffrir un exil à la Parque m’ôtant, 505
Qui pense m’obliger d’une honteuse vie, 506
D’une vie au pouvoir du premier asservie. 507
Ils sont indifférents de coulpe en mon endroit, 508
Et mon âme déjà furieuse voudrait 509
L’un et l’autre assemblés tenir en la campagne, 510
Ensemble châtier ceux qu’un crime accompagne ; 511
Je le ferai, pourvu que sur ma loyauté 512
Se veuille reposer votre Communauté. 513
AMFIDIE
Tu n’as de ce côté que révoquer en doute, 514
Seulement je voudrais notre trêve dissoute, 515
Qu’équitables on pût les Romains quereller, 516
Et dans un rets nouveau de guerre embrouiller ; 517
Rumine en ton esprit quelque ruse ennemie, 518
Qu’une honnête couleur dispense d’infamie. 519
CORIOLAN
À l’extrême désir peu de temps suffira, 520
D’appas et d’hameçons assez me fournira, 521
Je les attirerai malgré eux en la lice ; 522
« Vers les malicieux il n’est point de malice, 523
Et contre le perfide user de trahison, 524
Lui dresser des aguets nous enjoint la raison ». 525
Allons, soit qu’au timon de la chose publique, 526
Ou qu’à tenter de Mars la fortune on m’applique, 527
J’espère de ma charge en sorte m’acquitter, 528
Qu’à tous je donnerai de quoi se contenter. 529
AMFIDIE
Un foudre paravant éclaté de la nue 530
Convertisse mon chef en poussière menue, 531
Avant qu’ambitieux je brigue dessus toi 532
La conduite d’un camp ; l’épreuve m’a fait foi, 533
Que de vaillance égal, en bonheur tu me passes, 534
Mieux assisté du sort, et des Célestes grâces, 535
En l’heur victorieux, aux batailles requis ; 536
Crois que de Général le grade t’est acquis, 537
Advenant qu’aux Romains la guerre on renouvelle, 538
Et tandis du public je prendrai la tutelle. 539
Réservons à demain au Conseil ce discours, 540
Et pour le premier point qui pend de mon secours, 541
Dépouille-moi ce deuil, que transporté de joie 542
Ta venue agréable à ce soir je festoie, 543
Présage avant-coureur du sincère désir 544
Que j’ai (Coriolan) de te faire plaisir. 545

ACTE III

(CHŒUR DES ROMAINS, LE SÉNAT, AMBASSADEURS, CONSEIL DES VOLSQUES.)

