Alexandre Hardy
Félismène
Hardy, Alexandre. <<Félismène>> . Édité et annoté par Ángeles García Calderón pour la collection EMOTHE. Valencia : ARTELOPE Universitat de València, 2017.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
López Martínez, José Enrique
(Editor)
Français · Verso · 1653 versos
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ARGUMENT
Don Félix jeune cavalier issu de l'une des plus nobles et riches familles de Tolède, contracte une amitié mutuelle et clandestine avec Félismène, autant accomplie en vertus, que rare en beauté : mais inégale à ce gentilhomme quant aux biens de fortune. Le père de Don Félix sourdement averti de leurs amours, envoie son fils à la Cour de l'Empereur, pour lui procurer pendant l'absence un parti plus avantageux et digne de lui ; Don Félix à ce départ console sa maîtresse en l'espoir d'un prompt retour qui consommerait leur mariage, mais arrivé à la Cour, Célie parente de l’Empereur, et belle en perfection, lui fait oublier sa première maîtresse, qui le va trouver déguisée en mâle, sur un légitime soupçon de son inconstance, s’introduit sans être connue, à son service, et s'emploie, quoi qu'à contrecœur, pour lui faciliter la jouissance de Célie, qui en devint amoureuse, et au refus de celle que la conformité du sexe rendait incapable de la contenter, entre en telle rage de désespoir, qu'elle meurt subitement. Là-dessus un Seigneur Allemand corrival* de Don Félix et son mortel ennemi lui impute la mort de cette jeune Princesse par quelque poison, le court comme celui que l'épouvante avait mis en fuite, et le ratteint** au propre lieu où Félismène, à l'heure hors son service, et devenue Bergère, lui prête secours contre ses ennemis, desquels à l'aide de cette Amazone il emporte la victoire ; ce qui occasionne leur reconnaissance et en suite un heureux mariage. Ce sujet tiré de la <<Diane>> de Montemayor sur le Théâtre Français, ne doit rien aux plus excellents. * <<corrival>> : [corriva]le. s. Rival. Terme vieilli ( <<Dictionnaire de l'Académie française>> , 1ère édition). ** <<ratteint>> : participe de <<atteindre>> , avec le préfixe <<r>> indiquant ici une approche. <<Ratteindre>> : (Désuet) Rattraper, rejoindre. <<Le prisonnier s’était échappé, on est parvenu à le ratteindre>> ( <<Dictionnaire de l'Académie française>> , 6ème édition).
LES ACTEURS
DON ANTOINE
DON SANCHO
DON FÉLIX
FÉLISMÈNE
CÉLIE
NOURRICE
ADOLPH
LUPOLD
FERNANDE
PAGE
SIRÈNE
DUARDE
DANTE
DIANE
TROUP DE BERGERS
ACTE I
(DON ANTOINE, DON SANCHO, DON FÉLIX ET FÉLISMÈNE)
SCÈNE I
(DON ANTOINE, DON SANCHO ET DON FÉLIX)
DON ANTOINE
Sous le rond spacieux embrassé de Neptune,
1
Si mortel fut jamais content de sa fortune,
2
Si mortel a vécu - rare félicité -
3
Presque affranchi des lois de toute adversité,
4
L'Univers doit entier un portrait à ma vie,
5
Où vainqueur sous mes pieds on enchaîne l'envie,
6
Où je fasse mentir quiconque ne croit pas
7
L'heur de l'homme accompli paravant paravant Paravant : Auparavant (Nicot : Le Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne ). le trépas,
8
Soit qu'on veuille peser l'illustre parentage,
9
Où sa propre vertu, merveilleux avantage,
10
La santé, les amis, la prouesse, les biens,
11
Être honoré des Rois, et bienvoulu des siens,
12
Grâces au Tout-puissant ma vieillesse chenue
13
Sur les mieux fortunés à la palme obtenue ;
14
Même en ce dernier point, que du sépulcre enclos,
15
Un vif portrait laissé ressuscite mon los, los, Los : s. m. Mot vieilli qui signifie, Louange, & qui n'est en usage que dans le burlesque ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition).
16
Un fils dont la prudence au courage s'égale,
17
De nature courtoise, accorte, accorte, Accorte : accort , -e : adj. Celui qui st courtois, complaisant, adroit, qui se sait accommoder à l’humeur des personnes avec qui il a affaire, pour réussir en ses desseins. Ce mot vient de l’italien accorto , signifiant la même chose (Furetière : Dictionnaire universel ). libérale,
18
Mûr, discret, modéré, qui lionceau n'attend,
19
L'œil furieux au guet, le poumon haletant,
20
Que quelque digne objet, quelque sortable proie,
21
Où un premier essai de valeur se déploie :
22
Car stupide le voir, paresseux, casanier,
23
Entre les voluptés infâmes prisonnier,
24
J'aimerais beaucoup mieux que ma mémoire éteinte,
25
Du sang dégénereux dégénereux Estre degenereux : avoir perdu l'aptitude ( Dictionnaire du Moyen Français ). ne reçût une atteinte,
26
On doit moins les enfants que la gloire estimer,
27
Tout amour envers eux idolâtre à blâmer,
28
Satisfait là-dessus mon esprit se repose,
29
Attendant de pied coi coi De pied coi : sans bouger, en silence. que le Ciel en dispose,
30
Immortel citoyen de son stable séjour :
31
Mais une affaire exprès me demande à la Cour,
32
Qui ce penser sursis ne souffre de remise,
33
Et crains même d'avoir passé l'heure promise,
34
Nous le saurons, il faut ma montre consulter,
35
Bon Dieu ! quelque importun vient encor m'arrêter,
36
Nullement, le meilleur de nos amis s'avance,
37
Et un devoir devoir Devoir : Vialleton corrige l'erreur du texte original: désespoir . courtois veut que je le devance.
38
DON SANCHO
Certain cas m'amenait à l'extrême important,
39
Qui sur l'unique espoir d'un vieil père s'étend,
40
Espoir prêt à broncher broncher Broncher : mettre le pied à faux, tomber à demi (Furetière : Dictionnaire universel ). Broncher : Mettre le pied à faux. Se dit proprement des chevaux dont les pattes s’affaiblissent. Ce défaut leur vient d'avoir les reins & l'échine affaiblis, & les jambes usées. Ceux qui disent choper pour broncher , parlent mal ( Encyclopédie Méthodique, ou par ordre de matières ). , prêt à faire naufrage,
41
Qui d'heure ne voudra contre-lutter l'orage,
42
Qui d'heure ne voudra dessur dessur Dessur : d'après le Dictionnaire du Moyen Français : A: sur , B: au-dessus de . C: en plus de . l'avis reçu
43
Prévenir les aguets d'un serpent aperçu,
44
Prévenir le péril cause de sa piqûre,
45
Depuis que tant soit peu on néglige la cure.
46
DON ANTOINE
Arbitre des humains, humains, Arbitre des humains : invocation à Dieu. rend l'augure trompeur,
47
Qui mon sang à ces mots caille de froide peur,
48
Dites, dites sans plus déguiser la matière,
49
Donnez à tel avis son ouverture entière.
50
DON SANCHO
Parfois la vérité Soleil trop radieux,
51
Qui se découvre à coup nous offense les yeux,
52
Lors principalement qu'une chose affectée,
53
Du vice qu'elle cache apparaît infectée ;
54
Or intimes amis ai-je à vous déclarer,
55
Que l'Amour ce Tyran Tyran L'Amour ce Tyran : Amour s. m. Divinité fabuleuse, à qui les anciens Païens attribuaient le pouvoir de faire aimer. On peint ordinairement l'Amour avec un arc & des flèches. La mère de l'Amour. Le bandeau de l'Amour. Les traits de l'Amour. Le flambeau de l'Amour. Les ailes de l'Amour. Il est beau comme l'Amour. Les Anciens ont donné plusieurs frères à l'Amour . Et c'est dans ce sens qu'on dit, Les Amours, les tendres Amours. Les Jeux, les Ris & les Amours ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). commence à s'emparer
56
De la jeune raison de celui que nature
57
Vous subroge héritier après la sépulture,
58
Et là ne s'agit point d'un amour passager,
59
Qui n'a pas le loisir de s'asseoir pour changer,
60
La beauté qui le tient grandement inégale,
61
Aspire à l'attraper sous la torche jugale,
62
Possible des parents instruite, qui rusés
63
Comme Veneurs experts en embûche posés,
64
Désirent sur la proie acharné le surprendre,
65
Et légitime époux au lieu d'ami le rendre ;
66
Détournez averti ce fâcheux accident,
67
Qui de vos ans chenus hâterait l'occident.
68
DON ANTOINE
Oui certes le regret d'une bru mal choisie,
69
Sans mon consentement selon sa frénésie,
70
Regret plus douloureux que le pire trépas,
71
Quoique proche, au cercueil précipite mes pas ;
72
L'impie révolté de notre obéissance,
73
S'usurper téméraire une telle licence ?
74
Enfreindre le respect paternel effronté,
75
Et oser prendre loi que de ma volonté ?
76
Monstre pernicieux, parricide vipère,
77
Après tel attentat fléchible fléchible Fléchible : qui peut être fléchi, flexible, souple ( Dictionnaire du Moyen Français ). ne m'espère,
78
Tu mourras à l'instant étouffé de ces mains
79
Qui rendront ma justice exemplaire aux humains.
80
DON SANCHO
La Passion messied messied De Messeoir : Littér. [Employé surtout à la forme négative et à la 3e pers. du prés., de l'imp., du fut. de l'ind. et du cond. prés.] Ne pas convenir; n'être pas séant. Anton. seoir (Centre National de Ressources Textuelles et Lexicales). où la douceur prudente
81
Redresse quelque chose en ruine pendante,
82
Divertissant ailleurs ce désir ocieux ocieux Ocieux : oisif ( Dictionnaire du Moyen Français ). ,
83
Il n'y a pas de quoi s'affliger soucieux.
84
DON ANTOINE
Pourvu qu'un repentir succède à la folie,
85
Que la loi de l'hymen furtive ne le lie,
86
Ma clémence lui est ce qu'elle fut jadis ;
87
Mais qui de sa franchise franchise Franchise : liberté au sens amoureux, c’est-à-dire le fait de ne pas être captif d’un être aimé. a les liens ourdis ?
88
Une fille s'entend du vulgaire, et rusée,
89
Obtient sur l'indiscret cette victoire aisée.
90
DON SANCHO
Extrême de beauté, entière de renom,
91
Médiocre en moyens, Félismène elle a nom,
92
Sous l'aile des parents vertueux élevée,
93
Sa hantise à un seul Don Félix réservée,
94
Particularités que voisin curieux
95
Chaque jour je remarque avec ces propres yeux ;
96
Outre qu'à contempler leurs caresses mignardes,
97
Un feu d'amour naîtrait ès âmes plus couardes,
98
Mille humides baisers, mille folâtres jeux,
99
Couler une main libre autour d'un col neigeux,
100
Ne manquent d'ordinaire : et montrent l'apparence,
101
Qu'un Hymen conspiré les nourrit d'espérance,
102
Intolérable choix, vu que telle maison
103
À À Toutes les voyelles en majuscules, en début de vers sont écrites avec un accent grave, même si les textes français maintiennent la pratique habituelle de ne pas les accentuer : quoique recommandé par l’Académie, cet usage reste flottant. la vôtre ne peut faire comparaison.
104
DON ANTOINE
L'Aigle fuira de peur la colombe imbécile, imbécile, Imbécile : qui est faible, sans vigueur (Furetière : Dictionnaire universel ).
105
Le Nocher aimera les gouffres de Sicile,
106
L'Abeille les frelons, et les naissantes fleurs
107
De l'ardent Syrien les mortelles chaleurs,
108
Premier que mon suffrage approuve l'alliance,
109
Que ma gloire trahir de certaine science,
110
Ça serait le trahir souffrant que l'insensé
111
Effectuât l'erreur du dessein commencé,
112
Que semblable parti le prît à la pipée, pipée, On dit figurément : Attraper quelque chose à la pipée , l'attraper adroitement (Furetière : Dictionnaire universel ).
113
Ma puissance absolue alors anticipée :
114
Jamais, jamais ; or veux-je arracher peu à peu
115
De son âme l'objet qui attise ce feu,
116
Rompre l'oisiveté pestifère nourrice
117
D'un venin furieux qui dans l'âme se glisse,
118
Voici comment : la Cour de l'Empereur un temps
119
Lui plongera l'esprit en divers passe-temps,
120
Façonnera ses mœurs et polira sa grâce,
121
Outre le plus acquis d'une modeste audace,
122
Familière à quiconque au mépris des dangers,
123
Cour cupide d'honneur, les pays étrangers,
124
Distrait l'impression première divertie,
125
Et d'un rien provenue en un rien convertie,
126
Nous lui aurons pourvu de maîtresse au retour,
127
Qui d'aimables neveux le fasse Père un jour.
128
DON SANCHO
Résolution sage autant que salutaire ;
129
Ains Ains Ains : vx, très rare, uniquement dans la lang. littér. et par imitation de l'anc. lang. Mais ( Dictionnaire du Moyen Français ). organe plutôt de force volontaire,
130
Qui perdu le ramène au sentier de vertu
131
Difficile à tenir épineux et tortu ;
132
Ne plus ne moins moins Ne plus ne moins : expression refusée par le grammairien Pierre Ménage (1613-1692), dans le chapitre CCXXIV de ses Observations sur la langue française (1672). peut on faire qu'avec adresse
133
Une branche courbée aisément se redresse,
134
Que rompt la violence : ainsi lui changez-vous
135
L'insupportable fiel de ce breuvage en dons ;
136
Toutefois comme ami derechef j'ose dire,
137
Que ce chancre au plus tôt le cautère désire,
138
Que tel feu plus épris désormais ne s'éteint,
139
Et le haut dévoré du bâtiment atteint.
140
DON ANTOINE
Mes yeux ne goûteront le somme favorable,
141
Avant que j'effectue ce conseil secourable
142
Sans remise quelconque, Ah ! le voici qui sort,
143
Vous me permettrez bien seul à seul son abord,
144
Adieu, mille mercis,
145
DON SANCHO
Surtout que la clémence
146
Semblable exécution paternelle commence.
147
DON ANTOINE
Prépare-toi l'oreille attentive à ma voix,
148
La fleur de ton printemps s'écoule, tu le vois,
149
Fainéante, inutile, ocieuse, inconnue,
150
Fleur qui passe plutôt qu'une légère nue,
151
Propre aux actes de gloire, et qui perdue après
152
Nous laisse dévorer à d'importuns regrets,
153
Reste irrécupérable, environnant de honte,
154
Qui la faire valoir à temps n'a tenu conte :
155
Évite cher espoir ce naufrage prévu,
156
Labeur facile à toi de mon conseil pourvue,
157
Conseil que chacun sait emporter son oracle,
158
De qui le prompt effet ne connaît point d'obstacle ;
159
Sans discours un voyage acquiert chez les Germains
160
Ce qu'Ulysse s'acquit du reste des humains,
161
Te dépaysera non parmi la commune, commune, La commune : le menu peuple (Furetière : Dictionnaire universel ).
