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1 Saul le furieux

Jean de La Taille — EMOTHE0491_SaulLeFurieux

LES PERSONNAGES

LE ROI SAUL
JONATHE [fils de Saul]
ABINADE [fils de Saul]
MELCHIS [fils de Saul]
LE PREMIER ÉCUYER [de Saul]
LE SECOND ÉCUYER [de Saul]
LA PYTHONISSE nécromancienne
L’ESPRIT DE SAMUEL
UN SOLDAT AMALÉCHITE
UN GENDARME
DAVID
LE CHŒUR, OU L’ASSEMBLÉE DES PRÊTRES LÉVITES

ACTE PREMIER

(SAUL, tout furieux, JONATHE, ABINADE et MELCHIS.)
SAUL
Las, mon Dieu, qu’est ceci ? Que vois-je, mes soldats ? 1
Quelle éclipse obscurcit le ciel de toutes parts ? 2
D’où vient déjà la nuit et ces torches flambantes 3
que je vois dans la mer encontre val tombantes ? 4
Tu n’as encor, Soleil, parachevé ton tour : 5
pourquoi doncques pers tu ta lumière en plein jour ? 6
JONATHE
Mais, Sire, qui vous trouble ainsi la fantaisie ? 7
Est-ce doncques l’humeur de cette frénésie 8
qui parfois vous tourmente et vous yeux éblouit ? 9
SAUL
Sus doncques, cependant que la lune reluit, 10
chargeons nos ennemis ! Sus donc, qu’on les saccage, 11
qu’on fasse de leurs corps un horrible carnage, 12
qu’on aille de leur sang la plaine ensanglanter ! 13
Ne les vois-je pas là parmi l’air voleter ? 14
Allons après, afin que de mon cimeterre 15
je les fasse tomber présentement par terre. 16
Mais n’en vois-je pas trois qui me regardent tant ? 17
Ça, que de mon épieu, puis qu’ils vont m’épiant, 18
je les enferre tous ! 19
JONATHE
Mais que voulez-vous dire,
de vouloir furieux vos trois enfants occire, 20
et moi, votre Jonathe ? Or voilà l’insensé 21
qui dans son pavillon tout à coup s’est lancé, 22
et qui m’eût fait outrage en sa folle colère 23
comme s’il n’était plus le roi Saul, mon père. 24
(ABINADE, MELCHIS, JONATHE.)
ABINADE
Oh, que cette fureur le prend mal à propos, 25
tandis que nous avons la guerre sur le dos ! 26
Ah, que n’est or ici la puissante harmonie 27
de ta harpe, oh, David, pour chasser sa manie ! 28
MELCHIS
Mais David n’est ici, et dit-on qu’il s’est mis 29
pour servir d’un chef même au camp des ennemis. 30
JONATHE
Non, non, toute l’armée à la fin s’est défaite 31
de lui, tenant sa foi et sa loi pour suspecte, 32
et s’en va maintenant en son bourg Sicelec, 33
qu’on dit être pillé par la gent d’Amalec, 34
et s’il en a vengeance il ne tardera guères 35
qu’il ne vienne en ce lieu. 36
ABINADE
Mais n’oyez-vous, mes frères,
le retentissement dont se plaignent les vaux, 37
et le hennissement que font tant de chevaux ? 38
N'oyez vous point le cri, le bruit et la tempête 39
du camp des Philistins qui contre nous s'apprête ? 40
En voyant de si près flamboyer l'appareil 41
d'Achis, notre ennemi, faut-il avoir sommeil ? 42
MELCHIS
Mais las, que ferons-nous ? Le Roi ne peut entendre 43
au maniement public. 44
JONATHE
C'est à nous à le prendre,
en laissant notre père hors de son sens aller 45
et parlant maintenant de ce qu'il faut parler. 46
Pensons doncques à nous, et avec diligence 47
épluchons les moyens pour nous mettre en défense, 48
ressemblants au pasteur lequel d'un soin qu'il a 49
sur ses troupeaux paissants, jette l'œil ça et là 50
pour voir si devers lui le loup vient des montagnes, 51
ou s'il sort point des bois pour descendre aux campagnes. 52
Que si l'on est pesant, nos peuples recevront 53
une grande vergogne aujourd'hui sur le front ; 54
notre cité sera pleine de voleries, 55
nous serons exposés à mille moqueries ; 56
nos femmes aujourd'hui, nos enfants orphelins 57
seront devant nos yeux la proie aux Philistins. 58
ABINADE
Mais quoi, de les combattre aura-t-on le courage 59
vu qu'ils ont par sus nous de gens tel avantage ? 60
JONATHE
N'est-ce pas Dieu qui peut, en soufflant seulement 61
mille et mille escadrons défaire en un moment ? 62
Voudrait-il bien qu'on vît son arche vénérable 63
honorer de Dagon le temple abominable ? 64
Nous irons en bataille avec l'aide de Dieu, 65
plus seure que le fer, la lance et que l'épieu : 66
fussent ils cent fois plus, s'il prend notre défense 67
contre eux, ses ennemis, feront-ils résistance ? 68
Puis nous ne sommes pas aux armes apprentis, 69
qui tant de peuples forts avons assujettis : 70
témoins ces Philistins, témoins sont les Moabes, 71
et le cruel Naasés, et la ville de Iabes, 72
delivrée par nous ; témoin le dur courroux 73
de Dieu contre Amalec, executé par nous ; 74
témoins les rois de Sobe, et la gent idumée, 75
qui de ses palmes vit honorer notre armée. 76
Si doncques nous savons nos ennemis dompter, 77
qu'est-ce qui nous pourrait ores épouvanter, 78
ayant de notre part la querelle équitable ? 79
De défendre sa vie est-il pas raisonnable ? 80
Joint qu'encore la terre où sont nos ennemis 81
et tous les biens qu'ils ont nous sont de Dieu promis. 82
Ne nous tiennent-ils pas l'héritage fertile, 83
le terroir dont le miel et dont le lait distille ? 84
ABINADE
Mais vous savez aussi combien est le hasard 85
des batailles douteux pour l'une et l'autre part. 86
JONATHE
Nous vainqueurs, serions-nous vaincus des infidèles, 87
vaincus autant de fois qu'ils ont été rebelles ? 88
Ne vit-on pas leurs corps infecter les chemins 89
jusqu'aux murs d'Ascalon, et jusques dans leurs fins, 90
étant suivis de nous quand David fit sus l'herbe 91
choir l'orgueil et le tronc du géant trop superbe ? 92
Et de nos mains jadis s'en sauva-t-il aucun 93
quand nous fûmes contraints de les poursuivre à jeun ? 94
Devons nous donc pâlir de voir ici l'armée 95
qui nous fait qu'enrichir d'or et de renommée? 96
Vit-on pas un Samson apprêter aux mâtins 97
par un seul os fatal mil corps des Philistins ? 98
Donc ne faut que par nous lâchement se détruise 99
la gloire qu'on nous a de si longtemps acquise. 100
MELCHIS
Quoi ? Voulez-vous Jonathe, ainsi sans autre égard, 101
jouer de notre reste, et nous mettre au hasard ? 102
JONATHE
Nécessité nous force, et puisqu'il faut qu'on meure, 103
vaut-il pas mieux mourir vaillamment à cette heure 104
qu'attendre les vieux ans pleins d'oisive langueur, 105
ennemis de vertu, de force et de vigueur ? 106
Qu'on loue qui voudra la vieillesse débile 107
pour son grave conseil, pour son avis utile : 108
il n'est que l'ardeur jeune et d'avoir au menton 109
plutôt l'or que l'argent, voire encore deût-on 110
éprouver mil hasards et par mainte aventure 111
sacrer son nom heureux à la gloire future. 112
Hâtons-nous donc avant que le destin tardif 113
nous fasse languir vieux en un lit maladif, 114
et prodiguons dispos cette mortelle vie, 115
qui d'une autre éternelle après sera suivie ; 116
je me tuerais plutôt que de me voir si vieux 117
traîner dessus trois pieds mes jours tant ennuyeux, 118
aux hommes déplaisant, fâcheux, mélancolique, 119
et du tout inutile à la chose publique, 120
puis sans être à la fin ni honoré ni plaint, 121
dévaler aux Enfers comme un tison éteint. 122
Pour doncques n'envieillir, allons notre jouvence 123
et son printemps offrir par le fer de la lance 124
à l'immortalité, recevant mille coups, 125
plutôt en l'estomac qu'un seul derrière nous ; 126
allons mourir pour vivre, en faisant une élite 127
de mille morts, plutôt que de prendre la fuite ; 128
mordons avant le champ couvert de notre sang 129
que reculer un pas de notre premier rang. 130
MELCHIS
Là donc, mes frères chers, qu'une brave victoire 131
fasse de notre nom pérenniser la gloire, 132
ou recevons au moins un glorieux trépas 133
dont de mil ans le los défait ne sera pas : 134
car quand nous serons morts une dolente tourbe, 135
tenant sus notre corps la face longtemps courbe, 136
nous ira regrettant et vantant nos valeurs, 137
répandra dessus nous une pluie de fleurs. 138
Allons doncques, allons ! C'est une sainte guerre 139
s'armer pour le salut de sa native terre. 140
Ayons tous aujourd'hui la victoire ou la mort ! 141
JONATHE
Mais ne sommes-nous pas tous d'un semblable accord ? 142
ABINADE
Doncques que tardons-nous? Eh, voulons-nous attendre 143
que ce fier roi Achis nous vienne ici surprendre ? 144
Mais par un contre-assaut montrons-lui qu'à son dam 145
il assaut ses vainqueurs. 146
MELCHIS
Voyons donc notre camp,
allant de rang en rang, et par un beau langage 147
faisons à notre peuple enfler tout le courage ; 148
faisons-lui tenir ordre, afin que le soldat 149
et tous nos gens soient prêts pour marcher au combat, 150
divisant à nous trois notre armée commune 151
et puis d'une bataille essayons la fortune. 152
ABINADE
Tenons les premiers rangs. Mais quoi ? Je sens mes pieds 153
être, ce m'est avis, à la terre liés. 154
JONATHE
Jà, jà mon cœur bouillant de donner la bataille 155
ne se peut contenir qu'à cette heure il n'y aille ; 156
mais mon pied m'a fait presque en chancelant tomber. 157
MELCHIS
Ne vois-je pas d'en haut un gauche éclair flamber ? 158
JONATHE
Ne laissons pas d'aller : est-il aucun présage 159
qui puisse abâtardir notre ferme courage ? 160
Non, non, sus donc marchons ! Et vous, oh, sacré Chœur, 161
priez Dieu cependant qu'Israël soit vainqueur. 162
LE CHŒUR DES PRÊTRES LÉVITES
Puisque nous prions pour tous, 163
d'aller en guerre avec vous 164
nous sommes exempts et quittes, 165
nous dis-je prêtres lévites. 166
