Jean Mairet

La Sophonisbe

Mairet, Jean. La Sophonisbe [1635]. Edité par José Enrique López Martínez, pour la collection EMOTHE. Valence : ARTELOPE Universitat de València, 2017.

Joan Oleza Simó (Investigador principal) López Martínez, José Enrique (Editor)

Français · Verso · 1833 versos

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Tiempo histórico
Antigüedad clásica

Note à cette édition numérique

Texte de base : La Sophonisbe . Paris, Pierre Rocolet, 1635. Bibliothèque Nationale de France, Rés. Yf-535.

À Monseigneur Messire Pierre Séguier, Garde des Sceaux de France

Monseigneur, étant naturellement bienfaisant, comme vous êtes, et n’ayant jamais manqué de matière pour le faire dignement paraître, puisque le plus belles charges du Parlement, que vous avez soutenues avec tant de suffisance et de probité, sont les honorables degrés par où l’on vous a fait monter à la grandeur de celle que vous exercez maintenant ; il est impossible que vous n’ayez observé que les bienfaits ont cela de propre de rendre ceux qui les ont reçus plus hardis ou plus importuns à s’en procurer de nouveaux, et qu’une première faveur est ordinairement semence d’une seconde. Pour moi, Monseigneur, c’est en suite de la permission que vous m’avez donnée sous votre sceau de mettre ma Sophonisbe au jour, que j’ose vous demander encore et que vous m’accorderez s’il vous plaît, celle de vous la dédier, puisqu’il est vrai que je ne saurais mieux la mettre en lumière qu’en lui communiquant quelque rayon de la vôtre, que tout le monde regarde comme une des plus pures et des plus éclatantes de notre temps. Les témoignages que vous avez rendus devant quelques-uns de mes amis, que cette pièce vous avait assez contenté sur le théâtre, me font esperer qu’elle ne vous déplaira dans le cabinet, si ce n’est point pécher contre le bien public que de lui dérober une heure de votre loisir pour ma satisfaction particulière. Cependant, Monseigneur, quelque bonheur ou quelque applaudissement qu’ait eu cette tragédie, qui se peut vanter d’avoir tiré des soupirs des plus grands cœurs et des larmes des plus beaux yeux de France, je ne laisse pas de vous demander grâce pour elle et pour moi, ne doutant pas qu’avec les clartés d’esprit et de jugement que vous avez, vous n’y remarquiez des défauts qui n’ont pas été découverts jusques ici. C’est pourquoi ne treuvez pas mauvais que j’essaie en ceci de vous corrompre, afin de vous avoir plutôt en qualité de favorable protecteur que de juge équitable. J’aurais trop à craindre pour moi si vous me vouliez faire justice et me juger selon mes œuvres qui n’ont rien de rare ou de bon, que de porter en tête un caractère que la médisance ni les années ne pourront jamais effacer ; je veux dire ce très illustre nom de Séguier que vous portez, et qui fut autrefois de si bonne odeur en la personne de ce gran président votre oncle, de glorieuse mémoire, de qui l’amour pour les bonnes lettres, l’integrité de vie pour soi-même, et la justice pour tout le monde revivent en vous comme en son digne et véritable successeur. Je suis, Monseigneur, votre très humble et très obéissant serviteur, Mairet.

Au lecteur

le sujet de cette tragédie est dans Tite-Live, Polybe, et plus au long dans Appien Alexandrin. Il est vrai que j’y ai voulu ajouter pour l’embellissement de la pièce et que j’ai même changé deux incidents de l’histoire assez considérables, qui sont la mort de Syphax, que j’ai fait mourir à la bataille afin que le peuple ne treuvât point étrange que Sophonisbe eût deux maris vivants ; et celle de Massinisse, qui vécut jusques à l’extrême vieillesse. Les moins habiles doivent croire que je n’ai pas alteré l’histoire sans sujet, et les plus delicats verront, s’il leur plaît en prendre la peine, la défense de mon procédé dans Aristote. Sane constat ex his non poetæ esse ipsa facta propria narrare, sed quemadmodum geri quiverint, vel verisimile vel omnino necessarium fuerit , etc. Et pour les modernes, qu’ils aient la curiosité de me voir justifier dans les deux discours que le comte Prosper Bonarelli adresse à un de ses amis, nommé Antoine Brun, pour son Soliman , que j’espère habiller un de ces jours a la française : c’est en la dernière impression de l’année MDCXXXII. Tant y a que je fais faire à Massinise ce qu’il devait avoir fait, et que la fin de la tragédie étant la commisération, je ne la pouvais pas mieux treuver qu’en le faisant mourir. Si je mets jamais ma Cléopâtre au jour, je m’étendrai davantage sur cette matière ; cependant l’expérience a montré sur le théâtre que je n’ai point mal fait de m’eloigner un peu de l’histoire.

LES PERSONNAGES QUI PARLENT

SYPHAX roi de Numidie
PHILON général de Syphax
MASSINISSE ennemi de Syphax
SCIPION consul romain
LÉLIE lieutenant de Scipion
CALIODORE domestique de Sophonisbe
ARISTON soldat romain
SOPHONISBE femme de Syphax et amoureuse de Massinisse
PHÉNICE [confidente]
CORISBÉ [confidente]
[PHILIP]
[Soldats]

Acte I

(Le scène est dans Cirte, ville de Numidie)

SCÈNE I

(Syphax, Sophonisbe)
SYPHAX
Quoi, perfide ! S'entendre avec mes ennemis ? 1
Est-ce là cet amour que tu m'avais promis ? 2
Est-ce là cette foi que tu m'avais donnée, 3
et le sacré respect qu'on doit à l'hyménée ? 4
Ingrate Sophonisbe, as-tu si tôt perdu 5
la mémoire du soin que Syphax t'a rendu ? 6
Quelque inégalité qui soit entre nos âges, 7
parmi mille sujets de soupçons et d'ombrages 8
qu'un mari plus crédule eût pris à tout propos, 9
ai-je rien entrepris qui troublât ton repos ? 10
As-tu pas toujours eu, comme reine absolue, 11
toute la liberté que toi-même as voulue ? 12
Cependant ton caprice, ennemi de mon bien, 13
trahit ingratement mon honneur et le tien. 14
Tu sais que pour complaire à cette vieille haine 15
que ta race eut toujours pour la race romaine, 16
j'ai quitté l'amitié de ce peuple puissant 17
par où je conservais mon État florissant. 18
Sans tes mauvais conseils, à qui j'ai voulu plaire, 19
et de qui ma ruine est le juste salaire, 20
on ne me verrait pas détruit comme je suis, 21
ni l'esprit aveuglé d'un nuage d'ennuis ; 22
j'aurais dessus le front ma couronne affermie, 23
car j'aurais Rome encore et la Fortune amie. 24
Mais quoi ? M'ayant perdu de gloire et de bonheur, 25
il te restait encore à me perdre d'honneur, 26
il te restait encore, pour comble de malice, 27
à te lier d'amour avecque Massinisse. 28
Je veux que je te pèse et que mes cheveux gris 29
soient à tes jeunes ans un sujet de mépris ; 30
hais-moi si tu veux, abhorre ma personne, 31
mais que t'ont fait les miens, que t'a fait ma couronne, 32
pour faire un ennemi l'objet de tes désirs ? 33
Ne pouvais-tu treuver où prendre tes plaisirs 34
qu'en cherchant l'amitié de ce prince numide 35
qui te rend tout ensemble impudique et perfide, 36
vu que tu ne saurais l'aimer sans me haïr, 37
ni t'entendre avec lui sans me vouloir trahir ? 38
Je n'ai pour mon malheur que trop de connaissance 39
du sujet dont ta flamme a tiré sa naissance : 40
tu l'as toujours aimé, depuis le jour fatal 41
qu'il te fut accordé par ton père Asdrubal, 42
et que de tes regards l'atteinte empoisonnée 43
me fit prendre pour moi ce funeste hyménée, 44
heureux dans ce malheur, si le même flambeau 45
qui nous mit dans le lit nous eût mis au tombeau ! 46
SOPHONISBE
Ha ! Sire, plût aux dieux m'eussiez-vous écoutée ! 47
SYPHAX
Que me pourrais-tu dire, impudente, effrontée ? 48
SOPHONISBE
Ce qui m'exempterait de ces noms odieux. 49
SYPHAX
Oui, si j'étais perclus de l'esprit et des yeux, 50
oui, si je ne savais quelle est ton écriture. 51
Convaincs-moi toutefois d'erreur et d'imposture : 52
je serai satisfait quand tu te purgeras. 53
Fais-le donc si tu peux, et tu m'obligeras. 54
(Il lui montre la lettre)
Désavoueras-tu point ces honteux caractères, 55
complices et témoins de tes feux adultères ? 56
SOPHONISBE
Non, Sire, ils sont de moi, je ne le puis nier, 57
et n'ai pas entrepris de me justifier 58
par un trait effronté de visible impudence. 59
Il est vrai, j'ai failli, mais c'est par imprudence ; 60
c'est manque de conduite, et pour vous avoir tu 61
un généreux dessein que mon cœur avait eu, 62
dont ma bouche en effet vous devait rendre compte. 63
SYPHAX
Oh, dieux ! As-tu perdu le sens avec la honte ? 64
Ta faute, ce dis-tu, vient de m'avoir caché 65
le généreux dessein de commettre un pêché ! 66
Oh, réponse indiscrète autant comme insensée ! 67
Explique, explique mieux ta confuse pensée, 68
excuse ton offense au lieu de l'aggraver, 69
et ne te souille pas au lieu de te laver. 70
Songe à ce que tu dis, et que jamais oreille 71
n'ouït extravagance à la tienne pareille ; 72
remets donc ton esprit de sa chute étourdi. 73
SOPHONISBE
Vous prenez mal le sens des choses que je dis ; 74
je veux dire, Seigneur, afin que je m'explique, 75
que jamais le flambeau d'un amour impudique, 76
quoi que vous en croyez, ne m'échauffa le sein, 77
et que j'avais écrit pour un autre dessein ; 78
c'est par où je prétends prouver mon innocence, 79
si votre Majesté m'en donne la licence. 80
SYPHAX
Parlez, parlez, Madame, et si vous le pouvez, 81
mettez votre innocence au point que vous devez. 82
C'est le plus grand plaisir que vous me sauriez faire, 83
mais qu'avecque raison j'ai crainte du contraire ! 84
SOPHONISBE
Sire, vous voyez trop à quelle extrémité 85
les armes des romains vous ont précipité : 86
votre Empire perdu, votre ville assiégée, 87
et l'armée ennemie à nos portes logée ; 88
de nos meilleurs soldats les courages faillis, 89
nos dehors emportés, nos remparts assaillis, 90
et qu'il n'est quasi plus en la puissance humaine 91
de repousser de nous l'insolence romaine. 92
Moi, qui carthaginoise, et vrai sang d'Asdrubal, 93
n'ai jamais reconnu ni craint un pire mal 94
que celui dont le sort affligerait ma vie 95
si ce peuple odieux la tenait asservie. 96
J'ai cru qu'il serait bon de m'acquérir de loin 97
un bras qui conservât ma franchise au besoin ; 98
c'est pourquoi j'écrivais au prince Massinisse, 99
sous une feinte amour couvrant mon artifice. 100
Et pour vous mieux prouver la chose comme elle est, 101
que votre Majesté regarde, s'il lui plaît, 102
que méprisant la fleur des princes d'Italie, 103
et le grand Scipion, et le sage Lélie, 104
j'ai voulu m'asseurer de l'assistance d'un 105
à qui le nom libyque avec nous fût commun. 106
Voilà, Sire, en deux mots la cause véritable 107
de l'erreur qui me rend apparemment coupable ; 108
mais les dieux, après tout, que je prends à témoins, 109
savent bien, en effet, que je ne suis rien moins. 110
SYPHAX
Crois plutôt que ces dieux, ennemis des parjures, 111
vengeront en ceci nos communes injures, 112
et qu'un jour déjà proche ils puniront sur toi 113
le mépris que ton cœur a fait d'eux et de moi. 114
Je te tiens si tu veux innocente et pudique, 115
mais tu te souviendras qu'un esprit prophétique 116
t'annonce par ma voix qu'un succès malheureux 117
doit suivre de bien près tes desseins amoureux. 118
C'est la seule raison qui peut faire à cette heure 119
que sans punition ton offense demeure, 120
aimant mieux que le Ciel m'en fasse la raison, 121
que si je la tirais du fer ou du poison. 122
SOPHONISBE
Quoi donc, votre soupçon rejette mes excuses ? 123
Oh, dieux ! 124
SYPHAX
Déguise mieux tes inutiles ruses
de qui le faux éclat ne saurait m'éblouir. 125
Adieu, je ne veux plus ni te voir ni t'ouir ; 126
va-t'en, va, que sur toi ma colère n'éclate, 127
femme sans foi, sans cœur, et sur toutes ingrate. 128
(Elle rentre)
Va répandre plus loin tes infidèles pleurs, 129
et me laisse tout seul avecque mes douleurs. 130
(Il demeure seul)
Oh, Ciel ! Pouvais-tu mieux me témoigner ta haine 131
qu'en mettant dans mon lit cette impudique Hélène, 132
ou plutôt cette peste et ce fatal tison, 133
de qui déjà la flamme embrase ma maison ? 134
Quel roi, sans cette horreur de la foi conjugale, 135
aurait une fortune à ma fortune égale ? 136
Soit maudit à jamais le lieu, l'heure et le jour 137
que son aspect charmeur me donna de l'amour ! 138
Quand j'aurais en un jour trois batailles perdues, 139
et cent places de marque aux ennemis rendues, 140
j'eusse encor moins perdu, qu'alors que sa beauté 141
me fit perdre le sens avec la liberté. 142
Depuis que cette tache eut obscurci ma vie, 143
la mauvaise fortune a ma faute suivie. 144
Il n'est point de malheur qui ne m'ait accueilli, 145
et bien plus que mon corps mon esprit a vieilli ; 146
depuis, mon jugement a bien moins de lumière, 147
et semble être déchu de sa force première. 148
Tout ce que j'entreprends me succède à rebours, 149
soit manque de bonheur, ou manque de discours. 150
Oh, trois et quatre fois malheureux hyménée 151
qui rend de mes vieux ans la course infortunée ! 152

