Alexandre Hardy
Mariamne
Mariana
(Traducción)
Hardy, Alexandre. Mariamne: Tragédie. Édité et annoté par Ángeles García Calderón, pour la collection EMOTHE. Valencia: ARTELOPE Universitat de València, 2019.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
Barreda Villafranca, Cristina
(Editor)
Tronch Pérez, Jesus
(Editor)
Français · Verso · 1713 versos
https://playcode.fly.dev/plays/EMOTHE0544_Mariamne
MARIAMNE TRAGÉDIE PAR ALEXANDRE HARDY, Parisien ___________
ARGUMENT
Ce même Hérode, qui signala ses cruautés par le meurtre des Saints lnnocents, prit à femme, autant pour la commodité de ses affaires, que pour une excellence de beauté, Mariamne, issue du sang Royal des Assamonéens; mais cette généreuse Princesse ne peut jamais aimer cordialement un Tyran, qui lui avait fait tuer ses père et frère, afin de parvenir à la Couronne de Judée, si bien que toutes les caresses d’un mari qui l’idolâtrait, méprisées, ne servaient qu’à faire éclater la haine d’un humeur altière, tant sur Hérode, que sur sa parenté; ce qui occasionna Phérore et Salomé, frère et sœur du Roy, à concevoir une haine irréconciliable contre Mariamne, et à pratiquer toute sorte d’impostures et d’inventions pour la perdre. L’amour d'Hérode tint toutefois longtemps bon à l'encontre, sans se pouvoir résoudre à priver de lumière ce Soleil de vertueuse beauté qui l’animait. Nonobstant Salomé s’avise enfin de suborner le premier Échanson du Roi, déférant Mariamne vers sa Majesté, comme celle qui lui avait voulu persuader un mélange de poison, parmi son breuvage. La fraude succéda, à cause que Salomé sut prendre son temps, et choisit l’occasion du courroux d’Hérode, naguères épris contre sa moitié, pour certain refus qui se lit dans Josèphe, plus honnête à taire, qu'utile à révéler. Tant y a que ce Monstre de cruauté lâchant la bride à une vengeance inconsidérée sur telle fausse accusation, fait décapiter sa femme, saisi à même temps d'un tel regret de sa perte qu’il en devint furieux, et la regretta depuis jusques à la mort.
LES ACTEURS
L’Ombre d’Aristobule
Hérode
Mariamne
Phérore
Salomé
Soême
Nourrice
Prévôt
Échanson
Messager
Eunuque
Page
ACTE I
(L’OMBRE D’ARISTOBULE, HÉRODE, PHÉRORE, ET SALOMÉ)
SCÈNE I
L’OMBRE D’ARISTOBULE.
Monstre le plus cruel qui respire la vie,
1
Tyran bouffi d’orgueil, et forcené d’envie,
2
Fléau de l’innocence, horreur du genre humain,
3
Que fait si longuement ocieuse ocieuse désuet du latin otiosus « oisif ». «Je suis prisonnier de tes yeux Toujours, −et parfois de tes bras, Mais ne plains pas ces embarras Qui ne sont guère qu'ocieux » Verlaine. ta main ?
4
Comment peut reposer ta dextre carnassière ?
5
Ta soif, qu’oncques qu’oncques : Onc, on(c)ques, onques, oncques, adv.: A. [Avec une valeur positive] Un jour, à un certain moment. B. [Avec une valeur négative, servant, avec ne , à former une négation de temps] Jamais, à aucun moment ( Dictionnaire du Moyen Français ). le sang rebu rebu Rebu : part. passé de reboire (Littré : Dictionnaire de la langue française ). ne désaltère ?
6
Après mon Géniteur, Géniteur, Père (Huguet : Dictionnaire de la langue française du seizième siècle ). le bon Hyrcane, Hyrcane, Jean Hyrcan Ier, dit Hyrcanus, règne sur la Judée de 134 à sa mort en 104 av. J.-C. Il est le deuxième fils de Simon Maccabée et grand prêtre du Temple de Jérusalem à la fin du IIe siècle av. J.-C. C'est donc un Hasmonéen et le neveu de Judas maccabée. Plusieurs campagnes de conquêtes lui permettent d'étendre son royaume sur une grande partie de l’aire géographique palestinienne à l'exception de la Galilée. Deux de ses fils marquèrent la dynastie hasmonéenne : Aristobule Ier et Alexandre Jannée. occis,
7
Qui, t’ayant de plein gré dedans son trône assis,
8
Ne conspirait sinon de passer sans envie
9
Loin du fardeau Royal le reste de sa vie,
10
Qui crédule séduit de ta parjure foi,
11
Recors de Recors de se souvenant de. ses bienfaits vers Antipâtre Antipâtre père d’Hérode et autrefois soutien principal d’Hyrcan (A. Howe). et toi,
12
Et ravi de ravi de emporté par. l’amour de sa terre natale,
13
Y retourna victime à ta fureur brutale ;
14
Barbare, après ce meurtre, après m’avoir éteint, éteint, détruire, anéantir.
15
L’âge de puberté à toute peine atteint.
16
Moi, qu’un peuple en son cœur réclamait à l’encontre
17
De tes impiétés, et qui ne me démontre démontre présent historique, dicté probablement pour la rime (A. Rowe).
18
Que trop d’affection, premier qu’il fût saison,
19
Trop regretter le frein de ceux de ma maison,
20
Ses Princes naturels, ces Pasteurs débonnaires,
21
Ennemis d’injustice et d’actes sanguinaires,
22
Après avoir fauché les fleurs de mon printemps,
23
Sous ombre, déloyal, d’un mortel passe-temps,
24
Étouffé dans les eaux de la troupe assassine ;
25
Mort qui presque causa ton extrême ruine,
26
Sinon que ce destin, moteur de l’univers,
27
À de pires tourments te réserve (pervers)
28
Te donne mille morts de de par des. troubles domestiques,
29
Outre une fin tragique entre les plus tragiques,
30
Dévoré de vermine en chaque part du corps,
31
Au lieu d’une, souffrant un siècle mille morts. morts. Cette longue question étalée sur 28 vers (5-32) offre au lecteur une initiation immédiate au style touffu d’Hardy, qui faisait de même au commencement de La Force du sang, Félismène et La Belle Égyptienne . Le fantôme d’Aristobule reproche à Hérode les meurtres d’Hyrcan et de lui-même. Aristobule, ayant à peine 18 ans et considéré par le peuple comme son futur roi, avait été noyé par les serviteurs d’Hérode pendant qu’il se baignait.
32
Poursuis donc, poursuis donc, ô scélérat infâme, infâme, L’alinéa souligne les articulations majeures du discours d’Aristobule, qui après avoir évoqué le passé parle du présent et de l’avenir. Le procédé est repris tout au long de la pièce : v. 77, 99, 117, etc. (S. Berrégard).
33
Ta haine, ta fureur contre ta propre femme.
34
Prive, ennemi commun, de la clarté du jour
35
Celle qui te brûlait d’un idolâtre amour.
36
Ma misérable sœur, Mariamne, qui traîne
37
En ta captivité captivité = soumission amoureuse. une mortelle chaîne,
38
Ne respire qu’à l’heur d’un abrégé trépas,
39
Retraçant Retraçant poursuivre. au séjour du silence nos pas.
40
Tigre, hé! cuiderais-tu cuiderais-tu cuider , v. n. Vieux mot, qui signifie croire . La Fontaine a encore employé ce vieux mot : Tel, comme dit Merlin, cuide engeigner autrui, Qui souvent s'engeigne soi-même. (Féraud : Dictionnaire critique de la langue française ). son humeur magnanime
41
Oublier envers nous la grandeur de ton crime ?
42
Que le front déceptif déceptif néologisme tiré de l’anglais deceptive , est un faux ami et c’est à tort qu’on lui donne le sens de « décevant ». L’anglais deceptive signifie en effet « trompeur». Cet adjectif est dérivé de deception , lui-même emprunté de l’ancien français deception , « tromperie ». Dans les textes médiévaux, on rencontrait certes l’adjectif deceptif et ses dérivés, fréquemment associés à des termes comme faux , traistre , pervers , cauteleux , tricheur , etc., mais ce mot est sorti de notre langue depuis plus de cinq siècles. ( www.academie-francaise.fr/deceptif ). de ta prospérité
43
Jetât l’oubli dedans son courage irrité,
44
Alors certes, alors, la Cigogne pieuse
45
N’aurait plus du Serpent la semence odieuse,
46
L’agneau s’irait alors en franchise jeter
47
Chez la Louve brigande, afin de la téter,
48
Jamais il n’adviendra, jamais, elle vivante
49
De posséder sa grâce indigne ne te vante,
50
Jamais le souvenir de ton lâche délit
51
Ne lui figurera figurera décrira, représentera. qu’un noir vipère au lit,
52
N’approchera de toi N’approchera de toi « Elle n’approchera de toi». Ellipse du pronom personnel sujet. qu’à contrecœur sa bouche,
53
Tant ce profond regret équitable la touche ;
54
Même, l’occasion présentée à ses vœux,
55
Soudain tu broncherais dans l’Érèbe l’Érèbe Dans la mythologie grecque, Erèbe (en grec ancien Erebos, en latin Erebus) est une divinité infernale née du Chaos, personnifiant les Ténèbres, l'Obscurité des Enfers. Il est le frère de Nyx (la Nuit), dont il a engendré Éther (le Ciel supérieur) et Héméra (le Jour). Il est décrit dans la Théogonie d'Hésiode. larveux. larveux. qui accueille les larves, c’est-à-dire les esprits des mort (S. Berrégard).
56
Pense à ce que prédit l’ombre d’Aristobule,
57
Reconnais-le, homicide, et tes maux accumule,
58
Et les lares Et les lares les Lares et les Pénates étaient dans, la civilisation romaine, les dieux chargés de la protection du foyer. emplis du sang de ta moitié,
59
Dépouillé de raison, de douceur, de pitié, Dépouillé de raison, de douceur, de pitié, Flavius Josèphe raconte qu’après la mort de Mariamne, Hérode « tomba en une grosse et grave maladie.
60
Tandis, mainte autre perte à la sienne succède,
61
Qui la borne à présent de mon pouvoir excède,
62
Qu’assez tôt tu sauras à tes dépens toujours,
63
Qui prépare un Enfer à tes langoureux langoureux languissant, malade. jours,
64
Qui fera de ton sort un affreux exemplaire
65
Aux Monarques qui font ce que tu ne dois faire,
66
Abusent impudents de la faveur des Cieux,
67
Et n’estiment vertu que d’être vicieux.
68
SCÈNE II
(HÉRODE, PHÉRORE, SALOMÉ)
HÉRODE
Quelque Démon jaloux de l’honneur de ma gloire
69
Ramène des horreurs funèbres en mémoire,
70
Tâche d’intimide de par. r un effroi de de par. la peur
71
Un qui, présent, résout les périls en vapeur,
72
Depuis que ce côté capable d’une épée,
73
Ce chef de soutenir la Couronne usurpée,
74
Le courage enrôla enrôla enroller = noter, enregistrer. mes gestes, mes Lauriers,
75
Au nombre valeureux des plus braves guerriers.
76
Jadis (à ce qu’on dit) l’Amphitryoniade l’Amphitryoniade épithète patronymique désignant Hercule, fils qu’Alcmène eut de son union avec Jupiter, qui s’était déguisé sous les traits de son mari Amphitryon. Suivant un procédé que recommandaient les poètes de la Pléiade, Hardy crée un néologisme qui désigne Hercule (S. Berrégard).
77
Rompit de sa marâtre au berceau l’embuscade,
78
Écrasa deux Serpents de ses faiblettes faiblettes On trouve aussi les formes « flammèches » (v. 734) et « Pauvrette » (v. 1521). Le diminutif est un procédé que Ronsard déjà affectionnait (S. Berrégard). mains,
79
Repurgeant Repurgeant Participe présent du verbe répurger = purifier. l’univers de Monstres inhumains,
80
À mesure que l’âge ajoutait à sa force,
81
Si qu’un labeur servait à un autre d’amorce.
82
J’ai de même, indomptable aux travaux présentés,
83
Tous obstacles franchis, toutes difficultés,
84
Pour atteindre le faîte envié d’un Empire,
85
Où premier je me suis de ma race fait luire,
86
Malgré fortune adverse et ceux de qui le sang
87
Voulait de généreux me disputer ce rang,
88
Que pendant pendant pendant ce temps. j’observasse un moyen de Justice ?
89
Que mes compétiteurs prudent je ne perdisse,
90
Que, crainte d’encourir un nom de cruauté,
91
Je flottasse incertain de telle Royauté ?
92
Que je ne lui donnasse un fondement solide ?
93
La faute n’appartient qu’au vulgaire stupide ;
94
Quiconque veut régner longuement assuré,
95
Jamais, en ce scrupule importun demeuré,
96
N’attende que celui auquel ore il pardonne,
97
Tantôt à l’impourvu l’impourvu locution adverbiale archaïque : à l'improviste, non prévu ; le prestigieux grammairien Vaugelas utilisait à l'improviste, à l'impourvu . ravisse sa Couronne.
98
En matière d’État, les préceptes meilleurs:
99
Gardons la piété; hormis ce point, ailleurs,
100
Prévoyants n’épargnons amis ni parentèle,
101
Qui sa part avec nous du Royaume querelle, querelle, quereller = réclamer, contester.
102
Du secret pratiqué je dépouille les fruits,
103
Ces mutins factieux dessous le frein réduits,
104
Que le ressouvenir d’une famille antique
105
Soulevait, réputant mon pouvoir tyrannique,
106
Et jusqu’à la racine extirpée, il n’y a
107
Plus de quoi redouter quant à ce côté-là, Plus de quoi redouter quant à ce côté-là, ces deux vers renferment plusieurs aspects de la versification de Hardy –emploi de l’hiatus et de l’enjambement, position de la césure, rime banale- que Malherbe aurait désavoués (A. Rowe).
108
Seul, paisible je tiens la Judée asservie,
109
Autant ou plus heureux que Monarque en sa vie,
110
Si l’orgueil amolli de celle que je sers,
111
Jaçoit qu’ Jaçoit qu’ ancienne conjonction signifiant quoique, bien que. L'ancienne conjonction était jà soit ce que . L'orthographe par ç est fausse (Littré : Dictionnaire de la langue française ). Épouse, ainsi qu’esclave mis aux fers, qu’esclave mis aux fers, par cette dernière expression, Hérode se désigne lui-même, soulignat ainsi le caractère paradoxal de la situation dans laquelle il se trouve (s. Berrégard).
112
Que j’adore brûlé d’une flamme loyale,
113
Daignait réciproquer l’amitié nuptiale,
114
Daignait, hélas! daignait de bon œil recevoir
115
L’hommage repoussé de mon humble devoir.
116
Ô Mariamne ingrate ! ô farouche rebelle !
117
Que n’es-tu plus bénigne, ou moins chaste, ou moins belle ?
118
Tu me fais tout le jour mille fois remourir remourir il se conjugue comme mourir. Mourir une seconde fois (Littré : Dictionnaire de la langue française ).
119
Du rancœur obstiné que je te vois nourrir,
120
Rancœur qu’à la parfin à la parfin loc. adverb. tombée en désuétude et signifiant : à la fin dernière (Littré : Dictionnaire de la langue française ). je doute doute douter = se demander. intolérable,
121
T’apporter justement un malheur déplorable.
122
Ah ! perverse nature, ah ! courage rebours,
123
Les yeux clos, furieuse, à ta perte tu cours.
124
PHÉRORE
Votre Majesté dût reprendre un peu d’haleine,
125
Au courant courant cours. des soucis journaliers qui l’entraine,
126
Se relâcher un peu de ces pensers pensers penser. s. m. Pensée. Il n'a d'usage que dans la poésie ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). cuisants, cuisants, douloureux.
127
Qui blanchissent la tête et abrègent les ans.
128
Le pilote assuré du courroux de Neptune
129
Jouit telle qu’elle est de sa bonne fortune,
130
N’a sans cesse ses yeux dans les astres fichés,
131
Ou ses robustes bras sur le timon penchés :
132
Ainsi dorénavant, les guerres étouffées,
133
Par vos braves labeurs, terminés en trophées,
134
Paisible possesseur du Sceptre Palestin,
135
Nul rival demeuré, nul discord intestin,
136
Grâces à l’Éternel, toutes choses si calmes,
137
Un monde s’égayant à l’abri de vos palmes,
138
Hé! que pouvez-vous moins, de la guerre recous, recous, de recourre. Terme vieilli dont on ne connaît aujourd'hui que le présent, je recous tu recous, il recout, l'infinitif recourre, et le participe passé recous. Reprendre sur l'ennemi (Littré : Dictionnaire de la langue française ).
139
Le corps cicatrisé cicatrisé blesser. de tant d’horribles coups,
140
Que savourer les fruits d’un repos souhaitable ?
141
Moins que de vous donner une part équitable,
142
De ce suprême bien De ce suprême bien le repos, la paix qui a suivie ses victoires. dont vous êtes l’auteur,
143
Dont envers le commun vous estes bienfaiteur ?
144
Néanmoins à ce front imprimé de tristesse
145
Il semble qu’appeliez une fâcheuse hôtesse,
146
Que vos utiles jours veuillez précipiter,
147
Et tel heur, à regret conféré, nous ôter.