Allez donc, princes heureux ! 167
Allez, princes valeureux, 168
et par vos vertus guerrières 169
chassez hors de nos frontières 170
l'outrecuidé Philistin ! 171
Allez, montrez le chemin 172
de combattre à vos gendarmes, 173
donnez premiers les alarmes ; 174
et puisque votre valeur, 175
votre sang et votre cœur 176
dès le berceau vous incite 177
au salut israélite, 178
montrez qu'à bon droit du Roi, 179
qui premier a par sa loi 180
la Judée assujettie, 181
votre naissance est sortie. 182
Mais toi, Jonathe, sur tous 183
le plus beau, gentil et doux 184
que le soleil voie au monde, 185
et en qui sur tous abonde 186
la grâce de tant de biens 187
que Dieu élargit aux siens ; 188
toi, dis-je, vertueux Prince, 189
à qui le courage grince 190
de batailler, tu seras 191
notre écu, et chasseras, 192
ébranlant ton cimeterre, 193
l'ennemi de notre terre : 194
comment tu fis l'autre fois 195
quand de lui tu triomphais, 196
et que tu pavais la voie 197
de son sang et de sa proie. 198
Mon Dieu ! Qu'on serait content 199
si tu en faisais autant 200
comme tu en fis adoncques ! 201
Mais ne te verrons-nous oncques 202
dessus un char glorieux 203
revenir victorieux ? 204
Et la gent israélite 205
triompher sous ta conduite, 206
enrichie du butin 207
du rebelle Palestin ? 208
Tous ont déjà cette attente 209
de baiser la main vaillante 210
qui nous aura tant occis 211
de peuples incirconcis, 212
lors chacun d'un nouveau psalme 213
mercira Dieu de ta palme. 214
Oh, que puisses tu de bref, 215
portant sus ton noble chef 216
la couronne paternelle, 217
régir ton peuple fidèle ! 218
Mais quoi qu'il en doive échoir, 219
oh, Dieu, soit fait ton vouloir ! 220

ACTE DEUXIÈME

LE PREMIER ÉCUYER DE SAUL
Mon Dieu ! Quelle fureur et quelle frénésie 221
a naguères du Roi la pensée saisie ! 222
Oh, spectacle piteux, de voir léans un roi, 223
sanglant et furieux, forcener hors de soi, 224
de le voir massacrer en son chemin tout homme ! 225
Il détranche les uns, les autres il assomme, 226
d'autres fuient l'horreur de son bras assommant ; 227
mais or je l'ai laissé de sang tout écumant, 228
chu dans son pavillon, où sa fureur lassée, 229
lui a quelque relâche à la parfin causée. 230
Et dort aucunement, d'ici je l'ois ronfler, 231
je l'ois bien en rêvant sa furie souffler. 232
Il repaît maintenant son âme d'un vain songe ; 233
ores ses bras en l'air et ses pieds il allonge, 234
ores en soupirant rêve je ne sais quoi : 235
par ainsi son esprit de sa fureur n'est coi. 236
Ores sur un côté or sur l'autre il se vire, 237
pendant que le sommeil lui digère son ire ; 238
mais comme l'océan du vent d'où est soufflé 239
se tempête longtemps et devient tout enflé, 240
et jasoit que du vent cesse la rage horrible 241
son flot n'est pas pourtant sitôt calme et paisible, 242
ainsi de son esprit la tourmente et les flots 243
qu'émouvait sa fureur ne sont or en repos ; 244
car tantôt étendu, gisant comme une bête, 245
il regimbait du pied et démenait la tête. 246
Mais le voici levé, voyez comme ces yeux 247
étincellent encore d'un regard furieux ! 248
(SAUL ET L’ÉCUYER.)
[SAUL]
Voilà le jour venu, jà l'aurore vermeille 249
a bigarré les cieux. Ça, ça ! qu'on m'appareille 250
mon arc, que je décoche à ces monstres cornus 251
qui dans ces nues-là se combattent tous nus. 252
L’ÉCUYER
Eh, quelle rêverie a troublé sa cervelle ! 253
SAUL
Je veux monter au ciel : que mon char on attelle, 254
et comme les Géants, entassant monts sur monts, 255
je ferai trébucher les anges et démons, 256
et serai roi des cieux, puisque j'ai mis en fuite 257
mes ennemis, dont j'ai la semence détruite. 258
L’ÉCUYER
Mais que regarde-t-il ? Hélas, qu'est-ce qu'il fait ? 259
Je le vois tout tremblant, tout pensif et défait. 260
Oh, quelle face ardente ! Oh, Dieu, je te supplie 261
qu'avecques son sommeil s'en aille sa folie ! 262
SAUL
Revenant a soi. Mais quel mont est-ce ici ? Suis-je sous le réveil 263
ou bien sous le coucher du journalier soleil ? 264
Est-ce mon écuyer et la troupe lévite 265
que je vois ? Qu'ai-je fait qu'on prend pour moi la fuite ? 266
Mais qui m'a tout le corps soigneusement noirci ? 267
D'où sont ces pavillons ? Quel pays est-ce ici ? 268
Mais dis-moi où je suis, mon écuyer fidèle. 269
L’ÉCUYER
Ne vous souvient-il plus, oh, Sire, qu'on appelle 270
ce mont-ci Gelboé, où vous avez assis 271
votre camp d'Israël pour marcher contre Achis ?, 272
qui a campé ci près sa force philistine 273
pour du tout renverser votre armée voisine ; 274
contre qui jà vos fils avec une grand' part 275
du peuple son allés hors de notre rempart 276
pour donner la bataille : or qu'on se délibère 277
ou d'y pourvoir bientôt, ou d'avoir mort amère. 278
Reprenez votre force et votre sens rassis, 279
afin que ne soyons proie aux incirconcis. 280
Mais vous êtes muet et devenez tout blême ? 281
SAUL
Ah, ah, je sens, je sens au plus creux de moi-même 282
ramper le souvenir de mes cuisants ennuis 283
qui rafraîchit les maux où abîmé je suis. 284
Je sens dedans le cœur des pensers qui me rongent 285
et qui dans une mer de tristesses me plongent ; 286
au moins en sommeillant, poussé de ma fureur, 287
je trompais mes ennuis par une douce erreur. 288
Mais or que ferai-je ?, une fois Dieu me chasse, 289
me bannit et forclôt de sa première grâce. 290
Hélas, toujours le vent la grande mer n'émeut, 291
toujours l'hiver ne dure, et l'air toujours ne pleut : 292
tout prend fin ; faut-il donc que ta longue colère, 293
oh, grand Dieu, dessus moi sans cesse persévère ? 294
Je suis haï de toi et des hommes aussi, 295
j'ai cent mille soucis, nul n'a de moi souci. 296
Mais dis l'occasion d'une si grande haine, 297
dis la raison pourquoi j'endure telle peine ! 298
Mais hélas, qu'ai-je fait, qu'ai-je las mérité, 299
que tu doives ainsi toujours être irrité ? 300
L’ÉCUYER
Ne vous souvient-il plus que Dieu, par son prophète, 301
vous commanda un jour de faire une défaite 302
sur tous ceux d'Amalec, qui nous firent arrêts 303
quand nous vînmes d'Égypte, et qu'il voulut exprès 304
qu'on n'épargnât aucun ? Mais quand vous ruinâtes 305
ce bourg, vous et vos gens de malheur pardonnâtes 306
au bétail le plus gras, et contre le vouloir 307
que Dieu par Samuel vous fit ainsi savoir, 308
tout ne fut mis à sac, ains par grand' courtoisie 309
au triste roi Agag vous laissâtes la vie, 310
plutôt que de souiller dedans son sang vos mains. 311
SAUL
Oh, que sa providence est cachée aux humains ! 312
Pour être donc humain j'éprouve sa colère, 313
et pour être cruel il m'est donc débonnaire. 314
Eh, Sire, Sire las! Faut-il donc qu'un vainqueur 315
plutôt que de pitié use fier de rigueur, 316
et que sans regarder qu'une telle fortune 317
est aussi bien à lui qu'à ses vaincus commune, 318
égorge tant de gens ? Vaut-il pas mieux avoir 319
égard à quelque honneur qu'à notre grand pouvoir ? 320
L’ÉCUYER
Gardez de parler, Sire, ainsi sans révérence, 321
du destin de là-haut, et par inadvertance 322
un plus grand châtiment du Seigneur n'accroissez, 323
mais plutôt sa justice humble reconnaissez, 324
sans accuser ainsi votre céleste maître. 325
Ne vous souvient-il plus de votre premier être ? 326
Songez en premier lieu que vous êtes le fils 327
d'un simple homme des champs qui était nommé Cis, 328
issu de Benjamin, race la plus petite 329
et la dernière encore du peuple israélite, 330
dont le moindre il était ; songez doncques au temps 331
que l'un de ses troupeaux s'égara par les champs, 332
en revenant au soir sans aucune conduite, 333
et qu'il vous commanda d'aller à la poursuite ; 334
songez qu'ayant longtemps par monts, par bois erré, 335
sans pouvoir rencontrer le bétail adiré, 336
enfin il vous advint l'aventure fatale 337
qui vous a fait avoir la dignité royale : 338
car le grand Samuel, prophète et gouverneur 339
d'Israël était lors attitré du Seigneur 340
à épier le temps que vous étiez en quêtes, 341
afin que vous ayant dit nouvelles des bêtes 342
il vous sacrât le roi des hommes hébrieux, 343
le premier et plus grand qui fut jamais sur eux. 344
Songez qu'ayant le règne il vous a fait acquerre 345
la victoire en tout lieu qu'ayez mené la guerre. 346
Songez premièrement que dès le premier an 347
entra dans vos pays un merveilleux tyran, 348
c'est à savoir Naasés, le roi des Ammonites, 349
qui bravant fourrageait vos bourgs israélites. 350
Il était si cruel et fier qu'aux hébrieux 351
qui se rendaient à lui il crevait l'un des yeux, 352
et voulait tout exprès n'arracher que l'œil dextre, 353
afin que la rondelle empêchant la senestre, 354
ils n'eussent plus d'adresse aux armes pour servir 355
à la chose publique ; il vous doit souvenir 356
qu'il vint assiéger la ville renommée 357
de Jabes, qu'un héraut après l'avoir sommée 358
pressa les citoyens d'aviser promptement 359
ou de se rendre serfs, perdent l'œil seulement, 360
ou d'attendre le sac et la mort douloureuse ; 361
et qu'iceux étonnes d'offre si rigoureuse 362
tôt dépêchèrent gens vous requérir secours, 363
ayant pour cet effet eu trêves pour sept jours. 364
Vous, inspiré de Dieu, levâtes une armée 365
comme vous de vengeance et d'ardeur enflammée, 366