SCÈNE I

(CHŒUR DES ROMAINS, LE SÉNAT, AMBASSADEURS.)
CHŒUR DES ROMAINS
Permettez-vous, Grands Dieux ! que l’absence d’un homme 546
Emporte la fortune, et le bonheur de Rome ? 547
Glace le cœur d’un monde en ses murs enfermé 548
D’un monde qui soulait épouvanter armé 549
Le reste conjuré des peuples d’Hespérie, 550
Qui de l’horrible aspect de la flotte aguerrie 551
Subjuguant ses Cités, leur imposait le joug, 552
Au lieu qu’ores sa gloire elle perd tout à coup, 553
Des Volsques déconfits en mainte et mainte guerre, 554
Des Volsques autrefois relégués en leur terre 555
La puissance elle craint, assiégée en ses murs. 556
Ha ! que vos jugements nous déçoivent obscurs. 557
Combien souvent, hélas ! il nous est difficile 558
De savoir préférer au nuisible l’utile, 559
Reconnaître d’où vient notre prospérité, 560
Et lors la conserver en son intégrité ! 561
Celui que méprisé nous bannîmes naguère, 562
Consomme notre ville au feu de sa colère, 563
Il n’a fait que changer de parti, et soudain 564
Le sort nous a montré son visage inhumain ; 565
Le sort combat pour lui, ses armes favorise, 566
Menace de ses fers notre antique franchise. 567
Incroyable prodige ! étrange et dur effet 568
De celle qui si tôt détruit ce qu’elle a fait ! 569
Muable se délecte à brasser de l’encombre 570
À ceux qu’elle couvrait maintenant de son ombre, 571
Hélas ! nous le sentons, de courage abattus, 572
Ne retenant plus rien des aïeules vertus, 573
Dépourvus de conseil, d’aussi peu de défense 574
Qu’au berceau nous voyons une débile enfance ; 575
Nous sommes arrêtés en la même façon 576
Qu’au charme naturel la Nef est du poisson ; 577
Contraints de lui crier merci de notre faute. 578
Las ! et pour tous au sein de frayeur je tressaute, 579
Que l’arrogant prié n’en devienne plus fier, 580
Par nos Ambassadeurs ne se laisse plier, 581
Qu’il ne veuille, obstiné, sa vengeance poursuivre, 582
Et que notre Cité d’un siège il ne délivre, 583
D’un siège aussi fatal, que celui de dix ans 584
Le fut dans Ilion, jadis à nos parents. 585
LE SÉNAT
« L’insensé rarement se modère plus sage 586
Qu’après avoir reçu quelque insigne dommage, 587
Il persiste en l’erreur de son opinion, 588
Tant qu’elle réussisse à sa confusion » ; 589
De même, furieux vous ne voulûtes oncques 590
Prendre de bonne part remontrance quelconques, 591
Digérer un conseil salutaire en son temps, 592
Sur ce dont (mais trop tard) vous êtes repentants, 593
Le Sénat pour néant vous remontrait la perte 594
Qu’apportait un tel homme à sa ville déserte, 595
Qu’un jour il se pourrait de l’outrage venger, 596
Au public intérêt, et au commun danger ; 597
Nous n’en fûmes pas crus, ains lors vous fîtes gloire 598
D’obtenir (l’exilant) sur le Sénat victoire. 599
Victoire ridicule, et qui ressent encor 600
Celle qu’obtint le camp de l’enfant d’Agénor, 601
Victoire qui demeure aux vainqueurs plus funeste, 602
Et au lieu d’un laurier, un remord leur apprête ; 603
Mais, que peuvent gagner par contraires efforts, 604
Les membres divisés qu’anime un même corps ? 605
LE CHŒUR
De notre affliction vous discourez à l’aise, 606
Vos biens en sauveté de son hostile braise, 607
Qu’endommager aux champs le traître n’a permis, 608
Ses soldats gardiens exprès ayant commis. 609
Si nous faillîmes seuls, seuls nous portons la peine, 610
Seuls nous sommes butin de sa rage inhumaine. 611
Que nous venez-vous donc, importuns, reprocher 612
D’un mal qui ne vous touche, et ne vous peut toucher ? 613
Pourquoi défendez-vous que d’angoisseuses plaintes 614
Nous tâchions d’adoucir nos mortelles atteintes ? 615
LE SÉNAT
Ô la simplicité, l’impudence, l’erreur 616
De croire qu’il n’ait point contre nous de fureur, 617
De maltalent caché, de fiel, et de rancune, 618
Qu’il épargne nos biens plus que d’une Commune, 619
Sinon que cauteleux il désire semer 620
La discorde entre nous, plus forte rallumer : 621
Ores que menacés de pareille ruine, 622
Nous en extirperons jusques à la racine, 623
Ores que nous avons plus besoin d’une paix 624
Pour s’entre-secourir, que nous n’eûmes jamais ; 625
Vous souvienne aveuglés quel est le personnage, 626
Qu’il guerroie de ruse autant que de courage, 627
Qu’où la force d’Achille il prévoit lui manquer, 628
L’artifice d’Ulysse il sait trop appliquer. 629
Tel, tel je vous le pleige, et ne veux que ses gestes 630
Exploités avec nous d’exemple manifestes. 631
Je ne veux qu’au présent le passé conférer ; 632
Mais, hélas ! on nous vient son vouloir déclarer, 633
Voici nos Députés, de qui la face morne 634
Montre que sa rancœur implacable est sans borne. 635
Amis qu’avez-vous fait ? de quelle affection 636
A reçu ce cruel notre légation ? 637
AMBASSADEURS
Pire cent et cent fois que n’est le plus barbare, 638
Qui hormis l’ornement du Sceptre et du Tiare, 639
Ne sent plus que son Roy, dédaigne d’écouter 640
Ceux qu’il soulait ici compagnons accepter, 641
Résolu d’abolir le nom de sa patrie, 642
Et plutôt n’amortir l’ardeur de sa furie. 643
LE CHŒUR
Ô misérable ville ! ô pauvres Citoyens ! 644
AMBASSADEURS
Nos tombeaux de la paix sont uniques moyens. 645
LE SÉNAT
Qu’à tout appointement il a fermé l’oreille ? 646
AMBASSADEURS
La forme qu’il en donne à la guerre est pareille. 647
LE CHŒUR
Ah ! Cieux, tout est perdu. 648
LE SÉNAT
En somme dites nous
Que l’amande contient prescrite à son courroux. 649
AMBASSADEURS
Ainsi que chacun sait, la trêve consommée, 650
Pour la seconde fois revoyant son armée, 651
Nous l’avons, en faveur du peuple, et du Sénat, 652
Supplié que son camp encor il remenât 653
Hors des confins de Rome, et qu’alors, toute chose 654
Sous l’équitable part de la raison enclose, 655
On lui concéderait de franche volonté. 656
Mais d’une passion colère surmonté, 657
Respirant la rancœur en sa vue égarée, 658
Subit votre demande à hautain rembarrée, 659
Réplique qu’il n’avait en qualité de chef, 660
Remède ni soulas propre à notre méchef, 661
Mais, comme Citoyen de Rome et Patriote, 662
Sa gloire prévoyant au sépulcre dévote, 663
Les destins irrités de trop d’ambition, 664
Qu’il nous conseillait bien vidé de passion, 665
Rendre aux Volsques plus forts leurs villes usurpées 666
De richesses par nous, et d’honneur dissipées ; 667
Promettre ne jamais la guerre encommencer, 668
Et à tous droits contre eux prétendus renoncer ; 669
Qu’ainsi nous jouirons de la paix désirée, 670
Qu’ainsi nous obtiendrons sa faveur assurée ; 671
Qu’ainsi nous évitons le naufrage prochain, 672
Et que son camp ainsi lairrait le mur Romain, 673
Ne donnant que trois jours de temps à se résoudre. 674
Jupiter, (à ces mots) quand il lâche son foudre, 675
Moins sévère paraît, ajoutant au surplus, 676
Que ce terme expiré de conférence exclus 677
Il nous ferait punir entrant en son armée. 678
LE CHŒUR
Ô Cité désastreuse, où est ta renommée ? 679
LE SÉNAT
Vous deviez en secret le sonder avisés, 680
Les Volsques repaissant de propos déguisés. 681
AMBASSADEURS
Oui, s’il n’eût prévenu la ruse projetée, 682
Mandé de leurs primats la troupe consultée, 683
Pour ouïr l’ambassade, et sur le champ enjoint 684
Que l’on la déclarât tout haut de point en point. 685
LE CHŒUR
Allons de notre sang sa cruauté repaître, 686
Plutôt qu’à sa merci derechef nous soumettre, 687
Allons l’épée au poing ses scadrons enfoncer, 688
Un trépas généreux n’est point à renoncer. 689
LE SÉNAT
Non, retournez vers lui répéter nos prières, 690
Le Soleil en un jour différent de lumière 691
Montre que l’homme peut d’opinion changer, 692
Se peut de la rigueur à la pitié ranger. 693
Repoussez, il nous reste un remède à l’extrême, 694
D’envoyer suppliant vers lui nos Prêtres même, 695
Qui pour la piété le pourront émouvoir, 696
Dépêchez au péril compassant le devoir. 697
AMBASSADEURS
Encore que ce soit toute peine perdue, 698
Nous vous allons querir sa réponse attendue. 699
LE CHŒUR
Ô sévères destins ! Faut-il que notre deuil 700
Accroisse d’un tyran l’insupportable orgueil ? 701
Faut-il de la pitié d’un Busire dépendre, 702
Tombés (pour le sauver) en si piteux esclandre ? 703

SCÈNE II

CORIOLAN
Ma vengeance tantôt accomplie à demi, 704
Ce peuple injurieux de mon los ennemi, 705
Qui se targuait du nombre, et du nom de sa ville, 706
À ma discrétion ploie son joug servile, 707
Deux fois par ambassade a souffert le refus 708
D’un accord demandé repentant, et confus, 709
Et n’en doit espérer quelque chose qu’il fasse ; 710
Tâchant humilié de rentrer en ma grâce, 711
De me tirer à part, corrompre ma faveur, 712
Cela de mon courroux n’amortit la ferveur, 713
Ne l’éteindra premier que sa gloire foulée 714
Aux moindres nations se ternisse égalée, 715
Tant qu’assouvi j’aurai mis son pouvoir si bas, 716
Son bonheur élevé du bonheur des combats, 717
Que chacun sans péril des peuples qu’il opprime, 718
Réparera sa perte en réparant son crime. 719
« Rien ne se fait sans cause, et les Dieux providents 720
De qui, pauvres mortels nous sommes dépendants, 721
Savent notre arrogance à la raison réduire, 722
Pourvus quand il leur plaît d’instrument de leur ire, 723
D’instrument comme moi pour la rogue fierté 724
Des Romains, abusant de trop de liberté ». 725
Ô sainte ! ô équitable ! ô terrible justice ! 726
Heureux Coriolan d’appliquer ce supplice, 727
Vengé, tu as atteint le comble de tes vœux, 728
Vengé, tu traceras l’exemple à nos neveux, 729
Vengé, tu as acquis plus d’honneur, plus de gloire, 730
Que ce bras ne l’avait de toute autre victoire, 731
Étouffe désormais le souci dévorant ; 732
Mais, où vais-je d’esprit et de pensers errant ? 733
Je me trompe, ou voici leur Ambassade encore, 734
Que la honteuse fin d’une paix viendra clore. 735