148
HÉRODE
Favorisé de Mars autant qu’homme du monde,
149
Ma grandeur affermie à peu d’autres seconde,
150
Affluant de richesse, un point d’adversité
151
Obscurcit le Soleil de ma félicité,
152
Rembarre d’un fléau domestique ma joie,
153
De sorte que partout un tourment me côtoie,
154
De sorte que frustré de mon principal bien,
155
Cuidant tout posséder, je ne possède rien.
156
PHÉRORE
Mariamne possible, ensuivant ensuivant suivant, conformément à. sa coutume,
157
D’une rage d’orgueil encontre vous s’allume,
158
Abusant du pouvoir que ce charme d’Amour
159
Lui concède sur vous. Ah ! pernicieux jour,
160
Qui vous empoisonna le premier de sa vue !
161
Combien votre raison s’extravague déçue,
162
S’efforçant de gagner un Monstre par douceur,
163
Auquel rien que l’effort n’est convenable et seur! seur! on garde la graphie seur , pour la rime.
164
HÉRODE
L’effort, incompatible à sa beauté divine,
165
À ce miracle issu de Royale origine,
166
N’aigrirait que ma plaie au lieu de l’adoucir,
167
Prolongerait ma peine au lieu de l’accourcir. l’accourcir. abréger.
168
Sa haine, ses dédains, son mépris ordinaire
169
Je préfère aux faveurs d’une amitié vulgaire.
170
PHÉRORE
Erreur qui pourtant couve un périlleux brasier,
171
Qui fera son audace à plus licencier, Qui fera son audace à plus licencier, omission après faire du pronom réfléchi du verbe se licentier : Prendre de soi-même des libertés (Furetière : Dictionnaire universel ). Sortir de son devoir (Richelet : Dictionnaire François contenant les mots et les choses… ). S’émanciper ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition).
172
Sur une ferme foi que toute félonie,
173
Toute injure envers vous lui demeure impunie.
174
HÉRODE
La volonté mauvaise, inutile, ne sert
175
Lors qu’à l’effectuer le moyen n’est offert.
176
PHÉRORE
Liguée avec sa mère, une Érine infernale, Liguée avec sa mère, une Érine infernale, Comme l’indique Flavius Josèphe, Alexandra, la mère de Mariamne, se plaignait régulièrement des violences commises par son gendre, notamment sur les membres de sa famille. Dans la pièce elle n’est jamais visible, mais le messager la mentionne dans le récit qu’il fait de la mort de l’héroïne (v.1495-1512) (S. Berrégard).
177
Qui lui souffle le meurtre, et dans son sein dévale
178
Des conseils pestilents de dol, de trahison,
179
Votre assurance pend d’une étroite prison.
180
HÉRODE
Captive, je voudrais en sa place me mettre,
181
Mon amour ne saurait de cruauté permettre.
182
PHÉRORE
Repensez aux périls qu’elles vous ont brassés.
183
HÉRODE
Il ne me souvient plus des outrages passés.
184
PHÉRORE
Il lui ressouvient ressouvient se ressouvenir = se souvenir fortement. trop des siens qu’elle regrette,
185
Reclus à votre aveu dans la tombe muette.
186
HÉRODE
Le temps ensevelit de pareilles douleurs.
187
PHÉRORE
Au contraire, il accroît sa menace et ses pleurs. Au contraire, il accroît sa menace et ses pleurs. Exemple de la stichomythie (Vv.183-188), procédé fort goûté par Sénèque et par ses disciples au XVIe siècle (A. Howe).
188
HÉRODE
Encore les lions à la fin s’apprivoisent,
189
Les orages plus forts dessur dessur « Le mot a les sens suivants : A : sur , B : au-dessus de . C : en plus de » Dictionnaire du Moyen Âge (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales). l’onde s’accoisent :
190
J’espère la fléchir à force d’endurer, d’endurer, souffrir.
191
Et son contentement de tout point procurer.
192
PHÉRORE
Ô forte passion, que tu aveugles l’homme !
193
Mais j’aperçois venir, ce me semble, Salome, Salome, on garde la forme « Salome », pour la rime avec « homme ».
194
Morne de contenance, et qu’un pressant souci,
195
Pour le communiquer, aura conduite ici.
196
SALOMÉ
Jusques à quel éclat de ruine suprême
197
Voulez-vous demeurer oisif, hors de vous-même ?
198
Et jusques à quel terme attendre qu’un méchef méchef s. m. Malheur, fâcheuse aventure ( Dictionnaire de L'Académie française , 4ème édition). Terme vieilli.
199
D’heure en autre survienne accabler votre chef ?
200
Attendre qu’un Aspic ingrat, de sa pointure
201
Pique qui l’éleva d’une idolâtre cure,
202
N’aspire frauduleux moins qu’à vous arracher
203
L’Empire, après le jour, faute de l’écacher ? l’écacher ? écraser, aplatir.
204
Ah ! que votre prudence au grand besoin sommeille !
205
Qu’ores aux bons conseils vous étoupez l’oreille,
206
Pris d’une frénésie aveugle, qui messied messied messeoir = ne pas convenir.
207
À votre âge, en quiconque en un trône se sied !
208
Maîtrise des bouillons d’une jeunesse folle,
209
Sur le théâtre humain jouant un moindre rolle, rolle, Rolle, Rollet, cerchez Rouler (Nicot : Thresor de la langue française ).
210
On vous excuserait; mais Monarque vieillard,
211
Votre honneur, votre vie, et nous tous en hasard,
212
Sous ombre d’affecter une femme ennemie,
213
Ici le repentir est joint à l’infamie,
214
Ici vous offusquez le clair de vos vertus,
215
Et vous vous laissez vaincre aux vices combattus.
216
HÉRODE
Jaçoit que son humeur aucunement hautaine
217
Ait les miens à mépris, et provoqué leur haine,
218
Confessez qu’un excès de rancœur envieilli
219
Me l’accuse souvent où où là où. elle n’a failli,
220
Trouve en ses actions toute chose mauvaise,
221
L’apparence que rien rien quelque chose, en référence au latin res , dont le mot est issu (S. Berrégard). d’un ennemi nous plaise ?
222
Or à ma volonté que la pouvant plier,
223
Je pusse désormais vous réconcilier :
224
Neutre, j’égalerai au défaut la balance,
225
Sans qu’aucun des partis endure violence,
226
Sans qu’elle l’intéresse à votre occasion,
227
Ni vous par conséquent à sa suasion. suasion. terme vieilli. Conseil, sollicitation (Littré : Dictionnaire de la langue française ).
228
PHÉRORE
Moi, que la passion puisse particulière
229
Tant de l’honneur me faire affranchir la carrière
230
Qu’accroissant ce discord vous la calomnier ?
231
Plutôt ce jour ici me tombe le dernier,
232
J’accepterais pour vous son amour de la tête, de la tête, la préposition de ne le cède en rien à sa rivale à pour la variété des emplois. De = au pris de : « J’accepterais pour vous son amour de la tête » (Eugène Rigal : « Le Théâtre d' Alexandre Hardy: Corrections à la réimpression Stengel et au texte original », Zeitschrift für Neufranzösicche Sprache und Literatur , XIII, p. 603).
233
Et c’est envers le Ciel ma fréquente requête.
234
HÉRODE
L’homme sait beaucoup mieux se modérer aussi,
235
Beaucoup mieux commander à son ire adouci, adouci, « adouci » se rapporte à « homme » (S. Berrégard).
236
Que ce sexe imparfait, qui, pourvu qu’il se venge,
237
Estime indifférent le blâme et la louange.
238
SALOMÉ
Volontiers je lui ai, faussaire, supposés supposés accord du participe passé en dehors de la règle, licence poétique pratiquée au XVIe siècle (Brunot, II, pp. 468-470).
239
Mille et mille attentats encontre vous osés,
240
Ses plaintes sourdement à Cléopâtre faites,
241
Afin de la tirer de vos griffes funestes,
242
Du Sceptre vous priver sur sa race envahie.
243
Jamais Epoux fut il plus lâchement trahi,
244
Qui Qui lui qui. l’adore, en faisant hébété son Idole ?
245
» Pardonnez si je lâche un telle parole,
246
Contrainte du devoir et de la vérité.
247
Quelle créance après a-elle méritée ?
248
HÉRODE
Séduite Séduite « puisqu’elle a été séduite », emploi absolu du participe passé (A. Howe). de sa mère, il y a de l’excuse.
249
PHÉRORE
Une persévérance à mal faire l’accuse,
250
À médire de vous, ignoble vous nommer,
251
Des propos chaque jour de révolte entamer.
252
HÉRODE
Qu’importe qu’elle dise, impuissante du reste ?
253
SALOMÉ
Le peuple là-dessus son oreille lui prête.
254
HÉRODE
Ma justice exercée est un mors suffisant,
255
Des exemples passés rendu sage à présent.
256
PHÉRORE
Cette hydre, Cette hydre, l’Hydre de Lerne. un chef ôté, de mille repullule.
257
HÉRODE
Et pour un million je représente Hercule.
258
SALOMÉ
En elle, prévoyant, d’un coup vous les tranchez.
259
HÉRODE
Son amour Son amour c’est-à-dire: l’amour que j’ai pour elle. plus profond au cœur vous me fichez,
260
Plus l’aiguillon vengeur me découvre sa pointe
261
Contre celle qui m’est d’un sacré nœud conjointe,
262
Race illustre des Rois, ornement de mon lit,
263
Avant que consentir tel énorme délit,
264
Je me déposerai du Sceptre et de la vie,
265
Mon pouvoir ne se règle au compas de l’envie.
266
PHÉRORE
Dieu veuille que je sois trompé de l’avenir.
267
HÉRODE
Que pourrait-elle pis, s’il en faut là venir ?
268
SALOMÉ
Corrompre un domestique à force de promesses,
269
Employant du poison les embûches les embûches les pièges, les ruses. traîtresses,
270
Du poison qui se mêle au breuvage, au repas,
271
Ou pendant le sommeil vous brasser le trépas.
272
HÉRODE
Ses actions ainsi que le cœur magnanime,
273
J’oserais la pléger pléger pleiger . v. act. Cautionner en Justice. Il vieilli ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). pour un si lâche crime.
274
PHÉRORE
La bonne impression qu’elle vous a conçue,
275
Que vous avoir empreint de longtemps elle a su,
276
D’autant l’animera d’entreprendre hardie,
277
Voire d’effectuer une entreprise ourdie.
278
HÉRODE
Résolu de me croire où j’ai plus d’intérêts,
279
Le destin ne pourrait révoquer mon arrêt.
280
Que l’on désiste donc de ces répliques vaines,
281
De perdre sciemment son labeur et ses peines.
282
SALOMÉ
Hélas ! il est bien vrai que ce foudre orageux
283
Atterre en vous le tronc d’un grand chêne ombrageux.
284
Mais nous qui demeurons à l’abri du feuillage,
285
Ne laissons de tirer notre part du dommage,
286
Mais privés des rayons du Soleil qui nous luit,
287
Il nous le faudrait suivre en l’éternelle nuit.
288
PHÉRORE
Amour l’appelle ailleurs, Tyran de sa pensée ;
289
Or que sa mort elle eût volontaire brassée,
290
Il ne peut, ni ne veut, le coup en détourner,
291
Un salutaire avis ne le fait qu’obstiner.
292
SALOMÉ
Hélas ! je l’aperçois plus que je ne désire,
293
Dussé-je nonobstant renouveler son ire,
294
J’espère l’arrogante épier de si près,
295
Mettre tant de lumière et tant d’Argus après,
296
Que nous rétorquerons rétorquerons rétorquer = retourner contre quelqu’un. ses fraudes dessur elle,
297
Qu’elle succombera sous le faix, criminelle,
298
Que le Roi, décharné décharné dépouillé. par l’objet du danger,
299
Se laissera, contraint, à l’équité ranger.
300
ACTE II
(MARIAMNE, NOURRICE, PAGE, SALOMÉ, ÉCHANSON)
SCÈNE I
(MARIAMNE, NOURRICE, PAGE)
MARIAMNE
Justes Cieux, écoutez à cette fois ma plainte,
301
Que la pitié vous donne une sensible atteinte,
302
La pitié des travaux, des douleurs, des ennuis,
303
Qui de mes jours ont fait de larmoyables larmoyables Larmoyable , Lachrymabile (Nicot : Thresor de la langue française ). Lacrymal, lacrymale, lacrymaux : adjectif (latin médiéval lacrimalis , du latin classique lacrima , larme). nuits.
304
Hélas ! ne veuillez plus repousser ma prière ;
305
Ne veuillez plus mes vœux rejeter en arrière,
306
Vœux que l’ambition ne me suggère pas,
307
Vœux bornés du secours imploré du trépas,
308
La mort, la seule mort, humble je vous demande
309
Comme unique soulas de ma misère grande,
310
Que Que = moi que. l’Hymen a réduite en la captivité
311
D’un tyran dépouillé de toute humanité,
312
D’un tigre plus félon que n’est la félonie,
313
De qui la cruauté n’a de borne finie,
314
Meurtrier de mes parents, sur lesquels l’assassin
315
Empiète Empiète empiéter =usurper. sa Couronne, exécrable larcin,
316
Après avoir éteint la famille Royale,
317
Ce mâtin carnassier, ceste âme déloyale,
318
Ce Lestrygon Lestrygon dans la mythologie grecque, les Lestrygons sont un peuple mythique de géants féroces et anthropophages (mangeurs d'hommes). Bien que présentés sous des traits mythiques, les Lestrygons et leur capitale, Télépyle, ont été localisés dès l’Antiquité par Thucydide en Sicile, là où vivaient aussi les Cyclopes. Dans l’ Odyssée , les Lestrygons étaient des géants anthropophages qui dévoraiente les étrangers. béant béant ancien participe présent de béer =1. qui présente une large ouverture ; 2. qui bée, qui regarde avec étonnement. On appelle aussi, Gueules béantes , Ceux qui veulent toujours manger ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). au carnage, affamé,
319
De la fange venu d’un peuple diffamé,
320
Qui me feignait vouer plus d’amoureuses flammes,
321
Sous un semblant pipeur, qu’au reste de ses femmes,
322
Ne résonne en sa bouche autre nom que le mien,
323
Ne jure bien souvent que par notre lien,
324
L’hypocrite bourreau, sans offense reçue,
325
Sinon de soupçonner une sinistre issue,
326
Alors que, déféré du meurtre fraternel,
327
Antoine devant lui le cita criminel,
328
Alors pour confirmer l’amour dont il se vante,
329
Laisser le monument d’une ardeur si fervente,
330
Il enchargea, enchargea, encharger quelque chose à aucun, Mandare (Nicot : Thresor de la langue française ). puni des outrages commis,
331
Mourant comme coupable, il se l’était promis,
332
Qu’au même instant je fusse innocente égorgée,
333
Et victime agréable à son destin plongée,
334
Enorme cruauté, frénétique fureur,
335
Telle que son ministre, épouvanté d’horreur,
336
Point Point participe passé du verbe « poindre ». d’un pâle remords, me l’a manifestée.
337
Esclave fut-elle onc de la sorte traitée ?
338
Nourrice, as-tu jamais sous le tour du Soleil
339
Ouï parler d’un sort en désastre pareil,
340
Qu’il faille chaque nuit de fureur éperdue
341
Tenir la gorge prête à mon bourreau tendue,
342
Recevoir les baisers du pire des humains,
343
Qui trempa dans le sang de mon père ses mains,
344
Fit mon jeune germain suffoquer dans les ondes ?
345
Ô douleurs ! ô douleurs entre toutes fécondes !
346
Las ! hélas ! viendra point ce déplorable jour
347
Qu’un Alcide Alcide c'est le nom donné à Héraclès par ses parents, parce qu'il était petit-fils d'Alcée, roi de Tirynthe. S'étant rendu compte que le petit Alcide était poursuivi par la colère de la déesse Héra. t’immole, ô Busire, Busire, Busire ou Busiris était autrefois la Ville Capitale de l'Egypte; mais à présent elle est entièrement ruinée; elle avait tiré ce nom d'un Tirien qui avait quitté le Royaume de Phénicie pour s'emparer de celui d Egypte. Adric . pag. 184. Il en est parlé dans Baudran en sa Géographie, & dans Genebrard liv. I.de sa Cronique . ( Le Grand Dictionnaire de la Bible , tome premier, Lyon : Jean Certe, 1703, p. 279). Busire fut tué par Alcide (Hercule), petit-fils d’Alcée. à ton tour,
348
Que je prête au chef-d’œuvre et le cœur et la dextre ?
349
Oui, la fin des meurtriers sanglante aussi doit être,
350
Les perfides toujours payés de trahison
351
M’osent faire espérer d’en avoir la raison.
352
NOURRICE
Jadis le sentiment de la récente injure
353
Colorait de Justice un semblable murmure ;
354
La plaie, qui de sang encore ruisselait,
355
Sa douleur en soupirs licites exhalait.
356
Toute chose s’estime à son temps assortie,
357
Mais la nef du naufrage un siècle a garantie, garantie, c’est-à-dire à garant , locution contemporaine signifiant « à l’abri » (A. Howe).
358
Ne réputerait-on son pilote insensé,
359
Du regret à gémir ces périls dispensé ?
360
Madame, je ne vois guères plus d’apparence
361
Que votre Majesté, remise en assurance,
362
Mieux que jamais venue, et vue d’un Époux,
363
Rallume contre lui ces flammes de courroux,
364
Relève des projets forcenés de vengeance,
365
Impossibles d’effet, et de nulle allégeance,
366
Au contraire suivis d’un mortel repentir,
367
Qui leur moindre étincelle au jour ferait sortir.
