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1 Alphée, ou La Justice d'Amour

Alexandre Hardy — EMOTHE0535_AlpheeOuLaJusticeDamour

ENTRE-PARLEURS

ALPHÉE
DAPHNIS
ISANDRE
CORINE
SATYRE
DRIADE
MÉLANIE
EURIALE
ÉCHO
CORIDON
CUPIDON
CHŒUR DE BERGERS
TROUPE DE SATYRES

SCÈNE PREMIÈRE

(ALPHÉE, DAPHNIS)
ALPHÉE
Que de malheur m'accompagne chétive, 1
Dedans le temple à mes vœux attentive, 2
Et aux honneurs que te font assemblés, 3
Tous nos bergers, ô Déesse des blés, 4
Grande Palès qu'adore l’Arcadie, 5
Voici qu'à coup une foule hardie, 6
Mon père et moi sépare sans égard, 7
Deçà, delà s’écarte mon regard, 8
Ma voix en vain le réclame importune, 9
Et pour surcroît de mauvaise fortune, 10
Parmi ce nombre infini s'écoulant, 11
La nuit déjà sur nos yeux dévalant, 12
Nymphe, parente, ou voisine trouvée, 13
À ce besoin secourable éprouvée, 14
Ne s'offre ici propre à reconvoyer 15
Mes pas tremblants, crainte de fourvoyer, 16
Dieux! au retour que me dira mon père ? 17
Comment pourrai-je adoucir sa colère ? 18
DAPHNIS
Divine Alphée, un esclave berger, 19
Te reconduit, si tu veux, sans danger. 20
ALPHÉE
Et qui es-tu qui me nommes surprise ? 21
DAPHNIS
Daphnis, qui l’heur de ta rencontre prise 22
Plus que d'avoir mille laineux troupeaux, 23
Dessus Ménale aux verdoyants coupeaux. 24
ALPHÉE
L'occasion ? 25
DAPHNIS
Tu me demandes chose,
Qui de frayeur le silence m'impose. 26
ALPHÉE
Si n'estimai-je avoir partie en moi, 27
Qui puisse ou doive apporter de l'effroi. 28
DAPHNIS
Tu n'es qu'amour, que douceur, que merveilles. 29
ALPHÉE
Commence Alphée, à boucher tes oreilles. 30
DAPHNIS
Quelles façons de faire sont-ce là ? 31
ALPHÉE
Je suis l’avis paternel en cela. 32
DAPHNIS
Qui porte ? 33
ALPHÉE
Et veut que sourde à ces louanges
Dues ailleurs, de langage tu changes. 34
DAPHNIS
Ainsi ma peur s'achemine à l'effet. 35
ALPHÉE
Veux-tu mon père obliger d'un bienfait ? 36
DAPHNIS
Très volontiers, commande en son absence, 37
Sur ton captif use de ta puissance. 38
ALPHÉE
Marchant premier, souffre qu'à ce besoin, 39
Jusqu’au logis je te suive de loin. 40
DAPHNIS
Pestiféré, traite-moi de la sorte, 41
Pour le présent nul venin je ne porte, 42
Hormis celui, qu'épand (contagieux), 43
Une beauté, dans l’âme par les yeux, 44
Une beauté qu'en vain tu tiens voilée 45
Cruelle, après ma franchise volée. 46
ALPHÉE
Moi, retenir chose qui t'appartint ? 47
Que mon sujet esclave te retint ? 48
Où ? depuis quand ? le moyen ? l'apparence ? 49
Tu te méprends, je n'ai pas l'assurance, 50
Moins le désir de te faire aucun tort, 51
Or sans discours marchons un peu plus fort. 52
DAPHNIS
Tu ne seras que trop tôt arrivée 53
En la prison journalière éprouvée, 54
Où te réduit un vieillard rigoureux, 55
Où ton printemps s'écoule malheureux, 56
Où l'inhumain traite sa géniture 57
Comme ennemi juré de la nature, 58
Comme il ferait les lions et les ours, 59
Recluse en peur, sous la verge toujours. 60
Ne souffre plus tel inique servage 61
Propre à dompter quelque bête sauvage, 62
Ne souffre plus que ta douce beauté 63
Loin de mes yeux paisse sa cruauté ; 64
Tu me la dois, gardien plus fidèle, 65
Qui meurs le jour cent mille fois pour elle, 66
Et ne la veux que légitime époux, 67
Ou bien le Ciel m'extermine en courroux. 68
ALPHÉE
Berger, de grâce impose-toi silence, 69
Mes désirs n'ont nul poids mis en balance, 70
Un sage père absolu de pouvoir, 71
Le temps venu, me saura bien pourvoir. 72
DAPHNIS
Te semble pas le temps venu, mauvaise, 73
Or que l’amour fait sa douce fournaise 74
De ce beau sein, qui dessous ton collet, 75
Enfle arrondi deux montagnes de lait ? 76
Or que tu sens l’aigre-douce pointure 77
Du Dieu qui fit du chaos ouverture, 78
Oui tu la sens, ou la dusses sentir, 79
Le taire ici s'appelle consentir. 80
ALPHÉE
Ô qu’à tes pieds présentement j’expire, 81
Si ce que c'est d'amour je saurai dire. 82
DAPHNIS
Donc n’as-tu vu, (rustique passetemps), 83
S'entre-baiser les tourtres au printemps, 84
Les oisillons, sous l'obscur des ramées, 85
Voler après leurs femelles aimées ? 86
Donc n'as-tu vu les taureaux négliger 87
Ès prés herbus le boire et le manger, 88
Lors que l'amour furieux les tourmente, 89
Chacun jaloux près de sa chère amante ? 90
Donc n'as-tu vu les passereaux mignards 91
Venir après mille tours frétillards. 92
ALPHÉE
Holà, pasteur, ces exemples suffisent, 93
Qui néanmoins de rien plus ne m'instruisent. 94
DAPHNIS
Grande malice, ô que tu ne permets. 95
ALPHÉE
Nous approchons le logis, désormais. 96
DAPHNIS
Nous approchons l'éclipse redoutée 97
De mon Soleil en ta lumière ôtée. 98
ALPHÉE
Le pauvre cœur me palpite d'effroi. 99
DAPHNIS
N'en jure point, Bergère, je le crois : 100
Mais si tu veux me fier ton excuse, 101
Nous renvoyons la censure confuse, 102
De qui te cause une enfantine peur. 103
ALPHÉE
Tu ferais donc mon présage trompeur. 104
DAPHNIS
Oui, ne te chaille, et ce peu de service 105
Reçois ma sainte en premier sacrifice, 106
Et poise mieux mes prières un jour, 107
Dessur les fruits d’un conjugal amour. 108

SCÈNE II

(ISANDRE, DAPHNIS, ALPHÉE)
ISANDRE
Dieux immortels, que l'ignorance humaine 109
Fonde souvent son mieux sur chose vaine, 110
Borne le plus de sa félicité 111
Dans ce qui n’est que pure adversité. 112
Chacun son heur par les enfants mesure, 113
Qui font revivre après la sépulture, 114
Chez qui vieillards on trouve du support, 115
Mais que d'écueils entre nous et ce port ! 116
Que ce rosier en épines abonde, 117
Sans qu’une fleur d'espérance réponde ! 118
Veuf, à qui l’âge approche le tombeau, 119
Ma maison n’a d'appui ni de flambeau, 120
Rien qu’une fille, assez voire trop belle, 121
Vu que l’oracle (effroyable nouvelle) 122
Sur ses destins enquis, me la prédit 123
Cause entre nous d'un tumulte maudit, 124
D’une discorde étrange, partiale 125
Qu'amortira la torche nuptiale, 126
Moi qui mes jours veux couler en repos, 127
Fais qu'elle fuit ce joug tout à propos, 128
La tien chez nous quasi comme captive, 129
Crainte toujours que ce désastre arrive, 130
Crainte toujours de le voir prévenir 131
Ma fin qui doit si prochaine venir, 132
N'importe après sous quelle destinée 133
S'accomplira son futur hyménée : 134
Or un penser m'afflige soucieux, 135
L'éclair plutôt ne disparaît aux yeux, 136
Que dans la presse aujourd'hui l'indiscrète, 137
S'est à ma vue et à ma main soustraite, 138
Si par malice encor ne sait-on pas, 139
Ce fol amour a tant et tant d'appas. 140
Mais la voici qu'un pasteur me ramène, 141
Trop envers nous prodigue de sa peine. 142
DAPHNIS
Pan te bénisse, incomparable honneur 143
De nos bergers, à qui j’ai ce bonheur, 144
Guide fidèle offert à l’aventure, 145
De rendre sauf ce miracle en nature, 146
Qui réclamait le secours paternel, 147
Qui s’imagine un acte criminel, 148
D'avoir (contrainte) accepté ma conduite ; 149
Excuse donc l’audace fortuite, 150
L’audace prise à te l’accompagner, 151
D’un qui te veut son zèle témoigner. 152
ISANDRE
Ta courtoisie aucunement suspecte, 153
Trop à mon gré m’oblige et me respecte, 154
Adieu Berger, je te crains séducteur 155
Plus que cent fois je n’aime conducteur. 156
DAPHNIS
Périsse mal, quiconque de sa vie 157
Voudra (tenté d’une brutale envie,) 158
À sa beauté pudique s'adresser, 159
Que c'est à tort l’innocence offenser, 160
Que c'est vouloir nourrir sa défiance, 161
Par le refus d'une stable alliance. 162
ISANDRE
Adieu Berger, dedans vingt, ou trente ans, 163
On résoudra sur ce que tu prétends. 164
DAPHNIS
Le Ciel à mieux favorable t'inspire, 165
En abrégeant mes jours, ou mon martyre. 166
ISANDRE
Que de propos inutiles perdus, 167
Et sur un rien frivoles étendus, 168
Approche-toi, approche-toi fuitive, 169
Lorsque je crois qu'obéissante on suive, 170
Lièvre jamais plus subtil ne rusa, 171
Mieux les lévriers poursuivants n'abusa, 172
Qui te mouvait ? confesse misérable, 173
Ou mon courroux t'apprête inexorable. 174
ALPHÉE
Surprise, hélas, de pareil accident, 175
Des cris, des pleurs, en la foule épandant, 176
Mille diront que l’âme au vif atteinte, 177
Vous séparé, ne montra nulle feinte. 178
Or le moyen que cela n'advint pas, 179
Un voile obscur m'aveugle à chaque pas, 180
Outre qu'adonc la presse qui maîtrise, 181
Me contraignait plus forte, à lâcher prise. 182
ISANDRE
Ce sont discours, ta propre volonté 183
Souffre de guide un pasteur effronté, 184
Qui me déplait et qui porte hypocrite 185
De ton honneur la perte en l’âme écrite, 186
Ne le vois plus près, ou loin désormais, 187
Ou me fléchir, ne présume jamais, 188
Ta gloire gît à vivre solitaire, 189
À m’obéir, et apprendre à te taire. 190
ALPHÉE
Tous mes plaisirs ne pendent limités, 191
Tous mes désirs que de vos volontés. 192