SCÈNE II

PHILON
Général de Syphax Sire, l'on n'attend plus que votre Majesté, 153
pour charger Massinisse au combat apprêté. 154
Déjà ses légions, de trop d'heur insolentes, 155
ont tiré loin du camp leurs enseignes volantes, 156
et vos gens, hors la ville en bataille rangés, 157
jurent de n'y rentrer que vainqueurs et vengés. 158
Tandis que leurs esprits la vengeance respirent, 159
il les faudrait mener au combat qu'ils désirent, 160
de peur qu'à différer ils ne perdent sans fruit 161
cette bouillante ardeur que la victoire suit. 162
SYPHAX
Allons, et plaise aux dieux qu'un trépas honorable 163
me délivre bientôt d'un sort si déplorable. 164
PHILON
Quoi, Sire ? Et depuis quand votre cœur abattu 165
laisse-t-il au malheur accabler sa vertu ? 166
D'où vient qu'en vos discours, et sur votre visage, 167
on remarque les traits d'un sinistre présage ? 168
Vous n'êtes pas encore si maltraité du sort 169
que vous soyez réduit à désirer la mort, 170
et quoique jusqu'ici la Fortune contraire 171
nous ait fait tout du pis qu'elle nous pouvait faire, 172
si faut-il espérer que sa légèreté 173
la fera revenir à votre Majesté. 174
SYPHAX
Ha ! Philon, souviens-toi que la Fortune est femme, 175
et que de quelque ardeur que Syphax la réclame, 176
elle est pour Massinisse, et qu'elle aimera mieux 177
suivre un jeune empereur qu'un autre déjà vieux ; 178
mais que ce n'est pas là le sujet de ma crainte, 179
ni de l'extrême deuil dont mon âme est atteinte ! 180
Ma vie est bien soumise à de pires dangers, 181
et tous mes ennemis ne sont pas étrangers. 182
PHILON
Comment, Sire, quelqu'un entre vos domestiques 183
a-t-il fait contre vous d'infidèles pratiques ? 184
SYPHAX
Oui, je suis odieux à ceux de ma maison 185
qui me devraient chérir avec plus de raison. 186
PHILON
Il faut donc dans leur sang, avecque promptitude, 187
noyer leur perfidie et leur ingratitude ; 188
le secret de l'affaire est de les prévenir 189
et votre eté consiste à les punir. 190
Mais qui sont ces ingrats, ces courages perfides, 191
qui peuvent concevoir des pensers homicides, 192
pour le plus digne roi qui soit en l'univers, 193
et que ne les perd-on, puisqu'ils sont découverts ? 194
SYPHAX
Pour ce qu'en les perdant, je me perdrais moi-même, 195
qui tous traîtres qu'ils sont les excuse et les aime. 196
C'est en quoi ma fortune est digne de pitié, 197
d'avoir encor pour elle un reste d'amitié, 198
au lieu de la punir de mépris et de haine. 199
PHILON
Pour elle ? 200
SYPHAX
Oui, cher Philon, je parle de la Reine,
et je veux bien confier à ton esprit discret 201
un malheur que je tiens pour tout autre secret. 202
J'ai des preuves en main qui te feront paraître 203
que si je suis troublé, j'ai bien sujet de l'être, 204
et que la peur qu'imprime un ennemi vainqueur 205
n'est pas ce qui m'abat le visage et le cœur. 206
Vois ce papier honteux, et par son écriture, 207
apprends à même temps et plains mon aventure. 208
(Il lit)
(Lettre de Sophonisbe a Massinisse)
« Voyez à quel malheur mon destin est soumis. 209
Le bruit de vos vertus et de votre vaillance 210
me contraint aujourd'hui d'aimer mes ennemis, 211
d'un sentiment plus fort que n'est la bienveillance. » 212
Eh bien, aurais-tu cru que sous tant de beauté 213
logeât tant de malice et de déloyauté ? 214
PHILON
Certes, les dieux encore n'ont point fait de courage 215
qui soit inébranlable aux coups de cet orage, 216
et c'est avec raison que le vôtre aujourd'hui, 217
pour un si grand malheur montre un si grand ennui. 218
Mais, Sire, il faut penser que c'est aux grandes âmes 219
à souffrir les grands maux, et que femmes sont femmes ; 220
courons remédier d'un courage constant 221
au danger le plus proche et le plus important. 222
Songez qu'en détruisant la puissance romaine, 223
vous détruisez aussi les desseins de la Reine ; 224
qu'il est bon cependant d'observer de plus près, 225
par des yeux vigilants qu'on y peut mettre exprès. 226
SYPHAX
Allons, Philon, allons où le destin m'appelle, 227
et que ma mort contente une épouse infidèle. 228
Cependant, Massinisse... 229
PHILON
Oh, dieux, il a blêmi.
SYPHAX
... pour te faire un présent digne d'un ennemi, 230
et te souhaiter pis que le fer ni la flamme, 231
je te souhaite encore Sophonisbe pour femme. 232

SCÈNE III

(SOPHONISBE ET PHÉNICE)
SOPHONISBE
Ah ! Phénice, il est vrai qu'il a manqué de foi, 233
qu'il a remis ma lettre entre les mains du Roi, 234
et que son imprudence... 235
PHÉNICE
Asseurez-vous, Madame,
que l'eunuque en ceci n'est point digne de blâme, 236
et qu'il ne vous manqua ni de foi, ni d'esprit, 237
ni de constance même, alors qu'on le surprit. 238
Ne soupçonnez donc plus sa franchise éprouvée, 239
et sachez comme quoi la chose est arrivée. 240
Déjà ce malheureux, sans nuls empêchements, 241
était prêt à sortir de nos retranchements, 242
et d'un camp endormi se couler dans un autre, 243
quand son propre malheur, aussi bien que le vôtre, 244
sur la pointe du jour le fit tomber ès mains 245
d'un escadron errant de chevaux africains, 246
qui comme fugitif entre eux le dépouillèrent, 247
et si soigneusement à l'envi le fouillèrent ; 248
que l'un d'eux aperçut le papier attaché 249
dans le bord de sa robe, où nous l'avions caché ; 250
et tous, pour profiter d'une telle aventure, 251
le rendirent au Roi, sans en faire ouverture. 252
Ainsi le pauvre Esilque à sa rage exposé 253
mérite d'être plaint, et non d'être accusé ; 254
voilà comme en effet la chose s'est passée. 255
SOPHONISBE
Cependant, Massinisse ignore ma pensée ; 256
ce glorieux vainqueur est encore à savoir 257
le mauvais traitement qu'il me fait recevoir. 258
Combien me va coûter l'amour que je lui garde, 259
et comme à son sujet mon honneur se hasarde ! 260
Dieux, que j'approcherais du comble de mes vœux, 261
s'il savait seulement le bien que je lui veux ! 262
J'éprouverais au moins, hors de l'incertitude, 263
ou sa reconnaissance, ou son ingratitude. 264
Phénice, pensez-vous que s'il connaissait bien 265
qu'il possède mon cœur, il me donnât le sien ? 266
Mes yeux à votre avis ont-ils assez de charmes 267
pour cet esprit nourri dans la fureur des armes ? 268
PHÉNICE
Que trop, que trop, Madame, et je ne doute pas 269
que ce jeune vainqueur ne cède à vos appas, 270
puisqu'on a vu Syphax en l'hiver de son âge 271
concevoir tant de feux pour un si beau visage, 272
lui de qui les cheveux ont blanchi sous l'armet, 273
à la suite du bien que la gloire promet. 274
Croyez asseurément que s'il vous avait vue 275
avec tous les attraits dont vous êtes pourvue, 276
il serait sans raison, s'il ne changeait un jour 277
les lauriers de la guerre aux myrtes de l'amour ; 278
si ce n'est qu'autre part sa franchise asservie 279
de toute autre amitié lui fît perdre l'envie ; 280
car à bien discourir, il n'est pas apparent 281
qu'il ait pu conserver un cœur indifférent, 282
parmi tant de beautés dont l'Espagne se vante. 283
SOPHONISBE
Oh, dieux ! Que ce soupçon me trouble et m'épouvante ! 284
Et que je souffrirais, si mon amour trompé, 285
treuvait en Massinisse un cœur préoccupé ! 286
Certes autant de fois que mon âme insensée 287
a voulu s'arrêter dessus cette pensée, 288
Nourrice, autant de fois j'ai changé de couleur, 289
et mes sens interdits ont montré ma douleur. 290
PHÉNICE
Mais, Madame, après tout cette amour découverte 291
cause visiblement votre honte et ma perte. 292
Le Roi témoigne assez par le bruit qu'il a fait 293
que toutes vos raisons ne l'ont pas satisfait, 294
et je crains qu'au retour du combat qui l'arrête 295
il ne fasse éclater la dernière tempête. 296
SOPHONISBE
Rien moins, je connais trop la puissance d'Amour 297
pour craindre que le Roi me fasse un mauvais tour ; 298
celle qu'il a pour moi ne lui saurait permettre 299
de me déshonorer sur une simple lettre ; 300
il a puni ma faute en me la reprochant, 301
et, s'il m'eût voulu perdre, il l'eût fait sur-le-champ. 302
C'est en quoi mon offense est plus blâmable encore 303
de tromper lâchement un mari qui m'adore, 304
mais un secret destin que je ne puis forcer, 305
contre ma volonté m'oblige à l'offenser. 306
Moi-même mille fois je me suis étonnée 307
et de ma passion, et de ma destinée. 308
Encore à ce matin je pleurais en rêvant 309
au malheur inconnu qui me va poursuivant ; 310
faisant réflexion sur mon erreur extrême, 311
je ne pouvais treuver que je fusse moi-même, 312
et que dans la rigueur d'un temps si malheureux, 313
je pusse concevoir des pensers amoureux. 314
Hélas, il paraît bien que l'Amour pour mes crimes 315
m'alluma dans le cœur ces feux illégitimes ! 316
Car enfin il arrive, ou souvent, ou toujours, 317
que l'aise et le repos engendrent les amours ; 318
mais qu'ils aient pris naissance au milieu des alarmes 319
et qu'ils aient allumé leurs flambeaux dans les larmes, 320
c'est bien un accident aussi prodigieux 321
que d'un sort non commun il est présagieux. 322
CORISBÉ
Madame, tout est prêt, et pour le sacrifice, 323
et pour le vœu public. 324
SOPHONISBE
Allons-y donc, Phénice,
et de peur de prier contre mon propre bien, 325
en adorant les dieux, ne leur demandons rien. 326
(Fin du premier acte)

Acte II

SCÈNE I

(SOPHONISBE, CORISBÉ, PHÉNICE)
PHÉNICE
Enfin toute la ville est dessus la muraille, 327
d'où, comme d'un théâtre, elle voit la bataille, 328
et votre Majesté, sans aller loin d'ici, 329
si c'était son plaisir la pourrait voir aussi. 330
SOPHONISBE
Non, j'ai trop de frayeur, et suis trop désolée 331
pour voir cette mortelle et douteuse mêlée 332
où Mars et la Fortune achèvent le destin 333
et du peuple africain, et du peuple latin. 334
Mais si vous souhaitez ce tragique spectacle, 335
pour le voir sans danger ainsi que sans obstacle, 336
rendez-vous au sommet de la plus haute tour, 337
d'où l'œil découvre à plein tous les champs d'alentour ; 338
et que de temps en temps l'une ou l'autre descende 339
pour m'asseurer toujours des maux que j'appréhende, 340
car quelque grand combat que Syphax ait rendu, 341
j'en espère si peu que je le tiens perdu : 342
tant nos communs desseins ont un malheur étrange. 343
CORISBÉ
Madame, en un moment la Fortune se change : 344
fait rire bien souvent ceux qu'elle a fait pleurer, 345
et soumet sa malice à qui peut l'endurer. 346
SOPHONISBE
Seule Oh, sagesse ! Oh, raison ! Adorables lumières, 347
rendez à mon esprit vos clartés coutumières, 348
et ne permettez pas que mon cœur endormi 349
fasse des vœux secrets pour son propre ennemi, 350
ni que mes passions aujourd'hui me réduisent 351
à vouloir le salut de ceux qui me détruisent. 352
Mais je réclame en vain cette faible raison, 353
puisque c'est un secours qui n'est plus de saison, 354
et qu'il faut obéir à ce dieu qui m'ordonne 355
de suivre les conseils que sa fureur me donne. 356
Je ne puis ignorer qu'à ce même moment 357
que je passe ma vie avec tant de tourment 358
ce jeune conquérant ne songe et ne travaille 359
à joindre ma couronne au gain d'une bataille, 360
et qu'il ne fût ravi de m'avoir en ses mains, 361
pour servir de trophée aux triomphes romains. 362
Cependant tant s'en faut que je brûle d'envie 363
de conserver ma gloire aux dépens de sa vie, 364
qu'il est très asseuré que je mourrais de deuil 365
si le glaive des miens l'avait mis au cercueil. 366
Oh, vous hommes vaillants, de qui les funérailles 367
se font dans la mêlée au pied de nos murailles, 368
et qui faisant bouclier et rempart de vos corps, 369
soutenez du romain les superbes efforts : 370
que vous employez mal cette valeur insigne, 371
pour un sujet ingrat, qui n'en fut jamais digne ! 372
À quoi tant de combats, si grands et si connus, 373
avec tant de valeur donnés et soutenus, 374
si bien loin d'obliger, votre courage offense 375
celle dont votre zèle entreprend la défense, 376
puisque son intérêt en amour converti 377
lui fait aimer le chef de contraire parti ? 378
Que vous sert de défendre avecque tant de peine 379
les portes et les tours qui couvrent votre reine, 380
si déjà l'insensée aime tant son vainqueur 381
que d'en porter l'image au milieu de son cœur ? 382
Que vous sert de défendre une place rendue, 383
en voulant conserver sa liberté perdue ? 384
Plutôt, braves sujets, armez-vous contre moi, 385
qui suis le plus mortel des ennemis du Roi, 386
et qui fais de mon cœur le temple et la retraite 387
de celui qui poursuit votre entière défaite. 388
Revenez du combat, ou vainqueurs ou vaincus, 389
m'accabler sous le faix de vos larges écus, 390
moi qui trahis mon nom, ma gloire, et ma patrie, 391
pour aimer Massinisse avec idolâtrie. 392
Oh, funeste rencontre ! Oh, malheureux moment 393
où le sort me fit voir ce visage charmant ! 394
Quel orgueil vers le Ciel ou quelle ingratitude 395
avait pu m'attirer un châtiment si rude ? 396
Quel crime envers l'Amour pouvais-je avoir commis, 397
qu'il a juré ma perte avec mes ennemis ? 398
Enfin si ma défaite importait à sa gloire, 399
il pouvait l'établir par une autre victoire, 400
mais qui ne connaît pas qu'en cette occasion 401
il la cherchait bien moins que ma confusion ? 402
Était-ce, Sophonisbe, un crime nécessaire, 403
d'aimer un Massinisse, un mortel adversaire, 404
un ami des romains, et de qui la valeur 405
donne les derniers coups à mon dernier malheur, 406
puisqu'en ce même instant que je plains et soupire, 407
peut-être que Syphax a perdu son Empire, 408
et que dans peu de temps... Mais voici de retour 409
mes filles sans couleur, qui viennent de la tour. 410
Leur crainte me fait peur ; n'importe, allons entendre 411
ce qu'il faut que je sache, et que je n'ose apprendre. 412
Eh bien, qu'avez-vous vu ? 413
CORISBÉ
Le plus rude combat
qui se verra jamais. 414
SOPHONISBE
Oh, dieux ! Le cœur me bat,
et m'annonce déjà que nous avons du pire. 415
PHÉNICE
C'est ce qu'asseurément nous ne saurions vous dire, 416
car outre que de soi la distance des lieux 417
montrait confusément les objets à nos yeux ; 418
c'est qu'un nuage épais de poudre et de fumée 419
nous empêchait de voir et l'une et l'autre armée. 420
Nous voyions seulement éclater dans les airs, 421
à travers la poussière, une suite d'éclairs 422
qui sortaient à longs traits de flammes ondoyantes, 423
de l'acier bien poli de leurs armes luisantes ; 424
parmi cela, des cris poussés de temps en temps, 425
mêlés et confondus aux coups des combattants, 426
de qui le bruit terrible, en frappant nos oreilles, 427
nous portait dans l'esprit des frayeurs nonpareilles. 428
CORISBÉ
Aussi, n'avons-nous pu, ma compagne ni moi, 429
soutenir plus longtemps ces matières d'effroi ; 430
c'est la raison pourquoi nous sommes descendues 431
et tremblantes d'horreur, et de craintes éperdues. 432
SOPHONISBE
Et le peuple ? 433
CORISBÉ
Le peuple ? Il est sur les remparts,
qui pousse vers le Ciel ses cris et ses regards, 434
autant pour témoigner sa foiblesse ordinaire 435
que pour encourager les nôtres à bien faire ; 436
et l'on en voit beaucoup, par des chemins divers, 437
aller faire leurs vœux dans les temples ouverts, 438
de manière que Cirte, en toute son enceinte, 439
n'est rien qu'un grand tableau de désordre et de crainte. 440
Mais après tant de maux, possible que les dieux 441
changeront aujourd'hui nos fortunes en mieux. 442
SOPHONISBE
Ha ! Corisbé, le sort a juré ma ruine, 443
et la puissance humaine a choqué la divine ; 444
les dieux, que mon bonheur a sans doute lassés, 445
ne sont pas satisfaits de mes malheurs passés, 446
et je m'ose moi-même à moi-même prédire 447
qu'ils me gardent encore quelque chose de pire. 448
Les songes que je fais depuis deux ou trois nuits 449
ne me présagent pas de vulgaires ennuis ; 450
et ce qui m'en asseure avec plus de science, 451
c'est que moi, qui bien loin de leur donner créance, 452
les ai toujours tenus ridicules, trompeurs, 453
et produits d'un amas de grossières vapeurs ; 454
je ne puis m'empêcher, si bien que je résiste, 455
de croire à ces derniers, qui n'ont rien que de triste. 456
PHÉNICE
Madame, volontiers nos seules passions 457
sans suite et sans dessein font ces impressions ; 458
et notre fantaisie en dormant s’imagine 459
suivant les qualités de l'humeur qui domine. 460
Si les pensers du jour sont remplis de souci, 461
les songes de la nuit seront fâcheux aussi. 462
Vraiment vous n'avez garde, en l'état où vous êtes, 463
de songer des festins, des danses et des fêtes : 464
votre esprit inquiet, triste, noir, soucieux, 465
ne vous produira pas des songes gracieux. 466
Ne redoutez donc plus ces monstres en peinture, 467
et ne présumez pas de voir votre aventure 468
dans ces miroirs obscurs, qui donnent, quoique faux, 469
aux crédules esprits de véritables maux. 470
Mais quelqu'un ce me semble a fait bruit à la porte. 471
Irai-je ouvrir ? 472
SOPHONISBE
Allez, c'est quelqu'un qui m'apporte
la nouvelle du bien ou du mal que j'attends. 473

