Tristan de l’Hermite
Marianne
L’Hermite, Tristan de. La Marianne [1637]. Edité par José Enrique López Martínez, pour la collection EMOTHE. Valence : ARTELOPE Universitat de València, 2017.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
López Martínez, José Enrique
(Editor)
Français · Verso · 1812 versos
https://playcode.fly.dev/plays/EMOTHE0459_Marianne
- Tiempo histórico
- Antigüedad clásica
Note à cette édition numérique
Texte de base : La Marianne . Paris, Augustin Courbé, 1637. Bibliothèque Nationale de France, Rés. 4-BL-3483 (3).
Avertissement
Le sujet de cette tragédie est si connu, qu'il n'avait pas besoin d'arguments. Quiconque a lu Josèphe, Zonare, Égésipe, et nouvellement le Politique malheureux , exprimé d'un style magnifique, par le révérend Père Caussin, sait assez quelles ont été les violences d'Hérode, qui furent fatales aux innocents, et particulièrement à cette illustre Marianne, dont il avait usurpé le lit et la liberté, avec la Couronne de Judée. Je me suis efforcé de dépeindre au vif l'humeur de ce prince sanguinaire, à qui la Nature avait fait assez de grâces pour le rendre un des plus grands hommes de son siècle, s'il n'eût employé ces merveilleux avantages contre sa propre réputation, en corrompant des biens si purs par le débordement d'une cruauté sans exemple, et des autres vices qu'on a remarqués en sa vie. Vois cette peinture en son jour, et n'y cherche pas des finissements qui pourraient affoiblir en quelque sorte la hardiesse du dessein. Je ne me suis pas proposé de remplir cet ouvrage d'imitations italiennes, et de pointes recherchées ; j'ai seulement voulu décrire avec un peu de bienséance les divers sentiments d'un tyran courageux et spirituel, les artifices d'une femme envieuse et vindicative, et la constance d'une reine dont la vertu méritait un plus favorable destin. Et j'ai dépeint tout cela de la manière que j'ai cru pouvoir mieux réussir dans la perspective du théâtre, sans m'attacher mal à propos à des finesses trop étudiées, et qui font paraître une trop grande affectation, en un temps où l’on fait plus d'état des beautés qui sont naturelles, que de celles qui sont fardées.
LES PERSONNAGES
HÉRODE
PHÉRORE
frère d’Hérode
SALOMÉ
sa sœur
MARIANNE
ALEXANDRA
mère de Marianne
DINA
dame d’honneur et confidente de Marianne
L’ÉCHANSON
LE GRAND PRÉVOT
Deux Juges
SOESME
L’EUNUQUE
LE CONCIERGE
NARBAL
gentilhomme, qui raconte la mort de Marianne
[PHALEG]
[1 Juge]
[SADOC]
[2 Juge]
THARÉ, Capitaine des Gardes
[LE CHEVALIER D’HONNEUR d’Alexandra]
[L’HUISSIER]
ACTE PREMIER
(La scène est en Jérusalem)
SCÈNE PREMIÈRE
(S'éveillant en sursaut)
HÉRODE
Fantôme injurieux qui troubles mon repos,
1
ne renouvelle plus tes insolents propos ;
2
va dans l'ombre éternelle, ombre pleine d'envie,
3
et ne te mêle pas de censurer ma vie.
4
Je suis assez savant en l'art de bien régner,
5
sans que ton vain courroux me la vienne enseigner,
6
et j'ai trop sûrement affermi mon Empire
7
pour craindre les malheurs que tu me viens prédire.
8
Je donnerai bon ordre à tous les accidents,
9
qui n'étant point prévus, perdent les imprudents.
10
Mais quoi ? Le front me sue, et je suis hors d'haleine ;
11
mon âme en ce repos a trouvé tant de peine
12
à se désabuser d'une fâcheuse erreur,
13
que j'en suis tout ému de colère et d'horreur.
14
Holà !
15
(Phérore parâit avec le Capitaine des Gardes)
SCÈNE DEUXIÈME
(THARÉ, Capitaine des Gardes, HÉRODE, PHÉRORE)
[CAPITAINE DES GARDES]
Que vous plaît-il, Sire ?
HÉRODE
Ah ! Voici Phérore.
PHÉRORE
On me disait ici que vous dormiez encore.
16
HÉRODE
Tu m'as bien entendu quand j'ai parlé tout haut.
17
Je me suis éveillé tout à l'heure en sursaut,
18
après la vision la plus mélancolique
19
qui puisse devancer un accident tragique.
20
PHÉRORE
Les songes les plus noirs que l'on puisse inventer,
21
seraient-ils suffisants de vous épouvanter ?
22
Vous, qui savez braver les forces indomptables,
23
et qui craignez si peu les périls véritables ?
24
Ce sont des visions qui n'ont jamais d'effet.
25
HÉRODE
Mon esprit est troublé du songe que j'ai fait.
26
Il m'en revient sans cesse une idée importune
27
qui ne doit m'avertir que de quelque infortune :
28
c'est un avant-coureur de quelque adversité.
29
PHÉRORE
On ne doit pas en faire une nécessité ;
30
ces apparitions sont comme les images
31
qu'un mélange confus forme dans les nuages ;
32
c'est un sombre tableau d'hommes et d'animaux
33
qui ne fait arriver ni des biens ni des maux.
34
HÉRODE
Quand tu nous fus ravi par un destin contraire,
35
mon généreux aîné, brave et fidèle frère,
36
j'appris ton accident par un même rapport.
37
Je fus par même voie averti de ta mort :
38
j'eus aux bords du Jourdain des visions cruelles
39
qui prévinrent le bruit de ces tristes nouvelles.
40
PHÉRORE
Pour moi j'ai mille fois des songes observé,
41
sans que de leur présage il soit rien arrivé ;
42
et selon qu'un rabbin me fit un jour entendre,
43
c'est les prendre fort bien que de n'en rien attendre.
44
HÉRODE
Quelles fortes raisons apportait ce docteur,
45
qui soutient que le songe est toujours un menteur ?
46
PHÉRORE
Il disait que l'humeur qui dans nos corps domine,
47
à voir certains objets, en dormant, nous incline.
48
Le flegme humide et froid, s'élevant au cerveau,
49
y vient représenter des brouillards et de l'eau.
50
La bile ardente et jaune, aux qualités subtiles,
51
n'y dépeint que combats, qu'embrasements de villes.
52
Le sang qui tient de l'air, et répond au printemps,
53
rend les moins fortunés en leurs songes contents :
54
sa douce exhalaison ne forme que des roses,
55
des objets égayés et d'agréables choses.
56
Et la mélancolie, à la noire vapeur,
57
où se logent toujours la tristesse et la peur,
58
ne pouvant figurer que des images sombres,
59
nous fait voir des tombeaux, des spectres et des ombres.
60
C'est ainsi que chacun aperçoit en dormant
61
les indices secrets de son tempérament.
62
HÉRODE
Ainsi l'on songerait toujours les mêmes choses ?
63
PHÉRORE
Les songes quelquefois viennent par d'autres causes.
64
De même que les uns expriment nos humeurs,
65
les autres bien souvent représentent nos mœurs.
66
L'âme d'un homme noble, encore qu'il repose,
67
méprise la fortune, et l'honneur se propose ;
68
et celle du voleur, prévenant son destin,
69
rencontre des prévôts, ou fait quelque butin.
70
De même l'usurier, en sommeillant, repasse
71
et les yeux et les mains sur l'argent qu'il amasse ;
72
et l'amant prévenu de crainte ou de désirs,
73
éprouve des rigueurs, ou goûte des plaisirs.
74
HÉRODE
Ces expositions ne me contentent guère :
75
ces principes communs ont des effets vulgaires,
76
et tu sais qu'autrefois l'Égypte remarquait
77
aux songes importants que Joseph expliquait.
78
Qu'il en est, dont l'image est heureux ou funeste,
79
nous annonçant la grâce, ou le courroux céleste.
80
Quoi qu'il en soit, Phérore, écoute un peu le mien,
81
n'importe qu'il promette ou du mal ou du bien.
82
(Salomé entre)
SCÈNE TROISIÈME
(SALOMÉ, HÉRODE, PHÉRORE, SOESME)
SALOMÉ
Vous plaît-il que j'entende aussi cette aventure,
83
qui n'est, à bien parler, qu'une vaine peinture,
84
qu'un énigme confus sur le sable tracé ?
85
HÉRODE
Ne m'interromps donc pas quand j'aurai commencé.
86
La lumière et le bruit s'épandaient par le monde,
87
et lorsque le soleil qui se lève de l'onde
88
élevant au cerveau de légères vapeurs,
89
rend les songes qu'on fait plus clairs et moins trompeurs ;
90
après mille embarras d'espèces incertaines,
91
de rencontre sans suite, et de chimères vaines,
92
je me suis trouvé seul dans un bois écarté,
93
où l'horreur habitait avec l'obscurité,
94
lorsqu'une voix plaintive a percé les ténèbres,
95
appelant « Marianne » avec des tons funèbres.
96
J'ai couru vers le lieu d'où le bruit s'épandait,
97
suivant dans ce transport l'amour qui me guidait,
98
et qui semblait encore m'avoir prêté ses ailes,
99
pour atteindre plutôt ce miracle des belles.
100
Mes pas m'ont amené sur le bord d'un étang,
101
dont j'ai trouvé les eaux toutes rouges de sang ;
102
il est tombé dessus un éclat de tonnerre,
103
j'ai senti sous mes pieds un tremblement de terre,
104
et dessus ce rivage, environné d'effroi,
105
le jeune Aristobule a paru devant moi.
106
SALOMÉ
Oh, Cieux ! Je serais morte étant en votre place !
107
Le sang à ce récit dans mes veines se glace.
108
PHÉRORE
Je sens la même horreur dans mes os se couler.
109
HÉRODE
Écoutez donc le reste, et me laissez parler.
110
Il n'avait point ici la tiare à la tête
111
comme aux jours solennels de notre grande fête,
112
où tirant trop d'éclat d'un riche vêtement,
113
il obligeait les juifs à dire hautement
114
qu'une si glorieuse et si noble personne
115
méritait de porter la mitre et la couronne.
116
Je ne l'ai reconnu qu'à la voix seulement :
117
il semblait retiré de l'onde fraîchement,
118
son corps était enflé de l'eau qu'il avait bue,
119
ses cheveux tous mouillés lui tombaient sur la vue,
120
les flots avaient éteint la clarté de ses yeux,
121
qui s'étaient en mourant tournés devers les cieux.
122
Il semblait que l'effort d'une cruelle rage
123
avait laissé l'honneur peinte sur son visage,
124
et que de sang meurtri tout son teint se couvrit,
125
et sa bouche était morte encore qu'elle s'ouvrit.
126
Ses propos dès l'abord ont été des injures,
127
des reproches sanglants, mais tous pleins d'impostures.
128
Il a fait contre moi mille imprécations,
129
il m'est venu charger de malédictions ;
130
m'a parlé des rigueurs sur son père exercées,
131
m'imputant tous les maux de nos guerres passées.
132
Bref, voyant qu'il osait ainsi s'émanciper,
133
à la fin j'ai levé le bras pour le frapper,
134
mais pensant de la main repousser cet outrage,
135
je n'ai trouvé que l'air au lieu de son visage.
136
Ainsi de violence et d'horreur travaillé,
137
avec un cri fort haut je me suis éveillé.
138
Voilà quel est mon songe. Et bien, que vous en semble ?
139
Salomé, qu'en dis-tu ?
140
SALOMÉ
Moi, je dis que j'en tremble !
PHÉRORE
Je ne cèlerai pas que j'en suis effrayé.
141
SALOMÉ
C'est quelque avis du Ciel qui vous est envoyé.
142
HÉRODE
L'avis à déchiffrer est si fort difficile
143
qu'il n'eût pu m'obliger d'un soin plus inutile.
144
SALOMÉ
L'État d'un changement peut être menacé.
145
HÉRODE
Ce qu'écrit le destin ne peut être effacé.
146
Il faut bon gré, mal gré, que l'âme résolue
147
suive ce qu'a marqué sa puissance absolue.
148
De ses pièges secrets on ne peut s'affranchir :
149
nous y courons plus droit en pensant les gauchir.
150
L'homme à qui la fortune a fait des avantages,
151
est comme le vaisseau sauvé de cent orages,
152
qui sujet toutefois aux caprices du sort,
153
peut se perdre à la rade, ou périr dans le port.
154
Mais qui me peut choquer ? Et qu'ai-je plus à craindre
155
au faîte du bonheur où l'on me voit atteindre ?
156
Rien n'est assez puissant pour me perdre aujourd'hui,
157
si le Ciel en tombant ne m'accable sous lui.
158
Je ne puis succomber que par une aventure
159
dont le coup soit fatal à toute la nature.
160
Tous les Asmonéens sont dedans le tombeau :
161
on voit dessus le trône un monarque nouveau,
162
qui tient sous les lauriers sa couronne et sa tête
163
pour jamais à l'abri des coups de la tempête.
164
Je sais bien quel support Auguste m'a promis,
165
me voulant recevoir au rang de ses amis ;
166
et j'ai tant de faveur auprès de son génie,
167
que j'y suis assuré contre la calomnie.
168
Ceux qu'il aime le mieux d'entre ses courtisans
169
font cas de ma vertu, comme de mes présents ;
170
et j'ai mille secrets par où le Jourdain libre
171
n'a point à redouter la colère du Tibre.
172
De tout autre côté, pour braver le malheur
173
je suis assez muni de force et de valeur :
174
que l'Arabe, le Parthe, et l'Arménie entière,
175
de trente légions menacent la frontière ;
176
avec un camp volant j'irai les affronter,
177
et ferai leurs desseins à leur honte avorter.
178
J'irai les repousser au fond de leurs provinces,
179
et par tant de progrès humilier leurs princes,
180
qu'ils viendront confesser, en recevant ma loi,
181
qu'on ne profite guère à s'attaquer à moi.
182
SALOMÉ
Les princes vos voisins savent votre courage,
183
ils en ont fait l'essai dès votre plus bas âge.
184
Ils prêteront l'oreille à des conseils meilleurs,
185
et leur ambition prendra son cours ailleurs.
186
HÉRODE
Je n'avais pas quinze ans lorsque je pris les armes,
187
lorsque j'allai chercher la mort dans les alarmes,
188
et si dès ce temps-là mon bras, par mille exploits,
189
domptait les nations, et soumettait les rois.