SCÈNE III

(CORINE, SATYRE)
CORINE
Cruel enfant d’une bénigne mère, 193
Apaise Amour, apaise ta colère, 194
Cherche à tes dards ailleurs victorieux 195
Quelque sujet de renom glorieux, 196
Dompte asservi les courages rebelles, 197
Croît ton empire en conquêtes nouvelles, 198
De ces beautés orgueilleuses d’avoir 199
Jusqu’à présent ignoré ton pouvoir, 200
De ces beautés que l’âge favorise, 201
Tu n’as d’honneur désormais à ma prise, 202
Tu ne dois plus meurtrir, lâche vainqueur 203
Qui te rendit sans combattre son cœur, 204
Qui te voua sa jeunesse passée, 205
Ha ! veuille donc sortir de ma pensée, 206
Laisse en repos ce qui reste à mes jours : 207
Mais arme-toi plutôt à mon secours, 208
De ce Narcis réprime l’insolence, 209
Qui de mes feux moque la violence, 210
Qui se croit seul capable résister, 211
(Chose impossible au même Jupiter) 212
Ô vains regrets, prières superflues ; 213
Ô désespoir, ô ingrat qui me tues, 214
Ne crains tu point que ta témérité 215
Le châtiment subisse, mérité ? 216
Que sous mes vers ? ha ! renfort de martyre, 217
Voici venir cet importun Satyre, 218
Qui me poursuit frénétique d'amour. 219
SATYRE
Mon cœur, mon tout, ma lumière, bonjour, 220
Que faisais-tu ? que dis-tu ma Carite ? 221
CORINE
Que ta folie un voyage mérite. 222
SATYRE
Où ma Déesse ? 223
CORINE
En Anticyre, où vont
Ceux qui purger d’ellébore se font. 224
SATYRE
Tu es toujours gausseuse, mais n’importe ; 225
Reçois les fruits et les fleurs que t’apporte 226
Dans se coffin ma pure affection. 227
CORINE
Tu me ravis en la perfection 228
De tes discours, cornus comme le maître, 229
Or sus, or sus, voyons que ce peut être. 230
SATYRE
Entre les fleurs admire ces beaux lis, 231
Dans le vallon de ma grotte cueillis, 232
Coule ta main sur ces roses musquées, 233
D’un or luisant par le milieu marquées, 234
Fouille hardie encore plus avant, 235
Tu m’avoueras n’avoir de ton vivant. 236
CORINE
Ô Dieux ! ô Dieux! une abeille irritée 237
Me laisse au doit son armure plantée ; 238
Morte elle tombe, et tu m’oserais bien 239
Traître nier, que tu n’en savais rien ? 240
Offre tes dons à d’autres en malheure. 241
SATYRE
Si j’y pensais fraude aucune, je meure. 242
CORINE
Fuis, que ces mains ne t’assomment de coups. 243
SATYRE
J’aime mieux fuir qu’accroître ton courroux. 244
CORINE
Monstre brutal horrible à la nature, 245
Que pusses-tu sous pareille aventure 246
Faire qu’Amour en guise de frelon 247
Piquât celui que conçut l’Aquilon, 248
Ce beau Daphnis, le geôlier de mon âme, 249
Hélas ! hélas ! ma blessure s’enflamme, 250
Il faut dessus quelque vers murmurer, 251
Et sa douleur profonde conjurer, 252
Qui te cuira, bouquin, je le proteste, 253
Si tu me suis davantage moleste. 254

SCÈNE IV

(SATYRE, DRYADE)
SATYRE
Un plus chétif ne respire le jour, 255
Tout réussit contraire à mon amour, 256
Le Ciel jaloux ne pouvait sa rancune 257
Mieux opposer à ma bonne fortune, 258
De mes travaux mieux perdre le fruit meur, 259
L’heure commode, et prise en belle humeur, 260
Je la voyais rire déjà dans l’âme, 261
Déjà s'éprendre aux rayons de ma flamme, 262
Je la voyais se plaire à ce présent, 263
D’avoir sa grâce à l’heure suffisant, 264
Si quelque Erine en cette mouche enclose, 265
Et embusquée ès replis d’une rose, 266
L'occasion n'eut ravie à mes vœux, 267
Qui se laissait empoigner les cheveux : 268
Pauvre Satyre, ha ! que ce coup d’orage, 269
Coup impourvu, te mousse le courage, 270
Désespère, confus, vague d’esprit, 271
Oncques malheur pareil ne me surprit. 272
DRYADE
Quelque accident d'amoureuse disgrâce 273
Te fait gémir, et se lit en ta face ; 274
Donc, à l'écart sur le fleurage assis, 275
Déclare-moi qui cause tes soucis. 276
SATYRE
Passe chemin Dryade, ou sans mot dire, 277
Creuse une tombe à ce mourant Satyre. 278
DRYADE
Hélas ! de vrai ta couleur pâlit fort, 279
Choisis plutôt mon chêne de support ; 280
Non, pour le mieux, couchés ensemble à l'ombre, 281
Sur ce gazon récite ton encombre. 282
SATYRE
Une homicide, une ingrate beauté 283
De son service exclut ma loyauté ; 284
Corine hélas ! 285
DRYADE
Quelle mouche la pique ?
SATYRE
Tu parles Nymphe en esprit prophétique, 286
Rien qu'une mouche, en des fleurs que j’offroi, 287
De son courroux ne m'imprime l'effroi. 288
DRYADE
Plaisante histoire, achève. 289
SATYRE
D’aventure,
Elle a senti sa légère pointure, 290
En maniant les déloyales fleurs, 291
Qui m’ont produit ce malheur des malheurs. 292
DRYADE
Doncques fais-tu Corine ton idole, 293
Si le cœur est conforme à la parole ? 294
SATYRE
Le doux aimant de ses perfections, 295
Une excellence ès moindres actions 296
Traîne mon âme en triomphe captive, 297
Je l’aime, et veux aimer tant que je vive. 298
DRYADE
Déjà sur l’âge, elle dût néanmoins, 299
De tel orgueil retenir un peu moins. 300
SATYRE
Cent mille attraits que sa grâce possède. 301
DRYADE
Le nombre passe, et ma créance excède. 302
SATYRE
Réparent bien la perte d’un printemps, 303
Qui l’abandonne il n'y a pas longtemps. 304
DRYADE
Bref, que tes yeux se l'imaginent belle. 305
SATYRE
Et que mes feux glacent cette rebelle. 306
DRYADE
Change pour voir, busque fortune ailleurs, 307
Tu trouveras tant de partis meilleurs. 308
SATYRE
Unique objet logé dedans mon âme, 309
Autre ne peut succéder à sa flamme. 310
DRYADE
Ton désir a de faibles aiguillons, 311
Voyant un front qui se ride en sillons. 312
SATYRE
Il m'apparaît plus poli que la glace. 313
DRYADE
Un charme aveugle en tes sens trouve place. 314
SATYRE
Soit charme ou non, qui se sait contenter 315
De peu, ne doit davantage tenter. 316
DRYADE
Oui, mais ce peu ta puissance surmonte, 317
Si que de toi l’ingrate ne fait compte, 318
De toi, que dût quelque jeune beauté, 319
Tenir heureux parmi sa privauté, 320
De toi, qui es des Satyres la gloire. 321
SATYRE
J’ai beau lui dire, elle n’en veut rien croire. 322
DRYADE
Dispos, allègre, inventif, courageux, 323
Propre à la lutte, à la dance, et aux jeux, 324
Que craint la troupe infernale, régie 325
Sous les secrets de ta noire magie. 326
SATYRE
Corine excelle en ce même savoir, 327
Qui d'alléger mes douleurs n’a pouvoir. 328
DRYADE
Tu guériras, fusses-tu plus malade, 329
Le conseil pris que donne une Dryade. 330
SATYRE
Quel ? 331
DRYADE
Tes désirs autre part attachés,
De la tenir au rang des vieux péchés, 332
Je te promets alors une maîtresse ; 333
Ô pauvre Nymphe, à toi-même traîtresse, 334
Ta pudeur sort des bornes du devoir, 335
Adieu Satyre, adieu jusqu'au revoir. 336
SATYRE
(seul) La vérité de sa bouche échappée, 337
Dedans mes rets la prouve enveloppée, 338
Ma bonne grâce au vif certes l’atteint, 339
Si je ne suis tant délicat de teint, 340
Sans fard on m'aime, et cependant Corine 341
Me reproche ore une barbe bouquine, 342
Tantôt ce front martial, nourrissant 343
Deux cornichons, tels qu’un jeune croissant. 344
Garde qu'en fin superbe, rigoureuse, 345
De ton refus une autre vie heureuse, 346
Qu’impatient aux outrages soufferts, 347
Elle ravisse un trésor que tu perds ; 348
Non, ne crains pas, ma ferveur obstinée, 349
Chez toi finît avec ma destinée ; 350
Donc pour lui plaire, et paraître plus beau, 351
Relavons-nous dans le proche ruisseau. 352

SCÈNE I

(MÉLANIE, EURIALE, DRYADE)
MÉLANIE
Mes yeux l’ont vu, ta justice infinie, 353
Porte-carquois, venge trop Mélanie ; 354
Ton pouvoir luit à ce coup merveilleux, 355
Et redoutable envers un orgueilleux, 356
Un Euriale, ingrat outre mesure, 357
À ma constance, à mon amitié pure, 358
Voilà qu’épris (bizarre affection) 359
D’une Dryade il fait élection, 360
Qui ne dément son naturel sauvage ; 361
Qui prise ailleurs dessous pire servage, 362
Après l’espoir lui a perdu l’esprit, 363
Perte, qu’encor l’impitoyable rit, 364
Perte, qu’encor je pleure à chaudes larmes, 365
Dieux le voici ! 366
EURIALE
(furieux) ¡ Pasteurs accourez aux armes,
Sus, vite enfants, qu'à force de cailloux, 367
De traits, de dards, on m’écarte ces loups ! 368
Courage, l'un trébuche contre terre ; 369
Ô quel fracas horrible de tonnerre, 370
Fuyons bergers, le Ciel tombe éclatant ; 371
Mais, n'est-ce là ma Nymphe qui m'attend, 372
La vois-je pas ma Dryade jolie ? 373
MÉLANIE
Triste spectacle, effroyable folie, 374
Qui me transit de crainte et de pitié ! 375
EURIALE
Tu ne peux plus frustrer mon amitié, 376
Plus lui tollir sa juste récompense. 377
MÉLANIE
L'extrémité me tient l’âme suspense, 378
Soit de répondre, ou m'ôter de ses yeux, 379
Car que feindrait de faire un furieux ? 380
EURIALE
Parle, mauvaise, et allège ma fièvre 381
D'un doux baiser cueilli dessus ta lèvre 382
MÉLANIE
Tu te méprends Berger, je ne suis pas. 383
EURIALE
Non, malheureux j’aurai perdu mes pas. 384
MÉLANIE
Me connais-tu ? 385
EURIALE
Ha ! chère Mélanie.
MÉLANIE
Ta bouche dit, ce que l’effet me nie. 386
EURIALE
Hausse la voix, certaine surdité 387
Me tient depuis autre incommodité. 388
MÉLANIE
Oui, que quasi tu souffres volontaire. 389
EURIALE
Ne plus ne moins que sa chaine un forçaire. 390
MÉLANIE
Le vieil proverbe ici te réglera : 391
« Tel différent, aime qui t’aimera ». 392
EURIALE
Tu ne dis pas qu’où manque la puissance, 393
Aucune loi n'astreint d'obéissance. 394
MÉLANIE
Tu ne sens pas, diverti de penser, 395
Que ta langueur commence à te laisser. 396
EURIALE Mais l’inhumain retourne plus avide, 397
Sus, sus, poursuis ta Dryade homicide, 398
Meurs, ou fléchi son courage à l'amour ; 399
Elle paraît l’aurore de mon jour, 400
N'en doute plus, la voilà qui regarde, 401
Et jà s'apprête à la course fuyarde, 402
Mais mon ardeur sa fuite préviendra, 403
Plus que le vent légère l’atteindra. 404
MÉLANIE
Un tourbillon de vitesse n'égale 405
Ce fol, qui court à sa perte fatale, 406
Qui ne veut pas à la raison remis, 407
Jouir de l’heure de son calme permis. 408
Dieux ! Le plaisir, oncques biche parue 409
Ne se vit mieux de la meute courue, 410
Que la Dryade agile s'esquivant, 411
Et qui plus fine a gagné le devant. 412
DRYADE
Tu ne tiens rien, ta frivole poursuite, 413
Plutôt des vents arrêterait la fuite ; 414
Joint que pressée, et si tu le pouvois, 415
Une clameur, un accent de ma voix, 416
Faunes, Silvains, Oréades, Napées, 417
Arme soudain, tes embûches trompées ; 418
Pauvre insensé, cherche ailleurs guérison, 419
Un autre tient ma franchise en prison, 420
Un dédaigneux, un farouche Satyre, 421
Vers qui dolente ore je me retire, 422
Vers qui l'amour furieux m'a réduit, 423
À mettre bas une honte qui nuit. 424

