Étienne Jodelle

Eugène

El Eugenio (Traducción)

Jodelle, Etienne. <<L’Eugène>> [1574], Edité par José Enrique López Martínez, pour la collection EMOTHE. Valence : ARTELOPE Universitat de València, 2017.

Joan Oleza Simó (Investigador principal) López Martínez, José Enrique (Editor)

Français · Verso · 1821 versos

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Note à cette édition numérique

Texte de base : <<L’Eugene>> , dans <<Les œuvres et melanges poétiques d’Étienne Jodelle, sieur du Limodin>> . Premier volume. Paris, Nicolas Chesneau... et Mamert Patisson, 1574, ff. 189r-222v. Bibliothèque Nationale de France, Rés. Ye-450.

Prologue

Assez, assez, le poète a pu voir l'humble argument, le comique devoir, les vers demis, les personnages bas, les mœurs repris, à tous ne plaire pas : pour ce qu'aucuns, de face sourcilleuse, ne cherchent point que chose sérieuse : aucuns aussi de fureur plus amis, aiment mieux voir Polydore à mort mis, Hercule au feu, Iphigène à l'autel, et Troie à sac, que non pas un jeu tel que celui-là qu'ore on vous apporte. Ceux-là sont bons, et la mémoire morte de la fureur tant bien représentée ne sera point : mais tant ne soit vantée des vieilles mains l'écriture tant brave, que ce poète en un poème grave, s'il eût voulu, n'ait pu représenter ce qui pourrait telles gens contenter. Or pour autant qu'il veut à chacun plaire, ne dédaignant le plus bas populaire, et pour ce aussi que moindre on ne voit être le vieil honneur de l'écrivain adextre, qui brusquement traçait les comédies, que celui-là qu'ont eu les tragédies. Voyant aussi que ce genre d'écrire des yeux français si longtemps se retire, sans que quelqu'un ait encore éprouvé ce que tant bon jadis on a trouvé, a bien voulu dépendre cette peine, pour vous donner sa comédie Eugène ; à qui ce nom pour cette cause il donne, Eugène en est principale personne. L'invention n'est point d'un vieil Ménandre, rien d'étranger on ne vous fait entendre : le style est nôtre, et chacun personnage se dit aussi être de ce langage, sans que brouillant avecque nos farceurs le saint ruisseau de nos plus saintes sœurs, on moralise un conseil, un récit, un temps, un tout, une chair, un esprit, et tels fatras, dont maint et maint folâtre, fait bien souvent l'honneur de son théâtre. Mais retraçant la voie des plus vieux, vainqueurs encor du port oblivieux, celui-ci donne à la France courage de plus en plus oser bien davantage : bien que souvent en cette comédie chaque personne ait la voix plus hardie, plus grave aussi qu'on ne permettrait pas, si l'on suivait le latin pas à pas. Juger ne doit quelque sévère en soi, qu'on ait franchi du comique la loi, la langue encor foiblette de soi-même ne peut porter une foiblesse extrême : et puis ceux-ci dont on verra l'audace sont un peu plus qu'un rude populace, au reste tels qu'on les voit entre nous. Mais dites-moi : que recueilleriez-vous, quels vers, quels ris, quel honneur, et quels mots, s'on ne voyait ici que des sabots ? Outre, pensez que les comiques vieux plus haut encor on fait bruire des dieux. Quant au théâtre, encore qu'il ne soit en demi rond, comme on le compassait, et qu'on ne l'ait ordonné de la sorte que l'on faisait, il faut qu'on le supporte : vu que l'exquis de ce vieil ornement ore se voue aux princes seulement ; même le son qui les actes sépare, comme je crois, vous eût semblé barbare, si l'on eût eu la curiosité de remouler du tout l'antiquité. Mais qu'est-ce ci ? Dont vient l'étonnement que vous montrez ? Est-ce que l'argument de cette fable encore n'avez su ? Tôt il sera de vous tous aperçu, quand vous orrez cette première scène. Je m'en tairai, l'Abbé me tient la rêne, qui là-dedans devise avec son prêtre de son état, qui meilleur ne peut être. Jà, jà, marchant, enrage de sortir, pour de son heur un chacun avertir, et se vantant, si sa voix il débouche, de vous brider désire par la bouche, et qui plus est sous la gaye merveille de dérober votre esprit par l'oreille.

PERSONNAGES DE LA COMÉDIE D’EUGÈNE

EUGÈNE abbé
MESSIRE JEAN chapelain
GUILLAUME
ALIX
FLORIMOND gentilhomme
ARNAULT laquais
PIERRE homme de Florimond
HÉLÈNE sœur de l’Abbé
MATTHIEU créancier

ACTE I

SCÈNE I

(EUGÈNE, Abbé, MESSIRE JEAN, Chapelain)
EUGÈNE
La vie aux humains ordonnée 1
pour être si tôt terminée, 2
ainsi que même tu as dit, 3
doit-elle, pour croire à crédit, 4
se charger de tant de travaux ? 5
MESSIRE JEAN
Le seul souvenir de nos maux, 6
qui jà vers nous ont fait leur tour, 7
ou de ceux qui viendront un jour, 8
l'appréhension incertaine 9
empoisonne la vie humaine ; 10
et d'autant qu'ils la font plus griève, 11
ils la font aussi plus briève. 12
Mais qui sait mieux en ce bas-ci 13
que vous, Monsieur, qu'il est ainsi ? 14
EUGÈNE
Il ne faut donc que du passé 15
il soit après jamais pensé ; 16
il faut se contenter du bien 17
qui nous est présent, et en rien 18
n'être du futur soucieux. 19
MESSIRE JEAN
Oh, grand Dieu, qui dit onques mieux ! 20
EUGÈNE
Comment donc ne consent-on point 21
de s'aimer soi-même en ce point, 22
de se flatter en son bonheur, 23
de s'aveugler en son malheur, 24
sans donner entrée au souci ? 25
MESSIRE JEAN
C'est abus, il faut faire ainsi. 26
EUGÈNE
En tout ce beau rond spacieux, 27
qui est environné des Cieux, 28
nul ne garde si bien en soi 29
ce bonheur comme moi en moi : 30
tant que soit que le vent s'émeuve, 31
ou bien qu'il grêle, ou bien qu'il pleuve, 32
ou que le ciel de son tonnerre 33
fasse peur à la pauvre terre, 34
toujours, Monsieur, moi je serai, 35
et tous mes ennuis chasserai. 36
Car serais-je point malheureux 37
d'être à mon souhait plantureux, 38
et me tourmenter en mon bien ? 39
Je ne vouerai jamais à rien, 40
sinon au plaisir, mon étude. 41
MESSIRE JEAN
Ce serait une ingratitude 42
envers la fortune autrement, 43
qui vous pourvoit tant richement : 44
car qui est mal content de soi 45
il faut qu'il soit, comme je crois, 46
mal content de fortune ensemble. 47
EUGÈNE
Fortune assez d'heur me rassemble 48
pour me plaire en ce monde ici, 49
esclavant en tout mon souci : 50
sans travail, les biens à foison 51
sont apportés en ma maison ; 52
biens, je dis, que jamais n'acquirent 53
les parents qui naître me firent, 54
et qui ainsi donnés me sont 55
qu'à mes héritiers ne revont, 56
ains pour rendre ma seule vie 57
en ses délices assouvie, 58
ce que nous pratiquons assez, 59
tant qu'il semble que ramassés 60
tous les plaisirs se soient pour moi. 61
Les rois sont sujets à l'émoi 62
pour le gouvernement des terres, 63
les nobles sont sujets aux guerres ; 64
quant à justice en son endroit, 65
chacun est serf de faire droit. 66
Le marchant est serf du danger 67
qu'on trouve au pays étranger ; 68
le laboureur avecque peine 69
presse ses bœufs parmi la plaine ; 70
l'artisan, sans fin molesté, 71
à peine fuit sa pauvreté. 72
Mais la gorge des gens d'Église 73
n'est point à autre joug soumise, 74
sinon qu'à mignarder soi-mêmes, 75
n'avoir horreur de ces extrêmes, 76
entre lesquels sont les vertus : 77
être bien nourris et vêtus, 78
être curés, prieurs, chanoines, 79
abbés, sans avoir tant de moines 80
comme on a de chiens et d'oiseaux ; 81
avoir les bois, avoir les eaux 82
de fleuves ou bien de fontaines, 83
avoir les prés, avoir les plaines, 84
ne reconnaître aucuns seigneurs, 85
fussent-ils de tout gouverneurs : 86
bref, rendre tout homme jaloux 87
des plaisirs nourriciers de nous. 88
Mais que servirait t'expliquer 89
ce que tu vois tant pratiquer, 90
n'était que je me plais ainsi 91
en la mémoire de ceci, 92
voulant les plaisirs faire dire 93
où d'heure en heure je me mire ? 94
Au matin, quoi ? 95
MESSIRE JEAN
Le feu léger,
de peur que le froid outrager 96
ne vienne la peau tendrelette : 97
le linge blanc, la chausse nette, 98
le mignard peignoir d'Italie, 99
la vêture à l'envi jolie, 100
les parfums, les eaux de senteurs, 101
la cour de tous vos serviteurs ; 102
le perdreau en sa saison, 103
le meilleur vin de la maison, 104
afin de mettre à val vos flumes ; 105
les livres, le papier, les plumes, 106
et les bréviaires cependant 107
seraient mille ans en attendant 108
avant qu'on y touchât jamais, 109
de peur de se morfondre : mais 110
au lieu de ces sots exercices, 111
de la musique les délices 112
avant que monter à cheval, 113
et puis et par mont et par val 114
voler l'oiseau, se mettre en quête 115
bien souvent de la rousse bête ; 116
ou bien, par les plaines errant, 117
suivre le lièvre bien courant, 118
pendant que moi, Messire Jean, 119
je sue auprès le feu d'ahan 120
de tâter les molles viandes, 121
pour vous les rendre plus friandes. 122
Vous arrivez tous affamés, 123
les chaudeaux sont soudain humés, 124
de peur de vicier nature : 125
on fait aux tables couverture, 126
on rit, on boit, chacun fait rage 127
de babiller du tricotage ; 128
on est saoul, on se met en jeu, 129
et puis s'on sent venir le feu 130
de la chatouillarde amourette, 131
soudain en la quête on se jette, 132
tant qu'on revienne tous taris 133
par ces pisseuses de Paris. 134
EUGÈNE
Tout beau, Messire Jean, tout beau, 135
demeure là, d'un cas nouveau : 136
puisqu'à l'amour tu es venu, 137
m'est à cette heure souvenu, 138
pour lequel appelé t'avais. 139
MESSIRE JEAN
Quoi ? Comment ? D'où vient telle voix ? 140
Avez-vous reçu quelque offense ? 141
EUGÈNE
Non, non, tout beau, seulement pense 142
de me prêter ici tes sens. 143
Tu sais bien que depuis le temps 144
qu'Henry, magnanime roi, 145
a mené ses gens avec soi 146
jusques aux bornes d'Allemagne, 147
Amour, qui se met en campagne 148
pour faire quête de mon cœur, 149
s'est rendu dessus moi vainqueur, 150
me venant d'un trait enflammer 151
pour me faire ardemment aimer 152
cette Alix, mignarde et jolie ; 153
bague fort bonne et bien polie, 154
pour qui - oh, serviteur fidèle - 155
tu me vaux une maquerelle. 156
MESSIRE JEAN
Oh, que je me tiens en repos, 157
pour voir où cherra ce propos ! 158
EUGÈNE
Jusqu'ici tant bien m'a servi, 159
que du tout en elle je vis : 160
et pour être bon guerdonneur 161
lui voulant couvrir son honneur, 162
comme tu es bien averti, 163
lui ai trouvé le bon parti 164
de Guillaume, le bon lourdaud, 165
qui est tout tel qui nous le faut, 166
et les ai mariés ensemble. 167
MESSIRE JEAN
Oh, fort bien fait ! 168
EUGÈNE
Mais que te semble ?
J'ai feint que c'était ma cousine. 169
MESSIRE JEAN
La parenté est bien voisine, 170
il n'y fallait épargner rien, 171
ce sont trois cents écus ; et bien, 172
qu'est-ce pour votre dignité, 173
sinon qu'œuvre de charité ? 174
EUGÈNE
Mais maintenant j'ai si grand' peur, 175
que Guillaume sente mon cœur 176
avec les cornes de sa tête. 177
MESSIRE JEAN
Ah, ventrebieu ! Il est trop bête : 178
son front n'a point de sentiment, 179
ni son cœur de bon mouvement. 180
Ho, ho, quoi ? Craignez-vous en rien, 181
en cela, un Parisien ? 182
Le bon Guillaume sans malice 183
vous est couverture propice, 184
pour sûrement brider l'amour. 185
Si fussiez allé chacun jour, 186
cependant qu'Alix était fille, 187
planter en son jardin la quille 188
à l'envi, chacun eût crié : 189
mais depuis qu'on est marié, 190
si cent fois le jour on s'y rend, 191
le mari est toujours garant : 192
on n'en murmure point ainsi. 193
Et puis en cette ville-ci 194
on voit ce commun badinage, 195
de souffrir mieux un cocuage, 196
que quelque amitié vertueuse. 197
EUGÈNE
Après, mon amour est douteuse, 198
et je crains que cette mignarde 199
d'aller autre part se hasarde, 200
car ses femmes ainsi friandes 201
suivent les nouvelles viandes. 202
Et puis qui ne serait jaloux 203
d'un entretien qui m'est tant doux ? 204
Dès lors que fais chez elle entrée, 205
je la trouve exprès apprêtée, 206
ce semble, pour me recueillir : 207
elle me vient au col saillir, 208
elle me lace doucement, 209
et puis m'étreint plus fortement. 210
J'entends si Guillaume est dehors : 211
« bonjour, mon tout » dit-elle alors ; 212
mais si quand elle entend ma voix, 213
elle sent le cocu au bois, 214
ou bien en quelque lieu voisin, 215
« bonjour - dit-elle - mon cousin ». 216
MESSIRE JEAN
Et quoi plus ? 217
EUGÈNE
Nous entrons dedans,
et jà d'un désir tous ardents 218
nous mirons nos affections 219
au miroir de nos passions, 220
qui sont les faces de nous deux : 221
souvent mollement je me deulx 222
du temps, et elle se complaint 223
que l’Amour assez ne m’atteint. 224
MESSIRE JEAN
Oh, dueil heureux ! 225
EUGÈNE
Elle s'apaise,
elle accourt, et plus fort me baise, 226
puis s'arrêtant elle se mire 227
dedans mes yeux. 228
MESSIRE JEAN
Oh, doux martyre !
EUGÈNE
Et folâtrant elle rempoigne 229
mes lèvres, qui font une trogne, 230
afin que d'elle elles soient morses : 231
et quant est des autres amorces, 232
pense que peut en cela faire 233
celle qui se plaît en l'affaire. 234
MESSIRE JEAN
Qui pourrait être homme tant froid, 235
qui ne s'émeut en cet endroit ? 236
EUGÈNE
Mais où me suis-je promené ? 237
Où l’Amour m'a-t-il jà traîné ? 238
Ore donc sache en cette affaire 239
comment il te faut me complaire 240
au long discours de cette chose. 241
Deux points tous seuls je te propose : 242
la peur que j'ai que ce sottard 243
découvre la braise qui m'ard, 244
et la peur que j'ai qu'en ma dame 245
ne s'allume quelque autre flamme. 246
Au premier tu remédieras, 247
quand ce lourdaud gouverneras, 248
l'assurant que j'ai bonne envie 249
de lui aider toute sa vie. 250
Quand tu le mèneras au jeu, 251
quand l'amadouant peu à peu 252
tu le rendras ami de toi, 253
autant que sa femme est de moi, 254
afin qu'ayez l'entrée sûre. 255
Quant est du second, je t'assure 256
qu'il te faudra prendre cent yeux, 257
afin de me la garder mieux ! 258
Que l'on épie, que l'on regarde, 259
qu'on s'enquière, qu'on prenne garde 260
de n'être en embûche trouvé, 261
après avoir bien éprouvé. 262
Pour le loyer de ton office 263
je te voue un bon bénéfice. 264
MESSIRE JEAN
Grand merci, Monsieur, c'est de grâce : 265
ne vous souciez que je fasse, 266
n'ayez de ces deux points émoi. 267
Dès ore je prends tout sur moi. 268