368
Songeant à l’importance, hélas ! je tremble toute,
369
Qu’ils soient ouïs de l’air à bon droit je redoute,
370
Vu les pièges tendus d’un Prince défiant,
371
Auquel va de tout point la fortune riant.
372
MARIAMNE
Tu crains qu’il les entende, et moi je le désire,
373
Lasse de plus languir ès liens du martyre,
374
Lasse de voir le dard encoché encoché encocher = appliquer une flèche à la corde de l’arc. de la mort
375
Sans cesse me mirer, mirer, viser. et me poursuivre à tort.
376
NOURRICE
Présumez qu’il conçut ce désir sanguinaire
377
D’un amour excessif qui passe l’ordinaire,
378
Pressé de l’aiguillon d’une jalouse peur,
379
Qu’après lui vous fussiez le butin d’un pipeur,
380
Indigne succédant à l’heur de votre grâce,
381
Incapable chez vous de l’honneur de sa place,
382
Tourment qui n’eut là-bas concédé le repos,
383
Tant il vous idolâtre, à son ombre, à ses os.
384
J’accorde tel amour dégénérer en rage,
385
Que c’est pour l’avenir avoir par trop d’ombrage ;
386
Mais le Sceptre en sa main désormais assuré,
387
Seul des compétiteurs au trône demeuré,
388
Délivré d’ennemis, de crainte et de tutelle,
389
Heureuse près de lui, votre fortune est belle,
390
La même frénésie onc ne le reprendra,
391
Car jamais l’accident passé ne reviendra.
392
MARIAMNE
Non, tant qu’intimidé de la Parque présente
393
Elle donne un assaut à son âge pesante,
394
Que proche de céder à la loi du destin,
395
J’égorge après la mort de mon sang ce mâtin,
396
Que son dernier sanglot me conduise au supplice,
397
Et ne me retirer le pied du précipice.
398
Détourner si je puis le couteau du voleur,
399
Certes ce serait bien mériter son malheur,
400
Ce serait bien complaire à sa damnable envie,
401
Ce serait lui donner à bon marché sa vie.
402
NOURRICE
La distance des jours du depuis écoulés
403
Et la diversité des incidents roulés,
404
Auraient de ce désir effacé la mémoire,
405
L’objet enseveli de sa crainte notoire,
406
Antoine, qu’il craignait votre couche affecter,
407
Qu’il savait pour l’amour sa foi ne respecter,
408
Jà blessé Jà blessé référence au motif de la blessure d’amour. du renom de vos beautés empreintes,
409
Ne tirant plus de là d’ombrages ni de craintes.
410
Aussi n’avez-vous plus d’image de danger,
411
Rien ne vous doit l’amour conjugal étranger.
412
MARIAMNE
Ô simple ! ô simple femme ! ô vieillesse hébétée !
413
De cuider qu’un objet seul troublât ce Penthée, Penthée, cousin de Dionysos, Penthée s’opposa au culte que le dieu avait imposé à Thèbes, sa ville natal, et aux excès auxquels se livraient les femmes de la cité. Mais, alors que Penthée s’était rendu sur le Mont Cithéron pour tenter de calmer leurs ardeurs, elles s’en prirent violemment à lui, et en particulier Agavé, sa propre mère, qui le frappa mortellement, avant de ramener à Thèbes ce qu’elle croyait être la tête d’un lion (S. Berrégard). Penthée fut porté à la scène dans Les Bacchantes d’Euripide. Il était renommé pour son orgueil et son impiété.
414
Que tout n’apparaît double à sa noire fureur,
415
Qu’il ne persévérât en ce jaloux erreur,
416
Que plus qu’auparavant ce taon ne l’aiguillonne,
417
Hélas ! je le dois mieux connaître que personne,
418
Je vois dedans son front, dans son cœur, dans ses yeux
419
Briller de mon trépas l’éclair injurieux.
420
NOURRICE
Comme quoi ? Comme quoi ? = comment ? l’amitié de sa part refroidie ?
421
MARIAMNE
Mes faveurs de plus beau de plus beau de plus belle. l’hypocrite mendie,
422
Donne à son feint amour ce qu’il peut de renfort.
423
Je cours cours courir = encourir. avecque lui pour l’heure pareil sort
424
Que le chien jeté vif au lion de curée, curée, comme curée.
425
Auparavant la faim de son ventre emparée,
426
Il s’en joue, assiégé des griffes, attendant
427
Qu’elle arrive, le meurtre à coup persuadant,
428
Que la crinière droite et changé de courage,
429
L’impiteux L’impiteux impitoyable (Nicot : Thresor de la langue française ). ait saoulé sa famélique rage.
430
Voilà ce que je puis de l’attente espérer,
431
Voilà l’occasion que j’ai de m’assurer.
432
NOURRICE
Il se pourrait meurtrir afin de vous complaire,
433
Qu’irréconciliable, et mortel adversaire,
434
Vous ne lui saurez gré, que trop de passion
435
Interprétera mal sa chère intention.
436
MARIAMNE
Jaçoit que le Renard cauteleux nous blandisse, blandisse, du moyen français blandice = 1. marque d’une bienveillante attention ou d’une préférence particuliere ; 2. Marques de préférence qu’une femme donne à un homme ; 3. bienveillance, des bonnes grâces d’un personnage puissant du public ; 4. crédit, du pouvoir qu’on a auprès d’un grand personnage, dont on est aimé, préféré.
437
On redoute toujours d’éprouver sa malice.
438
NOURRICE
Celui qui ne forfait forfait = agir contrairement à ce qu’on a le devoir de faire. que de sa volonté,
439
Récompensant d’ailleurs en douceur, en bonté,
440
Dirais-je en des devoirs d’humilité si basse
441
Que ce qu’ont vu mes yeux leur créance surpasse,
442
N’impétrer de pardon, ne vous point amollir ?
443
C’est outre la raison ce Monarque avilir,
444
De gaieté de cœur ébranler sa ruine,
445
Coupable du mépris vers la grandeur divine.
446
MARIAMNE
Ô faveur odieuse, et confite de fiel,
447
Ô faveur ! ainsi égout de la haine du Ciel,
448
Trouve mes ennemis à leur tour je te prie,
449
Me souffrant de tous maux en la tombe guarie. guarie. guarir : acut. Est ores actif, Dieu m'a guari , Deus me sanauit. Ores neutre, Il guarit , Sanus fit. Ores reciproque son action, Il se guarit , Semetipse sanat, aut certe sanus fit. Le Picard dit et prononce Ouarir, comme s'il estoit escrit Warir. Laquelle prononciation est communément representée par gu, par ceux qui ne la prononcent au naïf, comme de Wilhelmus, Werpir, Guilhelmus, Guerpir, voyez Garite (Nicot : Thresor de la langue française ). Guarir = protéger, sauver.
450
NOURRICE
De quel défaut se plaint votre félicité ?
451
MARIAMNE
Informe quel défaut a mon adversité.
452
NOURRICE
Riche de biens de l’âme et de ceux de fortune,
453
Toute chose à vos vœux secondant opportune,
454
Belle d’esprit, de corps, en l’Avril d’un Printemps,
455
Deux beaux surgeons de Rois de votre lit sortants,
456
L’oracle de celui qui dévot ne respire
457
Que sous l’honneur du vôtre abaisser son Empire,
458
Que vous traitez un peu beaucoup à à avec. la rigueur,
459
Ce sont de vos motifs de plainte et de langueur,
460
De ces extrémités de pressante misère,
461
Ou plutôt se former en l’air une chimère.
462
MARIAMNE
Posons que, tes discours vraisemblables, je sois
463
Maîtresse de son cœur sous les jugales lois,
464
Qu’il m’honore, me prise, et me préfère unique.
465
Du Sceptre sur les miens usurpateur inique,
466
Né d’ignobles parents, étranger inconnu,
467
Presque de la charrue au trône parvenu,
468
Volontiers qu’il se fait grand tort de tel hommage,
469
Que je n’ai mérité ce petit avantage,
470
De bon cœur j’y renonce et n’en veux plus au prix.
471
NOURRICE
Il est Roi toutefois malgré votre mépris.
472
MARIAMNE
Roi contre tous les droits des gens et de nature.
473
NOURRICE
Sa vertu de l’effet de ce titre l’assure.
474
MARIAMNE
Sa vertu consistant aux meurtres perpétrés Sa vertu consistant aux meurtres perpétrés consister à = consiter, résider en.
475
Dessur des innocents, que le traître a frustrés.
476
NOURRICE
Les appas d’un Royaume autorisent le crime,
477
La foi, la pitié souvent pour moins s’opprime.
478
MARIAMNE
Rarement le Tyran paisible s’éjouit s’éjouit réjouir, charmer (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle).
479
De son rapt exécrable, et longuement jouit ;
480
Rarement, exempté de sa peine fatale,
481
Par le cours naturel au sépulcre il dévale.
482
NOURRICE
Désormais la Judée embouche doucement
483
Un mors insupportable en son commencement,
484
Désormais l’habitude une loi devenue,
485
On ne s’informe plus de la race inconnue,
486
Pilote nécessaire à l’État éprouvé,
487
Chacun qui le blâmait l’a depuis approuvé.
488
Entreprendrez-vous donc dessur une commune,
489
De force accommodée à sa bonne fortune ?
490
Madame, croyez-moi que son règne assuré
491
Sans le vouloir exprès de là-haut n’eût duré.
492
MARIAMNE
Qu’il dure, moyennant que je meure surprise
493
En l’effet d’une juste et louable entreprise.
494
NOURRICE
Hé ! Dieux, bons Dieux ! au moins veuillez tenir en vous,
495
Modeste réservez le fiel de ce courroux.
496
Tant de flatteurs épars, tant d’espions à craindre,
497
L’œil et l’oreille au guet, au guet, = aux aguets. sont près de vous enceindre,
498
Prêts à vous imposer pour un mot de travers
499
Tout ce qu’inventerait leur courage pervers,
500
Que du ressouvenir je frissonne pâmée,
501
Que j’en ai mille fois la Parque réclamée.
502
MARIAMNE
Nourrice, je n’espère, et ne redoute rien,
503
Rien de ce qui respire au globe terrien,
504
M’accuse qui voudra, bien souvent à sa face
505
J’use vers le Tyran de plus âpre menace,
506
Provoque ses fureurs, faciles d’accoiser
507
Si je me veux le front de larmes arroser,
508
S’il me plaît d’amollir sa féroce nature
509
Avec je ne sais quoi d’amoureuse peinture.
510
NOURRICE
Comme sans y penser à mon but vous venez,
511
Sa facilité grande, et ses feux condamnés,
512
Reproché de fléchir, traitable, débonnaire,
513
Quand vous ne le voulez traiter en adversaire,
514
Quand réduite au devoir... Mais un page là-bas
515
Jette l’œil dessus nous, et s’avance au grand pas.
516
PAGE
Sa Majesté vous prie (ô vertueuse Reine)
517
De le venir trouver vouloir prendre la peine.
518
MARIAMNE
Où ?
519
PAGE
Dans son cabinet.
MARIAMNE
Sais-tu l’occasion ?
PAGE
L’indice ne me donne autre suasion
520
Fors Fors = excepté, sauf. que de sa Junon, de son âme d’envie,
521
L’absence le travaille.
522
MARIAMNE
Ô faveur ennemie !
Sévère mandement, las ! las ! Contraction de Hélas ! que tu m’es amer,
523
Plus qu’au forçat contraint derechef de ramer,
524
Qu’au captif de rentrer en la prison faussée. faussée. = franchir.
525
Mais allons lui donner une œillade forcée ;
526
Allons lui témoigner de courage et de port
527
Combien à un désir contraire il fait d’effort.
528
SCÈNE II
(SALOMÉ, ÉCHANSON)
SALOMÉ
L’Abord à dire vrai du dessein que je trame
529
De scrupule pourrait faire pâlir une âme,
530
Agiter de tremeur tremeur s. f. Frayeur, terreur. Latinisme , employé par Mme de Sévigné . « On attend des nouvelles d'Angleterre avec trémeur » — Le mot est imprimé en italique, apparemment par les soins de l'Éditeur (Féraud : Dictionnaire critique de la langue française ). ces courages peureux
531
Dans la fange élevés d’un peuple malheureux ;
532
Mais vous qui ne vivez animé que de gloire,
533
Vous de qui j’ai la foi vers le Prince notoire,
534
Qui d’un zèle pieux son salut préférez
535
Au propre jour duquel nous vivons éclairés,
536
Vous qu’un astre a voué prudent à son service,
537
Prudent discernerez l’utilité du vice,
538
Mesurerez au mal presque désespéré
539
Le remède pareil jusqu’ici différé.
540
Somme que le poison d’une amour féminine
541
Sur le Roi mon germain si puissante domine,
542
Lui cille cille ciller , verbe emprunté à la fauconnerie, où il signifie « coudre les paupières d’un oiseau de proie » (A. Howe). tellement les yeux de la raison,
543
Que les moyens communs ne sont plus de saison ;
544
Que l’éminent péril de sa vie incertaine
545
Ne semble à l’aveuglé qu’une illusion vaine,
546
J’ai plus que mon pouvoir de ma part employé,
547
Afin de redresser ce cerveau dévoyé,
548
Afin de séparer de sa couche une peste
549
Qui de le suffoquer chaque moment s’appreste.
550
Stupide néanmoins, léthargique, assoupi,
551
Il se plaît en sa fange, où il a trop croupi,
552
N’aime, ne croit, ne tient en personne qui vive,
553
Hormis en Mariamne, objet qui le captive,
554
Présume que ce masque affronteur de beauté
555
Rarement ou jamais cache la cruauté,
556
Qu’au travers on lirait une fraude meurtrière ;
557
Cependant, prévenue, elle creuse sa bière,
558
Remue Ciel et Terre en cette intention
559
De hâter, le perdant, notre perdition,
560
Capitale ennemie à quiconque fidèle
561
Est au Roi domestique, ou joint de parentèle.
562
Or vous de qui le grade a chez nous le crédit
563
D’attenter un chef-d’œuvre à tout autre interdit,
564
De lui rendre suspects de sa mort conjurée,
565
Ceux dont la conjecture il a déjà tirée,
566
Pouvez à Mariamne imputer que souvent
567
Elle vous en a mis des propos en avant,
568
Par promesse voulu tirer à sa cordelle,
569
Afin d’empoisonner votre maître infidèle,
570
Mêler en son breuvage un philtre vénéneux,
571
Que ne croit là-dessus un homme soupçonneux ?
572
Même qu’à point nommé je me trouverai prête
573
De lui certifier l’outrage qui s’apprête,
574
L’induire d’envoyer cette horrible Alecton, Alecton, Les Furies ou, par antiphrase, les Euménides, c'est-à-dire en grec les Bienveillantes , sont appelées aussi les Érinnyes. Ce sont les divinités infernales chargées d'exécuter sur les coupables la sentence des juges. Alecton, la troisième furie, ne laisse aux criminels aucun repos ; elle les tourmente sans relâche. Odieuse à Pluton même, elle ne respire que la vengeance, et il n'est point de forme qu'elle n'emprunte pour trahir ou satisfaire sa rage. Elle est représentée armée de vipères, de torches et de fouets, avec la chevelure entortillée de serpents.
575
Du crime convaincue aux aux dans les. antres de Pluton Pluton fils de Saturne et de Rhéa, il reçut en partage du monde, les enfers comme royaume. Les Latins lui donnèrent plusieurs noms: Pluto, Diopater, ou Diospater, Dis Pater, Jupiter infernal, Aédoneus, Orcus. On l'appelait aussi « summanus », c'est-à-dire « summus manium », le souverain des mânes ou des ombres. Toutefois on mettait sur le compte de Pluton, les tonnerres qui grondaient pendant la nuit Comme Pluton était dieu sombre et taciturne habitant un royaume qui ne respirait pas la joie, il ne trouva point de femme qui voulût le partager avec lui, il fut donc obligé d'user de surprise, et d'enlever de force Proserpine. Pluton a été identifié à Hadès des grecs et ne possède pas de légende qui lui soit propre ( https://mythologica.fr/rome/pluton.htm ).
Bel acte qui d’un los los s. m. Vieux mot qui signifie, Louange, & qui n'est plus en usage que dans le burlesque ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). immortel vous guerdonne, guerdonne, guerdonner, v. a. Récompenser. Terme vieilli ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition).
577
Vous obligez le Roi, les siens, et sa couronne ;
578
Qu’en outre je promets un jour récompenser,
579
Mais il faut à l’effet diligemment passer.
580
ÉCHANSON
Madame, l’honneur sauf, je vous voudrais complaire,
581
Qui servez aux vertus d’une lampe plus claire,
582
Qui dans l’intérieur désirez me sonder
583
Ainsi qu’on fait un gouffre afin de s’en garder,
584
Car quiconque se lâche à une perfidie,
585
Pour cent autres n’aura que l’âme trop hardie :
586
Imposteur vers la Reine, et séduit de léger,
587
De pis, vers le Roi même il y aurait danger,
588
Impollu Impollu adj. Vieilli, littér . [En parlant d'une pers., de ses attributs] Pur, sans tache (CNRTL : Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF) (CNRS-Nancy Université). Site internet : http : //www.cnrtl.fr/.) . jusqu’ici quant à la renommée,
589
Malaisément d’aucun peut-elle être entamée,
590
Athlète accoutumé de ne broncher jamais,
591
J’espère en ce devoir persister désormais.
