Robert Garnier
Les juives
Garnier, Robert. Les juives. Tragédie [1583]. Edité par José Enrique López Martínez, pour la collection EMOTHE. Valence : ARTELOPE Universitat de València, 2018.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
López Martínez, José Enrique
(Editor)
Français · Verso · 2182 versos
https://playcode.fly.dev/plays/EMOTHE0538_LesJuives
- Bibliografía
-
Ediciones modernas
- Cameron, Keith, ed. Les Juifves. Garnier, Robert. Exeter: Elm Bank Publications, 1996.
- Labègue, Raymond, ed. Les Juives. Garnier, Robert. Paris: CDU-SEDES, 1979.
- Les Juives. Garnier, Robert. Paris: Frères Jarach, 1946. 17 lithographies originales, 12 vignettes de titres et culs-de-lampe gravés sur bois par Léon Zack, 166 exemplaires numérotés.
- Michel Jeanneret, ed. Les juives. Garnier, Robert. Paris: Gallimard, 2007. Folio Théâtre.
- R. Griffiths, ed. Garnier: Les juives. Garnier, Robert. London: Grant & Cutler, 1986.
- Sabine Lardon, ed. Les Juifves, tragédie. Garnier, Robert. Paris: Honoré Champion, 2004. Théâtre complet, volume 7.
Bibliografía crítica
- Bailbé, J. "«Quelques aspects du pathétique dans Les Juifves deRobert Garnier »,". Actes du colloque Renaissance-classicisme du Maine (Le Mans, 1971). Paris: Nizet, 1975, p. 57-75.
- Beaudin, J.D. "« Formes de la beauté scénique dans le théâtre de Robert Garnier»". Nouvelle Revue du seizième siècle. 2000, 18/2, p. 93-112.
- Dobby-Poirson, F. Le Pathétique dans le théâtre de Robert Garnier. Paris: Honoré Champion, 2006.
- Frankish, C.R. "“The theme of idolatri in Garnier’s Les juives”". Bibliothèque d’Humanisme et Renaissance. 1968, p. 65-83.
- Frankish, Clive R. "« The Theme of Idolatry in Garnier's Les Juifves »". Bibliothèque d'humanisme et renaissance. 1968, vol. 30 nº1, p. 65-83.
- Gras, M. Robert Garnier, son art et sa méthode. Ginebra: Droz, 1965. Travaux d'Humanisme et Renaissance.
- Holyoake, J. A critical study of the tragedies of Robert Garnier (1545-90). New York: Peter Lang, 1987.
- Jondorf, G. Robert garnier and the themes of political tragedy in the sicteenth century. Cambridge: Cambridge University Press, 1969.
- Lebègue, Raymond. "«Notes sur le vocabulaire de Garnier»". Le Français moderne. vol. XVII, p. 165-181.
- Mouflard, M-M. Robert Garnier, 1545-1590. La Ferté-Bernard, Bellanger, et La Roche-sur- Yon: Imprimerie centrale de l'Ouest, 1963.
- Quemada, B. Les Juifves de Robert Garnier, index des mots. Besançon, 1959.
- Seidman, D. La Bible dans les tragedies religieuses de Garnier et Montchrestien. Paris: Nizet, 1971.
Texte de base : Les juives. Tragédie . À Paris, par Mamert Patisson, Imprimeur du Roi, chez Robert Étienne, 1583. Bibliothèque Nationale de France, Rés. p-Yc-1171 (3).
À Monseigneur de Joyeuse, Duc et Pair de France
Je m’étais résolu, Monseigneur, de quitter l’ingrat et laborieux exercice des Muses, où je ne me suis que trop inutilement ébattu ; mais étant sur le point de prendre congé, je me suis avisé que deux choses principalement me restaient : de chanter quelque cas de notre Dieu, digne d’un homme chrétien, et de vous présenter de mes vers, comme à celui qui leur est révérable par sus tous. De quoi je me semble être aucunement acquitté par le sujet et adresse de cette Tragédie. Car tout ainsi que c’est un discours chrétien et religieux, il s’est convenablement adressé à vous, Monseigneur, qui l’êtes autant ou plus que nul autre de ce royaume. Et de vérité j'eusse autrement craint d’être justement repris d'Apollon et des Muses mêmes, si entre tous ceux qui se sont efforcés de monter sur leurs saints coupeaux, j’étais seul n’honorant votre vertu, et ne reconnaissant la continuelle bienveillance qu’ils reçoivent de vous, leur unique Mécène. Car combien que, ou par l’infélicité du siècle, ou par défaut de mérites, ou par un malheur particulier, les peines que j’ai prises à caresser les Muses m’aient été autant infructueuses jusques ici que les assidus et désagréables labeurs de ma vacation : si veux-je, Monseigneur, vous regracier des bienfaits que les lettres reçoivent journellement de vous, comme si j’étais du nombre des mieux fortunés, et vous en demeurer autant redevable que l’un d’iceux. Or vous ai-je ici représenté les souspirables calamités d’un peuple, qui a comme nous abandonné son Dieu. C’est un sujet aussi peu délectable qu'il est de bonne et sainte édification. Vous y voyez le châtiment d’un prince issu de l’ancienne race de David, pour son infidélité et rébellion contre son supérieur ; et voyez aussi l’horrible cruauté d’un roi barbare vers celui qui, battu de la fortune, est tombé en ses mains par un sévère jugement de Dieu. La prérogative que la vérité prend sur la mensonge, l’histoire sur la fable, un sujet et discours sacré sur un profane, m’induit à croire que ce traité pourra préceller les autres, et moins désagréer à sa Majesté s’il lui plaît l’honorer de sa vue, lui étant dédié en général avec les précédents, tout ainsi que je vous le viens particulièrement vouer et présenter. C’est peu de chose à vrai-dire, et le reconnais ainsi : mais c’est tout ce que je vous puis donner de témoignage du respect et obéissance que je vous porte, et de l’humble sujétion que je dois à sa Majesté. En cela je me confie, Monseigneur, asseuré que l’affection de l’auteur tiendra lieu de recommandation de son œuvre, et le garantira de contemnement. Votre très-affectionné serviteur, ROBERT GARNIER.
Ad Robertum Garnierium, rerum capitalium praefectum, Coenomanis, Petrus Amyus ibidem, Cos. Mag.
Quam Cirrha procul, et cantatis Phocidos antris, quam Caelo, Garniere, remoto Castaliae pereunt duce te volitare Camoenae. En qua foecundo rigat amne Nilus arenosi sitientia rura Canopi, quaque Palestinae recutitis palmae frondosas sociarunt gentibus umbras, te obseruant, tua signa sequuntur. Haec passis, illa in nodum religata capillos: et cinctae omnes tempora myrto, suspensae lyras humero, mirantur et ardent quos pergis, sua mella, labores. Illa alias inter quae te almo sydere natum fouit Melpomene, anxia rerum quicquem adolere nouarum operi nouo, at unde, ait, aut quid? Dum Thesiden, dum Astyanacta, relliquias Troiae, dum ciuica bella Quiritum, ternis exantlata duellis terno complexus dedit expallere theatro, nos illi pulchra omnia, opumque addidimus, quantum ex adytis Heliconis opimis mortales ditescere fas est. Quid superest? Quid non dictum illi? Non sibi solus jam ipse est, qui se comparet ipsi? Est humana tenus quo sese audacia fundat, uana aliquid supra meditari: est lex quatenus immortales uatibus adsunt, ultra quam conata, refringit qui lycios regnat saltus, Delum Pataramque Cynthius et Thymbreus Apollo. Subsistit paulum, et mox mutato altera uultu, at si, inquit, nihil amplius illi defluit unde potest reliquis, si nostra, Sorores, illum aduorsum copia friget, i propriis pollens numeris, i te tibi Teucro, teque ipso, Garniere, beatus aude securus quicquid lubet, ardua pennae numina prome tuae: Ecce Sionem sponte subit, Libanique intonsa cacumina cedros Parnassus bifida arce biuertex: aude hic quod paueant Reges, atrocia Iudae fata, et lamentabile regnum Sedeciae, prolemque neci affictam, ante caduci lumina mox peritura parentis. Te labor iste manet postremus, inhospita edaci quem senio expectant loca, ubi inter aeternas spirant lauros cecinisse peritae Threissae, Smyrnae aeque Camoenae.
Argument de la Tragédie des Juives
Nabuchodonosor, roi des Assyriens, ayant ordonné Sédécie, roi de Jérusalem, au lieu de Joachim, son neveu, après qu’il lui eût juré la foi de lui être toujours bon et loyal vassal, et de ne prendre jamais l’alliance et confédération du roi d’Égypte son ennemi, fut neuf ans après contraint de lui faire guerre pour avoir faussé sa foi, prenant le parti de Nechun, roi d’Égypte, et avoir son peuple révolté contre lui. À cette cause il mit aux champs une très forte armée, avec laquelle il brûla et saccagea le pays de Judée, et mit le siège devant Jérusalem, capitale de la province. De quoi l’Égyptien averti marcha incontinent avec ses forces pour le contraindre de lever le siège, ou de venir au combat. Mais Nabuchodonosor pour le prévenir lève incontinent les enseignes, et le va rencontrer sur le chemin, où il le combat et met son armée en pièces, avec grand carnage et mortalité de ses gens ; puis retourne camper devant Jérusalem, qu’il fait battre plus furieusement qu’auparavant. Le siège dura dix-huit mois entiers, pendant lequel il se retira avec sa cour en la ville de Reblate, qui est Antioche de Syrie, relaissant la charge de l’armée à Nabuzardan et autres vaillants capitaines : lesquels serrèrent les assiégés de si près que tous moyens de recouvrer vivres leur étant ôtés, ils furent incontinent réduits en très grande détresse et nécessité, mourant journellement de faim. En fin comme ils étaient fort débilités de courage et amoindris de nombre, leur est donné un roide et furieux assaut sur la minuit, qu’ils ne purent soutenir, et fut la ville emportée de vive force. La cruauté fut extrême tant envers les hommes qu’édifices. Le temple fut pillé et embrasé, la ville mise à feu et à sang, et grand nombre de seigneurs et autres du populaire emmenés pour esclaves. Sédécie, informé de ce désastre, sort hâtivement avec sa mère, femmes, enfants, et aucuns de ses amis par une porte secrète, et prend le chemin des montagnes, où il est poursuivi par quelques gens de cheval, qui l’acconçurent aux campagnes de Jéricho, le prindrent et lièrent, et le menèrent avec toute sa maison en Antioche, où il fut présenté au roi Nabuchodonosor. Lequel après lui avoir reproché en grande colère son ingratitude et déloyauté, fit en sa présence égorger ses enfants, et décapiter le grand Pontife avec les principaux seigneurs de Jérusalem, puis il lui fit crever les yeux. Ce fait, l’envoya chargé de pesantes chaînes en Babylone, où il finit depuis misérablement ses jours. Ce sujet est pris des 24 et 25 chapitres du 4 livre des Rois, du 36 chapitre du 2 livre des Chroniques, et du 29 de Jérémie, et plus amplement traité par Josèphe au 9 et 10 chapitres du 10 des Antiquités .
ENTREPARLEURS
Le Prophète
Nabuchodonosor
roi d’Assyrie
Nabuzardan
lieutenant général en l’armée
Amital
mère de Sédécie
Les Reines
femmes de Sédécie
La Reine
femme de Nabuchodonosor
La Gouvernante
de la Reine
Sédécie
roi de Jérusalem
Sarrée
grand Pontife
Le Prévôt
de l’hôtel de Nabuchodonosor
Le Chœur
des Juives
AMIetREI
ACTE I
LE PROPHÈTE
Jusques à quand, Seigneur, épandras-tu ton ire ?
1
Jusqu’à quand voudras-tu ton peuple aimé détruire,
2
l’infortuné Juda, que tu as tant chéri,
3
que tu as quarante ans par les déserts nourri,
4
comme un enfant tendret que sa nourrice allaite,
5
et ores en rigueur ta dure main le traite ?
6
Oh, seigneur notre Dieu, ramolli ton courroux,
7
rassérène ton œil, sois pitoyable et doux ;
8
nous t’avons offensé de crimes exécrables
9
et connaissons combien nous sommes punissables.
10
Mais las, pardonne-nous ! Nous te crions merci,
11
si nous avons péché, nous repentons aussi.
12
Souvienne-toi d’Isaac et de Jacob nos pères,
13
à qui tu as promis des terres étrangères
14
avec postérité, qui s’écroître devait
15
comme un sable infini qu’aux rivages on voit :
16
ne veuille de la terre effacer leur mémoire.
17
Qui t’invoquerait plus ? Qui chanterait ta gloire ?
18
Qui te sacrifierait ? Qui de tous les mortels
19
se viendrait plus jeter au pied de tes autels ?
20
Serait-ce le Medois ? Serait-ce l’Ammonite ?
21
Las ! Serait-ce celui qui en Cedar habite ?
22
Oh, Seigneur, oh, Seigneur, veuille prendre pitié
23
d’Israël ton enfant durement châtié.
24
Tu l’aurais vainement élevé sur la terre,
25
vainement défendu de ses voisins en guerre ;
26
pournéant arraché le fardeau de son dos
27
et conduit à pied sec par le milieu des flots,
28
qui pour lui donner voie en deux parts se fendirent,
29
et, comme boulevards, par les flancs le couvrirent.
30
En vain, hélas !, en vain tu l’aurais tous les jours
31
repu de sainte manne aux sauvages détours
32
de l’austère Arabie, et sa soif étanchée
33
de l’onde jaillissant d’une roche touchée ;
34
tu l’aurais pournéant par ces déserts conduit
35
sous un nuau de jour, et sous un feu de nuit,
36
prenant de son salut sollicitude telle
37
qu’on a de conserver de ses yeux la prunelle.
38
Si ores, l’ayant fait nombreux multiplier,
39
en son adversité tu le viens oublier,
40
tu le livres captif entre les mains profanes,
41
et le vas confiner aux terres chaldéanes.
42
Oh, peuple malhereux ! Peuple cent fois maudit,
43
tu sais bien que j’avais tes désastres prédit !
44
Que j’avais annoncé du grand Dieu la menace,
45
afin qu’humilié devant sa digne face
46
le pusses reconnaître, et qu’à force de pleurs,
47
de jeûnes et de cris prévinsses tes malheurs !
48
Mais tu as méprisé ces menaces prophètes,
49
et m’as voulu meurtrir pour te les avoir faites ;
50
ton cœur obstiné fut et tes sens endurcis :
51
aussi es-tu butin d’un peuple incirconcis
52
qui a mis au couteau la plus part de tes frères ;
53
arraché tes enfants du giron de leurs mères ;
54
tes femmes violé, le saint temple pollu,
55
ses joyaux mis en proye au soldat dissolu,
56
qui les a teint de sang, et fait du sanctuaire,
57
naguière inviolable, un tombeau mortuaire.
58
Le poil m’en dresse au chef, j’en frissonne d’horreur,
59
ce triste souvenir me remet en fureur.
60
Hà, chétive Sion ! Jadis si florissante,
61
tu sens ores de Dieu la dextre punissante !
62
L’onde de Siloé court sanglante, et le mur
63
de tes tours est brisé par les armes d’Assur :
64
ton terroir plantureux n’est plus que solitude,
65
tu vas languir captive en triste servitude.
66
Hélas ! Voilà que c’est d’offenser l’Éternel,
67
qui te portait, Sion, un amour paternel :
68
tu as laissé sa voie, et d’une âme rebelle
69
préféré les faux dieux qu’adore l’infidèle.
70
Ingrate nation : tu as sur les hauts lieux
71
osé sacrifier à la reine des Cieux,
72
lui consacrer des bois ; tu as d’argile molle,
73
poitrie entre tes mains, façonné mainte idole,
74
que tu as adorée - abominable fait ! -
75
immolant à un dieu que toi même t’es fait.
76
Il a des yeux ouverts, toutefois n'en voit goutte,
77
des oreilles il a, et si point il n’écoute ;
78
on lui voit une bouche, et ne saurait parler,
79
il a double narine et ne respire l’air ;
80
ses mains sans maniement lui pendent inutiles,
81
et ses pieds sans marcher sont plantés immobiles.
82
Semblables soient ceux-là qui tels dieux vont suivant
83
au lieu de l’Éternel, de notre Dieu vivant,
84
qui a fait ciel et terre, et qui jaloux n’endure
85
de voir l'homme incliner devant sa créature.
86
Retourne-toi vers lui, peuple fautier, afin
87
qu’à tes calamités il mette quelque fin ;
88
amende, amende-toi, jeûne, pleure, soupire,
89
afin que de ton dos ses glaives il retire.
90
CHŒUR
Pourquoi Dieu, qui nous a faits
91
d’une nature imparfaits,
92
et pécheurs comme nous sommes,
93
s'irrite si grièvement
94
du mal que journellement
95
commettent les pauvres hommes ?
96
Sitôt que nous sommes nés
97
nous y sommes adonnés :
98
notre âme, bien que divine
99
et pure de tout méfait,
100
entrant dans un corps infet
101
avec lui se contamine.
102
Nul ne se peut empêcher
103
en ce monde de pécher :
104
tant est notre humaine race
105
encline à se dévoyer,
106
si Dieu ne vient déployer
107
sur nous sa divine grâce.