SCÈNE II

CALIODORE
Messager Ha ! Phénice, le Roi ! 474
PHÉNICE
Dieux ! Qu'est-ce que j'entends ?
Mais de grâce, de peur de surprendre la Reine, 475
déguise-lui d'abord le sujet qui t'amène. 476
CALIODORE
Si ferai, si je puis ; mais j'appréhende bien 477
qu'un esprit pénétrant et clair comme est le sien 478
ne le découvre trop. 479
SOPHONISBE
Eh bien, Caliodore,
le destin de jadis nous poursuit-il encore ? 480
Et ce même malheur tant de fois éprouvé, 481
a-t-il à nos dépens le combat achevé ? 482
Parlez : si peu d'espoir de mon bonheur me reste 483
que je n'attends de vous qu'un message funeste. 484
CALIODORE
Madame, il est bien vrai que le Ciel en courroux 485
frappe encore aujourd'hui visiblement sur nous, 486
et qu'il est malaisé de vaincre la Fortune 487
quand elle veut montrer sa dernière rancune. 488
Certes jamais l'espoir de voir notre vertu 489
relever aujourd'hui votre Empire abattu 490
ne flatta notre armée avec plus d'apparence 491
et ne la fit combattre avec plus d'asseurance. 492
D'abord tout a fait jour aux merveilleux efforts 493
dont nous avons couvert la campagne de morts. 494
Deux fortes légions superbement armées, 495
et presque de tout temps à vaincre accoutumées, 496
n'ayant pu soutenir nos bataillons pressés, 497
ont tombé sur les leurs, qu'elles ont renversés ; 498
et se montrant alors à la peur accessibles, 499
ont perdu contre nous le titre d'invincibles. 500
À ce premier succès plus fort qu'auparavant 501
nous poussons hardiment nos armes plus avant ; 502
le Roi tout le premier, payant de sa personne, 503
nous conduit à leur camp que l'on nous abandonne, 504
par un combat si foible et si peu résolu 505
que nous pouvions juger qu'on l'avait bien voulu, 506
et que ce stratagème était un coup de maître, 507
comme l'événement le fit bientôt paraître. 508
Car au lieu d'achever l'ouvrage glorieux 509
qui devait couronner nos fronts victorieux, 510
le soldat en désordre imprudemment s'engage 511
tant à brûler le camp qu'à piller le bagage ; 512
et soûlant de butin son avare appétit, 513
ne sent pas que par là son ardeur s'alentit. 514
Sur cet amusement l'ennemi se rallie : 515
d'un côté Massinisse, et de l'autre Lélie, 516
sans nous donner loisir de reprendre nos rangs, 517
viennent fondre sur nous, comme deux fiers torrents. 518
SOPHONISBE
Que sert de me cacher le poignard qui me tue ? 519
Non, non, il faut mourir, la bataille est perdue. 520
CALIODORE
Vous l'avez dit, Madame, et c'est la vérité ; 521
même s'il faut tout dire à votre Majesté, 522
c'est que si les romains, comme il est trop à croire, 523
ménagent mieux que nous le fruit de leur victoire, 524
ils entreront dans Cirte aussi facilement 525
que s'ils n'y treuvaient pas un soldat seulement ; 526
le peuple épouvanté leur ouvrira les portes, 527
dès qu'il verra venir leurs premières cohortes. 528
SOPHONISBE
Le Roi par conséquent est mort, ou prisonnier ? 529
CALIODORE
De tous nos maux publics c'est ici le dernier : 530
il est vrai qu'en montrant sa valeur infinie, 531
ce prince malheureux a sa trame finie. 532
SOPHONISBE
Plutôt qu'il est heureux de n'avoir pas vécu 533
pour être à la merci de ceux qui l'ont vaincu. 534
Et qu'il est importun de conserver sa vie, 535
en un temps où la mort est si digne d'envie ! 536
PHÉNICE
Madame, en un malheur si grand et si pressant, 537
il faut faire paraître un esprit agissant, 538
et penser qu'en l'état où vous êtes réduite, 539
vous devez sur-le-champ vous résoudre à la fuite ; 540
en pareil accident les pleurs sont superflus, 541
et la perte du temps ne se répare plus. 542
SOPHONISBE
Bons dieux ! Quel bruit de peuple entremêlé de plaintes 543
replonge mon esprit en de nouvelles craintes ? 544

SCÈNE III

CALIODORE
Madame, attendez-moi, j'irai voir s'il vous plaît 545
d'où provient ce tumulte. 546
SOPHONISBE
Oui, sachez ce que c'est.
(Elle demeure seule, parlant a ses filles)
Oh, vous de mes travaux compagnes généreuses, 547
faut-il que mes malheurs vous rendent malheureuses ? 548
Et que l'affection que vous avez pour moi 549
mette votre disgrâce au point où je la vois ? 550
CORISBÉ
Hé ! Madame, plaignez votre seule infortune, 551
et souffrez qu'avec vous elle nous soit commune : 552
en cela seulement le sort nous fait plaisir, 553
et veut bien nous traiter selon notre désir. 554
Cette même rigueur du mal qui nous afflige, 555
en la souffrant pour vous, nous plaît et nous oblige ; 556
comme nous eûmes part à vos prospérités, 557
il faut bien nous sentir de vos adversités. 558
SOPHONISBE
Oh, miracle de foi, d’amour et de sagesse, 559
digne d’un autre sort et d’une autre maîtresse. 560
CALIODORE
Revenu Madame, il n’est plus temps ni de dissimuler 561
ni de vous taire un mal qui ne se peut celer. 562
La ville s’est rendue ou du moins se va rendre, 563
et de là vient le bruit que nous venons d’entendre. 564
Massinisse en personne est devant nos remparts 565
où chacun pour le voir accourt de toutes parts. 566
SOPHONISBE
Il faut donc à mon aide appelant mon courage, 567
éviter par la mort la honte du servage. 568
Sus donc, qui de vous trois me prêtera la main, 569
qui de vous au besoin sera le plus humain ? 570
Toi, fidèle sujet, si ma chute certaine 571
me laisse encor sur toi la qualité de reine, 572
emploie ton épée à cet acte d'amour, 573
puisque c'est m'aimer bien que me priver du jour. 574
Dépêche, et n'attends pas que Rome ait l'avantage 575
de triompher en moi de l'honneur de Carthage. 576
CALIODORE
Pour tels commandements mon cœur a protesté 577
de n'obéir jamais à votre Majesté. 578
SOPHONISBE
Hélas ! De quel endroit espérer du remède, 579
si les miens aujourd'hui me refusent leur aide ? 580
PHÉNICE
Comme on ne doute point qu'un mal désespéré 581
n'ait toujours en la mort un remède asseuré, 582
ce remède est aussi le dernier qu'on essaie, 583
et qu'on doit appliquer à la dernière plaie. 584
Pour moi je suis d'avis qu'oubliant le trépas 585
vous tiriez du secours de vos propres appas. 586
Vous n'aurez pas besoin de beaucoup d'artifice 587
pour vous rendre agréable aux yeux de Massinisse : 588
essayez de gagner son inclination. 589
SOPHONISBE
Plût aux dieux ! 590
PHÉNICE
Il est jeune, et d'une nation
qui par toute l'Afrique est la plus renommée 591
pour aimer aussitôt et vouloir être aimée. 592
De grâce, au nom des dieux, essayez le pouvoir 593
que sur un cœur numide un bel œil doit avoir, 594
et donnez cette épreuve à nos communes larmes. 595
SOPHONISBE
Je n'attends rien du tout du côté de mes charmes. 596
Ce remède, Phénice, est ridicule et vain ; 597
il vaut mieux se servir de celui de la main 598
et d'un coup généreux, digne de mon courage, 599
me jeter dans le port en dépit de l'orage. 600
Mais pour vous contenter, je me force, et veux bien 601
faire une lâcheté qui ne serve de rien. 602
(Fin du 2 acte)

Acte III

SCÈNE I

MASSINISSE
Grâce aux dieux, cette insigne et dernière victoire 603
me rend tous les rayons de ma première gloire. 604
Il est mort ce barbare et lâche usurpateur 605
qui de tant de combats fut l'objet et l'auteur. 606
Le Ciel par sa ruine a fait voir à la terre 607
qu'un succès malheureux suit une injuste guerre. 608
Oh, vous à qui je dois la fortune et l'honneur, 609
instruments et témoins de mon dernier bonheur : 610
croyez, chers compagnons, dont les armes prospères 611
m'ont ouvert le chemin au trône de mes pères, 612
que par vos longs travaux mon repos rétabli 613
n'est pas dans mon estime un bien digne d'oubli. 614
Je sais trop quel salaire exigent vos services, 615
et que l'ingratitude est le plus noir des vices, 616
mais il nous reste encore à faire une action 617
qui conduise ma gloire à sa perfection. 618
PHILIP
Magnanime Empereur, disposez de nos vies, 619
et si vous concevez de plus hautes envies, 620
si l'État de Syphax ne vous contente pas, 621
poussez vos vœux plus outre, et nous suivrons vos pas. 622
Sous l'aveu du Sénat vous pouvez entreprendre 623
de nous mener plus loin que ne fut Alexandre. 624
Vous possédez l'amour de quatre légions, 625
qui vous peuvent donner autant de régions, 626
et qui ne cèdent pas à ces vieilles phalanges, 627
qui virent tant de mers et de terres étranges. 628
MASSINISSE
Je ne refuse pas, invincibles romains, 629
ni ces cœurs généreux, ni ces puissantes mains, 630
qui par tout l'univers, quand les causes sont bonnes, 631
ôtent comme il leur plaît et donnent les couronnes. 632
Je sais que vous m'aimez et que votre amitié 633
établit ma puissance, et l'accroît de moitié ; 634
enfin que vous pourriez, si vous le vouliez faire, 635
rendre toute l'Afrique à mes vœux tributaire. 636
Mais ces bons mouvements que vous avez pour moi 637
se doivent réserver pour un meilleur emploi 638
et pour l'achèvement d'une plus grande chose, 639
que celle que je veux, et que je vous propose. 640
PHILIP
Commandez seulement, et dites ce qu'il faut. 641
MASSINISSE
Allez droit au palais, et l'emportez d'assaut, 642
s'il est vrai, comme on dit, qu'il fasse résistance ; 643
non que de soi le lieu soit de telle importance 644
qu'il faille absolument sans attendre à demain, 645
au prix de notre sang l'avoir à coups de main. 646
Mais c'est que Sophonisbe, à l'extrême réduite, 647
s'y trouve enveloppée avec toute sa suite. 648
Or je crains qu'attendant jusqu'à demain matin 649
cette longueur ne nuise à l'Empire latin ; 650
car si cette africaine, aussi fine que belle, 651
emploie à se sauver quelque ruse nouvelle, 652
il a toujours en elle un puissant ennemi, 653
et nous n'avons gagné ni vaincu qu'à demi ; 654
outre que cette reine, en beautés non pareille, 655
doit de notre triomphe accomplir la merveille, 656
qui sans cet ornement sera défectueux, 657
et rendra moins brillants vos actes vertueux. 658
Allons donc de ce pas attaquer cette place, 659
que défend une foible et lâche populace ; 660
que s'il faut l'emporter par un sanglant moyen, 661
séparez le soldat d'avec le citoyen, 662
épargnez, s'il se peut, ces peu vaillantes âmes, 663
et surtout respectez la princesse et ses femmes ; 664
et qu'en faveur du sexe, ou de la qualité, 665
on ne fasse à pas une aucune indignité. 666