et vîntes courageux délivrer la cité 367
d'un siège, d'un sac, et d'une cruauté. 368
Vous surprîtes Naasés, vous fîtes un carnage 369
de lui, de tout son camp, et de tout son bagage, 370
ce qui vous donna lors grand' réputation 371
et grand' autorité vers toute nation. 372
Songez après au temps que ces Philistins même 373
armèrent contre vous une puissance extrême, 374
qui en nombre semblait le grand sable des mers, 375
et que malicieux détournèrent nos fers 376
mêmes nos armuriers, afin que n'ayant lance 377
ni armes ne pussions leur faire résistance ; 378
songez qu'en tel état, n'étant accompagné 379
que d'un camp désarmé et d'un peuple étonné, 380
votre seul fils Jonathe avecques son adresse 381
hardi vous délivra d'une telle détresse : 382
n'ayant qu'un écuyer surprit les ennemis, 383
dont il en tua vingt qu'il trouva endormis, 384
et leur fit tel effroi que tous prirent la fuite, 385
jetant leurs armes bas ; vous donc à la poursuite 386
accrûtes le désordre, et avec leurs couteaux 387
vous les fîtes servir de charogne aux corbeaux. 388
Mais au lieu d'honorer Jonathe et sa vaillance, 389
il eut presque de vous la mort en récompense, 390
à cause de ce miel qu'il mangea, sans savoir 391
l'édit qui défendait de ne manger qu'au soir. 392
Et bref, songez un peu à tant d'autres victoires 393
que Dieu vous fit avoir, et qui sont prou notoires. 394
Doncques pour tant d'honneurs ce bon Dieu merciez, 395
et pour si peu de mal point ne l'injuriez, 396
qui vous a pourchassé de sa bénigne grâce 397
les sceptres que par fer et par feu l'on pourchasse. 398
SAUL
Je sais bien qu’aux mortels appeler il ne faut 399
de son arrêt fatal décidé de là-haut, 400
mais il a maintenant ému la Palestine 401
afin d’exécuter l’arrêt de ma ruine. 402
Donc je veux assouvir sa rigueur, et suis prêt 403
de mourir maintenant, puis que ma mort lui plaît. 404
L’ÉCUYER
Ne vous désespérez, mais avecques fiance 405
et bon espoir prenez vos maux en patience, 406
et vous ramentevez la haine qu’à grand tort 407
vous portez à David d’avoir fait mettre à mort, 408
avec toute sa race, Achimelec prophète, 409
à cause que David fit chez lui sa retraite, 410
et d’avoir deuil de quoi David et Jonathas 411
s’aiment fidèlement. 412
SAUL
Mon fils ne doit-il pas
haïr aussi celui qu’à bon droit je soupçonne 413
qu’il ne lui ôte un jour l’état de ma couronne ? 414
L’ÉCUYER
Mais sans tant déguiser les maux qu’avez commis, 415
priez Dieu qu’ils vous soient par sa bonté remis, 416
l’invoquant de bon cœur : à l’heure qu’on l’invoque 417
on gagne sa faveur, mais lors on le provoque 418
au juste accroissement de sa punition 419
quand on se justifie avec présomption. 420
SAUL
Ah, ne m’en parle plus ! C’est folie d’attendre 421
que le Seigneur daignât seulement me défendre 422
vu qu’ores il me hait, car si j’étais aimé 423
de lui comme devant, il m’eût or informé 424
de ce que je ferais : mais ni par les messages 425
des anges ou voyants, ni par aucuns présages, 426
ni par les visions qu’on voit à son sommeil, 427
il ne m’en a donné réponse ni conseil. 428
Samuel, Samuel, véritable prophète, 429
qu’ores n’es tu vivant ! Las que je te regrette, 430
car tu me dirais bien ce que faire il me faut ! 431
Mais toi-même, Seigneur, réponds-moi de là-haut : 432
dois-je aller contre Achis ? Dois-je les armes prendre ? 433
Le vaincrai-je ou non ? Ou si je me dois rendre ? 434
Que de grâce ta voix m’annonce l’un des deux. 435
Mais puisqu’en te taisant répondre ne me veux, 436
je ne puis qu’espérer la victoire certaine 437
qu’auront tant d’ennemis, et ma honte prochaine. 438
Je suis tout éperdu pensant qu’ils sont si forts 439
et qu’on n’évitera l’horreur de cent mil morts. 440
Las, depuis que j’ai pris le royal diadème, 441
le soleil est venu en son cours quarantième, 442
et dois-je désormais me rempêtrer au soin 443
d’une guerre sur l’âge où j’ai plus de besoin 444
de paix et de repos ? 445
L’ÉCUYER
Mais laissons ce langage,
qu’il ne fasse faillir à nos gens le courage. 446
SAUL
J’ai l’esprit si confus d’horreur, de soin, d’effroi, 447
que je ne puis résoudre aucun avis en moi. 448
Voilà pourquoi je veux soigneusement m’enquerre 449
de ce qu’il adviendra de la présente guerre, 450
pour voir à nous sauver ou par honnête accord, 451
ou par mort violente, ou par un grand effort. 452
L’ÉCUYER
Vous voulez dons savoir une chose future ? 453
Mais on pèche en voulant savoir son aventure. 454
SAUL
La sachant on voit comme il s’y faut gouverner. 455
L’ÉCUYER
La sachant pensez-vous la pouvoir détourner ? 456
SAUL
Le prudent peut fuir sa fortune maligne. 457
L’ÉCUYER
L’homme ne peut fuir ce que le Ciel destine. 458
SAUL
Le malheur nuit plus fort venant à dépourvu. 459
L’ÉCUYER
Mail il cuit d’avantage après qu’on l’a prévu. 460
SAUL
Bref je saurai mon sort par l’art de nécromance. 461
L’ÉCUYER
Mais Dieu l’a défendu : même ayez souvenance 462
d’avoir meurtri tous ceux qui savaient ces secrets. 463
SAUL
Hier je dépêchai un écuyer exprès 464
pour sonder finement si en quelque village… 465
Mais le voici déjà qui a fait son message ! 466
LE SECOND ÉCUYER
On m’a, Sire, averti qu’ici près est encor 467
une dame sorcière au lieu qu’on dit Endor, 468
qui sait transfigurer son corps en mille formes, 469
qui des monts les plus hauts fait dévaler les ormes. 470
Elle arrête le cours des célestes flambeaux, 471
elle fait les esprits errer hors des tombeaux, 472
elle vous sait tirer l’écume de la lune, 473
elle rend du soleil la clarté tantôt brune, 474
et tantôt toute noire en murmurant ses vers : 475
bref elle fait trembler si elle veut l’univers. 476
SAUL
Allons nous trois chez elle, et faut quoi qu’il advienne 477
que je conduise à chef cette entreprise mienne ; 478
puisque j’ai par son art à me rendre avisé 479
allons pour l’asseurer en habit déguisé. 480
LE CHŒUR DES LÉVITES
Oh, Dieu, qui francs nous rendis 481
du pénible joug d’Égypte, 482
et qui aux déserts jadis 483
nous as servi de conduite, 484
ayant dans l’onde abîmée 485
d’un tyran l’ire et l’armée ; 486
or de ces incirconcis 487
délivre ta gent fidèle : 488
ici leur camp ont assis 489
pour nous mettre à mort cruelle, 490
ce sera une grand’ honte 491
si leur force nous surmonte. 492
Ils publieront en tous lieux 493
que ta force est bien petite, 494
puisque sauver tu ne peux 495
ton cher peuple israélite, 496
et d’une telle victoire 497
ils se donneront la gloire. 498
Mais notre punition 499
en un autre temps diffère, 500
car la grand’ sujétion 501
nous donne assez de misère, 502
étant sujets d’un fol prince 503
qui régit mal sa province. 504
Israël donc est lassé 505
de ses premières demandes, 506
puisque tu es insensé, 507
oh, toi, qui premier commandes, 508
et qui encores appliques 509
ton esprit aux arts magiques ! 510
Que maudit soit l’inventeur 511
de la magie première, 512
et qui premier enchanteur 513
trouva premier la manière 514
d’ouvrir les portes aux choses 515
que le Seigneur tenait closes ! 516
Car vraiement non moins nuit 517
cette avant-science à l’homme 518
que le pernicieux fruit 519
de l’abominable pomme. 520
Garde, oh, Roi, qu’il ne te nuise 521
de parfaire ton emprise ! 522
Maudits soient les nécromants, 523
maudites soient les sorcières, 524
qui s’en vont desendormant 525
les ombres aux cimetières, 526
violant les choses saintes 527
pour venir à leur atteintes ! 528
Que la curiosité 529
de ces devins soit maudite, 530
qui à tort la dignité 531
des prophètes contre-imite, 532
en pipant les âmes folles 533
de leur vanités frivoles ! 534
Soit qu’ils devinent par l’air, 535
par feu, par terre ou fumière, 536
ou par l’eau d’un bassin clair, 537
ou dedans une verrière, 538
ou par les lignes des paumes, 539
ou par mil autres fantômes. 540
Tels furent les enchanteurs 541
que l’Égypte encore prise, 542
et qui vains imitateurs 543
de ce que faisait Moïse, 544
par leurs arts pleins de blasphèmes 545
faisaient ses miracles mêmes. 546
Tels furent ceux que Saul 547
fit mettre au fil de l’épée, 548
et dont il n’échappa nul 549
qui n’eût la tête coupée : 550
mais lui-même - oh, grand’ folie ! - 551
il croit ore à la magie. 552

ACTE TROISIÈME

(UN SOLDAT AMALÉCHITE ET LES LÉVITES.)
[LE SOLDAT]
En quel danger de mort, et en quelle surprise 553
ai-je été ce jourd'hui ? Qui eût cru l'entreprise ? 554
LES LÉVITES
D'où s'en fuit cestui-ci ? D'où lui vient tel effroi ? 555
Pourquoi regarde-t-il si souvent derrièr soi ? 556
LE SOLDAT
Suis-je ici en seurté du danger des épées, 557
dont à grand' peine j'ai les fureurs échappées ? 558
Oh, David, trop heureux de surprendre aujourd'hui 559
ceux qui t'avaient surpris ! 560
LES LÉVITES
Il faut parler à lui.
Mais dis-nous qui tu es, et d'où est la venue ? 561
Est-ce point quelque alarme à nos gens survenue ? 562
LE SOLDAT
Je suis Amaléchite, et si ne viens point or 563
de votre camp hébreu, qui n'a désastre encor ; 564
mais je viens, las, d'un camp, non plus camp, ains défaite 565
que sur ceux d'Amalec David naguère a faite. 566
LES LÉVITES
Quoi ? David n'est-il pas au camp des ennemis 567
qui l'ont fait chef entre eux ? 568
LE SOLDAT
Ils l'ont enfin démis.