SCÈNE II

MESSIRE JEAN
Ainsi, Dieu m'aime, on voit ici 269
maints aveuglés, qui sont ainsi 270
que les flots enflés de la mer, 271
qu'on voit lever, puis s'abîmer 272
jusques au plus profond de l'eau. 273
Ceux-ci se fichant au cerveau 274
un contentement qu'ils se donnent, 275
dessus lequel ils se façonnent 276
le portrait d'une heureuse vie, 277
voyent soudain suivre l'envie 278
du sort, bien souvent irrité, 279
rabaissant leur félicité. 280
Songez à celui qu'avez vu, 281
ce brave abbé tant bien pourvu, 282
moins en l'Église qu'en folie ; 283
songez, dis-je, au mal qui le lie, 284
ains l'étrangle tant doucement 285
d'un folâtre contentement. 286
Il se fait seul heureux, en tout, 287
il n'imagine point de bout, 288
il ne prévoit, et ne prévient 289
au malheur qui souvent advient ; 290
et qui pis est, voir il n'a su 291
qu'il est journellement déçu. 292
L'aveuglement est le moyen 293
de tourner un beaucoup en rien. 294
Il est si fol, comme je vois, 295
de penser : « Alix est à moi, 296
et me tient seul ami certain » ; 297
Alix, dis-je, plus grand putain 298
qu'on puisse voir en aucun lieu, 299
et qui veut, sans crainte de Dieu, 300
se bâtir aux cieux une porte, 301
par l'amour qu'à tous elle porte, 302
exerçant sans fin charité. 303
Assez longtemps elle a été 304
à un Florimond, homme d'armes, 305
qui par avant sous les alarmes, 306
par qui son amour l'asservit. 307
Longtemps à Hélène servit, 308
sœur de ce bel abbé mon maître, 309
sans par son pourchas jamais être 310
reçu au dernier point de grâce ; 311
tant qu'étant vaincu de l'audace 312
de sa maîtresse impitoyable, 313
pour passer l'amour indomptable, 314
et amortir sa fantaisie, 315
fût par lui cette Alix choisie, 316
laquelle il entretint toujours, 317
non pas seul maître des amours, 318
jusques à ce camp d'Allemagne, 319
pour lequel se mît en campagne. 320
Mêmes on m'a dit qu'un grand zèle 321
Florimond avait envers elle. 322
Mais qui veut bien aimer ne fasse 323
aux parisiennes la chasse : 324
et puis notre abbé, notre brave 325
fol masqué d'un visage grave, 326
ce sot, ce messer couillon pense 327
avoir eu seul la jouissance, 328
et l'a mise en son mariage 329
afin qu'il fît un cocuage 330
de mari et d'ami ensemble. 331
Mais, je vous prie, que vous semble 332
des morgues, que je tiens vers lui ? 333
S'il dit oui, je dis oui, 334
s'il dit non, je dis aussi non ; 335
s'il veut exalter son renom, 336
je le pousserai par ma voix 337
plus haut que tous les cieux trois fois. 338
Ainsi je fais un hameçon 339
pour attraper quelque poisson 340
en la grand' mer des bénéfices : 341
sont mes états, sont mes offices, 342
et qui n'en sait bien sa pratique, 343
voise ailleurs ouvrir sa boutique. 344