162
De qui les sales mœurs imitent la fortune,
163
Mais telle que là-haut Jupiter tient sa Cour,
164
Où Mars n'empêche pas la présence d'Amour,
165
César t'éblouira dans la douce merveille
166
De la sienne sinon préférable, pareille,
167
Cour fameuse qui sert d'aimant à la valeur,
168
Et applique aux vertus la dernière couleur :
169
Fais donc ores état en décent équipage,
170
En magnifique train d'accomplir ce voyage,
171
Que trois ou quatre mois expirés borneront ;
172
Il semble dédaigneux, que tu rides le front,
173
Qu'un murmure secret refréné de la crainte,
174
S'étouffe et se remâche en la bouche contrainte,
175
Parle, n'use de feinte, ou de rétention,
176
Ouvre ce que tu as dedans l'intention.
177
DON FÉLIX
Beaucoup changent de Ciel sans changer de nature,
178
Ne sèment qu'un travail ingrat à l'aventure,
179
Pour voir les nations qu'éclaire le Soleil,
180
Du matin jusqu'où las il se plonge au sommeil,
181
Mon faible esprit ne peut croire la Germanie
182
Féconde en raretés que l'Espagne nous nie,
183
Croire ses nourrissons nourrissons Ses nourrissons : on dit figurément: Ses enfants . plus civils, plus guerriers,
184
Ne qui plantent si loin leurs célèbres lauriers :
185
Celui blesse impieux impieux Impieux : ancienne forme de impie . le los de sa patrie,
186
Qui cueille telles fleurs en quelque autre prairie,
187
Qui cherche qu'en son champ la gloire à moissonner ;
188
Et me veuillez Monsieur encore pardonner,
189
Si je dis que venu sur le déclin de l'âge,
190
Un devoir filial veut que je vous soulage,
191
Inséparable aux pas, inséparable aux yeux
192
De qui m'a concédé la lumière des Cieux.
193
DON ANTOINE
Tu es trop raisonnable et plein d'obédience,
194
Permets moi que mon sort je prenne en patience,
195
D'autres à ton défaut me solliciteront,
196
Qui mes caduques jours ne précipiteront,
197
Le lien principal qui te garrotte l'âme,
198
Insensible rendue à la crainte du blâme,
199
Passe dessous silence et dissimule en vain :
200
Tiens plus fermes ces mots que quelque mur d'airain,
201
Sur peine d'encourir la haine paternelle
202
Armée à ta ruine, ennemie éternelle :
203
Il me plaît que résout résout Résout : forme ancienne de résolu , participe passé de résoudre . au voyage prescrit,
204
Tu purges d'un ennui soupçonneux mon esprit,
205
Sans délai, subterfuge aucun, réplique, ou clause,
206
Et bref sans prendre plus connaissance de cause,
207
Tu m'entends à ce coup qui parle clairement,
208
Qui veux être obéi dessur l'heure, autrement...
209
DON FÉLIX
Me foudroie le Ciel d'un éclat de son ire,
210
Plutôt que d'oser onc rebelle vous dédire,
211
Quoique mon désir souffre un indicible effort,
212
Le vôtre préféré triomphera plus fort.
213
DON ANTOINE
Ainsi ne doute pas ton voyage prospère,
214
Ainsi tu trouveras à la fin, que bon père
215
J'aurai plus eu d'égard que toi-même à ton bien,
216
Médite là-dessus, et un jour t'en souviens.
217
SCÈNE II
(FÉLISMÈNE, ET DON FÉLIX)
FÉLISMÈNE
Le bouton dégouttant des larmes de l'Aurore,
218
Plus avide n'attend le Soleil à s'éclore,
219
Les petits Oisillons dans le nid affamés,
220
Un repas incertain de leurs parents aimés,
221
La tourtre tourtre Tourtre : tourterelle. sa moitié par le bois écartée,
222
Le Pilote un bon vent à sa nef arrêtée,
223
Que fiévreuse d’amour j'attends ce beau portrait,
224
Cet aimable voleur qui mon âme soustrait,
225
Étrange passion ! voire étrange de sorte,
226
Que ma honte quasi la reconnaît plus forte,
227
Pareille à ces torrents de colère écumeux,
228
Qui entraînent cailloux et arbres avec eux ;
229
Mon Félix ses Soleils n'éclipse, qu'à même heure
230
Angoisseuse d'ennui mille fois je ne meure,
231
Aux rayons approchés de leur double flambeau,
232
Mon corps reprend son âme et quitte le tombeau,
233
Que tardes-tu cruel ores qu'une promesse
234
De baisers confirmée accuse ta paresse ?
235
Obligé dès hersoir hersoir Hersoir : hier soir. la main dedans la main,
236
N'attendre à me revoir naître le lendemain,
237
Qui se passe tantôt, Félismène trompée :
238
Voilà de ces moqueurs l'ordinaire pipée,
239
Sommes-nous une fois surprises à leur glus,
240
S'acquitter du devoir après il ne chaut plus ;
241
Toutefois jusqu'ici ta fidèle innocence,
242
Prouve que quelque obstacle amène telle absence,
243
Prolonge malgré toi ce long terme ennuyeux,
244
Ah ! bons Dieux le voici comme un Ciel pluvieux,
245
Le front morne, l'air gai disparu de sa face,
246
He ! mon heur à vous voir si triste je trépasse :
247
DON FÉLIX
Triste à la vérité plus que le criminel,
248
Au supplice tiré d'un arrêt solennel,
249
Plus qu'un poisson ravi de l'élément humide,
250
Qu'un voyageur surpris du brigand homicide,
251
Las! ma vie arme-toi de constance au besoin,
252
Nos deux corps séparez les cœurs ne seront loin.
253
FÉLISMÈNE
Qui les peut séparer ?
254
DON FÉLIX
Une maligne envie,
FÉLISMÈNE
Ô rigoureux destins ! c'est donc fait de ma vie.
255
DON FÉLIX
Conspirent l'Univers, les Astres et les Cieux,
256
Amour ne me sera que le tien précieux.
257
FÉLISMÈNE
Où vous exilerait mon malheur déplorable ?
258
DON FÉLIX
Où porte le vouloir d'un père inexorable.
259
FÉLISMÈNE
Quelque Argus Argus Déférer : accuser, dénoncer (Furetière : Dictionnaire universel ). malveillant nous aura déférés,
260
DON FÉLIX
Que puissent aux enfers ses mânes torturés
261
Souffrir plus qu'Ixion, que Tantale, et Phlégie,
262
L'outrage de sa langue expiant mal régie.
263
FÉLISMÈNE
Si tu venges Amour tes sujets innocents,
264
Comble d'une fureur maniaque ses sens,
265
Qui sans aucun repos lui ronge les entrailles,
266
L'épouvante de cris, d'horreurs, de funérailles,
267
Que sa fin soit honteuse, et ses coupables jours,
268
Languissent opprimés de misères toujours.
269
DON FÉLIX
Allège ta douleur sur la mienne compagne,
270
Aussi que peu de mois me rendent à l'Espagne,
271
FÉLISMÈNE
Mois qui me dureront plus ne siècles entiers,
272
Mais le lieu de l'exil, mon âme en quels quartiers ?
273
DON FÉLIX
La Cour de l'Empereur bornera mon voyage,
274
FÉLISMÈNE
Votre père y brassant quelque sourd mariage ?
275
Ne me le celez point.
276
DON FÉLIX
Ignare de cela
Je marche sans savoir l'intention qu'il a,
277
Trop bien fort assuré, que violence aucune,
278
Que menace opposée, ou crainte de rancune
279
N'ébranleront ma foi victorieux rocher,
280
Qui la rage des flots dissipe à l'approcher,
281
Mon cœur te le proteste, et consent que parjure
282
Tu l’arraches du sein pour venger telle injure :
283
Adieu mon espérance, adieu chaste moitié,
284
Sus Sus Sus : interjection dont on se sert pour exhorter, pour exciter. Sus mes amis, sus donc, levez-vous. Or sus dites-nous . Style familier ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). que mille baisers, scellent notre amitié,
285
Et réprime ces pleurs qui me transissent l'âme,
286
Qui de peu courageux m'attacheront le blâme,
287
Ensemble réunis premier qu'il soit longtemps,
288
Nos désirs à jamais jouissent d'un printemps.
289
FÉLISMÈNE
Vagabond acceptez mon service, ma suite,
290
Invincible au travail dessous votre conduite,
291
Passons jusqu'où Phébus allume son flambeau,
292
Pèlerins découvrons quelque monde nouveau,
293
Vous ne pouvez choisir de plus solvable escorte,
294
Qui dans un faible corps cache une âme plus forte.
295
DON FÉLIX
Tu ne fais qu'irriter mon ulcère cuisant,
296
Adieu, tiens-moi toujours du courage présent,
297
Et que je presse encore cette lèvre de rose
298
Ah ! l'extrême douleur le silence m'impose,
299
Qui ne me permet plus de séjourner ici,
300
Où mille Argus nous ont à leur fière merci.
301
FÉLISMÈNE
Tu te dérobes donc à ta dame pâmée,
302
L'oreille à sa prière ocieuse fermée !
303
Tu ne veux inhumain la conjoindre à tes pas,
304
Tu l'abandonnes seule entre mille trépas,
305
Attends barbare attends, permets que ta captive
306
Honore ce triomphe amoureux et te suive ;
307
Un contraire dessein s'oppose à ton vouloir,
308
Qui sincère ne peut de rien se prévaloir,
309
Qui me laisse contrainte à la merci des larmes,
310
Des ennuis, des soupçons, eternels en alarmes,
311
Allons, puisque le sort nous le prescrit ainsi,
312
Un repaire trouver de ténèbres noirci,
313
Nous reclure au profond d'une grotte sauvage,
314
Qui paravant l’hymen célèbre mon veuvage,
315
Où ces yeux débondez ne cessent de pleurer,
316
Ma bouche de garnir, mon cœur de soupirer.
317
ACTE II
(ADOLPHE, DON FÉLIX, CÉLIE, FÉLISMÈNE, PAGE)
SCÈNE I
ADOLPHE
Seul Que ce brave étranger à l'audace effrontée,
318
Engeance de la terre en fureur avortée,
319
Ou qu'Ixion plutôt de la nue a produit
320
Qu'anime l'impudence, et que l'orgueil se duit, duit, Duit : participe passé de duire . Dresser, accoutumer à quelque chose. Dans ce sens, n’est plus guère employé qu'au participe. Verbe vieilli et familier et dont la conjugaison est tombée en désuétude excepté aux temps et personnes suivantes : présent de l’indicatif, il duit, ils duisent ; imparfait, il duisait ; futur, il duira ; conditionnel, il duirait (Littré : Dictionnaire de la langue française ).
321
S'émancipe d'oser - sacrilège manie -
322
Prétendre sur l'honneur de notre Germanie ?
323
Briguant présomptueux la chaste privauté
324
Des célestes faveurs d'une telle beauté ;
325
Nous n'osons que muets révérer son idole,
326
Nous n'osons que d'oracle attendre sa parole ;
327
Lui, ce rogue rogue Rogue : superbe, fier, altier, méprisant, peu courtois (Furetière : Dictionnaire universel ). Espagnol, a déjà le pouvoir,
328
Impudent comme il est, de parler et de voir,
329
A déjà plus hardi la place reconnue,
330
Place qui se pourrait perdre à la continue,
331
Se perdre entre les mains d'un perfide étranger.
332
Déplie ton courage obviant au danger,
333
Le sujet glorieux à ce devoir te lie,
334
Esclave des beautés divines de Célie ;
335
Mais à qui le respect modère le désir,
336
Meilleure occasion tu ne saurais choisir,
337
Ne qui l'oblige plus d'un gouffre préservé,
338
À reconnaître après ta franchise éprouvée,
339
Veille donc avisé ce rival tellement,
340
Qu'il ne puisse tes lacs échapper nullement.
341
SCÈNE II
(DON FÉLIX, CÉLIE, ADOLPHE)
DON FÉLIX
L'Ouvrier avait bien remarqué ta nature
342
Qui te feignit premier aveugle en sa peinture,
343
Du moins, puissant Amour, ès journaliers effets
344
Les tiens privés de vue un espace tu fais,
345
Témoin l'opinion que ma flamme naissante
346
Soulait jadis avoir de Félismène absente,
347
Seule je l'estimai capable mériter
348
Une place d'épouse au lit de Jupiter,
349
Que des perfections Phénix incomparable,
350
Autre à mes yeux jamais ne viendrait préférable ;
351
Voilà que néanmoins ce miracle étranger
352
Tel erreur démenti me contraint de changer,
353
Cypris n'habite plus en Paphe, ou en Cythère,
354
C'est ici que chacun pudique la révère,
355
C'est ici que Célie érige ses autels,
356
Et captive à bon droit les courages mortels,
357
Ravis de prime abord, que le regard contemple
358
Deux clairs astres charmeurs qui éclairent ce temple,
359
Puis la voûte d'un front d'albâtre bien poli,
360
Et ce tertre jumeau si mignard, si joli,
361
Qui se soutient après de colonnes d'ivoire,
362
Ô Cieux! m'en rafraîchir l'agréable mémoire,
363
Redouble des ardeurs qui ne s'expriment point,
364
Il est vrai qu'un remords aucunement me point, point, Point : verbe poindre : Causer une douleur aiguë (Furetière : Dictionnaire universel ).
365
De l'Œnone Œnone Dans le texte original et dans Stengel Ænone a été écrit par erreur. crédule en attente laissée,
366
Une ne pudique Hélène occupant ma pensée ;
367
Pourquoi ? Jupin se rit du parjure amoureux,
368
Qui refuse son heur ne mérite être heureux :
369
Joint que l'extraction ce parti m'apparie,
370
Et qu'à moindre sujet le plus ferme varie,
371
Donnons le faible au fort : mais rêveur vois-je pas
372
Cette Aurore d'Amour opposée à mes pas,
373
Qui sort de son Palais ? oui, compose ta face,
374
Te frayant peu à peu le chemin de sa grâce,
375
Avec l'humilité qui pénètre partout,
376
Et des difficultés plus grandes vient à bout.
377
CÉLIE
Volontiers qu'ébahi vous trouvez fort étrange
378
Du naturel climat l'incompatible échange
379
À ce pais grossier, qui d'aimable n'a rien,
380
Et où les beaux esprits ne trouvent d'entretien.
381
DON FÉLIX
Une merveille ici, merveille unique au monde,
382
Plus que les Élysées rend la plage féconde
383
En des contentements qui ravissent les Dieux,
384
Qui nous tirent charmez les âmes par les yeux,
385
Qui vrai Lothe depuis sa douceur engloutie
386
Me ferait revenir des déserts de Scythie,
387
Attaché désormais à ce divin séjour,
388
Où vos Astres bessons bessons Astres bessons : Castor et Pollux. m'allument un beau jour.