190
Que j'ai fait de combats, et gagné de batailles ;
191
que j'ai surpris de forts, et forcé de murailles,
192
dans un champ spacieux, quand le fruit de Cérès
193
de ses tuyaux dorés enrichit les guérets.
194
On ne voit guère plus de javelles pressées
195
que j'ai vu contre moi de piques hérissées,
196
qui volaient en éclats partout où je donnais,
197
dans la brûlante ardeur dont je les moissonnais.
198
PHÉRORE
Vos belles actions se trouvent sans pareilles,
199
jules, quoi que l'on die, avec plus de merveilles,
200
et par moins de combats et de travaux divers,
201
s'était fait appeler Maître de l'Univers.
202
Vous avez surmonté mille fâcheux obstacles,
203
et toute votre vie est pleine de miracles.
204
HÉRODE
Dans ma condition, je serais trop heureux
205
si je n'étais pressé d'un tourment amoureux,
206
d'un feu continuel, d'une ardeur sans mesure,
207
qui tient incessamment mon âme à la torture ;
208
ou si je pouvais vaincre une sévérité
209
qui s'oppose au courant de ma prospérité.
210
Oh, bonheur imparfait ! Oh, rigueur importune !
211
J'ai pour mes compagnons l'amour et la fortune.
212
Ils ne me quittent point, ils suivent tous mes pas,
213
mais l'un m'est favorable, et l'autre ne l'est pas.
214
L'un fait qu'à tout un peuple aujourd'hui je commande,
215
et l'autre me refuse un cœur que je demande,
216
un cœur que je ne puis ranger sous mon pouvoir
217
en possédant le corps où je le sens mouvoir.
218
Aveugles déités : égalez mieux les choses,
219
mêlez moins de lauriers avecque plus de roses ;
220
faites qu'avec plus d'heur je sois moins renommé,
221
et n'étant point si craint, que je sois plus aimé.
222
C'est avecque raison que mon humeur est sombre :
223
ma gloire n'est qu'un songe, et ma grandeur qu'une ombre.
224
Si lorsque tout le monde en redoute l'effet,
225
je brûle d'un désir qui n'est point satisfait.
226
SALOMÉ
Depuis qu'en votre lit Marianne est entrée,
227
et par tant de soins elle est idolâtrée,
228
votre maison sans cesse est ouverte aux douleurs :
229
on observe en vous deux que plaintes et que pleurs.
230
HÉRODE
Mes plaintes sont toujours plus justes que ses larmes.
231
Pourquoi me parut-elle avecque tant de charmes,
232
tant de rares vertus, et de divins appas,
233
pour entrer dans ma couche, et pour ne m'aimer pas ?
234
Faut-il que deux moitiés soient si mal assorties ?
235
Qu'un tout soit composé de contraires parties ?
236
Que je sois si sensible, elle l'étant si peu ?
237
Que son cœur soit de glace, et le mien soit de feu ?
238
PHÉRORE
Après avoir acquis des honneurs à la guerre,
239
qui vous font envier aux deux bouts de la terre,
240
succombant dans la paix à d'invisibles coups,
241
vous voulez que partout on ait pitié de vous.
242
HÉRODE
L'erreur dont on m'accuse a troublé de grands hommes,
243
soit aux siècles passés, soit au temps où nous sommes.
244
L'amour est tellement fatal à la valeur,
245
qu'il n'est point de héros exempts de ce malheur ;
246
celui qui de son poil tenait toute sa force,
247
ne sut se détourner de cette douce amorce ;
248
et ce petit berger qui devint un grand roi,
249
fut en ses derniers jours plus insensé que moi.
250
Antoine sous ce joug abaissant son courage,
251
à de moindres clartés s'éblouit davantage :
252
pour suivre Cléopâtre il quitta son bonheur,
253
et s'embarquant ainsi, fit naufrage d'honneur.
254
De moi tous mes desseins sont sans honte et sans crime,
255
le feu qui me consume est un feu légitime ;
256
je n'ai pas des désirs que l'on puisse blâmer,
257
car j'aime seulement ce que je dois aimer.
258
PHÉRORE
Si dans la passion d'une amour conjugale,
259
de la Reine et de vous l'ardeur était égale,
260
qui pourrait condamner votre ressentiment,
261
ou voudrait s'opposer à cet embrasement ?
262
Mais quoi ? Votre raison est vraiment endormie :
263
vous faites vanité d'aimer une ennemie
264
qui pour récompenser un traitement si doux
265
n'applique son esprit qu'à médire de vous.
266
SALOMÉ
Sans mentir, cette erreur est digne de reproche.
267
Quel plaisir prenez-vous de chérir une roche,
268
dont les sources de pleurs coulent incessamment,
269
et qui pour votre amour n'a point de sentiment ?
270
HÉRODE
Si le divin objet dont je suis idolâtre
271
passe pour un rocher, c'est un rocher d'albâtre,
272
un écueil agréable, où l'on voit éclater
273
tout ce que la nature a fait pour me tenter.
274
Il n'est point de rubis vermeils comme sa bouche,
275
qui mêle un esprit d'ambre à tout ce qu'elle touche ;
276
et l'éclat de ses yeux veut que mes sentiments
277
les mettent pour le moins au rang des diamants.
278
PHÉRORE
La beauté toutefois doit être dédaignée
279
qui de bon naturel n'est point accompagnée.
280
HÉRODE
Toute cette rigueur vient de sa chasteté,
281
mais son humeur hautaine est pleine de bonté.
282
Quand le Parthe inhumain prit Hyrcane et Pharselle,
283
je dus ma délivrance à son conseil fidèle ;
284
sans cet insigne effet de sa secrète amour,
285
je perdais à la fois et le sceptre et le jour ;
286
c'était fait de ma vie, et le traître Antigone
287
en me foulant aux pieds, remontait sur le trône.
288
Cette obligation me touche tendrement,
289
et me fait excuser ses dédains aisément.
290
Je vois beaucoup d'orgueil en ses beautés divines ;
291
mais on voit rarement des roses sans épines,
292
et puis il est bien juste à dire vérité,
293
qu'elle garde entre vous un peu de majesté.
294
Mille rois glorieux sont ses dignes ancêtres,
295
et on peut la nommer la fille de nos maîtres.
296
SALOMÉ
Elle en use donc bien, car on sait au palais,
297
qu'elle parle de nous comme de ses valets ;
298
et c'est de quoi pourtant nous ne ferions que rire,
299
n'était mille discours que l'on nous vient redire,
300
par où son cœur ingrat, avec émotion,
301
témoigne contre vous sa noire intention.
302
HÉRODE
Nous ne pouvons jamais, avecque bienséance,
303
aux rapports des valets donner tant de créance :
304
ainsi que l'intérêt les a rendus flatteurs,
305
notre facilité les peut rendre menteurs ;
306
et même le mensonge est assez ordinaire
307
à ces petites gens dont l'âme est mercenaire.
308
SALOMÉ
Les miens n'ont pas le cœur, ni l'esprit d'inventer
309
tout ce que de la Reine ils me viennent conter.
310
HÉRODE
Apprends-nous quelque trait de cette violence ?
311
SALOMÉ
Elle parle de vous avec une insolence,
312
que sans beaucoup d'horreur on ne peut révéler,
313
et que sans crime aussi l'on ne saurait celer.
314
Vous nomme à tous propos l'auteur de ses misères,
315
le tyran de l'État, le meurtrier de ses pères ;
316
et de mille raisons anime son courroux
317
pour faire soulever le peuple contre vous.
318
HÉRODE
La judée aujourd'hui soumise à ma puissance,
319
ne trouve son bonheur qu'en son obéissance.
320
On ne peut l'émouvoir ainsi facilement,
321
et je ne crois pas tout aussi légèrement.
322
Je connais Marianne, et sais qu'elle est trop sage
323
pour s'être abandonnée à tenir ce langage.
324
Si les grands s'arrêtaient à tout ce qu'on leur dit,
325
l'imposture auprès d'eux aurait trop de crédit ;
326
on verrait dans les Cours une guerre éternelle,
327
il faudrait chaque jour faire maison nouvelle.
328
SALOMÉ
En cas de ces avis, pour se gouverner bien,
329
il ne faut pas tout croire, et ne négliger rien.
330
HÉRODE
Je la verrai bientôt, cette belle indiscrète,
331
Je lui reprocherai cette injure secrète,
332
et sa bouche pourtant, avec un seul baiser,
333
quand elle aurait tout dit, pourra tout apaiser.
334
Soesme écoute un mot.
335
(Il appelle Soesme et lui parle à l'oreille)
(Parlant a Phérore)
SALOMÉ
Oh, foiblesse indicible !
Il est ensorcelé, le charme est tout visible,
336
mais il faut s'employer à faire adroitement,
337
dissiper la vertu de cet enchantement.
338
Madame, cette amour est une maladie,
339
à laquelle il faudra que le temps remédie.
340
Nos avis aujourd'hui ne sont pas de saison :
341
ce mal envenimé résiste à la raison.
342
(Achevant d'instruire Soesme)
HÉRODE
Observe bien surtout en faisant ce message,
343
et le ton de sa voix, et l'air de son visage.
344
Si son teint devient pâle, ou s'il devient vermeil,
345
j'en saurai la réponse en sortant du Conseil.
346
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
(MARIANNE, DINA)
MARIANNE
Je croirais ton conseil, s'il était raisonnable,
347
mais quoi ? Veux-tu que j'aime un monstre abominable,
348
qui du trépas des miens me parait tout sanglant ?
349
DINA
Si vous ne l'aimez pas, faites-en le semblant ;
350
en cette occasion vous devez vous contraindre.
351
C'est un art excellent que de savoir bien feindre,
352
lorsque l'on est réduit à cette extrémité
353
de ne pouvoir agir avecque liberté.
354
MARIANNE
Moi ? Que je me contraigne ? Étant d'une naissance,
355
qui peut impunément prendre toute licence,
356
et qui, sans abuser de cette autorité,
357
ne règle mes désirs que par l'honnêteté ?
358
Que mon cœur se démente, et trouve du mérite
359
à plaire au sentiment d'un barbare, d'un scythe,
360
meurtrier de mes parents !
361
DINA
Madame, parlez bas.
MARIANNE
Si mon corps est captif, mon âme ne l'est pas.
362
Je laisse la contrainte aux serviles personnes ;
363
je sors de trop d'aïeux qui portaient des couronnes,
364
pour avoir la pensée et le front différents,
365
et devenir esclave en faveur des tyrans.
366
Qu'Hérode m'importune, ou d'amour ou de haine,
367
on me verra toujours vivre et mourir en reine.
368
DINA
Madame, le palais est tout plein d'espions
369
qui veillent jour et nuit dessus vos actions ;
370
depuis un certain temps Salomé tient à gages,
371
pour cet office seul, des filles et des pages ;
372
sans cesse à cette porte ils viennent écouter
373
quels sont tous vos propos, qu'ils lui vont rapporter.
374
MARIANNE
N'importe, laissons-les écouter à leur aise ;
375
ils n'auront pas le bien d'ouïr rien qu'il lui plaise.
376
DINA
Le Roi vous a-t-il fait quelque nouvel ennui
377
pour causer ces dédains que vous avez pour lui ?
378
MARIANNE
Quoi ? T'imagines-tu que la tragique histoire
379
de mes plus chers parents sorte de ma mémoire ?
380
Toujours les vieux Hyrcane et mon frère meurtris
381
me viennent affliger de pitoyables cris ;
382
soit lorsque je repose, ou soit lorsque je veille,
383
leur plainte à tous moments vient frapper mon oreille ;
384
ils s'offrent à toute heure à mes yeux éplorés,
385
je les vois tous sanglants et tous défigurés.
386
Ils me viennent conter leurs tristes aventures,
387
ils me viennent montrer leurs mortelles blessures,
388
et me vont reprochant, pour me combler d'ennuis,
389
qu'avecque leur bourreau je dors toutes les nuits.
390
Il faut que le perfide achève ma disgrâce :
391
il en veut à mon sang, il en veut à ma race ;
392
il n'est pas satisfait pour avoir massacré
393
un vieillard vénérable, un pontife sacré
394
qui le mit dans ses droits et dans son alliance,
395
logeant en son appui toute sa confiance ;
396
ni pour avoir éteint d'une étrange façon
397
un innocent beau-frère, un aimable garçon :
398
le jeune Aristobule. Hélas ! Lorsque j'y pense
399
le cours de ma douleur emporte ma constance.
400
J'ai le cœur si serré que je ne puis parler,
401
et mon âme affligée est prête à s'envoler.
402
À peine il arrivait en son quatrième lustre,
403
et l'on voyait en lui je ne sais quoi d'illustre :
404
sa grâce, sa beauté, sa parole, et son port
405
ravissaient les esprits dès le premier abord.
406
Il était de mon poil, il avait mon visage,
407
il était ma peinture, ou j'étais son image.
408
Puis les Cieux en son âme avaient mis des trésors
409
qui répondaient encore à ceux d'un si beau corps,
410
et leurs grâces sur lui semblaient être tombées
411
pour relever l'honneur des braves Maccabées.
412
Celui qui vers le Nil emporta les portraits
413
confessait tout ravi de ses charmants attraits,
414
que dans la Palestine on élevait un homme
415
qui valait bien les dieux qu'on adorait à Rome.
416
Le peuple que sa vue au temple ravissait,
417
admirant ses appas tout haut le bénissait,
418
et ce tyran cruel en conçut tant d'envie
419
qu'il fit soudain trancher le beau fil de sa vie.
420
Ce clair soleil levant adoré de la cour
421
se plongea dans les eaux comme l'astre du jour,
422
et n'en ressortit pas en sa beauté première,
423
car il en fut tiré sans force et sans lumière.
424
Et puisque après cela je flatte l'inhumain,
425
qui ne vient que d'ôter la vie à mon germain ?
426
Plutôt le feu me brûle, ou l'onde son contraire
427
rende mon sort pareil à celui de mon frère.
428
DINA
Tous ces traits de malheur depuis longtemps passés
429
de votre souvenir doivent être effacés.
430
Faut-il qu'à tous propos cette triste peinture
431
renouvelle vos pleurs sur une vieille injure ?
432
Que toujours votre esprit en vos ans les plus beaux
433
erre si tristement à l'entour des tombeaux ?
434
Madame, faites trêve avecque ses pensées,
435
vos célestes beautés y sont intéressées.
436
Votre teint composé des plus aimables fleurs
437
sert trop longtemps de lit à des ruisseaux de pleurs.