592
SALOMÉ
Hé ! Dieu ! qu’à contre-sens vous prenez mes paroles,
593
Fermes de fondement plus que ne sont les Pôles ;
594
Ains Ains vx, très rare, uniquement dans la lang. Littér . et par imitation de l'anc. lang. Mais (CNRTL : Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF) (CNRS-Nancy Université). Site internet : http : //www.cnrtl.fr/.). qu’à tort vous feignez ne reconnaître pas
595
Que vraies elles n’ont rien d’un trompeur appas.
596
Tu le sais, gouverneur du haut et bas Empire,
597
Au défaut ne m’épargne au foudre de ton ire ;
598
Unique remarqué des serviteurs du Roi,
599
Qui la palme emportez d’une immuable foi,
600
Qui, voyant le péril continu qui l’assiège,
601
Un crime perpétrez pire que sacrilège,
602
De ne l’en préserver ores que le pouvez,
603
Ores que mon conseil pour guide vous avez,
604
Qu’au labeur proposé je m’offre de seconde,
605
Pourquoi n’ôterons-nous cette peste du monde ?
606
Pourquoi vous tiendrez-vous tiendrez-vous de la même manière que l’édition de Sandrine Berrégard, nous avons préféré la version de 1632 (« tiendrez ») à la version de 1625 (« tiendriez »), dans un contexte où le futur est majoritaire. scrupuleux et rétif ? rétif ? = indécis.
607
Pourquoi serez-vous plus qu’une femme craintif ?
608
ÉCHANSON
De nos conditions la disparité grande
609
Dissout assez le nœud de semblable demande :
610
Vous, exempte du joug redoutable des lois,
611
Moi, prêt de prêt de d'après l'usage dix-septièmiste, il était autrefois exact d'écrire la formule «prêt de» (au lieu de «près de» aujourd'hui). succomber si je m’en prévalois.
612
SALOMÉ
Conjoints en ce dessein de gloire et de fortune,
613
Présumez du surplus toute chose commune.
614
ÉCHANSON
L’usage journalier apprend que les petits
615
Demeurent impuissants, du malheur engloutis,
616
Portent seuls, opprimés, la peine téméraire
617
Des projets suggérés qu’ils n’auront su parfaire ;
618
Et que qui les aura souvent précipités
619
Bouche soudain la vue à leurs adversités.
620
SALOMÉ
Ah ! dure, injurieuse, et vaine défiance !
621
Outrage insupportable à une conscience !
622
Nue de fiction, fiction, déguisement, feinte, mensonge. Le pronom « elle » se rapporte à la « conscience », c’est-à-dire à celle de Salomé (S. Berrégard). qu’elle abhorra toujours,
623
Derechef devant l’œil eternel de nos jours,
624
Devant le Ciel voûté, trône du Dieu qui tonne,
625
La foi (plus chère à moi que le jour) je te donne,
626
Au cas que, du dessein salutaire à l’État,
627
Ou dommage, ou danger quel qu’il soit résultat,
628
En mon nom le subir, pleige constituée.
629
Mais qui ne voit ici la chose effectuée,
630
Facile, glorieuse, exempte d’accident ?
631
Pourvu que vous n’alliez le courage perdant,
632
Pourvu que le désir vertueux y conspire,
633
Vous proposant un but de conserver l’Empire,
634
Capital ennemi des ennemis du Roi,
635
C’est comme il faut bannir le scrupule et l’effroi.
636
ÉCHANSON
Bien que persuadé de tenter l’entreprise,
637
Sa Majesté d’amour profondément éprise,
638
Et vassal de l’objet d’une rare beauté,
639
Ne la soupçonnerait onc de déloyauté ;
640
Loin de croire une fraude inepte controuvée, inepte controuvée, inepte = impropre; controuver = inventer, imaginer.
641
Voire ne la pourrait, criminelle prouvée,
642
Séparer de ses yeux, s’en priver un moment,
643
Jamais, jamais l’amour parfait ne se dément,
644
L’obstacle interposé sert d’amorce d’amorce = séduction, attrait. à son foudre,
645
Pour le réduire après plus aisément en poudre,
646
Pour affermir plus fort ses fondements d’airain, d’airain, n. m. On donne ce nom surtout dans le style poétique à un Alliage de différents métaux dont le cuivre est la base. Statue d'airain. Graver sur l'airain. Plaque d'airain . On dit aujourd'hui le bronze . En termes d'Antiquité, Airain de Corinthe , Alliage fort estimé des anciens; l'airain en faisait la base et il y entrait une certaine quantité d'or et d'argent. En termes de Mythologie, Le siècle d'airain, l'âge d'airain , Le temps qu'on suppose avoir existé entre le siècle d'argent et le siècle de fer. Fig., Un siècle d'airain , Un temps malheureux et dur. Fig., En termes d'Écriture sainte, Un ciel d'airain , Un temps sec et aride, pendant lequel il ne tombe ni pluie ni rosée. Fig., Un front d'airain , Une extrême impudence. Cet homme a un front d'airain. Il faut avoir un front d'airain pour oser soutenir une pareille fausseté . Fig., Avoir un cœur d'airain , Être dur et impitoyable. Loi d'airain , Loi impitoyable. Prov. et fig., Les injures s'écrivent sur l'airain et les bienfaits sur le sable , On se souvient longtemps des injures et on oublie vite les bienfaits (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales).
647
Ainsi, certes, ainsi nous peinerions en vain,
648
Sages de désister, attendu l’impossible,
649
Et n’entreprendre plus qu’il ne nous est loisible.
650
SALOMÉ
Ah ! que ces premiers feux se sont bien refroidis,
651
Le Roi d’affection tout autre que jadis,
652
Lassé de supporter les reproches, le blâme,
653
L’audace, le mépris d’une mauvaise femme,
654
Qui s’en désirerait dès un siècle défait,
655
Trouvant à son projet quelque apparent forfait.
656
ÉCHANSON
Semblable néanmoins vers elle de caresse,
657
Il pend de son vouloir comme d’une maitresse,
658
L’adore, ne la voit, ce lui semble, à demi ;
659
Embrasé, ne démontre aucun signe ennemi,
660
Aucune malveillance à vos propos conforme,
661
Ni que l’affection conjugale s’endorme.
662
SALOMÉ
L’ordinaire des grands est de cacher au cœur
663
Vers leurs moindres sujets l’aiguillon de rancœur,
664
Et ce qu’il lui confère, ou d’honneur, ou de grâce,
665
Ne doit s’attribuer qu’au lustre de sa race,
666
Afin de contenter un peuple médisant,
667
Dévot à sa famille, et tel acte prisant.
668
ÉCHANSON
Curieux espion, qui les suis de la vue
669
Dessous le sauf conduit de la charge reçue,
670
Je n’ai pu remarquer, de geste ni de voix,
671
Le Roi plus animé l’une que l’autre fois,
672
Mariamne lui plaît, en l’âme enracinée,
673
Autant qu’elle faisait au jour de l’Hyménée.
674
SALOMÉ
Sa bouche m’a pourtant des plaintes soupiré,
675
Qui témoignait assez d’un amour empiré,
676
M’a commis des secrets directement contraires.
677
Or ce fil de discours n’avance nos affaires :
678
Il n’y a que deux mots, d’accorder ou nier,
679
De céder à la crainte, ou cueillir un laurier.
680
ÉCHANSON
Divisé de pensers, tantôt l’un me retire,
681
Maintenant l’autre à soi plus violent m’attire,
682
J’abhorre de porter un témoignage faux,
683
Et ne vous croyant pas, m’est avis que je faux : je faux : indicatif présent de faillir = commettre une faute.
684
Puis que la sureté du Roi flotte incertaine,
685
La femme d’ordinaire implacable en sa haine,
686
Ardente de vindicte, et plus à redouter
687
Que les rocs Capharés Capharés Les rocs Capharés : les Roches Rondes du cap Capharée, au sud de l’Eubée, sur lesquelles périt presque toute la flotte grecque, au retour de Troie (A. Howe). Robert Garnier cite l’endroit dans une œuvre en 1579 : Que les rocs Capharés aux pointes fluctueuses, Que et que Charybde, et les Syrtes sableuses Retiennent vos vaisseaux, que les flots poissonneux Vous poussent sur les bords des Cyclops caverneux. Que la femme l’époux, le fils la mère tue, Que l’un se plonge au cœur une lame pointue, Et l’autre par les eaux vagabonde exilé Cherchant nouveau séjour sous un ciel reculé : Qu’il vienne quelque Roi, qui les peuples d’Asie Fasse marcher un jour dans la Grèce saisie, Fourmillant plus épais, pour revenger nos torts, Que ne sont les épis aux Gargariques bords, Les feuilles aux forêts, l’arène qui poudroie Sur le bord Libyen où le Soleil blondoie. (Robert Garnier : La Troade , Paris, Mamert Patisson, 1579, p. 373). Dans Les Aventures de Télémaque (1699) de Fénelon, l’on peut lire : Nauplius, Roi d’Eubée, irritée de ce que les Chefs de l’Armée des Grecs avoient injustement condamné à mort fon fils. Palamède par les artifices, d'Ulysse, mit des feux fur le mont Capharé (aujourd'hui cap de Figera) sur l’Île d'Eubée qui regarde l'Hellespont : pour y attirer la flotte des Grecs & la faire briser contre les rochers: mais il échoua dans son dessein, parce qu'Ulysse & Diomède prirent une autre route. ( Les Aventures de Télémaque, fils d’Ulysse , Paris : Barthélemy & Fils, 1713, pp. 434-435). ne sont au trajecter, trajecter, traverser.
688
Advienne que pourra, résolu je proteste
689
Suivre en ce mandement votre oracle céleste,
690
Autre Phare n’avoir en cette aveugle nuit,
691
Sûr que la piété prudente vous induit.
692
Ores spécifiez à quelle heure opportune
693
Nous irons ce dessein commettre à la fortune.
694
SALOMÉ
Le plutôt vaut le mieux. Tenez-vous apprêté
695
Alors que j’irai voir demain sa Majesté,
696
Qu’entrée au cabinet, de certaine science
697
Je l’aurai fait tomber sur tomber sur = être l’objet de. telle défiance.
698
On purge beaucoup mieux les corps jà disposés,
699
Les remèdes chez eux agissent plus aisés.
700
ÉCHANSON
Assurez-vous de moi, difficile à résoudre,
701
Mais qui verrait, résous, la machine dissoudre
702
Avant que désister d’un ouvrage entrepris ?
703
SALOMÉ
C’est en quoi des prudents vous emportez le prix.
704
ACTE III
(HÉRODE, SALOMÉ, PHÉRORE, SOÊME, MARIAMNE, EUNUQUE, ÉCHANSON, ET PRÉVÔT)
HÉRODE
Serpent enflé d’orgueil, fere fere une Fere , ou bête sauvage, Ronsard, Fera (Nicot : Thresor de la langue française ). ingrate sortie
705
Des antres Caspiens Caspiens relatif à la mer Caspienne, à ses environs et aux habitants qui les habitent. ou des rocs de Scythie, Scythie, la Scythie est une région sauvage, située au bord de la Mer Noire.
706
Tigresse qui d’humain ne retiens que le front,
707
Crois-tu qu’impunément je porte cet affront ?
708
Cuides-tu, me brassant injure sur injure,
709
Qu’insensible d’honneur sans cesse je l’endure ?
710
Va, rebelle, arrogante, ôte-toi de mes yeux,
711
Ne m’espère jamais de regards captieux captieux trompeur.
712
Amollir courroucé; non, désormais n’espère
713
Que ce refus ne soit ta ruine dernière.
714
Dédaigner mes faveurs, mes flammes mépriser ?
715
Le devoir d’une femme au mari refuser ?
716
Voir que d’humilité je te prie et reprie, reprie, reprier = Prier à nouveau.
717
D’apaiser de mes feux l’amoureuse furie ?
718
Et pour se fier trop d’une frêle beauté,
719
Se roidir roidir ancienne forme de raidir . d’autant plus vers moi de cruauté ?
720
Non, tu en maudiras mille et mille fois l’heure,
721
Ma fortune du bris de la tienne meilleure,
722
Qui ferai d’un terroir fertile élection,
723
Où se reposera ma chaste affection,
724
Duquel une moisson m’arrivera sans peine,
725
Et qui déprimera ton humeur si hautaine.
726
SALOMÉ
L’accident qui vous trouble arrive volontiers
727
De sa source ordinaire, et ne reçoit de tiers,
728
Car le discord épris entre l’homme et la femme
729
Puise l’eau du lieu même où il a pris sa flamme : Puise l’eau du lieu même où il a pris sa flamme : bel exemple de concetto , fondé sur l’association des contraires, l’eau pouvant aussi symboliser les larmes qui sont l’expression de la souffrance amoureuse (S. Berrégard).
730
Arbitre aucun, non pas des plus proches parents,
731
Ne se doit ingérer ingérer se mêler de. de pareils différents.
732
HÉRODE
Oui, lors que ce ne sont que légères querelles,
733
Qui servent à l’amour de flammèches nouvelles,
734
Qui semblent sommeilleux lui donner l’éperon ;
735
Mais ce fléau conçu des rages d’Achéron, d’Achéron, fleuve des Enfers. Dans le vers, métonymie pour les Enfers.
736
Cette pernicieuse et farouche Lionne
737
Mérite qu’un courroux jamais ne lui pardonne,
738
Mérite pour l’outrage impudemment commis
739
Que je croie un conseil par tant de fois remis.
740
SALOMÉ
Merveille, qu’au devoir les bienfaits ne la rangent,
741
Que ses affections de jour en jour s’étrangent, s’étrangent, étranger , écarter, éloigner (Dubois, Lagane, Lerond : Dictionnaire du français classique , le XVIIe siècle ).
742
Qu’on ne puisse adoucir ses féroces humeurs !
743
» De pitié repensant à votre sorte je meurs: » De pitié repensant à votre sorte je meurs: Il est vraisemblable que les premiers vers prononcés par Salomé soient dits en aparté, et dans ce cas l’apparition des guillemettes signale qu’elle s’adresse désormais à Hérode (S. Berrégard).
744
Accouplé sous un joug du tout intolérable,
745
Autant qu’ailleurs heureux, en l’Hymen misérable,
746
Exemple de remarque à la postérité
747
Comme nul n’est parfait en sa prospérité,
748
Qu’elle cloche toujours en l’une ou l’autre sorte ;
749
Mais faites qu’une part de la douleur je porte,
750
Sa faute reconnue.
751
HÉRODE
Aujourd’hui retiré
Seul dans mon cabinet, ardent j’ai désiré
752
Époint Époint participe passé du verbe époindre = piquer, exciter. de ces beautés plus qu’oncques de ma vie,
753
Mariamne amortir mon amoureuse envie,
754
Là-dessus on la mande, elle vient à regret,
755
Ma prière éconduit, suppliée en secret ;
756
Voire après le refus de paroles piquantes,
757
À l’honneur de ma gloire et des miens importantes,
758
Ainsi que le Crapaud s’enflant du noir venin,
759
Plus je m’humiliais d’un courage bénin,
760
D’injures, de brocards, brocards, s. m. Parole de moquerie, raillerie piquante ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). de reproches infâmes
761
Convertit en fureur mes innocentes flammes,
762
Précipite Précipite précipiter = presser, hater. ma dextre à la chasser de là ;
763
Même peu s’en fallut, non content de cela,
764
Qu’elle ne passât outre, et que d’ire échauffée
765
Je n’aie son audace en sa vie étouffée.
766
Hélas! c’est le sujet de ce courroux plaintif,
767
C’est ce qui me contraint de forcener forcener de l’ancien français forcener = devenir forcené, perdre la raison. chétif.
768
SALOMÉ
Voilà certes aussi par trop se méconnaitre,
769
Trop envers vous faveurs criminelle paraître.
770
Présumez qu’au surplus l’espoir dorénavant
771
De regagner son cœur vous irait décevant,
772
Qu’il se faudra tenir sage dessus ses gardes,
773
Evitant des appas, des caresses mignardes, mignardes, = gracieuses, délicates.
774
Que la haine gardée au besoin déploiera,
775
Et qu’éclairs d’un complot vengeur elle envoiera.
776
HÉRODE
J’aurai plus de fiance au Scythe et au Numide au Scythe et au Numide peuples renommés comme guerriers redoutables, habitant respectivement la Russie méridionale et l’Afrique du Nord. Les deux peuples représentent la barbarie aux yeux d’Hérode.
777
Qu’aux pièges désormais tendus de la perfide ;
778
Ni prières, ni pleurs, repentir, ni serment,
779
» Armes dont elles vont cauteleuses s’armant, » Armes dont elles vont cauteleuses s’armant, Hérode parle des femmes en général (d’où l’utilisation du pluriel « elles ») sous la forme d’une sentence, logiquement introduite par des guillemets (S. Berrégard).
780
Ne la replaceront en mon âme irritée.
781
Le sort en est tombé, la pierre en est jetée : la pierre en est jetée : le sort en est jeté (Huguet : Dictionnaire de la langue française du seizième siècle ).
782
Toutes ces actions suspectes ci-après,
783
Et sa peine toujours la suivra de si près
784
Qu’au moindre indice pris, mille morts plutôt qu’une
785
Lui signeront signeront signer = marquer. l’effet de ma juste rancune.
786
Ah ! je te punirai, rebelle, ton orgueil
787
T’échangera ma couche en un sanglant cercueil.
788
PHÉRORE
Bon Dieu ! qui de nouveau trouble votre bonasse ?