Il est bien vrai qu'étant pour la grand' malveillance 569
du colère, Saul, toujours en défiance 570
au service d'Achis, comme désésperé 571
- ainsi qu'on voit souvent - il s'était retiré ; 572
mais les seigneurs du camp furent d'avis contraire, 573
de ne s'aider point d'un antique adversaire, 574
bien qu'on l'eût appointé, et que du roi Achis 575
il eût le bourg Sicelle assis dans ces pays, 576
ne se pouvant fier à un tel personnage, 577
qui ne pourrait complaire à son roi qu'au dommage 578
de leurs chefs ; cependant nous autres d'Amalec, 579
le sachant en tel lieu pillons son Sicellec, 580
qu'il trouve retournant presque réduit en cendre. 581
Mais je ne sais comment il a pu nous surprendre, 582
car ayant enlevé bétail, femmes, enfants, 583
vers notre région nous allions triomphants, 584
lorsque voici David avec ses gens de guerre 585
qui jà loin nous surprend en mangeant contre terre, 586
les uns ivres, et las, les autres endormis, 587
tant qu'il a ce jourd'hui nos gens en pièces mis. 588
Il reprend le butin ; sans plus, quatre cents hommes 589
s'en sont fuis comme moi sur des bêtes de sommes. 590
LES LÉVITES
Voilà ce qu'à bon droit vous aviez mérité. 591
LE SOLDAT
Mais voilà comment j'ai ce massacre évité. 592
LES LÉVITES
Mais où veux-tu, Soldat, t'en aller à cette heure ? 593
LE SOLDAT
Chercher en votre camp la fortune meilleure. 594
LES LÉVITES
Tu y peux donc aller, car les deux camps son prêts 595
de se charger l'un l'autre, et sont ici auprès. 596
Voici avec le Roi vêtu d'étrange guise 597
la dame Pythonisse. Oh, damnable entreprise ! 598
(LA PYTHONISSE, SAUL, LE PREMIER ET SECOND ÉCUYER.)
[LA PYTHONISSE]
Quiconque sois, Seigneur, qui viens, comme tu dis, 599
au secours de mon art d'un étrange pays, 600
quel tort t'aurai-je fait, que tu viens ici tendre 601
un tel lacs à ma vie, afin de me surprendre ? 602
Es-tu donc à savoir les cruels châtiments 603
qu'a faits le roi Saul sur tous les nécromants ? 604
SAUL
N'ayez crainte de rien, oh, Dame : j'en atteste 605
le grand Dieu de là-haut, et la voûte céleste 606
que je tiendrai ce cas si secret, que le Roi 607
n'en pourra jamais être averti de par moi, 608
et qu'il ne te fera jamais chose nuisible, 609
mais plutôt tout honneur et bien, à son possible. 610
LA PYTHONISSE
Je ne veux que le taire en ceci pour loyer. 611
En quoi doncques veux-tu ma science employer ? 612
SAUL
Or tu as ma fortune et ma détresse ouïe, 613
et si doncques tu as de me servir envie : 614
fais-moi venir ici par charmes et par vers 615
l'esprit de Samuel du plus creux des Enfers, 616
afin qu'en ce soudain et important affaire 617
il me baille conseil sur ce que je dois faire. 618
LA PYTHONISSE
Ce n'est pas le premier que mon merveilleux sort 619
a rendu éveillé du somme de la mort, 620
et bien que le soleil ait la vingtième année 621
depuis que ce prophète est défunt ramenée, 622
je ne lairrai pourtant de contraindre aujourd'hui 623
son esprit à venir en ce lieu maugré lui ; 624
et ce par mes démons, desquels l'esclave bande, 625
forcée de mes vers, fait ce que je commande. 626
Ayant donc fait ici les invocations 627
j'irai faire à l'écart mes conjurations. 628
Oh, démons tout sachants, épars dessous la lune ! 629
Si j'ai jamais de vous reçu faveur aucune, 630
si je vous ai toujours dignement honorés, 631
si je ne vous ai point dans un cerne enserrés, 632
venez tous obéir à ma voix conjurée ; 633
vous aussi, que je tiens dans ma bague sacrée 634
comme esclaves esprits, si j'ai appris de vous 635
tout ce que j'ai voulu, venez me servir tous ; 636
et vous, diables, lesquels fîtes au premier homme 637
goûter à ses dépens de la fatale pomme, 638
vous, gloire des Enfers, Satan et Belzébuth 639
qui faites aux humains commettre tant d'abus ; 640
et toi, Léviathan, Bélial, Belphégore, 641
tous, tous je vous appelle ! Et vous, anges encore, 642
que l'arrogance fit avecques Lucifer 643
culbuter de l'Olympe au parfond de l'Enfer : 644
si je vous ai voué dès le berceau mon âme, 645
si de vous seuls dépend de ma vie la trame, 646
venez faire un grand fait, faisant venir d'en bas 647
l'esprit d'un qui faisait de vous si peu de cas ; 648
montrez votre puissance à la semence humaine, 649
montrez si la magie est une chose vaine, 650
le faisant maugré lui, voire maugré son Dieu, 651
et les anges aussi, revenir en ce lieu ; 652
montrez si vous savez contraindre la nature, 653
et si chaque élément cede à votre murmure ; 654
montrez que vous pouvez les cieux ensanglanter, 655
les astres et Phébus, et la lune enchanter. 656
Venez donc m'aider, ainsi la grand' lumière 657
n'illumine jamais la journée dernière 658
en laquelle ici bas on n'habitera plus, 659
Dieu damnant les mauvais et sauvant ses élus ; 660
ainsi jamais jamais ne vienne ce messie 661
duquel on vous menace en mainte prophétie. 662
Esprit de Samuel, que tardes tu là-bas ? 663
Mais quoi ? Il semble à voir que tu ne fasses cas 664
de mon art, de mes vers, de moi ni de mon ire. 665
M'as tu donc à mépris ? Ne te puis-je donc nuire ? 666
Mais si notre fureur tu poursuis d'allumer, 667
je jure ce grand Dieu, que je n'ose nommer, 668
qu'à la fin tu viendras, car la hâte me presse. 669
Suis-je donc une vaine et folle enchanteresse ? 670
Ai-je donc désappris tout ce que je savais ? 671
Qui t'invoquerait donc d'une thessale voix, 672
prompt tu obéirais, et tu ris ma puissance ! 673
Mais de vous, mes démons, si tardifs je m'offense, 674
que je peux châtier, s'une fois mon courroux 675
s'enflamme à votre dam ; aidez, donc, ou je vous... 676
LES LÉVITES
Mais où s'en court sans le Roi 677
cette dame enchanteresse, 678
qui de murmurer en soi 679
des vers furieux ne cesse, 680
et toute déchevelée, 681
où va-t-elle ainsi troublée ? 682
SAUL
Hélas, quelle horreur j'ai ! Jà tout mon poil s'herisse, 683
des hurlements que fait leans la Phytonisse, 684
qui veut faire en secret ses conjurations ! 685
Que t'en semble, Écuyer ? Qu'est-ce que nous ferons ? 686
En l'oyant bien d'ici je sens dans ma poitrine 687
errer un avant-crainte, et le cœur me devine 688
je ne sais quel malheur. Las, ôtez-moi d'ici 689
foudres et tourbillons, mais venir là voici... 690
LE PREMIER ÉCUYER
Sire, que songez vous ? Voulez-vous donc parfaire 691
ce que vous savez bien être à Dieu tout contraire ? 692
LA PYTHONISSE
Tu m'as donc abusée, oh, misérable Roi, 693
qui sous un faux habit t'es pu celer à moi, 694
et duquel à la fin j'ai su toute la feinte ! 695
SAUL
Je suis tel que tu dis, mais de moi n’ayez crainte. 696
Qu'as-tu vu ? 697
LA PYTHONISSE
Un esprit plein de divinité.
Oh, qu'en lui reluisait une grand' majesté ! 698
SAUL
Comme est-il ? 699
LA PYTHONISSE
Il est vieil, d'un port moult vénérable,
grêle et tout revêtu d'un surplis honorable. 700
SAUL
Va, fais venir celui à qui tu as parlé : 701
c'est Samuel pour vrai, lequel m'a décelé. 702
Je suis plus que la mer ému quand pêle-mêle 703
la tourmentent les vents, la tempête et la grêle. 704
Mais quelle frayeur j'ai, que mes pauvres enfants 705
du combat où ils sont ne viennent triomphants ! 706
LE PREMIER ÉCUYER
Las, qu'est-ce que je vois ? Bon Dieu, quelle merveille ! 707
Quel fantôme est-ce là ? Song'ai-je, ou si je veille ? 708
Est-ce donc Samuel, que luisant en blancheur 709
cette sorcière amène ? Oh, que j'ai de frayeur ! 710
LES LÉVITES
Permettez vous ceci, oh, Dieu, oh, Ciel, oh, Terre ! 711
LA PYTHONISSE
Sire, il ne reste plus que maintenant s'enquerre 712
de ce que l'on voudra, car je vas redoubler 713
mes conjurations pour le faire parler. 714
LES LÉVITES
Là voilà qui encor regrommelle à l'oreille 715
de ce dolent esprit qui encor ne s'éveille 716
par ses murmures vains. Que n'as-tu obscurci 717
tes rayons, oh, Soleil, en voyant tout ceci ? 718
Oh, qu'on lui fait souffrir ! Mais le seigneur céleste 719
qui tel art tout contraire à sa grandeur déteste 720
ceci ne peut permettre. 721
LA PYTHONISSE
Or ça viens derechef,
et sans nous faire ici des signes de ton chef, 722
dis-nous d'un parler vif ce que le Roi doit faire, 723
et si ses trois enfants du combat militaire 724
viendront vainqueurs, ou non. 725
LES LÉVITES
Las, une froide peur
serre si fort du Roi la voix, l'âme et le cœur, 726
qu'il ne sait or par où commencer sa requête ; 727
mais le genouil en terre, il incline sa tête 728
devant la majesté de ce vieillard si saint, 729
qui secouant le chef, d'un parler tout contraint 730
va rompre son silence. 731
L'ESPRIT DE SAMUEL
Oh, maudite sorcière !