SCÈNE II

(SOPHONISBE, PHÉNICE, CORISBÉ)
SOPHONISBE
Phénice, encore un coup, tandis qu'il m'est loisible 667
que j'applique à mes maux un remède infaillible, 668
celui que je propose, outre qu'il est honteux, 669
ne promet qu'un effet extrêmement douteux ; 670
le pouvoir de mes yeux, s'il faut que je le tente, 671
vaut moins que le secours que ma main me présente ; 672
c'est le plus prompt de tous, comme le plus certain, 673
et le plus digne aussi d'un courage hautain. 674
Un seul coup de poignard épuisera mes veines, 675
et presque sans douleur achèvera mes peines. 676
Ah ! Que déjà sans vous j'aurais bien évité 677
la honte et le malheur de la captivité ! 678
PHÉNICE
Donnez-vous, s'il vous plaît, un peu de patience, 679
et de votre beauté faites expérience, 680
sachez ce qu'elle vaut, et ce que vous pouvez. 681
Mais comment le savoir, si vous ne l'éprouvez ? 682
CORISBÉ
De fait la défiance où Madame se treuve, 683
ne peut venir d'ailleurs que d'un manque d'épreuve. 684
SOPHONISBE
Corisbé, prenez garde à l'état où je suis, 685
et par là, comme moi, voyez ce que je puis. 686
Quand hier j'aurais été la vivante peinture 687
des plus rares beautés qu'on voit en la nature, 688
le moyen que mes yeux conservent aujourd'hui, 689
une extrême beauté sous un extrême ennui ? 690
Et n'ayant plus en moi que des attraits vulgaires, 691
ils ne toucheraient point, ou ne toucheraient guère, 692
de sorte qu'après tout je conclus qu'il vaut mieux 693
essayer le secours de la main que des yeux. 694
CORISBÉ
Madame, si vos yeux n'ont pas assez d'amorce, 695
vos mains au pis aller auront assez de force 696
pour vous faire sentir la pointe d'un poignard. 697
SOPHONISBE
Mais peut-être qu'alors je le voudrai trop tard, 698
et que je n'aurai pas un glaive qui me tue. 699
PHÉNICE
Ce que le fer ne peut la douleur l'effectue. 700
Tant de chemins divers conduisent au trépas 701
que qui n'en treuve point veut bien n'en treuver pas ; 702
il faut donc, s'il vous plaît, vous résoudre à la vie, 703
et ravir la franchise à qui vous l'a ravie. 704
Pour moi je ne vois point qu'à votre seul aspect 705
il ne brûle d'amour et tremble de respect, 706
et qu'à son jugement vous n'emportiez la pomme 707
sur toutes les beautés de Capoue et de Rome. 708
Au reste la douleur ne vous a point éteint 709
ni la clarté des yeux, ni la beauté du teint ; 710
vos pleurs vous ont lavée, et vous êtes de celles 711
qu'un air triste et dolent rend encore plus belles. 712
Vos regards languissants font naître la pitié 713
que l'amour suit parfois, et toujours l'amitié, 714
n'étant rien de pareil aux effets admirables 715
que font dans les beaux cœurs des beautés misérables. 716
Croyez que Massinisse est un vivant rocher 717
si vos perfections ne le peuvent toucher, 718
et qu'il est plus cruel qu'un tigre d'Hyrcanie 719
s'il exerce envers vous la moindre tyrannie. 720

SCÈNE III

CALIODORE
Survenant Madame, Massinisse est dans la grande cour, 721
qu'on prendrait pour un temple où tout le monde accourt, 722
tant ses soins d'empêcher le désordre et l'outrage 723
des plus épouvantés asseurent le courage, 724
au reste si bénin que votre Majesté 725
doit beaucoup espérer de son humanité. 726
Mais le degré royal retentit, ce me semble, 727
d'un grand bruit de boucliers. 728
SOPHONISBE
Ah ! Phénice, je tremble.
PHÉNICE
C'est pourtant maintenant qu'il se faut asseurer, 729
et lui tirer des traits qu'il ne puisse parer. 730
Sitôt qu'il entrera, faites-lui la harangue 731
que la nécessité vous mettra sur la langue, 732
et dont les doux regards et les soupirs fréquents 733
fassent les plus beaux traits, et les plus éloquents. 734
Au reste un jeune esprit facilement s'engage 735
par la douceur des yeux, du geste et du langage. 736
Que votre Majesté ne refuse donc pas 737
d'attaquer son vainqueur avec tous ses appas. 738
(Vœu de Sophonisbe a l'Amour)
[SOPHONISBE]
Voici, puissant Amour, un sujet assez ample 739
pour laisser de ta force un mémorable exemple. 740
Entreprends ce miracle, afin que les mortels 741
de soupirs et d'encens échauffent tes autels ; 742
fais donc, et je te voue un temple magnifique, 743
comme au restaurateur des affaires d'Afrique. 744

SCÈNE IV

(MASSINISSE, SOPHONISBE, PHÉNICE, CORISBÉ)
MASSINISSE
Entrant avec ses soldats Soldats, attendez-moi, n'entrez pas plus avant ; 745
la majesté du lieu ne veut point de suivant. 746
Autant que sa douleur sa beauté nous la montre, 747
qui d'un pas triste et lent nous vient à la rencontre. 748
(Harangue de Massinisse)
Madame, je sais bien que c'est renouveler 749
ou croître vos ennuis que de vous en parler, 750
et qu'il me siérait mieux d'avoir la bouche close 751
que de vous consoler du mal que je vous cause. 752
Mais vos dieux et les miens, à qui rien n'est segret, 753
savent qu'en vous perdant je vous perds à regret, 754
et qu'en quelque façon mon bonheur m'importune, 755
pour ce qu'il ne me vient que de votre infortune. 756
Mais puisque le destin, pour montrer qu'il vous hait, 757
n'a pas laissé la chose au gré de mon souhait, 758
trouvez bon que mon cœur vous jure par ma bouche 759
que très sensiblement votre douleur le touche, 760
et qu'il diminuerait et vos maux et vos soins 761
si pour y prendre part il vous en restait moins. 762
Ne m'étant pas permis d'empêcher vos misères, 763
je ferai pour le moins qu'elles vous soient légères ; 764
et si je ne le puis, j'aurai soin en tout cas 765
que de nombreux malheurs ne les aggravent pas, 766
et qu'on vous traite en reine, et non pas en captive. 767
Rendez donc l'asseurance à votre âme craintive, 768
et que votre douleur se dispose à songer 769
en quoi les miens ou moi la pouvons soulager. 770
(Réponse de Sophonisbe)
[SOPHONISBE]
C'est bien très justement, oh, vainqueur magnanime, 771
que le monde est rempli du bruit de votre estime ; 772
vos rares qualités m'apprennent la raison 773
du malheur obstiné qui suit notre maison. 774
Leur éclat est si grand que la Fortune même, 775
tout aveugle qu'elle est, les connaît et les aime, 776
et vous favorisant, agit si sagement 777
qu'elle montre en cela qu'elle a du jugement. 778
Mais pour le juste prix d'une vertu si haute, 779
si par de plus grands biens que ceux qu'elle nous ôte 780
l'inconstante n'ajoute à vos prospérités, 781
vous avez beaucoup moins que vous ne méritez. 782
Assez de conquérants à force de puissance 783
rangent les nations à leur obéissance ; 784
mais fort peu savent l'art de vaincre les esprits 785
et de bien mériter le sceptre qu'ils ont pris. 786
Il n'appartient qu'à vous de faire l'un et l'autre, 787
c'est la propre vertu d'un cœur comme le vôtre ; 788
même c'est un destin, que les rois ennemis 789
sont d'abord odieux à ceux qu'ils ont soumis, 790
où votre courtoisie, oh, vainqueur débonnaire, 791
fait un miracle en moi qui n'est pas ordinaire. 792
Tant s'en faut que votre heur m'oblige à murmurer, 793
que je demande aux dieux de le faire durer, 794
et vous n'aurez jamais une grandeur parfaite 795
que lorsque vous aurez ce que je vous souhaite. 796
Les présents que le sort vous fait à mes dépens 797
ne sont pas le sujet des pleurs que je répands ; 798
je vois votre bonheur sans haine et sans envie, 799
et je plains seulement le malheur de ma vie, 800
qui m'est d'autant plus dur que m'ayant tout ôté, 801
espérance, repos, fortune, liberté, 802
pour faire de tout point mon destin pitoyable, 803
il m'ôte le moyen de me rendre croyable. 804
Dans la condition du temps où je me vois, 805
je vous serai suspecte, ou peu digne de foi. 806
Mais n'ayant quasi plus qu'espérer et que craindre, 807
il me siérait fort mal de flatter ou de feindre ; 808
et je me haïrais, si j'avais racheté 809
l'Empire de Syphax par une lâcheté. 810
PHÉNICE
Ma compagne, il se prend. 811
MASSINISSE
Oh, dieux ! que de merveilles
enchantent à la fois mes yeux et mes oreilles ! 812
Certes jamais esprit n'eut un plaisir si doux 813
que celui que je sens d'être estimé de vous. 814
Mars n'a point de lauriers dont la gloire me touche, 815
au prix d'être loué d'une si belle bouche ; 816
mais je n'aurai jamais qu'un bonheur imparfait 817
si votre compliment n'est suivi de l'effet, 818
si vous ne témoignez estimer Massinisse 819
en lui donnant sujet de vous rendre service. 820
Commandez donc, Madame, éprouvez aujourd'hui 821
le pouvoir absolu que vous avez sur lui, 822
et tout malheur le suive au cas qu'il ne vous serve, 823
aux choses qu'il pourra, sans feinte et sans réserve. 824
SOPHONISBE
Grand Roi, puisqu'il vous faut un sujet malheureux 825
où pouvoir exercer vos actes généreux, 826
pour ne me rendre pas votre grâce inutile, 827
je ne vous ferai point de requête incivile. 828
PHÉNICE
La victoire est à nous, ou je n’y connais rien. 829
SOPHONISBE
Non, je ne veux de vous ni puissance ni bien ; 830
je ne demande pas à vos mains libérales 831
ni mon sceptre perdu, ni ses pompes royales ; 832
car j'atteste les dieux que quand je les aurais, 833
avec l'âme et le cœur je vous les donnerais ; 834
mais si le sentiment de la misère humaine 835
vous fait avoir pitié d'une dolente reine, 836
naguère l'ornement de sa condition 837
et maintenant l'objet de la compassion, 838
donnez-moi l'un des deux : ou que jamais le Tibre 839
ne me reçoive esclave, ou que je meure libre. 840
Nous vous en conjurons, mes disgrâces et moi, 841
par le nom africain, par le titre de roi, 842
de qui la majesté de tout temps sacre-sainte 843
souffrirait en ma honte une publique atteinte ; 844
par les sceptres que j'eus, par ceux que vous avez, 845
par ces sacrés genoux de mes larmes lavés, 846
par ces vaillantes mains toujours victorieuses, 847
bref par vos actions en tout si glorieuses. 848
MASSINISSE
Dieux ! Faut-il qu'un vainqueur expire sous les coups 849
de ceux qu'il a vaincus ? Madame, levez-vous. 850
PHÉNICE
La victoire est à nous, ou je n'y connais rien. 851
SOPHONISBE
Non, Seigneur, que mes pleurs n'obtiennent ma demande. 852
MASSINISSE
Vous obtenez encore une chose plus grande : 853
c'est un cœur que beauté n'a jamais asservi, 854
et que présentement la vôtre m'a ravi. 855
SOPHONISBE
En l'état où je suis, il faut bien que j'endure 856
l'outrageuse rigueur de votre procédure : 857
mais sachez que jamais un généreux vainqueur 858
n'affligea son vaincu d'un langage moqueur. 859
MASSINISSE
Ah ! Madame, perdez cette injuste créance 860
qui dans sa fausseté me nuit et vous offense ; 861
jugez mieux des respects qu'un prince doit avoir, 862
et dans votre beauté voyez votre pouvoir. 863
Trop de gloire pour moi se trouve en ma défaite 864
pour la désavouer et la tenir secrète. 865
Vantez-vous d'avoir fait avec vos seuls regards 866
ce que n'ont jamais pu ni les feux, ni les dards ; 867
il est vrai, j'affranchis une reine captive, 868
mais de la liberté moi-même je me prive ; 869
mes transports violents, et mes soupirs non feints, 870
vous découvrent assez le mal dont je me plains. 871
SOPHONISBE
Certes ma vanité serait trop ridicule, 872
ou j'aurais un esprit extrêmement crédule, 873
si je m'imaginais qu'en l'état où je suis, 874
captive, abandonnée, au milieu des ennuis, 875
le cœur gros de soupirs, et les yeux pleins de larmes, 876
je conservasse encore des beautés et des charmes 877
capables d'exciter une ardente amitié. 878
MASSINISSE
Il est vrai que d'abord j'ai senti la pitié, 879
mais comme le soleil suit les pas de l'aurore, 880
l'Amour qui l'a suivie, et qui la suit encore, 881
a fait en un instant dans mon cœur embrasé 882
le plus grand changement qu'il ait jamais causé. 883
SOPHONISBE
Il est trop violent pour être de durée. 884
MASSINISSE
Oui, car en peu de temps la mort m'est asseurée 885
si vous ne consolez d'un traitement plus doux 886
celui qui désormais ne peut vivre sans vous. 887
MASSINISSE
Donnez-moi l'un des deux, la mort, ou votre grâce. 888
Nous vous en conjurons, mes passions et moi, 889
non par la dignité de vainqueur et de roi, 890
puisque Amour me fait perdre et l'un et l'autre titre, 891
mais par mon triste sort, dont vous êtes l'arbitre, 892
par mon sang enflammé, par mes soupirs brûlants, 893
mes transports, mes désirs, si prompts, si violents ; 894
par vos regards, ces traits de lumière et de flamme, 895
dont j'ai senti les coups au plus profond de l'âme ; 896
et par ces noirs tyrans dont j'adore les lois, 897
ces vainqueurs des vainqueurs, vos yeux, maîtres des rois ; 898
enfin par la raison que vous m'avez ôtée. 899
Rendez-moi la pitié que je vous ai prêtée, 900
ou s'il faut dans mon sang noyer votre courroux, 901
que ce fer par vos mains m'immole à vos genoux, 902
victime infortunée et d'amour et de haine. 903
SOPHONISBE
Votre mort au contraire augmenterait ma peine ; 904
mais plaignez, oh, grand Roi, votre sort et le mien, 905
qui par nécessité rend le mal pour le bien ; 906
je vous plains de souffrir, et moi je suis à plaindre 907
d'allumer un brasier que je ne puis éteindre. 908
MASSINISSE
Quand on n'a point de cœur, ou qu'il est endurci... 909
SOPHONISBE
C'est pour en avoir trop que je vous parle ainsi. 910
MASSINISSE
Ce discours cache un sens que je ne puis entendre. 911
SOPHONISBE
Ce discours toutefois est facile à comprendre : 912
le déplorable état de ma condition 913
m'empêche de répondre à votre affection ; 914
la veuve de Syphax est trop infortunée 915
pour avoir Massinisse en second hyménée, 916
et son cœur généreux formé d'un trop bon sang 917
pour faire une action indigne de son rang ; 918
car enfin la Fortune avec toute sa rage 919
CORISBÉ
Comme de plus en plus cet esprit s'embarrasse ! 920
m'a bien ôté le sceptre, et non pas le courage. 921
Je sais qu'usant des droits de maître et de vainqueur, 922
vous pouvez me traiter avec toute rigueur, 923
mais j'ai cru jusqu'ici que votre âme est trop haute 924
pour le simple penser d'une si lâche faute. 925
MASSINISSE
Croyez-le encor, Madame, et sachez qu'en ce point 926
votre créance et moi ne vous tromperons point. 927
Donc pour vous faire voir que c'est la belle voie 928
par où je veux monter au comble de ma joie, 929
puisque Syphax n'est plus, il ne tiendra qu'à vous 930
d'avoir en Massinisse un légitime époux. 931
SOPHONISBE
Quelles reines au monde en beautés si parfaites 932
ont jamais mérité l'honneur que vous me faites ? 933
Oh, merveilleux excès de grâce et de bonheur 934
qui met une captive au lit de son seigneur ! 935
MASSINISSE
Puisque vous me rendez le plus heureux des hommes 936
ma violente ardeur, et le temps où nous sommes, 937
ne me permettent pas de beaucoup différer 938
un bien le plus parfait qu'on saurait espérer. 939
C'est pourquoi treuvez bon qu'en la forme ordinaire 940
le flambeau d'hyménée aujourd'hui nous éclaire 941
tant pour hâter le temps d'un bien qui m'est si cher 942
que pour d'autres raisons qui pourraient l'empêcher 943
et que pour le présent il faut que je vous taise. 944
Cependant permettez que je prenne à mon aise 945
un honnête baiser, pour gage de la foi 946
que le dieu conjugal veut de vous et de moi. 947
(Il la baise)
Oh, transports ! Oh, baiser de nectar et de flamme ! 948
À quel ravissement élèves-tu mon âme ! 949
Madame, s'il vous plaît, j'irai voir mes soldats 950
et les ordres donnés, je reviens sur mes pas. 951
Adieu, vous voyez trop en mon visage blême 952
que m'arracher de vous, c'est m'ôter à moi-même. 953
(Il s'en va)
SOPHONISBE
Oh, miracle d'amour à nul autre pareil ! 954
PHÉNICE
Peut-être une autre fois vous suivrez mon conseil ? 955
SOPHONISBE
Ah ! Phénice, il est vrai qu'une telle merveille 956
fait que très justement je doute que je veille, 957
et qu'un songe trompeur n'abuse mes esprits. 958
PHÉNICE
Madame, le numide est tellement épris, 959
son brasier est si grand, qu'il ne vous faut pas craindre 960
que rien que le trépas ait pouvoir de l'éteindre. 961
Cependant en ceci la prudence des dieux 962
contre nos sentiments a fait tout pour le mieux. 963
S'il avait aujourd'hui votre lettre reçue, 964
vos desseins n'auraient pas une si bonne issue ; 965
s'il savait seulement que vous l'avez chéri, 966
vous l'auriez pour amant plutôt que pour mari. 967
Croyez asseurément que votre modestie 968
fait de sa passion la meilleure partie. 969
C'est pourquoi tenez bon, et ne relâchez point, 970
que l'ouvrage entrepris ne soit au dernier point. 971
Après, quand vous serez sa véritable femme, 972
vous pourrez lui montrer votre première flamme, 973
afin qu'il vous chérisse avecque plus d'ardeur, 974
voyant que vous l'aimez, et non pas sa grandeur. 975
Allons donc achever les apprêts nécessaires 976
au rétablissement du bien de vos affaires. 977
Mais quel sujet, Madame, avez-vous de rêver ? 978
SOPHONISBE
Phénice, je ne sais ce qui doit m'arriver, 979
mais quelque doux présent que le bonheur m'envoie 980
mon cœur ne goûte point une parfaite joie. 981
Syphax n'a pas encore les honneurs du tombeau, 982
et d'un second hymen j'allume le flambeau ; 983
certes son amitié jointe à la bienséance 984
me donne du remords et de la répugnance. 985
CORISBÉ
Madame, il est bien vrai qu'en une autre saison 986
vous auriez ces pensers avec juste raison ; 987
mais songez qu'en l'état où vous êtes réduite, 988
c'est la nécessité qui fait votre conduite. 989
Mille raisons d'État que vous n'ignorez pas 990
sont de votre action l'excuse et le compas. 991
celles de votre rang sont toujours dispensées 992
d'attacher leur conduite à toutes ces pensées. 993
SOPHONISBE
Allons donc travailler à notre liberté, 994
et cédons aux rigueurs de la nécessité. 995
(Fin du 3 acte)