389
CÉLIE
La louange retourne à l'auteur qui la donne,
390
Prise sur un sujet que n'estime personne,
391
Qui le moindre n'attire à son élection,
392
La stupidité même et l'imperfection,
393
Où ce peu qu'il aurait de louable est de croire
394
Ne mériter d'aucun la vue et la mémoire,
395
Que quiconque m'aurait voué de l'amitié,
396
Mérite peu d'ennuie et beaucoup de pitié.
397
DON FÉLIX
Ô foudres que Python inutiles desserre
398
Sur ce pauvre captif prosterné contre terre,
399
Le comite comite Comite : officier de galère qui commande la chiourme, qui est chargé de faire ramer les forçats (Furetière : Dictionnaire universel ). Comite : certain Officier de galère qui fait travailler la chiourme ( Dictionnaire de l'Académie française , 1ère édition). impiteux impiteux Impiteux : impitoyable (Nicot : Le Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne ). ne renforce les fers
400
Qu'aux forçats, dont ils sont malaisément souffert ;
401
Pourquoi donc dégorger ce fleuve de bien dire,
402
Nouvel appas qui croît mon amoureux martyre ?
403
Bon Dieu ! la passion force la vérité,
404
Manifeste en ces mots pleins de témérité,
405
Divine les Dieux seuls vous doivent leur service,
406
L'entreprendre mortel mérite un grand supplice.
407
CÉLIE
Quant aux titres acquis par la commune voix,
408
L'Espagnol entre tout a celui de courtois,
409
Docte à dissimuler, qui porte non sans race
410
Sur la langue en un temps et la flamme et la glace,
411
Faveurs qu'à nous grossiers la Nature interdit,
412
Moi d'humeur qui ne crois pas tout ce qu'on me dit,
413
Qui discerne à peu près un trait de moquerie,
414
Et qui de mes défauts suis aise que l'on rie...
415
DON FÉLIX
Voilà trop outrager une innocence à tort,
416
Tel soupçon de moqueur me fait pis que la mort,
417
Mal croyable soupçon, car l'immortelle Essence
418
A mieux de nos pensers que nous la connaissance,
419
Et vouloir ignorer ma palpable langueur,
420
Montre une feinte à nu qu'enfante la rigueur.
421
CÉLIE
Pareille violence excessive ne dure,
422
Des feux si tôt épris touchent leur sépulture ;
423
Joint que ma liberté fuit le joug amoureux,
424
Et se veut maintenir en son état heureux.
425
DON FÉLIX
Hélas ! vous dites vrai, ma dame immodérée
426
Ne permet à mes jours une longue durée,
427
Sa naissance me tue, elle trouble mes sens
428
De le plus receler dedans l'âme impuissants ;
429
L'épreuve toutefois que votre défiance
430
Veut de ma loyauté, veut de ma patience,
431
Ne manquera pourvu que l'on me fasse voir
432
Luire quelque bluette apparente d’espoir,
433
Que l’Empire accepté sur mes désirs vous plaise,
434
Que de chastes faveurs entretiennent ma braise.
435
CÉLIE
Croyez qu'indifférente à tous pour ce regard,
436
Chacun sans demander tire une égale part,
437
Adieu Monsieur, voilà trop s'étendre en paroles
438
Sur choses de néant, ridicules frivoles.
439
DON FÉLIX
Dites que voilà trop envier ce peu d’heur,
440
Que l'équité concède à ma dévote ardeur,
441
Adieu mon beau soleil, adieu chère homicide,
442
Puisse le trait subtil de l'Archer Cythéride,
443
À la première vue ouvrir un cœur d'airain,
444
Chef-d'œuvre signalé qui mérite sa main.
445
CÉLIE
Fais le passionné, le piteux qui rend l'âme,
446
D'ingrate, de meurtrière applique moi le blâme,
447
Le Ciel sourd à tes cris invoque l'Achéron,
448
Tu n'avances rien plus que si le bûcheron
449
Cuidait Cuidait Cuidait : Cuider . Vieux mot qui signifiait autrefois penser ... Ce mot vient du latin cogitare (Furetière : Dictionnaire universel ). au premier coup que son tranchant desserre,
450
Abattre un chêne haut menacé du tonnerre ;
451
Mille exemples divers m'apprennent chaque jour
452
Le naufrage encouru de ces ruses d'amour,
453
Naufrage irréparable et qui honteux dévore
454
Un joyau plus prisé que tous ceux de l'Aurore,
455
Prévu je ne le crains ; mais qui m'amène ici
456
Son importun second autre amoureux transi ?
457
ADOLPHE
Que vous avez souffert naguère ma Princesse
458
Contrainte d'écouter ce frelon qui ne cesse
459
De rebruire rebruire Rebruire : bruire à nouveau. ennuyeux quelques propos perdus,
460
Ains pièges à l'honneur du bravache tendus,
461
Pièges qu'une Pallas ne redoute prudente,
462
Or telle Nation de nature impudente,
463
Imite ces serpents qui tapis sous les fleurs
464
Impriment au rustic rustic Rustic : campagnard. de mortelles douleurs,
465
Une hypocrite face cache sa perfidie,
466
Qui se glisse partout effrontément hardie,
467
Et glissée une fois sous la peau de renard
468
Règne après tyrannique en lion sans égard,
469
Avis que recevrez d'agréable victime
470
Comme les Dieux qui font du seul courage estime.
471
CÉLIE
Mon honneur défiant et en garde toujours,
472
Aucuns piège ne craint que tendent les discours,
473
Averti du devoir n'a besoin qu'on l’avise,
474
Sait des mieux discerner le vrai de la feintise ;
475
J'approuve néanmoins pareille intention
476
Qui s'obtiendra chez moi lieu d'obligation.
477
ADOLPHE
M'extermine le Ciel auparavant que croire
478
Sa poursuite entamer votre pudique gloire ;
479
Mais madame, plusieurs de ces mouches mouches Mouches : se dit figurément d'un espion, de celui qui suit un autre pas à pas (Furetière : Dictionnaire universel ). de Cour,
480
Plusieurs aussi touchés d'un vertueux amour
481
Goûtent mal ses façons, trouvent sa procédure
482
Envers votre grandeur intolérable et dure :
483
L'Icare ose pousser son vol audacieux
484
Droit à ce beau soleil redouté de nos yeux,
485
Aborde familier à toute heure sa sainte
486
Que nous ne contemplons vénérable qu'en crainte,
487
Nous de même pays plus dignes mille fois
488
De vivre humbles vassaux sous l'honneur de ses lois,
489
Sensible crève-cœur à l’atteinte mortelle,
490
Qui bouillant de courroux me tue et me martèle,
491
Qui lui pourrait bientôt funeste devenir
492
S'il ne se monstre un peu plus sage à l'avenir.
493
CÉLIE
Nul ne doit s'offenser de ce qui ne m'offense,
494
Ma réputation sûre sous ma défense.
495
ADOLPHE
Ne faites que lâcher la parole, et soudain
496
Vous verrez abaissé l'orgueil de ce hautain,
497
CÉLIE
Étranger sur la foi publique, un privilège
498
Enfreindre en son endroit est pis que sacrilège,
499
ADOLPHE
L'appeler L'appeler Appeler : signifie aussi, Défier, provoquer à un combat singulier (Furetière : Dictionnaire universel ). d'homme à homme où vont les gens d'honneur,
500
Traite trop dignement un lâche suborneur.
501
CÉLIE
Rien moins, votre querelle inique et mal fondée,
502
D'un semblable succès paraîtrait secondée.
503
ADOLPHE
Ma vie à ce sujet néglige le trépas,
504
Et d'autres à l'égal justes n'estiment pas.
505
CÉLIE
De mon consentement on ne peut l'entreprendre,
506
ADOLPHE
Tel oracle opposé lors serait se méprendre.
507
CÉLIE
La bonne volonté parue en l'offre fait
508
M'obligera Monsieur plus que le même effet.
509
ADOLPHE
Récompense qui vaut plus qu'un superbe Empire.
510
CÉLIE
Pour l'heure vous n'avez autre chose à me dire ?
511
ADOLPHE
Sinon que la douleur honteuse sans discours,
512
Plus que ces effrontés mérite de secours.
513
CÉLIE
On y avisera l'heure propre choisie,
514
Cependant ôtez-vous un ver de jalousie,
515
Qui germé sans propos et sans occasion
516
N'apporterait enfin qu'une confusion.
517
ADOLPHE
Ô sexe frauduleux de qui l'âme fardée
518
Affine Affine Affine : Affiner se dit aussi figurément en Morale des niais, qu'on rend plus fins en leur infligeant quelque tromperie (Furetière : Dictionnaire universel ). les plus fins en sa poison gardée!
519
Inconstant animal que paît la nouveauté,
520
Crocodile pleureux pleureux Pleureux : qui pleure, qui est affligé, qui est porté à pleurer ( Dictionnaire du Moyen Français ). que paît la cruauté,
521
Qui l'objet plus difforme affecte davantage,
522
À qui du Ciel échut la malice en partage,
523
Ruse, feins, dissimule, à ce métier appris,
524
L'insolent étranger emporte notre prix,
525
Le lustre t'éblouit de sa pompe ordinaire,
526
D’accueil farouche à nous, tu lui ris débonnaire,
527
Ton oreille reçoit son murmure enchanteur,
528
Prête à faire dans peu naufrage de l’honneur,
529
Marchez discrètement, car au défaut j'atteste
530
Le pouvoir infini du Monarque céleste,
531
Découverts vous laisser planté dessur le front,
532
À jamais diffamés un remarquable affront.
533
SCÈNE III
(FÉLISMÈNE, PAGE, DON FÉLIX)
FÉLISMÈNE
Ailé porte-Carquois qui ta flamme féconde
534
Fais régner en l'Olympe, en la Terre et en l'Onde,
535
Parmi l'infinité de tes lauriers acquis
536
Publie que le mien t'honore plus exquis,
537
Que ce n'est rien d'avoir Jupiter pu résoudre,
538
Dépouillé de l'Égide et des armes du foudre,
539
À devenir Taureau, prendre forme d'éclair,
540
Pleuvoir en gouttes d'or des nuages de l'air,
541
Dans le giron captif de la Vierge d'Acrise :
542
Ta force paraît mieux en ma figure prise,
543
Et sa métamorphose a plus de nouveauté,
544
Et mon inique sort a plus de cruauté,
545
Pauvre fille qui vient découvrir inconnue
546
Sous un mâle semblant, et d'assistance nue
547
L'énorme trahison du volage trompeur
548
À qui le juste Ciel parjuré ne fait peur,
549
Hier que j'arrivais pensive sur la brune
550
Le cœur en sa tristesse augurant l'infortune:
551
Après souper voici l'émeute d'un grand bruit,
552
Au nombre des flambeaux la rue entière luit,
553
Curieuse soudain de voir que ce peut être
554
Nous mettons l'hôte et moi la tête à la fenêtre,
555
Un doux Concert de Luths mariés à la voix,
556
Par deux heures ou plus repris à plusieurs fois
557
Me survendit hélas ! ce plaisir, informée
558
Que certain Espagnol à sa Charite aimée
559
Donnait pour sérénade un tel ébattement :
560
Lors mon œil sur la troupe élancé prestement,
561
Immobile confuse avise le barbare
562
Qui dans ses nouveaux feux mon sépulcre prépare,
563
Toutefois que sait-on ? possible tel amour
564
Éclos des vanités compagnes d'une Cour
565
N'a que la simple écorce et la vaine apparence,
566
T'appuyer là-dessus n'est pas grande assurance,
567
Rodant exprès j'attends sortir de sa maison
568
Quelqu'un qui me déclare au vrai la trahison,
569
Courage, de tel soin autant vaut délivrée,
570
Un jeune page vient qui porte sa livrée,
571
Nous sommes compagnon, de même nation,
572
Hasard qui me retourne à consolation,
573
Attendu qu'étranger qui busque busque Busquer : chercher. On ne le trouve que dans cette phrase, Busquer fortune , en parlant de ces gens sans biens qui vont par le monde chercher à vivre et à faire fortune. Ce mot vient directement de l'Espagnol (Furetière : Dictionnaire universel ). la fortune,
574
Je n'ai retraite ici ni connaissance aucune,
575
Que l'argent qui pis est commence de manquer,
576
Et la nécessité cruelle à m'attaquer,
577
Vous me pouvez donner patriote une adresse
578
Qui me retirera de misère et d'oppresse.
579
PAGE
Oui, oui très volontiers voire facilement
580
Pourvu que rencontré capable seulement
581
De servir à la chambre, un parti parti Parti : un Parti et condition, Conditio . Un beau parti, Luculenta conditio (Nicot : Le Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne ) . Luculenta conditio : Un beau parti (Robert Estienne : Dictionnarium latinogalicum ). L'œuvre d'Estienne est le plus ancien dictionnaire latin-français, établissant l’inventaire des richesses de cette langue. chez mon maître
582
S'offre tout à propos le meilleur qui peut être.
583
FÉLISMÈNE
Vous m'avez obligé le reste de mes jours
584
Bien sûr au demeurant d'un bon ami toujours ;
585
Mais faites moi son nom savoir à la pareille pareille À la pareille : façon de parler adverbiale & familière. De la même manière, de la même façon. Je me comporterai à la pareille . On l'emploie aussi pour dire, Je vous rendrai la pareille. Si vous me faites ce plaisir-là, à la pareille. Si vous n'en usez pas bien, à la pareille ( Dictionnaire de L'Académie française , 4ème édition). .
586
PAGE
Don Félix de Gusman, l'exemple, la merveille
587
Des cavaliers du monde, en noblesse, en valeur,
588
Où nous sommes trop bien, trop bien, sans un malheur,
589
Que depuis peu de temps l'Amour qui le torture
590
Mille commissions à sa sainte procure.
591
FÉLISMÈNE
Ô fille infortunée !
592
PAGE
Envoyés qui hâter
Un habit somptueux, qui des lettres porter,
593
Celui-ci tenir prêt le festin magnifique,
594
L'autre qu'à point nommé se fasse la musique ;
595
Bref comme lui suggère un amoureux désir,
596
Qui nous dérobe à tous les heures du loisir.
597
FÉLISMÈNE
La vile servitude inséparable apporte
598
Ces incommodités à gens de notre sorte,
599
Faciles à porter au moins près d'un Seigneur
600
Chez qui peut le profit se conjoindre à l'honneur,
601
PAGE
Ma vie en ce regard pleigerait pleigerait Pleigerait : de l’ancien français pleiger , mot-valise formé avec pleuvoir et neiger : cautionner . ma parole,
602
Au surplus il n'a rien de l'humeur Espagnole,
603
Splendide outre mesure, et qui reconnaît reconnaît Reconnaître : signifie aussi, Payer à discrétion, récompenser un service rendu (Furetière : Dictionnaire universel ). fort,
604
Silence, ne bougez, c'est lui-même qui sort,
605
Vu je ne feindrai pas d'offrir votre service.