108
Dès lors qu’au verger d’Éden
109
il créa le père Adam,
110
de la terre sa naissance,
111
et que de son gras limon
112
de l’homme fut pris le nom
113
comme avait été l’essence :
114
le péché, qui dans les os
115
du serpent couvait enclos,
116
se glissa par une pomme
117
dans le crédule cerveau
118
d’Eve, épreinte de nouveau
119
des côtes du premier homme.
120
Sitôt ce poison ne fut
121
dedans son oreille chut,
122
qu’il s’épandit en son âme,
123
et qu’Adam, qui le sentit,
124
aussitôt se repentit
125
de la faute de sa femme.
126
Il était en ce beau lieu
127
ainsi qu’un terrestre dieu,
128
commandant aux créatures,
129
qui volaient et qui nageaient,
130
qui dans les plaines logeaient
131
et dans les forêts obscures.
132
Il foisonnait en tout bien,
133
il n’avait souci de rien,
134
la terre toute bénigne
135
sans le dur coutre souffrir,
136
venait tous les jours offrir
137
les trésors de sa poitrine.
138
Ses prés étaient toujours verts,
139
ses arbres de fruits couverts,
140
et ses jardins de fleurettes ;
141
zéphyr éventait le ciel,
142
des chênes coulait le miel
143
sans artifice d’avettes.
144
L’orgueilleuse ambition,
145
ni l’avare passion,
146
la haine et l’amour encore,
147
l’espérance, ni la peur,
148
ne lui gênaient point le cœur,
149
comme elles nous gênent ore.
150
Mais sitôt qu’il fut taché
151
de la bourbe de péché,
152
Dieu le bannit de sa vue,
153
ses enfants furent maudits,
154
lui chassé de Paradis
155
avec sa femme déçue.
156
Depuis, sa postérité
157
n’a commis qu’iniquité :
158
le frère meurtrit le frère,
159
si bien que Dieu se fâchant
160
d’un animal si méchant,
161
résolut de le défaire.
162
Il fit regorger les eaux
163
des fleuves et des ruisseaux,
164
il enfla la mer bruyante,
165
le ciel si longuement pleut
166
que toute son onde chut
167
dessus la terre ondoyante.
168
Lors cet élément moiteux
169
couvrit les monts raboteux
170
de quinze humides coudées,
171
les pins, qui croissent si hauts,
172
ne purent atteindre égaux
173
à la hauteur des ondées.
174
Aussi tout périt dedans,
175
fors ceux qui eurent, prudents,
176
l’arche de Dieu pour refuge ;
177
mais ores, que les forfaits
178
sont plus nombreux que jamais,
179
je crains un autre déluge.
180
ACTE II
(NABUCHODONOSOR, NABUZARDAN, son lieutenant général)
NABUCHODONOSOR
Pareil aux dieux je marche, et depuis le réveil
181
du soleil blondissant jusques à son sommeil,
182
nul ne se parangonne à ma grandeur royale.
183
En puissance et en biens Jupiter seul m’égale,
184
et encores n’était qu’il commande immortel,
185
qu’il tient un foudre en main dont le coup est mortel,
186
que son trône est plus haut, et qu’on ne le peut joindre :
187
quelque grand Dieu qu’il soit, je ne serais pas moindre.
188
Il commande aux éclairs, aux tonnerres, aux vents,
189
aux grêles, aux frimas, et aux astres mouvants,
190
insensibles sujets : moi je commande aux hommes,
191
je suis l’unique Dieu de la terre où nous sommes.
192
S’il est, quand il démarche , armé de tourbillons,
193
je suis environné de mille bataillons
194
de soudards indomptés, dont les armes luisantes,
195
comme soudains éclairs, brillent étincelantes.
196
Tous les peuples du monde ou sont de moi sujets,
197
ou nature les a delà les mers logés.
198
L’Aquilon, le Midi, l’Orient je possède,
199
le Parthe m’obéit, le Persan et le Mède,
200
les Bactres, les Indois : et cet Hébrieu cuidait,
201
rebelle, s’affranchir du tribut qu’il me doit !
202
Mais il a tout soudain éprouvé ma puissance,
203
et reçu le guerdon de son outrecuidance.
204
NABUZARDAN
Celui qui entreprend d’être plus qu’il ne peut,
205
souvent, trompé d’espoir, déchet plus qu’il ne veut.
206
NABUCHODONOSOR
Ce brave me pensait si failli de courage,
207
de souffrir m’être fait un si vilain outrage,
208
et ne m’en ressentir, n’avoir point la raison
209
d’une si détestable et lâche trahison.
210
Mais devant que le jour ait sa course finie,
211
je jure qu’il verra sa lâcheté punie.
212
S’élever contre moi ? Se distraire de moi ?
213
Contre ma volonté se penser faire roi ?
214
C’est faire proprement aux étoiles la guerre,
215
c’est vouloir arracher de Jupin le tonnerre.
216
NABUZARDAN
Il est assez puni de son ambition.
217
NABUCHODONOSOR
Je lui veux bien donner autre punition.
218
NABUZARDAN
À un roi ? Que peut-il endurer d’avantage
219
que de se voir réduit en si honteux servage ?
220
Que de se voir priver de son sceptre ancien ?
221
Que d’avoir tout perdu ? Que, de roi, n’être rien ?
222
NABUCHODONOSOR
Pour cela n’est encore ma vengeance assouvie.
223
NABUZARDAN
Et que voulez-vous plus ?
224
NABUCHODONOSOR
Je veux avoir sa vie.
NABUZARDAN
Le voulez-vous meurtrir ?
225
NABUCHODONOSOR
Qui tient son ennemi
et ne le meurtrit point, n’est vengé qu’à demi.
226
NABUZARDAN
Au contraire, en sa mort il perd toute vengeance.
227
Car l’ennemi qui meurt sort de notre puissance.
228
NABUCHODONOSOR
Le laisserai-je vivre étant sous mon pouvoir ?
229
NABUZARDAN
Vous l’y devez contraindre or qu’il n’en eût vouloir.
230
NABUCHODONOSOR
Celui que je hais tant, contraindrai-je de vivre ?
231
NABUZARDAN
Oui, de peur que la mort de vos mains le délivre.
232
La mort l’affranchira de ses tourments cruels,
233
qui lui seraient, vivant, trépas continuels.
234
Ce n’est rien de mourir : la mort, tant soit amère,
235
n’est aux calamiteux qu’une peine légère :
236
elle ferme la porte à tous maux douloureux,
237
et purge de malheur les hommes malheureux.
238
NABUCHODONOSOR
Pourquoi s’il souffre tant à secours ne l’appelle ?
239
NABUZARDAN
C’est par faute de cœur qu'il ne recourt à elle,
240
la redoutant sans cause, et pourrait être aussi
241
qu’il se nourrît d’espoir que lui ferez merci.
242
NABUCHODONOSOR
À un tel déloyal ? Qui s’est joint d’alliance
243
avec mon ennemi pour me faire nuisance ?
244
Qui s’est ingratement élevé contre moi
245
pour loyer de l’avoir de son peuple fait roi ?
246
Il l’a bien mérité : par le soleil je jure,
247
que si mon propre enfant m’avait fait telle injure,
248
mes peuples rebellant qui lui seraient commis,
249
pour se bander contraire avec mes ennemis,
250
je le ferais mourir. Tous crimes on pardonne,
251
fors celui seulement qui touche à la couronne.
252
NABUZARDAN
C’est nourrir un rebelle avecque de l’appas,
253
qu’en supporter le crime et ne le punir pas.
254
NABUCHODONOSOR
Chacun entreprendrait pareille félonie,
255
si celle de ce roi demeurait impunie.
256
Je ne serais plus craint, on m’aurait à mépris
257
s’asseurant un chacun de n’en être repris.
258
NABUZARDAN
Tout prince doit au crime attacher le supplice,
259
et de ses bons sujets guerdonner le service,
260
afin qu’on soit à bien incité par bienfait,
261
et par peines dému de commettre un méfait.
262
NABUCHODONOSOR
J’en ferai tout ainsi.
263
NABUZARDAN
Mais gardez-vous de faire
que la punition excède le salaire.
264
Toujours un roi doit être au châtiment tardif,
265
mais à faire du bien se montrer excessif.
266
NABUCHODONOSOR
Le service des miens soigneux je rémunère.
267
NABUZARDAN
Mais gardez qu’à punir vous gagne le colère,
268
soyez y retenu, si que la cruauté
269
ne puisse donner tache à votre royauté.
270
Jamais homme cruel n’eut l’âme magnanime.
271
NABUCHODONOSOR
Si un roi n’est sévère on n’en fait point d’estime.
272
NABUZARDAN
On l’est toujours assez : un monarque irrité
273
a toujours, se vengeant, trop de sévérité.
274
L’on ne voit à grand peine homme qui s’y tempère :
275
s’il n’est par trop vengé, c’est qu’il ne le peut faire.
276
Mais un roi qui peut tout, n’a qu’à se retenir,
277
si quelqu’un l’a fâché, de ne le trop punir.
278
Que de ce roi la faute inhumain ne vous rende.
279
NABUCHODONOSOR
En un crime si grand doit la peine être grande.
280
NABUZARDAN
Le supplice au délit ne veuillez mesurer.
281
NABUCHODONOSOR
Voudriez-vous que j’allasse un tel crime endurer ?
282
NABUZARDAN
Non, mais que son état à pitié vous incite.
283
NABUCHODONOSOR
Pour être roi, sa faute est-elle plus petite ?
284
NABUZARDAN
Non pas, mais il mérite un moindre châtiment.
285
NABUCHODONOSOR
Ce sont les grands qu’on doit punir plus grièvement.
286
CHŒUR
Hélas ! Ce n’est pas de cette heure,
287
hé !, ce n’est pas de ce jourd'hui,
288
que tu es cause que je pleure,
289
et que je sanglote d’ennui,
290
Égypte ! Las tu vois en cendre
291
notre lamentable cité,
292
pour vouloir ton parti défendre
293
trébucher en captivité.
294
Tu vois notre infortuné prince
295
sous le faix de ses fers ployer :
296
et notre fertile province
297
réduite en déserts, larmoyer.
298
Tu en es cause : cette guerre
299
n’a pris fondement que de toi,
300
tout le malheur qui nous atterre
301
n’est que pour te garde la foi.
302
Que maudit soit ton voisinage,
303
maudite soit ton amitié,
304
que sur ton pestilent rivage
305
n’eussions-nous jamais mis le pied,
306
et jamais Jacob notre ancêtre
307
n’y fût pour la faim éviter,
308
avecques sa troupe champêtre
309
allé de Canaan habiter.
310
Ce fut là que sa race folle
311
offensa Dieu premièrement,
312
adorant le bois d’une idole
313
pour le grand Dieu du firmament :
314
le Dieu que nos antiques pères
315
avaient seul toujours invoqué,
316
non ces idoles étrangères,
317
dont chacun d’eux se fût moqué.
318
C’est un poison opiniâtre,
319
qui depuis qu’il s’est encharné,
320
ne saurait d’une âme idolâtre
321
être jamais déraciné :
322
encores que le Dieu céleste,
323
de l’honneur qu’on lui doit jaloux,
324
entre toute chose déteste
325
ce crime, exécrable sur tous.
326
Quand il nous eut, à main puissante
327
tirés de ton servage dur,
328
que la mer eut, obéissante,
329
fait de ses eaux un double mur,
330
découvrant sa déserte arène,
331
pour nous donner passage seur,
332
ainsi qu’au travers d’une plaine,
333
contre l’ennemi pourchasseur ;
334
que la manne il nous eut donnée,
335
qu’il nous eut ressasiés d’eau,
336
couverts d’un nuau la journée,
337
et guidés la nuit d’un flambeau :
338
toutefois pleins d’ingratitude
339
après tant de miracles saints,
340
nous appliquâmes notre étude
341
à forger un dieu de nos mains.
342
Le peuple, qui l’idole vaine
343
moula, fondit et burina,
344
d’une révérence vilaine
345
vers elle son chef inclina,
346
et de mainte folâtre danse,
347
avec la flûte et le tabour,
348
épris de sotte éjouissance
349
alla caroler tout autour.
350
Il dressa des banquets publiques,
351
dessous le veau déifié,
352
des holocaustes pacifiques
353
qu’il lui avait sacrifié.
354
« Voilà – ce disaient les vieux pères –
355
notre Dieu, peuple, notre Dieu,
356
qui nous a par les eaux amères
357
d’Égypte, conduits en ce lieu.
358
Mais l’Éternel, qui de la nue
359
ces voix de blasphème entendit,
360
eut l’âme de colère émeu,
361
et son bras vengeur étendit :
362
si que, sans les pleurs de Moïse,
363
qui apaisèrent son courroux,
364
sa fureur, justement éprise,
365
nous eût dès l’heure abîmés tous.
366
(AMITAL, LES REINES, LE CHŒUR DES JUIVES)
AMITAL
Tous les cuisants malheurs qui sur nos chefs dévalent,
367
et dévalèrent onc, mes encombres n’égalent ;
368
je suis le malheur même, et ne puis, las ! ne puis
369
souffrir plus que je souffre en mon âme d’ennuis.
370
Mais mon plus grief tourment est ma vie obstinée,
371
que les désastres n’ont ni les ans terminée.
372
Je vis pour mon martyre. Hélas ! Ciel endurci,
373
quand seras-tu lassé de me gêner ici ?
374
Ne m’auras-tu fait naître en ce monde immortelle,
375
afin que ma douleur me tenaille éternelle ?
376
Oh, cruelle influence ! Oh méchef ! Oh destin !
377
Quand veux-tu m’infecter de ton dernier venin ?
378
Ne viendra point le jour que mes langueurs je noye
379
dans un sombre tombeau, faite des vers la proye ?
380
Hélas ! Je crois que non, il y a trop longtemps
381
qu’en vain je le réclame, et qu’en vain je l’attends.
382
Non, il ne viendra point, ma peine est perdurable,
383
la mort, prompte au secours, ne m’est point secourable ;
384
elle me fuit, peureuse, et n’ose m’approcher,
385
son dard, qui ne craint rien, a peur de me toucher.
386
Elle craint les malheurs où je languis confite,
387
ou pense qu’immortelle en ce monde j’habite ;
388
que j’y erre à jamais, m’ayant l’ire de Dieu,
389
comme dans un Enfer, confinée en ce lieu.
390
Dieu du Ciel, Dieu d’Aron, mets fin à ma misère,
391
arrache-moi, mon Dieu, de cette vie amère.
392
CHŒUR
Reine, mère des rois du désastreux Sion,
393
ores notre compagne en dure affliction :
394
soupirez, larmoyez nos cruels infortunes,
395
et comme ils sont communs, soient nos larmes communes.
396
AMITAL
Mes yeux n’ont point séché depuis le jour maudit
397
que le Roi, mon époux, la bataille perdit
398
au champ de Magedon, et qu’une errante flèche
399
fit dedans sa poitrine une mortelle brèche ;
400
que ses troupes, pleurant autour du char saigneux,
401
mourable en son palais le conduirent soigneux.
402
Las ! Pauvre je le vis, comme son âme chère
403
se déliait du corps, et s’envolait légère !
404
Il me tendit la main, que je baisai cent fois,
405
poussant mille sanglots qui m’étoupaient la voix,
406
si qu’étreinte de mal je ne lui peux rien dire,
407
sinon entre mes dents son désastre maudire,
408
accuser son destin, et forsenant d’ennui,
409
me désirer sans cesse un même sort que lui.
410
Cependant ses deux yeux en la nuit se plongèrent,
411
le pouls lui défaillit, les membres lui gelèrent,
412
et lors, comme en fureur (je meurs y repensant !)
413
j’allai contre mon chef mes deux mains élançant ;
414
je m’éclatai de cris a sa bouche colée,
415
et les restes serrant de son âme envolée.
416
Depuis je n’eus que mal, et les adversités
417
ont sans cesse depuis mes vieux ans agités.
418
CHŒUR
Las, sa mort fut la nôtre, et depuis, les misères,
419
renaissant coup sur coup, nous furent ordinaires.
420
Avec lui le royaume eut un même trépas,
421
car nous vîmes soudain les fers de Joacaz,
422
votre chétif enfant, que l’Égypte infidèle,
423
de fraudes abusé, tient encore chez elle.
424
AMITAL
Pauvre Prince et chétif, à peine tu avais
425
tenu le royal sceptre en ta dextre trois mois,
426
que de roi fait esclave, au lieu de lui tu portes
427
des manicles aux bras, sur le fleuve aux sept portes.
428
CHŒUR
Plus heureux n’a régné son frère Joachim,
429
qui son règne borna d’une sanglante fin.
430
Car cet Assyrien, contre sa foi promise,
431
Jérusalem pilla comme par force prise,
432
et Joachim meurtrit avec les citoyens,
433
puis leurs corps massacrez fit dévorer aux chiens.
434
De son enfant ne fut la fortune plus douce.
435
AMITAL
Hélas ! Il reçut d’elle une rude secousse.
436
Il était bien foiblet, et pour son âge bas
437
il ne vaquait encore qu’aux enfantins ébats ;
438
le soleil, qui avait sa naissance amenée,
439
ne tournoyait sur lui que la huitième année ;
440
de couronne il n’avait ni de sceptre souci,
441
quand ce même tyran le transporta d’ici,
442
entraina ses parents et sa dolente mère,
443
pour dévider leur âge en servitude austère.