Acte IV

SCÈNE I

(MASSINISSE, SOPHONISBE)
MASSINISSE
Quelque insigne bonheur dont je sois redevable 996
aux caresses du sort qui m'est si favorable, 997
c'est ici le plus grand qui m'ait jamais suivi. 998
Oui, Madame, il est vrai que je suis plus ravi 999
de voir que votre amour à la mienne réponde, 1000
que si j'avais soumis tous les peuples du monde. 1001
J'aime plus de moitié quand je me sens aimé, 1002
et ma flamme s'accroît pour un cœur enflammé ; 1003
dans la possession d'une beauté de glace, 1004
la plus chaude fureur s'alentit et se lasse. 1005
Un plaisir légitime en veut un de retour, 1006
et l'amour seulement est le prix de l'amour. 1007
Comme par une vague une vague s'irrite, 1008
un soupir amoureux par un autre s'excite. 1009
Quand les chaînes d'Hymen étreignent deux esprits, 1010
un baiser se doit rendre aussitôt qu'il est pris, 1011
de sorte que toujours la plus honnête femme 1012
est celle qui témoigne une plus vive flamme ; 1013
c'est là que sa vertu se montre en son ardeur, 1014
et que la retenue est de mauvaise odeur. 1015
Pour moi, quoique déjà ma passion fût telle 1016
que sa force excédât toute force mortelle, 1017
mes désirs toutefois ont accru de moitié 1018
depuis que j'ai connu votre ardente amitié. 1019
SOPHONISBE
Il me faudrait la voix de l'Éloquence même 1020
pour vous représenter à quel point je vous aime. 1021
Il suffit que pour trop, et trop bien vous aimer, 1022
il n'est point de discours qui le puisse exprimer. 1023
Pourtant, et c'est ici la peur qui m'assassine, 1024
votre esprit abusé peut-être s'imagine 1025
que mon affection, toute pure qu'elle est, 1026
mêle dans sa ferveur quelque peu d'intérêt. 1027
Mais j'atteste le Ciel que ma foi non commune 1028
regarde Massinisse, et non pas sa fortune, 1029
et qu'en pareil degré de fortune et d'ennui, 1030
ce qu'il a fait pour moi, je l'aurais fait pour lui. 1031
MASSINISSE
Je ne veux pour témoin des choses que vous dites 1032
que mon propre bonheur. 1033
SOPHONISBE
Mais vos propres mérites.
MASSINISSE
À propos : où naquit, en quel temps et pourquoi, 1034
la bonne volonté que vous avez pour moi ? 1035
De grâce accordez-moi le plaisir de l'entendre, 1036
vous plaît-il ? 1037
SOPHONISBE
Volontiers, je m'en vais vous l'apprendre.
Vous savez qu'autrefois nous fûmes sur le point 1038
de conclure un hymen qui ne s'acheva point. 1039
Ce prince malheureux, à qui les Destinées 1040
voulaient sacrifier mes premières années, 1041
fut cause que mon père, à ses vœux complaisant, 1042
rompit le nœud sacré qui nous lie à présent. 1043
Cependant, sous l'espoir d'être un jour votre femme, 1044
j'avais conçu pour vous une secrète flamme 1045
et reçu dans l'esprit une douce langueur 1046
dont le temps m'eût guérie avecque sa longueur, 1047
si l'étrange accident que vous allez entendre 1048
n'eût rallumé ce feu qui mourait sous sa cendre. 1049
Vous souvient-il du jour que Syphax et les siens 1050
sortirent pour forcer vos massesyliens ? 1051
Il se passa pour vous avecque tant de gloire 1052
que vous en devez bien conserver la mémoire, 1053
car par votre vertu les nôtres repoussés 1054
vous laissèrent venir jusqu'au bord des fossés, 1055
où je vous vis combattre avec tant de vaillance 1056
que j'eus déjà pour vous assez de bienveillance 1057
pour ne souhaiter pas qu'un succès malheureux 1058
achevât à mes yeux vos exploits valeureux. 1059
Mais lorsque de la tour où je m'étais placée, 1060
je vis de votre armet la visière haussée 1061
que pour vous rafraîchir vous levâtes exprès, 1062
et qu'il me fut permis d'observer d'assez près 1063
ce visage où l'Amour et le Dieu de la Thrace 1064
mêlent tant de douceur avecque tant d'audace, 1065
de là je commençai de vendre mon pays, 1066
et de là dans mon cœur les miens furent trahis ; 1067
d'une flèche de feu j'eus l'âme outrepercée, 1068
de sorte que de tous je fus la plus blessée. 1069
Il est vrai qu'à présent mon mal est apaisé 1070
par la main de celui qui me l'avait causé 1071
et que la guérison qui s'en est ensuivie 1072
me le fera bénir tout le temps de ma vie. 1073
MASSINISSE
Certes je suis heureux d'une telle façon 1074
que ma prospérité me donne du soupçon : 1075
je trouve désormais ma fortune si grande 1076
que j'en suis aveuglé, si je ne l'appréhende. 1077
Le bonheur a cela de la mer et du flux 1078
qu'il doit diminuer sitôt qu'il ne croît plus ; 1079
mais s'il faut que les Cieux, comme c'est leur coutume, 1080
fassent à la douceur succéder l'amertume, 1081
que tout seul, s'il se peut, je boive tout le fiel 1082
que répandrait sur nous la colère du Ciel ! 1083
Mais que veut ce soldat couvert à la romaine ? 1084
Ah ! Mon cher Ariston, quel sujet vous amène ? 1085
Et que fait Scipion ? 1086
ARISTON
Sire, il vient d'arriver,
qui vous mande par moi de le venir treuver. 1087
MASSINISSE
Où l'avez-vous laissé ? 1088
ARISTON
Dans la salle prochaine,
où seulement Lélie avec lui se promène. 1089
MASSINISSE
Oui, j'irai le treuver dans un moment d'ici. 1090
SOPHONISBE
Je n'attends rien de bon de ce message-ci ; 1091
ce nom de Scipion m'est de mauvais présage. 1092
MASSINISSE
Oh, dieux ! 1093
SOPHONISBE
Et quoi, Seigneur, vous changez de visage ?
Quel sujet avez-vous de vous inquiéter ? 1094
MASSINISSE
Nul, que le déplaisir que j'ai de vous quitter. 1095
SOPHONISBE
Un si prompt changement marque encore autre chose, 1096
et votre inquiétude a tout une autre cause ; 1097
dites la vérité, vous craignez le pouvoir 1098
de celui qui vous mande, et que vous allez voir ? 1099
MASSINISSE
Il est vrai que je crains que ce courage austère 1100
n'empêche nos plaisirs, ou qu'il ne les altère ; 1101
je vois ma destinée et sais que Scipion 1102
est venu pour troubler notre sainte union ; 1103
c'est pourquoi j'ai voulu hâter ma procédure, 1104
car la chose étant faite, il faudra qu'il l'endure. 1105
Il sera moins fâché que si j'eusse attendu 1106
d'accomplir notre hymen quand il l'eût défendu. 1107
Il ne faut pas douter qu'il ne me sollicite, 1108
me presse, et me tourmente, afin que je vous quitte, 1109
mais que vif aux Enfers je sois précipité, 1110
si jamais je consens à cette lâcheté ! 1111
SOPHONISBE
Que je perde plutôt la lumière céleste 1112
que de voir mon amour vous devenir funeste ! 1113
Non, non, si Scipion, comme on n'en doute point, 1114
veut séparer en nous ce que l'hymen a joint, 1115
il faut que vous fassiez toute chose possible, 1116
pour vaincre la rigueur de ce cœur insensible ; 1117
que si rien ne le peut, je vous demande au moins, 1118
au nom de tous les dieux de nos noces témoins, 1119
et par la pureté de l'amour conjugale, 1120
de conserver en moi la dignité royale : 1121
enfin je vous conjure autant que je le puis 1122
de vous bien souvenir de ce que je vous suis. 1123
Ne souffrez pas qu'un jour votre femme enchaînée 1124
soit dans un Capitole en triomphe menée. 1125
Je ne vous parle plus comme hier je vous parlais, 1126
en veuve de Syphax et sujette à vos lois ; 1127
je sais bien que le nœud qui nos âmes assemble 1128
confond pareillement nos intérêts ensemble, 1129
que vous devez souffrir des maux qu'on me fera, 1130
et que c'est de tous deux que l'on triomphera. 1131
MASSINISSE
J'ai pour vous trop d'amour, pour moi trop de courage, 1132
pour souffrir, sans me perdre, un si sensible outrage ; 1133
mais on n'en viendra pas à cette extrémité. 1134
SOPHONISBE
Je connais Scipion et sa sévérité. 1135
MASSINISSE
Je vous donne ma foi que, quoi qu'il en arrive, 1136
Rome ne verra point Sophonisbe captive. 1137
SOPHONISBE
Me le promettez-vous ? 1138
MASSINISSE
Oui, je vous le promets.
SOPHONISBE
Allons donc, mon esprit est content désormais. 1139