SCÈNE III

(GUILLAUME, ALIX, MESSIRE JEAN)
GUILLAUME
Eh, Dieu ! Quelle heureuse fortune 345
m'eût été plus heureuse qu'une, 346
ou quelle plus douce rencontre 347
en toute la terre se montre, 348
que celle-là qu'ore j'ai faite 349
de cette femme tant parfaite, 350
à qui Dieu m'a joint pour ma vie ? 351
Eh, mon Dieu, que j'ai bonne envie 352
de t'en rendre grâce à jamais ! 353
Ah ! Je t'en irai désormais 354
souvent présenter des chandelles 355
et à la reine des pucelles, 356
qui m'a donné si chaste femme. 357
Sa beauté tout le monde enflamme, 358
car je vois bien souvent passer 359
maints amourets que trépasser 360
elle fait en les regardant, 361
mais aucun n'y va prétendant, 362
accablé dessous sa vertu. 363
Moi-même je suis abattu 364
bien souvent de sa chasteté, 365
car alors que suis excité 366
de faire le droit du ménage, 367
elle me dit d'un saint courage : 368
« écoute, mon mignon, contemple 369
du bon Joseph la sainte exemple, 370
qui ne toucha sa sainte dame. 371
Notre chair est vile et infâme, 372
ces actes sont vilains et ords, 373
et qui nous damne que le corps ? 374
Alors je me mets en prière, 375
et lui tourne le cul arrière, 376
car hélas, bon Dieu, tu ne veux 377
que l'on blesse les chastes vœux. 378
ALIX
Qui est celui j'ois compter, 379
et tellement se contenter ? 380
Ah, mananda, c'est mon badault : 381
écouter ici me le faut, 382
pour savoir qu'il dira de moi. 383
GUILLAUME
Bon Dieu, je suis tenu à toi ! 384
Outre cela, elle est tant douce, 385
jamais ses amis ne repousse : 386
elle est à chacun charitable, 387
et envers moi tant amiable 388
que le monde en est étonné. 389
Quantes fois m'a-t-elle donné 390
de l'argent pour m'aller jouer ? 391
Cil qui veut à Dieu se vouer 392
ne sera jamais indigent : 393
Alix a toujours de l'argent, 394
elle est sainte dès ce bas lieu, 395
car c'est de la grâce de Dieu, 396
que cet argent lui vient ainsi. 397
ALIX
Je suis en paradis aussi, 398
d'avoir un mari tel que j'ai : 399
par ainsi sainte je serai. 400
GUILLAUME
Même quand je me vais ébattre, 401
si j'y étais trois jours ou quatre, 402
elle n'en dit rien au retour 403
non plus que d'un seul demi jour ; 404
et quand je me veux excuser, 405
et de tels mots vers elle user: 406
« pardon je vous suppli, ma femme, 407
vraiment ce m'est un grand diffame 408
d'avoir demeuré jusqu'à ore » : 409
« je voudrais qu'y fussiez encore, 410
mon ami, c'est votre santé ». 411
ALIX
Eh, benêt, que c'est bien chanté ! 412
GUILLAUME
Et quand je me treuve en malaise, 413
je sens que sa prière apaise 414
la maladie que je sens ; 415
elle s'en court par ces couvents 416
de saint François, saint Augustin, 417
de l'abbaye saint Martin, 418
de saint Victor, de saint Magloire, 419
pour faire prier. 420
ALIX
Voire, voire,
on y prie à deux beaux genoux. 421
GUILLAUME
Elle m'apporte à tous les coups 422
de ces saints couvents quelques choses : 423
ou bien de quelque pain de roses, 424
ou bien des eaux, ou bien du flan, 425
aucunesfois de leur pain blanc, 426
et me dit que par les mérites 427
du bon saint, ces choses petites 428
ont pouvoir de guarir la fièvre. 429
ALIX
Serait perte s'il était lièvre, 430
les cornes lui siéent fort bien. 431
GUILLAUME
Elle ne me moleste en rien, 432
même quand malade je suis : 433
elle ferme soudain mon huis, 434
et de crainte de me fâcher 435
en autre lieu s'en va coucher ; 436
mais bien souvent je sens de peur 437
dedans moi débattre mon cœur, 438
quand ma partie me deffaut, 439
car j'entendis un jour d'en haut 440
un esprit qui fort rabâtait, 441
lorsqu'en mon lit elle n'était. 442
ALIX
Je retiens d'un sermon ces mots, 443
qu'un esprit n'a ni chair ni os. 444
GUILLAUME
Puis quand elle est malade aussi, 445
vraiment je lui fais tout ainsi, 446
et me couche en quelque chambrette : 447
mais hélas ! Elle est tant fluette, 448
qu'elle est bien souvent en malaise, 449
ou elle feint, ne lui déplaise, 450
pour accomplir en sainteté 451
quelque beau vœu de chasteté. 452
Non fait, non, elle souffre peine, 453
car la nuit bien fort se démène. 454
ALIX
Oh que je sens un doux martyre ! 455
Je crève ici quasi de rire, 456
je ne saurais m'y arrêter ; 457
mais je vais ore l'accoster. 458
GUILLAUME
Mon Dieu, que je serais marri... 459
ALIX
De quoi parlez-vous, mon mari ? 460
GUILLAUME
Ah, notre femme, Dieu vous gard ! 461
Je meure si votre regard 462
ne m'a servi d'allègement 463
contre mon fâcheux pensement. 464
ALIX
Quel pensement ? 465
GUILLAUME
Le créancier
m'a fait ore signifier 466
qu'il veut que je paye aujourd'hui. 467
ALIX
Aujourd'hui, c'est un grand ennui, 468
c'est donner bien peu de répit ; 469
il n'en faut point être dépit, 470
il faut prendre patiemment 471
ce que notre Dieu justement 472
pour nos commises nous envoie. 473
GUILLAUME
Il est vrai, c'est la droite voie, 474
patience est d'honneur la porte. 475
ALIX
Patience est toujours plus forte. 476
GUILLAUME
Ses dons sont à tous bien séants. 477
Mais comment ? Qui entre céans ? 478
Avez-vous laissé l'huis ouvert ? 479
ALIX
Tout beau, tout beau, j'ai découvert 480
un des plus grands de nos amis : 481
c'est le Chapelain, le commis, 482
le factotum de mon cousin. 483
MESSIRE JEAN
Et puis quoi ? Comment ? Votre vin 484
est-il jà là-bas mis en broche ? 485
ALIX
Il est trouble, car on le hoche 486
trois ou quatre fois tous les jours. 487
GUILLAUME
Monsieur, faites deux ou trois tours 488
par le jardin en attendant : 489
m'amie envoie cependant 490
au meilleur sans craindre les frais. 491
MESSIRE JEAN
Je vais donc là prendre le frais. 492

ACTE II

SCÈNE I

(FLORIMOND, gentilhomme, PIERRE, laquais)
FLORIMOND
Ore que je suis de retour, 493
j'ai consumé quasi ce jour 494
à contempler en cette ville 495
de plusieurs la pompe inutile : 496
ceux qui naguères en la guerre 497
faisaient leur chevet d'une pierre, 498
et qui du long chemin grevés 499
avaient leurs harnais engravés 500
à longues traces sur le dos, 501
à qui presque on voyait les os, 502
ayant une face dépite, 503
du soleil quasi demi cuite, 504
mêlée en sueur et poudrière, 505
oubliant leur face guerrière 506
se sont parés si mollement, 507
qu'ils semblent venir proprement 508
des noces, et non de la guerre. 509
Mêmes aucuns vendent leur terre, 510
les autres engagent leur bien, 511
les autres trouvent le moyen 512
de recouvrer quelques deniers 513
pour enrichir les usuriers, 514
les autres vendent l'équipage, 515
harnois, chevaux, et attelage, 516
et tout pour dépendre en délices ; 517
et au lieu des bons exercices 518
pour toujours assurer leur main, 519
le palais muguet en est plein, 520
où leurs parfums et leurs civettes, 521
chose propre à leurs amourettes, 522
tirent les dames aux devis, 523
qui presque y courent aux envis, 524
au velours, au satin, à l'or, 525
et aux broderies encor ; 526
nonobstant tout édit donné, 527
il est autant peu pardonné 528
qu'il serait même entre les princes, 529
en pleine paix de leurs provinces. 530
Mais quoi ? Comment ? Où est l'enseigne, 531
où est la bataille qui saigne 532
de tous côtés en sa fureur ? 533
Où sont les coups, où est l'horreur, 534
où sont les gros canons qui tonnent, 535
où sont les ennemis qui donnent 536
jusques aux tentes de nos gens ? 537
Ah, nous deviendrons négligents, 538
et chasserons hors de mémoire 539
le désir qu'avons de la gloire. 540
Je confère cette cité, 541
à ce que l'on m'a récité 542
jadis de l'antique Capoue, 543
car sa friandise nous tue, 544
comme les soldats d'Hannibal. 545
Quittons l'amour, laissons le bal, 546
oublions ces folles rencontres, 547
faisons tournois, faisons des monstres, 548
et pendons encore les prix 549
pour guerdonner les mieux appris. 550
Estimez-vous l'ennemi mort ? 551
Sachez que pour un temps il dort 552
pour veiller plus longtemps après ; 553
mêmes de jour en jour plus près 554
tâche s'approcher de nos forces, 555
et après les douces amorces, 556
penseriez-vous les maux souffrir 557
qui se viendront à nous offrir ? 558
Endureriez-vous seulement 559
les maux qu'eûmes dernièrement : 560
par trois jours le défaut de pain, 561
maint fâcheux mont, âpre et hautain, 562
ces gros brouillards, cette gelée, 563
et puis cette pluie écoulée 564
qui souvent servait de breuvage, 565
ce flux de sang qui fît outrage 566
sans épargner soldat ni prince. 567
Je trépigne, et les dents je grince, 568
quand je vois l'excessif et brave 569
d'avoir un bel habit et grave 570
bien découpé : ne passons pas 571
des gentilshommes les états. 572
Pour voir quelque dame connue, 573
qu'on a devant la guerre vue, 574
c'est raison de se rafraîchir, 575
mais depuis qu'on vient à franchir, 576
fi, fi, de superfluité... 577
mais jà trop me suis excité : 578
puis je vois mon homme venir, 579
à lui voir ses gestes tenir, 580
il querelle en soi quelque chose, 581
au fond de sa cervelle enclose. 582
Ici le vais guetter de loin, 583
attendant que j'aie besoin 584
d'aller avec ma bonne Alix 585
éprouver le branle des lits. 586
Laquais, vois-tu pas bien les mines ? 587
PIERRE
Oui Monsieur, sont des plus fines. 588