438
Le temps et la raison sans doute vous invitent
439
à bannir ces ennuis qui vos jours précipitent.
440
On vous a fait des maux, mais pour ne rien celer,
441
on prend beaucoup de soin pour vous en consoler.
442
MARIANNE
Comment !
443
DINA
Le Roi vous aime.
MARIANNE
Il m'aime ? Oh, l'innocente !
DINA
Il soupire toujours quand vous êtes absente,
444
il vous nomme à toute heure, il compte tous vos pas :
445
n'est-ce pas vous aimer ?
446
MARIANNE
He quoi ? Ne sais-tu pas
que cette âme infidèle est pleine d'artifices,
447
que ma perte dépend de ses premiers caprices,
448
et qu'au moindre hasard qu'il s'attend de courir
449
il ordonne aussitôt qu'on me fasse mourir ?
450
C'est le soin principal de cette amour extrême,
451
et c'est à quoi naguère il obligeait Soesme,
452
lorsque tout effrayé pour Rhodes il partait,
453
redoutant d'y trouver la mort qu'il méritait.
454
DINA
Ce trait est, sans mentir, cruel et tyrannique.
455
Je ne demande plus quelle chose vous pique ;
456
les ordres inhumains de cet esprit jaloux
457
font voir en cet endroit qu'il s'aime mieux que vous.
458
Mais quoi ? Vous trouvant hors de ce péril extrême,
459
vous aimant mieux que lui, dissimulez de même.
460
Vous verrez quelque jour vos aimables enfants
461
les tiares au front, heureux et triomphants ;
462
au moins si par un trait de mauvaise conduite
463
votre mépris ne rend leur fortune détruite,
464
ne perdez pas le soin qui les doit conserver :
465
si le Roi vous attend il faut l'aller trouver.
466
(Salomé se montre a l'entrée de la chambre)
MARIANNE
J'irai, mais ce sera pour lui faire paraître
467
qu'il est un parricide, un scélérat, un traître,
468
et que je ne sais point de loi, ni de devoir
469
qui me puisse obliger désormais à le voir.
470
Le conseil en est pris.
471
DINA
Oh, Cieux ! Je tremble toute.
MARIANNE
Pourquoi ?
472
DINA
Tout est perdu, Salomé nous écoute !
Que je hais ces esprits méchants et curieux !
473
SCÈNE DEUXIÈME
(MARIANNE ET SALOMÉ)
MARIANNE
Approchez-vous plus près, vous nous entendrez mieux.
474
SALOMÉ
Je m'allais retirer vous croyant empêchée,
475
et l'on dirait aussi que vous êtes fâchée.
476
MARIANNE
Une juste colère animait mon discours.
477
SALOMÉ
C'est une passion qui vous émeut toujours.
478
MARIANNE
Je souffre aussi toujours une rigueur insigne.
479
SALOMÉ
Vous avez des malheurs dont vous n'êtes pas digne.
480
MARIANNE
Je crois qu'on ne voit rien dans mes déportements,
481
qui puisse mériter ces mauvais traitements.
482
SALOMÉ
Vous êtes fort à plaindre en l'état où vous êtes,
483
mais toutes les beautés ne sont pas satisfaites.
484
MARIANNE
Pour vous en vos destins vous n'avez que du bien.
485
SALOMÉ
Vous sentez votre mal, et moi je sens le mien.
486
MARIANNE
Votre cœur relevé se plaint de la fortune ?
487
SALOMÉ
J'ai bien d'autres ennuis dont le cours m'importune.
488
Mais ainsi que j'entrais, que disiez-vous du Roi.
489
MARIANNE
Je me plaignais de lui comme il se plaint de moi.
490
SALOMÉ
Je ne puis deviner ces grands sujets de plainte.
491
MARIANNE
C'est que ses espions me tiennent en contrainte.
492
SALOMÉ
L'innocence partout peut avoir des témoins.
493
MARIANNE
J'aurais plus de repos s'ils m'importunaient moins.
494
SALOMÉ
Vous devriez dire au Roi combien cela vous blesse.
495
MARIANNE
Vous devriez l'avertir aussi de sa foiblesse.
496
SALOMÉ
S'il a de la foiblesse, à votre jugement,
497
on ne l'aperçoit guère à son gouvernement.
498
MARIANNE
Le déplorable état où l'on me voit réduite,
499
est le plus rare effet de sa grande conduite.
500
SALOMÉ
Vous y remarqueriez moins d'imperfection,
501
si vous n'aviez pour lui beaucoup d'aversion.
502
MARIANNE
Je n'ai d'aversion que pour l'horreur du crime,
503
mais tous les gens de bien l'ont en la même estime.
504
SALOMÉ
S'ils ont ces sentiments ils en parlent bien bas.
505
MARIANNE
C'est qu'ils craignent la mort, et je ne la crains pas.
506
SALOMÉ
C'est en dire un peu trop ; vous devez, ce me semble,
507
portez plus de respect au nœud qui vous assemble.
508
MARIANNE
Les respects qu'on lui doit me sont assez connus,
509
car je n'ignore pas d'où vous êtes venus.
510
SALOMÉ
Moi, j'ignore d'où vient cette haine apparente.
511
MARIANNE
Cette mauvaise humeur vous est indifférente.
512
SALOMÉ
Si vous aviez pourtant quelque division,
513
je m'offrirais à vous à cette occasion,
514
et vous présenterais mes très humbles services.
515
MARIANNE
Vous me rendez toujours assez de bons offices.
516
SALOMÉ
Je vous en rends bien moins que vous n'en méritez.
517
MARIANNE
Le Ciel reconnaîtra toutes ces charités.
518
SALOMÉ
L'honneur de vous servir m'est trop de récompense.
519
(Se lève)
Chacune de nous deux sait bien ce qu'elle en pense.
520
SALOMÉ
Vous allez voir le Roi ?
521
MARIANNE
Oui, j'y vais de ce pas
lui tenir un discours qui ne lui plaira pas.
522
SALOMÉ
Vous ne lui direz rien qui lui puisse déplaire :
523
il aime tout de vous, jusqu'à votre colère.
524
MARIANNE
Et moi, qu'il a rendue un objet de pitié,
525
j'abhorre tout de lui, jusqu'à son amitié.
526
SALOMÉ
Seule Superbe, dédaigneuse, au courage invincible,
527
ne t'imagine pas que je sois insensible.
528
Non, non, je ne suis pas de ces lâches esprits,
529
qui peuvent aisément supporter un mépris.
530
Souviens-toi que le mien ne reçoit point d'injure,
531
qu'il ne rende aussitôt avec beaucoup d'usure.
532
Salomé sait fort bien comme il faut obliger,
533
et n'est pas ignorante en l'art de se venger.
534
Nous n'aurons pas longtemps à souffrir ses caprices ;
535
mon intrigue est fatale à tous ses artifices.
536
J'ai gagné depuis peu le premier Échanson,
537
qui doit lancer contre elle un trait de ma façon ;
538
un trait noir qui, portant la tristesse et la crainte,
539
donne à l'âme crédule une mortelle atteinte,
540
trouble les sentiments, et fait qu'en un instant
541
l'ardente amour se change en courroux éclatant.
542
Cet homme en est capable, il est ma créature,
543
et veut mettre pour moi sa vie à l'aventure.
544
Il faut hâter l'effet de ce juste dessein,
545
de peur que ce secret lui pèse sur le sein
546
qu'il en aille avertir un tiers, qui nous trahisse,
547
ou qu'en raisonnant trop il ne se refroidisse.
548
Mais ne le vois-je pas qui s'en vient droit à moi ?
549
Déjà sur ce projet la peur lui fait la loi :
550
il porte sur le front une morne tristesse.
551
SCÈNE TROISIÈME
(L'ÉCHANSON, SALOMÉ)
L'ÉCHANSON
Pourrais-je dire encore un mot à votre Altesse,
552
sur l'exécution de son commandement ?
553
SALOMÉ
Oui je l'écouterai ; parle donc hardiment.
554
L'ÉCHANSON
Madame, en vous servant j'affronte des supplices :
555
je m'en vais me conduire entre des précipices,
556
dans un sentier glissant, où faisant un faux pas
557
je suis tout assuré d'arriver au trépas.
558
Il ne faudrait au Roi qu'une seule pensée
559
pour rallumer le feu de son amour passé :
560
un doux ressouvenir de sa tendre amitié,
561
un regard tout chargé de traits de la pitié,
562
la moindre émotion qui vienne à la traverse,
563
une larme, un soupir. Me choque et me renverse ;
564
j'y vois mille périls, mais je les brave tous,
565
car mon obéissance est aveugle pour vous,
566
et puis vous m'assurez que par cette industrie
567
je m'expose à la mort pour sauver ma patrie.
568
SALOMÉ
Si tu fermes les yeux pour m'exprimer ta foi
569
je le veux reconnaître ouvrant la main pour toi.
570
Mais tu fais ta fortune, et t'acquiers une gloire,
571
qui pourrait égaler l'honneur d'une victoire,
572
Tu préserves ton Roi d'un funeste accident,
573
tu nous retires tous d'un naufrage évident,
574
et dans cette entreprise où je te sers de guide,
575
le labeur est léger et le prix est solide.
576
Tu vas en cet exploit par ma commission,
577
tu n'avances du tien que sous ma caution ;
578
c'est moi qui te présente, et c'est moi qui t'avoue,
579
qui vais donner le branle et pousser à la roue.
580
Tu sais bien que le Roi croit assez de léger,
581
et que c'est un esprit que je sais ménager.
582
Ton rapport va surprendre une âme défiante,
583
crédule, furieuse, et fort impatiente.
584
Dans ce trouble excité, si tu fais ton devoir,
585
il mordra l'hameçon sans s'en apercevoir ;
586
c'est un appas subtil que je lui ferai prendre,
587
sans qu'il ait le moyen de s'en pouvoir défendre.
588
Puis pour ta sûreté tu seras averti,
589
que Marianne même est de notre parti ;
590
son cœur envenimé d'une rage nouvelle,
591
s'entend avecque nous pour conspirer contre elle ;
592
tout à l'heure, en deux mots, elle m'a fait juger
593
qu'elle va voir le Roi pour le désobliger.
594
Tu sais de quelle sorte il supporte une injure :
595
sers-toi donc à propos de cette conjecture.
596
Tout rit à nos desseins, tout répond à nos vœux :
597
l'occasion paraît, prends-la par les cheveux.
598
L'ÉCHANSON
Ces puissantes raisons mettraient en assurance
599
l'âme la plus timide et la plus en balance ;
600
mais puisque votre Altesse et les Cieux l'ont voulu,
601
mon cœur sur ce sujet est assez résolu.
602
Tout ce qui me retient c'est que je vais paraître
603
et devant un grand prince et devant un grand maître,
604
qui sait ce qu'on veut dire avant qu'on ait parlé,
605
et qui peut découvrir un cœur dissimulé.
606
Madame, en peu de mots, vous plaît-il de m'apprendre
607
la meilleure façon dont je puis le surprendre ?
608
Ajoutez à mon ordre un peu d'enseignement,
609
afin que mon effort succède heureusement.
610
SALOMÉ
Il faut dans ce rapport, par une adresse extrême,
611
que pour le mieux tromper tu te trompes toi-même :
612
figure-toi un fait d'un penser ingénu,
613
comme si sans mensonge il était advenu,
614
Puis ayant en ton âme imprimé cette image,
615
laisse agir là-dessus ta langue et ton visage.
616
Je ne puis te donner de meilleure leçon,
617
mais dis toujours le fait de la même façon ;
618
crois toi-même l'horreur que tu veux faire croire,
619
et prends garde en parlant de manquer de mémoire.
620
Dis ces mots à peu près : « Sire, de jour en jour,
621
la Reine m'entretient sur un philtre d'amour,
622
qu'elle voudrait mêler parmi votre breuvage,
623
afin de vous porter à l'aimer davantage.
624
Mais connaissant assez l'excès de votre ardeur,
625
je trouve que ce philtre est de mauvaise odeur.
626
Vu même que tandis qu'elle m'en sollicite,
627
elle est mal assurée, et paraît interdite,
628
là-dessus, mu de zèle et de fidélité,
629
j'en viens donner avis à votre majesté,
630
de peur que par l'emploi de quelque autre ministre,
631
vous soyez prévenu d'un accident sinistre.
632
L'ÉCHANSON
Je trouve ce discours fort propre à l'émouvoir,
633
et j'espère, Madame, y faire mon devoir.
634
SALOMÉ
La Reine en son quartier se sera retirée.
635
Porte donc ce propos d'une voix assurée.
636
Je m'y rencontrerai. Feras-tu cet effort ?
637
L'ÉCHANSON
Oui, Madame, dussé-je y rencontrer la mort.
638
SCÈNE QUATRIÈME
(HÉRODE, MARIANNE)
(Chassant Marianne de sa chambre)
HÉRODE
Va, va, je te tiendrai ce que je te promets.
639
Sors vite de ma chambre, et n'y rentre jamais.
640
Te rendre inexorable alors que je te prie ?
641
Ingrate, mon amour se transforme en furie,
642
et déjà tous ses traits qui sortent de mon cœur,
643
se changent en serpents pour punir ta rigueur.
644
Ce mépris me découvre un désir de vengeance,
645
que je veux observer avecque diligence.
646
Désormais de ta part tout me sera suspect :
647
je n'aurai plus pour toi ni bonté ni respect,
648
et s'il advient jamais que dans cette humeur noire,
649
tu lances quelque trait qui ternisse ma gloire,
650
je le repousserai d'un air qui fera foi,
651
qu'on ne doit pas manquer de respect à son Roi.
652
(Salomé entre)
SCÈNE CINQUIÈME
(SALOMÉ, HÉRODE)
SALOMÉ
Quel est donc le sujet qui vous met en colère ?
653
HÉRODE
Celui qui tous les jours ne fait que me déplaire.
654
SALOMÉ
C'est possible la Reine avec sa cruauté ?
655
Car ces traits de rigueur n'ont point de nouveauté.
656
HÉRODE
Tu l'as bien deviné ; oui, c'est cette cruelle,
657
et le dernier affront que je recevrai d'elle.
658
SALOMÉ
Vous en direz de même encore au premier jour.
659
HÉRODE
Nullement, son mépris a détruit mon amour.
660
Je la hais maintenant à l'égal de la peste,
661
et trouve que pour moi c'est un fléau céleste.