789
Qu’a plu le Ciel sur vous d’envieuse disgrâce,
790
Capable d’obscurcir d’obscurcir ternir, déprécier. l’auguste Majesté
791
D’un Prince à la fortune invincible resté ?
792
Cieux ! la morne couleur de ce sacré visage,
793
D’un notable accident me donne son présage,
794
Aveugle m’intimide, et dévore inhumain.
795
Sire, ne le celez à moi, votre germain,
796
Que la fidélité comme le sang vous lie,
797
Chargez-moi d’une part du faix, je vous supplie.
798
HÉRODE
L’impétueux torrent de mon affliction
799
Ne se lâche non plus que celui d’Ixion, d’Ixion, roi légendaire des Lapithes en Thessalie, condamné à être envoyé aux Enfers lié à une roue enflammée qui tournait éternellement.
800
Ne demeure non plus à retitre retitre ce qui est detissu, Detexta retexere , voyez Tistre (Nicot : Trésor de la langue française ). Tisser de nouveau. ma peine
801
Que l’Euripe ses flots mène, agite et remène. Que l’Euripe ses flots mène, agite et remène. Le Canal de l’Euripe sépare l’île d’Eubée du continent grec, entre Chalcis et la côte béotienne.
802
Une fière Alecton domestique a toujours
803
De quoi renouveler le tourment de mes jours,
804
De quoi me bourreler l’esprit et la pensée,
805
Me survendre angoisseux la liesse passée.
806
PHÉRORE
Frappé de ce soupçon, je me l’étais prédit,
807
Vu que de tous les dards que fortune brandit
808
Autre ne blesserait un courage invincible,
809
Que souvent vous avez surmonté l’impossible,
810
Et même traversé d’obstacles, de hasards,
811
Parmi les tourbillons redoutables de Mars,
812
Nonpareil en prudence, en valeur, en adresse,
813
De qui le los au Ciel une sente se dresse,
814
De qui la renommée a comblé l’univers
815
Sans que le sort ait peu lui donner un revers,
816
Hormis de ce côté, hormis la félonie
817
D’une femme exerçant sur vous sa tyrannie,
818
Dangereux animal, qui faible de raison
819
Retient les vertueux d’ordinaire en prison,
820
Leur commande asservis, et offusque leur gloire
821
Pour ne savoir comment user de sa victoire,
822
Non plus qu’eux se tirer de ce gouffre béant
823
Où les a submergés un plaisir de néant.
824
HÉRODE
Vos consolations me rougissent rougissent = me font rougir. de honte,
825
Qu’indomptable autre fois une femme me dompte,
826
Que vainqueur demeuré de si grands ennemis,
827
Un mauvais astre m’ait à sa merci soumis.
828
Depuis le seuil franchi de la jeunesse blonde, la jeunesse blonde, épithète appliqué à un Iduméen (A. Howe).
829
Mes travaux, dérivés d’une source féconde,
830
Ceux du brave Thébain, de force et de grandeur
831
Surpassent de beaucoup; mais plein de force et d’heur,
832
Que Que = moi que. la gloire animait, enfant digne d’un père
833
Traîtrement Traîtrement traîtreusement ( Dictionnaire du Moyen Français ). butiné de la Parque sévère,
834
Hardi, j’exécutai ses projets commencés,
835
Les Assamonéens de l’Empire chassés,
836
Installé peu à peu dedans leur trône même.
837
Après, que n’ai-je fait en ce péril extrême
838
Où Cléopâtre avait mes affaires réduit,
839
Elle qui gouvernait un Antonine séduit,
840
Prête de m’arracher le Royaume et la vie ?
841
Ma prudence pourtant étouffa son envie.
842
Qui ne sait qu’au milieu des Romains divisés,
843
De civiles fureurs contraires attisés,
844
Lorsque Brute et Cassie aux champs champs = champs de bataille. de Macédoine
845
Demeurèrent vaincus sous les armes d’Antoine,
846
Quoique leur Partisan je ne perdis le cœur,
847
À même heure obtenant ma grâce du vainqueur,
848
Et lui du grand César asservi déplorable,
849
Qui croira ce chef-d’œuvre aux âges mémorable ?
850
Comme, sans m’abaisser sous la calamité,
851
Soudain je le fléchis par magnanimité,
852
Comme de ses amis il me reçut au nombre,
853
Admirant mon courage en un semblable encombre ?
854
Ensuite répéter tous mes autres exploits,
855
Le jour me défaudrait défaudrait de défaillir . Manquer. Il signifie aussi Dépérir, s'affaiblir . « Les forces lui défaillent tous les jours, la vue commence à lui défaillir ». En ce sens on dit qu « 'Un homme se sent défaillir », pour dire, qu'Il se sent tomber en faiblesse. ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). si je l’entreprenois.
856
PHÉRORE
On conterait conterait conter = compter, calculer. Le XVIIe siècle confond volontiers les deux formes conter et compter (S. Berrégard). plutôt les arènes menues
857
Qu’abreuve l’Océan de ses vagues chenues,
858
Plutôt les fleurs d’Hymette, d’Hymette, montagne en Grèce réputée par son miel et son marbre. Autrement appelé Trelovouni (Montagne folle) était pour les anciens Athéniens un important lieu de culte avec de nombreux temples et des sources d'enrichissement avec des carrières de marbre. et les Mouches Mouches abeilles. qui vont
859
Picorer au Printemps l’émail gai de leur front.
860
Infini de vertus, de gloire, et de louanges,
861
Miracle de notre âge et des peuples étranges,
862
Père de la Patrie, et auteur de la paix,
863
Monarque de votre heur n’approcherait jamais,
864
Si ce fléau commun, si ce mal nécessaire
865
De femme n’offusquait la lumière plus claire,
866
Vous pûtes tout hormis sa malice dompter ;
867
Mais qui fait celui-ci devers nous tant hâter ?
868
Sur votre Majesté son regard il arrête,
869
Présage qu’il lui veut quelque chose sécrète.
870
ÉCHANSON
L’importance du cas, que pressé du devoir
871
À votre Majesté je viens faire savoir,
872
Désire qu’à l’écart seul à seul je le die,
873
Et qu’aussitôt que su au mal on remédie.
874
HÉRODE
Suis-moi; vous, demeurez, attendant mon retour,
875
Afin de m’assister, ce secret mis au jour.
876
SALOMÉ
Variable d’avis, en l’esprit je rumine
877
Quel sujet precipit precipit déformation de préciput : particulier. vers le Roi l’achemine,
878
L’occasion qui plus vraisemblable paroît.
879
Mais ou l’affection du désir me déçoit,
880
Ou le fiel envieilli de cette âme infidèle
881
Lui aura conseillé tirer à sa cordelle
882
Un qui peut entre tous ministre la venger,
883
Qui peut les jours du Roi son Époux abréger.
884
PHÉRORE
Selon que du présent je tire conjecture,
885
Atteinte de l’excès de tant énorme injure,
886
Le Roi, déjà d’ailleurs animé, ne faudroit faudroit du verbe faillir .
887
User de châtiment capable en son endroit.
888
L’antique erreur purgé, et sa flamme or de glace,
889
Sans doute permettrait que la Justice eût place;
890
Sans doute qu’en ce cas la Justice aurait lieu,
891
Que celle qui se croit digne de quelque Dieu
892
L’irait chercher là-bas en la nuit éternelle.
893
Mais le voici, son œil de fureur étincelle,
894
Plus troublé, plus épris d’ire qu’auparavant,
895
Les deux bras vers les Cieux attestés élevant.
896
HÉRODE
Du prodige entendu le poil me hérissonne,
897
Une stupide horreur mes membres environne,
898
Ô Cieux ! ô Terre ! ô Mer ! Hé ! comment souffrez-vous
899
Des exécrations si grandes entre nous ?
900
Celle à qui je fiais ma vie et ma fortune,
901
Celle à qui je rendis toute chose commune,
902
Celle que j’aimais plus que moi-même cent fois,
903
Viole la nature et ses plus saintes lois,
904
Aboie à mon trépas, que ma mort ne respire,
905
Ne veut que me priver du jour et de l’Empire,
906
Sortable récompense aux biens qu’elle a reçus,
907
Amis, conseillez-moi de grâce là-dessus.
908
SALOMÉ
Ô détestable femme ! Ô trahison maudite !
909
Trahison que j’avais de longue main de longue main = depuis longtemps. prédite !
910
Le Taureau de Pérille, Le Taureau de Pérille, le taureau d'airain ou taureau de Phalaris est un instrument de torture inventé en Grèce antique : Phalaris, tyran d'Agrigente en Sicile, avait demandé à Perillos d'Athènes de lui concevoir un supplice pour les condamnés. Perillos d'Athènes fut le premier à l'expérimenter, d'où la phrase de Dante, qui cite le taureau d’airain au Chant XXVII de l'Enfer (vers 5 à 12), première partie de la Divine Comédie : « Come 'l bue cicilian che mugghiò prima col pianto di colui, e ciò fu dritto, che l'avera temperato con sua lima, mugghiava con la voce de l'afflitto, sì che, con tutto che fosse di rame, pur el pareva dal dolor trafitto » au crime comparé,
911
Ne t’aurait pas assez de tourments préparé.
912
PHÉRORE
Éperdu plus que ceux qu’atteint un coup de foudre,
913
Je ne sais quant à moi que croire, que résoudre.
914
Vous plaît-il pas, avant que plus outre attenter,
915
Présente au délateur la faire confronter ?
916
HÉRODE
Ce sera pour le mieux. Vite, qu’on me la mande,
917
Que telles qu’elles sont ses raisons on entende.
918
Oui, je veux qu’en public soit jugé de l’excès,
919
Les formes observant requises au procès.
920
SALOMÉ
La déposition d’un témoin sans reproche
921
Suffit à condamner ce courage de roche,
922
Conforme de tout point aux menaces qu’elle a
923
Volontaire vomies dessur ce sujet-là.
924
Le danger est qu’un rais de sa sorcière vue
925
Ne fende les glaçons de la haine conçue,
926
Que des pleurs féminins, des adulations
927
N’emportent le grief des accusations.
928
HÉRODE
Nullement. Il n’y a si criminelle offense
929
Qui ne doive du moins impétrer impétrer obtenir quelque grâce, faveur, don, ou privilège. Un vrai pénitent impètre les pardons de ses fautes (Furetière : Dictionnaire universel ). sa défense,
930
Qu’il ne lui soit permis de se justifier,
931
L’aller à mon courroux soudain sacrifier
932
De César, du public m’exciterait la haine ;
933
Ma sœur, il ne faut pas, la voici qu’on amène,
934
Superbe d’assurance, aussi grave de port
935
Que qui soupçonnerait son innocence à tort.
936
Déloyale assassine, ingrate, et plus qu’ingrate,
937
À ce coup ton orgueil en ruine s’éclate.
938
Un Dieu, qui Tout-puissant te déteste, a permis
939
Que l’on châtie en un tes outrages commis,
940
Que l’horrible attentat de ma mort projetée
941
Donne à tant de forfaits la peine méritée,
942
Ton effronté souris souris = sourire. ne l’empêchera pas.
943
Réponds : n’est-il pas vrai que dès longtemps tu as
944
Sollicité celui que, présent, je t’oppose,
945
De mêler du poison (abominable chose !)
946
Dans le vin qu’il me sert à table ? Sus, Sus, interjection dont on se sert pour exhorter, pour exciter. « Sus mes amis, sus donc, levez-vous. Or sus dites-nous ». Il est du style fam. ( Dictionnaire de l'Académie , 4ème édition). dis-nous
947
Tes complices, avant qu’aigrir plus mon courroux,
948
Avant que la douleur des tortures l’arrache :
949
Déclare qui t’incite à un acte si lâche.
950
Quel sujet, quelle excuse à l’infidélité,
951
Sinon, pauvre, le trop de ma facilité,
952
Sinon mon indulgence et faveur excessive ?
953
Sus, parle vitement. Qu’est-ce que Qu’est-ce que selon Rigal employé ici au sens de « pourquoi » : pourquoi est assez souvent remplacé par Qu’est-ce que : Qu’est-ce que l’on retive Mar . III ; II, 449). l’on rétive ?
954
MARIAMNE
Surprise à l’impourvu, je m’épouvanterois,
955
Mais de jeunesse instruite en l’école des Rois,
956
» Jaçoit qu’ores du nom vénérable j’abuse,
957
En votre haine assez coupable je m’accuse.
958
Quel besoin d’imposture ? Abrégez les ennuis
959
De celle qui ne voit au monde que des nuits,
960
Qui languit douloureuse aux liens de la vie,
961
De moment en moment la prévoyant ravie,
962
Ainsi que l’on va faire. Ô désirable jour !
963
Combien je te dois plus qu’à ce parfait amour,
964
Qu’à ces belles faveurs naguères reprochées,
965
Faveurs qui de mourir ne m’eussent empêchée,
966
Dés l’heure que, cité d’Antoine, leur auteur,
967
Incertain du retour, choisit l’exécuteur.
968
HÉRODE
Ô réponse arrogante, à l’extrême ambiguë,
969
Qui moi de cruauté, lui d’imposture arguë,
970
Explique, explique mieux ton dire irrésolu :
971
Quand me suis-je, en quel lieu de parjure pollu ? pollu ? participe passé de polluer . v. act. : Profaner un lieu saint » (Furetière : Dictionnaire universel ).
972
Pourquoi t’imposerai-je une trame assassine,
973
À cause qu’impuissant le rancœur me domine,
974
Que je ne perdrais pas de pleine autorité
975
Quiconque me plairait ? Chante la vérité.
976
MARIAMNE
Vérité n’est de moi hormis une connue,
977
L’heure de ma ruine innocente venue,
978
Et feindre ne savoir qui devait m’immoler
979
À vos Mânes Mânes chez les Romains, les Mânes sont les esprits des morts. On les appelait ainsi par euphémisme (le mot signifie littéralement « dieux bons », car on craignait leur retour parmi les vivants (S. Berrégard). absents, c’est trop dissimuler.
980
HÉRODE
Ô double trahison ! Le scélérat Soême
981
Mes secrets enchargés enchargés encharger = v. a. Recommander, donner charge ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). a décelé lui-même,
982
Interprète malin de mes conceptions,
983
Tout abonde d’outrage et de déceptions, déceptions, = tromperie .
984
Tout abonde chez moi d’aguets, de perfidie.
985
Mais se plaindre ocieux ocieux oisif ( Dictionnaire du Moyen Français ). aux maux ne remédie :
986
Allez, saisissez-vous de Soême, et de ceux
987
Qu’il a de familiers plus affidés reçus.
988
Un Eunuque surtout ses affaires manie,
989
Qui nous relèvera d’une peine infinie.
990
Amenez-le premier, car son maître n’a point
991
Violé de léger le mandement enjoint,
992
Communiqué sans plus des paroles de bouche :
993
Le traitre aura souillé les honneurs de ma couche,
994
Entrepris d’avantage. Ah! du ressouvenir
995
Je forcène, et me puis à peine contenir.
996
MARIAMNE
Peur d’enfants, ou plutôt sur l’enclume forgée,
997
Qui d’un crime tantôt de poison m’a chargée !
998
« L’honneur des devanciers au sang demeure écrit,
999
Aucun terme des ans fuitifs fuitifs = fugitive. ne le le Alan Howe corrige le texte original, remplaçant « la » par « le », car le pronom semble désigner l’«honneur, dont Mariamne se dit ensuite « inséparable » prescrit ».
1000
Inséparable j’ai vécu sous la franchise,
1001
Afin que plus certain mon être j’autorise.
1002
HÉRODE
L’honneur t’a commandé de meurtrir ton Époux,
1003
Et de croire les tiens fort différents de nous,
1004
Orgueilleux d’un faux titre, et qui prise les Sceptres
1005
Sans marque de vertu d’une suite d’ancêtres,
1006
Qui ne te garderont de subir toutefois
1007
L’équitable rigueur des politiques lois.
1008
MARIAMNE
J’appréhenderai moins l’effet que la menace,
1009
Que je tiens des Tyrans une suprême grâce.
1010
HÉRODE
Méchante, qu’as tu vu de tyrannique en moi ?
1011
MARIAMNE
Mon Géniteur Hyrcane occis sous votre foi, sous votre foi, = se fiant à votre promesse.
1012
Son fils d’âge innocent, le jeune Aristobule,
1013
Espoir de la patrie et son fatal Hercule,
1014
Traîtrement étouffé.
1015
HÉRODE
Je te ferai cracher
Cette langue impudente, ou tels mots retrancher.
1016
MARIAMNE
Libre je veux mourir ainsi que je fus née.
1017
HÉRODE
Hé ! quelle liberté ne t’ai-je pas donnée,
1018
Maîtresse de mon âme et de mes volontés,
1019
Paravant Paravant auparavant (Nicot : Trésor de la langue française ). les desseins de ce meurtre tentés ?
1020
MARIAMNE
L’Immortel scrutateur des œuvres projetées
1021
Connaît ces charités de mensonge apostées,
1022
Connaît qu’un naturel généreux et Royal
1023
Ne saurait consentir à rien de déloyal.
1024
HÉRODE
Non, la vue en fait foi, le doigt touche palpable
1025
La blanche pureté de ta vie incoupable, incoupable, innocent.
1026
Autant que du voleur les chemins assiégeant,
1027
De la Justice en fin surpris en égorgeant.
1028
Il est vrai qu’on peut mieux éviter son outrage,
1029
Mais l’Eunuque amené, nous saurons davantage.