444
CHŒUR
Dieu ne punira point un fait tant inhumain ?
445
AMITAL
A mon fils Sédécie il mit le sceptre en main
446
pour régner en Juda, malheureuse province,
447
province malheureuse, et plus malheureux prince !
448
CHŒUR
Las ! Qui est la cité, qui est la nation,
449
qui a tant comme nous de tribulation ?
450
Qui a Jérusalem surpassée en misères ?
451
Qui a tant éprouvé du grand Dieu les colères ?
452
AMITAL
Celui pourrait nombrer les célestes flambeaux,
453
les feuilles des forets, et les vagues des eaux,
454
les sables qui légers dans l’Arabie ondoient,
455
qui pourrait raconter les maux qui nous guerroient.
456
CHŒUR
Il nous les faut pleurer, car, las !, à nos malheurs
457
pour tout allègement ne restent que les pleurs.
458
AMITAL
Pleurons doncques, pleurons sur ces moiteuses rives,
459
puisque nous n’avons plus que nos larmes, captives :
460
ne cessons de pleurer, ne cessons, ne cessons
461
de nous baigner le sein des pleurs que nous versons.
462
Pleurons Jérusalem, Jérusalem détruite,
463
Jérusalem en flamme et en cendres réduite :
464
ne soient plus d’autre chose occupés nos esprits,
465
ne faisons que douloir, que jeter pleurs et cris.
466
Devons-nous avoir plus autre sollicitude ?
467
Pouvons-nous autre part appliquer notre étude ?
468
Nous est-il rien resté qu’un esprit gémissant,
469
qu’un esprit adeulé dans un corps languissant ?
470
CHŒUR
Pleurons doncques, pleurons, et de tristes cantiques
471
lamentons sur ce bord nos malheurs Hébraïques.
472
AMITAL
Rompons nos vêtements, découvrons notre sein,
473
élançons contre lui notre bourrelle main ;
474
n’épargnons nos cheveux et nos visages tendres,
475
couvrons nos dos de sacs, et nos têtes de cendres.
476
CHŒUR
Nous te pleurons lamentable cité,
477
qui eut jadis tant de prospérité,
478
et maintenant, pleine d’adversité
479
gis abattue.
480
Las ! Au besoin tu avais eu toujours
481
la main de Dieu levée à ton secours,
482
qui maintenant de remparts et de tours
483
t’a dévêtue.
484
Il t’a, Sion, le visage obscurci,
485
voyant le roc de ton cœur endurci
486
être imployable, et n’avoir plus souci
487
de sa loi sainte.
488
Tu as, ingrate, oublié ton devoir,
489
tu as osé d’autres dieux recevoir,
490
au lieu, Sion, que tu devais avoir
491
toujours sa crainte.
492
Il t’a laissée au milieu du danger,
493
pour être esclave au soudard étranger,
494
qui d’Assyrie est venu saccager
495
ta riche terre.
496
Comme l’on voit les débiles moutons,
497
sans le pasteur, courus des loups gloutons,
498
ainsi chacun, quand Dieu nous reboutons,
499
nous fait la guerre.
500
Mille couteaux nous ont ouvert le flanc,
501
des corps meurtris s’est fait un rouge étang,
502
dans le saint temple a découlé le sang
503
de tes prophètes.
504
Le Chaldéen l’a barbare pillé,
505
et sans horreur d’ornement dépouillé,
506
le tabernacle il a sanglant souillé
507
de mains infetes.
508
AMITAL
Oh, trois fois malheureuse nuit,
509
que tu nous as de mal produit !
510
Jamais autres ténèbres
511
ne furent si funèbres !
512
Il me semble encor que je vois
513
les hommes tomber devant moi,
514
que j’entends des mourables
515
les regrets lamentables.
516
Que j’ois les fifres et tabours,
517
les trompettes dessus les tours,
518
dont le son encourage
519
le vainqueur au carnage.
520
Que le feu de tous côtés bruit,
521
que sur les toits la flamme luit,
522
que les enfants on rue
523
des maisons en la rue.
524
Pleurons les malheurs de Sion,
525
calamiteuse nation,
526
pleurons, tourbe compagne,
527
notre sainte montagne.
528
CHŒUR
Mais plutôt prions notre Dieu
529
qu’il ait pitié du peuple Hébrieu,
530
qu’il apaise son ire,
531
et sa verge retire.
532
Qu’il veuille sauver notre roi,
533
pour désormais vivre en sa loi,
534
gardant son âme pure
535
d’idolâtre souillure.
536
AMITAL
Levons nos mains au ciel et nos larmoyants yeux,
537
jetons-nous à genoux d’un cœur dévotieux,
538
et soupirant ensemble à sa majesté haute,
539
le prions qu’il lui plaise effacer notre faute.
540
Oh, seigneur notre Dieu, qui nous sauvas jadis
541
par le milieu des flots qu’en deux parts tu fendis,
542
conduisant de ta main ton peuple Israélite,
543
quand tu l’eus délivré du joug Madianite ;
544
qui l’armée ennemie abîmas sous la mer,
545
qui aux profonds déserts nous gardas d’affamer ;
546
qui sur le mont Oreb apparus à nos pères,
547
et leur fis recevoir tes édits salutaires ;
548
qui leur donnas secours par les anges du Ciel ;
549
qui leur baillas la terre ondoyante de miel
550
d’Aphée et de Hébron, brisant les exercites
551
de Bethel, de Gaser, et des forts Ammonites ;
552
qui naguères sauvas Manassé notre roi
553
des ceps de Babylon, se retournant à toi :
554
pardonneur, pitoyable, étends sur nous ta vue,
555
et vois l’affliction dont notre âme est repue !
556
Prends, Seigneur, prends, Seigneur, de nous compassion,
557
aie, Seigneur, pitié de la pauvre Sion ;
558
ne l’extermine point : nous sommes la semence
559
d’Isaac ton serviteur, tes infants d’alliance ;
560
ne nous reprouve point, père, fais nous merci,
561
délivre Sédécie et ses enfants aussi.
562
Ainsi puissions toujours rechanter tes louanges,
563
et bannir loin de nous tous autres dieux étranges.
564
CHŒUR
Madame, levons-nous, levons-nous, car voici
565
la Reine avec son train qui s’approche d’ici.
566
(LA REINE, SA GOUVERNANTE, AMITAL, LE CHŒUR)
LA REINE
Oh, beau soleil luisant, qui redores le monde
567
aussitôt que la nuit te voit sortir de l’onde ;
568
rayonnante lumière, œil de tout l’univers,
569
qui déchasses le somme et rends nos yeux ouverts :
570
tu sois le bienvenu sur ces belles campagnes,
571
bienvenu le bonheur de qui tu t’accompagnes.
572
Ta clairté nous fait voir le désirable fruit
573
du sort victorieux, dont nous oyons le bruit.
574
Nous voyons maintenant les rois israelites,
575
et leurs peuples restés à nos fiers exercites,
576
amener par troupeaux misérable butin :
577
la fin de nos travaux nous voyons ce matin.
578
Mais qu’est-ce que je vois ?
579
LA GOUVERNANTE
C’est la tourbe étrangère
des filles de Juda, qui pleurent leur misère.
580
LA REINE
Hélas ! Quelle pitié, j’ai le cœur tout ému,
581
je voudrai n’avoir point un tel désastre vu !
582
LA GOUVERNANTE
Elles viennent vers nous.
583
LA REINE
Cette ancienne femme,
qui marche la première, est quelque grande dame.
584
Je vois qu’on la respecte. Hé, que c’est que de nous !
585
Que voilà, ma compagne, un beau mirouer pour tous.
586
AMITAL
Reine, à qui la fortune est constamment prospère,
587
s’il se trouve constance en chose si légère ;
588
épouse d’un grand roi, qui va seigneuriant
589
sous le vouloir de Dieu les peuples d’Orient :
590
soyez-nous favorable, et que les durs esclandres
591
de nous et de Sion, maintenant mise en cendres,
592
vous mollissent le cœur, si qu’oh Reine ! par vous,
593
le Roi notre vainqueur nous soit propice et doux.
594
Tout ce troupeau captif d’une voix vous supplie,
595
las, pour Dieu, que votre âme à la pitié se plie !
596
Que nos humides pleurs et nos cris ne soient vains,
597
nous sommes à vos pieds, nous vous joignons les mains :
598
voyez de nos enfants les prières tendrettes,
599
prenez compassion de ces créaturettes.
600
Ils réclament à vous : sus mignons, approchez,
601
et tout ainsi que nous à ses pieds vous couchez.
602
Elle a de vous sauver le pouvoir et l’envie,
603
d’elle seule dépend votre douteuse vie.
604
LA REINE
Madame, levez-vous.
605
AMITAL
Ce nom ne m’appartient,
ainçois le nom de serve à mon malheur convient,
606
je suis ores de reine esclave devenue.
607
Prenez pour vous servir ma vieillesse chenue,
608
je vous la viens offrir : votre condition
609
adoucira l’aigreur de ma sujétion.
610
La dignité du maître est aux serfs honorable,
611
et leur joug, bien que dur, en est plus supportable.
612
LA REINE
Ma mère, levez-vous, et vous dames aussi,
613
qu’un désastre commun fait lamenter ici.
614
Votre malheur ne fait que moins je vous honore,
615
mais fait qu’avec douleur vos ennuis je déplore.
616
Il ne faut que Fortune élève notre cœur,
617
pour vous maintenant voir éprouver sa rigueur,
618
que tous hommes mortels doivent sans cesse craindre,
619
soit roi, soit laboureur, le grand plus que le moindre.
620
Hélas ! Que savons-nous si ce jour seulement
621
ternira point notre heur de quelque changement ?
622
Nul ne vit asseuré des présents de Fortune :
623
elle est aux hommes mère et marâtre commune ;
624
ses instables faveurs volant sur notre chef,
625
bien souvent en leur place y laissent du méchef,
626
et comme peu de temps avec nous ils séjournent,
627
souvent le mal chassé, derechef y retournent.
628
Partant consolez-vous, mes dames, et pensez
629
que les présents malheurs contre vous élancés
630
ne vous rendent vers moi plus viles que naguières,
631
qu’en bonheur vous teniez vos dignités premières.
632
AMITAL
Dieu pour cette bonté vous bienheure toujours,
633
et jamais le malheur n’amertume vos jours.
634
En vous seule après Dieu gît notre confiance.
635
LA REINE
Tout dépend du Roi seul, nul que lui n’a puissance.
636
CHŒUR
Suppliez-le pour nous, Madame, nous savons
637
que si vous le priez nos maris nous sauvons,
638
nous sauvons Sédécie...
639
AMITAL
Hé, misérable prince,
que jamais n’eusses-tu commandé sur province !
640
Ne nous refusez point, Madame, ainsi jamais
641
ne vous puisse toucher le désastre mauvais ;
642
puissiez-vous dévider une longue jeunesse,
643
et saine parvenir en heureuse vieillesse,
644
abondante en enfants, abondante en honneur,
645
abondante en l’amour du Roi votre seigneur.
646
LA REINE
Je m’emploierai pour vous, n’en ayez point de doute,
647
mais j’ai peur qu’irrité ma prière il n’écoute.
648
AMITAL
Si fera si Dieu plaît.
649
LA REINE
Vous l’avez outragé.
AMITAL
Il est vrai, mais Madame, il en est bien vengé.
650
LA REINE
Un roi vainqueur n’a point de borne en sa vengeance.
651
AMITAL
Si la faut-il toujours conformer à l’offense.
652
LA REINE
Voire, mais il sera juge en sa passion.
653
AMITAL
Tout brave cœur est lent à la punition.
654
LA REINE
Il est tout magnanime, et ne tend qu’à la gloire.
655
AMITAL
Il se doit contenter d’avoir eu la victoire.
656
LA REINE
Ainsi puisse advenir.
657
AMITAL
Le généreux Lion.
LA REINE
J’entends bien, mais le crime est de rébellion.
658
AMITAL
Nous sommes rebellés, voire, je le confesse.
659
LA REINE
Jamais un roi tel crime impuni ne relaisse.
660
AMITAL
Las ! Sommes-nous sans peine ? Hé Dieu, vous nous voyez !
661
LA REINE
Hélas ! Je ne dis pas que sans peine soyez,
662
vous souffrez trop de mal, je m’en compassionne,
663
mais je crains que le Roi de plus griève en ordonne.
664
AMITAL
Que saurait-il pis faire ?
665
LA REINE
Il vous ferait mourir.
AMITAL
Ce n’est pas nous mal faire, ains notre mal guarir.
666
Madame, plût à Dieu, plût à Dieu notre père,
667
que je fusse (hà, quel heur !) morte en ma primevère,
668
et que cette vieillesse en sillons n’eût creusé
669
mes tremblotantes mains, et mon visage usé !
670
La mort, bien que hâtive, eût affranchi mon âme
671
de tant de passions que j’ai souffert, Madame.
672
Je n’eusse vu deux fois ardre notre cité,
673
le massacre du peuple et sa captivité ;
674
hélas ! je n’eusse vu ce que voir me faut ores,
675
et que voir me faudra si je survis encores.
676
Oh, Mort, ne tarde plus, tourne ici, viens à moi,
677
de ton dard secourable arrache mon émoi.
678
LA REINE
Ne vous désolez point : il n’est si dure vie,
679
qui sans déplaire à Dieu, à la mort nous convie.
680
Confortez-vous d’espoir.
681
AMITAL
Je n’ai plus qu’espérer,
mais j’ai beaucoup à craindre et beaucoup endurer.
682
LA REINE
Il n’est malheur si grand que l’espoir n’adoucisse.
683
AMITAL
Il n’est malheur si grand que l’espoir ne nourrisse.
684
LA REINE
Voire, mais un chacun l’espérance reçoit.
685
AMITAL
Voire, mais un chacun l’espérance déçoit.
686
LA REINE
La mort ne manque point, elle vient trop hâtive.
687
AMITAL
La mort aux affligés vient toujours trop tardive.
688
LA REINE
Votre bonheur peut bien retourner derechef.
689
AMITAL
Plutôt hélas ! Plutôt croîtra notre méchef.
690
LA REINE
Comment vous est venu ce comble de misères ?
691
AMITAL
Nous avons du grand Dieu provoqué les colères.
692
LA REINE
Comme advint votre prise ?
693
AMITAL
Hé, hé, le cœur me fend,
la trop grande douleur le parler me défend.
694
LA REINE
Laissez donc ce propos.
695
AMITAL
Non, s’il vous plaît, Madame,
combien que mes tourments en reblessent mon âme.
696
Mais ce n’est plus à moi d’éviter les ennuis,
697
je m’en repais le cœur, toute en douleurs je suis.
698
LA REINE
Contez-nous ce malheur s’il ne vous désagrée.
699
AMITAL
Je me plais en mon mal, ce discours me recrée.
700
Déjà le grand flambeau, qui court perpétuel,
701
avait fait dessus nous un voyage annuel,
702
et déjà retraçait une course seconde,
703
ayant par deux saisons retournoyé le monde,
704
depuis que votre armée, effroyable en soudards,
705
notre ville assiégeait, close de toutes parts.
706
Vos balistes avaient sa muraille percée,
707
Jérusalem était à demi renversée,
708
la plus grand’ part du peuple et des chefs étaient morts ;
709
nous avions soutenu mille sanglants efforts,
710
résolus à la mort, plus que lionnes fières
711
défendant leurs petits qu’on force en leurs tanières ;
712
la faim, plus que le fer, pâles nous combattait,
713
et la férocité de nos cœurs abattait.
714
Le peuple alangouré, sans courage, sans force,
715
décharné se traînait, n’ayant rien que l’écorce
716
qui lui couvrait les os, et cette maigre faim
717
étouffait les enfants en demandant du pain.
718
Nous ressemblions, errants par les places, dolentes,
719
non des hommes vivants, mais des larves errantes,
720
et jà cette fureur tellement nous pressait,
721
que de son propre enfant la mère se paissait.
722
Las ! Je transis d’horreur, je forcene, j’affole,
723
ce triste souvenir m’arrête la parole !
724
LA REINE
Ne vous adeulez point, reprenez vos esprits,
725
et relaissez plutôt ce discours entrepris.
726
AMITAL
Je le continurai, combien qu’il me déplaise.
727
LA REINE
Ne vous y forcez point, faites-en à votre aise.
728
AMITAL
Or le sac de Sion, et sa captivité,
729
prédits étaient venus à leur temps limité ;
730
jà le mal nous touchait (telle était l’ordonnance
731
du grand Dieu, qui voulait châtier notre offense)
732
et comme lorsqu’il veut nous punir rudement,
733
il fait que nous perdons tout humain jugement.
734
Nous en fûmes ainsi, car n’ayant corps de garde,
735
sentinelle ni ronde, et sans nous donner garde,
736
comme si retirés fussent nos ennemis,
737
en nos couches sans peur reposions endormis,
738
quand - oh cruel méchef ! - lorsque la nuit ombreuse
739
vers le jour sommeillant cheminait paresseuse
740
dans le ciel ténébreux, que le somme enchanteur
741
versait dedans nos yeux une aveugle moiteur,
742
qu’en la terre et au ciel toute chose était coie,
743
tous animaux dormants fors la plaintive orfraie,
744
le camp de Babylon, sans crainte des hasards,
745
avec grands hurlements échelle les remparts ;
746
donne dedans la brèche, et ne trouvant défense,
747
rangé par escadrons dans la ville s’élance ;
748
gagne les carrefours, s’empare des lieux forts,
749
et sur le temple sains fait ses premiers efforts.