662
SALOMÉ
Puis-je savoir quel est ce mécontentement ?
663
HÉRODE
Je m'en vais te l'apprendre, assis-toi seulement.
664
Désirant de la voir, non sans impatience,
665
je l'avais demandée, avec beaucoup d'instance,
666
quand cet esprit ingrat qui s'est senti presser,
667
m'a rendu ce devoir afin de m'offenser.
668
En vain je l'ai traitée avec toute l'adresse
669
dont un parfait amant oblige une maîtresse,
670
car travaillant sans fruit dans le soin que j'ai pris,
671
mes faveurs ont toujours irrité ses mépris.
672
Toutes mes passions n'ont fait que lui déplaire :
673
ses yeux étincelaient d'une injuste colère,
674
et dans ses mouvements cruels et furieux,
675
elle m'a dit des mots si fort injurieux,
676
que ne pouvant souffrir une telle insolence,
677
enfin je l'ai chassée avecque violence.
678
Voilà ce qui me pique, et me trouble si fort ;
679
vois quelle est sa manie, et me dis si j'ai tort.
680
SALOMÉ
Oui, vous avez grand tort, et son ingratitude
681
devait vous affliger d'un traitement plus rude,
682
puisque sans redouter ses dangereux effets,
683
vous l'irritez sans cesse à force de bienfaits.
684
C'est un monstre d'orgueil et de méconnaissance
685
à qui votre bonté donne trop de licence :
686
si la faveur du Ciel ne détourne ses coups,
687
sa malice à la fin se défera de vous.
688
HÉRODE
Étant assez instruit de sa mauvaise envie,
689
je l'empêcherai bien d'attenter sur ma vie.
690
SALOMÉ
J'en doute : notre sexe est fort vindicatif,
691
et dans ses trahisons se rend bien inventif.
692
La tigresse qui voit enlever sa portée,
693
est moins à redouter qu'une femme irritée.
694
Veuillez considérer que dans un juste effroi,
695
pour votre sûreté je parle contre moi.
696
HÉRODE
Je mettrai tant de gens à veiller autour d'elle,
697
que son âme offensée, après cette querelle,
698
n'aura pas le moyen de prendre aucun parti,
699
sans que tout à l'instant on m'en tienne averti.
700
Son meilleur est d'avoir toujours la bouche close.
701
Autrement qu'est-ce ?
702
(L'Huissier s'avance vers la chaire d'Hérode)
SALOMÉ
On vient vous dire quelque chose.
SCÈNE SIXIÈME
(L'HUISSIER, HÉRODE, SALOMÉ, L'ÉCHANSON, ET LE CAPITAINE DES GARDES)
L'HUISSIER
Un de vos échansons, à la porte arrêté,
703
désire de parler à votre Majesté,
704
et proteste que c'est un avis d'importance,
705
dont il doit tout soudain vous donner connaissance.
706
HÉRODE
Un avis d'importance ? Et bien, fais-le avancer.
707
Quel serait cet avis ?
708
SALOMÉ
Je n'en sais que penser.
HÉRODE
Il est tout interdit ; qu'as-tu donc à me dire ?
709
L'ÉCHANSON
Un complot qui regarde et vous et votre Empire
710
HÉRODE
Viens me conter ici le tout distinctement.
711
SALOMÉ
Si la fin se rapporte à son commencement,
712
la victoire est à nous, et pour cette orgueilleuse,
713
cette nouvelle ruse est assez périlleuse ;
714
nous courons dans la lice, et nos fronts à peu près
715
ont, le mien du laurier, et le sien du cyprès.
716
HÉRODE
Oh, noire perfidie ! Oh, trahison damnable !
717
Oh, femme dangereuse ! Oh, peste abominable !
718
Elle t'a pratiqué pour me faire périr,
719
moi, qui voulais tout perdre afin de l'acquérir.
720
Il t'en faut assurer, ou bien tu te hasardes,
721
(Parlant à part à son Capitaine des Gardes)
Holà ! Qu'on vienne à moi, Capitaine des Gardes :
722
prenez vos compagnons, sans bruit et promptement.
723
Allez trouver la Reine en son appartement ;
724
dites-lui qu'il s'agit au conseil d'une affaire,
725
où je tiens sa présence être fort nécessaire.
726
N'oubliez pas cet ordre ; allez-y de ce pas,
727
conduisez-la vous-même et ne la quittez pas,
728
car si vous y manquez, vous me répondrez d'elle.
729
LE CAPITAINE DES GARDES
Je ferai le devoir d'un serviteur fidèle.
730
SCÈNE SEPTIÈME
(PHÉRORE, SALOMÉ, HÉRODE)
PHÉRORE
Madame, qu'a le Roi, qui paraît interdit ?
731
SALOMÉ
Nous le saurons tantôt, il ne m'en a rien dit.
732
PHÉRORE
Voilà qu'il vient à nous tout changé de visage.
733
HÉRODE
La Reine pour me perdre a mis tout en usage.
734
SALOMÉ
Vous rebutiez toujours nos fidèles avis.
735
HÉRODE
J'ai beaucoup de regret qu'ils n'ont été suivis.
736
Mais voyant le péril j'ose bien me promettre,
737
que vous approuverez l'ordre que j'y vais mettre.
738
Il faut prévenir ceux qui se veulent venger,
739
et courir de bonne heure au-devant du danger.
740
Assistez au procès qu'aujourd'hui je veux faire.
741
(Se tournant vers l'Échanson)
Toi, ne t'éloigne pas, car tu m'es nécessaire.
742
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
(Au Conseil)
HÉRODE
Observant de l'État la blessure inhumaine,
743
ôtons-en la partie où paraît la gangrène,
744
opposons sagement l'antidote au poison,
745
et gardons la rigueur contre la trahison.
746
Quoi, n'amène-t-on point encor ma criminelle ?
747
Pour la faire hâter, qu'on aille au devant d'elle,
748
en cette occasion je veux l'interroger,
749
et mettre son procès en état de juger.
750
Mais la voici qui vient avec autant d'audace,
751
que si je l'attendais pour implorer sa grâce :
752
on dirait que l'altière, en mesurant ses pas,
753
dépite ma justice, et brave le trépas.
754
SCÈNE DEUXIÈME
(HÉRODE, MARIANNE, L'ÉCHANSON, PHÉRORE, SALOMÉ, deux juges, LE GRAND PRÉVÔT, et le CAPITAINE DES GARDES)
HÉRODE
Avance, malheureuse, hé bien méchante femme,
755
à qui j'avais donné la moitié de mon âme,
756
et qui par le seul droit de cette sainte ardeur,
757
partageais avec moi ma gloire et ma grandeur.
758
Dès sa conception ta race est avortée,
759
ton piège est découvert, ta mine est éventée,
760
et m'ayant pris pour but, par une juste loi,
761
la pointe de tes dards retourne contre toi ;
762
voudrais-tu pallier ce crime manifeste,
763
que nous a découvert la justice céleste ?
764
MARIANNE
Ces discours ambigus ont des obscurités,
765
qui se rapportent fort au sang dont vous sortez.
766
HÉRODE
Insolente, oses-tu me dire ces paroles ?
767
MARIANNE
Osez-vous m'accuser de ces crimes frivoles ?
768
HÉRODE
Ce n'est que sur son Roi simplement attenter.
769
MARIANNE
Ce crime est fort nouveau, l'on vient de l'inventer.
770
Mais jamais votre esprit n'a manqué d'artifice
771
pour perdre l'innocent sous couleur de justice.
772
HÉRODE
La mort émoussera tous ces piquants propos,
773
qui blessant mon honneur traversent mon repos.
774
Au lieu de s'excuser, l'ingrate en sa défense
775
ne saurait proférer un mot qui ne m'offense.
776
Mais voici le témoin de ce noir attentat,
777
formé contre ma tête et le corps de l'État.
778
(Montrant l'Échanson)
Pour sa confusion il faut qu'on lui confronte :
779
déjà l'apercevant, elle rougit de honte.
780
Viens confirmer ici ton fidèle rapport,
781
et dis de quelle adresse on dessinait ma mort,
782
Mais que la vérité se montre toute nue
783
ne fais pas que le crime ou croisse ou diminue.
784
L'ÉCHANSON
Sire, que sur ma tête un foudre soit lancé,
785
si je n'ai dit le tout ainsi qu'il s'est passé.
786
HÉRODE
Viens donc lui soutenir, et mettre en évidence
787
un fait qu'elle dénie avec tant d'impudence.
788
Parle.
789
L'ÉCHANSON
Si le devoir d'un fidèle sujet,
permettait de celer cet important projet,
790
Madame, je serais encore à me produire,
791
mais le salut du Roi me force de vous nuire ;
792
veuillez me pardonner si j'ai tout révélé.
793
MARIANNE
Quoi, méchant ?
794
L'ÉCHANSON
Le poison dont vous m'avez parlé.
MARIANNE
Monstre issu de l'Enfer pour nuire à l'innocence !
795
Oses-tu bien mentir avec tant d'assurance ?
796
De ta noire action tu recevrais le fruit
797
si tu n'étais porté par ceux qui t'ont instruit.
798
Ce témoignage faux est digne du supplice,
799
mais pour t'en garantir mon juge est ton complice.
800
De bon cœur je pardonne à ta mauvaise foi :
801
tu sers par intérêt de plus méchant que toi,
802
cette injure est contrainte et n'a rien qui me fâche ;
803
de tous mes ennemis tu n'es pas le plus lâche.
804
HÉRODE
Tu devrais t'efforcer de te défendre mieux,
805
sur un crime abhorré de la terre et des Cieux,
806
car répondant au fait que ce témoin dépose,
807
il faut ou dénier ou confesser la chose.
808
MARIANNE
Par force ou par adresse, il sera malaisé
809
qu'on me fasse avouer un crime supposé,
810
et n'était mes malheurs, je suis assez bien née
811
pour n'appréhender pas d'en être soupçonnée ;
812
mon esprit, que le sort afflige au dernier point,
813
souffre les trahisons, mais il n'en commet point,
814
encore qu'il en eût un sujet assez ample,
815
s'il était obligé de faillir par exemple.
816
HÉRODE
Quels exemples as-tu de ces déloyautés ?
817
MARIANNE
J'ai mille trahisons, et mille cruautés :
818
le meurtre d'un aïeul, l'assassinat d'un frère.
819
HÉRODE
À peine en cet endroit je retiens ma colère !
820
Ah ! Cerbère têtu, fatal à ma maison,
821
tu sais bien contre moi produire du poison.
822
Mais inutilement ta bouche envenimée,
823
jette son aconit contre ma renommée.
824
Elle est d'une candeur que rien ne peut tacher,
825
et sans impiété l'on n'y saurait toucher.
826
Je me ris de ta rage, et par ces vains blasphèmes,
827
en pensant me piquer, tu te blesses toi-même :
828
ce reproche insolent choque la vérité,
829
et fait voir clairement ton animosité ;
830
par là ta perfidie est assez découverte,
831
cette confession suffira pour ta perte.
832
(Il fait signe au Capitaine des Gardes d'éloigner Marianne, tandis qu'il recueill les voix)
Mes amis, prononcez ce qu'ordonnent les lois
833
contre les attentats qui regardent les rois.
834
Dépêchez, c'est un droit qu'il faut que l'on me rende :
835
la justice le veut, et je vous le demande.
836
Je trouve que ce crime est sans rémission.
837
SALOMÉ
C'est trop peu qu'une mort pour sa punition.
838
PHALEG, 1 JUGE
Si votre Majesté ne lui fait point de grâce,
839
le crime est capital, la loi veut qu'elle passe.
840
SADOC, 2 JUGE
Ou qu'elle soit au moins confinée en prison,
841
en cas que l'on ne puisse avérer le poison.
842
HÉRODE
Regardant en colère le second Juge Il semble que la chose est assez avérée.
843
Quoi, n'en avons-nous pas une preuve assurée ?
844
Les attentats passés, et les discours présents,
845
pour éclaircir ce fait, sont-ils pas suffisants ?
846
Le témoin qui l'accuse est homme irréprochable,
847
c'est un vieux officier qui me sert à la table.
848
Quel ministre plus propre eût-elle pu choisir,
849
pour faire exécuter son horrible désir ?
850
Fallait-il pour tramer cette lâche pratique
851
qu'elle en parlât tout haut en la place publique ?
852
Et n'avait-elle pas assez de cet agent
853
si sa rage l'eût pu corrompre par argent ?
854
MARIANNE
Poursuis, poursuis barbare, et sois inexorable !
855
Tu me rends un devoir qui m'est fort agréable,
856
et ta main obstinée à me priver du jour
857
m'oblige beaucoup plus que n'a fait ton amour.
858
Ici ta passion répond à mon envie :
859
tu flattes mon désir en menaçant ma vie ;
860
je dois bénir l'excès de ta sévérité,
861
car je vais de la mort à l'immortalité.
862
Ma tête bondissant du coup que tu lui donnes,
863
s'en va dedans le Ciel se charger de couronnes,
864
dont les riches brillants n'ont point de pesanteur,
865
et que ne peut ravir un lâche usurpateur.
866
Si je me plains encore d'un arrêt si sévère,
867
c'est à cause que j'ai des sentiments de mère ;
868
je laisse des enfants, et m'afflige pour eux,
869
ces malheureux enfants d'un père malheureux.
870
Ils sortent d'une souche en gloire si féconde
871
qu'elle a fait de l'ombrage aux quatre coins du monde ;
872
(Elle se porte un mouchoir sur les yeux)
ces petits orphelins sont dignes de pitié,
873
ces aimables objets de ma tendre amitié,
874
qu'une rude marâtre, ainsi qu'il est croyable,
875
maltraitera bientôt d'un air impitoyable
876
HÉRODE
Au point que mon courroux était le plus aigri,
877
par le cours de ses pleurs mon cœur s'est attendri ;
878
il semble que l'Amour, qui se rend son complice,
879
déchire le bandeau que porte ma justice,
880
afin qu'en la voyant je lui puisse accorder
881
le pardon que pour elle il me vient demander.
882
Déjà mon âme incline à la miséricorde :
883
tu demandes sa grâce, Amour, je te l'accorde,
884
mais veuille agir près d'elle, et me faire accorder,
885
un bien qu'en même temps je lui veux demander.
886
Fais qu'à jamais son cœur, repentant de son crime,
887
réponde à mes bontés avecque plus d'estime ;
888
qu'elle quitte pour moi cet insolent orgueil
889
qui pourrait quelque jour nous ouvrir le cercueil ;
890
fais-lui voir que je l'aime à l'égal de moi-même,
891
et s'il se peut encore, Amour, fais qu'elle m'aime.