SCÈNE II

(ARNAULT, homme de Florimond, FLORIMOND)
ARNAULT
Combien que mille fois et mille 589
j'aie vu et revu la ville 590
de Paris, où suis à cette heure, 591
si est-ce qu'après la demeure 592
que j'ai faite au camp d'Allemagne, 593
après mainte et mainte montagne, 594
dont le souvenir maintes fois 595
me fait souffler dedans mes doigts ; 596
après la soif, après la faim 597
qui vint par le défaut du pain, 598
et après m'être vu moi-même 599
bien dessiré, bien maigre et blême, 600
Paris, ville mignarde et belle, 601
me semble une chose nouvelle. 602
Aussi l'on dit qui veut choisir 603
le plus doux du plus doux plaisir : 604
il faut avoir premier été 605
au mal avant qu'il soit goûté. 606
Puis-je bien laisser la maison, 607
sans que je voie grand foison 608
de choses braves et pompeuses, 609
et mêmement tant de pisseuses 610
qui se font rembourrer leur bas, 611
promettent que je n'aurai pas 612
le défaut que j'avais au camp. 613
Mais au fort, en si grand ahan 614
je n'en avais pas grand envie. 615
Mais que fais-je, maugré ma vie ? 616
En babillant trop je demeure : 617
monsieur m'a chargé qu'à cette heure 618
je ne faillisse à le trouver. 619
Il s'en veut aller relever 620
contre son Alix les discords, 621
pour voir si lutter corps à corps 622
vaut mieux que de combattre aux armes. 623
Oh, les doux pleurs, hélas ! Les larmes, 624
desquelles Alix parlera 625
quand son amant elle verra. 626
Mais, oh, fort heureuse rencontre ! 627
Je le vois, je vais à l'encontre, 628
peine n'aurai de le chercher. 629
FLORIMOND
J'avais beau ma face cacher : 630
mon Arnault me connaît trop bien. 631
Et bien, Arnault, de nouveau ? 632
ARNAULT
Rien
que ne sachiez comme je crois. 633
FLORIMOND
As-tu entendu que le Roi 634
nous rappellera bien soudain ? 635
ARNAULT
Le bruit est tel. 636
FLORIMOND
Mais quel dédain !
Les plaisirs qu'Alix, ma mignonne, 637
quand je suis à Paris me donne, 638
à cette fois me seront courts. 639
Et bien après fais-moi discours 640
de ce que tu as ouï dire ? 641
ARNAULT
L'Empereur remâche son ire, 642
et grinçant les dents s'encourage, 643
tant qu'on dirait voyant sa rage, 644
et son appétit de vengeance, 645
qu'il est toujours en celle danse 646
qu'il fait à l'envers sur un lit. 647
FLORIMOND
Où est-il ore ? 648
ARNAULT
À ce qu'on dit
il a déjà le Rhin passé. 649
FLORIMOND
Serait-il bien tant insensé 650
de venir mettre siège à Metz ? 651
ARNAULT
On lui servirait de bons mets, 652
et si n'y ferait pas grand tort, 653
car outre le nouveau renfort, 654
les braves gens qui sont dedans, 655
le feront mieux grincer les dents 656
que jamais il ne fît encor. 657
FLORIMOND
Pour le moins il ne tient à l'or, 658
qui est le nerf de toute guerre, 659
qu'il ne prenne toute la terre 660
que cette année avons fait nôtre. 661
ARNAULT
Il attendra fort bien à l'autre, 662
et à l'autre an encore après : 663
je pense qu'il vient tout exprès 664
pour Thionville envitailler. 665
Mais vous ne faites que railler, 666
vous savez le tout mieux que moi. 667
FLORIMOND
Je m'enquiers seulement à toi, 668
pour voir si ce qu'on dit de lui 669
accorde à cela qu'aujourd'hui 670
on m'a par missives mandé, 671
et tu l'as fort bien accordé. 672
Puis donc que ce peu de loisir 673
se donne ainsi à mon plaisir, 674
je veux récompenser le peu 675
par l'accroissement de mon feu, 676
qui jà me rend mort en vivant. 677
Mais Arnault, compte moi devant 678
que vers ma mignonne je voise, 679
qu'elle était cette forte noise 680
que tu mouvais tantôt en toi 681
je te voyais mouvoir le doigt, 682
et marmonner en tes deux lèvres, 683
comme un qui frissonne des fièvres. 684
Songeais-tu ainsi seul à part 685
à l'outrageuse amour qui m'ard ? 686
ARNAULT
Rien moins, Monsieur. 687
FLORIMOND
Et à quoi donc ?
Dis-moi. 688
ARNAULT
Je me plaisais adonc
aux gentilles délicatesses, 689
à l'heur, aux ébats, aux caresses 690
que l'on reçoit ici, au prix 691
des maux où nous étions appris. 692
FLORIMOND
Je meure, c'est chose terrible 693
qu'il est presque au monde impossible 694
de trouver un, qui ne peut être 695
contraire au penser de son maître : 696
en cela je me déplaisais 697
où te plaire tu t'amusais. 698
ARNAULT
Pourquoi Monsieur? 699
FLORIMOND
Car cette pompe
et bravade mollement trompe 700
les plus enflammés de courage, 701
et nos gentilshommes font rage 702
d'excéder même l'excessif ; 703
c'est ce qui me rendait pensif, 704
et en moi-même me plaignant, 705
quand tu t'en venais trépignant 706
pour me trouver. 707
ARNAULT
Pourtant Monsieur,
sauf toujours votre avis meilleur, 708
il me semble que c'est à ceux 709
qui n'ont point été paresseux 710
de maintenir le droit de France, 711
opposant leur vie à l'outrance 712
de ces aiglons impériaux, 713
après tant et tant de travaux, 714
d'avoir pour rafraîchissement 715
en volupté contentement ; 716
non pas à ces pourceaux nourris 717
dedans ce grand tect de Paris, 718
qui n'oseraient d'un jet de pierre 719
éloigner les yeux de leur terre. 720
Non à plusieurs larrons honnêtes, 721
qui n'étant faits que pour des bêtes, 722
d'un visage humain emmasquées, 723
par pratiques mal pratiquées, 724
dépendent encore aujourd'hui 725
et le leur et celui d'autrui, 726
en banquets, pompes, et délices, 727
pour souvent être appui des vices, 728
cependant même que le Roi 729
ayant ses princes avec soi, 730
souffre maintes et maintes choses 731
pour garder ces bêtes encloses. 732
Non à ces petits mugueteaux, 733
ces babouins avocasseaux, 734
qui pour deux ou trois lois rouillées 735
de je ne sais quoi embrouillées, 736
chevauchent les ânes, leurs frères, 737
avec leurs contenances fières, 738
mêlant la morgue italienne, 739
afin qu'un gros sourcil s'en vienne 740
les demander en mariage. 741
Ah, ventrebieu, quel badinage ! 742
Non pas, dis-je, à ces mercadins, 743
ces petits muguets citadins, 744
ces petits brouilleurs de finances, 745
qui en banquets, et ris, et danses, 746
en toutes superfluités 747
surmontent les principautés. 748
Mais quant est de nos gentilshommes, 749
qui est le propos où nous sommes, 750
bien qu'on croie toutes bravades 751
rendre les courages plus fades, 752
si celui-là qui est plus brave 753
entendait le battement grave 754
d'un tambourin quasi tonnant, 755
ou bien d'un clairon étonnant, 756
il serait mieux encouragé, 757
et plus tôt en ordre rangé. 758
FLORIMOND
Ainsi le Ciel me soit ami, 759
si tu ne m'a mis à demi 760
par ta parole hors de moi . 761
Quoi ? Comment ? Qu'est-ce que de toi 762
quand tu vas ainsi contestant ? 763
Un docteur n'en dirait pas tant : 764
as-tu tant l'école suivie ? 765
ARNAULT
La meilleure part de ma vie, 766
et si étais des mieux appris : 767
mais ore les meilleurs esprits 768
aiment mieux soldats devenir 769
qu'au rang des badauds se tenir. 770
Mais comment est-ce que la chose 771
qu'en venant je tenais enclose, 772
dont vous m'avez interrogué, 773
nous a si fort poussés au gué ? 774
Où sommes-nous venus ainsi ? 775
FLORIMOND
Nous nous sommes tous deux ici 776
oubliés de notre entreprise ; 777
toutesfois cet oubli je prise, 778
car l'une est bien plus recouvrable, 779
que l'autre toujours n'est comptable. 780
Mais tournant bride à tous les dits, 781
reviendrons-nous à notre Alix, 782
que mon cœur follement adore ? 783
Faut-il que j'y voise desore, 784
ou bien s'il vaut mieux que par toi 785
soit faite l'entrée avant moi, 786
pour voir si tu surprendras point 787
quelque muguet, qui se soit joint 788
à mon Alix par mon absence ? 789
ARNAULT
Elle est fidèle, que je pense. 790
FLORIMOND
Et quand aucun n'y trouveras, 791
au ménage regarderas 792
pour voir s'elle n'a rien acquis, 793
si ses habits sont plus exquis 794
que n'étaient quand je départis. 795
ARNAULT
Sont témoins du nouveau parti. 796
FLORIMOND
Tu noteras bien le visage, 797
le froid, ou le chaud du courage, 798
le parler, la joie, ou le dueil, 799
les caresses, et le recueil 800
qu'elle montrera. 801
ARNAULT
Laissez faire,
reposez-vous de cette affaire. 802
J'espère encor de faire mieux. 803
FLORIMOND
Et ore que suis ocieux 804
à Notre Dame m'en irai, 805
où pendant me pourmènerai 806
faisant la cour à mes pensées. 807
ARNAULT
Qu'elles soient bien caressées, 808
car c'est le lieu où se retire 809
l'amant, qui serf de son martyre, 810
fait maint regret, comme maint tour. 811
FLORIMOND
Va, va. 812
ARNAULT
Je suis jà de retour.

SCÈNE III

HÉLÈNE
Sœur de l'Abbé Si l'œil trompé ne me déçoit, 813
par la rue au matin passait 814
Florimond, ainsi qu'il me semble ; 815
dont ainsi Dieu m'aime, je tremble, 816
ayant peur que quelque fortune 817
soit à quelques-uns importune, 818
car je connais bien son courage, 819
impatient de quelque outrage. 820
Il m'avait par longtemps servie, 821
et me vouait quasi sa vie, 822
mais vaincu par mon chaste cœur 823
de son amour s'est fait vainqueur. 824
Combien qu'outre le dernier point 825
Florimond ne me déplût point ; 826
et me laissant, comme j'ai su, 827
d'une Alix a été déçu, 828
fille qu'il pensait avoir seul, 829
qui faisait de plusieurs recueil, 830
mêmes avant qu'il eût été 831
deux jours hors de cette cité 832
piquant à la guerre d'Almagne ; 833
cette maraude, cette cagne, 834
énamoura l'Abbé mon frère, 835
si bien qu'elle trouva manière 836
d'arracher de lui mariage. 837
Oh, quel horreur, quel cocuage, 838
un seul mot jamais n'en parlai 839
à mon frère, et toujours celai 840
qu'il me semblait de l'entreprise ; 841
car je n'étais tant mal apprise 842
qu'il ne me dût bien faire part 843
de ce qu'il brouillait à l'écart, 844
pour lui compter la fable toute. 845
Mais ore je suis en grand doute 846
que de cette badinerie 847
se naisse aucune fâcherie, 848
et je vous jure en bonne foi, 849
j'aime mon frère mieux que moi. 850
Ore ne lui faut celer rien : 851
ho, ho, anda, je le vois bien : 852
la rencontre est tout à propos. 853

SCÈNE IV.

(EUGÈNE, HÉLÈNE)
EUGÈNE
J'ai toujours cherché le repos : 854
mais puisque l'amour est passible, 855
de l'avoir il m'est impossible, 856
car de mon amour m'absenter 857
ce me serait la vie ôter. 858
HÉLÈNE
Mon frère, Dieu vous doint bon jour, 859
vous êtes toujours sus l'Amour : 860
Amour vous court par les boyaux, 861
Amour occupe maints cerveaux, 862
que bien aveuglément démène. 863
EUGÈNE
Ho, ho, ma sœur, qui vous amène ? 864
HÉLÈNE
Puisque sus l'Amour étions ore, 865
l'amour que j'ai vers vous, encore 866
que n'ayez en ce mérité, 867
que mon cœur soit sollicité 868
de survenir à vos dangers : 869
car si nous étions étrangers, 870
vous ne m'eussiez celé vos choses 871
tant que les avez tenu closes. 872
EUGÈNE
Qu'y a-t-il donc ? 873
HÉLÈNE
N'aimes-vous pas ?
EUGÈNE
Et que vous allez pas à pas, 874
me voulez-vous prendre au filet ? 875
HÉLÈNE
Vous me l'aviez toujours celé, 876
mais je l'ai bien su nonobstant : 877
n'aimez-vous pas Alix pourtant ? 878
Sauvez-vous du prochain danger. 879
EUGÈNE
Qu'est-ce donc ? Faut-il tant songer ? 880
HÉLÈNE
Florimond, que bien connaissez, 881
qui mes amours a pourchassés, 882
l'avait aimée devant vous, 883
mais elle se change à tous coups, 884
car dès lors qu'il fut départi 885
elle choisit votre parti. 886
Maintenant il est retourné ; 887
il lui avait beaucoup donné 888
pour à lui seul la maintenir. 889
Regardez qu'il pourra venir 890
des amours qu'avez assoupis 891
pour les vôtres, et qui est pis 892
du mariage qu'avez fait. 893
EUGÈNE
Oh, grand Ciel, que t'ai-je forfait ? 894
Veux-tu faire si brave cœur 895
esclave de quelque malheur ? 896
HÉLÈNE
Ce que je vous dis est certain. 897
EUGÈNE
Ah, maugrebieu de la putain ! 898
HÉLÈNE
Ne crions point tant en ce lieu, 899
il faut supplier au grand Dieu 900
que par lui soit remédié. 901
EUGÈNE
Ah, ah vertubieu, c'est bien chié ! 902
HÉLÈNE
Comment ? Qu'est-ce ci ? Quelle guise ? 903
Voilà un brave homme d'Église. 904
EUGÈNE
L'amour et la douleur extrême 905
me font absenter de moi-même. 906
HÉLÈNE
Voyez comme il serre les dents. 907
Tout beau, tout beau, entrons dedans, 908
on y pourra remédier. 909
Que gagnez-vous d'ainsi crier, 910
sinon faire un simple mal double ? 911
Ceci n'est pas un si grand trouble : 912
Florimond s'apaisera bien 913
quand il verra qu'il n'y a rien 914
de constance en cette femelle. 915
Il mettra son amour hors d'elle, 916
ou il en prendra comme une autre 917
pour l'argent. Quant à l'amour vôtre, 918
voudriez-vous aimer désormais 919
celle-là qui n'aima jamais ? 920
Prenez qu'ayez au jeu perdu 921
ce que vous avez dépendu, 922
ne soyez pour si peu marri ; 923
quant à Guillaume, son mari, 924
il est si très homme de bien, 925
qu'il ne se souciera de rien. 926
EUGÈNE
Quelque peu soulagé me sens. 927
HÉLÈNE
Entrons. 928
EUGÈNE
Entrons, entrons, le temps
nous offrira quelque remède. 929
HÉLÈNE
Celui vainc qui au mal ne cède. 930
EUGÈNE
Si est-ce que le cœur en moi 931
me prédit quelque grand émoi. 932