SCÈNE III

(AMBASSADEURS, CORIOLAN, LE CONSEIL.)
AMBASSADEURS
Une dernière fois ta plorable Cité 736
Réclame ta clémence en son adversité, 737
Une dernière fois ta pitié conjurée, 738
Du peuple nous offrons une grâce assurée, 739
Un rappel consenti de tous en général, 740
Rappel de ton exil, qui nous fut si fatal ; 741
Te priant au surplus nous donner audience 742
En privé quelque part, avecques patience. 743
CORIOLAN
Soldats, appelez-moi les seigneurs du Conseil ! 744
AMBASSADEURS
Je frissonne au regard que décoche son œil. 745
CORIOLAN
Me conférer à part en affaire publique ! 746
Si vous ne désistez d’une sourde pratique, 747
Punis en qualité de traîtres suborneurs, 748
Qui voulez m’allécher d’appas empoisonneurs, 749
Tous on vous apprendra. Sus, en pleine assistance, 750
Dites, si les Romains (induits à repentance) 751
Ce qu’ils ont usurpé veulent rétribuer, 752
Faisant cesser le siège, ou le continuer. 753
Au défaut de la paix en ces bornes prescrite, 754
Ne vous avais-je pas notre armée interdite ? 755
AMBASSADEURS
Moyennant que ton camp il te plaise adouci, 756
Tirer de nos confins en l’emmenant d’ici, 757
Autant que l’équité permet que l’on t’accorde, 758
Ils te l’accorderont désireux de concorde. 759
CORIOLAN
N’avez-vous impudents charge que de cela ? 760
AMBASSADEURS
Notre commission ne va que jusque là. 761
CORIOLAN
Qui donc votre retour maintenant autorise ? 762
AMBASSADEURS
« Pour le bien du pays toute chose est permise ». 763
CORIOLAN
Le bien que vous cherchez est votre détriment. 764
AMBASSADEURS
Sans passion tu peux en parler autrement. 765
CORIOLAN
Aucune passion mon âme ne transporte. 766
AMBASSADEURS
Du Temple de Janus ferme doncques la porte. 767
CORIOLAN
Trahissant mon parti pour vous gratifier ? 768
AMBASSADEURS
Ains d’une paix daignant les deux peuples lier. 769
CORIOLAN
Je le désire ainsi, les pactions égales. 770
AMBASSADEURS
Égales, où des tiens la gloire tu ravales. 771
CORIOLAN
Des assassins (ingrats) vous appelez les miens ? 772
AMBASSADEURS
Toujours le bon côté fut et sera des tiens. 773
CORIOLAN
Ils sont coupables tous, et tous je les renonce. 774
AMBASSADEURS
Console au moins nos maux d’une humaine réponse, 775
CORIOLAN
La première donnée emporte son destin. 776
AMBASSADEURS
L’honneur de ton pays veux-tu mettre en butin ? 777
CORIOLAN
Je n’ai point de pays qu’où ma fortune est bonne. 778
AMBASSADEURS
Rome est celle pourtant qui ton être te donne. 779
CORIOLAN
Rome est celle qui m’a voulu priver du jour. 780
AMBASSADEURS
À son ingratitude oppose ton amour. 781
CORIOLAN
Ne m’importunez plus d’une prière vaine. 782
AMBASSADEURS
À d’autres mieux venus nous résignons la peine. 783
CORIOLAN
À quiconque ce soit je défens revenir, 784
Si à la paix offerte il veut contrevenir. 785
AMBASSADEURS
Nous allons rapporter cette triste nouvelle. 786
CORIOLAN
Et moi de plus en plus continuer fidèle, 787
Employer mon courage, et ma dextérité, 788
Pour ceux qui m’ont reçu en ma calamité. 789
LE CONSEIL
Ô des plus valeureux, Soleil incomparable ! 790
Que ton malheur nous fut propice et favorable ! 791
Que nous avions besoin d’un tel chef, et combien 792
Ta vertu doit chérie en ce val terrien, 793
Obliger qui la tient de conserver sa grâce ! 794
Des plus audacieux elle brise l’audace, 795
La fortune la suit, la fortune ne peut 796
Tollir à ces desseins rien de ce qu’elle veut. 797

ACT IV

(VALÉRIE, TROUPE DE DAMES ROMAINES, AMFIDIE, CORIOLAN, VOLOMNIE, VERGINIE, LE CONSEIL, [LE FILS DE CORIOLAN].)

SCÈNE I

(VALÉRIE, TROUPE DE DAMES ROMAINES.)
VALÉRIE
Doutez vous que les Dieux inspirent mon courage ? 798
Les bons Dieux qu’en l’effroi de ce commun naufrage 799
Chacun va prosterné supplier aux Autels, 800
Leurs miracles souvent d’origine sont tels, 801
Ils choisissent un cœur humilié de crainte, 802
Pour y germer la foi d’une assistance sainte, 803
Pour rendre son conseil organe d’un bien fait, 804
Outre que je croirais un signalé forfait ; 805
Outre que je croirais tenir plus d’une Idole, 806
Que du sang généreux de ce grand Publicole, 807
Laissant aucun moyen à part moi pourpensé, 808
Utile à mon pays de misère oppressé, 809
Prêt à faire une paix pleine d’ignominie, 810
Paix qui ne vaut pas mieux qu’un joug de tyrannie, 811
Paix de qui nos Majeurs hérisseraient d’horreur 812
S’ils entendaient là-bas notre timide erreur. 813
Les Célestes exprès ont voulu, débonnaires, 814
Que tinssions en dépôt du chef des adversaires, 815
Un gage plus prégnant d’amour, et de pitié, 816
Sa mère, et ses enfants, et sa chère moitié. 817
Implorant leurs secours, implorant leur puissance, 818
Pour toutes de parler je prendrai la licence, 819
Allons donc les trouver. 820
TROUPE DE DAMES
Allons, puis qu’il te plaît,
Puis que d’un bon espoir l’augure te repaît, 821
Jaçoit que nous dussions auparavant ensemble 822
Consulter le vouloir du Sénat, ce me semble. 823
VALÉRIE
Nullement, en désirs si vertueux conçus 824
L’autorité suffit des grands Dieux de là sus. 825