892
(Il fait signe à ceux qui son du Conseil qu'ils se retirent)
Veuille essuyer tes yeux, objet rare et charmant,
893
la qualité de roi cède à celle d'amant :
894
ma justice pouvait à mes lois te soumettre,
895
mais mon affection ne le saurait permettre.
896
Je me sens trop touché de tes moindres douleurs ;
897
je trouve que mon sang coule parmi tes pleurs ;
898
j'interromps cet arrêt, car ma colère extrême,
899
te faisant ton procès, me le fait à moi-même,
900
et si dans un moment je n'arrêtais ton deuil,
901
je sens bien qu'avec toi j'irais dans le cercueil.
902
Je mourrais de ta mort, et les mêmes supplices
903
traiteraient ta partie ainsi que tes complices.
904
Vois de quelle façon mon sort dépend du tien,
905
et si je t'importune en te voulant du bien ;
906
si tu conçois pour moi quelque cruelle envie,
907
n'use plus de poison pour abréger ma vie :
908
s'il te prend un désir d'avancer mon trépas,
909
tu n'as rien qu'à montrer que tu ne m'aimes pas ;
910
tu n'as qu'à m'exprimer cette haine secrète,
911
et bientôt mes ennuis te rendront satisfaite.
912
Mais confesse-moi tout, afin de faire voir
913
que tu veux aujourd'hui rentrer en ton devoir,
914
et que ton cœur touché d'un remords véritable,
915
déteste avec horreur un crime détestable.
916
MARIANNE
On connaît à ce style, et doux et décevant,
917
comme en l'art de trahir ton esprit est savant ;
918
c'est avec trop de soin m'ouvrir la sépulture ;
919
pour me perdre il suffit d'une seule imposture.
920
HÉRODE
Mauvaise, tu crois donc que je sois un trompeur,
921
et toute cette audace est l'effet de ta peur.
922
Ne crains point, pour ta grâce, elle est entérinée :
923
je tiendrai ma parole après l'avoir donnée.
924
Cesse de m'affliger avecque tes douleurs.
925
MARIANNE
Mais fais plutôt cesser ma vie et mes malheurs ;
926
tous les miens sont passés, je brûle de les suivre.
927
HÉRODE
Comment ? Veux-tu mourir pour m'empêcher de vivre ?
928
Et violant encore toutes sortes de droits ?
929
Attenter sur ton Roi pour la seconde fois ?
930
Bien que tu sois de glace, et que je sois de flamme,
931
les Cieux ont attaché mon esprit à ton âme.
932
Le beau fil de tes jours ne peut être accourci,
933
sans que du même temps le mien le soit aussi.
934
MARIANNE
Lorsque ta vie au moins finira sa durée,
935
la mienne il est certain sera mal assurée,
936
car les précautions de ta soigneuse amour
937
me feront, s'il se peut, partir le même jour :
938
certes ce sont des traits d'une amitié bien tendre.
939
HÉRODE
Ce propos est obscur, je ne saurais l'entendre.
940
MARIANNE
Ne perdons point le temps en discours superflus,
941
la chose est trop récente.
942
HÉRODE
Il ne m'en souvient plus.
MARIANNE
Quand tu crains lâchement la justice d'Auguste,
943
ma mort est résolue, et tu la trouves juste ?
944
HÉRODE
D'Auguste ? Ah ! Par ce mot je suis assez instruit,
945
et de ce qui t'anime et de ce qui me nuit ;
946
je connais les raisons qui tes dédains aigrissent,
947
et l'ingrate façon dont mes gens me trahissent.
948
Soesme t'en a fait un secret entretien ?
949
MARIANNE
Il ne m'en a rien dit, mais je le sais fort bien.
950
HÉRODE
Se tournant vers le Grand Prévôt Ah ! Perfide Soesme, avoir trompé ton maître.
951
Allez diligemment vous saisir de ce traître,
952
que tout chargé de fers il me vienne trouver.
953
Mais ne lui donnez pas le temps de se sauver,
954
qu'en de divers cachots à même heure on dévale
955
ceux qui seront suspects d'être de sa cabale.
956
Vite, et que les bourreaux ne les épargnent point.
957
Sire, j'accomplirai le tout de point en point.
958
HÉRODE
L'eunuque de la Reine est de l'intelligence.
959
Faites qu'on me l'amène avecque diligence :
960
ce fut à sa faveur que je fus offensé,
961
mais il me répondra de ce qui s'est passé.
962
Oh, maudite aventure ! Oh, dures destinées !
963
Pourquoi ne suis-je mort en mes jeunes années ?
964
Voyant pour mon malheur tant de maux assemblés,
965
de colère et d'horreur tous mes sens sont troublés ;
966
la fureur me saisit, et ce cruel outrage,
967
me mettant hors de moi, m'abandonne à la rage.
968
(Parlant à Marianne)
Soesme sur ce point t'a dit la vérité.
969
Mais quel prix a reçu son infidélité ?
970
Il était dans ma cour en fort bonne posture ;
971
il n'a pas mis pour rien sa vie à l'aventure ;
972
tu n'as pu l'éblouir par l'éclat des trésors :
973
tu n'as pu le tenter que par ceux de ton corps.
974
Il en fut possesseur, comme dépositaire,
975
lorsqu'il te révéla cet important mystère.
976
Tes faveurs ont été les biens qu'il a reçus.
977
Ne lève point les yeux, et réponds là-dessus :
978
l'aurais-tu satisfait par d'autres récompenses ?
979
MARIANNE
Crois tout ce que tu dis, et tout ce que tu penses.
980
HÉRODE
Oui, oui, je le veux croire, et te faire sentir
981
de cette perfidie un cuisant repentir.
982
MARIANNE
Tu peux m'ôter la vie, et non pas l'innocence.
983
HÉRODE
Ah ! Je suis assuré de cette jouissance !
984
Tu ne te riras plus de m'avoir outragé !
985
J'en ai reçu l'affront, mais j'en serai vengé !
986
Tu m'as mis dans les fers, tu m'as mis dans la flamme,
987
tu m'as percé le cœur, tu m'as arraché l'âme,
988
mais ne te flatte pas de cette vanité,
989
d'avoir fait tant de maux avec impunité.
990
La mort pour t'enlever est déjà préparée.
991
MARIANNE
Elle viendra plus tard qu'elle n'est désirée,
992
et me la proposant pour finir ma langueur,
993
je n'en puis redouter que la seule longueur.
994
HÉRODE
On verra ta constance au milieu des supplices.
995
Mais voici ton amour et tes chères délices.
996
(Parlant au Capitaine des Gardes)
Je m'en vais réjouir avec lui de ce pas.
997
Conduis la dans la tour, et ne la quitte pas.
998
SCÈNE TROISIÈME
(HÉRODE, SOESME, LE GRAND PRÉVÔT)
HÉRODE
Exécrable sujet de mon impatience,
999
qui t'a fait lâchement trahir ma confiance,
1000
et porté ton audace au mépris de la mort,
1001
découvrant un secret qui m'importait si fort ?
1002
Réponds, tu connais bien l'attente qui me blesse.
1003
Hé Sire ! Je commis ce crime par foiblesse !
1004
Ce fut par imprudence et par légèreté
1005
que je fis cette offense à votre Majesté.
1006
Mais le vif repentir qui dans mon cœur s'imprime,
1007
devrait bien effacer l'image de mon crime ;
1008
Prince, rare en clémence aussi bien qu'en valeur,
1009
excusez un défaut arrivé par malheur.
1010
HÉRODE
Ce n'est donc pas un trait d'une âme déloyale,
1011
que semer le divorce en la Maison Royale,
1012
et porter une femme à perdre son époux ?
1013
N'est qu'une erreur légère indigne de courroux ?
1014
Oses-tu dire encore un mot pour ta défense ?
1015
Ton excuse perfide aggrave ton offense,
1016
tu ferais mieux pour toi de n'en rien déguiser.
1017
Sire, j'ai trop failli pour vouloir m'excuser,
1018
je suis trop criminel, ayant pu vous déplaire.
1019
Je n'ai point de raisons contre votre colère ;
1020
aussi dans le péril où je me suis jeté,
1021
je n'attends mon salut que de votre bonté.
1022
HÉRODE
Oui, mais par un moyen qui n'est pas ordinaire,
1023
j'ai bien su le secret de toute cette affaire.
1024
Si tu veux excuser cet acte plein d'horreur,
1025
confesse que l'amour a causé ton erreur.
1026
On sait de quels appas Marianne est pourvue ;
1027
l'éclat de sa beauté te donna dans la vue,
1028
tu ne peux soutenir ses regards tous puissants,
1029
et voilà le sujet qui te troubla le sens :
1030
c'est ainsi que la Reine est cause de ton crime.
1031
Mais afin que ma grâce en ta faveur s'exprime,
1032
apprends-moi bien au long, par ta confession,
1033
la naissance et le cours de cette passion.
1034
Trouvas-tu dans son âme un peu de résistance ?
1035
Et quels progrès fis-tu devant la jouissance ?
1036
Cet étrange propos m'étonne tellement
1037
que j'en pers la parole avec le sentiment.
1038
J'y voudrais répartir, mais il m'est impossible.
1039
HÉRODE
Pour un amant discret cette atteinte est sensible,
1040
mais reprends tes esprits, et m'en fais le discours.
1041
Oh, Prince ! La merveille et l'honneur de nos jours,
1042
peut-on croire qu'une âme et si noble et si belle
1043
conçoive des soupçons qui sont indignes d'elle ?
1044
Et qu'un roi dont l'esprit agit si sagement,
1045
pour troubler son repos trompe son jugement ?
1046
Ce qui m'est imputé rend mon sort pitoyable.
1047
Puis-je m'en accuser, et me rendre croyable ?
1048
Soesme à ces desseins peut-il avoir pensé
1049
sans être devenu tout à fait insensé ?
1050
Et s'il était tombé dans cette maladie,
1051
qui croira qu'un esclave eût l'âme assez hardie
1052
pour aimer une reine, et pour lui découvrir
1053
une témérité qui le ferait mourir ?
1054
Mais une reine encore, si chaste et si sage,
1055
qu'elle sert de miroir à celles de cet âge ?
1056
Vous lui faites grand tort de prendre ces soupçons.
1057
HÉRODE
Traître, je suis lassé d'entendre tes leçons.
1058
Crois-tu donc t'excuser en louant ta complice,
1059
et d'un charme subtil endormir ma justice ?
1060
Si je parle autrement je paraîtrai menteur.
1061
HÉRODE
Que l'on aille égorger ce fâcheux orateur.
1062
On répandra du sang qui doit crier vengeance.
1063
HÉRODE
Dépêchez ce perfide avecque diligence ;
1064
Et l'eunuque est-il là ?
1065
Oui Sire, le voici.
HÉRODE
Il faut qu'en même temps on l'expédie aussi.
1066
Il était du complot, cet animal infâme,
1067
qui ne saurait passer pour homme ni pour femme.
1068
SCÈNE QUATRIÈME
(HÉRODE, L'EUNUQUE, LE GRAND PRÉVÔT)
HÉRODE
Horreur de la nature et le mépris des Cieux !
1069
Monstre sans jugement, dragon pernicieux,
1070
je t'avais confié le trésor le plus rare,
1071
dont avecque raison je pouvais être avare.
1072
Tu donnas cependant assistance au voleur,
1073
tu servis de ministre à mon dernier malheur,
1074
tu fus le confident de ce bel adultère,
1075
tu connus cette intrigue et me la sus bien taire.
1076
Quand Soesme en mon lit contentait son amour,
1077
tu fermais les rideaux et veillais à l'entour.
1078
Ainsi tu ménageais le temps de mon absence ?
1079
L'EUNUQUE
Sire, un Dieu tout-puissant qui connaît l'innocence
1080
pourra faire connaître à votre Majesté
1081
comme je l'ai servie avec fidélité.
1082
HÉRODE
Avec fidélité, méchant ? Que l'on l'entraîne,
1083
et que jusqu'à la mort on l'applique à la gêne :
1084
il découvrira tout au plus fort du tourment,
1085
s'il n'est fortifié par quelque enchantement.
1086
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
(HÉRODE, SALOMÉ, PHÉRORE)
HÉRODE
Un démon diligent qui sans cesse regarde
1087
les dépôts que le Ciel a commis à sa garde,
1088
veille pour mon salut, et me fait dissiper
1089
les malheurs où le sort me veut envelopper :
1090
ce ministre céleste à toute heure m'inspire
1091
ce qui doit résulter au bien de mon empire,
1092
et lorsque je me trouve au plus fort d'un danger,
1093
il s'avance à mon aide, et me vient dégager.
1094
Il préserve ma tête, il soutient ma couronne,
1095
au milieu des combats son aile m'environne,
1096
et d'un secours fatal qui n'est point attendu,
1097
me fait voir triomphant lors qu'on me tient perdu.
1098
Oui, le fidèle soin qu'il a de me conduire,
1099
me garantit toujours lorsqu'on me veut détruire :
1100
soit par la guerre ouverte ou par la trahison,
1101
à Rome, à la campagne, ou bien dans ma maison.
1102
Mais j'ai nouvellement des grâces à lui rendre,
1103
sur ce lâche attentat que vous venez d'apprendre.
1104
C'est le plus rare effet du soin qu'il a de moi,
1105
sans lui vous n'auriez plus de frère ni de roi.
1106
S'il n'eût point inspiré cet officier fidèle,
1107
je me trouvais surpris d'une embûche mortelle.
1108
L'amour qui m'aveuglait m'aurait fait ignorer
1109
cet autre embrasement qui m'allait dévorer ;
1110
et riant de ma mort, une méchante femme,
1111
eût partagé mon sceptre avecque son infâme.
1112
Sans cet heureux avis Hérode était perdu.
1113
SALOMÉ
Déjà pour cet effet le piège était tendu.
1114
PHÉRORE
Si l'avertissement eût tardé davantage,
1115
Marianne eut fini son malheureux ouvrage.
1116
HÉRODE
Ah ! Que je suis piqué de ce cruel affront :
1117
j'en ai la rage au cœur comme la honte au front,
1118
et de quelque façon que ma rigueur la traite,
1119
jamais ma passion n'en sera satisfaite.