SCÈNE II

(DAPHNIS, CORINE)
DAPHNIS
En vain dit-on que le temps déracine 425
Nos plus grands maux, (salubre médecine,) 426
Ma flamme croît par la suite des jours, 427
Et d'heure à autre elle augmente toujours. 428
Le beau portrait d'Alphée, inséparable, 429
Prive mes yeux du somme désirable ; 430
Que si l’esprit succombe au soin pesant, 431
J’entr'ois la belle en songe me disant, 432
(Songe fondé sur beaucoup d’apparence,) 433
« Viens, mon pasteur, viens, ma seule espérance, 434
Viens, mais plutôt aujourd'hui, que demain, 435
Briser les ceps de ce père inhumain, 436
Ceps, que pour toi renforce le barbare, 437
Bien que nos cœurs l’absence ne sépare, 438
Bien que la honte empêchât mon désir 439
De s'exprimer n'en ayant le loisir, 440
Tu vis, Berger, depuis en ma pensée, 441
Qu'en ce dédale obscur tu m’as laissée ». 442
Pareils discours tenus de sa beauté, 443
À ce besoin somment ma loyauté 444
De la revoir, de tenter la fortune ; 445
Voici Corine, ô rencontre importune, 446
S’il faut qu'elle ait prévenu le secret, 447
Tous tes desseins avortent indiscret. 448
CORINE
Que fait pensif le pasteur que j’adore ? 449
DAPHNIS
Tu me viendras assassiner encore. 450
CORINE
Oui bien cruel, qui te ressemblerait, 451
Qui de meurtrir scrupule ne ferait. 452
DAPHNIS
Que ce propos sonne mal en ta bouche, 453
Propos d’amour chez une vieille souche. 454
CORINE
Me dire jeune. 455
DAPHNIS
On ne te croirait pas.
CORINE
Ni décrépite, aboyante au trépas, 456
Une vigueur me tient entre deux âges, 457
Capable encor d’asservir des courages. 458
DAPHNIS
Les enfers n'ont démon si malheureux 459
Qui te voulût courtiser amoureux. 460
CORINE
Moqueur, moqueur, tu as toute licence, 461
C’est abuser pourtant de sa puissance. 462
DAPHNIS
Tu me réduis outre la volonté, 463
Outre l'humeur, à paraître effronté. 464
CORINE
Hélas ! Pourquoi ? pense que l’Arcadie, 465
Non l’univers, en sa masse arrondie, 466
N'eurent, et n'ont, et ne peuvent avoir, 467
Qui sur mon âme obtint même pouvoir. 468
DAPHNIS
Pense qu'Amour les désirs n'apparie, 469
Où l'âge ainsi dissemblable varie. 470
CORINE
Trente-huit ans bornent la mienne au plus. 471
DAPHNIS
De bons amis te gardent le surplus. 472
CORINE
Veux-tu m’aimer, au cas que je le trouve, 473
Qui là-dessus véritable me prouve ? 474
DAPHNIS
Veux-tu me croire et m’obliger aussi ? 475
Laisse-moi seul m’entretenir ici. 476
CORINE
Tu t’entretien dessus l’incertitude, 477
Et au certain gît la béatitude. 478
DAPHNIS
Nomme l’objet de mes pensées, après 479
J’honorerai ton art d’un beau Cyprès. 480
CORINE
Suffit que seule à poursuivre ta grâce, 481
Tu ne serais comme tu es de glace. 482
DAPHNIS
Énorme abus, le monde finirait, 483
Si de nous deux sa ressource il tirait. 484
CORINE
Qu’ai-je commis coupable de ta haine, 485
Cœur de rocher, âme trop inhumaine ? 486
DAPHNIS
« On doit haïr les vices, seulement, 487
Pour l’amour d’eux, leurs hôtes nullement ». 488
CORINE
Apprends de moi, rude et simple novice, 489
Que la nature incompatible au vice, 490
N’en connaît point, quand un couple amoureux 491
À ses plaisirs se lâche vigoureux. 492
DAPHNIS
Apprends de moi, que l’affection vraie, 493
Jamais au cœur n’imprime qu’une plaie, 494
Que l’on n’en peut servir deux à la fois, 495
Et puis, qu’il n’est feu que de jeune bois. 496
CORINE
Tu as raison, la torche nuptiale 497
Désire toute une amitié loyale, 498
Te dois unir quelque jeune beauté, 499
Sur tes désirs tenant la primauté, 500
Mais ne préviens l’heure de ce servage, 501
L’Hymen, vaut pis quelquefois qu’un veuvage ; 502
Du moins, attends la fête à la chômer, 503
Et jusque-là, ne laisse de m’aimer. 504
DAPHNIS
Présume, au cas que ce prodige advienne, 505
Que ta prière aucune grâce obtienne, 506
Voir les poissons paître nos prés herbus, 507
Voir d’Occident lever le blond Phœbus, 508
Voir les agneaux mettre les loups en fuite ; 509
Ne rougis-tu, mille fois éconduite, 510
De retenter la honte d’un refus, 511
Qui son auteur épouvante confus ? 512
CORINE
Garde, qu’enfin ta rogue félonie, 513
Un repentir ne s’attraîne punie. 514
DAPHNIS
Garde, qu’enfin, redoublant mon courroux, 515
Tu sois l’opprobre et la fable de tous. 516
CORINE
Le mal venu, dis que tu le mérites, 517
Que veux adonc, ni larmes hypocrites 518
N’amolliront l’équitable rancœur ; 519
Ains, plus courtois, n’en venons-là mon cœur, 520
Amour m’apprit des leçons de jeunesse, 521
Qui valent bien qu’un pasteur me caresse. 522
DAPHNIS
Va les montrer aux nocturnes esprits, 523
Vieille furie, infernale Cypris, 524
Soûle avec eux ton impudique rage, 525
Une autre sainte attire mon courage, 526
Reçoit mes vœux et me tient en souci, 527
Plus fol encore de m’arrêter ici. 528
CORINE
(seule) Emprunte à fuir ma haine colérée, 529
Les ailerons des enfants de Borée, 530
Ou bien de Thrace emprunte les chevaux, 531
Sur les épis courant, et sur les eaux, 532
Tu ne saurais échapper ma vengeance, 533
Qui te talonne (incroyable allégeance,) 534
Tu ne saurais, tigre au visage humain, 535
Parer les coups de ma fatale main ; 536
Te prendre à moi, vermisseau téméraire ? 537
À moi, qui fais la Lune obscure, et claire ? 538
Qui puis d’un champs transporter les moissons ? 539
Muer le corps en diverses façons ? 540
Faire frémir l’Érèbe à ma parole ? 541
Sus donc, réprime une arrogance folle, 542
Marche invisible ores dessus ses pas, 543
Et où l’amour lui sème un autre appât, 544
Où l’aveuglé ses espérances fonde, 545
Qu’un désespoir impourvu le confonde ; 546
Œuvre de peu, qui vaut autant que fait, 547
Dont le propos coûte plus que l’effet. 548

SCÈNE III

(ALPHÉE, DAPHNIS, CORINE)
ALPHÉE
Chétive Alphée, à ce coup tu es prise, 549
La flamme croît en tes veines éprise, 550
Aveugle flamme, étrange passion, 551
Que d’un pasteur nourrit l’impression, 552
Que ce Daphnis, la gloire de son âge, 553
Avait prédit à ton juste courage ; 554
Tu ne vis plus, sinon de ce penser, 555
Dût mille fois mon père s'offenser, 556
J’aime Daphnis, époux je le désire, 557
Époux chez qui Mome n'a que redire, 558
De bons parents, beau d'esprit, et de corps, 559
La palme acquise entre les plus accorts, 560
Officieux, et que la voix commune, 561
Tient mériter quelque grande fortune. 562
Mon père à tort le soupçonne trompeur, 563
L’Hymen offert, caution de sa peur, 564
L'Hymen offert, en bonne conscience, 565
Pour lui tuer ce ver de défiance ; 566
Mais l’ombrageux, rebelle a la raison, 567
Veut confiner ma jeunesse en prison. 568
Ô cruel père ! ô déplorable Alphée, 569
Que ne m'as-tu en naissant étouffée ? 570
Ains que tu n'es averti mon berger, 571
Comme le temps d'avis me fait changer, 572
Comme à ses vœux t'implore une captive, 573
Dieux! le désir de jugement me prive, 574
Ou ce Soleil à point nommé me luit, 575
Lui-même vient par le bonheur conduit, 576
Déguise un peu la joie immodérée, 577
Qui te rendrait beaucoup moins désirée, 578
Et ne montrant l’apercevoir si près, 579
Sache s'il vient sur ton sujet exprès. 580
DAPHNIS
Mère d'amour, à ce tien bénéfice, 581
Mon cœur dévot promet un sacrifice, 582
Puis qu'un rayon de ce bel Orient 583
Daigne sur moi s'épandre souriant, 584
Puis que ma peine heureuse outre mesure, 585
Cueille à présent cette agréable usure, 586
Mais tu pourrais de là-haut mon souci, 587
Pour le devis descendre jusqu’ici. 588
ALPHÉE
Rien moins pasteur, oblige ma misère, 589
De n’être en vue aux aguets de mon père, 590
Passé là-bas retourne tout soudain, 591
De mon vouloir t'instruire par ma main. 592
CORINE
Nous commençons à éventer la mine, 593
Qui causera sa honteuse ruine. 594
DAPHNIS
Ô doux oracle, à moi plus précieux, 595
À moi plus cher que provenu des Cieux, 596
Effectué tu me combles de gloire. 597
CORINE
Avant combattre il chante la victoire. 598
DAPHNIS
Autre qu’un Dieu ne fléchit son désir, 599
Qui disposé ne me donne loisir, 600
De redoubler l’amoureuse prière. 601
CORINE
Tiens la faveur, et première, et dernière. 602
DAPHNIS
Sa grâce ouverte à ma fidélité, 603
N'importe plus qu'un vieillard irrité. 604
CORINE
Plus que jamais, sa colère opposée, 605
Pareils desseins convertit en risée. 606
DAPHNIS
À ce signal qu'elle donne du chef, 607
Cours t'affranchir de doute, et de méchef. 608
ALPHÉE
(lui donnant un fuseau) Reçois Daphnis ce gage, que te donne, 609
Tout ce que peut une volonté bonne ; 610
Tu trouveras le lisant à l’écart, 611
Pourquoi si tôt j'esquive ton regard, 612
Et autre chose ; adieu, plus de demeure, 613
Restreint les ceps qu'à ton sujet je pleure. 614
DAPHNIS Adieu ma vie, adieu chaste beauté, 615
Crois que dans peu ma ferme loyauté 616
Libérera sa captive Andromède ; 617
Hormis la mort on trouve à tout remède. 618
Onc tyrannie injuste n’a duré, 619
Suffit d’avoir ton courage assuré, 620
Sous tel aveu ma dextre assez hardie, 621
Viendrait à bout de toute l’Arcadie ; 622
Elle n’a plus qui soutienne ses coups. 623
Or maintenant profane à deux genoux, 624
Mille baisers imprimés sur ce gage, 625
Rends-lui dévot ce que tu dois d’hommage ; 626
De ce fuseau pend l’heur de tes destins, 627
La belle Parque à qui tu appartins, 628
(Fuseau reçu dans les astres célestes,) 629
Par toi me rend ses désirs manifestes ; 630
Lisons, hélas ! à grand peine mes yeux 631
Peuvent souffrir son objet radieux, 632
Lisons, mais bas, car l’importance extrême, 633
D'un tel secret je ne fie à moi-même, 634
Relis, bons Dieux ! ma créance défaut, 635
À ce bonheur qui me ravit là-haut ; 636
Retire-toi, que l’excessive joie, 637
Au lieu du corps ne fît l’ombre ta proie, 638
Qu’une Eurydice à ce proche retour 639
Me replongeât dans le triste séjour. 640
CORINE
Jamais oiseau pris dedans la pantière, 641
Ne me donna victoire plus entière ; 642
Leur imprudence arme de ton courroux, 643
Plus dangereux que n'est un lion roux, 644
Âpre, mortel, qui sait l’heure de poindre, 645
Dissout leur couple avant que se rejoindre ; 646
Trouve le père, et mot à mot, lui dis, 647
De ses amants le dessein mal-ourdi ; 648
N’épargne ruse, ou imposture aucune, 649
Qui puisse aigrir son levain de rancune ; 650
Verse de l’huile en ce feu trop épris, 651
Qu’un orgueilleux maudisse son mépris, 652
Pour le secret que le fuseau te cache, 653
Il ne faut pas qu’aucun démon le sache, 654
Ou révélé dedans ce cœur exprès, 655
Rien ne s'oppose à ma vengeance après. 656