606
FÉLISMÈNE
Rémunère le Ciel ce courtois bénéfice,
607
Capable d'empêcher, qu'une nécessité
608
Chétif ne me réduise à la mendicité.
609
DON FÉLIX
Page.
610
PAGE
Monsieur.
DON FÉLIX
L'as tu entre ces mains rendue rendue Don Félix parle d’une lettre pour Célie qu’il avait confiée au page. ?
PAGE
Non.
611
DON FÉLIX
Pourquoi ?
PAGE
Plus d'une heure et demie attendue,
Certaine demoiselle accomplit ce devoir,
612
Qui la réponse doit me donner sur le soir.
613
DON FÉLIX
Ta langue à mon avis un mensonge médite,
614
Sans dire le sujet de sa vue interdite.
615
PAGE
Si la Princesse a pris médecine aujourd'hui...
616
DON FÉLIX
Purge Amour la rigueur qui cause mon ennuie,
617
Échauffant les glaçons de cette âme cruelle,
618
On t'avait commandé ne la donner qu'à elle.
619
PAGE
Mais son commandement par un autre apporté
620
De semblable projet à l'espoir avorté.
621
DON FÉLIX
La Mer manquera d'eaux premier que toi d’excuses,
622
À qui est-ce qu'ici discourant tu t'amuses ?
623
PAGE
Ce jeune homme Espagnol quant à la nation,
624
Venu d'honnête lieu cherche condition :
625
Se promet de vous rendre à la chambre service
626
Tel que serez content, on en chose qu'il puisse.
627
DON FÉLIX
Attendez au logis ensemble mon retour,
628
Là nous verrons que c'est, je ne ferai qu'un tour
629
Vers la belle prison qui captive mon âme,
630
Vers le Soleil ingrat qui lui cache sa flamme,
631
Qui d’un simple rayon déplié gracieux,
632
Me contenterait plus que l'Empire des Cieux.
633
PAGE
La beauté qui me plaît, que j'adore chérie,
634
Nous l'allons visiter à la sommellerie sommellerie Sommellerie : s. f. La charge, la fonction de sommelier. Il entend bien la sommellerie . Signifie aussi, Le lieu où le sommelier garde le linge, la vaisselle qu'il a à sa charge. Manger dans la sommellerie ( Dictionnaire de L'Académie française , 4ème édition). ,
635
Blanche et vermeille elle a de sa douce liqueur
636
Qui chasse les soucis et réjouit le cœur.
637
FÉLISMÈNE
Permettez-moi d'aller quelque autre part attendre
638
Un peu mal disposé. disposé. Disposé : au masculin, étant donné que Félismène est déguisée en homme.
639
PAGE
Point, ma présence engendre
Et la soif, et la faim, admirable pouvoir
640
Dont l'épreuve soudain je vous vais faire voir.
641
ACTE III
SCÈNE UNIQUE
(FÉLISMÈNE, DON FÉLIX, ET CÉLIE)
FÉLISMÈNE
Que demandes-tu plus ? le muable Protée,
642
Le parjure affronteur, l'exécrable, l'Athée,
643
Désormais a perdu la mémoire de toi,
644
En amour étranger forcené hors de soi,
645
L'infâme Scélérat ne te croit plus au monde,
646
N'a crainte que son chef de ton crime réponde,
647
Que tu puisses venger Médée en cruauté,
648
L'attentat reconnu de sa déloyauté :
649
Rien moins, tu ne saurais jusques là malheureuse
650
De persister encore idolâtre amoureuse,
651
De plaindre le tourment que souffre l'insensé ;
652
Constante poursuis donc un chef-d'œuvre avancé
653
Flatte sa passion, facilite employée
654
La moisson des faveurs de sa dame octroyée,
655
Conduis-le par la main à son contentement,
656
Et où tu le verras jouir parfaitement
657
Après te sacrifie aux pieds de l'infidèle,
658
Vaine ombre dévalée dévalée Dévalée : Dévaler : tomber. en la nuit éternelle,
659
Qui reviendras avec les Euménides Sœurs,
660
Horrible, du repos lui ravir ces douceurs,
661
À son âme attacher une ardente furie
662
Qui ne sera non pas dans l'Averne garie, garie, Garie : guéri. Participe passé de l’ancien verbe garir .
663
La résolution immuable me tient,
664
Tempère ce courroux, car le voici qui vient
665
Et de l'œil attentif recourt une missive
666
Où, chose indubitable, on te trahit chétive.
667
DON FÉLIX
D'un gentil naturel si accort et si meur, meur, Meur : pour la rime on retrouve l'orthographe meur dans le texte original, au lieu de mûri .
668
Tu te trouves en tout conforme à mon humeur,
669
Admis dorénavant ès affaires secrètes,
670
Mercure député qui l'ambassade traites,
671
Et pourvu que discret; ma libéralité libéralité Libéralité : s. f. Vertu par laquelle on est libéral. Grande libéralité, libéralité royale, fausse libéralité, exercer sa libéralité envers quelqu'un, il tient cela de votre libéralité . Signifie le don que l'on fait libéralement. Voilà une libéralité extraordinaire, une grande libéralité, faire des libéralités, tout le monde se sent de ses libéralités, voilà de vos libéralités, il n'est riche que de vos libéralités ( Dictionnaire de l'Académie française , 1ère édition).
672
Te rend heureux un jour outre la qualité ;
673
Or plus je t'envisage et plus certaine dame
674
Représente ébahi sa figure en mon âme,
675
Approche, ne feins point de dire ton avis
676
Sur ces lettres qui sont ordinaires devis,
677
Envoyés de ma part à la Reine des belles :
678
Tu me fâches au cas que leurs défauts tu cèles.
679
Qu'une servile crainte empêche que flatteur
680
Tu n'en sois maintenant fidèle correcteur.
681
FÉLISMÈNE
Vouloir présomptueux contrôler la prudence ?
682
Me préserve le Ciel de pareille impudence,
683
L'honneur n'appartient pas à ces profanes yeux
684
De courir seulement sur le secret des Dieux.
685
DON FÉLIX
Ma licence suffit, pousse, ne te soucie,
686
D'ordinaire la vue ès amants obscurcie
687
Fait des fautes que peut le moindre corriger,
688
Mon vouloir en un mot, écarte le danger :
689
Tu rétives honteux, entends donc la lecture,
690
Et ne m'épargne après à ta libre censure.
691
FÉLISMÈNE
La lettre lue Ravi dans la douceur de termes si faconds, faconds, Faconds : Facond, Facundus . Faconde : Faconde ou élégance de bien parler, Facundia (Nicot : Le Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne ). Faconde : s. f. Mot vieilli qui signifie Éloquence. On s'en sert encore dans les Poésies badines ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). Faconde : s. f. Éloquence. Latinisme et mot ancien, qui n'est bon que dans le marotique. Rousseau l'a employé plus d'une fois dans ses Épitres (Féraud : Dictionnaire critique de la langue française ).
692
Termes ès passions amoureuses féconds,
693
J'estime qu'elle porte ingrate en sa poitrine
694
Au lieu de cœur humain une roche marine
695
Où se doit amollir sous la tendre pitié
696
Que mérite de droit votre sainte amitié.
697
DON FÉLIX
Messager agréable au possible, ta grâce
698
À m'acquérir la sienne a beaucoup d'efficace,
699
FÉLISMÈNE
Du moins la volonté suppléera le pouvoir,
700
Et il ne tiendra pas d'en faire son devoir.
701
DON FÉLIX
L'accent le propre accent derechef me ramène,
702
Aux yeux du souvenir ma chère Félismène.
703
FÉLISMÈNE
Vous nommez Monseigneur, une que mainte fois
704
J'ouï belle vanter par la commune voix,
705
Belle et honnête aussi, plus noble qu'opulente.
706
DON FÉLIX
La terre ne soutient de dame plus galante,
707
Tu lui ressembles fort au visage, aux façons,
708
Quiconque vous a vus vous jugera bessons.
709
FÉLISMÈNE
Beaucoup se trouveront de ressemblance telle,
710
Non pour ce plutôt joints d'aucune parentèle.
711
DON FÉLIX
Son idée en la tienne excite là-dedans
712
Un chaos orageux d'extrêmes discordants,
713
FÉLISMÈNE
Les premières amours laissent empreint à l'âme
714
Ce souvenir toujours de leur plaisante flamme.
715
DON FÉLIX
Ajoute que la foi promise a ces remords,
716
Peines chez l’infracteur pires que mille morts.
717
FÉLISMÈNE
L'homme de bien la tient plus chère que la vie.
718
DON FÉLIX
Un contraire destin cette gloire m'envie
719
D'accomplir mes projets vers l'innocente, hélas !
720
Qui moi perdu n'a plus ne support ne soulas. soulas. Soulas : s. m. Consolation, allégement. Terme vieilli ( Dictionnaire de l'Académie française , 1ère édition).
721
FÉLISMÈNE
L'Or s'éprouve affiné dans la rouge fournaise,
722
La foi dans les travaux, l'absence, et le malaise.
723
DON FÉLIX
L'équitable parti de la raison tu tiens,
724
Mais Amour n'en a point, cruel tyran des siens,
725
Qui me captive ailleurs, me garrote et me lie
726
Des divines beautés présentes de Célie.
727
FÉLISMÈNE
Et possible que plus relevée en grandeur
728
Elle augmente l'appas d'une amoureuse ardeur.
729
DON FÉLIX
Ah! que je voudrais bien pouvoir sans infamie
730
Celle-ci posséder épouse, et l'autre amie.
731
FÉLISMÈNE
Telles extrémités conviennent aussi peu
732
Que de faire brûler la glace dans le feu.
733
DON FÉLIX
Suivons donc résolus la dernière fortune
734
Sans qu'un soin du passé l'heur présent importune,
735
Félismène laissée en sa pudicité,
736
De suprême refuge a la nécessité ;
737
Et s'il faut que mon cœur demeure à une étrange,
738
Ces mérites divins sont pour gagner au change :
739
Va, ne demeure plus, ma Déesse trouver,
740
Vigilant n'omets rien qui la puisse éprouver,
741
Rien qui m'apprivoisât sa nature farouche,
742
Et qui lui porte en l'âme une amoureuse touche,
743
Tes paroles feront plus que lettre qui soit
744
Selon l'augure heureux que mon esprit conçoit,
745
Surtout vois de la prendre à heure qui te donne
746
Le loisir du discours, et hardi ne t'étonne.
747
FÉLISMÈNE
Une difficulté le plus à redouter
748
Ce me semble dépend à la faire écouter.
749
DON FÉLIX
Prise seule, je parle après l'expérience,
750
Plus que tu ne voudras tu obtiens d'audience.
751
FÉLISMÈNE
Adonc Adonc Adonc : terme archaïque signifiant alors . s'efforcera mon incapacité
752
D'amollir la rigueur de sa férocité.
753
DON FÉLIX
Prend garde aux mouvements de l'âme en son visage
754
Sur qui se doit fonder le plus certain présage.
755
FÉLISMÈNE
Certain non pas toujours, plusieurs assez souvent
756
Vont par l'extérieur notre âme décevant.
757
DON FÉLIX
Qui les sait recueillir, une parole, un geste
758
Des plus dissimulés le dessein manifeste.
759
FÉLISMÈNE
Tout mon possible mis, mis, Propos interrompu.
760
DON FÉLIX
Tu me rendras content,
Il suffit là sans doute et plus outre s'étend.
761
FÉLISMÈNE
Fasse le Ciel bénin qu'une prospère issue
762
Ne demeure au retour l'opinion conçue.
763
DON FÉLIX
Courage, ton exploit heureux succédera,
764
Et mon cœur de salaire après possédera.
765
FÉLISMÈNE
On avancerait peu si l'humeur ne l'incline,
766
Si ce corps préparé n'aide sa médecine.
767
DON FÉLIX
Simple tu le peux croire, elle me veut du bien
768
Va donc entremetteur fidèle, et ne reviens
769
Que le vouloir enquis, le vouloir de ma belle,
770
Sur l'heure qui me doit introduire chez elle,
771
Dis que le différer me conduit au trépas,
772
Ains que depuis sa vue absent je ne vis pas.
773
FÉLISMÈNE
Encor que ce métier me connaisse novice,
774
L'effet n'omettra rien d'un désiré service.
775
DON FÉLIX
Sus Sus Sus : interjection dont on se sert pour exhorter, pour exciter. Sus mes amis, sus donc, levez-vous. Or sus dites-nous . Style familier ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition). achemine toi, et sur l'instruction
776
Accomplis tous les points de ta légation.
777
FÉLISMÈNE
Seule Dure légation qui coûtera la vie
778
À son Ambassadeur d'un bon succès suivie,
779
Appelle-la plutôt inique trahison,
780
Qu'exécute un Amant perclus de sa raison.
781
Par toi, contre toi même, ains contre celle - ô blâme -
782
Qui fut jadis son cœur et l'âme de son âme :
783
Rebrousse sur tes pas misérable, où cours-tu
784
Maquerelle séduire une chaste vertu ?
785
Au gouffre qui te perd, plonger une innocente,
786
Premier que ton honneur souffre chose indécente
787
Contrainte fais venir la Parque à son secours,
788
Non laisse ce torrent jouir d'un libre cours
789
Vois jusques à la fin quel trait prendra l'affaire,
790
Affaire qui commis m'oblige à le parfaire :
791
Investir une place, et la prendre sont deux,
792
Quelle fille ne craint à ce jeu hasardeux ?
793
Princesse nommément de léger s'abandonne
794
Aux Chimériques feux d'une étrange personne ?
795
Patiente, le temps produit des changements
796
Qui trompent chaque jour nos louches jugements,
797
Économe choisi de leurs flammes couvertes,
798
À la fraude tu tiens mille trappes ouvertes,
799
Ne faut que supposer un refus, un dédain,
800
Qui ce fou précipite au désespoir soudain,
801
Qui les mette en divorce, et rompe l'entreprise,
802
Oui, mais telle action déloyale surprise
803
N'importe reconnue : Amour t'excuse assez,
804
Puis ses désirs pour toi ne sont du tout glacés :
805
Il te plaint outragée, et en sa conscience
806
À ton ressouvenir n'a point de patience,
807
Me découvrir aussi ne se peut sans danger,
808
De l’Espagne venue à ce bord étranger,
809
La honte dépouillée, et sous mâle apparence,
810
De ta pudicité donne peu d'assurance,
811
Oncques Oncques Onques : Onc, on(c)ques, onques, oncques, adv.: A. [Avec une valeur positive] Un jour, à un certain moment. B. [Avec une valeur négative, servant, avec ne , à former une négation de temps] Jamais, à aucun moment ( Dictionnaire du Moyen Français ). la Gnosienne, ou celle qui jadis
812
Couronna les travaux des Massyliens hardis,
813
Maniaques d'amour n'eurent pareille audace,
814
Et que jugerais-tu de quelque autre en ta place ?