750
Tout est mis aux couteaux, on n’épargne personne,
751
à sexe ou qualité le soldat ne pardonne :
752
les femmes, les enfants, et les hommes âgés
753
tombent sans nul égard pêle-mêle égorgés.
754
Le sang, le feu, le fer, coule, flambe, résonne,
755
on entend les tabours, mainte trompette sonne,
756
tout est jonché de morts, l’ennemi sans pitié
757
meurtrit ce qu’il rencontre, et le foule du pied.
758
Or le Roi, qui soudain entendit cet esclandre,
759
troublé saute du lit, et va ses armes prendre,
760
mais retenu par nous, et ayant entendu
761
de ses gens effroyés que tout était perdu,
762
descend secrètement avecques sa famille,
763
et par une poterne abandonne la ville.
764
Un chemin se présente, aux montagnes tendant,
765
pour gagner l'Arabie et laisser l’Occident ;
766
il est rude, pierreux, raboteux et sauvage,
767
les rocs des deux côtés malaisent le passage :
768
ores il faut grimper à mont un rocher droit,
769
ore il faut dévaler par un chemin étroit,
770
vous voyez à vos pieds l’horreur d’un précipice,
771
qui fait en le voyant que le poil en hérisse ;
772
un torrent bruit à bas, qui court en bouillonnant,
773
entrainant maints ormeaux qu’il va déracinant.
774
Là le Roi, ses enfants, et nous autres pauvrettes,
775
cheminons en frayeur par des voies secrètes.
776
La nuit était obscure, et nos humides yeux
777
ne voyaient pour conduite aucune lampe aux cieux,
778
toutefois en bronchent, en tombant à toute heure,
779
nous franchissons en fin cette rude demeure ;
780
descendons en la plaine et hâtons notre pas,
781
chaque mère portant son enfant en ses bras.
782
Vous eussiez eu pitié de nous voir demi-nues
783
courant et haletant par sentes inconnues,
784
le front échevelé, regardant à tous coups
785
si l’ennemi sanglant accourait après nous.
786
Mais las ! Comme le jour, encommençant sa peine,
787
nous éclairait errants par la déserte plaine,
788
auprès de Jéricho nous entendons hennir
789
des chevaux, et soudain nous les voyons venir ;
790
alors nous commençons à nous battre et détordre,
791
de-ça de-là courir en un confus désordre,
792
les hommes s’écarter où les chassait la peur.
793
Le Roi seul demeura trop attendri de cœur
794
de voir nos passions, et ses petites âmes
795
qui lui tendaient les mains près les reines ses femmes.
796
Aussitôt les coureurs nous viennent enfermer,
797
se saisissent de nous, font le Roi désarmer,
798
nous amènent ici, hommes, femmes ensemble,
799
comme à même destin le malheur nous assemble.
800
Las ! Prenez-en pitié, merci nous vous crions,
801
nous n’espérons qu’en vous, seule nous vous prions.
802
LA REINE
Hà Dieu, quel déconfort ! Que la fortune adverse
803
ce pauvre peuple hébrieu cruellement traverse !
804
Le cœur me bat au sein d’ouïr tant de malheurs.
805
LA GOUVERNANTE
Pourquoi vous gênez-vous d’inutiles douleurs ?
806
Madame, et que vous sert d’affliger votre vie
807
pour les calamités d’une tourbe asservie ?
808
LA REINE
Ah pour Dieu, taisez-vous ! Il nous en pend autant,
809
le sort n’est pas vers nous plus que vers eux constant !
810
CHŒUR
Hé hé hé !
811
AMITAL
Las ! Madame.
LA REINE
Et que vous puis-je faire ?
AMITAL
Employez-vous pour nous.
812
LA REINE
C’est un fâcheux affaire.
AMITAL
Nous refuserez-vous ?
813
CHŒUR
Nous délaisserez-vous ?
LA REINE
Non, mais je crains du Roi l’imployable courroux
814
encontre votre race, et qu’impétrer ne puisse
815
qu’en rigueur de vos chefs l’offense il ne punisse.
816
CHŒUR
Hélas ! Que ferons-nous ?
817
LA REINE
Ne vous déconfortez,
ains avec bon espoir vos ennuis supportez.
818
CHŒUR
Disons adieu, mes compagnes,
819
à nos chétives campagnes,
820
où le Jourdain doux coulant
821
va sur le sable ondelant.
822
Adieu terre plantureuse,
823
naguère si populeuse,
824
terre promise du Ciel,
825
toute ondoyante de miel.
826
Adieu Siloé, fontaine
827
dont la douce eau se pourmène
828
dans le canal de Cedron,
829
serpentant à l’environ.
830
Adieu costaux et vallées,
831
adieu rives désolées,
832
adieu verdureux Hébron,
833
vieil territoire d’Efron.
834
Adieu rives désolées,
835
adieu verdureux Hébron,
836
vieil territoire d’Efron.
837
Sur toi, montagnette sainte,
838
le bon Abram fit sa plainte,
839
comme il fit sur toi, Bethel,
840
fumer son premier autel.
841
Adieu cité, renommée
842
sur les cités d’Idumée,
843
que jadis un roi conquit
844
du Jébuséen, qu’il vainquit.
845
Et vous, naguière édifice
846
le plus rare en artifice,
847
et en ornements divers,
848
qu’il fût temple en l’univers.
849
Las ! Nous vous laissons, pauvrettes,
850
de ces barbares sujettes,
851
qui nous traînent inhumains
852
en des royaumes lointains,
853
où faudra que notre vie,
854
à leur vouloir asservie,
855
languisse éternellement
856
en déplorable tourment.
857
Car comme aurions-nous courage,
858
étant en un tel servage,
859
le cœur serré de douleurs,
860
de donner trêve à nos pleurs ?
861
Quand nous ne pouvons tant faire,
862
qu’il puisse à notre âme plaire
863
de chanter à l’Éternel
864
un cantique solennel ?
865
Et qu’adeulés nous souvienne,
866
sur la rive assyrienne,
867
des innombrables bienfaits
868
que sa bonté nous a faits ?
869
Et crains qu’en même oubliance
870
ne tombe la souvenance,
871
avecques l’affection
872
que nous devons à Sion.
873
Si est-ce pourtant, si est-ce
874
qu’il ne faut que la tristesse,
875
bien que dure, ait le pouvoir
876
de nous tirer du devoir :
877
ains quelque grand que puisse être
878
notre malheur, reconnaître
879
que nous le méritons bien,
880
et que Dieu veut notre bien.
881
Faut invoquer sa clémence,
882
avoir du mal repentance,
883
et ferme propos en soi
884
de vivre selon sa loi.
885
Élever vers lui la face,
886
avoir recours à sa grâce,
887
qui est promise à celui
888
qui met son attente en lui.
889
Sus donc prions-le captives,
890
sur ces infidèles rives,
891
qu’il veuille après son courroux
892
se ressouvenir de nous.
893
ACTE III
(NABUCHODONOSOR, LA REINE)
NABUCHODONOSOR
Je le tiens, je le tiens, je tiens la bête prise,
894
je jouis maintenant du plaisir de ma prise ;
895
j’ai chassé de tel heur que rien n’est échappé,
896
j’ai lesse et marcassins ensemble enveloppé.
897
Le cerne fut bien fait, les toiles bien tendues,
898
et bien avaient été les bauges reconnues ;
899
les veneurs ont bien fait, je le vois, c’est raison
900
que chacun ait sa part de cette venaison.
901
Quant au surplus je veux qu’il en soit fait curée.
902
LA REINE
Vous avez en vos mains la proye désirée :
903
selon votre vouloir en pouvez ordonner,
904
soit pour punir leur coulpe ou pour leur pardonner.
905
NABUCHODONOSOR
Pardonner ? Hà, plutôt le ciel sera sans flammes,
906
la terre sans verdure, et les ondes sans rames ;
907
plutôt, plutôt l’Euphrate encontre mont ira,
908
et plutôt le soleil en ténèbres luira.
909
LA REINE
Qui pardonne à quelqu’un le rend son redevable.
910
NABUCHODONOSOR
Qui remet son injure il se rend méprisable.
911
LA REINE
Pardonnant aux vaincus on gagne le cœur d’eux.
912
NABUCHODONOSOR
Pardonnant un outrage on en excite deux.
913
LA REINE
La douceur est toujours l’ornement d’un monarque.
914
NABUCHODONOSOR
La vengeance toujours un brave cœur remarque.
915
LA REINE
Rien ne le souille tant qu’un fait de cruauté.
916
NABUCHODONOSOR
Qui n’est cruel n’est pas digne de royauté.
917
LA REINE
Des peuples vos sujets l’avis est au contraire.
918
NABUCHODONOSOR
Ce que le prince approuve à son peuple doit plaire.
919
LA REINE
Le vice, où qu’il puisse être, est toujours odieux.
920
NABUCHODONOSOR
La haine des sujets nous rend plus glorieux.
921
LA REINE
Quelle gloire de n’être honoré que par feinte ?
922
NABUCHODONOSOR
Mais c’est une grandeur de l’être par contrainte.
923
La louange et l’amour sont communs à chacun,
924
mais de contraindre un peuple à tous n’est pas commun.
925
Il n’appartient qu’aux grands : les rois sont craints de force,
926
et les petits aimés par une douce amorce.
927
LA REINE
Vous le serez comme eux n’aimant que la vertu.
928
NABUCHODONOSOR
Cela sentirait trop son courage abattu.
929
Celui ne règne pas qui son vouloir limite :
930
aux Rois qui peuvent tout, toute chose est licite.
931
LA REINE
Un prince qui peut tout ne doit pas tout vouloir.
932
NABUCHODONOSOR
La volonté d’un prince est conforme au pouvoir.
933
LA REINE
Conformez-vous à Dieu, dont la force est suprême.
934
NABUCHODONOSOR
Dieu fait ce qu’il lui plaît, et moi je fais de même.
935
LA REINE
Hà, Monsieur, je vous prie ayez propos plus sains.
936
Dieu rabaisse le cœur des monarques hautains
937
qui s’égalent à lui, et qui n’ont connaissance
938
que tout humain pouvoir provient de sa puissance.
939
Vous voyez par ce roi (dont les ancêtres ont
940
porté si longuement le diadème au front,
941
et ores votre esclave, accablé de misères)
942
combien les royautés sont choses passagères.
943
Maintenant nous marchons sur tous rois triomphants,
944
mais las ! nous ne savons quels seront nos enfants.
945
Que dis-je nos enfants ? Quels nous serons nous-mêmes,
946
si nous aurons toujours au chef ces diadèmes.
947
Plus le sort nous caresse et plus craindre il nous faut,
948
car plus il nous élève et plus cherrons de haut.
949
NABUCHODONOSOR
Je n’en ai point de crainte.
950
LA REINE
Et c’est ce qui m’en donne.
La défiante peur asseure une couronne :
951
elle fait la prudence, et rarement s’est vu
952
qu’un homme soit tombé sous le malheur prévu.
953
NABUCHODONOSOR
Laissons-là ce discours, il est plein de tristesse.
954
LA REINE
Laissons-le, mais aussi laissez toute rudesse :
955
je vous pri’ pardonner à ce peuple captif,
956
ne vous souillez au sang de son prince chétif.
957
NABUCHODONOSOR
C’est un peuple méchant qui toujours se rebelle,
958
l’autre est un roi parjure, un traître, un infidèle.
959
LA REINE
Encore qu’il soit tel, si ne devez-vous pas
960
le meurtrir de froid sang, c’est trop que du trépas.
961
NABUCHODONOSOR
Bien que j’eusse à bon droit de l’égorger envie,
962
pour vous gratifier je lui donne la vie.
963
Non qu’il ne soit puni, car un si grand forfait
964
ne doit couler sans peine à celui qui l’a fait.
965
Je veux voir son maintien et ses raisons entendre.
966
Sus, amenez-le moi.
967
LA REINE
Je ne veux pas l’attendre,
j’aurais trop de pitié de voir ce pauvre roi
968
par désastre réduit en si grand désarroi.
969
NABUCHODONOSOR
Hà, je jure le Ciel que votre félonie
970
sera plus grièvement que de la mort punie.
971
Vous vivrez, vous vivrez, mais sera tellement
972
que vos jours rouleront en continu tourment.
973
Vous requerrez la mort de borner vos tortures,
974
voyant devant vos yeux meurtrir vos créatures,
975
égorger vos amis, les prêtres de la loi,
976
qui mutins vous ont fait élever contre moi.
977
Mais qu’est-ce que j’entends ? Qui sont ces voix plaintives ?
978
D’où part cette tristesse ? Hà, sont ces tourbes juives,
979
elles tournent vers moi : c’est en vain, par leurs cris
980
les malheurs qu’elles ont ne seront désaigris.
981
(AMITAL, LES REINES, NABUCHODONOSOR, LE CHŒUR)
AMITAL
Allons, dolent troupeau ! Possible nos prières
982
et les cris redoublés de tant de prisonnières
983
attendriront son cœur : il n’est pas un rocher,
984
il n’est pas un dragon qui se paisse de chair.
985
Approchez donc mes brus, lâchez la bonde aux larmes,
986
soupirez, sanglotez, déployez toutes armes ;
987
guerroyez vos cheveux, n’épargnez votre teint,
988
que votre sein d’albâtre en votre sang soit teint.
989
LES REINES
D’ennuis et de langueurs nos larmes sont nourries,
990
sans cela dés longtemps elles fussent taries,
991
mais la source en est vive, et ne faut débonder
992
leurs canaux, pour les faire en larmes abonder.
993
AMITAL
Je le vois. Las mon Dieu ! viens et nous favorise,
994
inspire nous, mon Dieu, conduis notre entreprise.
995
Oh, qui, dompteur du monde, avez sous votre loi
996
ce terrestre univers, grand monarque, grand Roi,
997
chéri de l’Éternel, qui de faveur assiste
998
en tous lieux et desseins vous et votre exercite :
999
comme vous l’imitez en courage indompté
1000
et en toute puissance, imitez sa bonté.
1001
Toujours il ne foudroie, et toujours, en menace
1002
pour nos impiétés, il ne ride sa face ;
1003
souvent il se tempère, et rompant son courroux
1004
après la repentance il se montre plus doux.
1005
Hélas, soyez-nous tel, montrez-vous débonnaire
1006
envers nous crimineux, Dieu soit votre exemplaire.
1007
Pardonnez nos forfaits : humbles à deux genoux
1008
nous demandons pardon. Hélas, pardonnez-nous !
1009
NABUCHODONOSOR
Quel pardon voulez-vous ?
1010
AMITAL
Délivrez Sédécie.
NABUCHODONOSOR
Ce méchant, de qui l’âme est au mal endurcie !
1011
AMITAL
Il est assez puni de ses crimes passés.
1012
NABUCHODONOSOR
Sa faute ne saurait être punie assez.
1013
AMITAL
Un grand crime demande une clémence grande.
1014
NABUCHODONOSOR
Un grand crime toujours un grand tourment demande.
1015
Levez-vous, je ne veux que vous soyez ainsi.
1016
AMITAL
Nous sommes comme il faut pour demander merci.
1017
Ne nous refusez point : s’il n’était point d’offense,
1018
un roi n’aurait moyen de montrer sa clémence.
1019
Sire, il est tout certain : le crime d’un sujet
1020
sert aux bontés d’un roi d’honorable sujet,
1021
et plus ce crime est grief et plus grande est sa gloire,
1022
acquérant sur lui-même une belle victoire.
1023
C’est plus de se dompter, dompter ses passions,
1024
que commander monarque à mille nations.
1025
Vous avez subjugué maintes belles provinces,
1026
vous avez combattu les plus belliqueux princes,
1027
et les plus redoutés ; mais vous l’étiez plus qu’eux,
1028
tous ensemble n’étaient tant que vous belliqueux.
1029
Mais en vous surmontant, qui êtes indomptable,
1030
vous acquerrez victoire à jamais mémorable.
1031
Vous aurez double honneur de nous avoir défaits,
1032
et d’avoir, comme Dieu, pardonné nos méfaits.
1033
NABUCHODONOSOR
Le naturel des dieux est de punir le vice.
1034
AMITAL
Dieu préfère toujours la clémence à justice,
1035
et ne reboute point de sa grâce celui,
1036
quelque pécheur qu’il soit, qui se retourne à lui.
1037
Soyez tel, soyez, Sire, un sauveur de coupables,
1038
jetez sur nous un rais de vos yeux pitoyables.
1039
La douceur en un prince est un céleste don.
1040
Hélas, pardonnez-nous, et faites-nous pardon !
1041
NABUCHODONOSOR
Vous ne parliez ainsi quand, en fière arrogance,
1042
vos enfants rebellés dépitaient ma puissance,
1043
amorcés du secours dont l’Égypte a manqué,
1044
car alors sans raison vous m’avez attaqué.
1045
AMITAL
Las ! Qu’y eussè-je fait ? Je ne m’en suis pas tue :
1046
je prédis ces malheurs, mais je ne fus point crue,
1047
ni Jérémie aussi, Jérémie à qui Dieu
1048
faisait voir les destins du pauvre peuple Hébrieu.