SCÈNE I

(ISANDRE. ALPHÉE)
ISANDRE
Incorrigible, exécrable vipère, 657
Qui fais mourir, et remourir ton père, 658
Fille rebelle à mes commandements, 659
Qui sous ce front hypocrite, déments 660
Une luxure en l’âme enracinée, 661
Une fureur de paillarde effrénée, 662
Que pourras-tu coupable répliquer ? 663
Et quel mensonge impourvu fabriquer, 664
Sur l’entrevue impudique permise, 665
À ce pasteur qui rit de la sottise ? 666
Non, peu s'en faut qu’avec ces propres mains, 667
Je ne t'étouffe opprobre des humains. 668
ALPHÉE
Mon innocence ose dire accusée, 669
Qu'à la fenêtre achevant ma fusée , 670
Daphnis passait, où vue à son salut, 671
Le mien manquer du devoir ne voulut, 672
Tous nos discours finis en trois paroles ; 673
Ou bien il faut insensibles idoles, 674
Être du tout perclus de sentiment, 675
Ou avancé rendre ce compliment. 676
ISANDRE
Et le fuseau que tu allas inscrire ? 677
ALPHÉE
Confuse hélas ! je ne sais plus que dire. 678
ISANDRE
Parle, répond sur le principal point, 679
Ce murmurer ne te garantit point. 680
ALPHÉE
La peur de vous, plus craint que le tonnerre, 681
Me le fit choir d'entre les doigts à terre. 682
ISANDRE
L'effronterie ! ô la méchanceté, 683
Ce que tu fais convainc ta fausseté, 684
Ne fis-tu lors à ce pasteur attendre, 685
Que le fuseau sur son écorce tendre, 686
Lui enseignât l'heure du rendez vous ? 687
N’embrase plus le feu de mon courroux, 688
Tout l’Océan ne laverait capable, 689
L'énormité d’un crime si coupable. 690
ALPHÉE
Ne vous veuillez davantage irriter, 691
Ains patient ma prière écouter. 692
ISANDRE
Prière, afin que la fraude m'abuse. 693
ALPHÉE
Non, mais afin de savoir qui m’accuse. 694
ISANDRE
Daphnis partout le divulgue à bon droit, 695
Car qui moqueur en son lieu s'abstiendroit ? 696
ALPHÉE
Que l’on me tue, au cas que de ma vie, 697
Ce médisant me provoque l’envie 698
De le revoir, de le favoriser 699
D'aucun regard, que pour le mépriser. 700
ISANDRE
Certes voila qu'un bon démon inspire, 701
Et qu'à ton mieux ma volonté conspire ; 702
Pense qu'ainsi tu te tiens au plus seur, 703
Ne m'éprouvant que la même douceur. 704
(seule)Ô justes Dieux, ennemis du parjure, ALPHÉE 705
Avez-vous pu permettre telle injure ? 706
Avez-vous pu permettre justes Dieux, 707
Qu'un déloyal en me perdant des yeux, 708
De sa parole ait perdu la mémoire ? 709
Hélas! hélas! à qui doit-on plus croire ? 710
Daphnis trompeur, et perfide, ne crois, 711
Qu’en l’univers habite plus de foi ; 712
Daphnis trompeur, homme qui vive au monde, 713
Ne m'éprendra d'une flamme seconde ; 714
Tel sombre auspice, en son malheur heureux, 715
Éteint chez moi tout désir amoureux ! 716
Mais le moyen que sa langue indiscrète 717
Parlât si tôt de chose si secrète ? 718
Les signes vrais sur ce sujet donnés, 719
Et non venus de témoins soupçonnés, 720
Prouvent la fraude exécrable brassée, 721
À qui te garde une bonne pensée. 722
Tu le paieras tôt ou tard, imprudent, 723
Mon honneur sauf du naufrage gardant. 724

SCÈNE II

(DRYADE, SATYRE)
DRYADE
Lasse de perdre une ocieuse peine, 725
Presque sans voix, sans force, sans haleine, 726
Qu'une sueur baigne par tout le corps, 727
La forêt n'a détours, grottes, ni forts, 728
Sources, fonceaux, ni cavernes moussues, 729
Ombrages frais, promenades, issues, 730
Bref aucuns lieux, où pouvoir plus chercher 731
Le beau Soleil de mon Satyre cher ! 732
Qui sait hélas ! si Diane amoureuse 733
L'a point ravi de ses baisers heureuse ? 734
Le tient reclus nouvel Endymion, 735
Dedans quelque antre à même occasion ? 736
Il me souvient qu'à la proche saussaie, 737
Parfois de l'arc le folâtre s'essaie, 738
Puis exercé désirant sommeiller, 739
Là sur les fleurs choisit son oreiller : 740
Un bon amour m'inspire un bon augure, 741
Et j'entrevois sa céleste figure, 742
Que tient Morphée à l'ombrage étendu, 743
Semblant avoir ma venue attendu ; 744
Sus donc mes yeux, que l'on admire à l'aise 745
Tant de beautés qui m'emplissent de braise, 746
Sus donc mes yeux, faites un long repas, 747
De ces beautés votre mortel appas ; 748
Ce front sanguin, sous sa rouge teinture 749
Montre un amant de robuste nature ; 750
Cette perruque a parmi l'épaisseur 751
Je ne sais quoi de luisante noirceur 752
Qui me plaît plus que ces blondes frisées, 753
De l'artifice, et du fard composées ; 754
Après ce nez me contente, aquilin, 755
Nez de qui penche à l'allégresse enclin ; 756
Sa bouche plus que la rose vermeille, 757
M'excite en l'âme une ardeur non pareille, 758
De la baiser avidement, n'étoit, 759
Qu'un réveil proche appréhender on doit. 760
SATYRE
Fière Corine accole ton Satyre. 761
DRYADE
Dormant il rêve, et me provoque à rire ; 762
Or te peux-tu prévaloir d'un bon tour, 763
Ceins-lui de fleurs le chef tout à l'entour, 764
Signe muet qui captive sa grâce, 765
Qui te fondra ce courage de glace ! 766
SATYRE
Tu ne saurais qu'inique refuser 767
À mes travaux la faveur d'un baiser. 768
DRYADE
Quoi que ce soit l'illusion plaisante, 769
Une laideur belle lui représente, 770
Corine vieille estimant embrasser, 771
Qui lui demeure encore au penser. 772
SATYRE
Tu ne viendras à bout d’une entreprise, 773
Quant au pasteur qui ta flamme méprise. 774
DRYADE
Comme l'esprit vague jamais ne dort, 775
Son hôte pris du frère de la mort ; 776
Mais achevons la guirlande avancée 777
Dans un tortis de lierre entrelacée, 778
Propre ornement sur le chef du vainqueur, 779
Qui mène esclave en triomphe ton cœur. 780
SATYRE
Veux-tu venir en ma grotte parée, 781
À recevoir tes grâces préparée ? 782
Où force fruit, force laitage frais, 783
Que dédaigneuse ainsi tu me déplais. 784
DRYADE
Faite autant vaut selon ma fantaisie, 785
De chaque fleur odoreuse choisie, 786
Prend derechef sa mesure, premier 787
Que ses deux bouts ensemblement lier. 788
SATYRE
Je sens ici quelque mouche importune. 789
DRYADE
De l'éveiller tu as couru fortune ; 790
Or ce péril esquivé, tout va bien, 791
Si tu bénis mon labeur, Paphien, 792
Sans lui toucher presque s'il t'est possible ; 793
Sus pose là, te rendant insensible ; 794
Certes voilà le portrait d'un Adon, 795
Voilà qui vaut cent baisers de guerdon ; 796
Tant elle sied, tant elle a bonne grâce, 797
Avec ces fleurs qui ombragent sa face ; 798
Coie en silence attend donc le réveil 799
De ce Phœnix en beautés non pareil. 800
SATYRE
Tu me veux fuir ? ô l'agréable songe 801
Où mon amour détenu se replonge, 802
Corine avait ses bras entre les miens, 803
Heureuse feinte, hé ! que tu ne reviens ? 804
Puisque l'effet véritable n'arrive, 805
Qu'un ombre au moins l'espérance cultive, 806
Spectacle étrange, et plein de nouveauté, 807
D'où me provient cette douce beauté ? 808
D'où ce chapeau qui le chef m'environne, 809
Tissu de fleurs que le Printemps nous donne ? 810
Nymphe gentille, ainsi donc moins à toi, 811
Qu'à ton loisir ma couronne je dois. 812
DRYADE
Tu ne la dois qu'à tes rares mérites, 813
Chez qui Venus a logé ses Carites, 814
Satyre aimable en toute qualité, 815
Soit pour la forme, ou pour l'agilité. 816
SATYRE
Peu dessus moi l'emportent à la course, 817
Encor hier je luttai contre une ourse 818
Qui succomba. 819
DRYADE
Tu n'as rien d'imparfait.
SATYRE
Trop glorieux ta louange me fait. 820
DRYADE
Ne me crois pas, viens voir dans la fontaine, 821
Qu'à peu de coût, et aussi peu de peine, 822
On te rendra plus beau que le berger, 823
Des trois beautés élu pour les juger. 824
SATYRE
À faute d'autre aucunement passable. 825
DRYADE
Ta couleur brune en est moins périssable. 826
SATYRE
Je veux, miré sur ta relation, 827
Me rendre au lieu de l'assignation. 828
DRYADE
Tel cherche loin sa fortune meilleure 829
Qui la regrette, et bien souvent la pleure. 830
SATYRE
Plus m'apparaît mon image sur l'eau, 831
De fleurs ornée, et plus je me vois beau ; 832
Joint que ce lierre un Bacchus remémore, 833
Ayant conquis les peuples de l'Aurore ; 834
Chère Dryade, après un petit tour 835
Fait ici près, tu me vois de retour. 836
DRYADE
La vérité peut naître du mensonge, 837
La vérité luit à travers ce songe, 838
Et mon cerveau s'imprime d'un martel ; 839
Ses pas suivis, voyons s'il sera tel, 840
Que de vouloir me préférer d'amie, 841
Cette Corine, une vieille lamie ; 842
Lors plus perdra qui plus y aura mis, 843
Lors quitte à quitte, ensemble, et bons amis. 844