815
Ô doutes épineux ! ô soupçons ! ô martels martels Martel : s. m. Marteau. On ne le trouve employé que dans cette phrase en sens figuré, Martel en teste , qui signifie, Jalousie , en matière d'amour. Signifie aussi, Inquiétude, appréhension qu'on a d'un mal qui peut arriver ( Dictionnaire de l'Académie française , 1ère édition). !
816
Qui me percent le sein troublé de coups mortels,
817
Pareille au marinier que maîtrise l'orage
818
Et qu'emporte contraint la fureur de sa rage,
819
Suis ton mauvais destin qui ne peut s'éviter :
820
Il faut proche du lieu ta promesse acquitter ;
821
Serait ce point là-bas sur le seuil ma rivale ?
822
Un présage mortel dans le cœur me dévale,
823
Ce superbe équipage, et ces signes exprès
824
Te la montrent hélas ! à ton dam de trop près,
825
Plus belle que ne veut une âme disposée
826
Au change à tous objets pour sa conquête aisée ;
827
Madame la valeur et la foi des humains
828
Un million de fois baisent vos belles mains,
829
Son âme en ce papier visible, qui réclame
830
La tardive pitié d'une cruelle dame.
831
CÉLIE
Certes voilà choisir un joli messager,
832
À ce conte le temps ne le fait point changer
833
Plus obstiné toujours en ces vaines poursuites,
834
Plus importun toujours en frivoles écrites,
835
La vue toutefois ne nous coûtera rien
836
Comme qui ne saurait faire ni mal ni bien.
837
FÉLISMÈNE
À part Heureux commencement, la voix ni le visage
838
N'arguent de beauté qui tourne à son usage,
839
Le déloyal n'est pas où il pense heurtant
840
Un pudique rocher aux vagues résistant.
841
CÉLIE
La lettre lue Mon ami dites-lui qu'aux douleurs volontaires
842
Le malade a sur soi les drogues salutaires,
843
Qu'on plaint le prisonnier avec peu de raison,
844
Qui de plein gré se veut bâtir une prison ;
845
Au reste, qu'implorer mon secours ne s'appelle
846
Sinon tendre à l’honneur une embûche mortelle,
847
Embûche découverte et qui n'aura d'effet,
848
Ma hantise pourtant lui nier tout à fait,
849
Non, je ne l'entends pas, telle discourtoisie
850
Ne me vint, ne viendra jamais en fantaisie,
851
Seigneur très accompli j'admire ses discours
852
Pourvu qu'à l'avenir ils prennent autre cours,
853
Et n'exigent aussi d'heure particulière,
854
Qui veux également à chacun familière
855
Ne me donner en prise aux Argus Courtisans
856
Sur le moindre soupçon de médire artisans.
857
FÉLISMÈNE
Puis-je croire bons Dieux ! qu'une bouche si belle
858
Prononce contre Amour sa sentence rebelle ?
859
Veuille ingrate meurtrir le Phénix des amants ?
860
Ingrate à la Nature, à ses contentements,
861
Qu'aveugle à discerner le vrai de l'artifice,
862
Aveugle à conférer le sacré bénéfice
863
De vos chastes faveurs, tel dépôt précieux,
864
Un plus digne que lui cherche dessous les Cieux ?
865
Point, si la cruauté jusques là vous transporte,
866
Devant votre beauté appelant je me porte,
867
Désores Désores Désores : désormais. assuré de gagner mon procès
868
Sitôt que la clémence y aura de l'accès.
869
CÉLIE
Qui pourrait résister, hé ! quoi deux à combattre,
870
Prenons d'heure plutôt la fuite que nous battre,
871
Ton maître n'a vraiment quelque part que tu sois,
872
Besoin d'autre Avocat qui dispute ses droits,
873
D'Avocat plus capable en matière de feindre,
874
Et d'allumer un feu qu'il ne saurait éteindre.
875
FÉLISMÈNE
Qu'il ne saurait éteindre ? un Héros généreux,
876
Un Mars de la beauté des beautés amoureux ?
877
CÉLIE
Tu prends mal mon propos, la douce Cythérée,
878
Et la mère des Dieux cette puissante Rhée, Rhée, Rhée : la Grande Déesse de Phrygie, dite aussi Grande Mère ( Magna Mater ), ou Mère des dieux, surnommée, suivant les localités : déesse du Dindyme, de l'Ida, des Bérécynthes, etc., et identifiée par les Grecs avec Rhéa, mère de Zeus, puis assimilée à Cybèle et à Ops, la Déesse de l'Abondance, par les Romains (Mythologie grecque, https://mythologica.fr/grec/rhea.htm ).
879
Un Atys, un Adon voulurent préférer
880
À ceux chez qui la peur ne pouvait demeurer.
881
FÉLISMÈNE
Fléchible vous allez manier son courage,
882
Comme qui l'aurait pris faisant le labourage ?
883
CÉLIE
Depuis quand le sers-tu ?
884
FÉLISMÈNE
Un troisième Soleil
Me poursuit ce bonheur à nul autre pareil.
885
CÉLIE
Bonheur suprême à lui, service que j'envie,
886
De la subtilité de ton esprit ravie.
887
FÉLISMÈNE
Sujet vil néanmoins, qui ne vaut le parler.
888
CÉLIE
Tu ne voudrais avec un autre maître aller ?
889
FÉLISMÈNE
Sienne au cas que l'Amour vos deux moitiés assemble,
890
Je puis servir en un l'âme et le corps ensemble.
891
CÉLIE
Ta fortune serait plus heureuse chez moi,
892
Particulier s'entend, qu'à la suite d'un Roy.
893
FÉLISMÈNE
L'honneur ne m'appartient, et après lui mon âme
894
Entière se consacre à une telle dame.
895
CÉLIE
Avise, tu auras même option toujours,
896
Même parti dans huit, voire dans quinze jours,
897
Et afin que le cas plus facile je rende,
898
À ton maître plutôt en ferai la demande.
899
FÉLISMÈNE
Parlons du principal, de relâcher les fers
900
Par ce pauvre captif un long siècle soufferts,
901
Siècle, qui pèsera la grandeur du martyre
902
Extrême, incomparable et qui ne se peut dire.
903
CÉLIE
Le moyen de te croire, ains ne me défier,
904
De qui ne tâche rien qu'à le gratifier ?
905
Tu feras mieux suspect de souffrir que l'on t'aime,
906
Songeant que charité commence par soi-même.
907
FÉLISMÈNE
L'honneur sauf une dame accorte trouve bien
908
Qui paye ses pareils et ne débourse rien.
909
CÉLIE
Ton importunité gentille impètre impètre Impétrer : obtenir quelque grâce, faveur, don, ou privilège. Un vrai pénitent impètre les pardons de ses fautes (Furetière : Dictionnaire universel ). chose
910
À quoi certes tout autre aurait la porte close,
911
Va je lui récrirai te voulant obliger,
912
Et l'obligation vaut ne la négliger,
913
Attends, deux traits de plume en font soudain l'office,
914
Ton maître à toi sans plus tenu du bénéfice.
915
FÉLISMÈNE
Seule Me préférer qu'indigne oncques elle n'a vu,
916
Des foudres de l'Amour sent le coup impourvu,
917
Ces yeux parlent assez que la langue accompagne,
918
Voir déjà peu s'en faut prières en campagne, campagne, Campagne : se dit aussi du mouvement, du campement, & de l'action des troupes. Ainsi on dit, Les armées sont en campagne. Les troupes se mettront bientôt en campagne, doivent entrer bientôt en campagne. Elles tiennent la campagne. Faire une campagne. Ouvrir la campagne. Faire la campagne. Commencer la campagne ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition).
919
Ah ! l'indiscrète a bu ce dangereux poison,
920
Qui forcenés de sens nous ôte la raison,
921
Ma jeunesse lui plaît frauduleuse et coupable
922
D'un défaut qui me rend de sa grâce incapable,
923
Grâce voluptueuse, et qui n'arrive point
924
À celles que l'Amour véritablement point point Point : verbe poindre . :
925
Ainsi rencontres-tu déloyal ta pareille,
926
Ainsi de me changer un malheur te conseille,
927
Que ne tente jamais un volage désir,
928
Qui te voudrais sur tous les Monarques choisir :
929
Barbare donne-toi d'exemple ma constance,
930
Une Alceste en ton lit sera ta pénitence,
931
Il ne me souviendra de l'infidèle tour,
932
Feignons penser ailleurs, la voici de retour.
933
CÉLIE
Ce passeport contient que sur la nuit sereine
934
Sibylle autre que toi en ce lieu ne l'amène,
935
Seul qui n'ait suite aucune, et ne présume pas
936
Inconsidérément se payer de ses pas,
937
Sous l'ombre du discours davantage entreprendre,
938
Vers celles de mon grade il ne fait bon méprendre ;
939
Outre que ne savoir mes pactions pactions Pactions : pactes. tenir,
940
S'appelle S'appelle Appel : signifie aussi le défi qu'on fait à quelqu'un de se battre en duel. N. B. Le verbe dérivé appeler exprime la même nuance (Cayrou : Dictionnaire du français classique. La langue du XVIIe siècle ). désormais à n'y plus revenir.
941
FÉLISMÈNE
Madame vous verrez la discrétion même
942
Paraître comme aux yeux de son Juge suprême,
943
Vous verrez tant souffrir à si sainte amitié amitié Propos interrompu. …
944
CÉLIE
Oui, oui, n'achève point, que ce sera pitié.
945
FÉLISMÈNE
Je le retrouve donc tiré d'impatience.
946
CÉLIE
Que de dissimuler tu sais bien la science!
947
Va, mais sage surtout pense à ce qu'on t'a dit,
948
Et que tu as chez nous beaucoup plus de crédit.
949
FÉLISMÈNE
Le Ciel telle faveur libéral reguerdonne, reguerdonne, Reguerdonne : Reguerdonner . Guerdonner, v. a. Récompenser. Terme vieilli ( Dictionnaire de l'Académie française , 4ème édition).
950
Le Ciel vos bons désirs guide à une fin bonne.
951
CÉLIE
Crois pour certain qu'alors tu t'en porteras mieux,
952
Ah! qu'un grand mal au sein me dévale des yeux.
953
ACTE IV
(DON FÉLIX, FÉLISMÈNE, CÉLIE, NOURRICE, PAGE)
SCÈNE I
(DON FÉLIX, FÉLISMÈNE)
DON FÉLIX
Tu m'as ressuscité, Atlantide qui portes
954
Ta charmeuse faconde aux Avernales portes,
955
Dioscure Dioscure Dioscure : Dioscures , s. m. plur. Terme de mythologie. Nom donné aux jumeaux Castor et Pollux. Les Dioscures. La constellation des Gémeaux, dans l'astronomie grecque (Littré : Dictionnaire de la langue française ). qui viens ma tempête calmer,
956
Qu'Ange divin plutôt qu'homme je dois nommer :
957
La Princesse m'a vu d'un œil qui se desserre
958
Ainsi que le Soleil amoureux de la terre,
959
Alors que le Printemps dissipe les glaçons,
960
Et prépare l'espoir des naissantes moissons,
961
Sa face à plein loisir, Temple où l’Amour habite,
962
Favorisant mes vœux par-dessus le mérite,
963
Se laisse contempler, elle ne m'a point dit
964
Changeons d'autre discours, celui-ci m'étourdit,
965
Discours continué, que l’Aurore vermeille
966
Dans la couche quittait son Vieillard qui sommeille,
967
Mes lèvres ont osé baiser ses belles mains,
968
Privilège envié des Dieux sur les humains,
969
Baiser avant-coureur qui sans plus escarmouche
970
Attendant un combat général sur la bouche,
971
Sur le tertre jumeau de ce sein rondelet,
972
Qui soupire captif sous un fâcheux collet,
973
Tairai-je ? qu'à l'adieu, félicité suprême,
974
Un oracle infaillible et sorti d'elle-même
975
M'oblige du retour : me promet de la voir,
976
Pourvu que l'heure exprès tu ailles recevoir,
977
Agréable Courrier qu'honorent ses louanges,
978
Qui de ta gaie humeur tous ses ennuis étranges étranges Étranger : chasser de quelque lieu, s'en retirer, s'en éloigner (Furetière : Dictionnaire universel ). :
979
Ce sont les propres mots remarquables afin
980
Qu'un bon commencement prenne meilleure fin,
981
Qu'a l’ombre du bouclier de sa grâce assurée
982
Tu ailles hardiment revoir ma Cythérée
983
- Modeste néanmoins toujours plus qu'effronté -
984
Presser l'occasion, presser sa volonté,
985
Sur l'heure qui me doit rendre ma belle aurore :
986
Et faudra que l'esprit y contribue encore,
987
Qu'équitable censeur tu repasses soudain
988
Sans crainte d'offenser, la vue après ma main,
989
Les défauts suppléés de ma lettre amoureuse,
990
Peine qui te bâtit une fortune heureuse,
991
Qui te profitera, tu t'en peux assurer,
992
Plus que ta qualité n'oserait espérer.
993
FÉLISMÈNE
Lourd, inepte, grossier, tel honneur me surpasse,
994
Honneur incompatible à personne si basse,
995
Votre esprit ne peut rien que de rare enfanter,
996
Qui de si bonne part la sut mécontenter.
997
DON FÉLIX
Mon vouloir te suffit, n'informe davantage,
998
Et ne crois que chacun eût eût Eût : aurait eu. Dans la langue classique l'imparfait du subjonctif peut être l’équivalent du conditionnel présent ou passé. le même avantage.
999
FÉLISMÈNE
Félismène mourra tels larcins publiés,
1000
Se voyant mise au rang des péchés oubliés.
1001
DON FÉLIX
Quel intérêt as-tu qui t'induise à la plaindre ?
1002
FÉLISMÈNE
Nul, je le dis par jeu, l'accident qu'on doit craindre
1003
Mais sur peu d'apparence, est pêcheur hasardeux
1004
Que ce poisson manqué en fasse perdre deux.
1005
DON FÉLIX
Le premier trop acquis n'a plus rien qui s'oppose,
1006
Penser pourvoir à tout n'avance aucune chose.
1007
FÉLISMÈNE
Permettez Monseigneur, que ma témérité
1008
Dise ce qu'elle sent avec la vérité.
1009
DON FÉLIX
Pousse, ne te feins point.
1010
FÉLISMÈNE
La Princesse obstinée
À peine fléchira sans espoir d'hyménée.
1011
DON FÉLIX
Tant d'espoir qu'on voudra, son amorce souvent
1012
Aux projets amoureux sert de prospère vent,
1013
Plus outre curieux du futur ne t'empêche,
1014
Et dans mon cabinet viens quérir ta dépêche.