SCÈNE II

(AMFIDIE (seul))
AMFIDIE
Qu’as-tu fait insensé ? quelle manie étrange 826
Une brèche éternelle imprime à ta louange ? 827
Ennemi de l’honneur acquis par le passé, 828
Tu consens un rival au premier lieu placé ; 829
Un rival étranger perfide à sa patrie, 830
Aujourd’hui de ton gré les Volsques seigneurie, 831
Commande absolument, leurs batailles conduit, 832
Ton los est obscurci auprès du sien qui luit, 833
Ton crédit aboli, ta renommée éteinte, 834
Si qu’ores pénétré d’une jalouse atteinte 835
À peine pourras-tu les ailes lui rogner, 836
À peine du commun la croyance éloigner, 837
Qui dédaigne marcher sous autre Capitaine, 838
Veut que l’autorité en ses mains souveraine 839
Demeure irrévocable, et aux autres enjoint 840
S’il ne leur dispersait de n’en prétendre point. 841
Que j’endure l’affront ? ô gouffres de Ténare 842
Ravissez-moi plutôt à votre Prince avare : 843
Je n’affecte le jour qu’à cause de l’honneur, 844
Et ne saurais souffrir compagnon, ni Seigneur : 845
Au surplus, dessus lui il m’a jà donné prise, 846
Perdant l’Occasion d’une haute entreprise, 847
L’Occasion qui n’a des cheveux que devant, 848
Et, glissée une fois, remplit les mains de vent. 849
Mais il la voulait perdre octroyant une trêve 850
De trente jours aux siens, en leur crainte plus griève ; 851
Bien pris d’avoir pendant son siège transporté, 852
Permis Rome reprendre en toute liberté 853
Ses esprits, son courage, et de vivre munie, 854
Moquer notre imprudence à juste droit punie : 855
La foi d’un traître est nulle, il n’y a point d’arrêt, 856
De faire à tous le même il sera toujours prêt, 857
Amorcé du rappel de son ban, c’est sans doute 858
Que des Volsques bientôt nous oirons la déroute, 859
Qu’auteur de ce dommage on viendra m’accuser, 860
Me meurtrir dans mon lit, mes lares embraser, 861
Déloyal ! Hâte-toi, si tu en as l’envie, 862
Car je ferai de près examiner ta vie ; 863
Je te donnerai tant d’espions désormais, 864
Et tes gestes seront de tant d’yeux enfermés, 865
Que difficilement tu ourdiras de trame, 866
Qu’à ta confusion, qu’à ton sanglant diffame : 867
Sinon je te prépare un tel piège au retour, 868
Que tu perdras ensemble et la gloire et le jour. 869

SCÈNE III

(VOLOMNIE, VALÉRIE, TROUPE DE DAMES, VERGINIE.)
VOLOMNIE
Mes Dames, plût au Ciel qu’il fût aussi facile 870
D’accomplir ce projet que je le sens utile. 871
Las ! je n’épargnerai ni prières ni pleurs, 872
Je lui peindrai plus grands encore les malheurs, 873
Plus grands il ne se peut, Rome désespérée 874
Une telle secousse onc n’avait endurée, 875
Depuis que deux jumeaux la fondèrent au bord 876
Où un heureux destin les préserva de mort. 877
De mon fils courroucé n’étant point éconduite, 878
Je croirai rebâtir une ville détruite. 879
Hélas ! ce sont propos, propos jetés en l’air, 880
Perdus, infructueux, qui ne font que couler. 881
Fléchirai-je (sa mère) un Héros magnanime, 882
Qui toujours a plus fait de son pays estime, 883
A préféré sa gloire à l’amour des parents, 884
Ains au jour que mortels nous sommes respirant ; 885
Bref, qui d’affection vers sa patrie extrême, 886
Maintenant la poursuit d’une haine de même, 887
Témoin l’âpre rebut de nos Ambassadeurs, 888
D’une paix coup sur coup pour néant demandeurs 889
Et pire témoignage arguant sa colère, 890
De nos Prêtres sacrés l’inutile prière. 891
VALÉRIE
Le pouvoir maternel surpasse tout pouvoir, 892
Il ne vous a jamais manqué de son devoir ; 893
Humble, respectueux, enfant si débonnaire, 894
Que la piété même il prenait d’exemplaire, 895
Que vos pleurs molliront son courage d’acier, 896
Que Rome aura de quoi plus vous remercier, 897
Vous savoir plus de gré qu’aux Matrones Sabines, 898
Se jetant au travers des batailles Latines, 899
Leurs pères appointant avecque leurs époux, 900
Que Mars déjà bouillant appareillait aux coups ; 901
Prenez seulement cœur d’éprouver la fortune, 902
Que vous accompagnant nous désirons commune, 903
Soit de honte, ou d’honneur, de salut, ou de mort, 904
Selon la volonté de l’immuable sort. 905
VOLOMNIE
Éprouver un hasard sans espoir c’est folie. 906
VALÉRIE
Au contraire l’espoir vous rit, et vous supplie. 907
VOLOMNIE
Tant d’autres éconduits devant moi me font peur. 908
VALERIE
Leur crédit près du votre était une vapeur. 909
VOLOMNIE
Leur crédit embrassait celui de la patrie. 910
VALÉRIE
Et qui refuserait une mère qui prie ? 911
VOLOMNIE
Pensez que son pouvoir dépend de l’étranger. 912
VALÉRIE
Le Volsque n’est ici qu’afin de le venger. 913
VOLOMNIE
Le Volsque qui dispute avec nous de l’Empire, 914
Notre ennemi mortel plus haut certes respire, 915
Il ne déploie point pour un particulier 916
Sa puissance totale en ce peuple guerrier. 917
VALÉRIE
J’aimerais mieux nous voir tout au coup refusées, 918
Qu’en excuses ainsi, sans excuse amusées. 919
« La fortune souvent apporte le bonheur, 920
Se munissant d’espoir, et non point de malheur ». 921
VOLOMNIE
Je périsse plutôt que refuser ingrate 922
Au pays affligé ma prière Avocate, 923
Je refuse sans plus, craintive du refus, 924
Craintive à bon sujet, si jamais je le fus, 925
Parfait à ma requête, éconduite et reçue, 926
Ou la fin d’une guerre, ou sa douteuse issue. 927
Ô pitoyables Dieux ! auteurs des bons desseins, 928
Tant justes, tant cléments, tous puissants, et tous saints, 929
Accompagnez ma voix d’un charme qui pénètre 930
Le roc de son courage, et pénétrant j’impètre, 931
J’impètre le pardon des torts qu’on lui a faits, 932
Conjoints à la faveur d’une agréable paix. 933
Allons, ma chère Bru, viens d’un baiser modeste 934
Apaiser de ce Mars la rancune funeste, 935
Et toi son doux espoir, son germe généreux 936
Oblige dès le bers ton pays malheureux. 937