SCÈNE II

(SCIPION, LÉLIE)
SCIPION
Mais vous qui par un long et familier usage 1140
vous devez mieux connaître en cet esprit volage, 1141
quel remède à son mal vous semble le plus seur ? 1142
Est-ce la violence, ou si c'est la douceur ? 1143
Et duquel maintenant faut-il que je me serve ? 1144
LÉLIE
L'un perd souventefois ce que l'autre conserve ; 1145
je crois que le dernier y fera plus que tout. 1146
SCIPION
Et moi, que le premier en viendra mieux à bout. 1147
LÉLIE
La douceur néanmoins est le meilleur dictame 1148
que l'on puisse appliquer aux maux d'une belle âme. 1149
SCIPION
Mais quand une belle âme a perdu la raison, 1150
ce remède est sans force, ou n'est plus de saison ; 1151
ce qu'a fait Massinisse est si déraisonnable 1152
qu'à peine mon esprit le treuve imaginable, 1153
et marque en sa raison un tel dérèglement 1154
qu'il porte son excuse en son aveuglement. 1155
Loin de s'imaginer que sans beaucoup de peine 1156
on tire ce Pâris du lit de son Hélène, 1157
je crains que cet hymen, augmentant sa fureur, 1158
ne lui fasse plus outre étendre son erreur, 1159
et que le même esprit qui le fit entreprendre 1160
ne porte sa manie à le vouloir défendre. 1161
En ce cas nous voyons à quelle extrémité 1162
cette funeste amour l'aurait précipité. 1163
Mais le voici venir, triste et sans contenance ; 1164
essayons la douceur avant la violence. 1165
Je treuve cependant qu'il serait à propos, 1166
et pour notre conduite, et pour notre repos, 1167
d'aller prendre nous-même et le temps et la peine, 1168
que nos gardes sans bruit s'asseurent de la Reine. 1169

SCÈNE III

(MASSINISSE, SCIPION)
SCIPION
Eh bien, cher Massinisse, est-il sous le soleil 1170
un roi dont le bonheur soit au vôtre pareil ? 1171
Quoi ? Bons dieux ! dans le cours d'une même journée 1172
recouvrer un royaume et faire une hyménée ? 1173
Pour moi, je ne crois pas que sans enchantement 1174
on puisse aller plus loin, et plus légèrement. 1175
Certes, quand le récit de toutes ces merveilles 1176
de Lélie et de moi vint frapper les oreilles, 1177
tous deux poussés pour vous d'une même amitié, 1178
« oh, grands dieux ! » dîmes-nous, c'est trop de la moitié. 1179
En effet vous pouviez, sans ternir votre gloire, 1180
vous contenter pour lors de la seule victoire. 1181
Il n'était pas besoin de faire en même temps 1182
deux exploits si fameux, et si forts importants. 1183
Mais peut-être est-ce un bruit qui court à l'aventure 1184
et que toute une armée a cru par conjecture. 1185
De moi, mon jugement jusqu'ici suspendu 1186
ne concevra jamais cet hymen prétendu, 1187
que la confession qu'en fait la renommée 1188
par votre propre aveu ne me soit confirmée. 1189
Ôtez-nous donc de doute, et faites, s'il vous plaît, 1190
que nous sachions de vous la chose comme elle est. 1191
MASSINISSE
Ici le sens commun ne veut pas que je cache 1192
ce qu'il faut aussi bien que tout le monde sache ; 1193
et la terre et le ciel exigent mon aveu, 1194
sur un mystère saint, que l'un et l'autre a vu. 1195
Enfin j'abuserais de votre patience 1196
si je vous en parlais contre ma conscience. 1197
Il est vrai, Scipion, que Sophonisbe et moi 1198
avons pris et donné la conjugale foi, 1199
et nous sommes liés d'une chaîne si sainte 1200
qu'on ne saurait sans crime en défaire l'étreinte. 1201
Je vois bien que déjà votre sévérité 1202
condamne mon amour et ma légèreté, 1203
d'autant mieux que votre âme est encore à connaître 1204
ce qu'il peut sur un cœur dont il s'est rendu maître. 1205
Aussi dans mon malheur je serais trop heureux 1206
si j'avais un censeur autrefois amoureux ; 1207
mais ayant au contraire un Scipion pour juge, 1208
quel sera mon espoir ? Où sera mon refuge ? 1209
Et de quelles raisons me faudra-t-il user 1210
s'il n'a jamais connu ce qui peut m'excuser, 1211
s'il ignore d'Amour la puissance suprême 1212
qui seule a fait ma faute et l'excuse elle-même ? 1213
Et quelle grâce enfin puis-je attendre de lui, 1214
si par ses sentiments il juge ceux d'autrui ? 1215
SCIPION
Il est vrai que toujours j'ai gardé ma franchise 1216
de se prendre aux filets où la vôtre s'est prise, 1217
et toujours évité ces folles passions 1218
comme un chemin contraire aux belles actions. 1219
Ce n'est pas que mon sein soutienne un cœur de roche, 1220
impénétrable aux traits que l’Amour nous décoche ; 1221
la main qui fit le vôtre a fait le mien aussi, 1222
et la seule vertu me le rend endurci. 1223
C'est avec ce bouclier qu'il fallait se défendre, 1224
et mon exemple seul vous le devait apprendre. 1225
Ah ! Mon cher Massinisse, il fallait en effet, 1226
vous défendre un peu mieux que vous n'avez pas fait. 1227
je sais que dès longtemps les histoires sont pleines 1228
des transports amoureux des meilleurs capitaines ; 1229
mais où trouvera-t-on que les plus signalés 1230
puissent être en fureur aux vôtres égalés ? 1231
Massinisse, en un jour, voit, aime, et se marie. 1232
A-t-on jamais parlé d'une telle furie ? 1233
Bien plus, l'aveuglement de sa raison est tel 1234
qu'il entre dans le lit d'un ennemi mortel : 1235
d'un Syphax, d'un tyran, de qui l'injuste épée 1236
a sur son père mort la couronne usurpée. 1237
Certes si, pour venger la mort de nos parents, 1238
il fallait épouser les veuves des tyrans, 1239
les vôtres qu'il perdit ont toute l'allégeance 1240
qu'ils pourraient désirer d'une telle vengeance. 1241
Il est vrai que chacun en son propre intérêt 1242
se rend compte à soi-même, et fait comme il lui plaît ; 1243
et par cette raison vous avez cru possible 1244
qu'en cette affaire-ci tout vous était loisible. 1245
Mais à mon jugement, il est bien malaisé 1246
que le vôtre en ce point ne se soit abusé. 1247
Peut-être croyez-vous que par cet hyménée 1248
Sophonisbe soit vôtre ? Et qui vous l'a donnée ? 1249
Par quelle autorité prenez-vous le butin 1250
qui doit appartenir à l'Empire latin ? 1251
Ne savez-vous pas bien que c'est là son partage, 1252
et qu'il vous rétablit dedans votre héritage ? 1253
Par le congé de qui l'avez-vous entrepris ? 1254
Non, non, notre allié, rappelez vos esprits ; 1255
la plus courte fureur est toujours la meilleure. 1256
Quittez donc Sophonisbe, et la rendez sur l'heure ; 1257
c'est par là seulement que vous seront rendus 1258
le repos et l'honneur, que vous avez perdus. 1259
MASSINISSE
Quel honneur, oh, grands dieux ? Et quel repos en l'âme 1260
peut avoir un mari d'abandonner sa femme ? 1261
SCIPION
N'ayant pu l'épouser, puisqu'elle était à nous, 1262
ce mariage est nul au jugement de tous. 1263
MASSINISSE
Et la force et le droit veulent que je la rende ; 1264
elle est vôtre, il est vrai, mais je vous la demande. 1265
SCIPION
Je ferais une faute indigne de pardon, 1266
si je vous octroyais un si funeste don. 1267
Accorder ce présent à l'ardeur qui vous brûle, 1268
ce serait vous donner la chemise d'Hercule. 1269
MASSINISSE
S'il m'est permis ici de vous rendre présents 1270
les services rendus dès mes plus jeunes ans, 1271
et si dans le passé je puis aussi comprendre 1272
tous ceux qu'à l'avenir je désire vous rendre, 1273
ma tristesse aujourd'hui vous conjure par eux 1274
de ne me ravir pas ce salaire amoureux. 1275
Non que toute ma vie en services passée 1276
ne fût trop dignement déjà récompensée ; 1277
mais à quoi tant d'honneur et de biens superflus, 1278
si l'on m'ôte celui que j'estime le plus ? 1279
Je sais que demandant la chose qu'on me nie, 1280
je demande un trésor de valeur infinie ; 1281
aussi n'appartient-il qu'aux romains seulement 1282
de m'accorder un don qui vaille infiniment. 1283
Faites-moi donc encore cette dernière grâce, 1284
par ces mains que je baise, et ces pieds que j'embrasse. 1285
SCIPION
Levez-vous, Massinisse, et vous ressouvenez 1286
de conserver l'honneur du rang que vous tenez. 1287
Oui, comme votre ami qui plains votre infortune, 1288
je vous accorde tout, sans différence aucune, 1289
mais d'autre part aussi, comme votre Empereur, 1290
qui plains et blâme en vous cette aveugle fureur, 1291
pour la dernière fois il faut que je vous nie 1292
ce qu'exige de moi votre mauvais génie ; 1293
les raisons que j'en ai sont de tel intérêt 1294
que rien ne peut changer cet immuable arrêt 1295
nécessaire au salut de la chose publique. 1296
MASSINISSE
Oh, mortelle sentence ! Oh, décret tyrannique ! 1297
Quoi donc ? De tant de coups mon estomac ouvert, 1298
et tout mon triste corps de blessures couvert, 1299
dont vous fûtes jadis le témoin oculaire, 1300
ne pourront m'obtenir un plus digne salaire ? 1301
M'a-t-on vu tant de fois, une pique à la main, 1302
soutenir la grandeur de l'Empire romain, 1303
pour me voir maintenant demander avec larmes 1304
ce que j'ai mérité par le sang et les armes ? 1305
Mais celui qui le vit en fait si peu de cas 1306
qu'il est à présumer qu'il ne s'en souvient pas. 1307
Montrez, montrez-vous donc mes blessures fermées, 1308
vaines marques d'honneur par le fer imprimées, 1309
telles, s'il se pouvait, que vous étiez alors 1310
que vous fîtes tomber ce misérable corps ; 1311
voyez, si vous changeant en de sanglantes bouches, 1312
vous n'adoucirez point ses sentiments farouches. 1313
Oh, dieux ! Rien ne l'émeut. Oh, cœur sans amitié, 1314
et sourd à la prière, et sourd à la pitié ! 1315
(Ici il se pourmène sans rien dire)
SCIPION
Laissons-le un peu nager dans la mélancolie 1316
et nous servons après de l'esprit de Lélie. 1317
Bon, il vient à propos. 1318

SCÈNE IV

LÉLIE
Eh bien, se rend-il pas ?
SCIPION
Vous voyez comme il rêve et chemine à grands pas. 1319
Adieu, je vous laisse ; essayez, je vous prie, 1320
de calmer doucement les flots de sa furie ; 1321
comme il est violent, il pourrait s'emporter, 1322
et moi, je ferai mieux de ne pas l'écouter. 1323
(Il rentre)
MASSINISSE
Non, je n'en ferai rien, la chose est résolue, 1324
ou l'on m'y contraindra de puissance absolue. 1325
LÉLIE
Ces mots interrompus de soupirs redoublés 1326
montrent qu'il a les sens extrêmement troublés ; 1327
les tragiques pensers où je vois qu'il se plonge 1328
irritent sa fureur, et l'ennui qui le ronge ; 1329
c'est pourquoi de bonne heure il faut l'en divertir. 1330
Eh quoi ? 1331
MASSINISSE
Non, Scipion, je n'y puis consentir...
LÉLIE
L'excès de sa douleur l'aveugle et le transporte. 1332
Quoi, vous méconnaissez vos amis de la sorte ? 1333
MASSINISSE
Ah ! Lélie, il est vrai que je croyais parler 1334
à cet inexorable... 1335
LÉLIE
Il vient de s'en aller,
qui plaint votre aventure. 1336
MASSINISSE
Oh, ridicule chose !
Il plaint mon aventure, et c'est lui qui la cause. 1337
Ah ! Qu'un parfait ami se treuve rarement ! 1338
LÉLIE
Croyez que Scipion vous aime asseurément ; 1339
il vous aime, et surtout, c'est en cette rencontre 1340
que pour votre salut son amitié se montre. 1341
Considérez de grâce, et sans vous emporter, 1342
quel est le grand trésor qu'il voudrait vous ôter : 1343
c'est la veuve d'un roi qui cent fois en sa vie 1344
a par cent cruautés la vôtre poursuivie, 1345
employant contre vous le fer et le poison, 1346
après avoir détruit toute votre maison. 1347
Pour elle, à ce qu'on dit, c'est une belle chose ; 1348
mais voyons son esprit et les maux qu'elle cause. 1349
Avant que le poison de ses regards charmants 1350
eut mis le vieux Syphax au rang de ses amants, 1351
ce prince était-il pas, ôté la perfidie, 1352
le plus grand que jamais ait vu la Numidie ? 1353
Et dès qu'ils furent joints par le nœud conjugal, 1354
fut-il jamais malheur à son malheur égal ? 1355
Elle ne cessa point que, pour plaire à sa haine, 1356
il n'eût abandonné la puissance romaine, 1357
et par cette imprudence, à sa perte animé, 1358
ceux qu'il aima jadis et dont il fut aimé. 1359
Oh, vous, dont la vertu, le cœur et la vaillance 1360
sont le plus cher objet de notre bienveillance, 1361
voyez si sans sujet nous craignons aujourd'hui 1362
que le même rocher ne vous perde avec lui ! 1363
MASSINISSE
Croyez, mon cher Lélie, avecque certitude, 1364
que sur tous actes noirs je hais l'ingratitude, 1365
et qu'il n'est ni beauté, ni conjugale loi 1366
qui m'éloigne jamais de ce que je vous dois. 1367
Je tiens tout du Sénat, et sais quel avantage 1368
a l'Empire romain sur celui de Carthage. 1369
Non, non, cher confident, asseurez Scipion 1370
de la sincérité de mon affection, 1371
dites-lui que jamais cette innocente reine 1372
ne me divertira de l'amitié romaine ; 1373
qu'on ôtera plutôt les feux du firmament, 1374
enfin qu'il ait pitié d'un misérable amant. 1375
Tâchez de m'adoucir ce courage insensible, 1376
je n'espère qu'en vous. 1377
LÉLIE
J'y ferai mon possible.
Pauvre esprit aveuglé, qui ne reconnais pas 1378
que l'amour te séduit avec ses faux appas ! 1379
Certes je plains ton sort, quoique en cet hyménée 1380
ton obstination fasse ta destinée. 1381
(Fin du 4 acte)