Pourquoi me fais-tu voir deux fois cette lumière ? 732
Fausse sorcière, hélas, qui par vers importuns 733
vas tourmentant toujours les esprits des défunts ; 734
qui dessèches toujours par ton faux sorcelage 735
les vaches et les bœufs de tout le voisinage ; 736
qui effraies toujours au son de quelque sort 737
les mères lamentant de leurs enfants la mort, 738
uses-tu donc vers moi de magique menace ? 739
Et toi, Roi, plus maudit, as-tu bien pris l'audace 740
de troubler le repos aux esprits ordonné, 741
vu qu'encores je t'ai d'autrefois pardonné ? 742
SAUL
Pardonne-moi encor, Prophète vénérable, 743
si la nécessité, et l'état misérable 744
ou je suis, me contraint de rompre ton sommeil, 745
afin qu'en mon besoin j'aie de ton conseil. 746
Or sache qu'il y a ci près une tempête 747
de Philistins armés pour foudroyer ma tête ; 748
les prophètes et Dieu, le Ciel, la Terre et l'Air, 749
conjurant contre moi, je t'ai fait appeler. 750
SAMUEL
Si Dieu, la Terre et l'Air conjurent ton dommage, 751
pourquoi me cherches-tu ? Que veux-tu davantage, 752
si par m'être importun tu ne peux reculer 753
aux maux qu'il plut à Dieu par moi te révéler ? 754
Mais tu veux, ajoutant offense sur offense, 755
que je prononce encor ta dernière sentence. 756
Sache doncques que Dieu est jà tout résolu 757
de bailler ton royaume à un meilleur élu : 758
c'est David, dont tu as par ta maligne envie 759
tant de fois aguetté la juste et droite vie. 760
Mais tes faits sur ton chef à ce coup recherront 761
car ton règne et ta vie ensemble te lairront. 762
Tantôt au bas Enfer je te verrai sans doute, 763
toi et ton peuple aussi, que Achis doit mettre en route. 764
Par ainsi tes enfants seront pour tes forfaits 765
tantôt avec leurs gens ruinés et défaits. 766
Encor après ta mort toute ta race entière 767
rendra compte au Seigneur de ta vie meurtrière, 768
car tes fils, tes neveux et ton genre total, 769
avec mille malheurs verront leur jour fatal. 770
Par trahison les uns recevront mort piteuse, 771
et le reste mourra en une croix honteuse, 772
et le tout pour autant qu'à la divine voix 773
obéi tu n'as point ainsi que tu devais, 774
qu’exécuté tu n'as sa vengeance dépite, 775
comme je t'avais dit, contre l'Amaléchite. 776
LES LÉVITES
Voilà l'esprit de Samuel 777
qui, au somme perpétuel, 778
ayant ses yeux clos lentement, 779
est disparu soudainement. 780
SAUL
Oh, le piteux confort à mon mal qui rengrege ! 781
Oh, quel crève-cœur j'ai ! Retenez-moi, je, je, je ! 782
LES LÉVITES
Oh, que maintenant est le Roi 783
en un merveilleux désarroi, 784
lequel gît tout évanoui 785
pour le propos qu'il a ouï. 786
LA PYTHONISSE
Mon triste cœur tu fends d'une douleur extrême, 787
oh, Roi plus malheureux que la misère même ! 788
Mais reviens t'en un peu, vers chacun montre-toi 789
non point femme, mais homme, et non homme, mais roi. 790
Le cri, le pleur oisif et la complainte vaine 791
ne font que plus en plus augmenter notre peine. 792
SAUL
Oh, grandeur malheureuse, en quel gouffre de mal 793
m'abîmes-tu, hélas, oh, faux degré royal ! 794
Mais qu'avais-je offensé quand de mon toit champêtre 795
tu me tiras, oh, Dieu, envieux de mon être, 796
où je vivais content sans malédiction, 797
sans rancœur, sans envie et sans ambition ? 798
Mais pour me faire choir d'un saut plus misérable 799
d'entrée tu me fis ton mignon favorable : 800
oh, la belle façon d'aller ainsi chercher 801
les hommes pour après les faire trébucher ! 802
Tu m'alléchas d'honneurs, tu m'élevas en gloire, 803
tu me fis triomphant, tu me donnas victoire, 804
tu me fis plaire à toi, et comme tu voulus 805
tu transformas mon cœur : toi-même tu m'élus. 806
Tu me fis sur le peuple aussi haut de corsage, 807
que sont ces beaux grands pins sur tout un paysage ; 808
tu me fis sacrer roi, tu me haussas exprès 809
afin de m'enfondrer en mil malheurs après ! 810
Veux-tu donc, inconstant, piteusement détruire 811
le premier roi qu'au monde il plut à toi d'élire ? 812
LA PYTHONISSE
Prends espoir : ta douleur, qui à compassion 813
pourrait fléchir un roc, un tigre ou un lion, 814
peut-être fléchira Dieu, qui est pitoyable. 815
SAUL
Oh, que cette heure-là me fut bien misérable, 816
quand de mon toit j’allai chercher quelque bétail ! 817
On m’attitra bien lors tout ce malheur royal, 818
qui fait que mon vieil heur à présent je regrette ! 819
Mais pourquoi changea-t-on ma paisible houlette 820
en un sceptre si faux, si traître et si trompeur ! 821
LA PYTHONISSE
Eh, Sire, Sire, oublie - en m’oyant - tout ce pleur : 822
tu sais que j’ai été moi ton humble servante, 823
à tes commandements naguères obéissante ; 824
tu sais que j’ai pour toi mis ma vie en hasard, 825
qu’à toi ont été prompts mon labeur et mon art. 826
Si donc à ta parole en tout j’ai été prête, 827
ores ne m’éconduis d’une seule requête : 828
fais-moi cette faveur d’entrer chez moi, afin 829
de te renforcer mieux en y prenant ton vin ; 830
le soleil te voit vide et à jeun à cette heure. 831
SAUL
Que je mange pour vivre, et Dieu veut que je meure ! 832
Ah, je lui complairai ! 833
LA PYTHONISSE
Mais pour déplaire au Sort,
mange plutôt pour vivre, et puis qu’il veut ta mort. 834
SAUL
Mais par la faim au moins pourront être finées 835
et mes longues douleurs et mes longues années. 836
LA PYTHONISSE
Oh, vous, ses serviteurs, tâchez à le fléchir 837
pour le faire chez moi quelque peu rafraîchir. 838
SAUL
Celui ne doit manger à qui la mort est douce. 839
Mais où est-ce qu’ainsi maugré moi l’on me pousse ? 840
LES LÉVITES
Las, oh, Roi, que t’a profité 841
d’avoir contre Dieu suscité 842
du mort prophète le sommeil 843
pour lui demander son conseil ? 844
La faim, le long jeûne et l’horreur 845
de ta mort proche, avec la peur, 846
ont affoibli tes sens si fort 847
qu’on te mène hélas comme mort. 848
Quelle pitié ! Quel crève-cœur ! 849
Eh, Dieu, que sa dure langueur, 850
sa misère et sa passion 851
nous donne de compassion ! 852
Oh, qu’il nous fait grande pitié, 853
ne dégorgeant point la moitié 854
de mil et mil soupirs ardents 855
qu’il retient cachés au dedans ! 856
Oh, que dur est l’arrêt cruel 857
Prononcé par toi, Samuel ! 858
Tu as à lui et à ses fils 859
un trépas malheureux préfix. 860
Est-il au monde un tel tourment 861
que savoir l’heure et le moment 862
de la mort qui nous doit happer 863
sans que nous puissions l’échapper ? 864
Que fera maintenant le Roi 865
en tel trouble et en tel effroi ? 866
Quel remède tant soit subtil 867
à sa dure mort aura-t-il ? 868
Son futur trépas, quel qu’il soit, 869
d’un bon exemple servir doit : 870
de ne pratiquer un tel art 871
à tel prix et à tel hasard. 872
Ne savait-il pas bien que Dieu 873
l’avait au grand peuple hébrieu 874
par Moyse assez défendu ? 875
Ah, pauvre Roi, que songeais-tu ? 876
Ne savais-tu la dure fin 877
qu’eut celui qui en son chemin 878
fut empêché, non sans danger, 879
par le céleste messager messager Balaam (note de La Taille dans l’édition de 1572) . ? 880
Mais puisque tout seul tu ne meurs, 881
on n’en doit tant faire de pleurs 882
qu’on n’aie de ton peuple ennui, 883
qui doit las mourir auhourd’hui ! 884
Oh, Dieu, quels péchés, quels forfaits 885
si horribles avons-nous faits, 886
pour lesquels souffrir nous dussions 887
si horribles punitions ? 888
Faut-il donc que ton peuple ami 889
soit la proie de l’ennemi, 890
et que son corps paisse inhumé 891
le loup ou le chien affamé ? 892
Fais-tu cela pour éprouver 893
si nous sommes au temps d’hiver 894
aussi paisibles et contents 895
comme alors que rit le printemps ? 896
S’il est ainsi, ne murmurons, 897
mais patiemment endurons 898
tout cela qui vient de sa main, 899
soit rigoureux ou soit humain. 900
Le Roi est donc l’occasion 901
de cette malédiction, 902
et du désastre universel 903
qui doit accabler Israël. 904
Las, oh, Roi, que t’a profité 905
d’avoir contre Dieu suscité 906
du mort prophète le sommeil 907
pour lui demander son conseil ? 908

ACTE QUATRIÈME

(SAUL, UN GENDARME se sauvant de la bataille, LE PREMIER ET SECOND ÉCUYER.)