SCÈNE IV

(CORIOLAN, LE CONSEIL, VOLOMNIE, TROUPE DE DAMES, [LE FILS DE CORIOLAN])
CORIOLAN
Seigneurs Volsques, honneur de votre République, 938
Dignes d’être ajoutés à la troupe Olympique, 939
Le Conseil nous appelle en ce siège important, 940
À la perte de l’un des deux partis battant, 941
Des Romains, ou de nous, l’un obstiné de prendre 942
Un monde enclos de murs, l’autre de se défendre, 943
Doute qui ne se peut bien résoudre au certain, 944
Savoir l’événement, si ce n’est du destin ; 945
Quant à ce qui concerne une apparence humaine 946
Sa prise ne nous doit balancer incertaine, 947
D’ouverte et vive force, ou du temps ménagers 948
Avec moins de hasards, de perte et de dangers ; 949
Moins prodigues de sang, et plus mûrs de prudence 950
Faut que l’ennemi prenne un joug en patience, 951
Conviendra qu’il se rende à composition, 952
Malgré sa résistance et son ambition. 953
Prétendre le forcer, vu la grandeur du nombre, 954
J’estime que ce soit lutter contre son ombre, 955
Se reculer du but au lieu de s’approcher. 956
Pour conserver un bien que l’on prise si cher, 957
Garder sa liberté, sa fortune, et sa race, 958
Il n’est rien d’impossible, il n’est rien qu’on ne fasse, 959
Jusqu’au dernier soupir on combat hardiment, 960
Même alors que le corps ne manque d’aliment, 961
Que le sang vigoureux bouillonne dans les veines, 962
Et que d’esprit encor elles sont toutes pleines, 963
Loin d’avoir à dompter des hommes affamés, 964
Des vaincus impuissants en leurs murs enfermés, 965
Parmi les corps plaintifs des enfants et des femmes, 966
De monceaux charogneux délaissés de leurs âmes, 967
Parmi l’air pestilent, la frayeur des assauts, 968
Talonnés de la Parque, opprimés des travaux : 969
Pour moi, c’est mon avis, je trouve que ce siège 970
En longueur les accable autant qu’il nous allège, 971
Sauf l’opposition des meilleures raisons 972
Permises à chacun en ce que nous faisons, 973
Ainsi que le Printemps ne fait une hirondelle, 974
Tous les esprits ne sont captifs d’une cervelle : 975
Et comme le cheval plus adextre, souvent 976
Ne laisse de chopper, on se va décevant. 977
Humaine infirmité ! Mais, ô Bonté Divine ! 978
Quelle troupe vers nous de Dames s’achemine ? 979
Je reconnais ma Mère, et ma Femme. Sus donc, 980
Arme-toi de constance inflexible, si onc 981
Contre elle de constance. Ha ! l’amitié plus forte 982
Que tout autre respect me surmonte et m’emporte ; 983
Je les vois larmoyant. Ô pudique moitié ! 984
Ne me provoque plus par tes pleurs à pitié, 985
Conforte-toi d’espoir, et vous aussi ma mère, 986
Vous de qui j’ai reçu la vitale lumière, 987
Vous que sur tous j’honore, et à qui tout je dois, 988
¿Qui vous amène ici maintenant, dites-moi ? 989
VOLOMNIE
Le motif, mon enfant, de ma triste venue, 990
Se lit assez empreint en ma face chenue ; 991
Coupable tu le sais, Hélas ! Hélas ! je viens 992
Pour faire résulter du mal un plus grand bien, 993
De la guerre une paix moyennant qu’il te plaise 994
Tempérer de raisons ta coléreuse braise, 995
Qu’il te plaise oublier l’outrage injurieux, 996
Vers ta valeur commis d’un peuple furieux, 997
Commis d’un peuple ingrat, d’une Commune ignare 998
Envers son bienfaiteur, son asile, et son phare. 999
Ores il se repent, il te crie merci, 1000
Ores il émouvrait le cœur plus endurci, 1001
De ses calamités, de ses lugubres plaintes, 1002
Ores tu tiens vengé ses murailles enceintes, 1003
Tu lui peux comme un père après l’avoir puni, 1004
L’oubliance impétrer des Volsques réuni. 1005
Tu le peux, et le dois, pieux et magnanime ; 1006
Afin de t’acquérir une gloire sublime, 1007
Afin de mériter de ces deux nations, 1008
Équitable censeur de nos dissensions, 1009
Je ne te voudrais pas conseiller (malapprise) 1010
De trahir ceux qui t’ont leur puissance commise ; 1011
Non plus que de vouloir ton pays ruiner, 1012
Tu dois fidèle à l’un, à l’autre pardonner, 1013
De deux extrémités moyennant un remède, 1014
Au regard des vertus la clémence précède. 1015
Hé ! combien penses-tu que le sort plus cruel 1016
Afflige nos cerveaux d’un soin continuel, 1017
Travaille plus ta mère, et ta femme dolente, 1018
Si ce mortel brasier de discord ne s’allente, 1019
Si (ce que les bons Dieux empêchent d’avenir) 1020
Ma prière ne peut qu’une honte obtenir ? 1021
Désirer qu’à ton camp arrive la victoire, 1022
Que le pays érige un trophée à ta gloire, 1023
C’est une impiété, c’est une trahison, 1024
Souhaiter le contraire ? Hélas ! quelle raison ? 1025
Tu es mon sang, ma chair, mes os, ma géniture, 1026
Que j’affecte le plus par devoir de nature, 1027
Aussi l’espoir ôté d’appointer, n’ai-je pas 1028
Résolu d’allonger jusque-là mon trépas, 1029
Sur mon corps trépassé tu passeras en armes, 1030
Conduisant à l’assaut la fleur de tes gens d’armes, 1031
Mon fils, ne te résous à tant d’impiété ! 1032
Par ce sein qui ta bouche a petite allaité, 1033
Par ces yeux éplorés de larmes continues, 1034
Par les douleurs que j’ai mortelles soutenues, 1035
En te mettant au jour par le chaste lien 1036
D’un amour conjugal, et par cet enfant tien, 1037
Exauce je te prie, exauce ma requête, 1038
Et promets garantir notre peureuse tête. 1039
Tu ne me répons mot, tu pâlis du remords, 1040
Ton cœur souffre agité de merveilleux efforts ; 1041
Hé ! mon fils. Ah ! mon fils de grâce considère 1042
Qu’il ne faut pas toujours céder à sa colère, 1043
Ce que j’ai fait pour toi. Venez et l’embrassons, 1044
Et s’il nous éconduit, à ses pieds trépassons, 1045
Que sa rigueur ensemble implacable nous tue, 1046
Que sur nous sa vengeance entière s’effectue. 1047
CORIOLAN
Ah ! Mère, qu’as-tu fait pour sauver ton pays ? 1048
Ma vie et mon honneur, cruelle, tu trahis, 1049
Pour lui tu as vaincu une victoire heureuse, 1050
Mais à ton sang dompté fatale, et funéreuse, 1051
Suivez-moi, je vous veux en secret conférer, 1052
Quand, et comment le camp je ferai retirer. 1053
VOLOMNIE
Ô parole pieuse et du Ciel inspirée ! 1054
Tu nous es secourable autant qu’inespérée. 1055
LE CONSEIL
Vaincu d’affection ce murmure à l’écart 1056
Ne nous présage rien de meilleur qu’un départ, 1057
Que de lever moquez le siège d’une ville 1058
À l’extrême réduite, et peu s’en faut servile, 1059
Ville qui n’avait plus d’espoir de se sauver, 1060
Comme nous désormais de pouvoir captiver, 1061
Souffrir qu’un étranger nous trahisse en la sorte : 1062
Mais qui résisterait la contrainte si forte ? 1063
Il y a plus en lui de piété beaucoup 1064
Que de mauvais vouloir exécutant ce coup. 1065
CORIOLAN
Ma Mère, tenez-vous de la chose assurée, 1066
Bien que vous la jurant ma perte est conjurée, 1067
Retournez délivrer ces ingrats de souci, 1068
Puis qu’à votre départ l’avez remis ainsi. 1069
VOLOMNIE
Ils ne croiraient (mon fils) d’un autre la nouvelle, 1070
Mon séjour en ton camp les tiendrait en cervelle. 1071
Jupiter protecteur te conserve, attendant 1072
Que nous te reverrons, te garde d’accident. 1073
CORIOLAN
Ne l’espérez plutôt qu’en l’Hérébique salle, 1074
Adieu ma Mère, Adieu ma Compagne loyale. 1075
VOLOMNIE
Hélas ! de ce soupçon tu me navres le cœur, 1076
Ô Dieux ! Grands Dieux du Ciel ! faites qu’il soit moqueur. 1077