SCÈNE III

(DAPHNIS, ALPHÉE)
DAPHNIS
Heureux Berger, ta captive maîtresse 845
T'accusera désormais de paresse, 846
Le temps venu qu'elle assigne à la voir, 847
Temps précieux, te somme du devoir, 848
Porte le corps, où l'âme te précède, 849
Où le mérite à la constance cède, 850
Où pèlerin, ton voyage expiré, 851
Rendra tes vœux au temple désiré ; 852
Non pas du tout, ce premier sacrifice, 853
Montre, sans plus, la Déesse propice, 854
Et que l'espoir de sa grâce à venir, 855
Doit mes travaux entièrement finir, 856
Doit leur moisson tardive avec usure 857
Proche du lieu, trop tôt ne t'aventure, 858
Que le vieillard son Argus défiant, 859
Ne ruinât le dessein l'épiant : 860
Préservez-nous bons Dieux de tel esclandre ; 861
Je l'aperçois comme lasse d'attendre, 862
Qui me regarde avec un ris amer, 863
Tu vas mon cœur la, paresse blâmer. 864
ALPHÉE
Double de front, ainsi que de courage, 865
Malin, rempli de fraudulente rage, 866
Oses-tu bien te remontrer à moi, 867
Après ingrat un parjure de foi ? 868
Après avoir (cruelle perfidie) 869
Mis mon honneur en proie à l'Arcadie ? 870
Après avoir téméraire indiscret, 871
À tout un monde éventé mon secret ? 872
DAPHNIS
Te moques-tu ma chaste Cythérée ? 873
Oui, tu voudras faire la colérée 874
Pour éprouver si ma fidélité 875
Dure toujours de même qualité ? 876
ALPHÉE
Ô l'impudence ! ô la ruse effrontée, 877
Contente-toi, qu'une fois affrontée, 878
Dorénavant tu m'es plus odieux, 879
Qu'onc tu ne fus agréable à mes yeux ! 880
DAPHNIS
Le criminel ne subit son supplice, 881
Qu'après l'arrêt prononcé de justice ; 882
Cruelle Alphée, au moins me diras-tu, 883
Quelle imposture absent m'a combattu. 884
ALPHÉE
Mon père sait, du bruit vulgaire apprise, 885
L'ambition d'une vaine entreprise, 886
Sait le signal, sait les propos tenus, 887
Entre nous deux seulement parvenus, 888
Passe chemin, s'enquérir davantage, 889
D'un trait moqueur aggrave cet outrage. 890
DAPHNIS
Autre que toi n'oserait maintenir 891
Ce tour perfide en rien m'appartenir ; 892
Si ton secret m'échappa de la bouche, 893
Que Jupiter mort à tes pieds me couche. 894
ALPHÉE
Tu le sais trop, complice des amants, 895
Rire là-haut à tous leurs faux serments, 896
Adieu volage, adieu, n'espère au change 897
De mon amour, ni profit ni louange. 898
DAPHNIS
Cruelle écoute, et ne soufre une erreur, 899
Sur l'innocent exercer sa fureur. 900
ALPHÉE
Tu veux en vain, d'une nouvelle nue, 901
Envelopper la vérité connue. 902
DAPHNIS
Nomme quelqu'un de ce monde, qui dit, 903
Daphnis auteur du parjure maudit ; 904
Sans passion examinant l'affaire, 905
Tu trouveras, le seul qui me défère, 906
Juge et partie, impitoyable, avoir 907
Su le secret de qui ne l'a pu voir. 908
ALPHÉE
Rien moins pipeur, l'absence paternelle 909
Te rend coupable, ou bien moi criminelle. 910
DAPHNIS
Ô Cieux ! le charme opère en ce malheur. 911
ALPHÉE
Encore pis. 912
DAPHNIS
Et ma juste douleur
Te va contraindre, exécrable sorcière, 913
Avant que fuir la céleste lumière, 914
De t'avouer autrice du forfait ; 915
Ta jalousie, et non autre l'a fait. 916
ALPHÉE
Daphnis, hélas ! un désespoir l'emporte, 917
Qui sur le front son innocence porte, 918
Reviens berger, je te soupçonne à tort, 919
Mon père aura comploté ce discord, 920
Corine et lui, tu me la remémores, 921
Furent hier à consulter encores, 922
La misérable, en faveur de son art, 923
Vint découvrir nos secrets au vieillard ! 924
Ô simple fille! ô crédule insensée, 925
Tu as trop tôt la parole avancée, 926
Qui le pasteur du désespoir conduit, 927
À quelque coup homicide réduit ! 928
Qui te le perd, indigne de sa grâce ; 929
Sus donc mes pleurs ondoyez sur ma face, 930
Sus, que recluse à force de gémir 931
Je puisse l'âme en mes plaintes vomir. 932

SCÈNE IV

(CORINE, SATYRE, DRYADE)
CORINE
L’impatience agite ma pensée, 933
Comme une nef des ondes balancée, 934
Comme un roseau deçà, delà mouvant, 935
Qui n'a d'arrêt sous les soupirs du vent ; 936
Telle j'attend la périlleuse issue, 937
D'une discorde à ces amants tissue, 938
D’une fallace, ains d'une trahison, 939
Qu'à ma vindicte extorque la raison : 940
Te repens-tu ? Non, quiconque t'irrite 941
Veut sa ruine, à bon droit la mérite, 942
Et ce superbe avoir humilié, 943
Et ce tyran tenu mieux que lié, 944
Tous ses desseins convertis en fumée, 945
Te fera crainte ensemble, et renommée ! 946
Jamais, jamais ne te venge à demi, 947
Aussi l'as-tu capital ennemi ; 948
Pourquoi ? la fourbe en secret pratiquée, 949
Au père seul discret communiquée, 950
Demeurera secrète entre nous deux ; 951
Ô le plaisir de ce bouquin hideux, 952
Qui vient ici la teste couronnée, 953
Reprendre encor sa poursuite obstinée. 954
SATYRE
Que diras-tu, ma belle, de me voir, 955
Une faveur pareille recevoir ? 956
CORINE
Une faveur marque de ta folie. 957
SATYRE
Oui, oui, faveur d'une Nymphe jolie. 958
DRYADE
Tu la peux bien dernière publier. 959
CORINE
Et qui voudrait jusque-là s'oublier ? 960
SATYRE
Comme tu fais, chacun ne me méprise, 961
Une Dryade, et ce nom te suffise. 962
CORINE
La misérable a le goût dépravé. 963
SATYRE
Ses belles mains flatteuses m'ont lavé. 964
CORINE
Tu as pourtant plus d'un bon doigt de crasse 965
Dessus la peau de ta vilaine face. 966
SATYRE
Me croiras-tu, que raillerie à part, 967
Dedans un pré sommeillant à l'écart, 968
Cette flatteuse éperdument éprise, 969
Après (Dieu sait) combien de peine prise, 970
À mélanger, et assortir ces fleurs, 971
Qu’un bel émail bigarre de couleurs, 972
M'en est venu environner la tête, 973
À mon réveil attendant toute prête. 974
DRYADE
Ô l’impudence ! ô la témérité ! 975
CORINE
Tu aurais bien tes cornes mérité, 976
N’empoignant pas l’occasion sur l’heure. 977
SATYRE
J'attends chez toi ma fortune meilleure. 978
CORINE
Frivole attente, attente de néant, 979
Tu es en vain à ce morceau béant. 980
DRYADE
Ainsi dans l’eau le mâtin qui aboie, 981
Veut prendre l’ombre, et laisse aller sa proie. 982
SATYRE
Ne m’use plus d’un langage moqueur, 983
Suis-je pas beau de la sorte, mon cœur ? 984
CORINE
Fort, et ce chef que la Lune gouverne, 985
Tout propre à faire un bouchon de taverne. 986
DRYADE
Voilà draper le rustre comme il faut. 987
CORINE
Sais-tu que c’est, vite gagne le haut. 988
SATYRE
Doncques après l’amoureuse embrassée. 989
CORINE
D’autres soucis m'occupent la pensée, 990
Retire-toi avant que mon courroux 991
Fasse éclater un orage de coups. 992
SATYRE
À ce refus indiscret qui me chasse, 993
Une plus jeune acceptera ta place. 994
CORINE
Va, que le Ciel te puisse à l’avenir 995
Confondre en cas que veuilles revenir. 996
DRYADE
Tu ne tiens rien, ton option mal faite, 997
Me préférant une sorcière infecte, 998
À qui tu sers de fable, et de mépris, 999
Te cuira trop, mon dessein mal compris, 1000
Traître vanteur, monstre, la même ordure, 1001
La laideur même, et la même luxure, 1002
À peine encor puis-je croire mes yeux, 1003
De ce prodige advenu pour un mieux, 1004
Oui, vrai prodige à qui se représente, 1005
D'un tel amour la matière plaisante, 1006
Et que ce fol à l'incertain courant, 1007
En sa folie ores sage me rend. 1008

SCÈNE I

(DAPHNIS, CORINE, MELANIE)
DAPHNIS
Elle me fuit la jalouse Mégère, 1009
Qui de brasser la ruine s'ingère 1010
D'un vertueux et légitime amour, 1011
Que je ferai malheureuse à son tour, 1012
Aucuns démons, caractères, ni charmes, 1013
Soumissions, prières, feintes, larmes, 1014
N'empêcheront que ce bras irrité 1015
Ne la contraigne à dire vérité, 1016
Ne la contraigne à t'ôter de scrupule, 1017
Fière beauté surprise, trop crédule, 1018
Beauté captive, à qui sa trahison 1019
Restreint l'enclos d'une dure prison, 1020
Chez qui content j'épancherai mon âme, 1021
Tout aussitôt que purgé de ce blâme, 1022
À celle fin que vaine ombre aux enfers, 1023
Un père au moins te relâche tes fers, 1024
À celle fin que tu me puisses croire, 1025
T'avoir aimée après la tombe noire ! 1026
Sus donc, poursuis de chercher furieux, 1027
Ha ! ce vieil spectre apparaît à mes yeux ; 1028
Corine un mot, un mot à la pareille, 1029
Ne pense fuir faisant la sourde oreille. 1030
CORINE
Fuir la clarté de mon bel Orient ? 1031
Tu ne saurais dire qu'en riant. 1032
DAPHNIS
Mes ris passés trouvent leur sépulture 1033
Dans ta jalouse, et maligne imposture. 1034
CORINE
Tu te méprends, vu ma sincérité. 1035
DAPHNIS
N'irrite plus un amant irrité. 1036
CORINE
L'occasion m'en demeure inconnue. 1037
DAPHNIS
Tu sais trop bien qui cause ma venue. 1038
CORINE
Non fais vraiment, si ce n'est le remords 1039
De me donner chaque jour mille morts. 1040
DAPHNIS
Ôte la feinte, âme en fraude confite, 1041
Te taire, plus que mentir te profite, 1042
Avise au reste à me justifier, 1043
Dessus un cas que tu ne peux nier. 1044
CORINE Quel, mon souci ? 1045
DAPHNIS
Viens de ce pas traîtresse,
Dire devant ma crédule maîtresse, 1046
Que ton envie a seule découvert 1047
Notre secret, par les charmes ouvert, 1048
Seule allumé le flambeau de discorde, 1049
Qui te mérite une honteuse corde, 1050
Qui t'éteindra la lumière du jour, 1051
Si tu ne viens l'éteindre sans séjour. 1052
CORINE
Parle d'accord, et d'âme plus rassise, 1053
Qui te savait une maîtresse acquise ? 1054
Qui me défère, avoir (acte indiscret,) 1055
Pour te trahir épié ton secret ? 1056
La passion charge mon innocence 1057
D'un crime dont elle n'a connaissance ; 1058
La passion te fait imaginer, 1059
Que j'aurai pu tes desseins deviner, 1060
Chose de soi ridicule, qui passe 1061
Avec excès en ta folle menace. 1062
DAPHNIS
Ton pestilent, et damnable savoir, 1063
Qui dût le feu de guerdon recevoir, 1064
A chez Isandre une alarme donnée, 1065
Qui de mon heur tranchant la destinée, 1066
Tient père, et fille, à ma ruine armés, 1067
De ce rapport infidèle charmés, 1068
Ne perdons plus d'ocieuses paroles, 1069
N'oppose plus de répliques frivoles, 1070
Tu te viendras dédire maintenant, 1071
Rien lieu d'excuse en ce cas ne tenant. 1072
CORINE
Superbe, apprend que la douceur me plie, 1073
Que qui me crois fouler, je l'humilie. 1074
DAPHNIS
Si de plein gré suivre tu ne me veux, 1075
On te fera venir par les cheveux. 1076
CORINE
Te moques-tu ? 1077
DAPHNIS
Sorcière détestable,
Tu sentiras ma douleur véritable. 1078
CORINE
Ô que voilà ta ruine chercher, 1079
((Changement de Daphnis en rocher))
Sus, que ce corps me devienne un rocher, 1080
Que le supplice imite la nature 1081
D'un, qui témoigne à la race future, 1082
Jusqu'où s'étend le sublime pouvoir 1083
De notre occulte et plus qu'humain savoir : 1084
L'œuvre parfait, réjoui-toi mon âme, 1085
Ne pense plus délivre de ta flamme, 1086
Qu'à t'asservir ce peuple bocager, 1087
Dessous la peur de semblable danger. 1088