1030
Écoute, ton salut dépend de confesser,
1031
Rien de la vérité derrière ne laisser.
1032
Quel argument fonda l’accointance ordinaire
1033
De Mariamne avec Soême le faussaire ?
1034
Qu’as-tu de leurs devis familiers entendu ?
1035
Dis-moi le principal où ils avaient tendu,
1036
Lorsque je fus mandé de l’Empereur Antoine,
1037
Et que je te laissai Gardien de la Reine.
1038
Parle, que songes-tu ? Ici le tournoyer
1039
N’est que de son plein gré au cordeau s’envoyer.
1040
EUNUQUE
Sire, la qualité ne m’a permis, infirme,
1041
D’entrer en leurs secrets d’importance sublime ;
1042
J’attesterai les Cieux et notre alme alme nourricier, bienfaisant. Soleil
1043
N’avoir participé jamais d’aucun conseil
1044
Qui votre Majesté pernicieux regarde,
1045
Ains que mêmes en fis une soigneuse garde.
1046
HÉRODE
Ô l’énorme mensonge ! Ô la déloyauté !
1047
Que tu n’as reconnu parmi leur privauté
1048
Ce que contre l’État, ce que contre moi-même
1049
L’un et l’autre brassait ? Ô l’impudence extrême !
1050
Des gênes, des bourreaux !
1051
EUNUQUE
Hélas ! Sire, merci,
Je confesserai tout, sans me traiter ainsi.
1052
HÉRODE
Sus donc, certainement, et en peu de paroles,
1053
Que je discernerai certaines, ou frivoles.
1054
EUNUQUE
L’effroi retient ma voix au canal étoupé.
1055
HÉRODE
N’espère que la mort horrible, entrecoupé, entrecoupé, entrecouper = couper, diviser à plusieurs reprises.
1056
Convaincu Convaincu = si tu es convaincu. de mensonge…
1057
EUNUQUE
Hélas ! je dis sans force,
Qu’en la couche Royale il sème le divorce,
1058
Désunit vos moitiés, un secret révélé
1059
Duquel dépositaire on l’avait appelé.
1060
Sire, vous savez tout en ce peu que j’abrège.
1061
HÉRODE
L’auspice du discours aucunement m’allège ;
1062
Poursuis, leur conférence a passé plus avant,
1063
Quelque faveur d’amour mutuelle suivant,
1064
Soême, pour loyer de l’avoir avertie,
1065
Caressé Caressé = ayant été caressé. comme Époux de ma femme abrutie.
1066
MARIAMNE
Qui se pourrait du bien qu’on a fait repentir ?
1067
Ce naufrage d’honneur je devais consentir.
1068
HÉRODE
Voilà plus qu’à demi la chose confessée.
1069
Achevons: l’a-t’il pas maintes fois embrassée ?
1070
EUNUQUE
Que votre Majesté telle erreur ne s’imprime :
1071
Elle est trop vertueuse, elle est trop magnanime
1072
Pour lui manquer jamais en ce chaste devoir,
1073
Jamais autre désir qu’honnête concevoir.
1074
HÉRODE
Tu as reçu, mâtin, le charme d’un silence,
1075
Mais si tu me croyais, n’attend la violence,
1076
N’attend que les tourments tirent la vérité ;
1077
Préfère la prudence à la témérité,
1078
Déclarant le progrès de leurs amours furtives,
1079
Qui servis de Mercure ! Mercure ! messager de Jupiter, qu’il servait dans ses entreprises amoureuses.
1080
EUNUQUE
En pointures plus vives
Que celles de cent morts à à = pour. un cœur innocent.
1081
Qu’un supplice nouveau les autres surpassant
1082
S’exerce sur mon corps, le démembre, ou dévore,
1083
Je ne confesserai, menteur, ce que j’ignore :
1084
Je ne déchirerai la gloire du renom,
1085
D’une qui tient chez vous la place de Junon, Junon, Déesse de Lumière , dont le synonyme poétique est l’épithète Lucine (en latin: Lucina ). Elle est invoquée lors de l'accouchement.
1086
Miroir Miroir = modèle. de chasteté, qui n’eut onc son égale
1087
Quant à la continence, et la foi conjugale.
1088
HÉRODE
Prévôt, que de ce pas on le livre aux bourreaux ;
1089
Qu’ils recherchent parmi le fer, le feu, les eaux,
1090
De quoi le tourmenter, le presser, le contraindre
1091
À nous notifier notifier = signifier. ce qu’il a voulu feindre ;
1092
Et que son traître maître, amené sur-le-champ,
1093
J’examine d’un coup, l’affaire dépêchant.
1094
PRÉVÔT
Sire, il ne tiendra pas à un devoir fidèle
1095
Que votre Majesté le crime ne décèle,
1096
Nous y emploierons l’artifice et l’effort.
1097
MARIAMNE
Ha ! chétif innocent, que je pleure ton sort.
1098
HÉRODE
Pleure le tien plutôt, et folle ne présume
1099
Abuser de ma grâce ainsi que de coutume,
1100
Qu’on te traite avec plus de respect, de faveur,
1101
Tes yeux n’ont plus d’attraits, tes baisers de saveur :
1102
L’exécration jointe à ce dol homicide,
1103
D’amour et de pitié rend ma poitrine poitrine métonymie pour « cœur». vide,
1104
Déracine ce peu qui restait là-dedans,
1105
Par l’assiduité des forfaits précédents.
1106
Assure, assure-toi, qu’exemplaire punie
1107
L’appareillé supplice attend ta félonie.
1108
MARIAMNE
Quelle ?
1109
HÉRODE
Ma mort brassée, et mon lit maculé.
MARIAMNE
D’une adultère flamme oncques je n’ai brûlé,
1110
Moins débile attenté Moins débile attenté ellipse pour “mais si j’étais moins débile j’aurais tenté” (A. Howe). de rompre le servage,
1111
Qui me fit de l’Hymen un continu veuvage.
1112
HÉRODE
Il te fallait un Dieu, présomptueuse, afin
1113
Que ton ambition excessive prît fin,
1114
Afin de rencontrer un Époux de ta sorte ;
1115
Mais au défaut voici, voici celui qui porte
1116
Le nom de favori, ton Égisthe Égisthe Égisthe devint l’amant de Clytemnestre, dont il assassina le mari Agamemnon, mais ensuite Orestes vengea la mort de son père en tuant le meurtrier (S. Beaurrégard). vanté, vanté, = proclamé.
1117
Du remords de sa coulpe en l’âme épouvanté,
1118
Pâle de conscience ainsi que de visage,
1119
Et qui de sa ruine a senti le présage.
1120
Perfide mille fois, qui t’a mis au penser
1121
De trahir mes secrets, la borne outrepasser
1122
Que mes commandements t’exposèrent expresse ?
1123
Cède à la vérité dont le Soleil te presse,
1124
Déclarant qui t’a mû, infracteur de ta foi,
1125
Manifester un cas inconnu que de toi, que de toi, = sinon de toi.
1126
Cas qui m’importait lors plus que je n’ose dire.
1127
Comment te laissas-tu d’une femme séduire,
1128
Jusqu’à communiquer le mandement reçu ?
1129
Réponds : me décevant, quel esprit t’a déçu ?
1130
SOÊME
Hélas ! qui du futur aurait la prescience,
1131
Qui d’un seul Tout-Puissant partirait partirait partir =partager. la science,
1132
À peine, je le sais, d’imprudence eût été
1133
Se jeter au péril où je me suis jeté.
1134
Mais le voile tendu devant l’humaine vue,
1135
Pour juger à travers la chose mal prévue,
1136
Suivre le sentier pire en une aveugle nuit,
1137
Et se paître du faux d’un populaire bruit,
1138
De là, Sire, ma faute a pris son origine,
1139
Que votre Majesté pardonnera Divine ;
1140
Vu que sans varier, sans feindre, sans mentir
1141
Je lui ai confessée avec un repentir.
1142
HÉRODE
Tu tais le principal de ce que je demande ;
1143
Hypocrite menteur, quelle audace si grande
1144
T’inspirait négliger un fidele devoir ?
1145
Quel fruit présumais-tu du crime recevoir ?
1146
SOÊME
Sur la fausse rumeur d’une dernière perte
1147
Par votre Majesté chez le Romain soufferte,
1148
L’État se conservant à son Épouse Épouse Rigal corrige l’original « époux » par « épouse » : « Le Théâtre d' Alexandre Hardy : Corrections à la réimpression Stengel et au texte original », Zeitschrift für französicche Sprache und Literatur , XIII, 1891, p. 215. entier,
1149
J’allai (frêle projet) sa faveur mendier.
1150
J’allai comme font ceux qui surpris du naufrage
1151
Tâchent à se sauver plus dispos à la nage,
1152
Dessur quelque ais ais longue pièce de bois, poutre, planche. brisé, misérable, de peur
1153
Que ma fortune fût convertie en vapeur,
1154
Que personne privée une hideuse hôtesse une hideuse hôtesse c’est-à-dire la Misère (A. Howe).
1155
De pauvreté me vint accabler en vieillesse.
1156
Hélas ! par ces genoux, mon asile, embrassés,
1157
Par ces pleurs moins de l’œil que de l’âme versés,
1158
Merci je vous requiers. Hé ! faites, grand Monarque,
1159
Luire en moi de clémence une immortelle marque,
1160
Me redonnant la vie.
1161
HÉRODE
Ah ! rustre, il n’est plus temps :
Trop à l’extrémité ma grâce tu attends,
1162
Sur l’arrière-saison ta repentance arrive.
1163
Or du premier forfait un pire se dérive :
1164
La Reine, en ton endroit prodigue de guerdon, guerdon, subst. masc. Loyer, salaire, récompense. Terme vieilli, et n'a plus d'usage que dans le burlesque ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition).
1165
Son bien plus précieux t’a mis à l’abandon,
1166
Et selon le rapport d’un des tiens plus intime,
1167
Examiné déjà dessur ce même crime,
1168
Permis l’attouchement, permis ce que permet
1169
Celle qui son honneur publique en vente met.
1170
Confessant, je promets te modérer ta peine;
1171
Obstiné, tu l’aurais, n’accroissant que ma haine.
1172
Dis-nous quand, et comment, le lieu, l’heure, et le jour
1173
Esquels Esquels contraction de ès, « dans, à », et de « lesquels» = en lesquels, auxquels. se commença votre adultère amour.
1174
SOÊME
Jamais il ne tomba dans sa chaste pensée,
1175
Et jamais sa vertu ne m’a récompensé,
1176
Sinon par vos bienfaits encore possédés,
1177
Ou la Terre et les Cieux de fureur débordés
1178
Puissent exterminé se venger du parjure.
1179
Sire, (pardonnez-moi) vous lui faites injure :
1180
Au péril de cent morts je maintiendrai qu’à tort
1181
Sur son chaste renom la médisance mort.
1182
HÉRODE
Possible que tantôt les gênes apprêtées
1183
T’induiront accepter mes offres rejetées.
1184
Chargé de fers, traînez-le au creux d’une prison,
1185
Que faute d’en vouloir tirer autre raison, tirer autre raison, = tirer vengeance.
1186
Faites (car je le veux) que mourir il se sente.
1187
Tandis je convaincrai d’une honte décente
1188
Mon empoisonneresse, empoisonneresse, empoisonneuse. et ferai dans demain
1189
Imposer au chef-d’œuvre une dernière main.
1190
ACTE IV
(MARIAMNE, PRÉVÔT, HÉRODE, ÉCHANSON, PHÉRORE, SALOMÉ)
SCÈNE I
(MARIAMNE (en prison), PRÉVÔT)
MARIAMNE
Souverain Gouverneur de l’Empire du monde,
1191
Qui de rien as construit les Cieux, la Terre, et l’Onde, Qui de rien as construit les Cieux, la Terre, et l’Onde, construction semblable a celle de Félismène: « Ailé porte-Carquois qui ta flamme féconde / Fais régner en l'Olympe, en la Terre et en l'Onde » (vv. 533-534).
1192
Targe des Innocents, leur assuré rempart,
1193
Je t’invoque réduite au suprême hasard ;
1194
Équitable Censeur des actions humaines,
1195
Qui nombres nombres nombrer = dénombrer, compter. et prescris nos heures incertaines,
1196
J’atteste ta Justice au désastre où je suis,
1197
D’ennemis opprimée, en ce gouffre d’ennuis,
1198
La proie du mensonge et de la calomnie,
1199
Esclave d’une horrible et dure tyrannie.
1200
Père, je ne requiers autre faveur de toi
1201
Sinon que de sortir de l’Enfer où j’étois,
1202
Sinon que de là-haut ma constance inspirée,
1203
Triomphe de la mort qu’on m’aura préparée,
1204
Sinon que de moquer les iniques efforts
1205
De l’odieux bourreau de mes ancêtres morts,
1206
Du barbare qui tient ma liberté sujette
1207
Depuis le nœud fourré d’une alliance abjecte.
1208
Depuis, hélas ! depuis qu’à contrecœur je sers
1209
D’égout aux voluptés du pire des pervers,
1210
Qu’en un lit, soupireuse, à part moi je déplore
1211
La tardive langueur du secours que j’implore,
1212
Secours qui pend du dard funéreux funéreux funèbre, funeste, fatal. de Cloton, Cloton, comme l’a bien remarqué Howe, Hardy confond le rôle de Plothon, celle des Parques qui prédidait à la naissance, avec celui d’Atropos.
1213
Secours qui me confine aux antres de Pluton,
1214
Secours qui convertit ma tempête en bonace,
1215
Qui le repos des miens tant désiré me trace.
1216
Indocile à la peur, je sais qu’il faut mourir,
1217
Je sais qu’à meilleur port l’homme ne peut courir,
1218
Lors principalement qu’entier de conscience
1219
D’une seconde vie il conçoit la fiance,
1220
Stable en tranquillité, durable de repos.
1221
On ouvre la prison. Que tu viens à propos,
1222
Quiconque apportera ma sentence mortelle,
1223
Je voudrais couronner ton chef pour la nouvelle.
1224
PRÉVÔT
Sa Majesté vous mande; allons, Madame.
1225
MARIAMNE
Hélas !
J’espérais du message un extrême soulas,
1226
Que tu me conduirais au destiné supplice.
1227
PRÉVÔT
Non, que telle frayeur ores ne vous saisisse ;
1228
Ce n’est pour autre fin que pour vous confronter
1229
Celui qui l’attentat a osé raconter :
1230
Soyez à ce besoin de réponse pourvue,
1231
Car on se tire mieux d’une affaire prévue.
1232
MARIAMNE
Ma première réponse est la dernière aussi,
1233
Où s’étend désormais le moins de mon souci.
1234
SCÈNE II
(HÉRODE, MARIAMNE, ÉCHANSON, PHÉRORE, SALOMÉ)
HÉRODE
Bourrelé dans l’esprit de passions contraires,
1235
Je ressemble un captif entre deux adversaires,
1236
Un Agneau que deux Loups terrassent acharnés,
1237
D’une rage de faim cruelle forcenés :
1238
Maintenant celui-ci, tantôt l’autre l’emporte,
1239
Selon qu’il a donné sa secousse plus forte.
1240
Je sens ne plus Je sens ne plus expression refusée par le grammairien Pierre Ménage (1613-1692), dans le chapitre CCXXIV de ses Observations sur la langue française (1672). ne moins se paître tour à tour
1241
De mon cœur divisé la vengeance et l’amour :
1242
Le crime m’apparaît d’une femme homicide,
1243
Et d’ailleurs sa beauté divine m’intimide,
1244
M’épouvante, certain que me la séparant,
1245
À regret je verrai le Soleil m’éclairant,
1246
Qu’après elle je n’ai chose qui me contente.
1247
Hé ! Cieux, qui la saurait sans feinte, repentante,
1248
Désister de sa haine, éteinte à l’avenir,
1249
Je voudrais du passé ne me plus souvenir :
1250
Sa grâce lui serait bientôt entérinée. entérinée. =accorder.
1251
Mais d’une humeur perverse, et au vice obstinée,
1252
L’affront qu’elle aura cru maintenant recevoir
1253
Plus que tous mes bienfaits obtiendra de pouvoir :
1254
Il ne s’écoulera de sa mémoire ingrate.
1255
Bref, que de de = pour. son salut ma ruine s’éclate,
1256
Sa perte me conserve, et sa perte me perd,
1257
Que résoudrai-je donc en un tel doute offert ?
1258
L’absence de ses yeux m’absente m’absente absenter = éloigner, séparer de. de mon âme,
1259
Qui ne vit que des rais de leur jumelle flamme;
1260
Vive, l’impunité son audace accroîtra,
1261
Sans fin la trahison en elle renaîtra.
1262
Observons le milieu requis en ces extrêmes,
1263
Qu’où elle ne voudrait retourner en soi-même,
1264
Reconnaître sa coulpe, ains y persévérer,
1265
La peine capitale on lui face endurer ;
1266
Mais réduite au devoir de l’amitié jugale,
1267
Mais de l’âme abjurant son erreur déloyale,
1268
Qu’à bras ouverts reçue on révoque l’arrêt,
1269
Arrêt où la nature a le plus d’intérêt,
1270
Car défaite il n’y a plus de miracle au monde,
1271
La voici que dévore une crainte profonde.
1272
Voici ceux qu’au conseil aussi je demandois,
1273
Suivis du Délateur qu’opposer je lui dois.