ACTE III

SCÈNE I

(ARNAULT, FLORIMOND)
ARNAULT
Ah, dieux, qui de notre entreprise, 933
par celle que mon maître prise, 934
sommes ore bien détournés ! 935
Nous pourrait-on plus étonnés 936
rendre jamais tous deux ensemble ? 937
Oh, Ciel, oh, terre, que te semble 938
de chose tant mal ordonnée ? 939
Toi-même, maudit Hyménée, 940
conducteur de trois cocuages 941
au lieu de tes saints mariages, 942
n'as-tu rougi d'autoriser 943
ces noces tant à mépriser ? 944
Oh, vous, quelconques soyez-vous, 945
dieux célestes, qui entre tous 946
l'ardeur des pauvres embrasés, 947
de votre Ciel favorisez, 948
voulez-vous ore vous garder 949
de votre foudre en bas darder, 950
vu que meurtrir il conviendrait 951
ces transgresseurs de votre droit, 952
ces moqueurs de votre maîtrise, 953
laissant la femme mal apprise, 954
laissant cette infidèle dame ? 955
Dame, mortbieu ! Vu tel diffame 956
le nom de dame n'y convient, 957
laissant la pute qui ne tient 958
compte de l'amant tant aimable, 959
lequel d'un vouloir immuable 960
lui avait dédié sa vie. 961
Mais, peut-être, avez cette envie, 962
faisant tort au premier lien, 963
faire tort à l'aise et au bien 964
de ce mien maître gracieux. 965
Mais j'en renie tous les cieux, 966
si je ne fais tomber en bas 967
tant de jambes et tant de bras, 968
que Paris en sera pavé. 969
En despecte, je suis crevé 970
de dépit : qui ne le serait 971
quand son maître on offenserait ? 972
Ladre abbé, meurtrier de vertu, 973
si je m'y mets... Mais quoi ? Veux-tu, 974
pauvre Arnault, sans ton maître faire 975
ce qui lui pourrait bien déplaire ? 976
En te fâchant tu es venu 977
jusqu'au lieu où il s'est tenu. 978
Pendant ce malheureux voyage, 979
je gage que nulle autre image, 980
étant même en ce dévot temple, 981
que celle d'Alix ne contemple : 982
mais quand il saura la nouvelle, 983
ah, charbieu ! qu'il la fera belle, 984
il m'épouvantera des yeux. 985
FLORIMOND
Je vois entrer tout furieux 986
mon Arnault. Oy, oy, que serait-ce ? 987
On lui a fait peu de caresse, 988
il en hennit comme un cheval. 989
Et bien Arnault ? 990
ARNAULT
Et bien, mais mal.
FLORIMOND
Comment mal ? 991
ARNAULT
Le plus mal du monde.
FLORIMOND
Si faut-il que ce mal je sonde, 992
pour voir s'il est ainsi profond. 993
ARNAULT
Assez pour vous noyer au fond, 994
si vous ne prenez patience : 995
mais faites au mal résistance, 996
et me laissez venger du tout. 997
FLORIMOND
Mortbieu, qu'est-ce ? 998
ARNAULT
De bout en bout
je vous compterai le malheur, 999
moyennant que votre douleur 1000
prenne le frein de la raison. 1001
Je suis allé à la maison 1002
de votre Alix, où l'ai trouvée 1003
dès l'heure assez bien abreuvée, 1004
car j'ai bien connu au répondre 1005
que de crainte de se morfondre 1006
elle avait coiffé son heaume : 1007
elle était avec un Guillaume, 1008
ainsi là-dedans on l'appelle, 1009
et autrement le mari d'elle. 1010
FLORIMOND
Mari sangbieu ! 1011
ARNAULT
Laissez-moi dire :
si de tout ne bridez votre ire, 1012
contenez un peu pour le moins. 1013
Ils étaient assis aux deux coins 1014
de la table, et au bout d'en haut 1015
un gros maroufle, un gros brifaut, 1016
dont Messire Jean est le nom. 1017
FLORIMOND
Dieu m'y perde j'y vois ! 1018
ARNAULT
Non, non,
laissez-moi de tout souvenir : 1019
à ce que j'ai pu retenir, 1020
c'est cet abbé, ce brave Eugène. 1021
FLORIMOND
Qui? Le frère de mon Hélène, 1022
que j'ai si longtemps pourmenée. 1023
ARNAULT
C'est lui-même, il l'a donnée 1024
à ce Guillaume en mariage. 1025
FLORIMOND
Ah, Dieu ! Ah, grand Dieu, quel outrage ! 1026
Qui me pourra faire enrager, 1027
afin que je puisse venger 1028
cette injure de sorte telle 1029
qu'il en soit mémoire immortelle ? 1030
Ah, faux amour trop incertain ! 1031
Ah, fausse et trop fausse putain ! 1032
Ah, traître abbé, abbé méchant, 1033
moine punais, ladre, marchant 1034
de tes refripés bénéfices ! 1035
Ah, puant sac tout plein de vices, 1036
m'as-tu osé faire ce tort ? 1037
T'avais-je fait aucun effort ? 1038
Ne m'avait pas sa sœur Hélène 1039
assez tourmenté, sans qu'Eugène, 1040
son frère, ains son paillard, je crois, 1041
me vint redoubler ce desroi, 1042
séduisant un pauvre cocu, 1043
pour avoir toujours part au cu 1044
sous une honnête couverture ? 1045
Hou, que la fin en sera dure. 1046
Auquel dois-je premier aller ? 1047
Il faut aller désétaler 1048
de la maison ce qui est mien. 1049
Par le grand Ciel, j'aurai mon bien ! 1050
et si serez bien frottés ore, 1051
si bien pis vous n'avez encore ; 1052
si je devais fendre la porte, 1053
j'irai, j'irai de telle sorte 1054
que le mur tremblera d'horreur ! 1055
ARNAULT
Ah, que je conçois de fureur ! 1056
Je suis gros de donner des coups. 1057
Si je ne les échine tous 1058
je veux être frotté pour eux. 1059
Allez Monsieur. 1060
FLORIMOND
Allons tous deux.

SCÈNE II

(MESSIRE JEAN, EUGÈNE, HÉLÈNE)
MESSIRE JEAN
Tu Dieu, je l'ai réchappé belle ! 1061
Sentit-on jamais frayeur telle 1062
que ce brave nous la donnait ? 1063
Par ses paroles il tonnait, 1064
et mêlant son Gascon parmi 1065
nous faisait pâmer à demi. 1066
Encore tant ému j'en suis, 1067
que presque parler je ne puis, 1068
tant qu'il me faudrait emprunter 1069
une autre voix pour raconter 1070
à notre abbé telle vaillance. 1071
Mais encor en moi je balance 1072
si je dois faire ce message : 1073
Florimond fera beau ménage, 1074
si vers l'Abbé vient une fois. 1075
J'aimerais mieux tenir ma voix 1076
à tout jamais en moi renclose, 1077
que de dérober quelque chose : 1078
je suis aux coups trop mal appris, 1079
et ceux-ci seront tous épris 1080
qu'ils ne pourront être qu'à peine 1081
désenvenimés de leur haine 1082
que par l'épée vengeresse. 1083
Oh, espérance tromperesse ! 1084
Pourquoi m'avais-tu jusqu'ici 1085
allaité de ton lait ainsi, 1086
pour tout soudain t'évanouir ? 1087
Pourquoi me faisais-tu jouir 1088
de tes promesses si longtemps, 1089
pour me mettre après hors du sens, 1090
et me faire au désespoir proie 1091
m'étranglant d'un cordon de soie ? 1092
Ah, pauvre et deux fois pauvre prêtre ! 1093
N'eusses-tu pas trouvé bon maître, 1094
qui t'eût nourri, qui t'eût vêtu, 1095
qui t'eût fait ami de vertu, 1096
sans le patelin contrefaire, 1097
et en plaisant à Dieu déplaire, 1098
pour tourner enfin en ma chance 1099
si pauvre et maigre récompense ? 1100
Adieu les complots et finesses, 1101
adieu, adieu, larges promesses ! 1102
Adieu adieu, gras bénéfices, 1103
adieu, douces mères nourrices ! 1104
En l'Abbé je n'ai plus d'espoir, 1105
mais que tarde-je à l'aller voir ? 1106
« Qui se fait compagnon de l'heur, 1107
se le fasse aussi du malheur. » 1108
Mais quoi ? Comment ? D'où vient cela ? 1109
Qui a-t-il de nouveau ? Voilà 1110
notre malheureux maître Eugène, 1111
qui sort avec sa sœur Hélène. 1112
Je pense que si les hauts Cieux 1113
s'apaisaient des larmes des yeux, 1114
qu'Hélène plus en jettera 1115
qu'il n'en faut quand ell' le saura. 1116
EUGÈNE
Mon cœur s'est pris à tressaillir. 1117
Je sens quasi ma voix faillir, 1118
ma face est jà toute blêmie, 1119
Hélène, sœur et bonne amie, 1120
quand j'ai regardé contreval. 1121
Voici l'ambassadeur du mal, 1122
voici mon chapelain qui vient : 1123
à voir la face qu'il nous tient 1124
le malheur jure contre nous. 1125
HÉLÈNE
Las, mon frère que ferez-vous ? 1126
Mais las, que ferai-je, oh, fluette ? 1127
Que deviendrai-je, moi pauvrette ? 1128
Resterai-je en ce monde ici, 1129
voyant mon frère en tel souci ? 1130
Mon esprit fuira comme vent : 1131
mais je vais courir au-devant, 1132
je veux l'infortune savoir. 1133
Messire Jean, je puis bien voir 1134
que quelque chose est survenue. 1135
MESSIRE JEAN
Les dieux ont promesse tenue : 1136
après l'heur on sent le malheur, 1137
après la joie la douleur, 1138
et la pluie après le beau temps. 1139
HÉLÈNE
Oh, Dieu, retiens en moi mes sens, 1140
ou je chérrai en pâmoison ! 1141
EUGÈNE
Que la douleur est grand' prison. 1142
Je me sens presque aussi faillir. 1143
MESSIRE JEAN
Et vous soûliez si bien saillir 1144
en votre aise contre les Cieux, 1145
et disiez qu'être soucieux 1146
en rien ne convenait à vous ! 1147
EUGÈNE
Oh, Jupiter, que sommes-nous ! 1148
Pouvons-nous rien de nous promettre ? 1149
MESSIRE JEAN
Et vous soûliez sous le pied mettre 1150
toute inconstance et changement, 1151
vous vantant qu'éternellement 1152
non autre que vous vous seriez, 1153
et tous les ennuis chasseriez ? 1154
Mais il vaut mieux un repentir, 1155
bien qu'il soit tard, que d'amortir 1156
la connaissance que Dieu donne 1157
par le malheur de la personne. 1158
EUGÈNE
Mais encore laissons nos pleurs, 1159
retenons un peu nos douleurs, 1160
ne donnons point tant à la bouche 1161
que les oreilles on ne touche. 1162
Qui a-t-il, dis ? 1163
MESSIRE JEAN
Tantôt j'étais
chez Alix, où je banquetais 1164
avec Guillaume pour vous plaire, 1165
comme me commandiez de faire, 1166
quand à un instant est entré 1167
un soldat fort bien accoutré 1168
d'équipage requis en guerre, 1169
qui voulait mettre tout par terre, 1170
blasphémant tous les Cieux, marri 1171
d'ouïr nommer ce mot mari. 1172
HÉLÈNE
Elle qu'a-t-elle répondu ? 1173
MESSIRE JEAN
Toute tremblante elle a rendu 1174
ces réponses : « et bien Arnault, 1175
la plus sainte plus souvent fault : 1176
mais on apaise de Dieu l'ire 1177
quand du deffaut on se retire. 1178
L'Abbé mon cousin me voyant 1179
en paillardise fourvoyant 1180
m'a mise avec cet homme-ci, 1181
avec lequel je vis ainsi 1182
que doit faire femme de bien ». 1183
« Pute - dit-il - je n'en crois rien ! 1184
Il n'y a point de cousinage, 1185
il t'a mis en ce mariage 1186
pour sûrement couvrir son vice. 1187
Mais nous donnerons tel supplice 1188
à toi, à ton abbé Eugène, 1189
et à sa pute sœur Hélène, 1190
qui se venge ainsi de mon maître, 1191
que la mémoire pourra être 1192
jusqu'à la bouche des neveux». 1193
Il faisait dresser les cheveux 1194
à moi et à Guillaume aussi. 1195
HÉLÈNE
Et Guillaume quoi ? 1196
MESSIRE JEAN
Tout transi,
étonné de ce cas nouveau, 1197
ne sonnait mot non plus qu'un veau : 1198
et l'autre, branlant sa main dextre, 1199
enragé va quérir son maître. 1200
Et puis votre Alix de crier, 1201
et Guillaume de supplier, 1202
Alix détranche ses cheveux, 1203
et Guillaume fait de beaux vœux 1204
à tous les saints de paradis. 1205
Je suis sûr que les étourdis 1206
vous donneront après l'assaut. 1207
HÉLÈNE
Las, mon frère, le cœur me faut ! 1208
EUGÈNE
Las, je ne puis rien dire aussi ! 1209
Pensons un peu tous à ceci. 1210
HÉLÈNE
Mais quel penser ? 1211
MESSIRE JEAN
Il ne faut pas
même prochain de son trépas, 1212
abandonner du tout l'espoir. 1213
HÉLÈNE
Mais quel espoir ? 1214
MESSIRE JEAN
On peut bien voir
que votre cœur n'est point viril. 1215
HÉLÈNE
Quel cœur aurais-je ? 1216
MESSIRE JEAN
Quel ? Faut-il
tant obéir à la douleur 1217
qu'on se laisse vaincre au malheur ? 1218
Pensons : peut-être que les dieux 1219
nous conseilleront. 1220
EUGÈNE
Il vaut mieux,
puisqu'ainsi le mal nous affole, 1221
qui blesse et l'âme et la parole, 1222
dedans la maison nous retraire 1223
pour mieux éplucher cette affaire. 1224