Acte V

SCÈNE I

MASSINISSE
Seul Que les dieux, tout parfaits de nature qu'ils sont, 1382
témoignent d'inconstance aux présents qu'ils nous font ! 1383
Qu'il est aisé de voir, au malheur de ma vie, 1384
que nos prospérités leur causent de l'envie, 1385
et qu'ils ne donnent point un plaisir sans douleur, 1386
de peur qu'un bien entier ne soit semblable au leur ! 1387
En vain dans le destin des affaires humaines, 1388
d'autres se promettront des voluptés certaines, 1389
si je montre aujourd'hui que le même soleil 1390
qui vit hier mon bonheur à nul autre pareil, 1391
comme déjà son char s'allait cacher sous l'onde, 1392
me treuve à son retour le plus triste du monde. 1393
Que me sert la puissance et le titre de roi, 1394
si dans mon propre État on me donne la loi ? 1395
Que me sert le laurier qui me couvre la tête, 1396
s'il ne peut empêcher la prochaine tempête, 1397
dont s'en va foudroyer ma gloire et mes plaisirs 1398
ce mortel ennemi des amoureux désirs ; 1399
ce naturel chagrin qui, n'aimant rien lui-même, 1400
ne saurait approuver ni souffrir que l'on aime. 1401
Enfin, de quoi me sert l'audace et la valeur, 1402
si j'ai les bras liés en ce dernier malheur ? 1403
Hélas ! Si ce trésor de beautés et de charmes, 1404
comme je l'ai gagné par la force des armes, 1405
par les armes aussi se pouvait conserver, 1406
que ne ferais-je point afin de le sauver ? 1407
S'il me fallait dompter le monstre d'Andromède, 1408
mon malheur en ma main trouverait son remède ; 1409
s'il me fallait encore aller contre les morts, 1410
sur les pas d'un Hercule éprouver mes efforts, 1411
et l'arracher des fers comme un autre Thésée, 1412
mon amour me rendrait cette entreprise aisée. 1413
Mais ayant à combattre un monstre renaissant, 1414
une fière Harpie, un aigle ravissant 1415
de qui le vol s'étend par tout notre hémisphère, 1416
que pourrais-je entreprendre ou que pourrais-je faire 1417
qui n'excédât l'effort et le pouvoir humain ? 1418
Forcerai-je moi seul tout un pouvoir romain ? 1419
Ou ferai-je moi seul ce qu'en seize ans de guerre 1420
n'a pu faire Hannibal, ni par mer ni par terre ? 1421
Non, non, ma Sophonisbe, il n'y faut plus penser : 1422
notre sort n'est pas tel qu'on le puisse forcer, 1423
c'est la seule douceur qui vous peut rendre mienne ; 1424
hors cela, mon espoir n'a rien qui le soutienne. 1425
Possible que Lélie aura mieux réussi 1426
que je n'ose espérer. Oh, grands dieux ! Le voici, 1427
qui me vient prononcer ma dernière sentence. 1428
Sus, mon cœur, à ce coup arme-toi de constance ! 1429

SCÈNE II

(LÉLIE, MASSINISSE)
MASSINISSE
Et bien, mon cher Lélie, irons-nous à la mort ? 1430
Venez-vous m'annoncer le naufrage ou le port ? 1431
LÉLIE
Sire, c'est à regret que je suis le ministre 1432
et le triste porteur d'un mandement sinistre ; 1433
j'ai charge de vous dire et de vous ordonner 1434
de rendre Sophonisbe ou de l'abandonner 1435
comme chose au public utile et nécessaire. 1436
Avisez maintenant de ce que vous voulez faire. 1437
MASSINISSE
Me perdre, et par ma mort apprendre à tous les rois 1438
à ne suivre jamais ni vos mœurs ni vos lois, 1439
cruels qui, sous le nom de la chose publique, 1440
usez impunément d'un pouvoir tyrannique, 1441
et qui pour témoigner que tout vous est permis, 1442
traitez vos alliés comme vos ennemis. 1443
LÉLIE
Ne lui répliquons rien : que toutes ces fumées 1444
en semblables transports ne se soient consumées. 1445
La fureur diminue à force de parler. 1446
MASSINISSE
Ah ! Que si le passé se pouvait rappeler, 1447
je m'empêcherais bien de servir de matière 1448
à la sévérité de ton humeur altière, 1449
peuple vain, qui croirais n'avoir pas triomphé, 1450
à moins d'un pauvre roi sous les fers étouffé. 1451
C'est par cette raison, ou publique, ou privée 1452
- puisqu'un particulier l'a possible treuvée - 1453
que de force absolue on me fait rendre un bien 1454
sans lequel je ne veux ni n'espère plus rien. 1455
Oui, Lélie, il importe à la gloire d'un homme 1456
que ma femme elle-même aille esclave dans Rome, 1457
et que sa vanité seule semblable à soi 1458
triomphe à même temps de Syphax et de moi. 1459
Oh, bienheureux vieillard dont la trame est finie 1460
sur le point qu'il tombait sous votre tyrannie ! 1461
Et moi très malheureux d'éprouver à présent 1462
combien même aux vainqueurs votre joug est pesant. 1463
Qu'il s'en saisisse donc, qu'il l'enlève et l'entraîne, 1464
cette désespérée et pitoyable reine ; 1465
il faut que son triomphe ait tout son ornement. 1466
Je n'y contredis plus, je l'ai fait vainement ; 1467
suffit, si je ne puis y faire plus d'obstacle, 1468
que ma mort préviendra cet indigne spectacle. 1469
LÉLIE
Il lui faut pardonner ces violents transports. 1470
Mais parlons maintenant qu'il a tout mis dehors. 1471
Sire, si vous pouviez à force d'invectives 1472
rendre vos passions et vos douleurs moins vives, 1473
je vous conseillerais de les continuer, 1474
tant que votre souffrance en pût diminuer ; 1475
décriez devant moi le joug de notre Empire, 1476
j'y consens, et dirai qu'il est encore pire ; 1477
mais je ne puis souffrir que vous blâmiez à tort 1478
un homme qui vous plaint, et vous aime si fort, 1479
et dont l'ambition n'est pas si déréglée 1480
que vous la concevez en votre âme aveuglée. 1481
Vous savez, et le temps vous y fera songer, 1482
la raison qui l'oblige à vous désobliger. 1483
Je ne la dirai point vous l'ayant déjà dite ; 1484
c'est pourquoi jugez mieux d'un si rare mérite, 1485
que de vous figurer que pour sa vanité, 1486
il voulut vous traiter avec indignité. 1487
Il connaît votre cœur, il en fait trop de compte ; 1488
bref, il vous aime trop pour chercher votre honte. 1489
Il ne veut rien de vous, sinon que vous rendiez 1490
celle qui vous perdait, si vous ne la perdiez ; 1491
et pour l'amour de vous et de votre hyménée, 1492
elle ne sera point en triomphe menée. 1493
MASSINISSE
À quoi donc Scipion la veut-il destiner ? 1494
LÉLIE
C'est à vous maintenant à vous l'imaginer. 1495
Vous savez du Sénat l'ordonnance dernière 1496
par laquelle, arrivant qu'elle fût prisonnière, 1497
il nous est à tous deux expressément enjoint 1498
de l'envoyer à Rome, et de n'y manquer point. 1499
Regardez maintenant si vous avez envie 1500
de lui sauver l'honneur aux dépens de la vie ; 1501
et ne vous plaignez plus, puisque à bien discourir, 1502
votre ami lui fait grâce en la laissant mourir. 1503
MASSINISSE
Quelle grâce, oh, bons dieux ! 1504
LÉLIE
C'est pourtant la plus grande
qui se puisse accorder, et que le temps demande ; 1505
Sire, relevant donc votre esprit abattu, 1506
d'une nécessité faites une vertu. 1507
MASSINISSE
Hélas ! Quelle vertu voulez-vous que je fasse, 1508
qui ne soit ridicule, et de mauvaise grâce ? 1509
Voulez-vous que je montre un visage serein ? 1510
Rendrai-je encore grâce au juge souverain 1511
de qui l'arrêt sanglant a conclu ma ruine, 1512
ou si je baiserai le bras qui m'assassine ? 1513
LÉLIE
La plus haute vertu qu'on exige de vous 1514
c'est de souffrir un mal qui nous afflige tous. 1515
MASSINISSE
Il faut bien le souffrir, puisque mon impuissance... 1516
LÉLIE
Je veux dire souffrir avecque patience, 1517
en vous représentant que par cette action 1518
vous gagnez un laurier sur votre passion ; 1519
que Rome, le Sénat et toute l'Italie, 1520
à qui dorénavant votre sceptre s'allie, 1521
si vous prenez pour eux cette fortune en gré, 1522
vous chériront encore en un plus haut degré. 1523
Regardez, s'il vous plaît, vos dernières conquêtes, 1524
le trouble où vous étiez, et le calme où vous êtes ; 1525
ne m'avouerez-vous pas que vous seriez ingrat 1526
et point ou peu soigneux du bien de votre État, 1527
si vous nous obligiez par quelque violence 1528
à retrancher pour vous de notre bienveillance ? 1529
Quel malheur et pour vous et pour tous les romains, 1530
s'il leur fallait défaire avec leurs propres mains 1531
leur plus considérable et plus parfait ouvrage ! 1532
Mais posons qu'en ceci le Sénat vous outrage ; 1533
quoi, pour un déplaisir qu'il vous fait aujourd'hui, 1534
perdra-t-il cent bienfaits que vous tenez de lui ? 1535
Ne condamnez donc point avecque vos murmures 1536
ni nos mœurs, ni nos lois. 1537
MASSINISSE
Oh, dieux, qu'elles sont dures !
En effet il est vrai, je serais plus qu'ingrat, 1538
si je ne répondais aux bienfaits du Sénat ; 1539
mais je serais moins qu'homme, ou bien plus que barbare, 1540
si je ne frémissais du mal qu'on me prépare. 1541
Et bien, n'en parlons plus, m'y voilà résolu : 1542
il faut bien le vouloir, quand Rome l'a voulu. 1543
Oh, mari déplorable ! Oh, malheureuse femme ! 1544
LÉLIE
Sire, n'y songez plus. 1545
MASSINISSE
Arrachez-moi donc l'âme,
quoique en vain, car encore on m'y verra songer 1546
au milieu des Enfers. 1547
LÉLIE
Que veut ce messager ?
C'est infailliblement la Reine qui l'envoie ; 1548
il faut bien empêcher qu'elle ne le revoie. 1549

SCÈNE III

[CALIODORE]
Sire, quand vous lirez le papier que voici, 1550
vous saurez le sujet pourquoi je suis ici. 1551
(Lettre de Sophonisbe)
« Si rien ne peut fléchir la rigueur obstinée 1552
de ceux que mon courage a faits mes ennemis, 1553
plutôt qu'être captive en triomphe menée, 1554
donnez-moi le présent que vous m'avez promis. » 1555
MASSINISSE
Oui, je suis obligé de tenir ma promesse : 1556
je vais vous le porter, puisque l'heure me presse, 1557
et que la seule mort peut finir votre ennui. 1558
LÉLIE
Sire, ne le donnez que par la main d'autrui ! 1559
Vos maux en la voyant s'augmenteront. 1560
MASSINISSE
N'importe.
LÉLIE
Croyez-moi. 1561
MASSINISSE
Non, Lélie, il faut que je le porte.
LÉLIE
Vous ne le ferez pas, ce n'est que temps perdu. 1562
MASSINISSE
Et pourquoi ? 1563
LÉLIE
C'est un point qu'on vous a défendu,
de peur que cette vue accrût votre supplice. 1564
MASSINISSE
Bien donc, que de tout point mon destin s'accomplisse ! 1565
Tu le vois, mon ami, qu'avec tout mon pouvoir 1566
il ne m'est pas permis seulement de la voir. 1567
Oh, dieux ! Souffrirez-vous qu'une injuste puissance 1568
règne sur vos enfants avec tant de licence ? 1569
LÉLIE
Ce violent esprit s'échappe à tout moment. 1570
Certes il est à plaindre en son aveuglement, 1571
je crains quelque révolte en son âme agitée. 1572
Le voilà qui rumine. 1573
MASSINISSE
La pierre en est jetée.
Mon ami, viens querir ce funeste présent. 1574
Allons, Lélie, allons, vous y serez présent. 1575

SCÈNE IV

(SOPHONISBE, CORISBÉ, PHÉNICE)
PHÉNICE
Madame, votre humeur craintive et soucieuse, 1576
à vous inquiéter est trop ingénieuse. 1577
Le moindre objet vous trouble : un songe, une vapeur, 1578
un corbeau qui croasse, enfin tout vous fait peur. 1579
SOPHONISBE
Phénice, croyez-moi, je suis venue aux termes 1580
où doivent s'ébranler les esprits les plus fermes ; 1581
le malheur qui m'attend est si prodigieux, 1582
les signes que j'en ai sont si présagieux, 1583
et tous si clairement marquent ma destinée, 1584
que vous qui m'asseurez en serez étonnée. 1585
Vous savez qu'hier au soir lorsque Hymen nous joignit, 1586
par deux diverses fois son flambeau s'éteignit ; 1587
que même à ce matin une brebis frappée 1588
s'est de la main du prêtre et du temple échappée ; 1589
et qu'étant ramenée avec le coup mortel, 1590
la foudre a consumé la victime et l'autel. 1591
Deux funestes oiseaux, dans l'horreur des ténèbres, 1592
ont troublé mon repos avec leurs cris funèbres ; 1593
encore aujourd'hui même au lever du soleil, 1594
un songe épouvantable a causé mon réveil. 1595
Du malheureux Syphax l'image ensanglantée, 1596
avec ces tristes mots à moi s'est présentée : 1597
« ingrate, je reviens de l'éternelle nuit 1598
pour t'asseurer encore du malheur qui te suit ; 1599
d'un mari méprisé le courroux légitime 1600
te demande aux Enfers, où t'appelle ton crime. 1601
Adieu, tes voluptés feront naufrage au port, 1602
je te l'ai dit vivant, et je te le dis mort. » 1603
Là certes le sommeil à la crainte fait place, 1604
et je me suis treuvée aussi froide que glace ; 1605
puis embrassant le Roi, par un contraire effet, 1606
la peur a fait en moi ce que l'Amour eût fait. 1607
CORISBÉ
Il est vrai qu'après tout voilà des pronostiques, 1608
qui sont avant-coureurs d'aventures tragiques ; 1609
mais le père des dieux, à qui tout est permis, 1610
en détourne l'effet dessus nos ennemis ! 1611
SOPHONISBE
Ce qui me met en peine avec plus d'apparence, 1612
c'est l'extrême longueur de cette conférence ; 1613
le Roi dorénavant met trop à revenir, 1614
pour croire avec raison qu'il ait pu m'obtenir ; 1615
mais voici de retour celui par qui la vie 1616
me sera conservée, ou me sera ravie. 1617