1049
Je prédis, je prédis avecques maintes larmes
1050
le mal qui nous viendrait de provoquer vos armes.
1051
Mais la jeunesse ardente et prompte aux changements,
1052
toujours mit sous le pied nos amonnestements,
1053
si que mon fils, poussé de leurs voix indiscrètes,
1054
et des prédictions de quelques faux prophètes,
1055
a son dam et au nôtre, et de notre cité,
1056
s’allia de Néchon, dont fûtes irrité.
1057
NABUCHODONOSOR
Eus-je tort de poursuivre un rompeur d’alliance,
1058
et qui print contre moi d’Égypte l’accointance ?
1059
AMITAL
Non, vous n’eûtes pas tort, et non non, ce fut nous :
1060
nous-mêmes de nos maux sommes cause, et non vous.
1061
NABUCHODONOSOR
Qui a fait le dommage en doit porter la peine.
1062
AMITAL
Ne l’avons-nous portée ? Hà qu’elle est inhumaine !
1063
Hà, qu’elle est angoisseuse !
1064
NABUCHODONOSOR
Et qu’avez-vous souffert ?
AMITAL
Et n’est-ce rien souffrir quand un royaume on perd ?
1065
Sire, Dieu vous en garde : il n’est rien plus étrange
1066
que faire d’un royaume à des prisons échange.
1067
Quels supplices plus grands peuvent être soufferts
1068
par un prince, que d’être incessamment aux fers ?
1069
Voir ses enfants captifs, ses femmes en servage,
1070
son peuple mis à mort, et sa ville au pillage ?
1071
Soit de tant de malheurs votre cœur satisfait.
1072
NABUCHODONOSOR
Ce n’est encores rien au prix de son forfait.
1073
AMITAL
Hé que voulez-vous plus ? Êtes-vous implacable ?
1074
Êtes-vous un tyran, un prince inexorable ?
1075
Un homme sans pitié ? Donnez-vous pour repas
1076
a votre âme, à vos yeux, des princes le trépas ?
1077
Voulez-vous qu’à jamais la belle renommée
1078
de vos victoires soit de meurtres diffamée ?
1079
La voulez-vous souiller ? La voulez-vous ternir ?
1080
Vous rendre abominable aux races à venir ?
1081
Hà ne le faites pas, ne le faites pas, Sire,
1082
ne contaminez point de meurtres votre empire ;
1083
épargnez notre sang, vous aurez des remords,
1084
si vous nous massacrez, pires que mille morts.
1085
NABUCHODONOSOR
Je pardonne à votre âge.
1086
AMITAL
Hélas ! Je vous rends grâce.
Je ne demande point que pardon on me fasse :
1087
faites-moi démembrer, faites-moi torturer,
1088
faites à ce vieil corps tout supplice endurer,
1089
soûlez-vous en ma peine, et que je satisfasse
1090
seule pour Sédécie, et pour toute sa race.
1091
Il ne peut recevoir effort plus violant
1092
que voir devant ses yeux sa mère bourrelant.
1093
Là donc martyrez-moi, versez sur moi votre ire,
1094
le tourment que j’aurai sera double martyre,
1095
torturant mère et fils par ma seule douleur.
1096
Sauriez-vous inventer un outrage meilleur ?
1097
NABUCHODONOSOR
Je ne veux l’innocent souffrir pour le coupable.
1098
AMITAL
Innocente je suis, partant non punissable.
1099
NABUCHODONOSOR
Je ne veux pas aussi qu’aucun mal vous souffrez.
1100
AMITAL
Il faut donc que mon fils ores vous délivrez,
1101
car il ne peut souffrir que je ne m’en ressente,
1102
à son bien et son mal je suis participante.
1103
Si doncques il vous plaît m’exempter de tout mal,
1104
faites, las ! que ce bien à nous deux soit égal.
1105
NABUCHODONOSOR
Vous êtes sans délit, mais il n’est pas de mêmes.
1106
AMITAL
Punissez donc son crime en moi qui suis lui-mêmes,
1107
soit votre cœur vengé par mon sanglant trépas,
1108
que ma mort vous suffise et qu’il ne meure pas.
1109
Ne suis-je assez coupable ? Et si suis, étant celle
1110
qui au monde ai produit ce roi votre rebelle.
1111
Hélas, c’est bien assez ! Je suis cause de tout,
1112
sans moi notre cité fût encores debout,
1113
le sacré temple en gloire, et sans moi le colère
1114
ne vous forcerait d’être envers nous sanguinaire,
1115
qui nous étiez ami, nous chérissant sur tous.
1116
NABUCHODONOSOR
J’ai toujours bien aimé Josie votre époux.
1117
AMITAL
Hélas ! Aimez-le encore après la sépulture,
1118
conservez cet amour en sa progéniture ;
1119
souvenez-vous de lui, c’était un prince bon,
1120
qui toujours honorait les rois de Babylon.
1121
Qu’il vous était dévot ! Sa propre seigneurie
1122
ne lui était de rien au prix de l’Assyrie.
1123
Et me disait souvent ne rien tant désirer
1124
que de voir votre empire en tout bien prospérer
1125
et s’accroître en pouvoir : le soin de votre gloire
1126
a possédé son cœur jusqu’en la tombe noire.
1127
NABUCHODONOSOR
Qui a son fils ému de s’armer contre moi ?
1128
AMITAL
Je ne sais qui l’a mû de vous fausser la foi.
1129
Mais pourtant, je vous prie ne vous y vouloir prendre,
1130
ains plutôt dessus lui votre douceur étendre.
1131
Que la bonté du père efface en votre cœur
1132
et de l’enfant la coulpe, et de vous la rancœur.
1133
Il a bien mérité que l’on le reconnaisse
1134
que son loyal service en son fils apparaisse.
1135
Hélas, montrez-le donc ! Vous savez qu’il est mort
1136
en combattant pour vous sur l’arabique bord,
1137
lors que le roi d’Égypte atraînant son armée,
1138
jusqu’à l’Euphrate entra par la terre idumée.
1139
Oh, Prince généreux ! Oh, cœur vraiment royal !
1140
qui fus à ton ami si constamment loyal :
1141
maintenant que tu vis sur les voûtes célestes,
1142
regarde de Juda les misérables restes ;
1143
et si tu as encore des tiens quelque souci,
1144
si tes yeux immortels pénètrent jusqu’ici,
1145
mon Époux, mon Seigneur, aide-nous à cette heure,
1146
assiste Sédécie, et fais tant qu’il ne meure.
1147
Supplie à l’Éternel, qui les courages meut
1148
des grands rois de la terre à faire ce qu’il veut,
1149
qu’ores à la douceur ce monarque il inspire,
1150
si que de notre sang son poignard il retire.
1151
NABUCHODONOSOR
Je sais bien que Josie en ma querelle est mort,
1152
mais cela ne fait pas que votre fils n’ait tort.
1153
AMITAL
Il a tort voirement, personne ne le nie,
1154
je ne l’excuse point, sa faute est infinie ;
1155
mais faites, je vous prie, que votre humanité
1156
le soit encores plus, ait plus d’infinité.
1157
Reguerdonnez en lui le trépas de son père,
1158
et la captivité de Joacaz son frère.
1159
Que dirait-on de vous, si des rois vos amis
1160
les enfants, pour loyer, à la mort étaient mis ?
1161
Qui voudrait plus vous suivre, et aux combats dépendre,
1162
comme fit mon époux, sa vie à vous défendre ?
1163
Las ! Par vous je suis veuve, et par vous à Memphis
1164
pleure dessous les fers mon misérable fils,
1165
héritier de son père au royal diadème,
1166
et encore héritier en un désastre même.
1167
Ne vous en chaut-il point ? N’avez-vous point au cœur
1168
quelque epoinçonnement de ma juste langueur ?
1169
NABUCHODONOSOR
Quand ressemblant Josie un prince israélite
1170
n’a pris pour m’assaillir le parti memphitique,
1171
je l’ai gratifié l’assistant au besoin,
1172
et les bornes jetant de ses terres plus loin ;
1173
mais se liguant en guerre avec mes adversaires,
1174
qu’il ne fasse bouclier des vertus de ses pères ;
1175
je ne les pèse point, pour n’être libéral
1176
à ceux qui sans raison me pourchassent du mal.
1177
AMITAL
Hé, qu’ai-je fait, pauvrette ? En quoi pouvez-vous dire
1178
que j’aie oncque entrepris d’éperonner votre ire ?
1179
A ce été quand Josie armé vous secourut ?
1180
Qu’il combattit pour vous ? Que pour vous il mourut ?
1181
A ce été quand mon fils, lié comme un forçaire,
1182
fut esclave pour vous, sa ville tributaire ?
1183
Las ! Toujours le malheur nous tombe sur les bras,
1184
et vous étant amis et ne vous l’étant pas.
1185
NABUCHODONOSOR
Je ne me plains de vous, n’en ayez peine aucune ;
1186
au contraire, Amital, je plains votre infortune,
1187
de voir vos ans chenus retomber derechef
1188
en un second esclandre, en un second méchef.
1189
AMITAL
Et qui peut mieux que vous sereiner ma tristesse ?
1190
Qui peut donner repos à ma foible vieillesse ?
1191
Nul certes : c’est de vous, Sire, c’est de vous seul,
1192
que nous devons attendre ou la joie, ou le deul ;
1193
faites cesser mes pleurs, et qu’avant que je meure,
1194
j’aie par votre grâce encor quelque bonne heure,
1195
revoyant mon cher fils non en sa dignité,
1196
mais vivre seulement hors de captivité.
1197
NABUCHODONOSOR
Bien que sa forfaiture ait la mort desservie,
1198
pour le respect de vous je lui laisse la vie.
1199
AMITAL
Que les fers il ne porte, affranchi désormais.
1200
NABUCHODONOSOR
Devant qu’il soit une heure il n’en verra jamais.
1201
AMITAL
Oh, suprême bonté ! Que vos genoux j’embrasse.
1202
Hélas, je ne suis pas digne de telle grâce.
1203
Vous redonnez la vie à mon corps qui mourait,
1204
vous comblez de liesse un cœur qui soupirait.
1205
LES REINES
Prenez de ces enfants quelque sollicitude.
1206
NABUCHODONOSOR
Je les affranchirai du joug de servitude,
1207
et de tous les malheurs qui chétivent un roi,
1208
sous la main de celui qui lui donne la loi.
1209
AMITAL
Il est temps, Israël, de rendre à Dieu louange,
1210
qui a soin de son peuple en une terre étrange.
1211
Sus, touchons le tabour, sus, la flûte entonnons !
1212
Prenons harpe et guitare, et toutes en sonnons !
1213
Le Seigneur, l’Éternel, le seul Dieu de nos pères
1214
s’est souvenu de nous au fort de nos misères ;
1215
il a des ennemis détrempé la rigueur,
1216
du Roi en sa colère il a touché le cœur.
1217
Que tout Jacob l’entende, et que Juda s’accorde
1218
à le regracier de sa miséricorde.
1219
CHŒUR
Comme veut-on que maintenant
1220
si désolées
1221
nous allions la flûte entonnant
1222
dans ces vallées ?
1223
Que le luth, touché de nos dois,
1224
et la cithare
1225
fassent résonner de leur voix
1226
un ciel barbare ?
1227
Que la harpe, de qui le son
1228
toujours lamente,
1229
assemble avec notre chanson
1230
sa voix dolente ?
1231
Trop nous donnent d’affliction
1232
nos maux publiques,
1233
pour vous réciter de Sion
1234
les saints cantiques.
1235
Hélas ! Tout soupire entre nous,
1236
tout y larmoie :
1237
comment donc en attendez-vous
1238
un chant de joie ?
1239
Notre âme n’a plus de chanter
1240
envie aucune,
1241
mais bien de plaindre et lamenter
1242
notre infortune.
1243
Celui doit qui est en bonheur
1244
chanter et rire,
1245
mais il faut qu’un homme en malheur
1246
toujours soupire.
1247
Aussi tandis que nous aurons
1248
cette détresse,
1249
jour et nuit nous lamenterons,
1250
pleurant sans cesse,
1251
et remplirons l’air de soupirs,
1252
sortant à peine,
1253
qui renforceront des Zéphyrs
1254
la foible haleine.
1255
Hélas ! Il n’y a que la mort,
1256
que la mort dure,
1257
qui mette fin au déconfort
1258
qui nous torture,
1259
que si son javelot mortel
1260
ne nous délivre,
1261
en un tourment perpétuel
1262
nous faudra vivre.
1263
Car hélas ! qui se contiendra
1264
de faire plainte,
1265
lors que de toi nous souviendra,
1266
Montagne sainte ?
1267
Or tandis qu’en son corps sera
1268
notre âme enclose,
1269
Israël jamais n’oubliera
1270
si chère chose.
1271
Nos enfants nous soient désormais
1272
en oubliance,
1273
si de toi nous perdons jamais
1274
la souvenance.
1275
Notre langue tienne au gosier,
1276
et notre dextre
1277
pour les instruments manier
1278
ne soit adextre.
1279
Que toujours notre nation
1280
serve captive,
1281
si jamais j’oublie Sion
1282
tant que je vive.
1283
ACTE IV
(SÉDÉCIE, SARRÉE, NABUCHODONOSOR)
SÉDÉCIE
Peuples qui méprisez le courroux du grand Dieu,
1284
comme assis inutile en un céleste lieu,
1285
sans cure des humains, ni des choses humaines,
1286
et qui prenez ses lois pour ordonnances vaines !
1287
Hélas ! Corrigez-vous, délaissez votre erreur,
1288
que l’exemple de nous vous apporte terreur !
1289
Voyez comme enchaînés en des prisions obscures,
1290
nous souffrons jour et nuit de cruelles tortures ;
1291
comme on nous tient en serre étroitement liés,
1292
le col en une chaîne, et les bras et les pieds.
1293
C’est pour avoir péché devant ta sainte face,
1294
et n’avoir craint, oh, Dieu !, le son de ta menace,
1295
te réputant semblable à ces dieux que l’on fond,
1296
ou qu’en pierre et en bois les statuaires font,
1297
qui n’ont âme ni force, abominable ouvrage
1298
à ceux mêmes, à ceux qui leur vont faire hommage.
1299
J’ai failli, j’ai péché, j’ai suivi les sentiers
1300
des rois, qui reprouvés m’ont été devanciers ;
1301
mais je l’apprends trop tard, la saison est passée,
1302
j’ai par trop dessus moi de Dieu l’ire amassée.
1303
Je chemine à la mort, jà mon supplice est prêt,
1304
on me va prononcer mon rigoureux arrêt.
1305
Oh, l’incrédulité de mon âme obstinée !
1306
Oh, piteux infortune ! Oh, dure destinée !
1307
SARRÉE
Noble sang de David, tous nos regrets sont vains,
1308
notre mal ne décroît pour nous en être plains.
1309
Où le remède faut, rien ne sert de se plaindre,
1310
il n’y pend que la mort, est-elle tant à craindre ?
1311
SÉDÉCIE
Je n’en ai point de peur, je désire mourir,
1312
je ne puis pour mon bien qu’a son dard recourir :
1313
c’est mon port de salut, par qui sera ma vie
1314
de tant d’adversités pour jamais affranchie.
1315
C’est vergogne à un roi de survivre vaincu :
1316
un bon cœur n’eût jamais son malheur survécu.
1317
SARRÉE
Et qu’eussiez-vous pu faire ?
1318
SÉDÉCIE
Un acte magnanime,
qui malgré le destin m’eût acquis de l’estime.
1319
Je fusse mort en roi fièrement combattant,
1320
la mort et la fortune à mes pieds abattant.
1321
SARRÉE
Dieu conduit toute chose, et du Ciel y commande,
1322
nous n’avons rien mortels qui de lui ne dépende.
1323
Ces royales grandeurs dont on fait tant d’état
1324
lui sont comme un roseau, de qui le vent s’ébat.
1325
SÉDÉCIE
Que nous sommes trompés, humaines créatures,
1326
qui flottons par ce monde avec tant d’aventures ;
1327
que nous sommes trompés, cherchant la fermeté
1328
en un frêle bonheur plein de légèreté !
1329
SARRÉE
Et n’est-ce pas grand cas, n’est-ce pas chose étrange,
1330
qu’une prospérité si promptement se change ?
1331
Hélas ! Vous le voyez, nous le voyons tous deux,
1332
et que tout notre bien est un bien hasardeux.
1333
SÉDÉCIE
Nous avons délaissé de Dieu la sainte voye,
1334
c’est pourquoi des gentils nous sommes faits la proye,
1335
que Jacob est esclave, et que l’alme Sion
1336
pour jamais est tombée en désolation.
1337
SARRÉE
Au moins, Seigneur, pardonne à cette multitude,
1338
a ce peuple ignorant, ne lui sois point si rude :
1339
il ne sait ce qu’il fait, le péché vient de nous,
1340
pardonne-leur, pardonne, et nous puni pour tous.
1341
SÉDÉCIE
Adouci-toi, Seigneur, ne me sois trop sévère,
1342
n’afflige les enfants pour le péché du père ;
1343
préserve-les de mal, que leur postérité
1344
puisse un jour rebâtir notre sainte cité.