1274
Vague de contenance, une pitié soudaine
1275
M’influe M’influe influer = communiquer insensiblement ses qualités bonnes ou mauvaises à un autre sujet C'est ainsi qu'on dit que les astres influent sur les corps sublunaires, en leur communiquant leur chaleur, leur froideur, ou autres vertus favorables ou malignes, l'exemple, les bonnes meurs, les sages discours d’un précepteur influent la vertu en l'âme de leurs écoliers Ce mot vient de in & fluere (Furetière : Dictionnaire universel ). (étrange cas) la moitié de sa peine ;
1276
Si faut-il se roidir contre l’affection,
1277
Et couvrir du discours telle imperfection.
1278
Assemblés devant l’œil du Grand Juge Céleste,
1279
Neutre en cette action me porter je proteste,
1280
Quoiqu’elle me regarde, et que seul offensé
1281
Je me pusse venger sans le droit balancé.
1282
Doncques Doncques conj. Donc . « Et d'où doncques viendrait cette prompte sortie ? » (Mol., L'Étourdi , v. 1608). N.B. : Cette conjonction n'est plus en usage" sous cette forme, selon Ménage ( Observ. s. l. Lang. fr. 1726) ; elle ne se présente plus que sous les formes donc et doncque , également usitées, l'une d'ailleurs étant plus de la prose, l'autre de la poésie » (Gaston Cayrou : Dictionnaire du français classique ). vous, Délateur, présentement j’adjure
1283
De ne rien avancer que la vérité pure,
1284
De ne rien référer que ce que vous savez,
1285
Que de sa propre bouche entendu vous avez.
1286
A-t-elle pas tâché plusieurs fois de vous faire
1287
Mêler dedans ma Coupe un poison mortifère,
1288
Tâché de suborner votre fidélité ?
1289
Dites, n’ayans égard aucun de qualité :
1290
Le crime exorbitant du titre la dépose,
1291
Répondez véritable à ce que je propose.
1292
ÉCHANSON
Sire, à ma volonté que, reconnu menteur,
1293
Du divorce Royal je ne fusse l’auteur,
1294
Que mon sang expiât l’imposture maudite.
1295
Dispensez-moi d’user, s’il vous plaît, de redite :
1296
L’histoire racontée à votre Majesté
1297
Ne fait pas moins qu’ici présente elle eût été,
1298
Contient de point en point le progrès de l’affaire,
1299
Et le plus répéter je ne tiens nécessaire.
1300
HÉRODE
L’usage coutumier de Justice le veut,
1301
Condamner autrement les crimes on ne peut.
1302
Dépêchons : fûtes-vous pratiqué de la Reine,
1303
Encontre moi choisi ministre de sa haine,
1304
Par promesse tenté d’elle à m’empoisonner ?
1305
ÉCHANSON
Oui, Sire, mais veuillez au courroux pardonner,
1306
Qui la transportait lors.
1307
MARIAMNE
Ô déloyale bouche !
Volontiers la pitié du désastre te touche,
1308
Où tu cuides plonger une qui ne le craint ;
1309
Je t’excuse pourtant, comme d’ailleurs contraint.
1310
HÉRODE
Regardez l’impudence et l’énorme malice,
1311
Que d’un crime aposté elle me fait complice.
1312
Or n’est-il question de plus dissimuler,
1313
Ni à la vérité présente reculer, reculer, reculer à quelque chose = s’y refuser.
1314
Mais aux objections de l’attentat répondre,
1315
Coupable s’avouer, ou menteur le confondre.
1316
Sus, que prétendez-vous valable répliquer
1317
Qui puisse du forfait la peine révoquer ?
1318
MARIAMNE
Destinée à mourir nonobstant ma défense,
1319
J’aime autant confesser que dénier l’offense,
1320
Il m’est indifférent. Sur charges inventés
1321
D’autres assassinats et pires attentés :
1322
Je m’attribuerai tout, le poison, l’adultère,
1323
La conspiration du meurtre de ma mère,
1324
Tant le jour me déplaît, tant un désir m’époint
1325
De sortir de vos mains, et de ne languir point.
1326
HÉRODE
Au désespoir conçu le criminel s’accuse.
1327
MARIAMNE
Quiconque est juge ensemble et partie on récuse.
1328
HÉRODE
La récusation mal fondée ne sert
1329
Que de preuve du crime au coupable inexpert.
1330
MARIAMNE
Pourquoi m’informez-vous, criminelle avérée ?
1331
HÉRODE
Une confession nous manque référée.
1332
MARIAMNE
Je confesserai plus que vous ne demandez,
1333
Et une prompte mort exorable accordez.
1334
HÉRODE
Amis, retirez-vous; j’estime face à face
1335
Que mes suasions auront plus d’efficace :
1336
Souventesfois Souventesfois = fréquemment. la honte interdit le parler
1337
Au grand cœur qui ne peut à la force céder.
1338
PHÉRORE
Ah ! qu’il y a danger que le vainqueur succombe,
1339
Qu’en ce premier erreur d’amour il ne retombe.
1340
SALOMÉ
Prévoyant, vous frappez au but appréhendé,
1341
Je le revois des yeux de la raison bandé.
1342
HÉRODE
Quoiqu’un mauvais Démon te résolve à ta perte,
1343
Que ton impiété ne soit que trop aperte,
1344
Que le vouloir damnable on tienne pour l’effet,
1345
Et que supplice aucun n’approche ce forfait,
1346
L’amitié de jadis, qui encore étincelle,
1347
Te garde de son tout quelque faible parcelle,
1348
T’offre, me confessant, un répit du trépas,
1349
Et de peur que semer je semble de l’appas,
1350
M’aider pour te punir par après de ce piège,
1351
D’un Monarque la foi je te donne de pleige :
1352
J’atteste l’Eternel, et son nom précieux,
1353
Qu’au crime du passé je fermerai les yeux,
1354
Exorable, clément, pitoyable, pitoyable, accesible à la pitié, compatissant (A. Howe). fléchible fléchible qui peut être fléchi, flexible, souple ( Dictionnaire du Moyen Français ).
1355
Par-dessus ton espoir.
1356
MARIAMNE
Proposer l’impossible
Et cela m’est tout un, d’avouer un horreur
1357
Dont le titre me jette, innocente, en fureur,
1358
Dont jamais le penser ne me tomba dans l’âme,
1359
Bien qu’à regret Cloton me prolonge ma trame,
1360
Bien que je tende toute à un heur souverain
1361
De trépasser plutôt aujourd’hui que demain.
1362
HÉRODE
La raison de vouloir mourir désespérée ?
1363
MARIAMNE
J’en ai plus que n’eut onc l’Épouse de Thérée. Thérée. Il s’agit de Procné, la sœur de Philomèle. Après avoir violé cette dernière, Térée lui coupa la langue et la fit prisonnière, afin qu’elle ne pût pas le dénoncer. Mais Philomèle parvint à communiquer avec sa sœur à l’aide d’une tapisserie, qui exposait ses malheurs. Procné alors la délivra et, pour punir son mari, elle tua leur fils et lui fit manger sa chair. Au moment où Térée s’apprêtait à poignarder les deux sœurs, il fut métamorphosé en huppe, Philomèle en hirondelle et Procné en rossignol (S. Berrégard).
1364
HÉRODE
Où me suis-je pollu adultère pareil ?
1365
MARIAMNE
Les meurtres perpétrés m’apportent plus de deuil.
1366
HÉRODE
De quoi te souvient-il, méchante, depuis l’heure ?
1367
MARIAMNE
Mon père et mon germain remémorés je pleure.
1368
HÉRODE
Tu ferais plus pour toi, perverse, de songer
1369
À sortir du bourbier d’un crime et t’en purger.
1370
MARIAMNE
La fin de mes douleurs en doit être l’issue.
1371
HÉRODE
Oui, oui, quant à ce point, tu ne t’es pas déçue :
1372
Ton opiniâtreté, tes reproches malins,
1373
Châtiés de la tête, en feront d’orphelins.
1374
MARIAMNE
Ceux du tige tige = famille, race. Royal, après moi je ne doute
1375
Qu’ils ne soient destinés à ta vengeance gloute, gloute, soûlarde, ivrognesse ( Dictionnaire du Moyen Français ).
1376
L’insatiable soif d’un père indigne d’eux, L’insatiable soif d’un père indigne d’eux, L’insatiable soif d’un père indigne d’eux : de son mariage avec Hérode, Mariamne eut cinq enfants, dont deux filles et un fils qui mourut tout jeune. Les deux autres fils, Alexandre et Aristobule, furent étranglés en 7 av. J.-C. sur les ordres d’Hérode, qui les soupçonnait de conspirer contre lui – sujet qui a inspiré plusieurs pièces de théâtre, dot La Mort des enfants d’Hérodes (Paris, 1639) de La Calprenède. (A. Howe).
1377
Qu’avorta l’Arabie en ses déserts hideux. Qu’avorta l’Arabie en ses déserts hideux. Qu’avorta l’Arabie en ses déserts hideux : Soumis par Antoine, le roi arabe Malchos tardait à payer la somme qu’il devait verser à Hérode, allié des Romains. Sur l’ordre d’Antoine, manipulé par Cléopâtre qui espérait ainsi se débarrasser des deux rois, Hérode engagea une guerre contre Malchos. Mais après avoir été victorieux, les Juifs furent vaincus para les Arabes à cause de la trahison du stratège Athénion, qui commandait le territoire au nom de Cléopâtre (S. Berrégard).
1378
HÉRODE
Ô comble de forfaits ! ô étrange manie !
1379
MARIAMNE
¡Ô généreux mépris d’une orde orde ord = répugnant, sale (A. Howe). Orde = qui suscite le dégoût (S. Berrégard). tyrannie !
1380
HÉRODE
Louve, cuiderais-tu porter impunément
1381
Ces blasphèmes vomis en ton forcènement ? forcènement ? = folie, démence.
1382
Cuiderais-tu payer tes lubriques outrages,
1383
Tes conspirations, tes injures, tes rages,
1384
D’un fardé fardé = trompeur. repentir, d’un remords, d’un dédit ? dédit ? = révocation d’une parole donnée.
1385
Non, certes, le chemin de ma grâce, interdit,
1386
Ne se rouvrira plus par prières ni larmes :
1387
Tu ne me retiens plus en tes perfides charmes ;
1388
L’amitié conjugale a rendu ses abois, a rendu ses abois, rendre les abois = mourir.
1389
Que plutôt, que plutôt une fère fère =bête sauvage. des bois
1390
Succède à tes faveurs, compagne de ma couche,
1391
Mes bienfaits la tiendront par le temps moins farouche ;
1392
Je la réduirai mieux au joug de la raison
1393
Que toi, serpent ingrat, malheur de ma maison.
1394
MARIAMNE
Lors que je changerai de parole ou de face,
1395
Barbare, en volonté de en volonté de = avec la volonté de. mendier ta grâce,
1396
Lors que je m’oublierai tant que de recourir
1397
Au bourreau de mon sang, de crainte de mourir,
1398
Thétis Thétis divinité marine, fille du dieu de l’Océan. adonc adonc terme archaïque : alors , puis . perdra l’ordinaire amertume,
1399
Phébus Phébus Phébus ou Phœbus (du grec ancien Φοῖβος / Phoíbos ) est le nom d'Apollon en latin « le brillant » est considéré comme le Solei. Ce terme est utilisé comme épithète d'Apollon, qu'on peut d'ailleurs nommer « Phébus ». Fils de Léto et Zeus, il est le frère jumeau d'Artémis. ira s’éteindre où sa lampe s’allume,
1400
Zéphire, Zéphire, littér. Vent d'ouest; p. ext ., vent doux et agréable. Doux, frais, léger, tiède zéphyr; au moindre zéphyr; parfum, souffle du zéphyr (CNRTL : Centre National de Ressources textuelles et Lexicales, version 2012. UMR ATILF) (CNRS-Nancy Université). Site internet : http : //www.cnrtl.fr/.). accoutumé de suivre le Printemps,
1401
Soufflera quand l’Hiver nous hérisse les champs,
1402
Les Corbeaux vêtiront du Cygne le plumage,
1403
Philomèle avec eux échangeant son ramage.
1404
Ne le présume pas, sanguinaire, félon,
1405
Avant je supplierais un Scythe ou un Gélon. un Scythe ou un Gélon. peuples barbares habitant la Russie méridionale.
1406
Corsaire Iduméen, Iduméen, l'Idumée est le nom d'une région limitrophe de la Judée pendant la période du Second temple. Elle s'étend du sud des monts de Judée au nord du Néguev. race ignoble, n’estime
1407
Que Mariamne meure autre que magnanime,
1408
Que pouvant de soi-même elle n’eût enterré
1409
Tes lâches cruautés dans ton flanc enferré,
1410
Qu’elle n’eût accompli ce que tu lui supposes.
1411
Sus donc, fais-moi mourir, il semble que tu n’oses.
1412
HÉRODE
Ô peste abominable ! ô Mégère d’Enfer !
1413
De vrai je tarde trop à te faire étouffer,
1414
Ma clémence à bon droit tu blâmes excessive.
1415
Amis, ramenez-la; qu’au surplus on poursuive
1416
Tellement ce procès, sans intermission,
1417
Que dans demain, parfait sur sa confession,
1418
Une Justice égale au forfait on me rende,
1419
Faveur que celle-là votre Roi ne demande.
1420
PHÉRORE
Sire, vous surmontez l’honneur de vos combats
1421
En ce Monstre impudent à cette heure mis bas.
1422
L’utilité, conjointe à si belle victoire
1423
Deviendra par les ans plus belle et plus notoire.
1424
Quels vœux n’avons-nous faits, de crainte retenus
1425
Que Mars ne s’endormît au sein d’une Venus ?
1426
Que les allèchements de sa beauté sorcière
1427
Regagnassent sur vous leur puissance puissance de même qu’Howe et Berrégar, nous adopton ici la leçon de 1632, qui remplace « puissance » par « naissance ». première,
1428
Coup qui n’importerait, pardonnant l’attentat,
1429
Que de votre ruine, et celle de l’État.
1430
ACTE V
(MESSAGER, HÉRODE, PHÉRORE, SALOMÉ)
MESSAGER
Ô Constance admirable ! ô Reine infortunée !
1431
Hélas ! tu méritais meilleure destinée ;
1432
Tes vertus, tes beautés, tes grâces, tes appas
1433
Ne devaient s’asservir à la loi du trépas ?
1434
Ou du moins qu’une mort te ravît plus sortable ?
1435
Ô spectacle piteux ! ô perte regrettable !
1436
Perte qui la patrie a privé d’un Soleil,
1437
Perte qui conduira son auteur au cercueil,
1438
Car le Roi séparé de l’âme de son âme
1439
Ne peut moins recevoir de douleur que de blâme :
1440
Il ne peut d’une ardeur de vindicte remis,
1441
Qu’expirer de regret pour tel acte permis.
1442
HÉRODE
Ô malheur ! c’en est fait, c’en est fait, elle est morte ;
1443
Du supplice enduré la nouvelle il m’apporte,
1444
Qu’auront les malveillants traîtres précipité
1445
Sous ombre de complaire à un Prince irrité.
1446
Approche, et promptement raconte qui t’amène.
1447
MESSAGER
Autre chose sinon Autre chose sinon = rien d’autre que. le décès de la Reine,
1448
Chargé de vous en faire un fidèle discours.
1449
HÉRODE
Qu’à ton chef-d’œuvre, ô Ciel, n’as-tu prêté secours ?
1450
Que n’as tu retardé l’effet de ma colère ?
1451
Ainsi donc Mariamne a perdu la lumière ?
1452
Mariamne, ce nom, ce beau nom révéré,
1453
Vive ne lui sera plus de moi référé.
1454
Mariamne a subi les rigueurs rigueurs = cruauté. de la Parque !
1455
L’impiteux Nautonier Nautonier personne qui conduit un navire, une barque. l’a passée en sa barque !
1456
Donc, ce flambeau d’amour illumine les morts !
1457
Ah ! je pâme, je meurs, bourrelé de remords,
1458
La pitié de douleur me transit importune ;
1459
Récite néanmoins ce fatal infortune.
1460
MESSAGER
L’Arrêt en la prison de la mort prononcé,
1461
Comme qui lui aurait le contraire annoncé,
1462
Comme libre, en l’honneur de naguères remise,
1463
Grave de contenance, et de face rassise,
1464
Elle tend vers le Ciel d’allégresse les mains,
1465
Des grâces sacrifie au Père des humains,
1466
Qui la tire des ceps d’un continu martyre,
1467
Bourgeoise désormais de l’Éternel Empire,
1468
D’une Égypte Égypte licence poétique pour la Palestine. sortie, où la fleur de ses ans
1469
Stérile fut pareille à des Chardons poignants,
1470
Où sous le nom d’Hymen son horrible servage
1471
Ne lui aurait filé qu’un moleste veuvage.
1472
Ajoute n’emporter de ce monde pervers
1473
Regret aucun, sinon par les malheurs ouverts
1474
À sa race orpheline, en deux fils qu’elle laisse.
1475
Lors un fleuve de pleurs, conforme à sa tristesse,
1476
Augmenta les beautés du visage obscurci.
1477
Vous voyez qu’il advient dedans le Ciel ainsi
1478
Quand Iris Iris personnage mythologique qui symbolisait l’arc-en-ciel. de couleurs a bigarré les nues,
1479
Et distille une pluie à à = par. secousses menues :
1480
Le front du Firmament ne paraît que plus beau,
1481
Ni le Soleil après rallumant son flambeau.