1120
Cependant le désir que j'ai de me venger,
1121
va mettre mon salut dans un autre danger :
1122
je m'aigris contre moi lorsque je la menace,
1123
ma perte est enchaînée avecque sa disgrâce ;
1124
je puis bien m'assurer qu'éteignant ce flambeau,
1125
je ne verrai plus rien d'aimable ni de beau.
1126
Bien que l'on me console, et qu'on me divertisse,
1127
mon âme en tous endroits portera son supplice ;
1128
à toute heure un remords me viendra tourmenter,
1129
un vautour sans repos me viendra becqueter.
1130
Oh, Cieux ! Pourquoi faut-il qu'elle soit infidèle ?
1131
Vous deviez la former moins perfide ou moins belle,
1132
et les traits de sa grâce, ou ceux de sa rigueur,
1133
ne devaient point trouver de place dans mon cœur.
1134
Je ne devais point voir au fort de ces misères
1135
mes pensers divisés en deux partis contraires.
1136
Je voudrais que mon nom fût encore inconnu,
1137
ne me voir point au rang où je suis parvenu,
1138
être encore à monter au temple de la gloire,
1139
être encore à gagner la première victoire,
1140
me trouver en l'état où j'étais en naissant,
1141
et que ce cœur ingrat se trouvât innocent.
1142
SALOMÉ
Ce vif ressentiment d'une amour véritable,
1143
aggrave son offense et la rend plus coupable,
1144
et son ingratitude est une lâcheté
1145
pire que l'homicide et l'impudicité.
1146
Apprenant la noirceur de cette âme infidèle,
1147
tout le monde vous plaint et murmure contre elle ;
1148
mais sans vous consommer en tous ses vains regrets,
1149
il faut l'ôter du monde, et la raison après :
1150
vous faisant voir sa rage et son hypocrisie,
1151
ôtera ces ennuis de votre fantaisie.
1152
HÉRODE
Je suis à la punir justement animé,
1153
mais quoi, faire périr ce que j'ai tant aimé ?
1154
Pourrai-je me résoudre à foudroyer un temple,
1155
que j'ai tenu si cher et qui n'a point d'exemple ?
1156
Mon esprit y résiste, et se trouve étonné.
1157
SALOMÉ
Respectez-vous si fort un temple profané ?
1158
Le meurtre, l'adultère, et l'ingrate arrogance,
1159
n'en ont-ils pas ôté toute la révérence ?
1160
HÉRODE
L'adultère n'est pas trop bien vérifié ;
1161
Soesme en expirant s'en est justifié.
1162
PHÉRORE
Il a cru le niant avoir plus d'espérance
1163
de recevoir de vous quelque trait de clémence.
1164
SALOMÉ
Elle fait semblant de pleurer Quoi, ce trait déloyal ne peut vous étonner ?
1165
Vous ne l'examinez que pour le pardonner ?
1166
Vous voulez que sa haine enfin se satisfasse,
1167
et qu'elle vous détruise, et toute votre race :
1168
suivez vos sentiments, nous les approuvons tous,
1169
il faut bien se résoudre à périr avec vous !
1170
PHÉRORE
Votre esprit est contraint par un charme effroyable,
1171
de prendre contre vous ce dessein pitoyable.
1172
HÉRODE
Nullement, le biais que j'y voudrais tenir,
1173
ne la conserverait que pour la mieux punir.
1174
En lui donnant la mort je finis sa misère,
1175
une longue prison lui serait plus sévère :
1176
là toujours le dépit, la honte et le regret
1177
donneraient à son âme un châtiment secret ;
1178
à jamais sa mémoire offrant à ses pensées
1179
sa disgrâce présente et mes faveurs passées,
1180
et lui représentant son crime et mon amour,
1181
la tiendront à la gêne, et la nuit et le jour.
1182
PHÉRORE
Avec cette pitié qui nous paraît suspecte,
1183
vous tentez des bontés dignes qu'on les respecte.
1184
Croyez-vous qu'à jamais les desseins qu'elle fait,
1185
pour vous priver du jour demeurent sans effet?
1186
Et que toujours le Ciel y mettant des obstacles
1187
pour votre sûreté produise des miracles ?
1188
Sachez que bien souvent ses avis négligés
1189
lui font abandonner ceux qu'il a protégés.
1190
SALOMÉ
Puisque de vos malheurs vous aimez tant la cause,
1191
vous ne deviez donc pas faire éclater la chose :
1192
ce procéder nouveau ne fait rien qu'animer
1193
un esprit qui flatté n'avait pu vous aimer.
1194
Que ne fera-t-il point après ce grand outrage,
1195
si même vos bontés ont excité sa rage ?
1196
PHÉRORE
Lorsque l'on veut choquer un puissant ennemi,
1197
il ne faut pas penser le détruire à demi :
1198
en ces occasions l'indiscrète indulgence,
1199
expose notre vie au cours de sa vengeance.
1200
Si dès lors qu'on offense on ne pardonne point,
1201
lorsqu'on est offensé l'on hait au dernier point,
1202
et sous quelque serment qu'on se réconcilie,
1203
l'affront demeure au cœur, jamais on ne l'oublie.
1204
Hyrcane le parjure a pu vous l'enseigner :
1205
ce malheureux vieillard inhabile à régner,
1206
ce dernier déshonneur de cette race ingrate,
1207
qui vivait relégué sur les bords de l'Euphrate,
1208
et que votre bonté par un pieux souci,
1209
avecque tant d'honneur fit revenir ici.
1210
Tous vos bons traitements le purent-ils distraire,
1211
du désir de venger ses nepeux et son frère ?
1212
Et si quelqu'un des siens ne vous eût averti
1213
comme avec Malicus il formait un parti,
1214
n'aurait-il pas enfin d'une embûche traîtresse
1215
impitoyablement payé votre tendresse ?
1216
SALOMÉ
Pourriez-vous conserver, sans appréhension,
1217
ce levain de révolte et de sédition,
1218
dont le cœur offensé ne pense qu'à vous nuire,
1219
et dont le cœur outré brûle de vous détruire ?
1220
S'il arrivait qu'Auguste entrât au monument,
1221
que le peuple vît jour à quelque changement,
1222
ce serait un prétexte à sa mutinerie :
1223
il viendrait de vos mains tirer cette furie,
1224
on la verrait marcher avecque le flambeau,
1225
pour brûler le palais, et vous mettre au tombeau.
1226
Quand pour votre malheur cette Érynne infernale
1227
aurait fait dans l'état une forte cabale,
1228
vous auriez du regret de voir que vous deviez
1229
prévenir ces desseins lorsque vous le pouviez.
1230
Vous vous repentiriez d'en avoir fait la faute,
1231
mais ce serait trop tard.
1232
HÉRODE
Bien, qu'on l'ôte, qu'on l'ôte,
il sera nécessaire incontinent après
1233
d'en avertir César par un courrier exprès,
1234
de crainte que l'envie avec ses artifices,
1235
me rende près de lui quelques mauvais offices,
1236
et me fasse passer, la vérité celant,
1237
pour un prince ombrageux, injuste et violant.
1238
SCÈNE DEUXIÈME
MARIANNE
En prison Pour augmenter l'affront que l'injuste licence
1239
a fait à l'innocence,
1240
un absolu pouvoir rend mon corps prisonnier :
1241
mais en quelque péril que le malheur m'engage,
1242
j'aurai cet avantage
1243
que mon cœur pour le moins se rendra le dernier.
1244
Ce jour s'en va borner la longueur de ma vie ;
1245
je vois bien que l'envie
1246
travaille puissamment à creuser mon tombeau,
1247
et que la cruauté du tyran qui m'opprime
1248
ne me suppose un crime
1249
que pour avoir sujet d'en commettre un nouveau.
1250
Qu'il en use à son gré ! Me voilà toute prête,
1251
de payer de ma tête,
1252
afin de contenter ce cœur dénaturé,
1253
quelque horreur qu'en la mort on puisse reconnaître :
1254
elle n'a qu'à paraître,
1255
j'irai la recevoir d'un visage assuré.
1256
Il est temps désormais que le Ciel me sépare
1257
d'avecque ce barbare,
1258
son humeur et la mienne ont trop peu de rapport ;
1259
la vertu respirant parmi l'odeur du vice
1260
éprouve le supplice
1261
du vivant bouche à bouche attaché contre un mort.
1262
Auteur de l'univers, souveraine puissance,
1263
qui depuis ma naissance
1264
m'as toujours envoyé des matières de pleurs :
1265
mon âme n'a recours qu'à tes bontés divines ;
1266
au milieu des épines,
1267
Seigneur, fais-moi bientôt marcher dessus des fleurs.
1268
Mais j'entends quelque bruit, suis-je point exaucée ?
1269
De ce dernier espoir je flatte ma pensée,
1270
après avoir passé les plus beaux de mes ans
1271
à porter des liens si durs et si pesants.
1272
SCÈNE TROISIÈME
(LE CONCIERGE, MARIANNE)
LE CONCIERGE
Pleurant Madame, on vous attend dedans la salle basse.
1273
C'est de la part du Roi.
1274
MARIANNE
Mon Dieu ! Je te rends grâce.
D'où vient qu'en me parlant tu parais si troublé ?
1275
LE CONCIERGE
D'avoir vu là dehors tout le peuple assemblé,
1276
dont les cris et les pleurs sont de mauvais présage
1277
pour votre Majesté.
1278
MARIANNE
Le peuple n'est pas sage
d'affliger son esprit et de se tourmenter
1279
d'un bien que mes amis me doivent souhaiter.
1280
Mais ils pourraient là-bas s'ennuyer de m'attendre :
1281
dis-leur donc de ma part que je m'en vais descendre.
1282
Avant que de les voir je veux parler aux miens,
1283
et départir entre eux si peu que j'ai de biens.
1284
SCÈNE QUATRIÈME
(ALEXANDRA et son CHEVALIER d'honneur)
ALEXANDRA
On te mène égorger, innocente victime ;
1285
tu vas donc au supplice, et n'as point fait de crime.
1286
On t'a donc vu sortir du sang de tant de rois,
1287
pour te voir opprimer par ces injustes lois ?
1288
Oh, sentence cruelle ! Oh, jugement inique !
1289
Oh, dure violence ! Oh, pouvoir tyrannique !
1290
Lâche et cruel arabe : aujourd'hui sans pitié
1291
tu fais sentir ta rage à ta chaste moitié.
1292
Mais la bonté du Ciel, en courroux convertie,
1293
saura dans peu de temps frapper l'autre partie :
1294
un Dieu qui de là-haut voit les secrets des cœurs
1295
te punira bientôt de ces grandes rigueurs.
1296
Un jour qui n'est pas loin sa justice animée
1297
vengera dessus toi l'innocence opprimée ;
1298
s'il a les pieds de laine, il a le bras de fer,
1299
et c'est pour tes pareils qu'il a bâti l'Enfer.
1300
Oh, grand Dieu ! Je t'invoque au fort de ma misère :
1301
veuille prendre la fille, et conserver la mère.
1302
LE CHEVALIER D'HONNEUR
Madame, c'est ici qu'on la fera passer.
1303
ALEXANDRA
J'aperçois bien l'endroit où je me dois placer.
1304
Prends garde seulement que tes yeux ne produisent,
1305
voyant ce triste objet, des larmes qui me nuisent.
1306
Ayons à sa rencontre un visage assuré,
1307
et qui ne montre pas que nous ayons pleuré,
1308
car il faut aujourd'hui, pour éviter l'orage,
1309
trahir ses sentiments, et cacher son courage.
1310
SCÈNE CINQUIÈME
(LE CAPITAINE DES GARDES, MARIANNE et DINA)
LE CAPITAINE DES GARDES
Madame, à contre cœur je sers à cet office :
1311
je vous rends à regret ce funeste service,
1312
mais mon obéissance et ma fidélité
1313
me tiennent ici lieu d'une nécessité.
1314
MARIANNE
Cette compassion m'est fort peu nécessaire,
1315
ma mort est à la fois contrainte et volontaire.
1316
Mène-moi sans scrupule affronter le trépas :
1317
Hérode le désire, et je ne le crains pas.
1318
En cet heureux départ si quelque ennui me presse,
1319
il vient de la pitié des enfants que je laisse,
1320
qui dans la défaveur et l'abandonnement
1321
seront pour mon sujet traités indignement.
1322
Ils restent sans appui, mais oh, grand Dieu, j'espère,
1323
que tu leur serviras de support et de père,
1324
et que pour les conduire en ce temps dangereux,
1325
ta haute providence ouvrira l'œil sur eux.
1326
Imprime dans leurs cœurs ton amour et ta crainte,
1327
fais qu'ils brûlent toujours d'une ardeur toute sainte ;
1328
qu'ils conçoivent sans cesse un résolu penser
1329
de mourir mille fois plutôt que t'offenser ;
1330
que jamais nul excès de tristesse ou de joie,
1331
ne détourne leurs pas de ta céleste voie,
1332
et s'ils sont opprimés en observant ta loi,
1333
que, vivant sans reproches, ils meurent comme moi.
1334
Et toi monstre cruel, âme dénaturée,
1335
qui de sang innocent es toujours altérée
1336
puisque ta cruauté ne saurait se fléchir,
1337
je m'en vais te verser de quoi te rafraîchir.
1338
Pour étancher ta soif, et pour finir mes peines,
1339
je m'en vais te donner tout le sang de mes veines ;
1340
bois-le, tigre inhumain, mais ne présume pas
1341
qu'un reproche honteux survive à mon trépas ;
1342
que le débordement de cette humeur si noire,
1343
en éteignant ma vie éteigne aussi ma gloire,
1344
et qu'un jour nos neveux m'accusent d'un forfait,
1345
où je n'ai point trempé de penser ni d'effet.
1346
Le temps qui met au jour la vérité cachée,
1347
fera voir ma vertu qui n'est point tachée,
1348
et qu'en précipitant mon funeste procès,
1349
ton injuste rigueur faillit avec excès.
1350
L'aveugle cruauté dont tu me fais la guerre,
1351
va détruire de moi ce qui n'est rien que de terre ;
1352
mais mon âme immortelle, et mon nom glorieux,
1353
malgré les mouvements de ton cœur furieux,
1354
et toute ta maison contre moi conjurée,
1355
obtiendront un éclat d'éternelle durée.
1356
Mais j'aperçois ma mère, elle attend en ce lieu,
1357
afin de m'honorer d'un éternel adieu :
1358
je voudrais que son cœur put borner sa tristesse,
1359
et que pour mon sujet elle eût moins de tendresse.