SAUL
Tu m’as doncques, Seigneur, tu m’as donc oublié, 909
donc en ton cœur scellé est ton inimitié 910
d’un sceau de diamant, plus doncques tu ne m’aimes ; 911
tu élis donc des rois de mes ennemis mêmes, 912
et bien aime-les donc et favorise-les ; 913
mais je vais, puisqu’ainsi en mes maux tu te plais, 914
finir au camp mes jours, mon malheur et ta haine. 915
Mais que veut ce gendarme accourant hors d’haleine ? 916
LE GENDARME
Sire, tout votre camp par les incirconcis 917
est rompu et défait, et vos trois fils occis. 918
SAUL
Mes enfants sont occis ! Oh, nouvelles trop dures ! 919
Oh, qu’en brefs mots tu dis de tristes aventures ! 920
Vrais donques sont les dits du sage Samuel. 921
Oh, Dieu, s’il m’est permis de t’appeler, cruel ! 922
Mes gens et mes fils morts ! Mais compte-moi la sorte : 923
d’écouter son malheur le chétif se conforte. 924
LE GENDARME
Vous savez, Sire, assez que le superbe Achis 925
près ce mont Gelboé son camp avait assis, 926
et que vos fils, suivis du peuple israélite 927
s’étaient si près campés au champ jezraélite ; 928
or comme ce jourd’hui pour toujours approcher 929
l’ennemi vous venait sans cesse ecarmoucher, 930
vos fils nous donnant cœur attaquent de furie 931
l’ecarmouche, et s’en est la bataille ensuivie : 932
on n’oit que cris, que coups et que chevaux hennir, 933
on voit le prochain fleuve en pourpre devenir, 934
on ne voit que choir morts, on n’oit qu’« Alarme, alarme ! », 935
on voit tout pêle-mêle et soldat et gendarme ; 936
chacun par sa finesse et vertu se défend : 937
l’un vainc, l’autre est vaincu, et l’autre est triomphant ; 938
la Fortune longtemps tint sa balance égale, 939
mais après, oh, malheur ! Soit que l’ire fatale 940
du Ciel nous ait causé ce sort malencontreux, 941
ou que nous n’étions pas assez de gens contre eux, 942
nous vînmes peu à peu reculer en arrière. 943
Incontinent vos fils, par menace et prière, 944
et par nous remontrer, incitent notre cœur 945
à reprendre sa place et première vigueur, 946
et pour nous faire avoir plus de force et prouesse, 947
ils fendent courageux des ennemis la presse 948
avec leur vaillant bras ; mais étant à la fin, 949
de la foule accablés, cédèrent au destin. 950
Et jà de vos enfants il ne restait à l’heure 951
que Jonathe, lequel sentant mainte blesseure, 952
sans vouloir se sauver, sentant son sang saillir, 953
sentant non le courage ains sa force faillir, 954
il rendit l’âme au Ciel par ses faits héroïques, 955
entre mille fer nus, et entre mille piques. 956
Et dans son poing ayant encor son coutelas 957
et les sourcils dressés il tombe mort, hélas, 958
sur le lieu qu’il avait de morts pavé naguère. 959
SAUL
Oh, lamentables fils ! Oh, défortuné père ! 960
Faut-il que dessus vous tombe le triste fais, 961
des péchés et des maux que votre père a faits ! 962
LE GENDARME
Adonc, voyant leur mort nous prenons tous la fuite, 963
car qui eût pu durer contre une telle suite 964
de gens comme ils étaient ? Les uns donc sont détruits 965
et le reste captif hors ceux qui s’en sont fuis. 966
Voici les ennemis lesquels après moi viennent, 967
qui vous mettront à mort si jusqu’à vous parviennent. 968
Quant à moi, je m’en vas me sauver quelque part. 969
SAUL
Que je m’en fuie donc ? Ou que je sois couard ! 970
Venez, venez, plus tôt mes ennemis me prendre, 971
et que le même fer lequel a fait descendre 972
mes enfants aux Enfers, mes jours vienne achever. 973
Venez votre fureur en mon sang dessoiver. 974
Hélas ! Après mes fils, moi méchant dois-je vivre ? 975
Ne les devais-je pas plus tôt au combat suivre ? 976
Pourquoi vivrais-je plus étant de Dieu haï, 977
étant de mille maux tous les jours envahi ? 978
Mourons, car par ma mort dois être du prophète 979
la dure prophétie entièrement parfaite ! 980
Mourons, mourons ! Et toi, mon écuyer loyal, 981
qui m’as servi toujours en mon bien, en mon mal, 982
je te prie, par l’amour que tu dois à ton maître, 983
et par la loyauté qu’en toi je connais être, 984
fais-moi ce dernier bien, si ton féal désir 985
continue toujours à me faire plaisir : 986
de grâce viens m’occire, et délivre ma vie 987
du mal insupportable où elle est asservie. 988
Voilà mon sein, ma gorge et par où tu voudras 989
je suis prêt d’éprouver la raideur de ton bras. 990
LE PREMIER ÉCUYER
Las, que voulez-vous faire ? Oh, la bonne nouvelle 991
qu’aurait Achis, sachant que cette main cruelle 992
vous eût chassé du corps la vie qui défend 993
qu’il n’est pas dessus nous, comme il veut, triomphant. 994
Il sait bien que toujours il n’aura la victoire 995
sinon par votre mort, aussi est il notoire 996
que vous nous pourrez bien toujours remettre sus. 997
Mais las, si vous mourez, nous serons tous déçus 998
d’espoir, et servirons au Palestin inique. 999
Vivez donc, non pour vous, mais pour le bien publique. 1000
Vous pourrez bien toujours revaincre et batailler, 1001
mais notre fil coupé ne se peut refiler. 1002
L’homme sage jamais son trépas ne désire ; 1003
hélas, serait-il bon qu’on allât vous occire, 1004
et qu’après votre corps, à mil hontes sujet, 1005
fût dévoré des chiens et des bêtes de Geth, 1006
et que votre dépouille en ce lieu rencontrée 1007
rendît la déité d’Astarot honorée. 1008
SAUL
Mes fils sont morts pour moi : dois-je être paresseux 1009
et lâchement ingrat à mourir après eux ? 1010
Dois-je doncques avoir pompeuse sépulture, 1011
et les pauvres enfants seront aux chiens pâture ? 1012
Et la pitié peut-être émouvera quelqu’un 1013
de nous ensevelir dans un tombeau commun, 1014
où si les ennemis leur font ignominie, 1015
je leur ferai partout fidèle compagnie. 1016
Au moins ne dois-je pas soutenir leur méchef ? 1017
Doncques de me tuer je te prie derechef. 1018
LE PREMIER ÉCUYER
Il ne faut point qu’ainsi votre vertu succombe, 1019
ni que du premier choc de Fortune elle tombe ; 1020
et si vous n’êtes point des ennemis vainqueur, 1021
la Fortune vainquez d’un magnanime cœur. 1022
SAUL
Oh, que le Ciel m’eût fait de faveurs libérales 1023
si je n’eusse goûté de ces douceurs royales, 1024
et que j’eusse toujours chez mon père hors des flots 1025
et des écueils du sort vécu seur en repos ! 1026
Mais maintenant, oh, Dieu, ces grandeurs je dépite ! 1027
Je remets en tes mains ma couronne maudite 1028
dont tu m’as fait avoir le misérable honneur, 1029
sans l’avoir pourchassé, comme tu sais, Seigneur. 1030
Heureuse et plus qu’heureuse est la basse logette, 1031
qui n’est jamais aux vents ni aux foudres sujette ! 1032
LE PREMIER ÉCUYER
J’estimerais plutôt celui trois fois heureux 1033
qui s’est désenfoui du peuple ténébreux, 1034
et de la sotte tourbe, à celle fin qu’il aie 1035
un éternel renom par une vertu vraie, 1036
comme vous, qui avez hors du vulgaire obscur 1037
éclairci votre nom à tout âge futur, 1038
et gagné par vos faits une éternelle gloire, 1039
dont le siècle à venir ne rompra la mémoire. 1040
SAUL
Hélas, moi qui devant n’avais aucun défaut, 1041
le Sort m’a élevé pour tomber de plus haut, 1042
car en tout l’univers nul homme ne se treuve 1043
qui sente plus que moi de ces faux tours l’épreuve. 1044
LE PREMIER ÉCUYER
Dieu sans cesse ne donne aux justes leur souhait, 1045
ains parfois les châtie, et pourtant ne les hait. 1046
SAUL
Dieu voudrait donc aux siens faire ennui et dommage ? 1047
LE PREMIER ÉCUYER
Non autrement sinon pour sonder leur courage : 1048
ainsi qu’on vit jadis qu’Abram il éprouva 1049
et notre vieil aïeul, qui joyeux retrouva 1050
son Joseph plein d’honneurs ; mais durant leur détresse, 1051
durant qu’ils haletaient sous le dur joug d’angoisse, 1052
et durant leur fortune, étaient contre son choc 1053
plus durs que n’est en mer contre les vents un roc. 1054
Ainsi ne vous laissez abattre à la fortune, 1055
espérez que toujours viendra l’heure opportune 1056
et maîtrisant constant l’inconstance du sort 1057
montrez que vrayement vous êtes d’un cœur fort. 1058
Dieu, peut-être, voyant votre constance ferme, 1059
bénin vous fera voire de vos travaux le terme. 1060
SAUL
Arrière, espoir, arrière, une mort tôt sera 1061
celle qui de mes maux le but terminera. 1062
LE PREMIER ÉCUYER
Mais sachant votre mort fuyez l’heure mortelle. 1063
SAUL
Mais je veux magnanime aller au-devant d’elle. 1064
LE PREMIER ÉCUYER
Ah, pourquoi voulez-vous l’espérance étranger ? 1065
SAUL
Pour ce qu’elle ne peut dans mon âme loger. 1066
LE PREMIER ÉCUYER
Vous aurez la fortune une autre fois meilleure. 1067
SAUL
Oh, malheureux celui qui sur elle s’asseure. 1068
Par ainsi je te prie derechef, derechef, 1069
par ton poignard fais-moi sauter du corps le chef, 1070
ainsi semblable deuil tourmenter ne te puisse, 1071
ainsi un meilleur roi après moi vous régisse. 1072
Je crains qu’avec un ris ce peuple incirconcis 1073
ne remporte l’honneur de me tuer ici. 1074
LE PREMIER ÉCUYER
Que ce grand Dieu plutôt écrabouille ma tête 1075
de son foudre éclatant, avant que je m’apprête 1076
de toucher votre chef, que Dieu a eu si cher 1077
que même l’ennemi ne l’a osé toucher. 1078
SAUL
Es-tu donc scrupuleux ? Mais de quoi as-tu crainte, 1079
si tu m’es impiteux par une pitié feinte ? 1080
Bien, bien, puisque si fort de m’occire tu feins, 1081
j’emploierai contre Achis et contre moi mes mains : 1082
je vas rallier gens et leur donner courage, 1083
je vas sur l’ennemi faire encor quelque charge. 1084
Je ne veux, abaissant ma haute majesté, 1085
éviter le trépas qui préfix m’a été ; 1086
je veux donc vaillamment mourir pour la patrie, 1087
je veux m’acquérir gloire en vendant cher ma vie, 1088
car ayant furieux maint ennemi froissé, 1089
ma main, et non mes pieds - si je reste forcé – 1090
me fera son devoir. 1091
LE PREMIER ÉCUYER
Las, de frayeur je tremble !
Vous voulez vous tuer ? 1092
SAUL
J’ois, j’ois mes fils, ce semble,
qui m’appellent déjà ! Oh, mes fils, je vous suis ! 1093
Je m’en vas après vous ! 1094
LE PREMIER ÉCUYER
Déa, où s’est-il fui ?