1345
SARRÉE
Or sus allons mourir ! Que ce prince infidèle
1346
étanche en nous la soif de son âme cruelle.
1347
Je mourrais moins dolent si c’était pour l’honneur
1348
et non pour le mépris de Dieu notre seigneur.
1349
SÉDÉCIE
Las ! c’est pour nos méfaits et non pas pour sa gloire.
1350
Je n’ai oncques voulu à ses prophètes croire,
1351
qui m’ont par tant de fois ces esclandres prédit,
1352
ains je me suis moqué de tout ce qu’ils m’ont dit.
1353
Voyez comme il m’en prend, peuple, oh peuple, qui êtes,
1354
comme moi, incrédule à la voix des prophètes ;
1355
patronnez-vous à moi, de peur que sur vos chefs
1356
tombent à l’avenir de semblables méchefs.
1357
SARRÉE
Mais voici le tyran ! Oh Dieu, le sang me glace
1358
de voir son fier regard et sa tétrique face.
1359
SÉDÉCIE
Père, puis qu’il te plaît faire le châtiment
1360
de nos impiétés par juste jugement,
1361
et que ta volonté maintenant ne s’accorde
1362
de nous faire jouir de ta miséricorde,
1363
fais-nous cette faveur de loger nos esprits
1364
avec nos pères saints au céleste pourpris,
1365
expiant nos forfaits par une mort sévère
1366
que nous fera souffrir ce prince sanguinaire.
1367
NABUCHODONOSOR
Que je fusse en mon cœur si lâche et si remis,
1368
si foible de courage envers mes ennemis,
1369
demeurant sans vengeance, et trahissant la gloire
1370
et le fruit doucereux d’une telle victoire ?
1371
Ils mourront, ils mourront ! et s’il en reste aucun
1372
que je veuille exempter du supplice commun,
1373
ce sera pour son mal : je ne laisserai vivre
1374
que ceux que je voudrai plus aigrement poursuivre,
1375
afin qu’ils meurent vifs, et qu’ils vivent mourant,
1376
une présente mort tous les jours endurant.
1377
Mais ne les vois-je pas ? Les voilà mes rebelles,
1378
mes traîtres, mes mutins, mes sujets infidèles.
1379
Amenez, atraînez : hà, rustres je vous tiens,
1380
vous êtes à la fin tombés en mes liens.
1381
Toi, méchant déloyal, le pire de la terre,
1382
tu as induit ton peuple à me faire la guerre
1383
après t’avoir fait roi, t’avoir au trône mis
1384
de ton père, et pour toi les justes rois démis ?
1385
Homme ingrat et parjure, abominable prince,
1386
as-tu pour mon loyer révolté ma province ?
1387
Est-ce ainsi, malheureux, que tu le reconnais ?
1388
Est-ce ainsi que tu rends le bien que tu reçois ?
1389
Qui t’a mis en l’esprit de fausser ta parole ?
1390
N’en faire non plus cas que de chose frivole ?
1391
De parjurer ta foi ? Serait-ce point ton dieu,
1392
ton dieu, qui n’a crédit qu’entre le peuple hébrieu ?
1393
N’est-ce point ce pontife, et ces braves prophètes,
1394
les choses prédisant après quelles sont faites ?
1395
Réponds, traître, réponds ! Où t’es-tu confié
1396
de guerroyer celui qui t’a gratifié ?
1397
SÉDÉCIE
Le Dieu que nous servons est le seul Dieu du monde,
1398
qui de rien a bâti le ciel, la terre et l’onde ;
1399
c’est lui seul qui commande à la guerre, aux assauts,
1400
il n’y a Dieu que lui, tous les autres sont faux.
1401
Il déteste le vice, et le punit sévère,
1402
quand il connait surtout que l’on y persévère.
1403
Il ne conseille aucun de commettre un méfait,
1404
au contraire, c’est lui qui la vengeance en fait.
1405
Ses prophètes il a, que par fois il envoie
1406
pour radresser son peuple alors qu’il se dévoie ;
1407
par eux de nos méchefs il nous fait avertir,
1408
afin qu’en l’invoquant les puissions divertir.
1409
Mais hélas ! bien souvent notre âme est endurcie,
1410
ne faisant conte d’eux ni de leur prophétie,
1411
et c’est quand il nous laisse, et nous donne en butin
1412
au peuple assyrien, arabe, ou philistin.
1413
Autrement soyez seur que toute force humaine,
1414
quand il nous est propice, encontre nous est vaine,
1415
et qu’encor vos soudards, bien qu’ils soient indomptés,
1416
ne nous eussent jamais comme ils ont surmontés,
1417
sans qu’il a retiré de nous sa bienveillance
1418
pour nous faire tomber dessous votre puissance.
1419
Or vous ai-je offensé, je confesse ce point :
1420
je vous ai offensé, mais qui n’offense point ?
1421
Ma vie est en vos mains, vengez-vous dessus elle :
1422
passez-moi votre estoc jusques à la pommelle,
1423
et ce peuple sauvez, qui n’a fait autre mal
1424
sinon de se défendre et de m’être loyal.
1425
NABUCHODONOSOR
Tu as donc, malheureux, par ton ingratitude
1426
mis le glaive en la gorge à cette multitude :
1427
quel supplice est sortable à ta méchanceté ?
1428
SÉDÉCIE
Un supplice trop grief ressent sa cruauté.
1429
NABUCHODONOSOR
Peut-on être cruel envers un tel parjure ?
1430
SÉDÉCIE
Comme en une autre chose y faut garder mesure.
1431
NABUCHODONOSOR
Tu en as bien gardé en me faussant la foi.
1432
SÉDÉCIE
Faisant comme j’ai fait, vous faudriez comme moi.
1433
NABUCHODONOSOR
Ton crime est excessif.
1434
SÉDÉCIE
Et gardez qu’excessive
la vengeance ne soit sur une âme chétive.
1435
NABUCHODONOSOR
Penses-tu qu’on te traite autrement qu’en rigueur ?
1436
SÉDÉCIE
Cela dépend de vous, qui êtes le vainqueur.
1437
NABUCHODONOSOR
Voire il dépend de moi, qui suis ton adversaire.
1438
SÉDÉCIE
Le devoir cous défend de m’être trop sévère.
1439
NABUCHODONOSOR
Sévère ? Et quel tourment n’as-tu point mérité ?
1440
SÉDÉCIE
Vous pesez mon mérite et non ma qualité.
1441
NABUCHODONOSOR
Quelle ? Tu n’en as point.
1442
SÉDÉCIE
Non par mon infortune.
NABUCHODONOSOR
Sans que je t’ai fait roi, tu n’en aurais aucune.
1443
SÉDÉCIE
J’étais auparavant fils et frère de roi.
1444
NABUCHODONOSOR
Je t’ai baillé leur sceptre en t’obligeant à moi.
1445
SÉDÉCIE
Ne leur étais-je pas successeur légitime ?
1446
NABUCHODONOSOR
J’eusse pu confisquer le royaume pour crime.
1447
SÉDÉCIE
Qu’ainsi soit, je suis prince issu de sang royal.
1448
NABUCHODONOSOR
Tu es prince voir’ment, mais prince déloyal.
1449
SÉDÉCIE
En qui sauriez-vous mieux montrer votre clémence ?
1450
NABUCHODONOSOR
En celui qui n’aura commis si griève offense.
1451
SÉDÉCIE
N’aurez-vous donc égard à ma condition ?
1452
NABUCHODONOSOR
Je ne veux de personne avoir acception.
1453
SÉDÉCIE
Ne regardez au crime, ainçois à votre gloire,
1454
soyez fier en bataille et doux en la victoire,
1455
votre honneur est de vaincre et savoir pardonner.
1456
NABUCHODONOSOR
Mon honneur est de vaincre et de reguerdonner.
1457
SÉDÉCIE
Quel honneur trouvez-vous à faire un grand carnage
1458
de ceux que la fortune a sauvés de l’orage ?
1459
Et qui chargés de fers et chétifs, comme nous,
1460
implorent votre grâce embrassant vos genoux ?
1461
NABUCHODONOSOR
Quelle grâce veux-tu qu’à mes haineurs je fasse ?
1462
SÉDÉCIE
Que voudriez qu’on vous fît étant en notre place ?
1463
NABUCHODONOSOR
Comment ? Étant rebelle et traître comme toi ?
1464
Un ingrat, un infâme, un violeur de foi ?
1465
Plutôt mille couteaux plongent en ma poitrine,
1466
plutôt tombe sur moi la céleste machine !
1467
SÉDÉCIE
Sire, considérez que tout homme mortel
1468
pèche cent fois le jour encontre l’Éternel,
1469
qui sait bien qu’en naissant nature nous y pousse :
1470
c’est pourquoi, le sachant, tant moins il s’en courrouce.
1471
Sire, faites ainsi, vous êtes en ce lieu,
1472
le temple, la vertu, la semblance de Dieu :
1473
n’exercez dessus nous un pouvoir tyrannique,
1474
ains sauvez pour le moins cette tourbe hébraïque.
1475
Ainsi le Tout-puissant soit à votre secours,
1476
bénisse votre race, et l’assiste toujours.
1477
NABUCHODONOSOR
Tu as beau raisonner, ta peine est résolue :
1478
ce n’est de tes propos que parole perdue.
1479
Je suis comme un rocher élevé sur la mer,
1480
que les flots ni les vents ne peuvent entamer.
1481
On pourrait écrouler plutôt la terre toute
1482
que de me démouvoir d’une chose résoute.
1483
Non, vous serez punis, et l’infidélité
1484
de vos cœurs recevra le guerdon mérité.
1485
SÉDÉCIE
Sus tyran, homicide, assouvi ton courage,
1486
enivre-toi de sang, rempli-toi de carnage !
1487
Là bourreau ne te lasse, infecte l’air de corps,
1488
égorge les enfants, tire le cœur des morts,
1489
et le mange affamé, développant ta rage
1490
pire que d’un lion et d’un tigre sauvage !
1491
Tu n’as le cœur royal, et aussi n’es-tu pas
1492
sorti de noble race, ains d’un lignage bas,
1493
de la fange d’un peuple, et d’une main brigande
1494
as couru l’Assyrie, où ta fureur commande.
1495
NABUCHODONOSOR
Tu parles bravement, mais devant que bouger,
1496
peut-être on te verra de langage changer.
1497
SÉDÉCIE
Fais ce que tu voudras, monstre horrible, dégorge
1498
tout le fielleux venin de ta vilaine gorge ;
1499
je ne te crains, bourreau, carnassier, massacreur,
1500
je ne redoute plus ni toi ni ta fureur !
1501
NABUCHODONOSOR
Tu sembles un mâtin, qui abbaye et qui grogne.
1502
SÉDÉCIE
C’est toi-même mâtin, qui te pais de charogne.
1503
NABUCHODONOSOR
Empoignez-le, soudards, et le tirez d’ici,
1504
je ne tarderai guère à le rendre adouci.
1505
SÉDÉCIE
Cherche nouveaux tourments, et sur moi les déploye,
1506
consulte tes bourreaux, tout cela ne m’effroye.
1507
NABUCHODONOSOR
Le désespoir qu’il a le rend audacieux,
1508
ou bien pour m’émouvoir il fait le furieux :
1509
mais son effort est vain, il ne saurait tant faire
1510
qu’il évite sa peine, elle est trop exemplaire.
1511
CHŒUR
Pauvres filles de Sion,
1512
vos liesses sont passées,
1513
la commune affliction
1514
les a toutes effacées.
1515
Ne luiront plus vos habits
1516
de soie avec l’or tissue,
1517
la perle avec le rubis
1518
n’y sera plus aperçue.
1519
La chaîne qui dévalait
1520
sur vos gorges ivoirines,
1521
jamais comme elle soulait
1522
n’embellira vos poitrines.
1523
Vos seins, des cèdres pleurants
1524
en mainte larme tombée,
1525
ne seront plus odorants,
1526
ni des parfums de Sabée.
1527
Et vos visages, déteints
1528
de leur naturel albâtre,
1529
n’auront souci que leurs teints
1530
soient peinturés de cinabre.
1531
L’or crêpé de vos cheveux
1532
qui sur vos tempes se joue,
1533
de mille folâtres nœuds
1534
n’ombragera votre joue.
1535
Nous n’entendrons plus les sons
1536
de la soupireuse lyre,
1537
qui s’accordait aux chansons,
1538
que l’amour vous faisait dire.
1539
Quand les cuisantes ardeurs
1540
du jour étant retirées,
1541
on dansait sous les tiédeurs
1542
des brunissantes soirées,
1543
et que ceux-là, dont l’amour
1544
tenait les âmes malades,
1545
faisaient aux dames la cour
1546
de mille douces aubades,
1547
contant les affections
1548
de leurs amitiés fidèles,
1549
et les dures passions
1550
qu’ils souffraient pour l’amour d’elles.
1551
Las ! Que tout est bien changé,
1552
nous n’avons plus que tristesse,
1553
tout plaisir s’est étrangé
1554
de nous, et toute liesse.
1555
Notre orgueilleuse cité,
1556
qui les cités de la terre
1557
passait en félicité,
1558
n’est plus qu’un monceau de pierre.
1559
Dessous ses murs démolis,
1560
comme en communs cimetères,
1561
demeurent ensevelis
1562
la plus grand’ part de nos frères.
1563
Et nous, malheureux butin,
1564
allons soupirer captives,
1565
bien loin dessous le matin,
1566
sur l’Euphrate aux creuses rives,
1567
où confites en tourment,
1568
toute liberté ravie,
1569
en pleurs et gémissement
1570
nous finirons notre vie.
1571
(LE PRÉVÔT DE L’HÔTEL, AMITAL, LES REINES)
LE PRÉVÔT
Plût aux dieux immortels de n’avoir onque été,
1572
plutôt qu’être réduit à cette extrémité
1573
d’obéir aux fureurs d’un tyrannique maître
1574
ou, refusant ma charge, en sa défaveur être.
1575
Oh, qu’heureux est celui qui vit tranquillement
1576
en son petit ménage avec contentement.
1577
Il ne voit tant d’horreurs commettre en sa présence,
1578
il ne voit égorger une foiblette enfance,
1579
et les rois, desastrés en misérables serfs,
1580
couchés dessus la paille acravanter de fers.
1581
Le cœur m’en attendrit, et crois qu’il n’est personne,
1582
quelque cruel qu’il soit, qui ne s’en passionne.
1583
Mais mon malheur est tel, dont plus je me complains,
1584
qu’à ces immanités me faut mettre les mains.
1585
Il me vient de commettre, oh chose misérable !,
1586
pour enlever d’un roi la race lamentable,
1587
voulant qu’aux yeux du père on la fasse meurtrir,
1588
afin de le contraindre à d’autant plus souffrir.
1589
Je ne pourrai porter les complaintes amères
1590
et les cris éclatants de leurs dolentes mères :
1591
partant me faut couvrir cet outrageux dessein,
1592
et les trompant, en feindre un autre plus humain.
1593
LES REINES
Qui est ce gentilhomme, ayant le front si sombre ?
1594
AMITAL
Las ! Je crains qu’il ne vienne annoncer quelque encombre.
1595
LES REINES
Non fera, si Dieu plaît, je n’en ai point de peur.
1596
AMITAL
Hélas ! Si ai bien moi, j’en tremble dans le cœur.
1597
LES REINES
Dieu nous veuille être en aide.
1598
AMITAL
Ainsi soit.
LE PRÉVÔT
J’ai grand’joie
de voir qu’un si grand roi sa clémence déploie.
1599
LES REINES
Il ne vient point pour mal, Madame, asseurons-nous.
1600
LE PRÉVÔT
J’eusse pensé qu’il dût les perdre en son courroux.
1601
AMITAL
Réjouis-toi, mon âme, et donne à Dieu louange.
1602
LE PRÉVÔT
Comme le cœur des rois en un moment se change !
1603
LES REINES
Abordez-le, Madame.
1604
AMITAL
Hé, la peur me retient.
LE PRÉVÔT
De leur rébellion plus il ne lui souvient.
1605
Ne vois-je pas la Reine ?
1606
AMITAL
Et quoi ? Votre venue
est-elle pour détresse encores survenue ?
1607
Nous veut-on point occire ? Ou d’injustes rigueurs,
1608
après tant de travaux, renforcer nos langueurs ?
1609
Dites-nous, je vous prie, la fortune outrageuse
1610
nous rendra désormais toute chose douteuse.
1611
LE PRÉVÔT
Ne soyez en émoi, votre mal a pris fin.
1612
Le Roi s’est apaisé, c’est un prince bénin.
1613
AMITAL
1614
Et mon fils Sédécie ?
1615
LE PRÉVÔT
Il était à cette heure
devisant avec lui.
1616
AMITAL
Las, pourvu qu’il ne meure !
LE PRÉVÔT
Hà vraiment il n’a garde.
1617
AMITAL
Hé que j’en prends d’ennui !
LE PRÉVÔT
Il verra trépasser maint autre devant lui.
1618
AMITAL
Dieu nous le veuille rendre.
1619
LES REINES
Et nous autres captives ?
LE PRÉVÔT
Vous reverrez bientôt vos paternelles rives.
1620
LES REINES
Oh vrai Dieu, quand sera-ce ? Et quand viendra le jour,
1621
le jour tant désiré de notre heureux retour ?