ACTE V

(CORIOLAN, PAGE [AMFIDIE, CONSEIL, CHŒUR DES VOLSQUES, VOLOMNIE, MESSAGER].)

SCÈNE I

(CORIOLAN, PAGE.)
CORIOLAN
Glacé, pâle, tremblant d’une crainte inconnue, 1078
Ma résistance est vaine, et ma constance est nue, 1079
Cent présages mortels m’environnent les yeux 1080
Fermés toute la nuit aux sommes gracieux, 1081
De spectres agités, de larvales figures, 1082
De gémissements longs, effroyables augures ; 1083
Tantôt d’un peuple ému je sentais le couteau 1084
Mes entrailles percer, imployable bourreau ; 1085
Maintenant il semblait en mon âme égarée, 1086
Conjointe au nombre épais d’une troupe aérée, 1087
Pour néant réclamer la peine de Charon, 1088
Lui offrir le passage et passer l’Achéron, 1089
Sur ce bord négligée errante et forcenée, 1090
Comme celles qui ont forcé leur destinée. 1091
Un cri de ces oiseaux prophètes de malheurs, 1092
Traîné jusques au jour augmentait mes douleurs, 1093
Et le jour paraissant, Phébus comme malade 1094
Semble me décocher une sinistre œillade. 1095
La terre sous mes pieds mugit à chaque pas, 1096
Scrupuleux arguments à qui craint le trépas, 1097
Celui-même, celui qui darde son orage, 1098
Ne saurait m’étonner d’un si faible présage, 1099
Hormis un ennemi de mes gestes passés, 1100
De mes Lauriers vainqueurs l’un sur l’autre entassés, 1101
Qui souffle la fureur au sein d’une commune, 1102
Réveillant les tisons d’une vieille rancune ; 1103
Il ne me peut plus voir des Volsques préféré, 1104
Reprochable d’un crime à leurs yeux avéré, 1105
Contenir néanmoins le frein de ma vaillance, 1106
Ce qu’il a contre moi conçu de malveillance, 1107
Imputer mon offense à une piété, 1108
Plus à me pardonner, qu’aux rigueurs apprêté ; 1109
Lui seul époinçonné d’une jalouse envie, 1110
À tel prix que ce soit me veut ôter la vie. 1111
Qu’il le fasse ! toujours il nous convient mourir, 1112
Laisser les lois sur nous de la Parque courir, 1113
Ou de l’âge assommés, ou d’une mort contrainte. 1114
Mais cet homme hâté me regèle de crainte. 1115
PAGE
Les Seigneurs du Conseil vous mandent assemblés. 1116
CORIOLAN
Rassérène, couard, ores tes sens troublés, 1117
Va trouver résolu ton salut, ou ta perte, 1118
Certes toujours d’un los immortel recouverte. 1119