1015
FÉLISMÈNE
À part Allons payer ma foi d'une infidélité,
1016
Ô tardif repentir, folle crédulité !
1017
SCÈNE II
(CÉLIE, FÉLISMÈNE, NOURRICE)
CÉLIE
Déplorable Célie où te vois-tu réduite,
1018
Ta honte virginale autant vaut mise en fuite ?
1019
Esclave d'un esclave, Amour victorieux
1020
Attache tellement son idée à tes yeux,
1021
Elle seule te plaît, elle seule t'anime
1022
Non sans cause valable et plus que légitime,
1023
Sa beauté qu'accompagne une fleur de printemps,
1024
Ces gestes qu'on dirait d'un Monarque sortant,
1025
Ces devis qui ne sont que miel et que prudence,
1026
Qui mettent vrai tableau l'esprit en évidence
1027
Hé ! que penses-tu faire à ce remémorer
1028
Furieuse tu vas de nouveau t'enferrer ?
1029
Tâche, tâche plutôt, que sa mémoire meure,
1030
Tu ne saurais, la plaie incurable demeure,
1031
Ce garrot décoché dans le cœur trop avant,
1032
D'issue que la mort n'a plus dorénavant,
1033
Pourquoi t'affliges-tu ? relève ton courage,
1034
Tu n'aimes pas un roc endurci de l'orage,
1035
Un hôte Caspien, un Arabe félon,
1036
Un Scythe né parmi les horreurs d'Aquilon,
1037
Le céleste portrait qu'idolâtre ton âme,
1038
Susceptible aisément de l'amoureuse flamme,
1039
Et qui lairra lairra Lairra : provenant en toute probabilité de linquere ou laxare , forme ancienne du verbe laisser . soudain tout le respect à part
1040
Si ta bouche une fois ses faveurs lui départ,
1041
Si tu romps une fois le voile de ta honte,
1042
Voile fallacieux qui nos plaisirs affronte,
1043
Dérobe l'usufruit de la verte saison,
1044
Moins heureux en cela qu'animaux sans raison :
1045
Ô pensers imprudents ! ô lascive entreprise !
1046
Qui veux-tu misérable honorer de ta prise ?
1047
Un serviteur abject sous la crainte captif ?
1048
Un enfant qui possible Hippolyte rétif
1049
Méprisera son heur, et stupide novice
1050
Des Dames volontiers ignore le service ?
1051
Vaine appréhension, mûr de corps et de sens,
1052
Le monde ne tient plus des siècles innocents,
1053
Tu vois à demi-mot, las hélas ! téméraire
1054
Crains-tu que de nature il ne puisse mal faire ?
1055
Mal ou bien, le chaos retourne derechef,
1056
Que le Ciel ruineux éclate sur ce chef
1057
Après le réfrigère obtenu de ma flamme,
1058
Un véritable Amour ne redoute le blâme,
1059
Et le blâme n'advient où la perfection
1060
Fait le choix d’un amant de sa condition,
1061
Fait le choix d’un amant, que le respect domine,
1062
Ô Cieux! comme à propos Amour me l'achemine,
1063
Tu viens sur deux sujets que tu ne croirais pas,
1064
Un myrte t'acquérir, et perdre aussi tes pas.
1065
FÉLISMÈNE
Quelque Œdipe, non moi, d'intelligence aiguë
1066
Comprendrait de ces mots l'importance ambiguë.
1067
CÉLIE
On te l'éclaircira, hé bien que dit le cœur ?
1068
Que prétend plus de nous ton maître ce moqueur.
1069
FÉLISMÈNE
Je sais que vous l'avez Madame, en autre estime,
1070
Et j'apporte de quoi justifier le crime.
1071
CÉLIE
Folles impressions, inutiles écrits,
1072
Il pourrait fondre en pleurs et s'éclater en cris,
1073
Qu'aveugle, qu'essourdée, essourdée, Essourdé : celui qui par violence de bruit et de tempête a l'ouïe tout étourdie (Nicot : Le Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne ). avec semblable peine
1074
Le bon homme cultive une stérile arène.
1075
FÉLISMÈNE
He ! Dieux depuis quel temps le traitez vous ainsi,
1076
Pitoyable l'ayant pris naguère à merci ?
1077
CÉLIE
Ton sujet lui valut l'entrevue accordée
1078
Sous une intention dedans l'âme gardée.
1079
FÉLISMÈNE
Vous ne pouvez garder ne vindicte ne fiel,
1080
La gloire de la terre, et extraite du Ciel.
1081
CÉLIE
En chose où tu ne peux profiter à ton maître
1082
Pense qu'il ne soit plus, mais toi commence d'être.
1083
FÉLISMÈNE
Ce brave cavalier aimé comme amoureux,
1084
Mon sort n'aspire point à d'autre plus heureux.
1085
CÉLIE
Qui te concéderait sa place réservée ?
1086
FÉLISMÈNE
Une image de mort sur ma teste levée
1087
Étouffe ce penser, joint l'inégalité
1088
Qui mes désirs mesure avec ma qualité.
1089
CÉLIE
La suite des aïeuls plus vieille que le monde,
1090
Plus que le Cheval Grec en braves chefs féconde,
1091
Des Dardes posséder les lingots épuisés,
1092
Sous le grade tenir ses faits autorisés,
1093
Ne font à la vertu, ne valent qu'on estime
1094
Quiconque successeur paraît illégitime,
1095
Maxime tu me plais plus mille et mille fois,
1096
Que ton maître, qu'issu des Labdacides Rois,
1097
Tes moindres actions m'apparaissent miracles,
1098
Chaque mots proférés me sont autant d'oracles,
1099
Bref, tu m'as dérobé le courage charmeur,
1100
Agréable de face, agréable d'humeur,
1101
Et n'en rougis honteux, plutôt ma chère vie
1102
Jouissons des plaisirs à quoi l'âge convie,
1103
Ne refuse prié mon service plus doux,
1104
Nos secrets amoureux ne passeront qu'à nous.
1105
FÉLISMÈNE
Quel indice donné d'un désir sacrilège
1106
Peut servir de sujet à me tendre ce piège ?
1107
Cessez de m'éprouver madame, qui peu caut caut Caut : rusé, du latin cautus , avec précaution, prudemment (Gaffiot : Dictionnaire latin français ).
1108
Ne tomberai pourtant d'un si périlleux saut.
1109
CÉLIE
Tu crains, on le voit bien, de fait que l'apparence
1110
À de plus relevés ôterait l'assurance,
1111
Mais jure seulement un réciproque Amour,
1112
Proteste mes faveurs oncques ne mettre au jour,
1113
Et l'épreuve soudain te servira d'otage,
1114
Mille baisers acquis voudrais-tu davantage ?
1115
FÉLISMÈNE
L'offre m'oblige heureux plus que le propre effet
1116
Applicable à celui qui le brigue parfait,
1117
Qui mérite ce bien si aucun le mérite,
1118
Qui mourrait innocent frustré de sa Charite, Charite, Charite, charité : 1. Amour du prochain; 2. Acte de bienfaisance, aumône (Littré : Dictionnaire de la langue française ).
1119
Moi criminel, ingrat, perfide ravisseur
1120
Soumis à sa justice, ou du Ciel punisseur.
1121
CÉLIE
Scrupule de néant à prouver ton enfance,
1122
Si je n'ay rien promis rien tenir ne l'offense,
1123
Et le crois plus parfait que la perfection,
1124
Tu ne peux disposer de mon affection,
1125
Toute sur ton objet qui la traîne captive,
1126
Force donc résolu, ta nature craintive,
1127
Et laisse clairvoyante à mon souci pourvoir
1128
Que de te nuire il n'ait volonté, ni pouvoir.
1129
FÉLISMÈNE
Sur sa perte ériger mon heur ne se doit faire,
1130
Qui d'ailleurs ne verrait aveugle en cette affaire,
1131
Tel songe passager suivi d'un repentir ?
1132
L'Amour ne peut durer qui ne sait s'assortir.
1133
CÉLIE
Cruel n'abuse plus de ta bonne fortune,
1134
L'occasion deux fois ne retourne opportune,
1135
Où demeure caché ton serein jugement ?
1136
De l'honneur embarquée irai-je au changement ?
1137
Tout repentir après tardif et ridicule,
1138
N'empêchant le passé t'est d'importance nulle,
1139
Mien tu nourris l'espoir qui flatte sa langueur,
1140
Autre tu me contrains à l'extrême rigueur,
1141
Bref ta félicité sa guérison pallie,
1142
M'en parler autrement vaine et pure folie.
1143
FÉLISMÈNE
Madame par l'honneur que vous eûtes si cher,
1144
À ce feu dissolu ne le laissez tacher,
1145
Que sa garde commise à un amant capable
1146
D'énorme lâcheté me préserve incapable,
1147
Accident impossible en diverses façons,
1148
Plutôt le Syrien produirait les glaçons,
1149
où prodigue vers lui de faveurs légitimes,
1150
Non vers un roturier, l'infime des infimes,
1151
Me voilà trop content, voilà plus m'obliger,
1152
Qu'à mon sujet ce bien précieux négliger.
1153
CÉLIE
Ah ! pervers impudent, bête plus que farouche,
1154
Ma sensible douleur ta cruauté ne touche,
1155
Ta sordide prière un second préférant,
1156
La chose manifeste et palpable me rend,
1157
Combien, mais des premiers que renomme l'Empire,
1158
Si ma grâce daignait parmi leur nombre élire,
1159
Heureux de la venir à genoux posséder,
1160
Aimeraient mieux mourir qu'à d'autres la céder ?
1161
Avise derechef, fais l'option soudaine
1162
Des deux extrémités, ou d'Amour, ou de haine,
1163
Ma patience échappe, il ne faut plus penser
1164
Irresout Irresout Irresout : Irrésolu. çà et là de doutes balancer.
1165
FÉLISMÈNE
Madame, vous pouvez disposer de ma vie,
1166
La fidélité sauve à un maître asservie.
1167
CÉLIE
Ô sentence mortelle ! ô superbe mépris !
1168
Rustre tu maudiras l'heure que tu mépris,
1169
Fuis, ne m'approche plus contagieuse peste,
1170
Monstre horrible avorté d'une Alecton funeste,
1171
N'attends que ma fureur déplie ces efforts,
1172
Hé ! Nourrice, quelqu'un poussez-le moi dehors,
1173
Ce petit impudent que le maître peu sage
1174
Envoie exécuteur d'un amoureux message.
1175
FÉLISMÈNE
Hé ! Madame.
1176
NOURRICE
Effronté vide sans murmurer,
Ou ces ongles sanglants te vont défigurer.
1177
CÉLIE
Ô Dieu bon Dieu ! mon sang de colère s'allume,
1178
Pour une fois encor, mais en faire coutume
1179
M'amie amie M’amie : ami, est quelquefois un terme de galanterie. C’est son ami , pour dire son amant, c’est son amie , pour dire sa maîtresse (Furetière : Dictionnaire universel ). le dépit, le juste crève-cœur
1180
Me feraient volontiers mordre à même son cœur.
1181
NOURRICE
Que vous ne me teniez paravant avertie,
1182
On eût à ce galant dressé telle partie,
1183
Que rien ne lui restait entier dessus la peau,
1184
Et semblables secrets me taire n'est pas beau.
1185
CÉLIE
La crainte d'émouvoir une bourbe si sale,
1186
D'un rien mal à propos m'attirer du scandale,
1187
Ne le présumant pas devoir persévérer,
1188
M'ont fait jusques ici l'injure tolérer,
1189
Injure qui me va mettre dedans la tombe
1190
Hélas! je n'en puis plus, soutenez je succombe.
1191
NOURRICE
Au secours elle passe, une morne pâleur
1192
De son visage éteint la vermeille couleur,
1193
L'albâtre de ce front dégoutte une eau glacée,
1194
Madame, mon souci, mon espoir, ma pensée,
1195
Courage revenez, c'est moi qui veux venger
1196
L'Empereur averti, le tort de l'étranger,
1197
Ô malheur ! ô malheur ! sa pâmoison renforce,
1198
Comment ne l'assister qu'à une extrême force ?
1199
Venez filles m'aider, que l'on la mette au lit
1200
Ô cieux ! de ses beaux jours le terme s'accomplit.
1201
SCÈNE III
(DON FÉLIX, FÉLISMÈNE, PAGE)
DON FÉLIX
Inquiété d'esprit, mon amour s'accompare s'accompare S'accomparer : se comparer.
1202
Au Marchand qui expose à l'Océan barbare
1203
Sa fortune incertaine, et attend chaque jour
1204
La nef qui l'appauvrit, ou fait riche au retour :
1205
Un facteur député trafique de ma vie,
1206
Demeure outre le terme et outre mon envie,
1207
Ne sais quelle tristesse élevée en vapeur
1208
Me suit inséparable et m'alarme de peur :
1209
Les filles aujourd'hui pour première louange
1210
Veulent des serviteurs en nombre et à rechange,
1211
N'aiment que l'inconstance et le dissimuler,
1212
Que papillons nous faire à leur flamme brûler,
1213
Joug pesant, joug fatal imposé de nature :
1214
Las ! mon homme tout morne accroît ma conjecture,
1215
Qu'avons-nous obtenu de réponse ? dis tôt,
1216
Et purge le soupçon que ma poitrine enclot.
1217
FÉLISMÈNE
Sa belle humeur pareille à la Lune Éclipsée,
1218
Secret particulier, la reprendra laissée.
1219
DON FÉLIX
Ma missive interdite au Soleil de ses yeux ?
1220
FÉLISMÈNE
Reçue, mais non pas d'accueil tant gracieux.
1221
DON FÉLIX
La raison ?
1222
FÉLISMÈNE
La raison d'elle-même ignorée.
DON FÉLIX
Tu as peu voir sa face, ou gaie, ou colérée. colérée. Colérer : v. n. pass. Se colérer, se mettre en colère. Terme vieilli ( Dictionnaire de l'Académie française , 1ère édition).
1223
FÉLISMÈNE
Oui, colère d'enfant qui termine soudain,
1224
Qui passe sans sujet à moins d'un tournemain.
1225
DON FÉLIX
Tu me caches mon mal, ce que je ne désire,
1226
Trop bien d'heure y pourvoir de crainte qu'il n'empire.
1227
FÉLISMÈNE
Un peu plus patient faites la guerre à l'œil,
1228
Ne vous humiliez qu'à point, sous son orgueil.
1229
DON FÉLIX
Serve plutôt mon chef de placable placable Placable : calque du latin placabilis . victime,
1230
Que nourrir sa rancœur juste, ou illégitime,
1231
L'apparence de vivre un jour et ne la voir ?
1232
Encor me feras tu ses paroles savoir.
1233
FÉLISMÈNE
Elle accuse un excès d'importune poursuite,
1234
Comme n'ayant de vous que lettres à sa suite,
1235
Qui dussiez plus discret ses faveurs ménager,
1236
La réputation désormais en danger.