SCÈNE II

MÉLANIE
(seule) Dieux ! quel prodige à l’impourvu m'arrive ? 1089
D'effroi pâmée, et plus morte que vive, 1090
Sur ce coteau mes agnelets gardant, 1091
J’étais Corine, et Daphnis regardant, 1092
Mais qui n'ai pu de leur querelle apprendre, 1093
Fors qu'elle vient pour la fille d'Isandre ; 1094
Que ce pasteur fâché jusqu'à la mort, 1095
Taxait Corine en certain faux rapport, 1096
Et la voulait, (ô l'impudence extrême!) 1097
De vive force entrainer au lieu même, 1098
Afin qu'Alphée, innocent reconnu, 1099
Vît (disait-il) pareille fraude à nu ; 1100
Corine adonc de sa simple parole, 1101
A fait ce corps une pierreuse idole ; 1102
Ce corps, qui fut à la troupe si cher, 1103
Porte changé la forme d'un rocher. 1104
Métamorphose étrange, qui m'étonne, 1105
Qui sa nouvelle à te porter me donne, 1106
Compagne Alphée, hé ! Cieux, que ce moment 1107
Te perd un rare et agréable amant ! 1108

SCÈNE III

(SATYRE, DRYADE)
SATYRE
Jamais trop tôt nous ne devenons sages, 1109
Comme au rebours de périlleux passages, 1110
Onc assez tôt ne peuvent s'affranchir ; 1111
N'espérant plus une ingrate fléchir, 1112
Une beauté qui passe surannée, 1113
Trouve changeant meilleure destinée, 1114
Cette Dryade a bien d'autres appas, 1115
Sans perdre là ni prières, ni pas ; 1116
Jeune, gaillarde, allègre, vigoureuse, 1117
De ton service elle se tient heureuse, 1118
Ton seul objet lui donne de l'amour ; 1119
Va donc changer les ténèbres au jour, 1120
Un rude hiver à une primevère, 1121
Puise en son sein l'eau qui te désaltère, 1122
Sein receleur de mille Cupidons, 1123
Qui se termine en deux petits brandons. 1124
Beau sein, chez qui sans labeur je moissonne, 1125
Où corrival je ne craindrai personne, 1126
Où mon mérite une palme s'obtient ; 1127
Tout à propos sa rencontre survient, 1128
Elle prévoit ma rigueur adoucie ; 1129
Belle Dryade, à moi, ne te soucie, 1130
Tu jouiras, ains jouis de tes vœux, 1131
Qui n'auront plus d'obstacle si tu veux. 1132
DRYADE
De son état ma fortune contente, 1133
À l'avenir davantage n'attente. 1134
SATYRE
Hormis un point, qui concerne mon bien, 1135
Défectueux ma fortune n'a rien. 1136
DRYADE
L'exception t'abuse imaginée, 1137
Que mon esprit ne conçoit devinée. 1138
SATYRE
Comme tu sais l'art de dissimuler, 1139
Et un courage à petit feu brûler. 1140
DRYADE
Non pas le tien, que Corine possède. 1141
SATYRE
Plus qu'une ronce à la rose ne cède, 1142
Plus qu'une étoile au nocturne flambeau, 1143
Le moindre attrait de ton visage beau, 1144
À l’infini sur Corine l'emporte, 1145
D'elle, chez nous la souvenance est morte. 1146
DRYADE
Quelque refus cause ce changement. 1147
SATYRE
Plutôt qu'amour, je nomme enragement 1148
L'affection qui m'inclinait vers elle. 1149
DRYADE
Tu trouveras mon erreur mutuelle. 1150
SATYRE
Et comme quoi ? 1151
DRYADE
Cela ne se dit point.
SATYRE
Orsus ma Nymphe, orsus, venons au point. 1152
DRYADE
Et à quel point désires-tu qu'on vienne ? 1153
Chacun (Satyre) à ce qu'il a se tienne. 1154
SATYRE
J'accepte l'offre, accepte le devoir 1155
D'un qui se tient trop heureux de t'avoir. 1156
DRYADE
Tu ne m'auras que selon l'ordinaire. 1157
SATYRE
Toi, démentir ton humeur débonnaire ? 1158
Me dénier un réciproque amour ? 1159
Tu ne ferais jamais ce lâche tour. 1160
DRYADE
L'occasion (dit certaine sentence) 1161
Traîne compagne après la repentance. 1162
SATYRE
Non pas vers nous, qui le temps à venir 1163
La pouvons faire à l'aise revenir. 1164
DRYADE
Satyre, ainsi comptes-tu sans ton hôte. 1165
SATYRE
Aucun forfait de ta grâce ne m’ôte. 1166
DRYADE
Tu n'y fus onc, sinon légèrement. 1167
SATYRE
M'aimes-tu pas ? Parle sincèrement. 1168
DRYADE
Oui, d'amitié commune, indifférente. 1169
SATYRE
Plutôt que d'être en tes désirs errante, 1170
Tu permettras notre douce union. 1171
DRYADE
Tu te déçois de trop d'opinion, 1172
Adieu, refus d'une vieille Mégère, 1173
Tu es plus fol, que je ne suis légère. 1174
SATYRE
Me fuir après mon secours imploré ? 1175
Me dédaigner, et m'avoir adoré ? 1176
Cela ne sent que l'illusion pure 1177
D'un songe fait pendant la nuit obscure, 1178
Cela ne sent aucune illusion, 1179
Mais bien m'apprend que vaut l'occasion, 1180
Et que lâchée elle n'a de reprise ; 1181
Soit, amoureux poursuis ton entreprise, 1182
Désespéré, qu’elle ne pense pas, 1183
Ayant promis, faire perdre mes pas. 1184

SCÈNE IV

(ISANDRE, ALPHÉE, MÉLANIE)
ISANDRE
Que pleures-tu ? Ces larmes épanchées 1185
Prouvent l'ardeur de tes flammes cachées, 1186
Outre un complot d'illicite amitié, 1187
Qui croît ta honte, en pareille pitié, 1188
Pour me complaire, et pour ta renommée, 1189
Fais que ce deuil se dissipe en fumée. 1190
ALPHÉE
Jamais ce deuil ne quittera mon cœur, 1191
Défense aucune, ou inique rancœur, 1192
Non le trépas, ne m’ôte la mémoire, 1193
De ce pasteur des Arcades la gloire ; 1194
De ce pasteur immuable de foi, 1195
De ce pasteur, qui ne vivait qu’en moi, 1196
De ce pasteur, qu'a perdu l’innocence ; 1197
Vous obéir excède ma puissance, 1198
Un désespoir me prépare la mort, 1199
Si ne soufrez que (débile confort) 1200
J’aille mes pleurs d'effusion répandre, 1201
Sur ce rocher qui ne peut plus m’entendre, 1202
Sur ce rocher de sentiment perclus, 1203
Qui vos soupçons ne fomentera plus, 1204
Sur ce rocher, qui mon supplice endure, 1205
Je dusse hélas ! trop crédule, et trop dure, 1206
Sa place en roc insensible tenir ; 1207
Mais qui pourrait le futur prévenir ? 1208
ISANDRE
Tu n’eusses cru, bergère Mélanie, 1209
Jusqu’où s’étend l’amoureuse manie ; 1210
Ma fille en perd la honte, et le respect, 1211
Ne voulant pas que je tienne suspect 1212
L’auteur du mal, celui qu’elle confesse, 1213
Aimer malgré notre défense expresse, 1214
Ô misérable ! ô misérable enfant, 1215
D’oser vouloir ce qu’un père défend. 1216
MÉLANIE
On trouverait en la nature étrange 1217
Des animaux le contraire mélange : 1218
Le cerf d’amour à la lionne joint ; 1219
Mais sa douleur ne m’émerveille point, 1220
L'élection de Daphnis approuvée, 1221
Une amitié mérite cultivée ; 1222
Ce pair n’avait d’où se mieux assortir, 1223
Pardonnez-moi si je ne puis mentir, 1224
Daphnis l’unique et son unique Alphée, 1225
À la victoire égale son trophée ; 1226
La voix commune au moins le dit ainsi, 1227
Et mon suffrage elle s’obtient aussi. 1228
ISANDRE
Chacun, d’autrui juge à perte de vue, 1229
L'affection domestique prévue, 1230
Ne m'a le choix de ce gendre permis, 1231
Choix réprouvé des astres ennemis, 1232
Choix malheureux, incompatible en somme, 1233
Car ce Daphnis jamais ne fut mon homme. 1234
ALPHÉE
Le plus félon, regrette après la mort, 1235
Ceux qu'innocents il haïssait à tort ; 1236
Traitez humain ce pasteur de la sorte, 1237
Ne m’empêchant vers une chose morte, 1238
Effectuer ce vœu de piété, 1239
Vœu d'un amour vertueux décrété. 1240
ISANDRE
Autre que moi là-dessus ne décrète, 1241
Tu n'iras point amoureuse indiscrète, 1242
D’n petit mal un pire dériver 1243
Qui ne pourrait lors faillir d'arriver. 1244
MÉLANIE
Moins rigoureux, accordez sa demande, 1245
Qu’avec les pleurs la tristesse s'épande, 1246
Qu'après l’aspect d’un stupide rocher, 1247
Elle n'ait plus où l'espoir attacher ; 1248
Que ce torrent d'angoisseuse amertume, 1249
Libre lâché, se dissipe en écume, 1250
Ce qui sera sagement prévenir, 1251
Outre le blâme, un désastre à venir. 1252
ISANDRE
Je te croirai, mène-nous donc ensemble, 1253
Tout de ce pas au lieu si bon te semble. 1254
MÉLANIE
Très volontiers, allons voir un rocher, 1255
De nos pasteurs la merveille cacher. 1256