1360
Souffre que je lui donne, en l'allant apaiser,
1361
et la dernière larme et le dernier baiser ;
1362
ce sera bientôt fait.
1363
LE CAPITAINE DES GARDES
Dépêchez donc, Madame,
car de cette longueur je porterais le blâme.
1364
Mon ordre est fort exprès, et doit être observé.
1365
SCÈNE SIXIÈME
(MARIANNE, ALEXANDRA, LE CAPITAINE DES GARDES, DINA)
MARIANNE
Tu verras ce discours en trois mots achevé.
1366
Madame, on me contraint de changer de demeure,
1367
mais j'en vais habiter une beaucoup meilleure,
1368
où les vents ni l'envie, avecque leurs rigueurs,
1369
n'excitent point d'orage en l'air ni dans les cœurs ;
1370
où sans aveuglement on connaît l'innocence,
1371
où la main des tyrans n'étend point sa puissance,
1372
où l'âme, pour le prix de sa fidélité,
1373
goûte en repos la gloire, et l'immortalité.
1374
Toute cette disgrâce est à mon avantage,
1375
je me résous sans peine à franchir ce passage :
1376
consolez-vous-en donc, et veillez m'embrasser.
1377
Adieu, Madame, adieu, je m'en vais vous laisser.
1378
ALEXANDRA
Achève tes destins, méchante et malheureuse,
1379
cette mort pour ton crime est trop peu rigoureuse :
1380
il fallait que la flamme expiât ton péché,
1381
ou que sur une croix ton corps fût attaché.
1382
Va, monstre plus cruel que tous ceux de l'Afrique,
1383
va recevoir le prix de ta noire pratique ;
1384
vouloir empoisonner ainsi cruellement
1385
un mari qui toujours t'aima si chèrement ?
1386
Femme sans pitié, nouvelle Danaïde,
1387
inhumaine, traîtresse, assassine perfide,
1388
qui voulût lâchement attenter sur ton Roi :
1389
je ne te connais point, tu ne viens pas de moi,
1390
car de ces trahisons je ne suis pas capable.
1391
MARIANNE
Vous vivrez innocente, et je mourrai coupable.
1392
LE CAPITAINE DES GARDES
Allons, Madame, allons.
1393
MARIANNE
Par où ?
LE CAPITAINE DES GARDES
De ce côté.
DINA
Oh, Cieux ! Quelle constance, et quelle cruauté !
1394
ALEXANDRA
Seule Oh, lâche stratagème ! Oh, cruel artifice !
1395
Je devais bien plutôt passer pour sa complice.
1396
Pour éviter la mort fallait-il recourir
1397
à ce fâcheux secret qui me fera mourir ?
1398
Mon cœur triste et glacé, qu'une horreur environne,
1399
est tout meurtri des coups que la douleur lui donne.
1400
Mon âme se va rendre à l'excès de ce deuil,
1401
je vais me mettre au lit, ou plutôt au cercueil.
1402
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
HÉRODE
Seul Serpent couvert de fleurs, dangereuse vipère,
1403
jaune fille d'amour qui fais mourir ton père ;
1404
dragon toujours veillant avec cent yeux ouverts,
1405
qui prends tout à rebours, et vois tout de travers ;
1406
vautour insatiable, horrible jalousie,
1407
qui de cent faux objets brouilles ma fantaisie :
1408
a'as-tu pas pleinement satisfait ta rigueur,
1409
et n'as-tu point encore assez rongé mon cœur ?
1410
Ne m'importune plus, conseillère indiscrète,
1411
infidèle espionne, et mauvaise interprète,
1412
qui troubles mon repas en me troublant le sens,
1413
et me fais sans horreur perdre des innocents.
1414
T'ai-je pas satisfaite en t'immolant Soesme,
1415
et donnant des terreurs à Marianne même ?
1416
Mais donné des terreurs, ah ! Ne t'abuse pas !
1417
Ta bouche a prononcé l'arrêt de son trépas,
1418
et comme criminelle, et comme condamnée
1419
on l'aura promptement au supplice menée.
1420
Elle n'est plus au monde, ou bien l'on m'a trahi,
1421
et c'est m'avoir perdu que m'avoir obéi.
1422
Ma vie est en péril s'il est vrai qu'elle vive,
1423
et si la belle est morte il faut que je la suive.
1424
Oh, tourment sans égal ! Oh, dures cruautés !
1425
Le malheur à mes yeux s'offre de tous côtés,
1426
et par quelque sentier que mon penser s'adresse,
1427
j'y rencontre toujours la crainte ou la tristesse.
1428
Allons nous enquérir du cours de son destin,
1429
et si cette beauté tire encore à sa fin,
1430
changeons par un effet d'une bonté célèbre,
1431
en triomphe d'honneur cette pompe funèbre.
1432
Mais un des miens s'avance, et je vois mes malheurs
1433
tracés sur son visage avec l'eau de ses pleurs,
1434
Il en parle tout seul.
1435
SCÈNE DEUXIÈME
(NARBAL, HERODE)
NARBAL
Oh, Cieux ! Cette aventure
met de grandes vertus dans une sépulture.
1436
La constance et l'honneur, comme la piété,
1437
viennent de rendre l'âme avec cette beauté.
1438
HÉRODE
Quel accident t'oblige à pleurer de la sorte ?
1439
NARBAL
Un grand sujet de deuil.
1440
HÉRODE
Quoi ? Marianne est morte ?
NARBAL
Oui Sire, cette reine est au nombre des morts :
1441
on vient de séparer sa tête de son corps.
1442
(Hérode tombe en foiblesse)
Il devient tout changé, le voilà qui succombe,
1443
le coup de cette mort le mettra dans la tombe !
1444
Voici le triste effet qui fut prévu de tous !
1445
Hé ! Sire, ouvrez les yeux, et revenez à vous.
1446
HÉRODE
Marianne a des morts accru le triste nombre ?
1447
Ce qui fut mon soleil n'est donc plus rien qu'une ombre ?
1448
Quoi ? Dans son orient cet astre de beauté,
1449
en éclairant mon âme, a perdu la clarté ?
1450
Tu dis que Marianne a perdu la lumière,
1451
et le flambeau du monde achève sa carrière ?
1452
On le vit autrefois retourner sur ses pas
1453
à l'objet seulement d'un funeste repas,
1454
et d'une horreur pareille il se trouve incapable,
1455
quand on vient devant lui d'éteindre son semblable.
1456
Astre sans connaissance, et sans ressentiment,
1457
tu portes la lumière avec aveuglement ?
1458
Si l'immortelle main qui te forma de flamme,
1459
en te donnant un corps t'avait pourvu d'une âme,
1460
tu serais plus sensible au sujet de mon deuil :
1461
de ton lit aujourd'hui tu ferais ton cercueil,
1462
et partout l'univers ta lumière éclipsée
1463
établirait l'horreur qui règne en ma pensée.
1464
Marianne a senti la rigueur du trépas ?
1465
La mort n'a point d'empire où règnent ses appas.
1466
Je sais que cet ouvrage à son auteur ressemble,
1467
et qu'il n'est pas céleste et mortel tout ensemble.
1468
Quoi ? Dans si peu de temps aurait-on abattu
1469
le temple le plus beau qu'eût jamais la vertu ?
1470
Aurait-on renfermé dans les moindres espaces
1471
la retraite d'amour, et le séjour des grâces ?
1472
Les astres de ses yeux seraient-ils éclipsés,
1473
et les lys de son teint seraient-ils effacés ?
1474
Aurait-on dissipé ce recueil de miracles ?
1475
Aurait-on fait cesser mes célestes oracles ?
1476
Aurait-on de la sorte enlevé tout mon bien,
1477
et ce qui fut mon tout ne serait-il plus rien ?
1478
Non, non, c'est un discours qui privé d'apparence
1479
ne doit jamais trouver de place en ma créance.
1480
Dis-tu qu'on a détruit ce chef-d'œuvre des Cieux ?
1481
NARBAL
Sire, ce triste coup s'est fait devant mes yeux.
1482
HÉRODE
Viens m'en conter au long la pitoyable histoire :
1483
je n'en saurais douter, et je ne la saurais croire.
1484
NARBAL
Alors que dans la tour on la vint avertir,
1485
qu'un rigoureux arrêt la pressait d'en sortir,
1486
le funeste récit de sa triste sentence,
1487
ébranla tous les cœurs, mais non pas sa constance,
1488
car bravant ses malheurs, elle fit assez voir
1489
que ce choc furieux n'avait pu l'émouvoir.
1490
Elle n'exprima point des sentiments timides :
1491
ses yeux restèrent secs parmi cent yeux humides,
1492
et des rayons de joie éclairant ses appas
1493
firent voir que la mort ne lui déplaisait pas.
1494
Après qu'elle eût fait part de quelques pierreries
1495
à ses filles d'honneur qu'elle a le plus chéries,
1496
et qu'en les embrassant, elle leur eût enjoint
1497
de ne la suivre pas, ou de ne pleurer point,
1498
elle tourna ses pas, et plus gaie et plus belle,
1499
où l'échafaud dressé prenait le deuil pour elle.
1500
Jamais on ne la vit dans un plus noble orgueil,
1501
On lisait sur son front le mépris du cercueil :
1502
jamais reine amazone avecque plus de gloire
1503
ne parut triomphante après une victoire.
1504
Le peuple, en la suivant, se fondait tout en pleurs,
1505
admirant sa constance, et plaignant ses malheurs ;
1506
même beaucoup de gens disaient parmi la presse
1507
qu'on perdait sans raison cette grande princesse ;
1508
que son cœur sans exemple en générosité
1509
n'avait pu concevoir aucune lâcheté ;
1510
que vous regretteriez l'absence de ses charmes,
1511
et que son sang versé vous coûterait des larmes,
1512
dès que de son trépas vous seriez averti.
1513
HÉRODE
Ah ! Que n'ai-je évité ce qu'ils ont pressenti !
1514
NARBAL
Sa mère en l'abordant changea par quelque crainte
1515
sa pitié véritable en une rigueur feinte ;
1516
son esprit inventif, pour ôter le soupçon
1517
qu'il trempât en son crime en aucune façon,
1518
cachant les sentiments que donne la nature,
1519
sembla se réjouir de sa triste aventure.
1520
Mais notre grande Reine affligée à ce point,
1521
connut son artifice, et ne s'en émut point,
1522
et passant, répartit à cette vaine offense
1523
d'un modeste souris, et d'une révérence.
1524
HÉRODE
Ah ! Je suis tout percé des traits de la pitié !
1525
Mon cœur à ce discours se fend par la moitié.
1526
Quoi, dans ce triste état sa mère la querelle,
1527
et sa seule vertu se déclare pour elle ?
1528
Achève tout le reste.
1529
NARBAL
Étant sur l'échafaud,
elle joignit les mains, leva les yeux en haut,
1530
conjurant à genoux la Divine Puissance,
1531
de rendre manifeste à tous son innocence,
1532
et que jamais aux siens il ne fût reproché
1533
des forfaits dont son cœur ne fut jamais taché.
1534
Protesta que c'était par une calomnie
1535
qu'on la voyait traitée avec ignominie,
1536
et que vous aviez cru par une aveugle erreur
1537
ce dont le seul penser lui donnait de l'horreur.
1538
Elle prit à témoin les ordres angéliques
1539
qu'elle n'avait point fait de ces lâches pratiques ;
1540
s'assura que le Ciel viendrait vous inspirer,
1541
qu'un regret de sa mort vous ferait soupirer,
1542
et que vous montreriez encor quelque tendresse
1543
aux jeunes orphelins d'une grande princesse ;
1544
qui dans le mauvais sort sut constamment souffrir,
1545
qui vécut sans reproche, et sut fort bien mourir.
1546
À ces mots prononcés d'un zèle tout de flamme,
1547
elle voulut au Ciel recommander son âme,
1548
qui sur mille vertus s'apprêtait d'y voler.
1549
Puis elle offrit sa gorge, et cessa de parler,
1550
et lors l'exécuteur, la voyant ainsi prête,
1551
d'un prompt éclair d'acier lui fit voler la tête.
1552
Là-dessus un grand cri tout autour s'entendit,
1553
qui pénétra les airs que son âme fendit.
1554
On vit sourdre aussitôt mille chaudes fontaines,
1555
des yeux de tout le peuple ainsi que de ses veines.
1556
Voilà comme finit votre illustre moitié,
1557
avec un monde entier qui mourut de pitié.
1558
HÉRODE
Avoir ôté la vie à des beautés si rares !
1559
Oh, rigueur inconnue aux cœurs les plus barbares !
1560
Un sarmate inhumain ne pourrait l'exercer,
1561
un Scythe sans horreur ne pourrait y penser.
1562
Quel fleuve ou quelle mer sera jamais capable
1563
d'effacer la noirceur de ce crime exécrable ?
1564
Quelle affreuse montagne et quel antre écarté
1565
pourront servir d'asile à mon impiété ?
1566
Trouverai-je un refuge au centre de la terre
1567
où mon crime se trouve à couvert du tonnerre ?
1568
Où je me puisse voir sans peine et sans effroi,
1569
où je ne traîne point mon Enfer avec moi ?
1570
Mais attends-je en mon deuil que rien me réconforte ?
1571
Comment, je vis encore, et Marianne est morte ?
1572
Cette belle est partie, et je ne la suis pas,
1573
comme si j'ignorais les chemins du trépas !
1574
Ha ! Voici le plus court ! Il faut que cette lame
1575
d'un coup blesse mon cœur, et guérisse mon âme.
1576
(Il se jette sur l'épée de Narbal)
Prête-la moi de grâce en ce juste dessein,
1577
ou si tu l'aimes mieux, pousse-la dans mon sein.
1578
NARBAL
Hé Sire, revenez de ces transports extrêmes !
1579
HÉRODE
C'est empêcher l'arrêt que tu donnes toi-même.
1580
Ne m'as-tu pas déjà frappé mortellement ?
1581
Tu m'as dit que la Reine est dans le monument.
1582
Penses-tu que sans elle ici-bas je demeure ?
1583
Fais qu'elle ressuscite, ou souffre que je meure.
1584
Je ne puis supporter un remords si pressant,
1585
je veux faire justice à son sang innocent !
1586
(Il veut encore prendre son épée)
Ne me diffère point la peine qui m'est due.
1587
Il faut que je me perde après l'avoir perdue.
1588
NARBAL
Sire !
1589
HÉRODE
Ah, je suis l'auteur de ce meurtre inhumain !
Ma bouche à son bourreau mit le fer à la main.