1237
DON FÉLIX
Faute d'avoir connu la pureté de l'âme
1238
D'où mon los los Los : s. m. Mot vieilli qui signifie, Louange, & qui n'est plus employé que dans le burlesque ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). principal me résulte le blâme,
1239
Un saint Amour qu'anime et guide la vertu
1240
Ne cherche aucuns détours, prend le chemin battu,
1241
Paraît aux yeux de tous sans crainte, sans ombrage
1242
Quelque jaloux induit d'une envieuse rage
1243
Tâche à me supplanter, traître qui que tu sois
1244
Tu conspires ta mort découvert une fois,
1245
Voici, voici la Parque à quiconque s'ingère
1246
D'opposer à mon heur sa langue mensongère,
1247
De semer entre nous la pomme du discord, discord, Discord : s. m. Discorde . Il n'a d'usage qu'en vers, & ne se met guère qu'au pluriel ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition).
1248
Mais ne s'en être enquis plus à plein tu as tort.
1249
FÉLISMÈNE
Sa rigueur n'a voulu de répliques entendre.
1250
DON FÉLIX
Ne peux-tu le sujet imaginé comprendre ?
1251
FÉLISMÈNE
Non pas le plus subtil, ces caprices souvent
1252
Ampoules d'eau que crève une haleine de vent.
1253
DON FÉLIX
Tu viens à la raison principale et commune,
1254
Au regard de ce sexe influé de la Lune,
1255
Malheureux qui le croit, qui le sert, qui le suit.
1256
PAGE
Ô mort épouvantable ! ô pauvre amant détruit !
1257
FÉLISMÈNE
Le Page accourt vers vous éperdu hors d'haleine.
1258
DON FÉLIX
Que voudrait plus le Ciel ajouter à ma peine ?
1259
De quoi peut plus le Ciel accroître ma douleur ?
1260
Quel pire désespoir arrive à mon malheur ?
1261
PAGE
Las ! fuyez Monseigneur, Monseigneur, Monseigneur : s. m. Titre d'honneur que l'on donne en parlant ou en écrivant aux personnes distinguées par leur naissance, & par le rang qu'elles tiennent. Monseigneur le Dauphin. Monseigneur le Prince. Monseigneur le Cardinal. Monseigneur le Chancelier. Monseigneur le Mareschal. Monseigneur le Duc. Monseigneur l'Archevêque, l'Evêque de, &c . ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). votre maîtresse morte
1262
Du péril de la vie éminent vous importe.
1263
DON FÉLIX
Ma maîtresse, menteur ? il vient de la quitter.
1264
PAGE
Elle va pour jamais une tombe habiter.
1265
DON FÉLIX
Ô sinistre corbeau! désastreuse nouvelle !
1266
À ce compte on verrait la Déité mortelle,
1267
De qui tiens-tu causeur ton frivole rapport ?
1268
PAGE
Toute la Cour en deuil lamente sur sa mort,
1269
Et vu, chacun disait l'Espagnole malice
1270
A fait de l'innocence à Pluton sacrifice,
1271
L'infidèle étranger a de nécessité
1272
Par un venin subtil ses jours précipité,
1273
Venin que renfermait la missive trouvée,
1274
Nulle autre occasion du jour ne l'a privée,
1275
L’homicide impuissant de ravir son honneur
1276
Vindicatif emploie un dol empoisonneur,
1277
Allons ensemble pris le rendre à la justice
1278
Le faire à la torture appliquer sur l'indice.
1279
Effrayé de tels mots qui valent d'y penser,
1280
Mon devoir ne peut moins que le vous annoncer.
1281
DON FÉLIX
Ô iniques destins ! ô terre conjurée !
1282
Ô Astres que l'on dit de la Voûte azurée
1283
Influer nos malheurs, Astres pernicieux !
1284
Ô mort qui nous ravis la merveille des Cieux,
1285
Désormais, désormais votre maudite envie
1286
N'a de quoi m'affliger que me laissant la vie,
1287
Non vie, un douloureux, un continu trépas
1288
Qui malgré vous dans peu retracera ses pas,
1289
Sitôt que j'aurai pris une vengeance due
1290
À mon honneur perdu en Madame perdue :
1291
Sus donc l'épée au poing vois qui dessur les lieux
1292
T'osera soupçonner d'acte tant odieux,
1293
Après mille ennemis immolés à ta dame
1294
Verse dans le palais auprès d'elle ton âme,
1295
Monstre à ces Allemands l'Espagnole vertu,
1296
Quel plus digne sépulcre oncques choisiras-tu ?
1297
FÉLISMÈNE
Opposez Monseigneur, à l'infortune extrême
1298
Tel désespoir ôté la constance de même,
1299
L’Empereur vous connaît qui ne permettra pas.
1300
DON FÉLIX
Où irai-je trouver le plus proche trépas ?
1301
Où me perdre chétif ? où assouvir la rage
1302
Qui le jour odieux maîtrise mon courage ?
1303
Où ce bras la terreur du monde avant mourir
1304
À ma mémoire puisse un autel acquérir ?
1305
N'importe, ma fureur conduite à l'aventure
1306
Va du premier péril faire sa sépulture,
1307
La Parque défiée, horrible seulement
1308
À ceux de qui les jours se passent mollement.
1309
FÉLISMÈNE
Souffrez que mon service achève sa carrière,
1310
Que je perde avec vous la vitale lumière.
1311
DON FÉLIX
Non, non demeure ami, cherche fortune ailleurs,
1312
Dessous un autre Ciel prends les destins meilleurs,
1313
Ma suite la Cohorte infernale désire ;
1314
Seulement séparé souvienne-toi de dire,
1315
Que tu vois à la mort courir un amoureux
1316
De qui le change fut justement malheureux.
1317
FÉLISMÈNE
Parle découvre-toi, sa faute confessée
1318
Le prouve hors des ceps d'une ombre trépassée,
1319
Tu lui divertiras ce damnable dessein,
1320
Tu lui arracheras le poignard hors du sein,
1321
Vive substituée à sa défunte dame
1322
Tu rallumes l'ardeur d'une première flamme,
1323
L'objet meut la puissance, ô téméraire ! après
1324
Ces myrtes à tes yeux convertis en cyprès
1325
Vouloir faire au désir pareille violence
1326
Le trait ne se pourrait excuser d'insolence,
1327
Presque morte en tes bras, juge qu'avec raison
1328
Il te réputera ministre d'un poison,
1329
Et que la jalousie insupportable hôtesse
1330
Aura précipité les jours de la Princesse,
1331
Las ! tu devais plutôt le tenir averti,
1332
Qui tel désastre à temps possible eût diverti,
1333
Eût de cette Phyllis la trame prolongée,
1334
De cette furieuse en son vice plongée,
1335
Rien moins, nous ne pouvons aveugles prévenir
1336
Les malheurs journaliers qui doivent advenir,
1337
Toujours, toujours le temps n'est conseiller fidèle
1338
Ne médecin des maux que la prudence cèle,
1339
Chétive maintenant à quoi résoudras-tu
1340
L'esprit frêle vaisseau de doutes combattu ?
1341
Que dessein t'est meilleur, ou quelle route prise,
1342
De maux désespérés et enceinte et surprise ?
1343
Sans ton amant chez toi forclose du retour,
1344
Quitte les vanités et renonce à l'Amour,
1345
Ne remémore plus ce que tu soulais être,
1346
Quelque part confinée en un désert champêtre,
1347
Où l'innocence habite, où ferme en ton propos
1348
Le reste de tes jours trouve un stable repos.
1349
ACTE V
(ADOLPHE, LUPOLDE, FERNANDE, FÉLISMÈNE, DIANE, DANTE, DUARDE, SIRÈNE, DON FÉLIX, TROUPE DE BERGERS)
SCÈNE I
(ADOLPHE, LUPOLDE, ET FERNANDE)
ADOLPHE
L'Honneur, la chasteté, la vertu, les mérites,
1350
La gloire, la beauté, l'amour, et les Charites
1351
Qui viennent d’expirer, qui dedans le cercueil
1352
Mettent les Cieux, la terre, et l'univers en deuil
1353
Nous convient amis leur querelle épousée,
1354
L'âme d'une vengeance équitable embrasée,
1355
Ne laisser impuni ce corsaire étranger
1356
Qui veut le commun los des Germains outrager,
1357
Ce tigre déguisé dessous l'humaine forme,
1358
Qui m'a m'a Eugène Rigal dans « Le Théâtre d' Alexandre Hardy: Corrections à la réimpression Stengel et au texte original », ( Zeitschrift für Neufranzösische Sprache und Literatur , XIII, 1891, pp. 204-228) corrige le ma du texte original par m'a . Célie éteinte - ô sacrilège énorme ! -
1359
Ravi l'âme, l'espoir, et le désir aussi
1360
De plus traîner mes jours misérables ici ;
1361
Ô pauvre ! ô pauvre dame, entre les myrtes sombres
1362
Où tu erres l'honneur des vertueuses ombres,
1363
Tu te ressouviendras que ma prophète voix
1364
Le désastre annonça qu'éviter tu pouvois, pouvois, Pour la rime, on conserve la forme ancienne.
1365
Tu ne le pouvais pas, puisque ta destinée,
1366
À ton proche malheur te rendait obstinée,
1367
Mais du moins laisses-tu, triste et faible confort,
1368
Qui fera ce meurtrier compagnon de ton sort.
1369
LUPOLDE
Certaine antipathie à sa première vue
1370
M'aiguillonna le sein d'une colère émue,
1371
L'occasion depuis cherchée maintes fois
1372
Qui me fit rencontrer Alcide un Achelois,
1373
Haine à sa nation, chez les autres fréquente,
1374
Superbe nation, guêpe en l'honneur piquante,
1375
Qui la terre ne croit digne de la porter
1376
Mais que plutôt ne dût la terre supporter,
1377
Non pas même pourrir sa charogne engloutie
1378
Sa charogne aux Corbeaux et aux loups départie.
1379
FERNANDE
De la ville esquivé qui gagne le devant,
1380
Nos menaces ne sont à la fin que du vent,
1381
Si lévriers animeux animeux Animeux , -euse : calque du latin animosus , adj. A. Ardent, énergique, courageux; B. Farouche, violent, emporté par la haine ( Dictionnaire du Moyen Français ). attachés à sa suite
1382
Sur ce lièvre on ne presse une ardente poursuite,
1383
Vieil, rusé, qui saura trouver mille détours,
1384
Et que la peur d’haleine entretiendra toujours.
1385
ADOLPHE
Le vœu particulier fait aux Mânes de celle
1386
Que morte mon Amour ne peut croire mortelle,
1387
Proteste derechef sans relâche courir
1388
Depuis où naît Phébus jusqu'où il va mourir,
1389
Et qu'onc un bon sommeil ne clora ma paupière
1390
Premier que l'avoir vu sanglant sur la poussière
1391
Vomir l'âme butin des rages de l'enfer,
1392
Qui ne veux que mon bras, qui ne veux que ce fer ;
1393
Spectateurs donnez-vous le plaisir de sa quête,
1394
L'assistance pourtant à l'extrémité prête.
1395
LUPOLDE
Nous ne l'attendrons pas, un lâche suborneur
1396
Du droit des cavaliers ne mérite l'honneur,
1397
Ne mérite être pris seul et de galant homme,
1398
Mais qu'avec avantage on le prenne, on l'assomme,
1399
Joint que le cerf peureux, lors qu’il est aux abois
1400
Ne laisse de coucher en défense son bois,
1401
Meurtrit chiens et Veneurs, qui ne se donnent garde,
1402
Qui n'attendent rien moins d'une bête couarde,
1403
Si qu'ensemble d'abord éperdu le charger
1404
Sera faire avisés justice sans danger.
1405
ADOLPHE
La chose en mon endroit demeure indifférente,
1406
Allons donc éclaircis sur sa fuite apparente,
1407
Prendre langue assurée, et à la piste après
1408
Lui chasser poursuivi les éperons de près.
1409
SCÈNE II
(FÉLISMÈNE, DIANE, DANTE, DUARDE, SIRÈNE, DON FÉLIX, ADOLPHE, LUPOLDE, FERNANDE, TROUPE DE BERGERS)
FÉLISMÈNE
En bergère Vous avez su bergers la tragique aventure
1410
D'un Amour incroyable à la race future,
1411
Amour funeste Amour, plein de fiel et de pleurs,
1412
Amour qui m'a produit des épines sans fleurs,
1413
L'issue néanmoins me contente prospère,
1414
Puisqu'ici loin d'ennuis, de soin, de vitupère,
1415
Mon exil a trouvé l'âge d'or qui revit,
1416
Puisqu'ici mon désir libre ne s'asservit,
1417
Puisqu'ici les présents de la féconde Astrée
1418
Semblent à qui mieux, mieux honorer la contrée,
1419
Flore toujours nouvelle y tapisse les prés,
1420
Vos champs ne sont que lys, que thym, qu'œillets pourprés,
1421
L'herbe grande toujours abonde en vos pacages,
1422
La verdure toujours fait ombre à vos bocages,
1423
Où ses plaintes toujours Philomèle redit,
1424
Où de venir jamais l'hiver ne s'enhardit,
1425
Où les chênes de miel, et sans labeur d'avettes
1426
Dégoûtent nourriciers sur le sein des fleurettes,
1427
Terrestre Paradis où l'innocent Amour
1428
Véritable Élysée établit son séjour,
1429
Ah ! que je te bénis avec ta sainte bande
1430
Qui me daigne tirer d'adversité si grande.
1431
DIANE
Elle tient belle Nymphe à suprême bonheur,
1432
Que d'habiter ici tu lui fasses l'honneur ;
1433
Ta présence éjouit éjouit Éjouit : réjouir, charmer (Huguet : Dictionnaire de la langue française du 16e siècle ). ces bois et ces campagnes
1434
Qui te dussent choisir les Dryades compagnes,
1435
Qui nous fais souvenir du temps qu'un Dieu Berger
1436
Exilé conversa le peuple bocager,
1437
Sa vue produisait les herbes salutaires
1438
Aux troupeaux affranchis de bêtes sanguinaires,
1439
Affranchis du venin qui nuit contagieux,
1440
Et qu'un Sorcier malin décoche par les yeux,
1441
Telle tu nous parois, voire plus favorable,
1442
Dont sans fin le beau les fleurira mémorable.
1443
DANTE
Non pareille beauté qui surpasses l’humain,
1444
Que la perfection fabriqua de sa main,
1445
Règne sur nous Pallas, et Palès tout ensemble,
1446
Les discords composés ainsi que bon te semble,
1447
Discords que Cupidon par manière d'ébats
1448
Nous suscite n'ayant qui l'occupe ça-bas,
1449
Duarde que tu vois aussi fière que belle,
1450
Après m'avoir aimé s'émancipe rebelle,
1451
Méprise mon service offert candidement,
1452
Et n'a de ce mépris qu'un léger fondement.