SCÈNE V

(CORINE, ALPHÉE, ÉCHO, MÉLANIE, ISANDRE)
CORINE
À ce besoin qui te force toi-même, 1257
Contrains l'Érèbe, et sa cohorte blême, 1258
De révéler si lui rendant le jour, 1259
Tu fléchirais ce cruel à l'amour ; 1260
Sus accomplis tel Magique mystère, 1261
À ton pentacle ajoute un caractère, 1262
Parfume-le de verveine, et d'encens, 1263
Murmure encor trois mots assez puissants, 1264
Traîtres démons, hé! Quoi ? que nul auspice 1265
À mes désirs ne réponde propice ? 1266
Jetons au feu derechef du laurier, 1267
On ne l’entend favorable crier, 1268
Tous ces esprits retenus en cervelle, 1269
Ne t’osent dire une triste nouvelle ! 1270
Fuyez pipeurs ma colère soudain, 1271
Ô folle attente, ô art damnable en vain, 1272
N'espère plus ta Magique imposture, 1273
Pouvoir ce roc ôter à sa nature, 1274
Une influence équitable a permis, 1275
Que de l'humain, le Tigre s'est démis, 1276
Qu'il ne sera que ce qu'il devait être ; 1277
Voici de quoi ta vengeance repaître, 1278
Voici, voici, qui te vola son cœur, 1279
Qui le rendit superbement moqueur ! 1280
Sache embusquée à quoi tend sa venue, 1281
La peine prête à point nommé tenue, 1282
Que lui fera téméraire endurer, 1283
Sa langue osant contre moi murmurer. 1284
MÉLANIE
Une frayeur me glace la poitrine, 1285
De ce coteau j'apercevais Corine, 1286
Le transmuer en l'état que tu vois, 1287
Perclus à l'heure, et de sens, et de voix ; 1288
N’en doute point, cette roche sans âme 1289
Couvre l'objet de ta pudique flamme, 1290
Daphnis n'est plus que ce fardeau pesant, 1291
Dessus la terre immobile gisant. 1292
ALPHÉE
Pauvre pasteur, si ta forme changée, 1293
L'humanité n'a du tout étrangée, 1294
Si tu pouvais sous elle retenir 1295
Quelque pitié due à mon souvenir, 1296
Reçois ces pleurs, qui te lavent mon crime, 1297
Et ces baisers qu'à ta bouche j'imprime ; 1298
Reçois, pasteur, une offrande à genoux, 1299
De qui jadis t'avait élu d'époux, 1300
Sans la fureur d'un implacable père : 1301
Hélas ! ton sort ore me désespère. 1302
ÉCHO
Espère.
ALPHÉE
Ô douce voix ! ô agréable son, 1303
Qui te retient vif en quelque façon, 1304
Présumes-tu qu'après la destinée, 1305
Je puisse Écho vivre qu'infortunée ? 1306
ÉCHO
Fortunée.
ALPHÉE
Moi fortunée? ha! ne me déçois pas, 1307
Tout mon bonheur ne pend que du trépas. 1308
ÉCHO
Pas.
ALPHÉE
Pas, ha! Daphnis pouvant remettre en vie, 1309
Tu me pouvais divertir telle envie. 1310
ÉCHO
En vie.
ALPHÉE
Erreur en moi pleine d'étonnement, 1311
De t'informer de tel événement. 1312
ÉCHO
Ne ment.
ALPHÉE
Ô Cieux! Parmi la douleur qui m’outrage, 1313
Ce funéreux oracle m'encourage. 1314
ÉCHO
Courage.
ALPHÉE
On le prendrait, sûre que le retour, 1315
De ce pasteur dût être sans séjour. 1316
ÉCHO
Ce jour.
ALPHÉE
Tu en dis trop, l’impiteuse sorcière 1317
N'a pour la rendre éclipsé sa lumière, 1318
Elle n'aurait si tôt chassé du cœur 1319
Une exécrable, et jalouse rancœur. 1320
CORINE
Tu as raison de le croire, impudente, 1321
Plus que jamais dure ma haine ardente. 1322
((Changement d'Alphée en fontaine))
Fontaine, auprès de ton aimé rocher, 1323
Tu peux des pleurs tout à l’aise épancher. 1324
MÉLANIE
Fuis Mélanie, et n'attends que son ire 1325
Te veuille au sort de ces amants réduire. 1326
ISANDRE
Ma pauvre fille, hélas ! tu ne vis plus, 1327
Ton corps dissout passe en l’humide flux, 1328
Tu n'es qu'une eau, qui lave la racine 1329
De ce rocher, ô cruelle Corine, 1330
Ô déloyale, épargne son erreur, 1331
Et sur moi seul apaise ta fureur. 1332
((Changement d'Isandre en arbre))
CORINE
Arbre, je veux que tu suives la trace 1333
De mon Narcisse, ainsi que de ta race, 1334
Que triple exemple à la postérité, 1335
Sous mon savoir effroyable irrité, 1336
Chacun frémisse, ô stupide canaille 1337
N'estime pas que le nombre prévaille, 1338
Corine peut un monde exterminer, 1339
Qui se voudrait adversaire obstiner. 1340

SCÈNE I

(EURIALE, CHŒUR DE BERGERS, CORIDON, MÉLANIE)
EURIALE
Pensez, amis, que pareil infortune 1341
Touche la perte, et la gloire commune, 1342
Que de souffrir passer impunément 1343
L’outrage fait en son forcènement, 1344
La cruauté d’une sorcière infâme, 1345
Que longtemps a dû expier la flamme, 1346
En peu de jours désert est le pays, 1347
Hommes, troupeaux, à la Parque trahis, 1348
Chacun réduit dessous sa tyrannie ; 1349
Remédions à semblable manie, 1350
Du mal d’autrui plus sage devenus, 1351
Ne nous laissons opprimer prévenus ; 1352
Corine craint quiconque la méprise, 1353
Et qui la craint, la Circé tyrannise ; 1354
Or ne faut-il à demi triompher, 1355
Mais bien cette Hydre infernale étouffer, 1356
Mais bien contraindre à remettre en nature 1357
Ces corps privés de l’humaine figuré ; 1358
Sortir après par sa mort, du danger, 1359
De nous plus voir en nos formes changer ; 1360
Faisons soudain, le Ciel n’a sacrifice 1361
Plus acceptable à sa haute justice, 1362
Que de ce monstre ennemi des humains, 1363
Portant au sang son courage, et ses mains, 1364
Docte à former mille poisons funestes, 1365
À nous remplir de tombeaux, et de pestes, 1366
Qui cesserait elle éteinte, ou jamais, 1367
Il est donc temps d’y pourvoir désormais. 1368
CHŒUR
Sans doute elle a, cruelle outre mesure, 1369
Commis vers tous l'irrémissible injure ; 1370
Ceux offensés, qui furent le bonheur 1371
De l’Arcadie, et son suprême honneur; 1372
Mais irritant vue guêpe si fière, 1373
Croire l’avoir si ce n’est par prière, 1374
Une ruine achève d’ébranler, 1375
C’est mal sur mal, imprudents appeler, 1376
Jà plus qu'assez, appris d'expérience, 1377
Tout asservi redouter sa science, 1378
Seconde Hécate, elle obtient un pouvoir 1379
Fatal à qui son ire ose émouvoir, 1380
Ne hasardons la force téméraire, 1381
Qu’un repentir talonne d’ordinaire. 1382
CORIDON
Ô simple troupe, et digne que toujours, 1383
Même fléau persécute vos jours ; 1384
Remise au pis, que sans plus Euriale, 1385
M'aide assisté de sa dextre loyale, 1386
Et charme adonc, ni murmure de vers, 1387
Ni ses regards élancés de travers, 1388
N’empêcheront qu’elle ne restitue 1389
L'âme à ce corps, ou que l’on ne la tue ; 1390
Daphnis le veut, un pasteur accompli, 1391
Qui de son los tous nos bois a rempli, 1392
Qu’aime le Ciel, et qu’honore la terre, 1393
Bien que gisant une insensible pierre. 1394
MÉLANIE
Et son Alphée, innocente beauté, 1395
Nymphe à qui doit Vénus la primauté, 1396
Nymphe, l’honneur, les délices du monde, 1397
Que vous voyez n’être plus rien qu’une onde. 1398
CORIDON
Le vieil Isandre, homme si bien vivant, 1399
Le droit sentier de la vertu suivant, 1400
Père commun, des chétifs le refuge, 1401
De nos discords seul équitable juge, 1402
Mérite plus, plus de compassion, 1403
Ne pouvant mais de telle passion. 1404
EURIALE
Puisque chacun participe au dommage, 1405
Sous ma conduite, et unis de courage, 1406
Venez Corine affrontée investir, 1407
D'entre nos mains ne la laissons sortir, 1408
Qu’une fin prompte au charme elle n'impose, 1409
Ces corps tirés de leur métamorphose ; 1410
Qu'elle n’abjure un damnable savoir, 1411
Ou qu'au refus l'Orque elle n'aille voir. 1412
CHŒUR
Nous le voulons, et néanmoins tempère 1413
De prime abord l'excessive colère, 1414
« Ce qui se peut obtenir de douceur, 1415
Est toujours plus qu'avec la force, seur ». 1416

SCÈNE II

(CORINE, TROUPE DE SATYRES, EURIALE, CORIDON, CHŒUR)
CORINE
Comme un lion, de fureur, et de joie, 1417
Rugit alors qu'il découvre sa proie, 1418
Les crins dressés, les yeux étincelants, 1419
Sa force croît sur les troupeaux beuglants ; 1420
De même ardeur Corine colérée, 1421
Une canaille ingrate conjurée, 1422
Un vil amas de peuple bocager, 1423
Qui s'achemine, et me croit saccager 1424
Dessein mal pris, fol dessein, que révèle 1425
Un que retient mon salut en cervelle, 1426
Voire premier que du désir éclos, 1427
Que de leur bouche avoir sortir l’enclos ; 1428
Prépare-toi Corine à la victoire, 1429
Efface d'eux jusques à la mémoire, 1430
Perds sans égard, qui conspire ta mort, 1431
Ha ! j'aperçois les troupes de renfort, 1432
Que le Satyre en ma faveur amène, 1433
D'affection soufflant à grosse haleine. 1434
SATYRE
Tu voix Corine, une guerrière fleur, 1435
Qui sans discours, n'est que pure valeur, 1436
Ces trois, et moi, ne craignons une armée, 1437
Chez nos pareils riches de renommée, 1438
Toujours premiers, et derniers au combat, 1439
À qui ne sert le péril que d'ébat ; 1440
Pan, nous retient d'ordinaire à sa garde, 1441
Pan, dessus nous sûrement se hasarde, 1442
Veux-tu quelqu'un des martiaux exploits, 1443
Qui dans le Ciel résonnent de ces bois ? 1444
Mille pour un amenés tout à l'heure, 1445
Te plégeront une victoire seure ; 1446
Mais quel besoin d'employer que ce bras, 1447
Contre l'effort de tes pâtres ingrats ? 1448
CORINE
La volonté, plus que l'effet m'oblige, 1449
Car en ce cas rien de plus ne m'afflige, 1450
Que de n'avoir un objet glorieux, 1451
Propre à verser mon courroux furieux ! 1452
Courroux, qui peut d'une poudre menue, 1453
Semée en l'air faire crever la nue, 1454
Faire en plein jour les ténèbres venir, 1455
À mon secours les éléments tenir ; 1456
Or maintenant, vos cornes aiguisées 1457
Tels ennemis surmontent opposées, 1458
On n’a besoin d’autres armes contre eux, 1459
Contre l’effort de ces lièvres peureux. 1460
SATYRE
Voilà toujours gausseuse ta coutume, 1461
Ce qu'il te plaît de nos forces présume, 1462
L'expérience au besoin fera foi, 1463
Que nous savons le métier eux, et moi. 1464
CORINE
Dis-tu de fuir? 1465
SATYRE
De vaincre, et de défaire,
Quiconque t'ose affronter téméraire. 1466
CORINE
Par les talons extrêmement dispos, 1467
L'apparence est conforme à ton propos. 1468
SATYRE
Orsus, orsus, trêve de moquerie, 1469
J’entends marcher une tourbe en furie, 1470
Elle te cherche, elle vient droit à nous. 1471
CORINE
Et je ne veux d'armes, que mon courroux, 1472
Ne bougez pas, qu'à l'heure qu'un orage 1473
Leur fera perdre et parole, et courage, 1474
Que vagabonds en fuite dispersés, 1475
Vous poursuivrez de les battre lassés ; 1476
Silence, oyons remis, que voudra dire 1477
Cette racaille, indigne de notre ire. 1478