SCÈNE II

(AMFIDIE, CORIOLAN, CONSEIL, LE CHŒUR DES VOLSQUES.)
AMFIDIE
Je prends les Cieux témoins et la lampe du jour, 1120
Qu’à l’endroit du pays un charitable amour, 1121
Mon honneur outragé, qui semblerait complice 1122
De cet incomparable, et traître maléfice, 1123
M’induisent malgré moi d’accuser ce méchant 1124
De notre nation la ruine cherchant, 1125
Fardé dans le courage, hypocrite, infidèle, 1126
Qui faisait notre erreur servir à sa querelle, 1127
N’attendant qu’un rappel de son bannissement, 1128
Par quelque trahison commise impunément, 1129
Quelque dommage insigne, au peuple qui crédule 1130
Recevait ce serpent avorté de Romule. 1131
Le premier abusé, j’ai rencontré l’écueil, 1132
Fait confirmer sa charge à ce même Conseil, 1133
Cédé ma prééminence, estimé sa parole, 1134
(L’homme de bien aussi jamais ne la viole) 1135
Un Oracle, plutôt qu’un témoignage humain, 1136
Qu’il serait ennemi mortel du nom Romain, 1137
Irréconciliable, ardent à la vengeance, 1138
D’un grand cœur offensé merveilleuse allégeance : 1139
Ce perfide au rebours, aise de nos malheurs, 1140
Lâchement suborné de féminines pleurs, 1141
Pour la deuxième fois a levé notre siège, 1142
Exécrable forfait, pire que sacrilège, 1143
Forfait que dût la flamme avoir jà châtié, 1144
Sans ouïr ses raisons, sans aucune pitié. 1145
Que n’attenterait-il dorénavant de faire ? 1146
Nous livrer pieds et poings liés à l’adversaire, 1147
Tout ce que j’en ai dit, Ha ! le voici venir, 1148
À peine de fureur me puis-je contenir. 1149
LE CONSEIL
Écoutons informé qu’il aura de défense 1150
Contre l’objection d’une si grande offense. 1151
AMFIDIE
Notre Communauté te fait commandement 1152
De déposer ta charge en ses mains promptement, 1153
Afin du tort, ou droit maintenant rendre conte 1154
De chose dont pour toi le Ciel rougit de honte, 1155
D’excès pendant icelle infinis perpétrés, 1156
Nos desseins, nos labeurs par ton moyen frustrés : 1157
Regarde (obéissant) doncques de te démettre 1158
D’un pouvoir absolu, qui ne veut point de traître. 1159
Après il conviendra me répondre accusé, 1160
D’un pouvoir dont tu as lourdement abusé. 1161
CORIOLAN
Comme du gré de tous j’ai la charge acceptée, 1162
Je la rendrai m’étant du gré de tous ôtée. 1163
Je ne diffère point de dire hautement, 1164
Tout ce qui s’est passé sous mon gouvernement, 1165
En rendre conte à vous, et à ceux de la ville, 1166
Qui savent s’il leur fut dommageable ou utile. 1167
AMFIDIE
Homme double de cœur, ingrat cent et cent fois, 1168
Inventeur de ruines, et réfractaire aux lois, 1169
Qui t’a mû d’arrêter le cours de nos trophées ? 1170
De nous entretenir des guerres étouffées ? 1171
Qui la première fois te permit d’accorder 1172
Une trêve aux Romains, sans nous le demander ? 1173
Levant le siège alors que de crainte éperdue 1174
Leur ville s’en allait en peu de jours rendue. 1175
Pourquoi depuis as-tu de pouvoir absolu, 1176
Avec eux une paix honteuse résolu ? 1177
Notre siège levé, abusant d’une armée 1178
Capable de courber dessous la Renommée 1179
L’univers effrayé, non pas une Cité ; 1180
Dis-nous traître, qui t’a de ce faire incité ? 1181
Si c’est reconnaissant l’honneur que nous te fîmes 1182
Quand une telle flotte en tes mains nous te mîmes, 1183
Que moi-même portai la parole pour toi ? 1184
Dépêche, sans forger des ruses, répons-moi ! 1185
CORIOLAN
Vous plaise mes raisons ouïr en patience ; 1186
Il ne se trouvera de certaine science, 1187
Que j’aie rien mépris, que de déloyauté 1188
Reprochable je sois vers la Communauté. 1189
Rome au commencement de la guerre entreprise, 1190
Prendre onc je n’espérai, ni vous qu’elle fût prise, 1191
Notre but n’y tendait, nous n’avions volonté, 1192
Leur puissance affaiblie, et leur orgueil dompté, 1193
Sinon de retirer vos places détenues, 1194
Pactions avec eux de ma part convenues, 1195
Promesse exécutée avant que retourner. 1196
AMFIDIE
Tu as donc là voulu nos victoires borner ? 1197
CORIOLAN
J’ai douté le hasard des armes journalières. 1198
AMFIDIE
Quel hasard en des murs leurs forces prisonnières ? 1199
CORIOLAN
L’extrême désespoir d’un ennemi vaillant, 1200
A produit de grands maux au vainqueur insolent. 1201
AMFIDIE
La trahison d’un chef étranger plus à craindre, 1202
Aux crédules souvent apporte de quoi plaindre. 1203
CORIOLAN
Veuillent les Dieux bénins, que vous n’ayez jamais 1204
De quoi vous plaindre plus que d’une telle paix. 1205
AMFIDIE
N’as tu (sollicité de prières de femmes) 1206
À notre armée enjoint une retraite infâme ? 1207
CORIOLAN
Las ! je ne sache aucun de vous qui n’eût fléchi, 1208
Et par la piété de son devoir gauchi. 1209
AMFIDIE
Vous voyez qu’il confesse à plain sa perfidie. 1210
LE CHŒUR
Le traître n’a que trop notre tête étourdie 1211
D’inutiles discours, trop mérité la mort, 1212
Que nous lui donnerons sur le champ d’un accord. 1213
CORIOLAN
Au secours mes amis, à l’aide, on m’homicide. 1214
LE CHŒUR
Trébuche déloyal au fleuve Achérontide, 1215
Va trahir de Pluton les Mânes si tu peux. 1216
CORIOLAN
Arrêtez Citoyens, où avez-vous les yeux ? 1217
LE CHŒUR
Te voilà guerdonné d’un mérité salaire, 1218
Et qui voudra t’ensuivre effroyable exemplaire ? 1219
AMFIDIE
Le peuple n’a rien fait, justement mutiné, 1220
Qu’exécuter du Ciel un Arrêt destiné, 1221
Ne se voulant Tyran déposer de l’Office, 1222
Il l’y devait contraindre avec ce sacrifice. 1223
Louez-le donc de l’acte, au lieu de le blâmer, 1224
Au lieu de le cuider de propos réprimer. 1225
LE CONSEIL
La forme de justice à loisir observée, 1226
Tous sa punition eussent lors approuvée. 1227
AMFIDIE
Au contraire, on lui eût permis en ce loisir 1228
D’attenter quelque fraude en son méchant désir, 1229
Esquiver du supplice, et ses armes tournées, 1230
Nous faire désister nos poursuites trainées ; 1231
Il n’est que d’appliquer au chancre commencé, 1232
Le cautère, premier qu’il soit plus avancé. 1233
LE CONSEIL
Que sert le repentir en une chose faite ? 1234
Mais pour rendre sa faute encore plus suspecte, 1235
Procurons un cercueil honorable à son corps, 1236
Des vertus qu’il avait, non des vices recors. 1237
AMFIDIE
J’approuve volontiers cet avis magnanime, 1238
L’injure aux trépassés est un énorme crime. 1239