Soit qu’il veuille mourir, ou soit qu’il veuille vivre, 1095
allât il aux Enfers, partout je le veux suivre. 1096
Voudrait-il donc combattre et puis après mourir ? 1097
Je ne le lairrai point, quoi qu’il veuille courir. 1098
LE SECOND ÉCUYER
Oh, Roi, tu montres bien ton cœur être héroïque, 1099
de prévenir ta mort pour la chose publique, 1100
sans la vouloir fuir : oh, Prince, vraiment fort, 1101
qui vas en la bataille, où tu sais qu’est ta mort ! 1102
Ceux qui vont en la guerre espérant la victoire 1103
méritent moins que lui et d’honneur et de gloire, 1104
lequel sachant mourir contre le Palestin, 1105
court néanmoins hardi au-devant du destin. 1106
Vous, rois aimant l’honneur, venez ici apprendre 1107
combien pour la patrie il vous faut entreprendre, 1108
méprisant les dangers et le certain trépas. 1109
Quant à moi, je suivrai ce prince pas à pas, 1110
quand je devrai mourir d’une plaie honorable, 1111
afin d’en rapporter nouvelle véritable. 1112
LES LÉVITES
Oh, Roi, cent fois malheureux ! 1113
Es-tu bien si rigoureux 1114
à toi-même, et si rebelle 1115
que tourner ta main cruelle 1116
contre toi-mêmes, afin 1117
d’importuner ton destin ? 1118
As-tu donc le cœur si lâche 1119
que supporter il ne sache 1120
les malheurs communs à tous ? 1121
Doncques veux-tu par courroux, 1122
par désespoir ou manie, 1123
rompre à force l’harmonie 1124
que Dieu a formée en toi, 1125
vu qu’il n’est rien à la loi 1126
de Nature si contraire 1127
que son chef-d’œuvre défaire ? 1128
Pour ce l’âme jointe au corps 1129
ne doit point saillir dehors, 1130
si Dieu, qui dans nous l’a mise, 1131
n’a son issue permise : 1132
ainsi comme le soldart, 1133
sur peine de mort, ne part 1134
du lieu où la guerre on mène, 1135
sans congé du capitaine. 1136
Mais, mais fuyons de ces lieux, 1137
qui nous seront ennuyeux 1138
et à jamais exécrables ! 1139
Fuyons ces lieux misérables, 1140
sus qui ce jourd’hui sont morts 1141
tant de gens vaillants et forts ! 1142
Mais quelle chose, oh, Gendarmes, 1143
qui êtes morts aux alarmes 1144
pour nous, aurez-vous en don 1145
de nous pour votre guerdon ? 1146
Sinon de pleurs et complaintes, 1147
des soupirs et larmes saintes, 1148
telles que font les parents 1149
sus leurs héritiers mourants. 1150
Donc, oh, valeureux Gendarmes, 1151
qui êtes morts aux alarmes 1152
- puisque nous n’avons loisir 1153
vous faire plus de plaisir - 1154
recevez de nous ces plaintes, 1155
ces soupirs, ces larmes saintes, 1156
telles que font les parents 1157
sus leurs héritiers mourants. 1158

ACTE CINQUIÈME

LE SOLDAT AMALÉCHITE
Quelle pitié d’une gent déconfite ! 1159
Quelle pitié de voir un peuple en fuite, 1160
de voir les chiens qui se paissent des corps, 1161
de voir les champs tous couverts d’hommes morts, 1162
de voir les uns qui respirent encore, 1163
comme on peut voir au camp d’où je viens ore, 1164
et d’où j’apporte un précieux butin 1165
comme y étant couru à cette fin. 1166
Quelle pitié d’y voir la folle gloire 1167
de ceux qui ont d’autre côté victoire, 1168
et d’y voir même Achis comme au milieu 1169
blasphémer - las ! - contre Saul et Dieu ; 1170
d’y voir le cri, le bruit et l’allégresse 1171
qu’il fait autour de son feu de liesse, 1172
criant qu’il est de Saul aujourd’hui 1173
victorieux, maugré son Dieu et lui ; 1174
et qu’inutile au Ciel ce Dieu réside, 1175
puisque son peuple et son oint il n’aide 1176
et qu’il appert qu’il n’est, qu’il n’est pas tel 1177
qu’un Astarot, et pour ce à son autel 1178
apprendre il veut les armes et la tête 1179
du roi Saul en signe de conquête. 1180
Qu’est cestui-ci ? C’est ce David hébrieu, 1181
qui vient du bourg de Sicelle en ce lieu 1182
victorieux, car il vient de défaire 1183
mes compagnons dont j’échappai naguère. 1184
Taisant cela, je lui vas présenter 1185
ce qu’à Saul je viens courant d’ôter, 1186
à celle fin que des dons il me fasse, 1187
ou pour le moins que je sois en sa grâce. 1188
Il vient à point, car d’un parler menteur 1189
je me feindrai du royal meurtre auteur. 1190
(DAVID ET CE SOLDAT AMALÉCHITE.)
[DAVID]
À la parfin la gent amaléchite, 1191
á la parfin a été déconfite : 1192
elle a senti quelles sont nos valeurs. 1193
Ainsi, ainsi advienne à tous voleurs ! 1194
Mais qui pourrait te rendre dignes grâces 1195
de tant de biens que sur moi tu amasses, 1196
oh, éternel, qui toujours me soutiens ? 1197
Mais qui es-tu qui devers moi t’en viens ? 1198
LE SOLDAT
Je suis, Seigneur, soldat amaléchite, 1199
qui m’en viens or du camp israélite 1200
vous supplier de recevoir - de moi, 1201
votre vassal - la couronne du Roi. 1202
DAVID
Las ! De quel roi ? 1203
LE SOLDAT
Du Roi, votre beau-père
et votre haineux, lequel est mort naguère 1204
en la bataille en laquelle aujourd’hui 1205
tout Israël est mort avecques lui. 1206
Là se voyant chargé de mainte plaie, 1207
en vain penché sur son glaive, il essaie 1208
à se tuer, et comme il ne pût lors, 1209
pour sa foiblesse, outrepercer son corps, 1210
m’apercevant et ayant su mon être, 1211
il me pria d’aider à sa dextre, 1212
« de peur - dit-il - que je ne sois ici 1213
rencontré vif de quelque incirconcis, 1214
lequel me prenne et dessus moi exerce 1215
sa tyrannie et cruauté perverse. » 1216
Alors, voyant en quel mal il était, 1217
et quelle angoisse au cœur il supportait, 1218
voyant aussi l’ennemi le poursuivre, 1219
de telle ardeur qu’il ne pouvait plus vivre 1220
je le tuai et trébucher le fis 1221
dessus le corps de Jonathe, son fils. 1222
DAVID
Saul est mort ! Las est-il bien possible ? 1223
Oh, grand malheur ! Oh, Fortune terrible ! 1224
Je ne veux plus vivre après Monseigneur, 1225
dont j’ai reçu tant de bien et d’honneur. 1226
LE SOLDAT
Mais qui vous fait ainsi vos habits fendre, 1227
vu qu’on l’a vu souvent les armes prendre 1228
encontre vous ? 1229
DAVID
C’était l’esprit malin
qui l’affligeait, car il n’était enclin 1230
de sa nature à telle chose faire, 1231
et ne fut oncques un roi plus débonnaire. 1232
LE SOLDAT
C’était, hélas, votre ennemi mortel. 1233
DAVID
Jamais, jamais, je le l’ai tins pour tel ; 1234
mais toi, méchant, n’as-tu point eu de crainte 1235
d’oser toucher celui que l’huile sainte 1236
avait sacré ? As-tu sans plus voulu 1237
meurtrir celui que Dieu nous a élu, 1238
vu que moi-même, étant mon adversaire, 1239
je ne l’ai fait quand je le pouvais faire ? 1240
Et tu l’as fait, étant comme tu dis, 1241
amaléchite et d’étrange pays ? 1242
LE SOLDAT
Sire, il était en une telle presse 1243
de Philistins, et en telle détresse, 1244
qu’il fût en bref de la vie privé 1245
par l’ennemi, ou par lui captivé, 1246
où il se fût tué de sa main même 1247
pour mettre fin à ses peines extrêmes. 1248
Moi, donc, piteux, je fis grâce à ses mains 1249
de ne toucher à leurs membres germains. 1250
DAVID
Sus, sus, soldats empoignez-le sur l’heure 1251
et le tuez ! Je veux, je veux qu’il meure ! 1252
LE SOLDAT
Qu’ai-je commis pour être ainsi puni ? 1253
DAVID
Pour t’être au sang du Christ divin honni. 1254
LE SOLDAT
Mais dois-je donc souffrir la mort cruelle 1255
pour la douleur d’une simple nouvelle ? 1256
Je ne l’ai fait ni par inimitié 1257
que j’eusse au Roi, ni par ma mauvaistié, 1258
sinon afin que plaisir je lui fisse, 1259
et votre grâce aussi je desservisse. 1260
DAVID
Tu parles en vain. 1261
LE SOLDAT
Hélas, je vous requiers,
par ce grand Dieu, père de l’univers, 1262
humble pardon, ainsi chacun vous prise 1263
et le Seigneur ainsi vous favorise ; 1264
et dans vos mains le sceptre en bref tombé 1265
dessous vos lois rende un chacun courbé. 1266
Non, non, je n’ai - ce grand Seigneur j’en jure - 1267
fait à l’Enfant de Cis aucune injure ! 1268
Il s’est occis, soi-mêmes s’est souillé 1269
dedans son sang, et meurtri je ne l’ai ! 1270
DAVID
Oh, malheureux, qui tes fautes allonges, 1271
et par mensonge excuses tes mensonges ! 1272
LE SOLDAT
Mais mon mentir ne cause point de maux. 1273
DAVID
Il n’est rien pis que les mensonges faux. 1274
LE SOLDAT
Bien, j’ai failli : mais quoi, dessus la terre 1275
est-il aucun qui aucune fois n’erre ? 1276
DAVID
Il faut, il faut ces vains propos laisser. 1277
LE SOLDAT
Mais je ne pense en rien vous offenser ; 1278
si toutefois vous y trouvez offense, 1279
usez vers moi de douceur et clémence. 1280
DAVID
Tu pers ton dire. 1281
LE SOLDAT
Et combien qu’il ne serve,
si ne mourrai-je avec la langue serve. 1282
Oh, cruel homme, incivil, rigoureux, 1283
qui dans l’horreur d’un antre ténébreux 1284
as resucé d’une fière lionne 1285
avec le lait sa rage plus félonne. 1286
Méchant, pervers, je ne crois que tu sois 1287
celui qu’on dit en tous lieux si courtois, 1288
mais j’ai espoir que cette tyrannie 1289
à la parfin ne sera impunie. 1290
Je prie que Dieu, qui voit tout de son œil, 1291
le foudre sien darde sus ton orgueil, 1292
et s’il advient par le destin céleste 1293
que tu sois roi, que la faim, que la peste, 1294
et que la guerre infectent tes pays, 1295
que contre toi s’arment tes propres fils. 1296
DAVID
Va, va, méchant, saluer la lumière 1297
qu’ores tu vois, et qui t’est la dernière ; 1298
et vous, amis, avec votre poignard 1299
qu’on me l’envoie aboyer autre part. 1300
Tombe sur toi ce sang et cet outrage, 1301
ayant porté contre toi témoignage. 1302
(LE SECOND ÉCUYER ET DAVID.)