SCÈNE III

(ALIX, FLORIMOND, GUILLAUME, ARNAUD, PIERRE)
ALIX
À l'aide ! 1225
FLORIMOND
Je suis au secours.
GUILLAUME
Tout beau, bellement je m'encours, 1226
j'en arracherais bien autant. 1227
FLORIMOND
Je périsse, tu seras tant 1228
et tant et tant de moi battue. 1229
Qui me tient que je ne te tue ? 1230
Pute, m'as-tu fait tel outrage ? 1231
Me fais-tu forcener de rage ? 1232
ALIX
Hélas, Monsieur, pour Dieu merci ! 1233
FLORIMOND
Tu n'es pas quitte pour ceci : 1234
toujours se renouvellera 1235
la plaie, et en moi saignera ; 1236
mais laissons ici la vilaine, 1237
Arnault, cette maison est pleine 1238
de mes biens, qu'il faut emporter. 1239
ALIX
Monsieur, voulez-vous tout ôter ? 1240
ARNAULT
Il aurait même bonne envie 1241
de t'ôter ta méchante vie, 1242
s'il y pouvait avoir honneur. 1243
FLORIMOND
Sus en haut. 1244
ARNAULT
Sus donc, Monseigneur.
FLORIMOND
Laquais, trouve des crocheteurs. 1245
PIERRE
J'y vais Monsieur, et quant à eux 1246
ils voleront bientôt ici, 1247
n'ont-ils pas des ailes aussi ? 1248
ALIX
Oh, que je suis au monde née 1249
pour être au malheur destinée ! 1250
Quel malheur aurait bien envie 1251
sur le grand malheur de ma vie ? 1252
Ah, fausse marâtre nature, 1253
pourquoi m'ouvrais-tu ta clôture, 1254
pourquoi un cercueil éternel 1255
ne fis-je au ventre maternel ? 1256
Mais, las ! Il faut que chacun pense 1257
que toujours telle récompense 1258
suit chacun des forfaits qui traîne 1259
pour s'acquerre sa propre peine. 1260
Sus donc, esprit, sois soucieux, 1261
sus donc, sus donc, pleurez mes yeux, 1262
ôtez le pouvoir à la bouche 1263
de dire le mal qui me touche. 1264

ACTE IV

SCÈNE I

GUILLAUME
S'il y a eu personne aucune 1265
plus envié de la fortune 1266
et du bonheur, que je suis ore, 1267
je veux être plus mal encore. 1268
Hélas, qui eût ceci pensé ! 1269
Je ne le crois pas : offensé 1270
m'ont en cela ces gens de guerre, 1271
et pendant de ça delà j'erre 1272
que l'on bat ma pauvre innocente. 1273
Suis-je tant sot que je ne sente 1274
quand je suis toujours avec elle 1275
si elle m'est tant infidèle ? 1276
Mais quoi ? Elle a jà confessé 1277
que Dieu elle avait offensé 1278
avec monsieur le gentilhomme : 1279
c'était de grand' peur, ainsi comme 1280
ceux-là que l'on gêne au palais, 1281
confessent des forfaits non faits. 1282
Je ne sais, je n'en sais que dire, 1283
sinon que rendre mon mal pire, 1284
d'autant plus que j'y penserai. 1285
Par devant l'Abbé passerai, 1286
qui sera, peut-être, à sa porte, 1287
à celle fin qu'il me conforte, 1288
encore qu'il soit aujourd'hui 1289
la cause de tout mon ennui. 1290

SCÈNE II

(MATTHIEU, créancier, EUGÈNE, GUILLAUME, HÉLÈNE, MESSIRE JEAN)
MATTHIEU
On m'a maintenant rapporté 1291
qu'on avait à Guillaume ôté 1292
tous les meubles de sa maison : 1293
depuis que l'on prend la toison 1294
il convient au mouton se prendre. 1295
Mais où est-il ? Il lui faut rendre 1296
aujourd'hui ce que j'ai prêté, 1297
s'il ne voulait être arrêté 1298
dedans l'enfer du châtelet. 1299
Est-il rien au monde si laid 1300
que de frauder ses créditeurs ? 1301
Je suis troublé, ces transporteurs 1302
ore m'ont rendu étonné. 1303
Aurait-il bien tout façonné 1304
craignant une exécution ? 1305
Aurait-il fait vendition ? 1306
Où le trouverai-je à cette heure, 1307
puisqu'il n'est pas où il demeure ? 1308
Chez son abbé, comme je crois. 1309
J'y vais, j'y vais. 1310
EUGÈNE
Mais répons-moi,
ont-ils dit qu'ils viendront chez nous 1311
incontinent ? 1312
GUILLAUME
Défendez-vous,
car je suis sûr qu'ils le feront, 1313
et s'ils peuvent outrageront. 1314
EUGÈNE
Las que dirai-je ? 1315
HÉLÈNE
Et que ferai-je ?
MESSIRE JEAN
Le malheur prend bientôt son siège 1316
dedans ceux qui n'y pensent point. 1317
GUILLAUME
Ils me mettront en piteux point, 1318
si lors m'y rencontrent aussi. 1319
EUGÈNE
Les sergents sont-ils près d'ici ? 1320
HÉLÈNE
Quoi sergents ? Laissons ce moyen. 1321
MATTHIEU
À la bonne heure je vois bien 1322
mon Guillaume devant la porte 1323
de son abbé, qui le conforte, 1324
peut-être, des biens emportés. 1325
Je m'approche. 1326
GUILLAUME
De tous côtés
le malheur est mon devancier. 1327
Hélas ! Voici mon créancier. 1328
HÉLÈNE
Eh, qu'il vient à heure opportune 1329
pour soulager votre fortune. 1330
MATTHIEU
Et bien Guillaume de l'argent ? 1331
HÉLÈNE
Poursuivez-vous un indigent, 1332
êtes-vous forclus d'amitié ? 1333
MATTHIEU
La raison chasse la pitié, 1334
il faut payer. 1335
HÉLÈNE
Et s'il n'a rien
de quoi payer ? 1336
MATTHIEU
Il paiera bien :
le corps est de l'argent le pleige. 1337
HÉLÈNE
Mais s'il n'a rien ? 1338
GUILLAUME
Comme aussi n'ai-je.
HÉLÈNE
Son cercueil est-ce la prison ? 1339
EUGÈNE
Bien, bien, entrons en la maison, 1340
on pourra faire quelque chose : 1341
ou bien si rien ne se compose 1342
soyons tous en tout malheureux. 1343
MATTHIEU
Je ne suis pas tant rigoureux 1344
que je n'entre bien avec lui, 1345
pour l'attendre tout aujourd'hui. 1346

SCÈNE III

(FLORIMOND, ARNAULT)
FLORIMOND
Oh, Ciel gouverneur ! Quel édit 1347
dresses-tu au pauvre interdit 1348
de sa liesse coutumière ! 1349
Ou quelle ordonnance meurtrière, 1350
quelle bourrelle destinée 1351
a ce jour pour moi ramenée ! 1352
Le haut soleil, qui pour couronne, 1353
son chef de mille feux couronne, 1354
m'apportait-il jà cet édit, 1355
lorsque laissant le jaune lit 1356
a par la grand' lice ordonnée 1357
commencer sa sèche traînée ? 1358
Mais quoi ? La fureur me transporte, 1359
mes ennuis m'ouvrent une porte 1360
inconnue à tous mes esprits, 1361
tant que je suis du dueil épris. 1362
Je suis mort, je péris, c'est fait : 1363
ma vie avec tout son effet 1364
dépendait de cette amour mienne, 1365
et faut-il ore que je vienne 1366
perdre ce qui me faisait vivre ? 1367
Puis après si je veux poursuivre 1368
et venger telle cruauté, 1369
la justice est d'autre côté, 1370
qui jà, ce me semble, me chasse, 1371
et mes biens et mon chef menace. 1372
Si j'assoupis cette vengeance, 1373
je viendrai sentir telle outrance 1374
que dépit me fera crever. 1375
ARNAULT
Ne vous veuillez ainsi grever, 1376
tous ces mots auront guarison. 1377
Premier quant est de la poison 1378
qui tellement vous a déçu, 1379
que, comme dites, n'avez su 1380
en ce monde vivre sans elle, 1381
la contrepoison infidèle 1382
a cette poison hors poussée ; 1383
quant à la justice offensée 1384
qui contre vous se lèverait, 1385
quand le faux tour on vengerait, 1386
de cela n'ayez peur aucune. 1387
Je me hasarde à la fortune : 1388
tout seul demain je m'en irai, 1389
et notre abbé je meurtrirai. 1390
Si je fuis ignorez le cas, 1391
si je suis pris, dites que pas 1392
n'étiez de ce fait consentant. 1393
J'aime mieux seul mourir que tant 1394
en vous voyant souffrir, souffrir. 1395
FLORIMOND
Vraiment c'est bravement s'offrir. 1396
ARNAULT
Ainsi l'ire n'assoupirez, 1397
et de dépit ne crèverez. 1398
FLORIMOND
Baste, baste, laissons ceci, 1399
le mal toujours croît du souci. 1400
Fasse la justice du pire : 1401
il me faut dégorger mon ire, 1402
il faut que ce brave mâtin 1403
j'occie demain au matin, 1404
me faisant au mal qui me mine 1405
par son sang une médecine. 1406