SCÈNE III

(VOLOMNIE, MESSAGER.)
VOLOMNIE
Comme du vent la feuille, et le flot des autans, 1240
Mes pensers d’un effroi s’agitent inconstants, 1241
Mon chef dressé d’horreur, et mon sang pris de crainte, 1242
Ouvre les yeux aux pleurs, et la bouche à la plainte. 1243
Je ne puis, je ne puis d’espoir me rassurer, 1244
Je ne puis rien de bon pour mon fils augurer ; 1245
Développé d’un banc, un gouffre le menace, 1246
Sujet ainsi qu’il fut à une populace, 1247
Sujet à rendre compte à un peuple estranger 1248
(En quoi plus périlleux je prévois son danger) 1249
De ce qui s’est omis en sa charge passée, 1250
D’une paix à quoi l’a ma prière forcée, 1251
Aux Volsques dommageable, aux Volsques qui pouvaient 1252
Mieux user contre nous des armes qu’ils avaient : 1253
Nous prescrire assiégés, et faillis de courage, 1254
Telles lois qu’un vainqueur donne à son avantage. 1255
Hélas ! mon cher enfant, ta grande piété 1256
Sera (je le crains bien si elle ne l’a été) 1257
Cause de ton désastre, et auras débonnaire 1258
Mieux aimé le trépas certain que me déplaire, 1259
Tu auras mieux aimé à la Parque courir, 1260
Que le blâme impieux de ma bouche encourir. 1261
Il me souvient, hélas ! il me souvient encore, 1262
Une frayeur toujours depuis me remémore 1263
Cette prédiction, qu’à l’Adieu tu nous fis, 1264
Prophète malheureux de ta perte (mon fils) 1265
Le front pâle, la voix en sanglots élancée, 1266
Tu nous dis découvrant le fond de ta pensée, 1267
Oui, fermant notre Adieu de larmes, tu nous dis 1268
N’espérer nous revoir qu’au Royaume de Dis. 1269
Ô Filandières sœurs, je vous prie à mains jointes, 1270
Si son cœur a senti vos funéreuses pointes, 1271
Premier que de souffrir une plus dure mort, 1272
Par quiconque voudra me faire ce rapport, 1273
Outre-percez le mien, ministres infernales, 1274
Avec le même effort de vos flèches fatales, 1275
Favorisez-moi tant ; mais, que vois-je avancer ? 1276
Et ses yeux égarés deçà, delà lancer ? 1277
Ha ! c’est fait, il m’a vue, et d’une sombre œillade 1278
L’esclandre confirmé que je me persuade. 1279
Approche Messager, approche, c’est à moi 1280
Que ton front se pâlit savant de mon émoi. 1281
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Madame, c’est à vous que Fortune cruelle 1282
Adresse par ma bouche une horrible nouvelle. 1283
VOLOMNIE
Raconte hardiment un mal imaginé ; 1284
Le Ciel n’est d’aujourd’hui à me nuire obstiné. 1285
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Votre fils massacré, autrefois notre Alcide, 1286
A d’un peuple saoulé la fureur homicide. 1287
VOLOMNIE
Ô peur trop véritable ! ô trop cruels destins ! 1288
Ô malheurs oppressants de fortune incertains ! 1289
Frêle, faible faveur d’un vulgaire muable ! 1290
Mais au discours fais-moi ce méchef plus croyable. 1291
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Les Volsques assemblés, mal contents de l’accord, 1292
Avaient de ce Héros jà conspiré la mort, 1293
Une partie au moins par celui suscitée, 1294
Qui voyait envieux sa gloire supplantée, 1295
Son crédit amorti, comme près le Soleil 1296
Du firmament voûté les Astres n’ont point d’œil, 1297
Amfidie est le nom de ce jaloux d’Empire, 1298
Qui traître dès longtemps cherchait à le détruire, 1299
L’accuse en plein Conseil, et le cite accusé, 1300
Que de l’autorité suprême déposé, 1301
Il eût à rendre conte à l’instant de la charge, 1302
Des crimes se purger dont le peuple le charge. 1303
Coriolan craignant, d’autorité privé, 1304
Dessous lui se trouver ainsi qu’homme privé, 1305
Proteste que du gré de tous la charge prise, 1306
Il ne s’en démettrait étant de tous commise ; 1307
S’efforce néanmoins d’apaiser leur courroux, 1308
Par le miel distillé de sa langue plus doux ; 1309
De fait les principaux démontraient au silence 1310
N’être point envers lui portés de malveillance, 1311
Que le respect gravé de ses rares vertus 1312
Obtiendrait un oubli des crimes ramentus, 1313
Faveur de l’ennemi connue et redoutée, 1314
Qui soudain à sa troupe assassine apostée, 1315
Recourant mutiné l’encourage au délit, 1316
D’audace, de fureur, et d’ire la remplit, 1317
Hélas ! défendez-moi de dire ce qui reste. 1318
VOLOMNIE
Je n’ai que trop compris de ton discours funeste, 1319
Il est mort, je le vois sous un peuple atterré 1320
L’estomac de cent coups, et de cent enferré, 1321
Ores environné d’une mortelle glace, 1322
Je vois ce corps guerrier étendu sur la place, 1323
Dépouillé de son âme, et privé de couleur. 1324
Ô deuil insupportable ! ô rage de douleur ! 1325
Ô Mère parricide ! ô Mère criminelle ! 1326
De ton sang innocent, exécrable bourrelle. 1327
Ô Dieux ! ô Dieux cruels ! que vous avez produit 1328
De ma peine pieuse un détestable fruit ! 1329
Chétive ! pour sauver le sac de ma patrie, 1330
J’immole mon enfant, j’ai ma race meurtrie ; 1331
Au moins que je le visse, et qu’il me fût permis 1332
De pleurer sur son corps captif des ennemis, 1333
De composer ses yeux, et lui baiser sa bouche, 1334
Puis le lit lui donner, où les défunts on couche, 1335
Et qu’il me fût permis tout mort de lui parler, 1336
De fantasques regrets ma perte consoler ; 1337
Aucun autre que moi ne lui promet des larmes, 1338
Son pays sent encor le tranchant de ses armes, 1339
Se souvient de n’avoir pu sa haine plier, 1340
Et qu’à moi seule il doit le bienfait singulier. 1341
Il me doit ce bienfait, et je lui dois la vie, 1342
Que je l’ai fléchissant pitoyable ravie. 1343
Ô chère géniture ! ô unique soulas ! 1344
Crois que le Styx ne peut de ses neuf entrelacs 1345
Empêcher que bientôt je ne te sois rejointe, 1346
Des regrets de ta mort jusques à l’âme épointe, 1347
Courbante sous le faix d’un âge langoureux, 1348
À qui la terre nuit, et le Ciel rigoureux, 1349
Qui n’espère apaiser de complaintes tes Mânes, 1350
Mais bien de ma présence aux rives Stygianes, 1351
Et que mon deuil n’étant pour ce faire assez fort, 1352
En un coup généreux je trouverai la mort. 1353
FIN