1482
Chacun des assistants, attendri de courage,
1483
Participe muet à ce mal qui l’outrage,
1484
Déplore l’accident qui dissout funéreux
1485
Votre lien Nocier, Nocier, de noce avec le suffixe –ier . Désuet, relatif aux noces. autrefois tant heureux.
1486
Même que j’entreouïs j’entreouïs v.a. Ouir imparfaitement quelque chose « J'ai entr'ouï sa voix. Il me semble que j'ai entr'ouï quelque chose de semblable » ( Dictionnaire de L'Académie française , 4ème édition). soulever un murmure,
1487
Rejetant sur l’envie une telle aventure,
1488
Et que beaucoup, soufflants un feu continuel
1489
De discord, vous rendaient vers elle plus cruel.
1490
Là-dessus, volontaire, on la mène au supplice,
1491
Un monde à ce spectacle à la à la = dans. foule se glisse,
1492
Par ondes agité, comme le font les flots,
1493
Borée Borée Borée (en grec ancien Βορέας / Boréas , littéralement « le vent du nord »), dans la mythologie grecque, est le fils d'Éos (l'Aurore) et d'Astréos. et l’Aquilon l’Aquilon dans la mythologie romaine, Aquilon ( Aquilo en latin) est le dieu des vents septentrionaux (Nord), froids et violents. Il est souvent confondu avec son homologue grec Borée. de leurs prisons déclos.
1494
Sa mère, qui passer d’un Portique l’avise,
1495
Imitant la fureur dans les Bacchantes Bacchantes prêtresses de Bacchus (Dionysos), dieu de la vigne et du vin. prise,
1496
L’attaque injurieuse en ces mots à peu près :
1497
Te voilà malheureuse, ingrate que tu es,
1498
Ingrate à un Époux qui t’avait plus chérie,
1499
Plus que ne méritait, Carnassière Carnassière Grosse dent latérale propre aux mammifères carnivores, caractérisée par sa double aptitude à trancher et à broyer et située entre les molaires tranchantes et les molaires broyeuses éventuelles, aux deux mâchoires (https://www.larousse.fr/dictionnaires/francais/carnas sière/13344). furie !
1500
Ni ton extraction, ni ta rogue beauté ;
1501
Te voilà convaincue en ta déloyauté ;
1502
Te voilà trébuchée en honteuse ruine,
1503
De lèse Majesté et humaine et divine
1504
Criminelle approuvée. Ha ! que n’ai-je avorté
1505
D’un si Monstrueux fruit ? Pourquoi l’ai-je porté ?
1506
Qu’au sortir de ces flancs tu ne fus étouffée !
1507
Un bourreau maintenant ne t’aurait de de =en guise de. trophée.
1508
Mais va, peste, querir de ta témérité
1509
Et des tes trahisons le loyer mérité.
1510
Que dis-je mérité ? Mille morts plus cruelles
1511
Capables n’expieraient des forfaitures telles.
1512
Ces répréhensions ne l’émurent non plus
1513
Qu’un grand roc rivager est émeu du reflux :
1514
Constante elle poursuit ce funeste voyage,
1515
Et feint n’avoir ouï l’hypocrite langage
1516
Que suggérait la crainte à sa mère, de peur
1517
D’encourir même sort, compagne du malheur.
1518
HÉRODE
Ô grande cruauté ! que le Ciel et la terre
1519
Ensemble t’on livré une cruelle guerre !
1520
Pauvrette, tu n’as eu qu’à ton aide recours,
1521
Que ton courage seul te donnant du secours.
1522
Ô barbare ! ô barbare, une aveugle colère
1523
Te comble de remords, de deuil, de vitupère.
1524
Mais poursuis le narré, le narré, = le récit. ce qui ne peut sans pleurs
1525
Me rafraîchir l’objet de si vives douleurs.
1526
MESSAGER
Venue à l’échafaud, de qui la morne face
1527
Semble à regret souffrir que sur lui se défasse
1528
Un miracle du Ciel, de nature, et d’Amour,
1529
Le peuple larmoyeux en silence à l’entour,
1530
De son mouvement propre à genoux prosternée,
1531
Et moins qu’au précédent encores étonnée,
1532
Ses prières de zèle adresse au Tout-puissant;
1533
L’atteste derechef sur sur = de. son los innocent
1534
Que pour d’autres péchés de mémoire infinie,
1535
Ce dernier supposé, elle se sait punie ;
1536
Prie des assistants quelqu’un vous assurer
1537
Qu’au cas que sciemment n’ayez feint l’ignorer,
1538
qu’onc poison de sa part n’a tenté fraudulente fraudulente Fraudulent fraudulenta , adj. vieilli Fraudulento, esp. Port. Fraudulent, cat. Fraudolente ital., enclin à la fraude, fait avec fraude. Ety. du lat. fraudulosus ( Dictionnaire Provençal-Français ).
1539
Contre vous, prévenu d’une ire violente,
1540
Prévenu des aguets de ceux qui l’ont toujours
1541
Ennemis du repos et de l’heur de vos jours,
1542
Voulu rendre suspecte, et poussez de rancune,
1543
Envié la splendeur chez vous de la fortune ;
1544
Dit que la Vérité, vierge fille du temps,
1545
Deviendra manifeste un jour aux écoutants,
1546
Produira des effets tardifs de repentance
1547
À vous, qu’elle conjure avoir soin d’une enfance,
1548
Prendre de ses deux fils le souci paternel,
1549
Commandés d’oublier l’opprobre maternel,
1550
Commandés d’enfermer dedans la sépulture
1551
Le souvenir du tort inique qu’elle endure.
1552
Ces propos achevés, un col d’ivoire blanc
1553
Au glaive se présente, et de courage franc
1554
L’exécuteur invite invite = elle invite l’exécuteur, ellipse du pronom sujet. à frapper sans remise.
1555
Un coup le chef du corps à l’instant lui divise :
1556
Ils trébuchent ensemble avec un petit bruit ;
1557
Dans les bouillons de sang l’âme prompte s’enfuit.
1558
HÉRODE
Hélas ! tu n’as que trop mes cruautés dépeintes,
1559
Que trop ouvert la bonde à mes pleurs, à mes plaintes,
1560
Trop en mon âme mis de Vautours et bourreaux.
1561
Ô terre ! engloutis-moi dans tes caves caves = creux. boyaux,
1562
Ouvre le plus profond de tes gouffreux gouffreux = de la nature d’un gouffre (S. Berrégard). abîmes,
1563
Et y plonge ce corps chargé de tant de crimes.
1564
Mariamne défaite ! Ô Astres incléments !
1565
Ô Ciel ! injuste Ciel, perfides Éléments,
1566
Et ne pouviez-vous pas résister à ma haine ?
1567
Et ne deviez-vous pas me répandre sa peine ?
1568
Mariamne défaite ! Ah ! je ne le crois pas :
1569
L’Univers tout en deuil pleurerait son trépas ;
1570
Phébus, à qui ses yeux fournissaient de lumière,
1571
Dormirait pour jamais sous l’onde marinière.
1572
Mariamne défaite ! Hélas ! le sais-tu bien ?
1573
Tu t’abuses, Cloton sur elle ne peut rien.
1574
MESSAGER
Sire, tous les regrets du demeurant du monde
1575
Ne la retireraient hors de la nuit profonde :
1576
Son corps n’est plus qu’un tronc privé de mouvement,
1577
Qui désire de vous l’honneur du monument,
1578
Qui vous reprocherait irrésout irrésout Irrésolu. d’inconstance,
1579
Puis qu’elle ne mourut que par votre sentence.
1580
HÉRODE
Ô barbare sentence ! Ô Arrêt déloyal,
1581
Acte de Lestrygon, beaucoup plus que Royal !
1582
Vengez, peuples, vengez sur les Auteurs du crime
1583
Celle qui vous restait de Reine légitime,
1584
Héritière d’Hyrcane au Sceptre Palestin,
1585
Faites-nous compagnons de son sanglant destin,
1586
Egorgez, égorgez ces meurtriers sur sa tombe,
1587
Et que moi le premier plus coupable je tombe,
1588
Réduit au désespoir, furieux que je suis :
1589
Vous me délivrerez d’un déluge d’ennuis,
1590
Le Ciel vous saura gré d’une telle justice.
1591
Qu’au moins encore un coup, chère Âme, je te visse !
1592
Qu’au moins encore un coup je te pusse parler,
1593
Ains, qu’hélas, ne me puis je en ta place immoler !
1594
Que ne me puis-je perdre en te sauvant la vie ?
1595
La vie ? Hé ! Cieux, comment ? qui te l’aurait ravie
1596
Divine de l’esprit et divine du corps,
1597
Quel accident aurait rompu leurs saints accords ?
1598
Quelle Quelle = laquelle. de ces trois sœurs filandières de l’âge
1599
Eût entrepris de faire à tes beautés outrage ?
1600
Nulle certainement : la mort n’a point de traits
1601
Que n’eussent émoussés leurs amoureux attraits.
1602
Hélas ! je ne repais mes douleurs que d’un songe ;
1603
Je me console en vain d’un frauduleux mensonge,
1604
Mariamne n’est plus ; Mariamne a passé
1605
Ce fleuve de l’Enfer neuf fois entrelacé ; Ce fleuve de l’Enfer neuf fois entrelacé ; il s’agit du fleuve Styx, qui selon Virgile entourait les Enfers de ses neuf spires. Le vers est semblable au vers 1490 de La Belle Égyptienne : « Ne crains plus de passer le fleuve aux nef replis » : citation virgilienne : Énéide VI, 439 Alligat et noviens Styx interfusa coercet . (« Vains regrets ! Par le Styx neuf fois environnés », trad. Jacques Delille).
1606
Mariamne n’est plus qu’une insensible souche,
1607
Python Python le Python était un serpent légendaire, né de la Terre et chargé de persécuter Léto, la mère d’Apollon. Mais celle-ci fut vengée par son fils, qui tua le serpent au pied du Parnasse et qui ensuite fonda en son honneur les Jeux Pythiques, avant de prendre à son tour le nom de pythien. On peut penser que, par métonymie, Hardy désigne ici la parole d’Apollon, dieu de la poésie, même si Python prononçait aussi des oracles (S. Berrégard). ne coulera plus de miel de sa bouche,
1608
Plus de dards dans ses yeux l’Amour ne trempera,
1609
Qu’un long somme d’airain toujours occupera.
1610
Las ! hélas ! je n’attends de revoir que son ombre
1611
Cruelle, épouvantable, en la demeure sombre,
1612
Armée de flambeaux, de tortures, de fers.
1613
Que dis-je ? Ja Ja adv. de temps. Dés cette heure. « Il était ja grand. Il est vieux ». Il sert quelquefois de négative absolue « Je ne le ferai ja. je n'irai ja. ja n'advienne. ja à Dieu ne plaise ». Il est bas & vieux ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). déjà hors du seuil des Enfers,
1614
Suivie d’une bande affreuse, elle s’élance.
1615
Pardonne à mon outrage et à ma violence,
1616
Pardonne-moi, ma vie, à grands coups redoublés
1617
Je m’en vais satisfaire à tes Mânes troublés,
1618
Plomber Plomber = meurtrir. ce sein caduc, me déchirer la face,
1619
Arracher ces cheveux, me meurtrir sur la place.
1620
Ha, cruel ! ha, bourreau ! quelle punition
1621
Ferait de ton forfait digne expiation ?
1622
PHÉRORE
D’où sortent ces clameurs qui le Palais étonnent ?
1623
Quels soupirs féminins en la bouche résonnent
1624
D’un Monarque invincible ? Ô secousses du sort !
1625
Dois-je croire mes yeux, ou son courage mort ?
1626
Sire, je vous supplie, écoutez ma prière :
1627
Que votre Majesté pour un peu se tempère,
1628
Réprime sa fureur, impétueux torrent,
1629
Impétueux, qui cause un extase apparent.
1630
Immobile sinon des paupières ouvertes,
1631
Qu’il contourne d’horreur et de flammes couvertes,
1632
Sourd, étrangé étrangé transmué, métamorphosé. de soi, stupide, forcené,
1633
D’une brutalité maniaque mené,
1634
Sa poitrine de coups l’homicide guerroie.
1635
Ô Cieux ! qui l’abandonne au désespoir en proie.
1636
MESSAGER
Informé du trépas de la Reine par moi,
1637
Soudain le tourbillon de ce lugubre émoi
1638
L’a saisi, l’a surpris, réduisant ses complaintes
1639
Jusqu’aux communes lois de la nature enfreintes,
1640
Jusqu’à se mutiler l’estomac de sa main.
1641
Mon conseil, mes efforts lui résistent en vain.
1642
SALOMÉ
Ô d’un parfait amour exemple déplorable !
1643
Qui fut à son objet de sorte inséparable,
1644
Qu’il ne peut au cercueil dévalé oublier,
1645
Qui ne peut le Ciment de sa foi délier,
1646
Jaçoit que, criminelle, une mort appliquée
1647
Soit moindre que l’offense horrible remarquée,
1648
Que l’arrogante seule ait voulu son malheur.
1649
Or, Sire, si faut-il prendre un avis meilleur,
1650
Passer dorénavant l’éponge sur sa perte,
1651
Qui de peu vous sera facile recouverte,
1652
Mille heureuses d’avoir le grade qu’elle obtient,
1653
Posséder un honneur qui ne lui appartient,
1654
Humbles, sages, de qui toujours l’obéissance
1655
Se gardera de choir en sa méconnaissance. méconnaissance. = ingratitude.
1656
HÉRODE
Perfides envieux, qui me la tollissez, tollissez, remplacé par ravir dans l’édition de 1632, le verbe tollir était considéré archaïque au XVII e siècle (A. Howe).
1657
Qui l’astre de mon mieux à jamais éclipsez,
1658
Organes de sa mort, qui me saignez dans l’âme,
1659
Qui déçu me chargez de remords et de blâme,
1660
Fuyez vite d’ici, à peine de sentir
1661
Du Conseil frauduleux le proche repentir,
1662
À peine d’alléger ma torture immortelle,
1663
Sans égard, sans respect, de sang, de parentèle :
1664
Bourreaux, ne paraissez plus jamais à mes yeux,
1665
Qui ne vous peuvent voir sans être furieux.
1666
PHÉRORE
Retirons-nous, ma sœur, que ce tançon tançon A. « Querelle, dispute ». B. « Bataille, mêlée guerrière ; tumulte ( Dictionnaire du Moyen Français ). de rage
1667
N’épande sur nos chefs une part de l’orage ;
1668
Et faut que la raison, recampée recampée = revenir, rétablir. en son sort
1669
Efface le péril d’un frénétique effort.
1670
SALOMÉ
Aussi que Aussi que = de même que. s’obstiner présents à contredire
1671
Serait verser de l’huile ès flammes de son ire,
1672
En aigrir un levain d’aveugle passion,
1673
Qui du temps Médecin veut l’opération.
1674
Toi, mon ami, regarde au mal qui le tenaille :
1675
Qu’un secours domestique ores ne lui défaille.
1676
MESSAGER
L’honneur incomparable en ce pieux devoir
1677
M’oblige d’y vaquer par-dessus mon pouvoir.
1678
Assiste, Tout-puissant, assiste de ta grâce
1679
Celui chez qui l’amour toute prudence efface ;
1680
Compose sa tourmente. Hélas ! je l’aperçois
1681
Aux plaintes recourir, tout transporté de soi.
1682
HÉRODE
Que cesses-tu, meurtrier ? Donnes-tu déjà trêve
1683
Aux assauts redoublés de l’ennui qui te grève ? qui te grève ? = qui t’accable.
1684
Suffit-il d’honorer de de = par des. soupireux sanglots
1685
De ton autre moitié la mémoire et le los ?
1686
Suffit-il que toi seul dans ton cœur la révères ?
1687
Non, non, malgré l’effort des trois Vierges sévères
1688
Mariamne revit en la Terre et aux Cieux :
1689
Chacun ainsi que moi l’aura devant les yeux.
1690
Fidèles serviteurs, vous quiconque vous quiconque = qui que vous soyez. l’aimâtes,
1691
Quiconque à mon vouloir dévots vous conformâtes,
1692
Venez tous, accourez, je vous commande exprès,
1693
Les larmes sur les yeux, le front ceint de Cyprès, Cyprès, arbre traditionnellement associe dans la mythologie à l’idée de la mort.
1694
De réclamer partout Mariamne Déesse.
1695
Je vous commande exprès qu’un autel on lui dresse
1696
Ici dans le Palais, où les vœux, et l’encens
1697
Apaisent chaque jour ses Mânes innocents,
1698
Où je vous donne un lieu d’inviolable asile,
1699
Où je veux que ma vie en larmes se distille,
1700
Où ce précieux corps inhumé quelquefois
1701
Révoquera l’esprit aux accents de ma voix,
1702
Consolant mes ennuis d’une d’une = par une. douce parole,
1703
Permettant à mes bras d’étreindre son idole,
1704
À ma bouche obtenir sa piteuse merci,
1705
Premier que je descende au Royaume noirci,
1706
Premier que le trépas criminel me prévienne,
1707
Premier qu’ombre là-bas à elle je parvienne.
1708
Car certain du pardon, et que purifié,
1709
J’aurai ce bel esprit du tout propicié,
1710
Un moment superflu ne traînera ma vie,
1711
De plus de mille morts, elle absente, suivie :
1712
Dessur l’heure, content, je la vais retrouver,
1713
Heure qui ne saurait assez tôt arriver.
1714
FIN