SCÈNE III et dernière

(EURIALE, CORINE, CORIDON, SATYRE, CHŒUR DE BERGERS, CUPIDON, ISANDRE, DAPHNIS, ALPHÉE, MÉLANIE)
EURIALE
Ambassadeur du peuple qui me suit, 1479
Qu'au désespoir tes charmes ont réduit, 1480
Rends d'amitié, la figure première, 1481
À trois qui sont de nos bois la lumière ; 1482
Ôte le sort, qui tient pernicieux 1483
Ces trois Soleils éclipsés de nos yeux ; 1484
Ou ne crois plus retarder, inhumaine, 1485
Le juste effet d’une commune haine, 1486
Tu maudiras, qui te mit dans le sein 1487
La cruauté de semblable dessein. 1488
CORINE
Ma patience excuse ta folie, 1489
Qu’une menace indiscrète publie ; 1490
Retirez-vous, ce complot imprudent 1491
Va les auteurs qui s'obstinent perdant, 1492
Je n’ai rien fait qu'encore je ne fisse, 1493
Que ce ne soit le dû de mon office. 1494
CORIDON
Prends que leur peine égalée au forfait, 1495
Tout le passé légitime fût fait, 1496
Que ton pouvoir limite notre vie, 1497
Et n'étant pas ta rancune assouvie, 1498
Donne le crime au public innocent, 1499
Vers ta pitié sa prière adressant ; 1500
Lors du tombeau tu tires l’Arcadie, 1501
Lors une plainte aucunement hardie, 1502
Dévient muette, et feras convertir 1503
Telle menace en honteux repentir. 1504
CORINE
Non, d'une main présenter sa requête, 1505
Et dedans l'autre avoir la force prête, 1506
S'appelle aigrir un courage irrité ; 1507
Ceux ont au pis leur peine mérité, 1508
Pour qui voulez la querelle entreprendre ; 1509
Hé ! quoi ? venir nos actions reprendre ? 1510
Retirez-vous plus vite que le pas, 1511
Ou ma fureur ne s’épargnera pas. 1512
EURIALE
Chargeons amis, cette bande cornue, 1513
À son secours malheureuse venue, 1514
Le tout consiste à la joindre de près, 1515
On vient à bout d'elle aisément après, 1516
CORIDON
Je te suivrai, donne brave Euriale, 1517
Trempe en leur sang ta dextre martiale. 1518
CORINE
Hôtes de l'air, favorables démons, 1519
Par le pouvoir de la Dive aux trois noms, 1520
À coups d'éclairs, de tonnerre, et de grêle, 1521
Bouleversez cette troupe rebelle. 1522
SATYRE
Chers compagnons, Satyres valeureux, 1523
Suivez d'exemple un Alcide amoureux, 1524
Le Ciel ému la victoire nous fraie. 1525
((Là se fait un grand bruit derrière le théâtre))
CHŒUR
Corine, hélas ! fais cesser cette plaie. 1526
EURIALE
Ferme, pasteurs, ce charme passera, 1527
Qui sa ruine infaillible sera, 1528
Elle n’a plus de ressource, perdue, 1529
Mais quelle flamme intervient épandue ? 1530
D'où ces rayons ? que suit un jeune enfant, 1531
Qui ce combat poursuivi nous défend ? 1532
À ce bandeau, ce carquois et ces ailes, 1533
(D'un immortel remarques éternelles,) 1534
Amour a pris la peine de venir, 1535
(Prosternons-nous,) le tumulte finir. 1536
CUPIDON
Maître des Dieux, que l’Olympe révère, 1537
Que Paphe adore, et Amathe, et Cythère, 1538
Que l’univers redoute, connaissant, 1539
Tout succomber à ces dards impuissant, 1540
Je veux Bergers, que chez vous, ma justice 1541
Pareil orage en calme convertisse ; 1542
Arbitre seul du discord ancien, 1543
Je veux égal rendre à chacun le sien ; 1544
Pour cet effet ma verge que l’on touche, 1545
Tire d’un charme en la nocière couche, 1546
Le plus beau pair qui habite ces bois ; 1547
Vieillard, reprends ta figure, et ta voix ; 1548
Orsus, remis chacun avec fiance, 1549
Prenne de moi son sort en patience. 1550
((rendu à sa première forme))
Ô beau Soleil ô claire lampe du jour, 1551
Fais-tu chez moi ton aimable retour ? 1552
Voilà ma fille, au moins il me le semble, 1553
Et ce Daphnis, ressuscités ensemble ; 1554
Que veut l’amas d’un grand peuple confus ? 1555
Onc de la sorte ébahi je ne fus ! 1556
DAPHNIS
(remis en la sienne) D'où me revient la lumière éthérée ? 1557
D'où la beauté de mon âme adorée ? 1558
Soit, que ce soit, sa douce illusion 1559
Flatte mes sens de telle vision ; 1560
Céleste Alphée avance une parole, 1561
Si tu n’es point une trompeuse idole, 1562
D’une merveille éclairci mes esprits, 1563
Qui les détient profondément surpris. 1564
ALPHÉE
(retournée à sa figure) Ôte toi-même, ô Daphnis mon fidèle, 1565
Ôte un effroi dont le sein me pantelle, 1566
Vis-tu mon âme ? et te peut-on toucher ? 1567
Homme à présent d'insensible rocher ? 1568
Oui, quelque Dieu pitoyable à mes larmes, 1569
Force Corine, et surmonte ses charmes, 1570
Je l’aperçois ce vainqueur des humains, 1571
Et le chef-d’œuvre appartient à ses mains. 1572
CORINE
Premier des Dieux, qui nous fis ouverture 1573
De ce mélange, où gisait la nature, 1574
Clément, pardonne à l’erreur du passé, 1575
À tes feux pris dans un sujet glacé, 1576
Qui m'ont rendue, et jalouse, et cruelle, 1577
Vers leur amour chastement mutuelle ; 1578
Pardonne, hélas ! Puisque tout mon savoir, 1579
De résister contre toi n'a pouvoir ; 1580
Puisque ta loi d'autorité suprême, 1581
Pour être tiens, nous dérobe à nous-même ; 1582
Puisque déjà sur l'arrière-saison, 1583
Tu pris plaisir à vaincre ma raison ; 1584
Guéri le mal furieux qui m'emporte, 1585
Ou que l'enfer m'ouvre sa noire porte, 1586
Borne ma vie, ou le tourment amer 1587
Que ce pasteur me donne pour l'aimer. 1588
CUPIDON
Va, tu obtiens ta prière équitable, 1589
Reçue au lit d'un mari plus sortable, 1590
Du vieil Isandre, encore vigoureux, 1591
Tel mariage en mon auspice heureux ; 1592
Or toi Daphnis possède ton Alphée, 1593
Toute rancœur vers Corine étouffée ; 1594
Pour Euriale, à son bon sens remis, 1595
L'inepte amour d'une Dryade omis, 1596
Je veux qu'il soit conjoint à Mélanie, 1597
Que leurs désirs fassent une harmonie, 1598
Bref, qu'à l'envi chacun de nous content 1599
Éprouve un Dieu l'alliance traitant. 1600
SATYRE
Qu'ordonnes-tu sur le cruel martyre 1601
De ton plus humble, et plus dévot Satyre ? 1602
CUPIDON
Que ces bergers t'assommeront de coups, 1603
Si ta folie allume leur courroux, 1604
Si ta fureur ne te cherche brutale, 1605
Parmi les bois quelque maîtresse égale. 1606
SATYRE
Dure sentence, on ne m'y retient plus, 1607
Règle chez eux seulement le surplus. 1608
CUPIDON
Allez pasteurs, records du bénéfice, 1609
Nous commencer l’annuel sacrifice 1610
De deux pigeons, à ma mère, et à moi ; 1611
Allez cueillir sous la nocière loi, 1612
Une moisson des plaisirs d'Hyménée, 1613
Marquez de blanc cette heureuse journée, 1614
Sans craindre plus les contraires désirs, 1615
Qu'on se relâche aux jeux, et aux plaisirs ; 1616
Où ma présence insensible assurée 1617
Confirmera ce bonheur de durée, 1618
Où mon plaisir m'oblige d'assister, 1619
Prêt à punir qui voudrait résister. 1620
ISANDRE
Bien que résout d'achever en veuvage 1621
Ce qui restait à la course de l’âge, 1622
Sous ton vouloir le mien change, pourvu, 1623
Que de Corine accepté je sois vu, 1624
Qu'à mon désir le sien ne contrarie, 1625
Que le courage unis nous apparie, 1626
Un peu grison, la valeur toutefois 1627
Ne m'abandonne ès Cypriens exploits. 1628
CORINE
Ores qu'un Dieu m’a guéri sa blessure, 1629
Tiens ma promesse inviolable, et sure, 1630
De t'obéir, et t'aimer à jamais, 1631
Ce couple heureux oubliant désormais 1632
Les torts reçus d'une jalouse rage, 1633
Qui maîtrisa mon obstiné courage. 1634
DAPHNIS
L’oracle exprès nous alliant ainsi, 1635
Te doit ôter ce frivole souci, 1636
Alphée, et moi t'aurons mère commune, 1637
Alphée, échue à ma bonne fortune ; 1638
Des maux soufferts le plaisant souvenir, 1639
Ne servira qu’à nous entretenir, 1640
Alphée ? ô Cieux! à peine osai-je croire, 1641
Que mon bonheur s'obtienne tant de gloire. 1642
ALPHÉE
La gloire, et l’heur m’en résultent Berger, 1643
Tu ne pourrais moins avoir pour changer, 1644
Ni moi choisir en la machine ronde 1645
Autre pasteur qui tes vertus seconde. 1646
EURIALE
Ne veuille pas Nymphe te ressentir 1647
De mon erreur purgé d'un repentir ; 1648
Pardonne, ô belle, et chaste Mélanie, 1649
À ma trop longue, et dure tyrannie, 1650
Pardonne hélas ! si perclus de raison 1651
Je préférai, nulle en comparaison, 1652
Cette Dryade, une ingrate farouche, 1653
De qui le nom me put dedans la bouche, 1654
Le mal commis fera dorénavant, 1655
Vers toi mon zèle au double plus fervent. 1656
MÉLANIE
Il me suffit, que la reconnaissance, 1657
D’un myrte dû couronne l’innocence, 1658
Il me suffit que ton affection 1659
Mes vœux conduise à leur perfection. 1660
ISANDRE
Chacun content, le principal nous reste 1661
De s’acquitter vers la faveur céleste, 1662
L'hostie offerte, et sincère, et sans pris, 1663
Qu'Amour départ à sa mère Cypris ; 1664
Les Dieux en peu nos courages éprouvent, 1665
Et qu'avec eux aucun présent n’approuve*nt, 1666
Ils font sentir aux parjures ingrats, 1667
La pesanteur fatale de leur bras ; 1668
Allons amis, sa volonté suivie, 1669
Francs de soucis, de rancœur, et d’ennuie, 1670
À qui mieux, mieux, célébrer ce beau jour, 1671
Qui nous éclôt un miracle d’amour. 1672
F I N