1622
AMITAL
Et ces petits enfants, si tendrelets encore,
1623
qu’en veut-il être fait ?
1624
LE PRÉVÔT
C’est pourquoi je viens ore.
LES REINES
Hé bon Dieu qu’est-ce-la ?
1625
LE PRÉVÔT
Le Roi, vous conservant
aux droits de votre sceptre, ainsi qu’auparavant,
1626
et remettant l’injure à sa majesté faite,
1627
vous veut tenir sujets, et votre foi sujette.
1628
AMITAL
Qu’il n’ait peur que jamais nous manquons de devoir.
1629
LE PRÉVÔT
Il veut pour s’asseurer des otages avoir.
1630
LES REINES
Quoi ? Ces petits enfants ?
1631
LE PRÉVÔT
Ce sont ceux qu’il demande.
LES REINES
Las ! Que tout autre cas plutôt il nous commande.
1632
Retienne le royaume, et nous-mêmes plutôt,
1633
que ravir nos enfants, les tenir en dépôt.
1634
Aurait-il bien le cœur de priver une mère
1635
de son cher enfançon, qui est son âme chère ?
1636
Plutôt, plutôt la mort ! La mort nous aimons mieux :
1637
qu’il nous fasse plutôt mourir devant ses yeux.
1638
LE PRÉVÔT
Et quoi ? Sauraient-ils être en lieu plus honorable ?
1639
LES REINES
Las ! Ils ne sauraient être en lieu moins souhaitable.
1640
LE PRÉVÔT
En la cour d’un grand roi, royalement nourris
1641
avecques ses enfants, et des princes chéris.
1642
AMITAL
Excusez s’il vous plaît la tendreur maternelle.
1643
LE PRÉVÔT
Las ! Je l’excuse bien, c’est chose naturelle.
1644
AMITAL
J’ai crainte que mon fils en porte déplaisir.
1645
LE PRÉVÔT
N’en ayez point de peur, c’est son plus grand désir.
1646
C’est pour sa délivrance et pour leur avantage :
1647
c’est lui-même, c’est lui qui les offre en otage.
1648
Hà qu’il y a de rois qui seraient triomphants,
1649
s’il avaient ce crédit d’y mettre leurs enfants,
1650
pour avoir même table avec nos petits princes,
1651
qui les feront un jour gouverneurs des provinces,
1652
les chefs de leur conseil, aimés des grands seigneurs,
1653
qui les suivront partout, mendiant leurs faveurs.
1654
En gloire ils paraîtront sur les tourbes menues,
1655
comme luisants soleils qui écartent les nues,
1656
comme un mont élevé sur les petits costaux,
1657
ou un cèdre au Liban sur les arbres moins hauts.
1658
Que vous aurez de joie, alors qu’on viendra dire
1659
que vos enfants tiendront les rênes de l’empire :
1660
régiront les Medois, et les peuples qui sont
1661
les premiers œilladés du soleil vagabond.
1662
Non, non, ne craignez point, ne portez point d’envie
1663
a l’heureuse fortune où le Roi les convie.
1664
Livrez-les vitement sans plus délibérer,
1665
quand un bien se présente il ne faut différer.
1666
AMITAL
Allez donc mes enfants : allez à la bonne heure,
1667
que par vous Sédécie en prison ne demeure,
1668
allez allégrement ; mes filles, et pourquoi
1669
gémissez-vous ainsi ? Qui cause votre émoi ?
1670
LES REINES
Qui pourrait retenir ses larmes ruisselantes ?
1671
Pourrions-nous en ce mal n’être point larmoyantes ?
1672
Ne point gémir voyant nos enfançons ravir
1673
afin de les occire, ou les faire servir ?
1674
Oh, que nos lits nociers eussent été stériles,
1675
puisque nous devions être et nos enfants serviles !
1676
AMITAL
Hélas ! Que voulez-vous ? Il nous faut endurer.
1677
Voudriez-vous maintenant contre Dieu murmurer ?
1678
Hà qu’il ne le faut pas, gardez-vous en mes filles,
1679
sa volonté se fasse en nous et nos familles.
1680
LE PRÉVÔT
Vous ne devez pleurer, sinon que les grandeurs
1681
de vos enfants vous soient juste cause de pleurs.
1682
LES REINES
Nous pleurons à bon droit, nos malheurs sont pleurables.
1683
Permettez-nous pleurer nos enfants misérables,
1684
nous ne les verrons plus : hé les pauvres petits,
1685
que feront-ils sans nous entre vos mains captis ?
1686
AMITAL
Ils iront, otagers, décaptiver leur père.
1687
LE PRÉVÔT
Mais ils l’iront remettre au trône héréditaire.
1688
LES REINES
Que c’est chose douteuse !
1689
AMITAL
Et mais quoi ? Pouvons-nous
autrement espérer de ravoir votre époux ?
1690
LES REINES
Nous ne l’espérons point.
1691
LE PRÉVÔT
N’en ayez défiance.
AMITAL
Je ne l’espère aussi que sur votre asseurance.
1692
LE PRÉVÔT
Confiez-vous à moi, qu’il ne verra jamais
1693
de la grand’ Babylon les murs ni les palais.
1694
AMITAL
Mes filles, vous voyez qu’il n’y a point de feinte,
1695
que sa parole est vraie, et sa promesse sainte.
1696
Car qui le contraindrait de feintement user
1697
de propos mensongers, et de nous abuser ?
1698
Pour prendre nos enfants il n’a besoin d’amorce,
1699
il les peut emmener sans cautèle ne force.
1700
Qui l’en empêcherait ? Quel obstacle aurait-il ?
1701
Tout notre foible effort y serait inutile.
1702
Nous n’avons entre nous pour recours que les larmes,
1703
les plaintes et les cris ce sont nos seules armes.
1704
Ainsi, mes chères brus, nous ne devons douter
1705
de bailler ces enfants, qu’il nous pourrait ôter.
1706
LES REINES
Or allez de par Dieu chétives créatures,
1707
de votre géniteur courez les aventures ;
1708
vivez serfs comme lui, vous êtes bien jeunés,
1709
mais jà comme forçats vous estes emmenés :
1710
au moins que vos prisons le tirent de servage !
1711
Saurait-on de sa foi prendre un plus certain gage ?
1712
Et vous, oh, mes enfants !, sauriez-vous au bon Dieu
1713
requérir de meilleur qu’être mis en son lieu ?
1714
Oh, que pour vous le Roi toutes nous voulût prendre
1715
et, piteux, épargner votre jeunesse tendre !
1716
Nous irions volontiers, irions nous présenter
1717
à souffrir tous les maux qu’on pourrait inventer.
1718
AMITAL
Or adieu mes mignons, adieu mon espérance !
1719
Adieu de tant de rois l’héroïque semence !
1720
Race du bon David, je ne vous verrai plus,
1721
vous serez loin de nous en un sérail reclus.
1722
Puis de mes ans vieillards la trame est achevée,
1723
au bout de mes travaux je suis presque arrivée,
1724
et longtemps du soleil, qui me luit ennuyeux,
1725
les rayons éthérés n’éclaireront mes yeux :
1726
outre que tant de maux ont mon âme outragée,
1727
qu’il lui tarde qu’ell’ n’est de son corps dégagée.
1728
Adieu donc ma lumière, adieu pour tout jamais,
1729
car je n’espère pas vous revoir désormais.
1730
LE PRÉVÔT
Pour néant vous pleurez, et que servent vos plaintes ?
1731
LES REINES
Nous sommes de douleur à larmoyer contraintes.
1732
LE PRÉVÔT
Plutôt égayez-vous, qui vous peut effrayer ?
1733
LES REINES
Quiconque est en malheur ne se peut égayer.
1734
Enfants, souvenez-vous de vous rendre agréables,
1735
de servir vos seigneurs, de n’être intolérables,
1736
superbes ni fâcheux ; las ! ce n’est pas à vous
1737
de vous enfler de gloire, ains de complaire à tous.
1738
AMITAL
Mais surtout, mes enfants, ayez de Dieu mémoire,
1739
servez-le en votre cœur, ne tendez qu’a sa gloire,
1740
cheminez en sa voie, et n’en soyez distraits
1741
ni pour commandements qui vous en seront faits,
1742
ni pour crainte de mort : souffrez la mort cruelle
1743
plutôt cent fois, que d’être à votre Dieu rebelle.
1744
N’adorez qu’un seul Dieu, qu’un seul Dieu seulement,
1745
qui a fait mer et terre avec le firmament,
1746
qui peut tout, qui fait tout, immortel, impassible,
1747
qui ne se peut comprendre, à nos yeux invisible.
1748
Aimez-le et l’honorez, craignez de l’offenser,
1749
aux faux Dieux des gentils gardez-vous d’encenser,
1750
il en serait jaloux : car pour certain il n’aime
1751
qu’on leur fasse l’honneur qui n’est dû qu’à lui-même.
1752
C’est lui qui nous fait vivre, et qui pour notre bien
1753
en six jours a bâti tout ce monde de rien.
1754
Ne l’oubliez jamais, mes enfants, je vous prie,
1755
et tant que vous vivrez fuyez l’idolâtrie.
1756
Adieu mon cher souci, vous me fendez le cœur,
1757
je transis de pitié, je perds force et vigueur,
1758
je me sens affoiblir : si est-ce hélas ! si est-ce
1759
que je veux vous baiser devant que je vous laisse !
1760
LES REINES
Oh, malheureux destin ! Oh, fière cruauté !
1761
Déplorable grandeur ! Chétive royauté !
1762
Que la mort n’a plutôt dévidé notre vie !
1763
Que n’a notre pauvre âme été plutôt ravie !
1764
On vous emmène, enfants, on vous emmeine hélas !,
1765
et vous ne serez plus pendants entre nos bras,
1766
nous baisotant le sein de caresses mignardes,
1767
et tirant nos cheveux de vos mains frétillardes ;
1768
parlant votre enfantin, et les heures passant
1769
avec vos compagnons en ébat innocent.
1770
Que nous baisions vos yeux et vos bouches tendrettes,
1771
hélas ! vous nous laissez à ces rives seulettes.
1772
CHŒUR
Las ! C’est grand cas qu’on ne trouve personne
1773
de courage assez haut,
1774
qui la fortune et malheureuse et bonne
1775
supporte comme il faut,
1776
sans se troubler de ses présents volages,
1777
qui n’arrêtent non plus
1778
que l’Océan, qui mouille ses rivages
1779
de flux et de reflux ;
1780
car le bonheur, ou l’enfle outre mesure,
1781
quand il le va flattant,
1782
ou du malheur, survenant d’aventure,
1783
il se rabaisse autant.
1784
Ainsi, selon que fortune est muable,
1785
nous le sommes aussi :
1786
comme elle change, adverse ou favorable,
1787
nous changeons tout ainsi.
1788
Rien d’arrêté ne se voit en ce monde,
1789
on y brouille toujours,
1790
le ciel, la terre, et la mer vagabonde,
1791
se changent tous les jours.
1792
Si maintenant le ciel est sans nuage,
1793
serein en son contour,
1794
incontinent vous verrez un orage
1795
nous embrunir le jour ;
1796
et si la mer en tempête foudroie
1797
contre les rocs battus,
1798
en moins de rien nous la reverrons coie,
1799
et les vents abattus.
1800
Ainsi la terre est ores soleillée,
1801
poudroyante d’ardeur,
1802
ore est humide aux entrailles mouillée,
1803
ore a trop de froideur.
1804
Toi que fortune accompagne riante,
1805
bienheurant tes desseins,
1806
crains qu’elle tourne, et te plonge inconstante
1807
en désastres soudains.
1808
Ne t’orgueillis de l’heur de ta victoire,
1809
car c’est un don de Dieu,
1810
qu’il peut reprendre, et t’en ôtant la gloire
1811
mettre un malheur au lieu.
1812
Car lui qui maître et terre et ciel tempère,
1813
qui tout fait et défait,
1814
comme il est bon, âprement se colère
1815
d’un tyrannique fait.
1816
Et c’est pourquoi, variant la fortune,
1817
qui de sa dextre part,
1818
après un bien départ un infortune,
1819
puis autre bien départ,
1820
car il s’aigrit, quand il voit que sa grâce
1821
nous rend audacieux,
1822
puis quand il a rabattu notre audace,
1823
il sereine ses yeux.
1824
Celui prudent, la fortune modère
1825
en ses instables tours :
1826
qui en malheur un meilleur temps espère,
1827
en bonheur craint toujours.
1828
Mais Babylon n’en use en cette sorte,
1829
que la prospérité
1830
en arrogance et cruauté transporte
1831
sans peur d’adversité.
1832
Se baigne au sang du peuple israélite,
1833
non contente d’avoir,
1834
par glaive et feu Jérusalem détruite,
1835
tombée en son pouvoir.
1836
Sur nous vaincus elle vomit sa rage,
1837
et n’a, cruelle, horreur
1838
de déployer sur le royal lignage
1839
sa brutale fureur.
1840
Mais Dieu qui juste a voulu notre offense
1841
châtier par ses mains,
1842
ne laissera, bien que tard, sans vengeance
1843
ses meurtres inhumains.
1844
ACTE V
(LE PROPHÈTE. AMITAL, LES REINES)
LE PROPHÈTE
Oh, barbare cruel, homme avide de sang !
1845
Qu’une tigre félonne a porté dans son flanc,
1846
ennemi des mortels et leur commune peste,
1847
exécrable instrument de la rancœur céleste,
1848
que tu es impiteux ! Que tu es sans merci !
1849
Que tu as en rigueur le courage endurci !
1850
Penses-tu qu’il y ait un Dieu dessus ta tête,
1851
de tonnerres armé, d’éclairs et de tempêtes,
1852
vengeur de cruautés ? Et encor penses-tu
1853
qu’il soit, comme tes Dieux, un bronze sans vertu ?
1854
Je t’atteste, Éternel, à secours je t’appelle,
1855
spectateur des forfaits de ce prince infidèle,
1856
descends dans une nue, et avec tourbillons,
1857
grêle, tourmente, éclaire, brise ses bataillons,
1858
comme on te vit briser la blasphémante armée
1859
du grand Sennachérib, à nos murs assommée :
1860
et le chef de ce roi foudroie aux yeux de tous,
1861
qui superbe ne craint ni toi ni ton courroux.
1862
Trouble le ciel de vents, qu’en orage il noircisse,
1863
qu’il s’emplisse d’horreur, que le soleil pâlisse ;
1864
que le feu qui brûla les deux enfants d’Aron,
1865
qui brillant consomma les fauteurs d’Abiron,
1866
qui dévora les murs de Sodome et Gomorrhe,
1867
descende, pétillant, et ces bourreaux dévore.
1868
Es-tu Dieu de Juda pour sans fin l’affliger ?
1869
Pour nous donner sans cesse en proye à l’étranger ?
1870
Englouti-nous plutôt dans les terrestres gouffres,
1871
fais nous fondre aux Enfers, plutôt que tu nous souffres
1872
opprimer des gentils, lesquels ne font sinon,
1873
ton peuple bourrelant, que blasphémer ton nom.
1874
Ils se gaussent de toi, ta force méprisée
1875
par nos adversités, leur sert d’une risée.
1876
Et c’est ce qui nous grève en notre affliction,
1877
c’est de nos passions l’extrême passion.
1878
AMITAL
Ah bon Dieu !
1879
LE PROPHÈTE
L’arrogant pense que son épée
ait contre ton vouloir notre terre occupée.
1880
En est plus outrageux, n’attribuant qu’à soi,
1881
qu’à soi, tout le bonheur qu’il a reçu de toi.
1882
AMITAL
Las ! J’ai crainte.
1883
LES REINES
Il y a quelque nouvel esclandre.
LE PROPHÈTE
Bourreler des enfants en un âge si tendre !
1884
LES REINES
Oh, piteux accident !
1885
AMITAL
Oh, dure cruauté !
LES REINES
Hé, hé.
1886
AMITAL
Oh, roi parjure ! Oh la déloyauté !
LE PROPHÈTE
Et encor les meurtrir devant les yeux du père !
1887
LES REINES
Oh, bourreau de monarque !
1888
AMITAL
Oh, bête sanguinaire !
LE PROPHÈTE
Pauvres dames, comment pourrez-vous supporter
1889
un si funeste encombre, et moi le rapporter ?
1890
AMITAL
Ah, Dieu, quel déconfort !
1891
LES REINES
Hé, hé, chétives mères,
mères plaines de deuil, d’esclandre et de misères !
1892
LE PROPHÈTE
Ce mal est incrédible, il n’y faut point de pleurs :
1893
les pleurs et les soupirs sont pour moindres douleurs.
1894
AMITAL
Oh, méchant ! Détestable ! As-tu bien le courage
1895
de ravir des enfants pour les mettre au carnage ?
1896
LES REINES
Hà, le monstre infernal !
1897
LE PROPHÈTE
Il a fait pirement.
AMITAL
Pirement ? Et en quoi ? Las ! Dites-nous comment.
1898
LE PROPHÈTE
Derrière le château, où le bruyant Oronte
1899
coule en le traversant d’une carrière prompte,
1900
s’étend une grand’ place, enfermée à l’entour
1901
d’une longue muraille, où flanque mainte tour :
1902
là les rois syriens, quand ils voulaient s’ébattre,
1903
enfermaient les lions, pour les faire combattre.