SCÈNE V

[CALIODORE]
Que je suis malheureux de servir d'instrument 1618
à la fureur du sort ! 1619
SOPHONISBE
Avancez hardiment ;
montrez-moi ce papier, donnez-moi ce breuvage 1620
par où j'éviterai la honte du servage. 1621
(Lettre de Massinisse a Sophonisbe)
« Puisqu'il faut obéir à la nécessité, 1622
recevez de ma part cette coupe funeste ; 1623
de tant de biens que j'eus, c'est le seul qui me reste 1624
et le dernier témoin de ma fidélité. » 1625
Oh, dieux ! Que ce présent m'apporterait de joie, 1626
si je pouvais baiser la main qui me l'envoie ! 1627
Dites, Caliodore, et ne me trompez point, 1628
avez-vous observé ce qui vous fut enjoint ? 1629
CALIODORE
Madame, en le voyant vous avoueriez vous-même 1630
qu'ainsi que son amour sa douleur est extrême ; 1631
la couleur du trépas, dont son visage est peint, 1632
montre de quel ennui son esprit est atteint. 1633
« Mon ami - m'a-t-il dit - va-t-en dire à Madame 1634
que Rome ne veut pas qu'elle vive ma femme, 1635
et que c'est sa vertu, qu'on ne saurait souffrir, 1636
qui fournit le poison que tu lui vas offrir. » 1637
Il porte dans le cœur une mort si soudaine 1638
que presque en un instant il achève sa peine. 1639
Après en m'embrassant et me parlant tout bas, 1640
afin que les romains ne l'entendissent pas, 1641
« jure-lui - m'a-t-il dit - que la main de la Parque 1642
m'eût poussé le premier dans la fatale barque, 1643
n'était qu'après ma mort nos communs ennemis 1644
perdraient le souvenir de ce qu'ils m'ont promis. 1645
Quelle s'asseure donc qu'un trépas digne d'elle 1646
lui prouvera dans peu que je lui suis fidèle. » 1647
Avec ces derniers mots il s'est évanoui. 1648
CORISBÉ
Oh, de parfaite amour témoignage inouï ! 1649
PHÉNICE
Oh, barbares romains ! Oh, Ciel impitoyable ! 1650
SOPHONISBE
Enfin voici l'effet de mon songe effroyable ; 1651
vous voyez maintenant que ce n'est pas à tort 1652
que je prenais pour moi tous ces signes de mort. 1653
Mais il m'est aussi doux de mourir que de vivre, 1654
puisque mon Massinisse a juré de me suivre. 1655
Montre donc, cher Époux, ta constance et ta foi, 1656
et ne diffère pas un instant après moi. 1657
Oui, pour trop te chérir je te suis inhumaine 1658
tant j'ai peur que peut-être une dame romaine, 1659
par l'ordre des romains, mes tyrans et les tiens, 1660
ne prenne auprès de toi la place que j'y tiens. 1661
Corisbé, je vous prie, et vous aussi Phénice, 1662
de me faire plaisir avant que je finisse ; 1663
me l'accorderez-vous ? 1664
CORISBÉ
Eh ! Madame, parlez,
commandez seulement. 1665
SOPHONISBE
Puisque vous le voulez,
je vous commande donc, comme votre maîtresse, 1666
de contenir si bien la douleur qui vous presse 1667
que vos pleurs ni vos cris ne déshonorent pas 1668
la gloire qui doit suivre un si noble trépas. 1669
N'est-ce point à mes jours une gloire assez grande 1670
que, tout obscurs qu'ils sont, Rome les appréhende ? 1671
Nos vainqueurs sont vaincus, si nous leur témoignons 1672
qu'ils nous craignent bien plus que nous ne les craignons. 1673
Sus donc, ne perdons plus en discours infertiles 1674
le temps qu'il faut donner aux effets plus utiles. 1675
Délivrons les romains de la peur et du mal 1676
que leur pourrait causer la fille d'Asdrubal. 1677
(Elle avale le poison)
PHÉNICE
Oh, dieux ! C'est maintenant que nous sommes perdues ! 1678
SOPHONISBE
Certes si les romains vous avaient entendues, 1679
ils auraient bien raison de penser à ce coup 1680
que les maux qu'ils nous font nous affligent beaucoup. 1681
Non, non témoignons-leur que s'ils n'ont rien de pire, 1682
nous n'avons pas sujet de craindre leur empire, 1683
et leur ôtons par là le plaisir et l'orgueil 1684
qui les transporteraient, s'ils savaient notre deuil. 1685
Mais la Parque dans peu me fermera la bouche ; 1686
mes filles, aidez-moi, portez-moi sur ma couche, 1687
et que je meure au moins dessus le même lit 1688
où mon funeste hymen hier au soir s'accomplit. 1689

SCÈNE VI

(SCIPION, MASSINISSE, LÉLIE)
SCIPION
Il est vrai qu'en ceci votre constance est telle 1690
qu'on la doit couronner d'une gloire immortelle ; 1691
aussi ne doutez pas que Rome et le Sénat 1692
n'en fassent quelque jour un merveilleux État. 1693
Sophonisbe n'est pas la dernière des femmes ; 1694
assez d'autres encore sont dignes de vos flammes. 1695
Quand votre jugement se sera reconnu, 1696
vous bénirez le mal qui vous est advenu, 1697
si l'on peut dire mal un fortuné veuvage 1698
que je n'ai souhaité que pour votre avantage. 1699
MASSINISSE
Oh, dieux, quel avantage ! 1700
SCIPION
En une autre saison
vous en connaîtrez mieux la suite et la raison ; 1701
Lélie à mon avis vous les a fait comprendre, 1702
dans la charge et le soin qu'il en a voulu prendre, 1703
au moins si vos transports ne me font point douter 1704
qu'il ait pu vous les dire, et vous les écouter. 1705
LÉLIE
Seigneur, par sa froideur et par sa retenue, 1706
on voit que sa raison est un peu revenue ; 1707
et je ne doute point qu'il ne confesse un jour 1708
à quel point de malheur l'eût porté cette amour, 1709
et qu'on n'a travaillé que pour sa seule gloire. 1710
Aussi devez-vous, Sire, en perdre la mémoire, 1711
bannir ces noirs soucis, vous divertir ailleurs, 1712
et donner vos pensers à des objets meilleurs. 1713
SCIPION
La chute de Syphax vous laisse une matière 1714
capable d'exercer une âme tout entière. 1715
Un royaume nouveau fournit assez de quoi 1716
occuper le loisir et l'esprit de son Roi. 1717
C'est à si digne emploi que votre âme occupée 1718
se guérira dans peu du trait qui l'a frappée, 1719
et que Lélie et moi vous verrons censurer 1720
l'aveugle passion qui vous fait murmurer. 1721
MASSINISSE
Je vous tromperai bien avant que le jour passe. 1722

SCÈNE VII

CALIODORE
Oh, constance incroyable ! Oh, mortelle disgrâce ! 1723
MASSINISSE
Ah dieux ! La Reine est morte ! 1724
CALIODORE
Oui, Sire, c'en est fait.
Hélas ! Jamais poison n'eut un si prompt effet. 1725
MASSINISSE
Eh bien, mes souverains, aurez-vous agréable 1726
que n'ayant pu la voir en sa fin lamentable, 1727
nous la fassions au moins apporter devant nous ? 1728
Oui, vous en trouverez le spectacle si doux ; 1729
il est si nécessaire au bien de votre Empire 1730
que j'obtiens ma demande. 1731
SCIPION
Il faut le laisser dire.
MASSINISSE
Voyons donc ce trésor de grâce et de beauté ; 1732
mon ami, que sur l'heure il nous soit apporté. 1733
CALIODORE
Si votre Majesté désire qu'on lui montre 1734
ce pitoyable objet, il est ici tout contre ; 1735
la porte de sa chambre est à deux pas d'ici, 1736
et vous le pourrez voir de l'endroit que voici, 1737
en levant seulement cette tapisserie. 1738
SCIPION
Je crains que cette vue éveille sa furie. 1739
(La chambre paraît)
MASSINISSE
Ici le Messager rentre Oh, vue ! Oh, désespoir ! Regardez maintenant, 1740
oh, vous Consul romain, et vous son Lieutenant, 1741
si je vous ai rendu l'aveugle obéissance 1742
que votre autorité veut de mon impuissance. 1743
Ai-je été, qu'il vous semble, ou rebelle, ou trop lent 1744
à l'exécution de ce coup violent ? 1745
Ôtez-vous tout sujet de soupçon et de crainte, 1746
et voyez si sa mort est point une mort feinte. 1747
Voyez si de son teint les roses et les lis 1748
dans l'hiver de la mort sont bien ensevelis ; 1749
observez ces yeux clos, considérez-la toute, 1750
tant qu'il ne vous demeure aucun sujet de doute. 1751
Mais sans considérer ses yeux ni sa couleur, 1752
il ne faut regarder que ma seule douleur ; 1753
il ne faut qu'observer le deuil qui me transporte, 1754
pour croire asseurément que Sophonisbe est morte. 1755
Elle est morte, et ma main par cet assassinat 1756
m'a voulu rendre quitte envers votre Sénat ; 1757
si la reconnaissance aux bienfaits se mesure, 1758
cette seule action le paie avec usure. 1759
Par cet acte, témoin de votre cruauté, 1760
j'ai mis dans le tombeau l'amour et la beauté ; 1761
enfin par cette mort qui fait votre asseurance, 1762
vous n'avez plus de peur, ni moi plus d'espérance. 1763
Ne me dites donc plus que je serais ingrat 1764
et bien peu soucieux du bien de mon État, 1765
si je vous obligeais par quelque violence 1766
à retrancher pour moi de votre bienveillance. 1767
Quant à moi désormais tout m'est indifférent, 1768
et quant à mon État ma douleur vous le rend. 1769
Après m'avoir ôté le désir de la vie, 1770
vos biens, ni vos honneurs ne me font point envie. 1771
Usurpez l'univers de l'un à l'autre bout, 1772
je n'y demande rien, je vous le cède tout. 1773
Rendez-moi seulement une chose donnée 1774
par hymen, par l'amour, et par la destinée : 1775
en un mot, donnez-moi ce que vous craignez tous, 1776
et je serai plus riche et plus content que vous. 1777
Rendez-moi Sophonisbe. 1778
SCIPION
Allons-nous-en, Lélie ;
puisque notre présence irrite sa folie, 1779
et que nous ne voyons fer ni poison sur lui : 1780
laissons-le par la plainte adoucir son ennui. 1781
(Ils rentrent)

SCÈNE VIII

(Plainte de Massinisse sur le corps de Sophonisbe)
[MASSINISSE]
Miracle de beauté, Sophonisbe mon âme, 1782
que je n'ose appeler de ce doux nom de femme, 1783
tant les chastes plaisirs d'Hymen et de Junon 1784
m'ont duré peu de temps pour te donner ce nom ; 1785
vive source autrefois d'amour et d'éloquence, 1786
où la mort maintenant a logé le silence ; 1787
belle bouche, beaux yeux de tant d'attraits pourvus, 1788
par mon contentement et trop et trop peu vus, 1789
vous avez donc perdu ces puissantes merveilles 1790
qui dérobaient les cœurs et charmaient les oreilles ? 1791
Clair soleil, la terreur d'un injuste Sénat, 1792
et dont l'aigle romain n'a pu souffrir l'éclat, 1793
doncque votre lumière a donné de l'ombrage ? 1794
Donc vous êtes couvert d'un éternel nuage, 1795
et sans aucun midi, la mort et le destin 1796
confondent votre soir avec votre matin ! 1797
Triste et superbe lit presque en même journée 1798
témoin de mon veuvage et de mon hyménée, 1799
fallait-il que le Ciel à ma perte obstiné 1800
m'ôtât si tôt le bien que tu m'avais donné ? 1801
Félicité ravie aussitôt que connue, 1802
Sophonisbe, en un mot, qu'êtes-vous devenue ? 1803
Mais dieux ! Que ma demande a bien peu de raison 1804
puisque ma propre main a fourni le poison 1805
qui fait qu'elle m'attend sur le rivage sombre 1806
où mon fidèle esprit va rejoindre son ombre ; 1807
c'est là, cruel Sénat, que tes superbes lois 1808
ne feront point trembler les misérables rois. 1809
Un poignard, malgré toi, trompant ta tyrannie, 1810
m'accorde le repos que ta rigueur me nie. 1811
Cependant, en mourant, oh, peuple ambitieux, 1812
j'appellerai sur toi la colère des Cieux. 1813
Puisses-tu rencontrer, soit en paix, soit en guerre, 1814
toute chose contraire, et sur mer, et sur terre. 1815
Que le Tage et le Pô contre toi rebellés, 1816
te reprennent les biens que tu leur as volés ; 1817
que Mars faisant de Rome une seconde Troie 1818
donne aux carthaginois tes richesses en proie, 1819
et que dans peu de temps le dernier des romains 1820
en finisse la race avec ses propres mains. 1821
Mais consumer le temps en des plaintes frivoles 1822
et flatter sa douleur avecque des paroles, 1823
c'est à ces lâches cœurs que l'espoir de guérir 1824
persuade plutôt que l'ardeur de mourir. 1825
Meurs, misérable prince, et d'une main hardie, 1826
ferme l'acte sanglant de cette tragédie. 1827
(Il tire le poignard caché sous sa robe)
Sophonisbe en ceci t'a voulu prévenir ; 1828
et puisque tes efforts n'ont pu la retenir, 1829
donne-toi pour le moins le plaisir de la suivre, 1830
et cesse de mourir en achevant de vivre. 1831
Montre que les rigueurs du romain sans pitié 1832
peuvent tout sur l'amant, et rien sur l'amitié. 1833
(Il se tue)
(FIN)