SCÈNE IV

(EUGÈNE, MESSIRE JEAN)
EUGÈNE
Est-il possible que ma bouche 1407
pour me complaindre se débouche ? 1408
Est-il possible que ma langue 1409
tire du cœur une harangue 1410
pour devant le Ciel mettre en vue 1411
le mal de l'âme dépourvue ? 1412
Non, non, la douleur qui m'atteint 1413
toutes mes puissances éteint, 1414
et l'air ne veut point s'entonner, 1415
de crainte de s'empoisonner 1416
du dueil en ma poitrine enclos. 1417
MESSIRE JEAN
Oh, vrai Dieu, quels horribles mots ! 1418
EUGÈNE
Pour ce qu'il semble que malheur 1419
ait remis toute la douleur 1420
de chacun des autres sur moi, 1421
je porte de ma sœur l'émoi, 1422
tant pour sa petite portée, 1423
que pour ce que déconfortée 1424
elle est à tort : car ce monsieur 1425
la nomme cause du malheur. 1426
De Guillaume non seulement 1427
il me faut porter le tourment, 1428
mais à ce que je vois sa dette. 1429
Et combien qu'Alix soit sujette 1430
à tromper ainsi ses amis, 1431
mon cœur n'est pas hors d'elle mis ; 1432
je soutiens encor ces travaux, 1433
et puis je porte tous mes maux, 1434
dont l'un est tel que le guarir 1435
n'en sera que le seul mourir : 1436
je connais trop bien Florimond. 1437
MESSIRE JEAN
Premièrement étonné m'ont 1438
avec leurs mots, comme estocades, 1439
« caps de dious ! », ou estafilades, 1440
ou autres bravades de guerre. 1441
Sont de ceux, dont l'un vend sa terre, 1442
l'autre un moulin à vent chevauche, 1443
et l'autre tous ses bois ébauche 1444
pour faire une lance guerrière ; 1445
l'autre porte en sa gibecière 1446
tous ces prés, de peur qu'au besoin 1447
son cheval n'ait faute de foin ; 1448
l'autre ses blés en vert emporte 1449
craignant la faim : oh, quelle sorte, 1450
pour braver le reste de l'an ! 1451
Vous fâchez-vous des mots de camp : 1452
il faudra pourtant éprouver 1453
tous les moyens pour paix trouver. 1454
EUGÈNE
Il le faudra, c'est chose sûre, 1455
ou bien de la mort je m'assure, 1456
je le sais bien. 1457
MESSIRE JEAN
Pourvoyez-y.
EUGÈNE
Mais laisse-moi tout seul ici 1458
pour quelque peu. J'y rêverai, 1459
retourne après. 1460
MESSIRE JEAN
Je le ferai.

ACTE V

SCÈNE I

(MESSIRE JEAN, EUGÈNE)
MESSIRE JEAN
Déjà trop ici je séjourne, 1461
vers Monsieur ore je retourne, 1462
qu'à son veuil j'ai tantôt laissé 1463
à demi, ce semble, insensé, 1464
en si triste et malheureux soin : 1465
il ne le faut laisser de loin, 1466
de peur que dueil se tourne en rage. 1467
EUGÈNE
Oh, Fortune à double visage, 1468
prospère à ce que j'ai pensé ! 1469
MESSIRE JEAN
Avez-vous en vous compassé 1470
moyen de ces maux amortir ? 1471
EUGÈNE
Fort bien, fort bien, si consentir 1472
à son presque mourant Eugène 1473
ne refuse ma sœur Hélène. 1474
MESSIRE JEAN
D'elle je m'assure si fort 1475
que jusqu'à l'autel de sa mort 1476
s'étend l'amitié fraternelle. 1477
EUGÈNE
Tout cet accord ne gît qu'en elle : 1478
s'ell' le fait, tant qu'elle vivra 1479
sa vie à elle se devra, 1480
et si je lui devrai ma vie. 1481
MESSIRE JEAN
Déjà je brûle tout d'envie 1482
de savoir ce que voulez dire. 1483
EUGÈNE
Il faut secrètement conduire 1484
cette chose, afin que l'honneur 1485
offensé n'offense mon heur ; 1486
et n'était que bien je m'assure 1487
que ton oreille sera sûre, 1488
je ne décèlerais la chose 1489
que d'exécuter je propose. 1490
MESSIRE JEAN
Une chose à moi récitée, 1491
c'est comme une pierre jetée 1492
au plus creux de la mer plus creuse. 1493
EUGÈNE
Oh, que ma pensée est heureuse, 1494
si ma sœur ébranler je puis ! 1495
MESSIRE JEAN
En cela son pleige je suis. 1496
EUGÈNE
C'est que comme tu sais assez, 1497
deux ans se sont déjà passés, 1498
depuis que Florimond quitta 1499
l'amour qui tant le tourmenta, 1500
à l'objet de ma sœur Hélène ; 1501
et le quitta à si grand' peine, 1502
qu'il eût voulu que sa santé 1503
eût en la seule mort été. 1504
Mais il avait été confus 1505
d'un et d'un renfort de refus : 1506
puis l'amour qui tant le pressa 1507
à l'égarade se passa, 1508
las, comme en mon dam j'ai bien su, 1509
avec Alix qui l'a déçu. 1510
Mais ore si on lui parlait 1511
de ma sœur, dont tant il brûlait, 1512
je suis sûr que non seulement 1513
ensevelirait ce tourment, 1514
mais qu'il rendrait toute sa vie 1515
à mon commander asservie. 1516
Par quoi je veux prier ma sœur, 1517
que sans offense de l'honneur, 1518
elle le reçoive en sa grâce, 1519
et jouissant elle le fasse. 1520
Son honneur ne sera foulé 1521
quand l'affaire sera celé 1522
entre quatre ou cinq seulement, 1523
et quand son honneur mêmement 1524
pourrait recevoir quelque tache, 1525
ne faut-il pas qu'elle m'arrache 1526
de ce naufrage auquel je suis, 1527
et qu'elle-même ses ennuis 1528
elle tourne en double plaisir ? 1529
MESSIRE JEAN
Saurait-elle mieux choisir ? 1530
Oh, que chacun eût ce bonheur, 1531
de faire toujours son honneur 1532
un bouclier pour sauver sa vie. 1533
EUGÈNE
Elle sera bien ébahie, 1534
quand de ce la viendrai prier. 1535
MESSIRE JEAN
Point, laissez la moi manier. 1536
Mais quant au créancier comment ? 1537
EUGÈNE
Ce m'était tourment sur tourment, 1538
mais cestui est bien plus facile, 1539
si n'ai-je pourtant croix ni pile. 1540
MESSIRE JEAN
Quoi donc ? Il ne faut délayer, 1541
c'est cas raclé : il faut payer, 1542
ou que Guillaume entre en prison. 1543
EUGÈNE
Une cure en fera raison, 1544
on trouvera bien achetant. 1545
MESSIRE JEAN
Que trop, que trop, il en est tant 1546
par ci par là dans cette ville, 1547
qu'il faudrait mille fouets et mille 1548
pour chasser les marchands du temple. 1549
EUGÈNE
Le marché de Rome est bien ample. 1550
MESSIRE JEAN
Mêmes il pourrait être ainsi, 1551
que si ce bon créancier-ci 1552
avait enfants, il la vaudrait, ; 1553
mieux qu'une terre elle vaudrait, 1554
et ne lui coûterait si cher. 1555
EUGÈNE
Or sus donc, il faut dépêcher 1556
le premier point : je vais devant. 1557
MESSIRE JEAN
Allez donc, je vous vais suivant. 1558

SCÈNE II

(GUILLAUME, MATTHIEU, HÉLÈNE, EUGÈNE, MESSIRE JEAN)
GUILLAUME
Encore que les maux soufferts, 1559
et ceux qui sont encore offerts 1560
me soient griefs, Sire, mon ami, 1561
si est-ce que presque à demi 1562
je suis en ce lieu soulagé. 1563
Ah, que je suis bien allégé 1564
d'être sous la tutelle et garde 1565
d'un homme tant saint qui me garde. 1566
Sire, vous ne pourriez pas croire 1567
de quel amour il m'aime, voire 1568
jusques à prendre tant d'émoi 1569
de venir même au soir chez moi 1570
pour voir si je me porte bien ; 1571
il ne souffrirait pas en rien 1572
qu'on nous fît ou tort, ou diffame : 1573
il aime si très tant ma femme, 1574
que plus en plus la prend sous soi. 1575
MATTHIEU
Sus donc, courage éveille-toi, 1576
mon bon ami, et ne te fâche, 1577
je te ferais quelque relâche 1578
s'il était en moi volontiers, 1579
mais j'ai affaire de deniers. 1580
GUILLAUME
Payer faut, ou tenir prison. 1581
MATTHIEU
C'est bien entendu la raison : 1582
j'aime ces gens qui quand ils doivent, 1583
volontiers le quitte reçoivent. 1584
HÉLÈNE
Vos raisons ont tant de pouvoir 1585
sur ce mien débile savoir, 1586
que répondre je ne saurais, 1587
et quand encore je pourrais, 1588
que gagne-t-on de contester 1589
quand on s'y voit nécessiter ? 1590
L'amour, Frère, que je vous porte, 1591
à ma honte ferme la porte, 1592
voulant contregarder ce jour 1593
nos deux vies par fol amour ; 1594
et quand malheur m'en adviendra, 1595
et que tout le monde entendra 1596
que par deux hommes, voire deux, 1597
que chacun estime de ceux 1598
qui sont déjà saints en la terre, 1599
contre ma renommée j'erre, 1600
on me tiendra pour excusée, 1601
comme ayant été abusée, 1602
ainsi que femme y est sujette ; 1603
et puis l'on dira : « la pauvrette 1604
n'osait pas son frère éconduire ». 1605
EUGÈNE
Votre honneur n'en sera point pire, 1606
ceci révélé ne sera, 1607
et au pis, quand on le saura, 1608
laissez le vulgaire estimer. 1609
Est-ce déshonneur que d'aimer ? 1610
HÉLÈNE
Non, comme j'estime en tel lieu, 1611
mêmement ainsi m'aide Dieu. 1612
Si Florimond ne m'eût laissée, 1613
et qu'il n'eût Alix pourchassée, 1614
la course du temps eût gagné 1615
sur ce mien courage indigné, 1616
et tout ce trouble eût été hors. 1617
MESSIRE JEAN
Il vaut mieux maintenant qu'alors : 1618
car après une longue attente, 1619
une amour en est plus contente, 1620
et, peut-être, il aura courage 1621
de faire après le mariage. 1622
Ce vous est un parti heureux. 1623
EUGÈNE
Puisqu'il en est tant amoureux, 1624
quand nous serons amis ensemble, 1625
j'en serai moyen, ce me semble. 1626
HÉLÈNE
Mais de quoi servent tant de coups 1627
pour gagner ce qui est à vous ? 1628
Faut-il que gaiement je die, 1629
je suis en même maladie : 1630
il n'y a rien qui plus me plaise, 1631
ore je me sens à mon aise. 1632
EUGÈNE
Oh, Amour, que tu m'as aidé, 1633
aveugle tu m'as bien guidé, 1634
d'aise extrême mon cœur tressaut. 1635
MESSIRE JEAN
Parbieu, j'en vais faire ce saut. 1636
Que reste plus ? 1637
EUGÈNE
Rien qu'à cette heure
te transporter en la demeure 1638
de Florimond, et l'avertir 1639
de cet amour se divertir, 1640
qu'il laisse envers nous toute haine, 1641
qu'il laisse Alix, et qu'on ramène 1642
chez elle ce qu'on lui a pris, 1643
et que s'il a gagné le prix 1644
sus une amante damoiselle, 1645
qu'au moins son aventure il cèle. 1646
Après chez Alix t'en iras, 1647
et la foiblette avertiras, 1648
que sommes ensemble rejoints, 1649
sans lui déclarer par quels points, 1650
car quand femme a l'oreille pleine, 1651
sa langue le retient à peine 1652
HÉLÈNE
Vois, vois. 1653
EUGÈNE
Tu n'oublieras aussi
qu'elle vienne souper ici ; 1654
j'y ferai pourvoir à cette heure. 1655
MESSIRE JEAN
Je ferai bien courte demeure. 1656
Je vous pri' notez la manière. 1657
([Seul])
Mais ne voilà pas un bon frère ? 1658
Oh, Dieu, qu'on se frottera bien, 1659
si est-ce que je me retiens 1660
quelque lopin à cette fête. 1661
Il faudra que je mette en tête 1662
à mon abbé de me ranger 1663
à quelque osselet pour ronger. 1664