1904
Le Roi, que la fureur embrasait au dedans,
1905
comme un bûcher farci de gros charbons ardents,
1906
y entre forcené, montrant à son visage,
1907
et à ses yeux affreux, l’horreur de son courage.
1908
Fait venir notre roi, pâle, maigre, hideux,
1909
et les princes du peuple attachés deux à deux :
1910
le poil long et mêlé leur tombait sur la face,
1911
leur barbe mal peignée épaississait de crasse ;
1912
leur dos courbé pliait sous le servile poix,
1913
des chaines qui serraient leurs bras couchés en croix,
1914
les jambes leur enflaient sous les fers écorchées,
1915
et leur sein dégoutait de larmes épanchées.
1916
AMITAL
Oh, spectacle funèbre !
1917
LES REINES
Oh, vainqueur inhumain !
AMITAL
Peut un roi si félon avoir un cœur humain ?
1918
LE PROPHÈTE
Hélas ! Ce n’est pas tout, car tout soudain nous vîmes
1919
présenter vos enfants comme simples victimes.
1920
Sitôt que Sédécie entrer les aperçut,
1921
transporté de fureur, se contenir ne sut :
1922
il s’élança vers eux, hurlant de telle sorte
1923
qu’une tigre qui voit ses petits qu’on emporte.
1924
Les pauvres enfantés avec leurs dois menus
1925
se pendent à son col et à ses bras charnus,
1926
criant et lamentant d’une façon si tendre,
1927
qu’ils eussent de pitié fait une roche fendre.
1928
Ils lui levaient les fers, et d’efforcements vains,
1929
tachaient de lui saquer les menottes des mains :
1930
les allaient mordillant, et ne pouvant rien faire,
1931
priaient les assistants de déferrer leur père.
1932
Lui, ayant le parler arrêté de sanglots,
1933
s’entre-poussant l’un l’autre aussi dru que les flots
1934
d’une mer courroucée, élevait, pitoyable,
1935
ses yeux enflés de pleurs vers le ciel implacable,
1936
le corps roide et transi, comme si le tourment
1937
eût de son âme ôté tout humain sentiment.
1938
Chacun en eut pitié : nos plus durs adversaires
1939
ne purent, sans pleurer, regarder ces misères.
1940
Les uns se retiraient, ou détournaient les yeux ;
1941
les autres, gémissants, détestaient terre et cieux,
1942
se battaient l’estomac, grinçaient les dents de rage,
1943
et bas, contre leur roi, vomissaient maint outrage.
1944
Mais lui non plus ému que le cœur d’un rocher,
1945
les fait des bras du père outrageux arracher ;
1946
puis d’un regard meurtrier le guignant se renfrogne,
1947
découvrant son dessein par son austère trogne.
1948
Lui reproche les biens qu’il avait eus de lui,
1949
qu’il l’avait toutefois délaissé pour autrui,
1950
comme un traître, un ingrat, un rebelle, un parjure,
1951
mais qu’il veut son forfait payer avec usure.
1952
Quand il lui eut tout dit ce qu’il avait vouloir,
1953
il commande aux bourreaux de faire leur devoir.
1954
Lors le cœur nous transit, le sang de notre face
1955
s’écoula dans le sein, notre front devint glace ;
1956
nous tremblons éperdus, comme feuilles aux bois,
1957
et sentons au gosier attacher notre voix.
1958
Un silence, un effroi par les troupes se glisse.
1959
Nous pâlissons d’horreur, tout le poil nous hérisse.
1960
Que je taise le reste : hélas, je n’en puis plus !
1961
Quelque autre surviendra qui dira le surplus.
1962
AMITAL
Achevez je vous prie.
1963
LES REINES
Ne nous laissez en doute.
AMITAL
Je désire savoir ce que plus je redoute.
1964
LE PROPHÈTE
Le pontife Sarrée, à ce commandement,
1965
se présente au bourreau sans épouvantement :
1966
met les genoux à terre, élève au ciel la vue,
1967
prie à Dieu que son âme aux saints lieux soit reçue,
1968
qu’il veuille par pitié ses fautes oublier,
1969
et du joug des gentils son peuple délier.
1970
Cette parole à peine il avait achevée,
1971
que la tête lui est de son col enlevée.
1972
Le sang tiède jaillit, qui la place tacha,
1973
et le tronc immobile à terre trébucha.
1974
Miséricorde !
1975
LE PROPHÈTE
Alors une grande allégresse
saisit les condamnés, chacun d’eux s’entre-presse
1976
pour courir à la mort ; tous s’y viennent offrir,
1977
l’un veut prévenir l’autre et le premier souffrir.
1978
Qui a vu quelquefois, quand une ville prise
1979
par l’ennemi vainqueur est au pillage mise,
1980
le peuple épouvanté, pour la mort éviter,
1981
a la foule, à la foule aux portes se jeter,
1982
s’étouffer, se gauchir, à cause du grand nombre
1983
des fuyards accourus, qui s’entre-font encombre :
1984
cetui-là se pourrait représenter l’effort,
1985
que ces seigneurs faisaient de se hâter la mort.
1986
Le tyran eut dépit en son âme bourrelle
1987
de leur voir au martyre une asseurance telle,
1988
et tôt se repentit de les avoir contraints
1989
d’échapper par la mort ses violentes mains.
1990
LES REINES
Hélas ! Mais nos enfants ?
1991
AMITAL
Hélas ! Mais Sédécie ?
LE PROPHÈTE
Cela n’a du tyran la rancœur adoucie,
1992
ains forsenant plus fort, et se voulant gorger
1993
du sang de vos enfants, les fait tous égorger.
1994
LES REINES
Oh, monstre abominable !
1995
LE PROPHÈTE
Et cependant le père,
voyant choir à ses pieds sa géniture chère,
1996
qui l’appelle en mourant, et qui lui tend les bras,
1997
transpercé de douleur, donne du chef à bas,
1998
s’outrage de ses fers, se voître contre terre,
1999
et tâche à se briser le têt contre une pierre ;
2000
rugit comme un lion, ronge ses vêtements,
2001
adjure terre et ciel, et tous les éléments.
2002
Puis voyant les bourreaux à la hideuse face,
2003
teints de sang s’approcher, humblement leur rend grâce
2004
de venir terminer par une prompte mort
2005
l’indomptable douleur qui ses entrailles mord.
2006
Mais eux, branlant le chef, et montrant à leur trogne
2007
qu’ils s’allaient empêcher à une autre besogne,
2008
l’étendent sur le dos, la face vers les cieux,
2009
et lui cernent d’un fer la prunelle des yeux.
2010
AMITAL
Oh, cruauté barbare ! Oh, prodige du monde !
2011
LES REINE
2012
Oh, fière Babylon, en outrages féconde !
2013
AMITAL
Oh, trop sévère Ciel !
2014
LES REINES
Oh, vengeance de Dieu !
2015
Oh, Dieu trop implacable envers le peuple Hébrieu !
2016
AMITAL
Las, que ferons-nous plus ? Que ferons-nous plus ores ?
2017
Qu’avons-nous que la mort pour requérir encores ?
2018
Viens Mort, viens Mort heureuse ! Et ne viendras-tu pas ?
2019
Tu cours à tant de gens qui craignent le trépas,
2020
et tu me fuis dolente ! Au moins viens à cette heure,
2021
il est temps, si jamais, il est temps que je meure.
2022
Mes filles soupirez, pleurez, soyez en deul,
2023
ayez durant vos jours cet exercice seul.
2024
Vos enfants sont occis, votre époux vénérable
2025
déplore entre ses fers son destin lamentable.
2026
Ses jours sont aveuglés, et vous allez errant
2027
entre une tourbe serve à ces bords soupirant.
2028
Mes filles soupirez, et lamentez sans cesse,
2029
alambiquez en pleurs votre belle jeunesse,
2030
dédiez-vous au mal, et ne pensez, hélas !,
2031
tandis que vous vivrez avoir autre soulas.
2032
Mes filles soupirez, pleurez vos infortunes,
2033
comme ils ne sont communs, ne soient vos pleurs communes :
2034
je vous plains plus que moi, qui vivrez plus longtemps,
2035
et qui êtes encore en votre beau printemps.
2036
Mais pleurez, soupirez, et que le temps n’essuye
2037
l’eau tombant de vos yeux en une large pluye.
2038
LES REINES
Oh, désastres cruels ! Oh, rages ! Oh, fureurs !
2039
Oh, détestables faits ! Oh, scythiques horreurs !
2040
Oh, la déloyauté d’un monstre sanguinaire !
2041
Oh, des rois ensceptrés l’éternel vitupère !
2042
Oh, meurtrier d’innocents ! Oh, parjure ! Bourreau !
2043
qui au sein des enfants enfonces le couteau :
2044
égorge, égorge nous, ne te feins homicide,
2045
viens amortir ta soif dans notre sang liquide.
2046
Nos enfants n’en avaient pour te rassasier,
2047
prends le nôtre et le bois, nous tendons le gosier.
2048
AMITAL
Est-ce ainsi qu’ils devaient demeurer en otage,
2049
et le Roi, leur seigneur, délivrer de servage ?
2050
Est-ce ainsi qu’ils devaient de l’Asie ordonner
2051
quand ils seraient en âge, et les rois gouverner ?
2052
Oh, propos mensongers ! Oh, promesse trompeuse !
2053
Oh, déloyal courage ! Oh, fraude malheureuse !
2054
LES REINES
Hé cruel ! Tu disais que le Roi ne mourrait,
2055
et que jamais, captif, Babylon ne verrait.
2056
Oh, que tu disais vrai ! Car jamais de sa vue
2057
ne sera Babylon ni autre cité vue.
2058
Oh, misère ! Oh, méchef ! Pauvre Roi aveuglé,
2059
par ton malheur le nôtre est du tout redoublé.
2060
Employons notre vie à soupirer et plaindre,
2061
puisque nous n’avons plus qu’espérer ni que craindre.
2062
AMITAL
Oh, Dieu, qui vois du ciel nos esclandres divers,
2063
tout ainsi que te sont nos forfaits découverts,
2064
qui des prêtres sacrés à ta gloire immortelle
2065
viens de voir ici-bas l’occision cruelle :
2066
ne puniras-tu point ce roi persécuteur,
2067
bien que de ta colère il soit l’exécuteur ?
2068
Le sang des innocents jusqu’à ton trône monte,
2069
se présente à tes yeux, las, n’en feras-tu compte ?
2070
LES REINES
Plutôt fais nous meurtrir, fais-nous meurtrir plutôt,
2071
nous n’avons plus désir que de mourir bientôt.
2072
AMITAL
Il faut auparavant que notre soin procure,
2073
que les corps trépassés soient mis en sépulture,
2074
de peur qu’ils soient la proye et des loups affamés
2075
et des corbeaux bécus, s’ils n’étaient inhumés.
2076
LES REINES
Allons, Madame, allons, nous sommes toutes prêtes
2077
pour garder nos enfants de la gueule des bêtes.
2078
Qui fournira de pleurs à nos yeux tarissants ?
2079
Qui fournira de force à nos corps languissants ?
2080
Quels funèbres soupirs tirés de nos entrailles
2081
pourront suffire au deuil de tant de funérailles ?
2082
AMITAL
Or allons de par Dieu, rendons leur ce devoir,
2083
et puis fasse de nous la Parque son vouloir.
2084
Ce nous sera grand heur si la mort nous enferre,
2085
sans voir de Babylon l’injurieuse terre.
2086
LE PROPHÈTE
Hélas, dames, hélas ! Jamais affliction
2087
si étrange ne fut à filles de Sion.
2088
Las ! Qu’il faut bien que Dieu ait la poitrine pleine
2089
d’un amas de courroux, pour lancer telle peine
2090
contre son peuple élu ! Qu’il faut bien que son cœur
2091
fut de longtemps épris de mortelle rancœur !
2092
Tu reçois, Israël, les rigoureux salaires
2093
de tes propres péchés et de ceux de tes pères.
2094
Tu endures pour eux. Mais quoi ? Ne vois-je pas
2095
notre infortuné roi tourner ici ses pas ?
2096
Hà, chose pitoyable ! Un roi de la semence
2097
du fidèle David être en telle souffrance !
2098
Comme ses yeux éteints vont découlant à val
2099
le sang au lieu de pleurs, par leur double canal !
2100
Las, que c’est grand pitié ! Vrai Dieu, comme il soupire,
2101
Hà qu’il souffre, hà qu’il souffre un angoisseux martyre !
2102
(SÉDÉCIE, LE PROPHÈTE)
SÉDÉCIE
Astres, qui sur nos chefs éternels flamboyez,
2103
regardez mes tourments, mes angoisses voyez,
2104
mes yeux ne verront plus votre lumière belle,
2105
et vous verrez toujours ma passion cruelle.
2106
Vous me verrez un roi privé de liberté,
2107
de royaume, d’amis, d’enfants et de clairté.
2108
Qui est si misérable ? Autour de cette masse
2109
voyez-vous un malheur qui mon malheur surpasse ?
2110
LE PROPHÈTE
Non, il est infini, de semblable il n’a rien.
2111
Il en faut louer Dieu tout ainsi que d’un bien.
2112
SÉDÉCIE
Toujours soit-il bénit, et que par trop d’angoisse
2113
jamais désespéré je ne le déconnaisse.
2114
Je sais bien que je l’ay mille fois irrité,
2115
que j’ai trop justement mes peines mérité ;
2116
que j’ai son ire émue, et que par mon seul crime
2117
j’ai incité à mal toute Jerosolyme.
2118
Je suis cause de tout, je le sais, mais pourquoi
2119
me fait-il torturer par un pire que moi ?
2120
Par ce roi chaldéen qui rien ne le redoute,
2121
qui sa grâce n’invoque, ainçois qui la reboute ?
2122
LE PROPHÈTE
Et ne savez-vous pas qu’il le fait tout exprès,
2123
le souffre en ses horreurs, pour l’en punir après ?
2124
Il use de sa dextre à venger son colère,
2125
comme fait d’une verge une prudente mère
2126
envers son cher enfant quand une mauvaitié
2127
qu’il a fait à quelqu’un, veut qu’il soit chatié,
2128
car après cet usage en la flamme on la rue,
2129
ou avecques mépris est en pièces rompue.
2130
Ainsi Dieu vengera les massacres commis
2131
par ce roi carnassier, bien qu’il les ait permis.
2132
Les maux qu’il nous a faits il lui saura bien rendre,
2133
et quelquefois sera Babylon mise en cendre.
2134
SÉDÉCIE
Qu’ainsi puisse avenir, et qu’elle sente un jour,
2135
qu’elle y pensera moins, nos malheurs à son tour ;
2136
qu’elle entende qu’au monde il n’est rien perdurable,
2137
qu’il n’y a qu’un seul Dieu qui ne soit périssable,
2138
qui hait les cruautés, de carnages comblant
2139
la maison de celui qui ha le cœur sanglant.
2140
LE PROPHÈTE
Non, non, asseurez-vous qu’une étrangère race
2141
en bref rabaissera son orgueilleuse audace.
2142
Comme foudres je vois les peuples d’Aquilon
2143
descendre par milliers sur ton chef, Babylon.
2144
Je vois les morions éclater sur leurs têtes,
2145
les scadrons indomptés bruire comme tempêtes,
2146
de piques hérissés, faisant de leurs bouclairs
2147
comme d’un ciel sortir un orage d’éclairs.
2148
Je les vois jà camper autour de tes murailles,
2149
briser tour et remparts, remplir de funérailles
2150
tes temples et maisons, tes vierges captivant,
2151
et au sang des occis leurs chevaux abreuvant.
2152
Toi, qui le temple saint de notre Dieu suprême
2153
as cruel profané, vomissant maint blasphème
2154
contre sa majesté, qui révéré n’as point
2155
celui qu’il a pour roi par ses pontifes oint ;
2156
qui ses prêtres as mis au tranchant de l’épée,
2157
qui l’as dans le gosier des innocents trempée,
2158
te voîtrant sur leurs corps : prendras, homme sanglant,
2159
la figure d’un bœuf pâturant et beuglant.
2160
Dieu le veut, Dieu l’ordonne ! Et par moi, son prophète,
2161
prédit sa volonté devant qu’elle soit faite.
2162
SÉDÉCIE
Oh, seigneur notre Dieu !, ton cœur soit adouci
2163
vers ton affligé peuple, et le prends à merci :
2164
tire ses pieds des ceps, et clément le délivre,
2165
ne le souffre longtemps les idolâtres suivre.
2166
LE PROPHÈTE
Le soleil septante ans dessus nos chefs luira
2167
tandis qu’en Babylon Israël servira :
2168
mais le cours achevé de ses dures années,
2169
ses infélicités se verront terminées.
2170
Un roi persan viendra, plein de bénignité,
2171
qui fera rebâtir notre antique cité :
2172
ses tours s’élèveront et ses murailles fortes,
2173
les portaux redressés se fermeront de portes ;
2174
et au temple dévot par nous réédifié,
2175
Dieu mieux qu’auparavant sera glorifié :
2176
les autels fumeront de placables hosties,
2177
et seront des faux Dieux nos âmes diverties.
2178
Quelques siècles après le Seigneur enverra
2179
son Christ, qui les péchés des peuples nettoiera
2180
détruisant les Enfers, et désiré messie
2181
viendra pour mettre fin à toute prophétie.
2182