[LE SECOND ÉCUYER]
Oh, déconfort ! Oh, quel prince aujourd’hui 1303
tu as perdu, Israël, plein d’ennui ! 1304
Ah, Sort léger, flatteur, traître et muable, 1305
tu montres bien que ta roue est variable ! 1306
Puisque celui que tu as tant haussé 1307
est tellement par toi-même abaissé : 1308
je dis Saul, que de rien tu fis être 1309
un empereur, et presque un dieu terrestre, 1310
tant qu’il semblait aux étoiles toucher. 1311
Mais maintenant tu l’as fait trébucher 1312
du haut en bas, et soi-mêmes occire, 1313
afin qu’il vît et lui et son empire 1314
chus en un jour, tant que l’infortuné, 1315
pis que devant, est en rien retourné ! 1316
Oh, pauvre Roi, tu donnes bien exemple 1317
que ce n’est rien d’un roi, ni d’un règne ample ! 1318
Tu montres bien qu’on ne doit aboyer 1319
aux grands États, ni tant nous employer 1320
à mendier l’honneur de tyrannie, 1321
puisque cela t’a fait perdre la vie ! 1322
Mais n’est-ce pas David qu’ici je vois, 1323
tenant déjà la couronne du Roi ? 1324
Comme il l’œillade ! 1325
DAVID
Oh, couronne pompeuse !
Couronne, hélas, trop plus belle qu'heureuse ! 1326
Qui saurait bien le mal et le méchef 1327
que souffrent ceux qui t’ont dessus le chef, 1328
tant s’en faudrait que tu fusses portée 1329
en parement, et de tous souhaitée 1330
comme tu es, que qui te trouverait 1331
lever de terre il ne te daignerait. 1332
Mais voici l’un des gens du Roi. Peut-être 1333
qu’il sait comment il va du Roi, son maître, 1334
et comme on a défait au vrai les siens. 1335
Ah, triste ami, d’où est-ce que tu viens ? 1336
LE SECOND ÉCUYER
Du camp, hélas ! 1337
DAVID
Et bien, quelle nouvelle ?
LE SECOND ÉCUYER
Le Roi est mort d’une mort bien cruelle, 1338
car il n’a su trouver onc des bourreaux 1339
pour lui finir et ses jours et ses maux, 1340
et a fallu que de sa main propice 1341
lui-même ait fait ce pitoyable office. 1342
DAVID
Dis-tu qu’il s’est de lui-même défait ? 1343
Oh, la pitié ! Mais conte-moi ce fait. 1344
LE SECOND ÉCUYER
Étant venu naguère sur l’issue 1345
de la bataille, et la voyant perdue 1346
et ses fils morts, d’un magnanime cœur 1347
il s’avisa de laisser au vainqueur 1348
par ses hauts faits une victoire amère. 1349
Il s’en court donc et donne de colère 1350
dans l’ennemi, qu’il fausse vaillamment. 1351
Et comme on voit un lion écumant 1352
tuer, navrer et faire un prompt carnage 1353
d’un bétail seul qui paît en quelque herbage, 1354
ainsi j’ai vu ce furieux Saul 1355
casser, froisser, rompre et n’épargner nul. 1356
Mais à la fin sur lui se rallièrent 1357
quelques archers, qui honteux le chargèrent 1358
avec leurs traits, dont il fut fort blessé 1359
en combattant, si qu’étant repoussé 1360
il fut contraint de reculer en arrière ; 1361
mais en courant, étant suivi derrière, 1362
il rencontra de ses fils trépassés 1363
les corps sanglants, et les tint embrassés. 1364
Mais lors voyant qu’il allait choir en vie 1365
entre les mains de la force ennemie, 1366
en regardant Jonathe avec sanglots, 1367
il dit en bref : « Est-ce ici le repos, 1368
- oh, mes enfants ! - que par votre prouesse 1369
vous promettiez à ma foible vieillesse ? 1370
Est-ce ainsi qu’hériter tu devais 1371
à notre sceptre - oh, Jonathe ! - autrefois 1372
ma seule gloire, et ores ma misère ? 1373
Mais il est temps que votre dolent père 1374
vous accompagne - oh, mes fils ! - plus heureux. » 1375
Ayant ainsi fait ses plaintes sur eux, 1376
jetant partout son œil félon et vague, 1377
il se lança sur la meurtrière dague, 1378
tant qu’il mourut. 1379
DAVID
Oh, pitoyable roi !
LE SECOND ÉCUYER
Mais ce qui donne à mon cœur plus d’effroi 1380
c’est qu’aussitôt que la plaie mortelle 1381
fut vue, hélas, de l’écuyer fidèle 1382
- à qui le Roi avait devant en vain 1383
requis le bras pour le tuer soudain - 1384
il se pâma, puis le poil il s’arrache, 1385
et dans son sein les ongles il se cache ; 1386
il se démène, il se meurtrit le front, 1387
tout dépité ses vêtements il rompt ; 1388
il crie, il hurle, et son maître il appelle. 1389
Mais quand il vit que la mort éternelle 1390
avait ses yeux clos éternellement, 1391
et que ses cris ne servaient nullement, 1392
« suivons-le donc - dit-il - puisqu’il m’incite 1393
à mépriser cette vie maudite ; 1394
mourons, mourons, et remportons l’honneur 1395
d’avoir suivi son mal comme son heur ! » 1396
Ainsi a dit, et s’enferrant la pointe 1397
de son épée il a sa vie éteinte, 1398
n’ayant le Roi en son adversité 1399
non plus laissé qu’en sa félicité, 1400
mais finissant par la mêmes épée 1401
que fut au sang de son maître trempée. 1402
Digne vraiment, digne de tout honneur, 1403
d’ainsi tomber aux pieds de son Seigneur, 1404
d’ainsi garder - non point comme un barbare - 1405
sa ferme foi, si misérable et rare. 1406
DAVID
Sois tu de Dieu - oh, Palestin maudit ! - 1407
qui d’Israël tout le peuple as détruit. 1408
LE SECOND ÉCUYER
Encor après une mort si horrible 1409
le fier Achis ne se montre paisible, 1410
et tant s’en faut qu’il permette les os 1411
du roi Saul prendre en terre repos, 1412
que même il va en pièces - quel exemple 1413
de cruauté ! - les mettre dans son temple ; 1414
si que les dieux qu’oncques vif n’adora 1415
après sa mort il les honorera. 1416
DAVID
Oh, Palestin enflé de vaine pompe, 1417
garde-toi bien que l’orgueil ne te trompe, 1418
et qu’à la fin le Sort pour ta fierté 1419
en ton malheur ne se montre irrité ! 1420
Oh, Gelboé, que ta cime arrosée 1421
ne soit jamais de pluie ou de rosée, 1422
et soient tes champs de l’avant-chien taris, 1423
puisque sur toi tant de gens sont peris, 1424
puisque sur toi - oh, montagne maudite ! - 1425
est mise à mort la fleur israélite. 1426
Vous d’Israël les filles qui de moi 1427
chantiez jadis, pleurez ce vaillant roi, 1428
ce vaillant roi qui en diverses guises, 1429
enrichissant d’or vos robes exquises, 1430
ne vous soûlait d’autre étoffe vêtir 1431
que d’écarlate et de pourpre de Tyr. 1432
De son sang, las, la campagne il a teinte, 1433
comme n’étant sacré de l’huile sainte. 1434
Las, il est mort, et mon Jonathe aussi. 1435
Oh, Jonathas, mon soin et mon souci ! 1436
Las, trépassé qu’avec toi ne suis-je : 1437
je fusse mort heureux où je m’afflige 1438
de mille morts ; tant me tourmente fort, 1439
en y pensant, ta violente mort ! 1440
Hélas, où est-ce beau corps tant aimable 1441
et ce visage à chacun agréable ? 1442
Ah, cher Jonathe, ami loyal sur tous, 1443
l’amour de toi m’était cent fois plus doux, 1444
cent fois plus cher que la plaisante flamme 1445
dont nous brûlons en aimant quelque femme. 1446
Hélas, hélas, quand pourrai-je oublier, 1447
cent fois ingrat, ce tien propos dernier, 1448
quand tu me dis : « Oh, cher David que j’aime 1449
plus que mes yeux ni que ma vie même, 1450
je vas mourir, et suis certain que Dieu 1451
t’a confermé le Royaume Hébrieu, 1452
mais si je meurs, je te prie de grâce 1453
qu’il te souvienne après moi de ma race. » 1454
Toujours, toujours, de ce bienheureux jour 1455
qui nous lia d’un réciproque amour 1456
au cœur j’aurai la souvenance empreinte. 1457
Et ne sera onc la mémoire éteinte 1458
de tes bienfaits : souvent par propos doux 1459
tu m’as du père apaisé le courroux, 1460
et quand pour lui j’errais, comme sauvage, 1461
souvent d’avis, d’espoir, et de courage 1462
tu m’as aidé, et bref, souvent pour moi 1463
tu as ton père ému encontre toi. 1464
Ah, Jonathas, je serais bien barbare 1465
et plus cruel qu’un Scythe, qu’un Tartare, 1466
si t’oubliant je ne traitais les tiens 1467
comme mes fils si à régner je viens ; 1468
mais quel plaisir, sans toi, régnant aurai-je, 1469
puisqu’un tel deuil de toutes parts m’assiège ? 1470
Mais pourquoi seul pleurai-je ? Qu’un chacun 1471
pleure plutôt, étant ce mal commun, 1472
car tu pers ores - oh, peuple israélite - 1473
ton ferme écu, ta force et ta conduite ! 1474
Combien, combien l’ennemi par sa mort 1475
en deviendra dorénavant plus fort ? 1476
Doncques, ami, sus une étrange terre 1477
en ta jeunesse es-tu mort en la guerre 1478
sans sépulture ? Oh, dure cruauté 1479
des cieux malins ! Mais un heur t’est resté : 1480
c’est d’être mort au milieu de l’armée, 1481
changeant ta vie en une renommée 1482
que tu auras mourant pour ton pays. 1483
Au moins adieu, cher ami, je te dis, 1484
et garde encor notre amitié, de sorte 1485
qu’après ta mort elle ne soit point morte, 1486
qui de ma part vivra par l’univers 1487
tant qu’on verra l’épitaphe et les vers 1488
que j’en ferai. Mais ois, Saul, mes plaintes, 1489
mes vrais soupirs et mes larmes non feintes : 1490
tu veux mourant accompagner ton fils, 1491
pour n’être point séparés morts ni vifs ; 1492
oh, que beaucoup auront sus vos envie 1493
qui finisses vaillamment votre vie, 1494
qui par vos morts acquérez un renom 1495
lequel doit rendre immortel votre nom ; 1496
car on peut dire - étant tous deux par terre - 1497
que sont éteints les foudres de la guerre. 1498
Tu fus - oh, Roi - si vaillant et si fort 1499
qu’autre que toi ne t’eût su mettre à mort. 1500
(Fin de la tragédie.)