SCÈNE III

(EUGENE, MATTHIEU, GUILLAUME)
EUGÈNE
Si les prisonniers des Enfers 1665
avaient tous débrisé leurs fers, 1666
si Sisyphe était déchargé, 1667
ou si Tantale avait mangé 1668
ce qu'en vain poursuit son désir, 1669
ils n'auraient point tant de plaisir 1670
qu'a maintenant monsieur Eugène. 1671
Ah, voilà, voilà, bonne Hélène, 1672
la fraternité se ressemble. 1673
Si faut-il que j'assemble ensemble 1674
Guillaume et son anglais Matthieu, 1675
pour les accorder en ce lieu. 1676
Guillaume, et vous, Sire, venez, 1677
vous êtes-vous point démenés 1678
d'avoir été tous seuls autant ? 1679
MATTHIEU
Nenni. 1680
EUGÈNE
Vous voulez du content,
je l'entends bien. 1681
MATTHIEU
C'est la raison.
EUGÈNE
Avez-vous en votre maison 1682
grand nombre de fils ? 1683
MATTHIEU
Trois.
EUGÈNE
Je prise
ce nombre qui est saint : l'Église 1684
en aura-t-elle quelqu'un d'eux. 1685
MATTHIEU
J'en ferai de l'Église deux : 1686
car je veux tendre aux bénéfices. 1687
EUGÈNE
Toutes choses me sont propices, 1688
or ça si j'avais d'aventure 1689
quelque belle petite cure 1690
valant six vingt livres de rente. 1691
MATTHIEU
Dites le mot, mettez en vente, 1692
je mettrai dessus mon denier. 1693
GUILLAUME
Comment, Monsieur, il est banquier, 1694
il en fait tous les jours trafique. 1695
EUGÈNE
Il en entend mieux la pratique. 1696
Que me voulez-vous donner or' ? 1697
MATTHIEU
Deux beaux petits cent écus d'or, 1698
sur lesquels je me payerai. 1699
EUGÈNE
Allez les quérir, je ferai 1700
tandis au souper donner ordre. 1701
([Matthieu se retire])
Mon ami Guillaume, il faut mordre, 1702
et mon argent était failli, 1703
or ça tu étais assailli 1704
ce jour de tous côtés sans moi ; 1705
je t'ai mis hors de tout émoi : 1706
tes meubles rendus te seront, 1707
tes créditeurs se payeront, 1708
ta femme fera paix aussi 1709
à Florimond… 1710
GUILLAUME
Eh, grand merci,
Monsieur, je suis du tout à vous. 1711
EUGÈNE
Il faut maintenant qu'entre nous 1712
tout mon penser je te décèle : 1713
j'aime ta femme, et avec elle 1714
je me couche le plus souvent. 1715
Or je veux que dorénavant 1716
j'y puisse sans souci coucher. 1717
GUILLAUME
Je ne vous y veux empêcher, 1718
Monsieur, je ne suis point jaloux, 1719
et principalement de vous : 1720
je meure si j'y nuis en rien 1721
EUGÈNE
Va, va, tu es homme de bien. 1722

SCÈNE IV

(FLORIMOND, ARNAULT)
FLORIMOND
Oh, dieux, quel astre en ma naissance 1723
me reçut dessous sa puissance ! 1724
Mais astre le plus gracieux 1725
qu'il soit - oh dieux - en tous vos cieux, 1726
de quel lieu prendrai-je la voix 1727
pour louer mon heur cette fois ? 1728
N'ai-je peur que mon cœur se noie 1729
en l'abondance de ma joie ? 1730
Rien plus au monde ne me fault, 1731
mais las, voici mon bon Arnault : 1732
oh, dieux, quelle chère il fera ! 1733
Oh, dieux, comment il vous louera ! 1734
Arnault, oh, Arnault ! 1735
ARNAULT
Qui est l'homme ?
FLORIMOND
Arnault, viens ça, viens voir la somme 1736
de tous mes malheurs mise au bas. 1737
ARNAULT
Monsieur, je ne vous voyais pas. 1738
Qui a-t-il de nouveau ? 1739
FLORIMOND
Tout bien.
Tu pétilleras de l'heur mien 1740
quand tu le sauras une fois. 1741
ARNAULT
Je pétille jà. 1742
FLORIMOND
De ma voix
il ne pourrait être exprimé. 1743
ARNAULT
Mais tâchez-y. 1744
FLORIMOND
Je suis aimé.
ARNAULT
De qui ? 1745
FLORIMOND
D'Hélène, ma maîtresse.
ARNAULT
Oh, idalienne déesse ! 1746
Saintement je t'adorerai. 1747
FLORIMOND
Avec elle je souperai, 1748
nous coucherons tous deux ensemble. 1749
ARNAULT
De crainte et de joie je tremble : 1750
de joie pour ce bonheur-ci, 1751
de crainte, qu'il ne soit ainsi. 1752
FLORIMOND
Si est : l'Abbé m'a fait ce tour 1753
ARNAULT
Jamais n'ait un seul mauvais jour. 1754
Le discord s'est bien tôt tourné 1755
à l'amour d'en haut destiné. 1756
FLORIMOND
Ah, que ne suis-je mort ! Disais. 1757
Eh, que n'ai-je servi de proie 1758
à d'Anvilliers ou à Ivoye, 1759
comme deux serviteurs du Roi, 1760
d'Estauge et son frère d'Angluse ! 1761
Plus en tels mots je ne m'abuse : 1762
ains sans fin vivre je voudrais, 1763
oh, Amour, dessous tes saints droits. 1764
Mais quoi ? Déjà la nuit s'approche, 1765
le souper se met hors de broche : 1766
allons, ne faisons point attendre. 1767

SCÈNE V

(ALIX, MESSIRE JEAN, FLORIMOND, ARNAULT, EUGENE, HELENE, GUILLAUME, MATTHIEU)
ALIX
Tout ce que me faites entendre, 1768
Messire Jean, est-il certain ? 1769
MESSIRE JEAN
Rien n'est plus sûr. 1770
ALIX
Oh, Dieu hautain,
tu m'as bien tôt mieux fortunée, 1771
que je ne me disais mal née ! 1772
Mais puisque chose tant heureuse 1773
survient à moi, peu vertueuse, 1774
à jamais ma foi je tiendrai, 1775
à nul autre ne me rendrai, 1776
sinon qu'à l'Abbé votre maître. 1777
MESSIRE JEAN
Vous ferez bien, et foi de prêtre 1778
vers vous quasi serf il se rend, 1779
son propre vouloir enserrant 1780
prisonnier pour le vôtre suivre : 1781
mais marchez d'un pied plus délivre. 1782
FLORIMOND
Voilà l'Abbé et mon Hélène 1783
devant la porte, mais à peine 1784
ai-je pu mon Hélène voir 1785
sans m'absenter de mon pouvoir. 1786
Saluons-les : bonsoir, Monsieur. 1787
ARNAULT
Bonsoir à tous. 1788
FLORIMOND
Et vous mon heur,
si fort je me sens embraser 1789
que je voudrais que ce baiser 1790
me dût durer jusqu'à demain. 1791
EUGÈNE
Çà ma sœur baillez-moi la main, 1792
et vous, Monsieur, avecques elle, 1793
jurant une amour éternelle 1794
à qui le temps ne fera rien. 1795
FLORIMOND
Ah, Monsieur je le veux trop bien. 1796
HÉLÈNE
Le voilà donc tout arrêté. 1797
EUGÈNE
Je vois venir de ce côté 1798
notre Alix. 1799
GUILLAUME
Oh, qu'elle est joyeuse.
HÉLÈNE
Elle rit de sa paix heureuse 1800
avec Messire Jean. 1801
EUGÈNE
Voici
Matthieu qui vient de cestui-ci. 1802
HÉLÈNE
Hâtez-les. 1803
EUGÈNE
Venez, oh, venez,
que lâchement vous promenez. 1804
ALIX
Dieu vous doint le bon soir à tous. 1805
MESSIRE JEAN
Bon soir, Messieurs. 1806
MATTHIEU
Bon soir.
EUGÈNE
À vous.
Voici une gentille bande. 1807
ALIX
Monsieur, quelle faveur trop grande 1808
vous m'avez fait en ce pardon. 1809
FLORIMOND
Merciez, Monsieur, de ce don, 1810
et lui vouez pour désormais 1811
un fidèle amour à jamais. 1812
GUILLAUME
Monsieur, pour elle grand merci, 1813
m'amie faites bien ainsi. 1814
EUGÈNE
Sus entrons, on couvre la table, 1815
suivons ce plaisir souhaitable 1816
de n'être jamais soucieux, 1817
tellement même que les dieux, 1818
à l'envi de ce bien volage, 1819
doublent au Ciel leur saint breuvage. 1820
Adieu, et applaudissez. 1821
(Fin de la Comédie d’Eugène)