1453
DUARDE
Arbitre écoute donc, ô céleste étrangère,
1454
Et apprends ce qu'il nomme une cause légère :
1455
Le superbe jadis mon âme captivait,
1456
Mais quoi ? la sienne alors chez une autre vivait,
1457
Les complaintes, les pleurs, les prières perdues,
1458
Les preuves d'amitié inutiles rendues,
1459
Jusques à négliger pour les siens mes troupeaux,
1460
Les siens que je menais aux plus herbus herbus Herbus : Herbu, ou Herbeux (Nicot : Le Thresor de la langue françoyse, tant ancienne que moderne ). Herbu : adj. Couvert d'herbe ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). coupeaux,
1461
Mes brebis cependant ça et là dispersées
1462
À la merci des loups, sans pâture laissées,
1463
Divers d'affections en telle sorte advint
1464
Qu'au grade conjugal ma rivale parvint,
1465
Courte joie, d'autant qu'après fort peu d'espace
1466
Mon homme laissé veuf la voila qui trépasse,
1467
L'impossible depuis mes flammes amortit,
1468
Même que du passé le cœur se repentit,
1469
Telle erreur dans l'oubli du tout ensevelie,
1470
Au lieu que l'indiscret réveille sa folie,
1471
Veut ce qu'il ne peut plus, et ne pourra jamais,
1472
Or vois de prononcer là-dessus désormais.
1473
SIRÈNE
Diane qui d'un train,
1474
DIANE
Désiste téméraire,
SIRÈNE
Combien la vérité m'est difficile à taire,
1475
DIANE
Tu n'auras plus ingrat de quoi te prévaloir.
1476
SIRÈNE
Mais tu commences tard à te faire valoir.
1477
DANTE
Je sais qu'en ma faveur penchera la sentence,
1478
Car quel si grand péché n'éteint la repentance ?
1479
Ne purge qui s'abaisse à réparer un tort,
1480
Dût-on lui imposer les peines de la mort.
1481
FÉLISMÈNE
L'expérience amis, maîtresse nous enseigne
1482
Nous qui soldats d'Amour marchons sous son enseigne,
1483
Qu'autres n'appointent mieux tels mécontentements,
1484
Non pas même si bien que le couple d'amants,
1485
Mille difficultés secrètes impliquées
1486
Qui veulent en public n'être communiquées,
1487
Tels jurent une haine immortelle souvent
1488
Qui seront au partir plus épris que devant,
1489
De la guerre la paix, et de la paix la guerre
1490
À ceux qui sont frappés de l'amoureux tonnerre,
1491
Et qui leurs gestes croit compassés de raison
1492
Croira Phébus couché reluire en l'Horizon.
1493
DUARDE
La raison me manquait, chose trop assurée,
1494
Lors que je t'adorai me sachant abhorrée,
1495
Comme à lui de penser ces feux d’amour glacés
1496
Me prendre derechef en des liens cassés,
1497
DANTE
Quelque étincelle encor se couve sous la cendre
1498
D'une première flamme, et la fera reprendre.
1499
DUARDE
Puisse plutôt la terre ouverte m'engloutir,
1500
Plutôt l'ire céleste en roc me convertir.
1501
DANTE
En roc ? tu l'es déjà implacable homicide ;
1502
Or Déesse chez qui la clémence préside,
1503
Toi qui sais mieux la peine au forfait mesurer,
1504
Souffrirais-tu la haine animeuse durer ?
1505
Si le faussaire ingrat qui posséda ton âme
1506
Pénitent prosterné aux genoux de sa dame,
1507
Sur les excès commis te requérait merci,
1508
Que le courage pût de rigueur endurci,
1509
Sa prière éconduire et refuser sa grâce ?
1510
Je ne l'estime pas, on la lit en ta face.
1511
FÉLISMÈNE
Lors comme alors, alors, Lors comme alors : on dit proverbialement, Alors comme alors , quand on parle de remédier à un mal qu'on prévoit, après qu'il soit arrivé (Furetière : Dictionnaire universel ). Alors comme alors : Proverbe; c'est-à-dire quand les choses arriveront, on s'y conformera, on se tirera d'affaire comme on pourra (Littré : Dictionnaire de la langue française ). hélas ! à peine toutefois,
1512
Une horrible clameur s'épand parmi le bois,
1513
Écoutons, quelques-uns se battent d'assurance.
1514
DON FÉLIX
Ô traîtres assassins ! le Ciel mon espérance
1515
Pareille lâcheté funeste vous rendra,
1516
Et la protection de l'innocent prendra.
1517
ADOLPHE
Maudit empoisonneur, une Princesse morte
1518
Que tu es innocent le témoignage porte,
1519
Sus qu'on me laisse amis selon ma volonté
1520
Le meurtre châtier du voleur effronté.
1521
LUPOLDE
Bien moins, chacun à coup le charge, l'environne,
1522
Cent coups après sa mort, et cent autres lui donne.
1523
FÉLISMÈNE
Ô spectacle effroyable ! un seul dedans le bois
1524
Bravement résolu fait ferme contre trois,
1525
Secourons le chétif :
1526
TROUPE DE BERGERS
Ains fuyons de bonne heure,
Que quelqu'un sous leurs coups offensé ne demeure.
1527
FÉLISMÈNE
Seule donc opposée à ce lâche assassin,
1528
Mon trait de ces félons transpercera le sein,
1529
Demeurez cavaliers, hé ! bon Dieu quelle honte !
1530
Tant contre un ce n'est pas de l'honneur faire compte.
1531
ADOLPHE
Folle retire-toi sur peine d'encourir encourir Propos interrompu. ...
1532
FÉLISMÈNE
Tu sauras que je veux, et puis le secourir.
1533
ADOLPHE
Blessé à mort Ô rage ! ô désespoir ! ô énorme infamie !
1534
Amis vengez ma mort, une louve ennemie
1535
M'a de ce coup de flèche outre-percé le cœur,
1536
Qu'au moins n'expires-tu sous un digne vainqueur.
1537
FÉLISMÈNE
Courage cavalier valeureux continue,
1538
De tes lâches haineux le nombre diminué,
1539
Et nous mourrons ensemble, ou un triple Laurier
1540
Nos chefs couronne après ce chef-d'œuvre guerrier.
1541
DON FÉLIX
Ô Cieux ! quel grand secours, une Nymphe rustique
1542
Trébuche le second au gouffre Plutonique,
1543
Retrace donc les pas de sa mâle vertu,
1544
Pour si peu de labeur te démentirais-tu ?
1545
Non, le brigand mourra sans tarder davantage
1546
Que la perte des siens relâche de courage.
1547
FERNANDE
Ô iniques destins ! hé faut il que dernier
1548
J'acquitte le tribut au fatal Nautonier,
1549
Impuissant de vengeance ? ah ! je perds la parole
1550
Et dans les flots du sang ma triste âme s'envole.
1551
FÉLISMÈNE
Invincible héros, tes ennemis domptés
1552
Respire sous le faix des travaux supportés,
1553
Repose ta vertu de ma dextre assistée,
1554
Ainsi jadis Hercule du bord Achérontée
1555
Cerbère n'attraîna que le Cécropien Cécropien Cécropien : Cécropien, ienne, adj. (ancien grec), qui appartient à Cécrops. Les Cécropiens , les Athéniens. On dit dans le même sens, les Cécropides. — Minerve cécropienne , Minerve adorée à Athènes ( Encyclopédie Catholique, Répertoire Universel et Raisonné des Sciences, des Lettres, des Arts et des Métiers, Formant une Bibliothèque Universelle ).
1556
N'allât contribuant quelque chose du sien,
1557
Ainsi prêt autrefois de succomber au nombre
1558
Son père qui voyait les forces ne répondre,
1559
Fit pleuvoir un orage horrible de cailloux
1560
Dessur ces ennemis qui les écrasa tous,
1561
Sourde comparaison, seulement pour te dire
1562
Que peu de chose peut ou profiter, ou nuire,
1563
Qu'un féminin courage ose prendre au besoin
1564
Du bon droit secouru, de l'innocence soin.
1565
DON FÉLIX
Sois Amazone, ou bien la chaste Forestière
1566
Qui prêt à l'Univers sa nocturne lumière,
1567
Après un je te dois ce trophée et le jour,
1568
Mais des illusions ordinaires d'Amour
1569
Reviennent à mes yeux, travaillent ma pensée,
1570
Derechef m'apparaît Félismène laissée,
1571
Félismène a le front, le corsage, corsage, Corsage : s. m. La taille du corps humain depuis les épaules jusqu'aux hanches ( Dictionnaire de L'Académie française , 1ère édition). le port,
1572
Quel ver de repentance importune me mord !
1573
FÉLISMÈNE
Las ! pareil accident confuse me fait croire
1574
Voir certain Don Félix gravé dans ma mémoire,
1575
Gentilhomme accompli que j'aimerai toujours
1576
Quand Clothon de Nestor me filerait les jours.
1577
DON FÉLIX
Tu la vois Don Félix. Félix. D’après Vialleton Don Félix ne répond pas à Félismène, mais continue le propos de la réplique précédente.
1578
FÉLISMÈNE
Et lui sa Félismène. Félismène. D’après Vialleton, la réplique n‘enchaîne pas sur celle de Don Félix, mais sur le propos de Félismène qui la précède.
DON FÉLIX
Un charme en mon esprit occupé se promène.
1579
FÉLISMÈNE
Charme qui néanmoins contient la vérité.
1580
DON FÉLIX
Tu aurais sans l'habit qu'on te crût mérité ?
1581
FÉLISMÈNE
Ne vous abuse plus l'indécent équipage,
1582
Félismène est bergère, et naguère fut page.
1583
DON FÉLIX
Ô miracle ! ô prodige ! ô hasard bienheureux !
1584
FÉLISMÈNE
Bergers, il n'y a plus qui vous chasse peureux,
1585
Accourez, venez voir le geôlier de mon âme,
1586
Le principe et la fin de ma pudique flamme.
1587
DON FÉLIX
Ô ma vie
1588
FÉLISMÈNE
Ô mon mieux !
DON FÉLIX
Ô ma Reine !
FÉLISMÈNE
Ô mon tout !
DON FÉLIX
Que de tant de travaux tu es venue à bout ?
1589
Que Que Les deux adverbes interrogatifs que sont employés avec le sens de pourquoi . D'après Vialleton la syntaxe non interrogative permet aussi de comprendre le propos comme étant exclamatif, malgré la ponctuation. tu as peu souffrir patiente l'injure
1590
Faite à ta loyauté d'un volage parjure ?
1591
À te trahir toi-même et ne te plaindre pas,
1592
Réduite à des tourments pires que le trépas ?
1593
Tu ne peux et ne dois m'aimer plus si coupable,
1594
Désormais, désormais de ta grâce incapable.
1595
FÉLISMÈNE
Ne faisons plus mon heur le passé revenir,
1596
Qu'ainsi qu'on a des maux plaisant le souvenir,
1597
Le glorieux sujet mérita bien ce change,
1598
Or vous autres pasteurs ne trouvez pas étrange
1599
La privauté soudaine avec un cavalier
1600
Que me daigne la foi conjugale lier,
1601
Celui dont les vertus me tiennent asservie,
1602
Qui balance vainqueur ma fortune et ma vie,
1603
Qui la nef de mes vœux fait surgir à bon port,
1604
Ou la va repousser naufrageuse du bord.
1605
DON FÉLIX
Troupe que l'équité heureuse recommande
1606
Juge si l'équité s'accorde à sa demande,
1607
Un ingrat, un perfide, un roseau décevant
1608
Qui plie de plein gré dessous le premier vent,
1609
La fit à petit feu remourir remourir Remourir : il se conjugue comme mourir. Mourir une seconde fois (Littré : Dictionnaire de la langue française ). déplorable,
1610
À ses yeux une moindre estima préférable,
1611
Un que vive enterrée elle ôte du tombeau,
1612
Qui voit sous sa faveur le céleste flambeau,
1613
Qui ne peut plus lutter contre la destinée,
1614
Ne doit-il accepter sa grâce entérinée ?
1615
Ne doit-il recevoir content à bras ouverts
1616
La plus rare beauté qui soit en l'Univers ?
1617
Aucun que la raison Soleil divin éclaire
1618
Ne voudrait opiner ce crois-je, le contraire,
1619
Et ma promesse ici derechef devant vous
1620
Lui jure le devoir d'un vertueux époux.
1621
TROUPE DE BERGERS
Beau pair pair Pair : s. m. Se dit premièrement de quelques oiseaux qui s'apparient pour la génération, comme les perdrix, les pigeons, et en particulier, se dit de la tourterelle. La tourterelle ne va jamais sans son pair : quand elle a perdu son pair , elle mène une vie languissante (Furetière : Dictionnaire universel ). que réunit l'occulte providence
1622
Du suprême destin venue en évidence,
1623
Beau pair, l'honneur du monde et la gloire d’Amour
1624
Moissonne désormais le bonheur à son tour,
1625
Répare en tes plaisirs l'injurieuse perte
1626
Qu'une sainte amitié séparée a soufferte,
1627
Venge-toi des travaux et des ennuis passés,
1628
En ta béatitude à jamais effacés,
1629
Tes pensers, tes désirs fassent une harmonie
1630
Qui durable ne soit qu'en la tombe finie,
1631
Que Lucine Lucine Lucine (en latin: Lucina ) est l’épithète ou le synonyme poétique de Junon, déesse de Lumière . Elle est invoquée lors de l'accouchement. féconde honore après neuf mois
1632
Ta couche de rameaux d'où surgeonnent des Rois
1633
Chez qui puisse trouver notre dernière race
1634
En mémoire de vous un asile de grâce.
1635
DON FÉLIX
Notre félicité veut plus que le discours,
1636
Il faut que les désirs prennent un libre cours,
1637
Il faut que les effets précèdent le langage,
1638
Madame ne peut plus se fier sur ce gage
1639
Qui l'affronta jadis, ni mon Amour ardent
1640
Languir près du fruit mûr à son arbre pendant :
1641
Allons donc au prochain hameau brigade chère,
1642
Du sacré Mariage accomplir le mystère,
1643
Puis sur le gazon vert au beau milieu des fleurs
1644
Où quelque ombrage épais empêche les chaleurs,
1645
Célébrer un festin qui ramène en usage
1646
Ce bonheur innocent qui fut au premier âge,
1647
Qui les mets superflus d'ailleurs n'emprunte point ;
1648
Obligez-nous amis après du dernier point,
1649
Qu'un superbe tableau représente l'histoire
1650
De nos chastes amours conservant leur mémoire,
1651
Vénérable en ce lieu tant que l'Astre du jour
1652
Dans le Pôle Pôle D'après l'étymologie du mot : du latin polus (mot poétique désignant le Ciel), du grec, tourner . fera son ordinaire tour.
1653