1590
Ma bouche complaisante à ma rage animée,
1591
d'un seul mot pour jamais rend la sienne fermée.
1592
Ah ! Bouche sanguinaire, et pleine de rigueur,
1593
mon regret te convainc d'avoir trahi mon cœur !
1594
Funeste truchement de mon âme insensée,
1595
qui sus pour mon malheur exprimer ma pensée :
1596
sers-moi dans ton office avec plus de raison,
1597
et produit le remède en suite du poison.
1598
Vous, peuples oppressés, spectateurs de mes crimes,
1599
qui portez tant d'amour à vos rois légitimes,
1600
montrez de cette ardeur un véritable effet,
1601
employant votre zèle à punir mon forfait.
1602
Venez, venez venger sur un tyran profane,
1603
la mort de votre belle et chaste Marianne ;
1604
punissez aujourd'hui mon injuste rigueur,
1605
accourez me plonger des poignards dans le cœur,
1606
apaisez de mon sang votre innocente Reine
1607
que je viens d'immoler à ma cruelle haine.
1608
Mais vous n'en ferez rien, timide nation,
1609
qui n'osez entreprendre une belle action ;
1610
vous avez trop de peur d'acquérir de la gloire,
1611
vous auriez du regret de vivre dans l'histoire,
1612
et qu'un trait de courage et de fidélité
1613
vous rendît remarquable à la postérité.
1614
Témoin de sa bassesse, et de ma violence,
1615
Cieux, qui voyez le tort que souffre l'innocence :
1616
versez sur ce climat un malheur infini,
1617
punissez ces ingrats qui ne m'ont point puni,
1618
donnez-les pour matière à la fureur des armes,
1619
qu'ils flottent dans le sang, qu'ils nagent dans les larmes !
1620
Faites marcher contre eux des scythes, des gelons,
1621
et s'il se peut encore des monstres plus félons,
1622
qui mettent sans horreur, en les venant surprendre,
1623
et leurs troupes en sang et leurs maisons en cendre ;
1624
qu'on leur vienne enlever leurs enfants les plus chers,
1625
et qu'une main barbare en frappe les rochers ;
1626
qu'on force devant eux leurs femmes et leurs filles,
1627
que la peste et la faim consomment leurs familles,
1628
que leur temple orgueilleux parmi ces mouvements,
1629
se trouve renversé jusqu'à ses fondements.
1630
Et si rien doit rester de leur maudite race,
1631
que ce soit seulement des sujets de disgrâce,
1632
des gens que la fortune abandonne aux malheurs ;
1633
qu'ils vivent dans la honte et parmi les douleurs,
1634
qu'ils se trouvent toujours couverts d'ignominie,
1635
qu'on les traite partout avecque tyrannie,
1636
que sans fin par le monde ils errent dispersés,
1637
qu'ils soient en tous endroits, et maudits et chassés,
1638
qu'également partout on leur fasse la guerre,
1639
qu'ils ne possèdent plus un seul pouce de terre,
1640
et que servant d'objet à votre inimitié
1641
l'on apprenne leurs maux sans en avoir pitié.
1642
Faites pleuvoir sur eux de la flamme et du soufre !
1643
De tout Jérusalem ne faites rien qu'un gouffre,
1644
qu'un abîme infernal, qu'un palud plein d'horreur,
1645
dont le nom seulement donne de la terreur !
1646
Marianne est donc morte, on me l'a donc ravie,
1647
et pour mon désespoir on me laisse la vie ?
1648
Oh, mort ! En mes ennuis, j'implore ta pitié,
1649
viens enlever le tout dont tu pris la moitié.
1650
SCÈNE TROISIÈME
SALOMÉ
Narbal, que fait le Roi ?
1651
NARBAL
Madame, il se tourmente ;
sa douleur est si vive, et si fort véhémente,
1652
que si vos bons conseils n'en détournent le cours,
1653
vous le verriez bientôt à la fin de ses jours.
1654
SALOMÉ
Lui serait-il venu des nouvelles d'Auguste,
1655
ou quelque changement rendit ce trouble juste ?
1656
NARBAL
Non, Madame.
1657
SALOMÉ
Quoi donc ? Qui le rend affligé ?
SALOMÉ
Le trépas de la Reine.
1658
PHÉRORE
Ah ! Je l'ai bien jugé.
SALOMÉ
Il conçoit trop d'ennui d'un sujet d'allégresse.
1659
PHÉRORE
Il faudra l'aborder avec beaucoup d'adresse.
1660
Son courroux là-dessus doit être appréhendé.
1661
SALOMÉ
Nullement, son esprit veut être gourmandé.
1662
PHÉRORE
Le voici qui revient troublé de sa manie,
1663
mille tristes pensers lui tiennent compagnie ;
1664
il a le teint tout pâle, et les yeux égarés :
1665
observez sa démarche, et la considérez.
1666
SALOMÉ
Seigneur, vos sentiments sont bien mélancoliques.
1667
(SALOME, NARBAL, PHERORE, HERODE, [LE CAPITAINE DES GARDES] GARDES] Comme dans le premier acte, le text de 1637 écrit ici “Tharé”, pour faire référence au Capitaine des Gardes, et aussi dans toutes les didascalies de cette troisième scène.)
HÉRODE
C'est que j'ai trop de soins des affaires publiques,
1668
mais je veux aujourd'hui prendre un peu de repos.
1669
SALOMÉ
Ce serait fort bien fait.
1670
PHÉRORE
Il serait à propos.
HÉRODE
À parler librement, ce qui me tient en peine
1671
c'est que depuis hier je n'ai point vu la Reine.
1672
Commandez de ma part qu'on la fasse venir.
1673
SALOMÉ
Son jugement s'égare, il perd le souvenir.
1674
HÉRODE
Envoyez-la quérir, faites-moi cette grâce.
1675
PHÉRORE
Hé ! Seigneur, le moyen que l'on vous satisfasse ?
1676
HÉRODE
Qu'on aille l'avertir que je veux lui parler.
1677
Est-il si mal aisé, n'y veut-on pas aller ?
1678
SALOMÉ
Vous peut-elle parler, et vous peut-elle entendre ?
1679
C'est un corps sans chaleur qui se réduit en cendre.
1680
HÉRODE
Quoi, Marianne est morte ? Oh, destins ennemis !
1681
La Parque l'a ravie, et vous l'avez permis ?
1682
Vous avez donc souffert cette triste aventure
1683
sans imposer le deuil à toute la nature ?
1684
Quoi ? Son corps sans chaleur est donc enseveli,
1685
et l'univers n'est point encore démoli ?
1686
Vous avez donc rompu l'agréable harmonie
1687
que vous aviez commise à son divin génie ;
1688
vous avez donc fermé sa bouche, et ses beaux yeux,
1689
et n'avez point détruit la structure des Cieux ?
1690
Cruels dans cette perte, à nulle autre seconde,
1691
vous deviez faire entrer celle de tout le monde,
1692
enlever l'univers hors de ses fondements,
1693
et confondre les cieux avec les éléments ;
1694
rompre le frein des mers, éteindre la lumière,
1695
et remettre ce tout en sa masse première.
1696
Marianne est en cendre, et l'ombre du tombeau
1697
reçoit donc le débris d'un chef-d'œuvre si beau ?
1698
Laisse agir ta douleur, mets tes mains en usage,
1699
arrache tes cheveux, déchire ton visage,
1700
oblige tous les tiens à te faire périr,
1701
ou bien meurs du regret de ne pouvoir mourir.
1702
Ne te console point, monarque misérable !
1703
PHÉRORE
Oubliez cette perte, elle est irréparable,
1704
et si vous employant à la considérer,
1705
vous ne la voudriez pas vous-même réparer.
1706
SALOMÉ
Vous direz quelque jour que ce trait exemplaire,
1707
était pour votre État un mal fort nécessaire,
1708
HÉRODE
Ministres de mes maux, à me nuire obstinés,
1709
vous m'osez consoler, vous qui m'assassinez ?
1710
Vous m'avez fait donner par vos mauvais offices
1711
cette atteinte mortelle à toutes mes délices ;
1712
vous m'avez inspiré ce funeste dessein,
1713
vous m'avez fait entrer des bourreaux dans le sein.
1714
Allez, couple infernal, sortez, race maudite,
1715
ou je vous traiterai selon votre mérite !
1716
(S'adressant à Narbal et à son Capitain des Gardes)
Et vous, mes vrais amis et mes chers serviteurs,
1717
qui n'êtes point comme eux, ni traîtres, ni flatteurs,
1718
qui séparant de moi l'éclat de ma couronne,
1719
attachez votre zèle à ma seule personne ;
1720
vous, qui m'avez toujours aimé sincèrement,
1721
joignez à ma douleur votre ressentiment,
1722
mêlons nos pleurs ensemble, et regrettons sans cesse,
1723
la mort de cette belle, et divine princesse.
1724
Mais elle n'est point morte, elle vit dans les Cieux,
1725
et ses rares vertus l'ont mise au rang des dieux.
1726
Il faut que l'on construise un temple à cette belle,
1727
qui soit de son mérite une marque éternelle,
1728
un temple qui paraisse un ouvrage immortel,
1729
et que sa belle image y soit sur un autel.
1730
Oui, je veux que sa fête en ces lieux s'établisse,
1731
et qu'on la solennise, ou bien que l'on périsse.
1732
NARBAL
S'adressant [au Capitaine des Gardes] La douleur de ce prince est sans comparaison,
1733
le trouble de son âme offusque sa raison.
1734
[LE CAPITAINE DES GARDES]
On voit à ces propos qu'il perd la connaissance.
1735
HÉRODE
Je ne saurais souffrir plus longtemps son absence,
1736
ce long éloignement me met au désespoir.
1737
Dites-lui de ma part qu'elle me vienne voir,
1738
par sa seule présence elle cause ma joie.
1739
Je lui pardonne tout, pourvu que je la voie.
1740
On mettra son eunuque en pleine liberté,
1741
quand j'aurai là-dessus appris sa volonté.
1742
NARBAL
L'excès de cet ennui brouille sa fantaisie.
1743
[LE CAPITAINE DES GARDES]
En effet l'on dirait qu'il est en frénésie.
1744
HÉRODE
Alors que je commande on ne m'obéit pas !
1745
Quoi, pour me faire entendre ai-je parlé trop bas ?
1746
NARBAL
Sire, que vous plaît-il ?
1747
HÉRODE
Qu'on aille en diligence
faire venir la Reine. Ah ! J'ai trop d'indulgence.
1748
NARBAL
Vous demandez la Reine ? Hé Sire ?
1749
HÉRODE
Pourquoi non ?
NARBAL
Il ne reste plus rien d'elle que son beau nom.
1750
HÉRODE
Son nom seul est resté ? Serait-elle expirée ?
1751
NARBAL
Je vous en ai porté la nouvelle assurée.
1752
HÉRODE
Ah ! Narbal, je commence à m'en ressouvenir ;
1753
cet objet affligeant revient pour me punir,
1754
et ma triste mémoire en m'offrant son image,
1755
devient en cet endroit fidèle à mon dommage.
1756
Elle est trop diligente à me représenter
1757
ce qui ne me paraît que pour me tourmenter.
1758
Erreurs, qui me causez des remords si sensibles,
1759
procédés violents : vous m'êtes trop visibles,
1760
et faites trop bien voir à mes sens confondus,
1761
dans les maux que j'ai faits, les biens que j'ai perdus.
1762
Mais j'aperçois la Reine, elle est dans cette nue
1763
on voit un tour de sang dessus sa gorge nue ;
1764
elle s'élève au Ciel pleine de majesté,
1765
sa grâce est augmentée ainsi que sa beauté.
1766
Des esprits bienheureux la troupe l'environne,
1767
l'un lui tend une palme et l'autre une couronne ;
1768
elle tourne sur moi ses regards innocents
1769
pour observer l'excès des peines que je sens.
1770
Oh, belle Marianne ! Écoute ma parole,
1771
toi dont l'aspect divin me trouble et me console :
1772
sujet de mes pensers, objet de mes désirs,
1773
ministre de ma joie et de mes déplaisirs,
1774
malgré tant d'ennemis qui te firent la guerre,
1775
doux et puissant esprit, tu vainquis sur la terre,
1776
et dans un char de feu te perdant à nos yeux,
1777
tu vas donc aujourd'hui triompher dans les cieux.
1778
Goûte en paix le doux fruit que parmi tant d'alarmes,
1779
je te fis arroser, et de sang et de larmes ;
1780
mais oubliant tes maux de qui je fus l'auteur,
1781
oh, bel ange !, pardonne à ton persécuteur.
1782
Je devais t'estimer par-dessus toutes choses,
1783
tu ne devais jamais marcher que sur des roses,
1784
et tes grandes vertus, et tes rares beautés,
1785
devaient toujours régner dessus mes volontés ;
1786
et troublé toutefois d'une aveugle furie
1787
je t'ai vraiment traitée avecque barbarie.
1788
Mais à tout l'univers je m'en viens accuser,
1789
et l'ennui que j'en ai te doit bien apaiser ;
1790
si mon forfait est grand, si mon crime est horrible,
1791
j'en conçois un regret bien vif et bien sensible.
1792
Merveille de beauté ! Rare exemple d'honneur,
1793
qui t'envolant là-haut y portes mon bonheur !
1794
Chaste hôtesse du Ciel, cher sujet de mes plaintes,
1795
ne t'imaginant pas que mes douleurs soient feintes.
1796
pour t'aller témoigner quel est mon repentir
1797
mon âme avec mes pleurs s'efforce de sortir.
1798
Vois l'excès de l'ennui dont elle est désolée,
1799
et comment pour te suivre elle prend sa volée.
1800
[LE CAPITAINE DES GARDES]
La force lui défaut, et le teint lui pâlit.
1801
Il est évanoui : portons-le sur un lit,
1802
possible que des sens il reprendra l'usage,
1803
quand on aura jeté de l'eau sur son visage.
1804
NARBAL
Oh, Prince pitoyable en tes grandes douleurs !
1805
Toi-même es l'artisan de tes propres malheurs :
1806
ton amour, tes soupçons, ta crainte et ta colère
1807
ont offusqué ta gloire, et causé ta misère !
1808
Tu sais donner des lois à tant de nations,
1809
et ne sais pas régner dessus tes passions.
1810
Mais les meilleurs esprits font des fautes extrêmes,
1811
et les rois bien souvent sont esclaves d'eux-mêmes.
1812
(FIN)