Molière
L’ école des femmes
Molière. <<L’école des femmes>> , Edité par José Enrique López Martínez, pour la collection EMOTHE. Valence : ARTELOPE Universitat de València, 2017.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
López Martínez, José Enrique
(Editor)
Français · Verso · 1781 versos
https://playcode.fly.dev/plays/EMOTHE0452_LEcoleDesFemmes
- Tiempo histórico
- Siglo XVII
Note à cette édition numérique
Texte de base : <<L’École des femmes. Comédie>> . Paris, Louis Billaine, 1663. Bibliothèque Nationale de France, Rés. Yf-4156.
À Madame
Madame, Je suis le plus embarrassé homme du monde, lorsqu'il me faut dédier un livre, et je me trouve si peu fait au style d'épître dédicatoire, que je ne sais par où sortir de celle-ci. Un autre auteur qui serait en ma place trouverait d'abord cent belles choses à dire de votre Altesse royale, sur le titre de <<L'école des femmes>> , et l'offre qu'il vous en ferait. Mais pour moi, Madame, je vous avoue mon foible : je ne sais point cet art de trouver des rapports entre des choses si peu proportionnées, et quelque belles lumières que mes confrères les auteurs me donnent tous les jours sur de pareils sujets, je ne vois point ce que votre Altesse royale pourrait avoir à démêler avec la comédie que je lui présente. On n'est pas en peine, sans doute, comme il faut faire pour vous louer. La matière, Madame, ne saute que trop aux yeux, et de quelque côté qu'on vous regarde, on rencontre gloire sur gloire et qualités sur qualités. Vous en avez, Madame, du côté du rang et de la naissance, qui vous font respecter de toute la terre. Vous en avez du côté des grâces et de l'esprit et du corps, qui vous font admirer de toutes les personnes qui vous voient. Vous en avez du côté de l'âme, qui, si l'on ose parler ainsi, vous font aimer de tous ceux qui ont l'honneur d'approcher de vous : je veux dire cette douceur pleine de charmes dont vous daignez tempérer la fierté des grands titres que vous portez, cette bonté tout obligeante, cette affabilité généreuse que vous faîtes paraître pour tout le monde. Et ce sont particulièrement ces dernières pour qui je suis, et dont je sens fort bien que je ne me pourrai taire quelque jour. Mais encore une fois, Madame, je ne sais point le biais de faire entrer ici des vérités si éclatantes, et ce sont choses, à mon avis, et d'une trop vaste étendue, et d'un mérite trop relevé, pour le vouloir renfermer dans une épître et les mêler avec des bagatelles. Tout bien considéré, Madame, je ne vois rien à faire ici pour moi que de vous dédier simplement ma comédie, et de vous assurer, avec tout le respect qu'il m'est possible, que je suis de votre Altesse royale, Madame, le très humble, très obéissant et très obligé serviteur, J.B. Molière.
Préface
Bien des gens ont frondé d'abord cette comédie ; mais les rieurs ont été pour elle, et tout le mal qu'on en a pu dire n'a pu faire qu'elle n'ait eu un succès dont je me contente. Je sais qu'on attend de moi dans cette impression quelque préface qui réponde aux censeurs, et rende raison de mon ouvrage ; et sans doute que je suis assez redevable à toutes les personnes qui lui ont donné leur approbation, pour me croire obligé de défendre leur jugement contre celui des autres. Mais il se trouve qu'une grande partie des choses que j'aurais à dire sur ce sujet est déjà dans une dissertation que j'ai faite en dialogue, et dont je ne sais encore ce que je ferai. L'idée de ce dialogue, ou, si l'on veut, de cette petite comédie, me vint après les deux ou trois premières représentations de ma pièce. Je la dis, cette idée, dans une maison où je me trouvai un soir, et d'abord une personne de qualité, dont l'esprit est assez connu dans le monde, et qui me fait l'honneur de m'aimer, trouva le projet assez à son gré, non seulement pour me solliciter d'y mettre la main, mais encore pour l'y mettre lui-même ; et je fus étonné que, deux jours après, il me montra toute l'affaire exécutée d'une manière, à la vérité, beaucoup plus galante et plus spirituelle que je ne puis faire, mais où je trouvais des choses trop avantageuses pour moi ; et j'eus peur que, si je produisais cet ouvrage sur notre théâtre, on ne m'accusât d’abord d'avoir mendié les louanges qu'on m'y donnait. Cependant cela m'empêcha, par quelque considération, d'achever ce que j'avais commencé. Mais tant de gens me pressent tous les jours de le faire, que je ne sais ce qui en sera ; et cette incertitude est cause que je ne mets point dans cette préface ce qu'on verra dans la critique, en cas que je me résolve à la faire paraître. S'il faut que cela soit, je le dis encore, ce sera seulement pour venger le public du chagrin délicat de certaines gens, car pour moi je m'en tiens assez vengé par la réussite de ma comédie, et je souhaite que toutes celles que je pourrai faire soient traitées par eux comme celle-ci, pourvu que le reste suive de même.
LES PERSONNAGES
ARNOLPHE
autrement Monsieur de la Souche
AGNÈS
jeune fille innocente élevée par Arnolphe
HORACE
amant d’Agnès
ALAIN
paysan, valet d’Arnolphe
GEORGETTE
paysanne, servante d’Arnolphe
CHRYSALDE
ami d’Arnolphe
ENRIQUE
beau-frère de Chrysalde
ORONTE
père d’Horace et grand ami d’Arnolphe
[Un Notaire]
Alain et Georgette
ACTE I
(La scène est dans une place de ville)
SCÈNE PREMIÈRE
(CHRYSALDE, ARNOLPHE)
CHRYSALDE
Vous venez, dites-vous, pour lui donner la main ?
1
ARNOLPHE
Oui, je veux terminer la chose dans demain.
2
CHRYSALDE
Nous sommes ici seuls, et l'on peut, ce me semble,
3
sans craindre d'être ouïs, y discourir ensemble.
4
Voulez-vous qu'en ami je vous ouvre mon cœur ?
5
Votre dessein, pour vous, me fait trembler de peur,
6
et de quelque façon que vous tourniez l'affaire,
7
prendre femme est à vous un coup bien téméraire.
8
ARNOLPHE
Il est vrai, notre ami. Peut-être que chez vous
9
vous trouvez des sujets de craindre pour chez nous,
10
et votre front, je crois, veut que du mariage
11
les cornes soient partout l'infaillible apanage.
12
CHRYSALDE
Ce sont coups du hasard, dont on n'est point garant,
13
et bien sot, ce me semble, est le soin qu'on en prend.
14
Mais quand je crains pour vous, c'est cette raillerie
15
dont cent pauvres maris ont souffert la furie ;
16
car enfin vous savez, qu'il n'est grands, ni petits,
17
que de votre critique on ait vus garantis ;
18
car vos plus grands plaisirs sont partout où vous êtes,
19
de faire cent éclats des intrigues secrètes...
20
ARNOLPHE
Fort bien : est-il au monde une autre ville aussi,
21
où l'on ait des maris si patients qu'ici ?
22
Est-ce qu'on n'en voit pas, de toutes les espèces,
23
qui sont accommodés chez eux de toutes pièces ?
24
L'un amasse du bien, dont sa femme fait part
25
à ceux qui prennent soin de le faire cornard.
26
L'autre un peu plus heureux, mais non pas moins infâme,
27
voit faire tous les jours des présents à sa femme,
28
et d'aucun soin jaloux n'a l'esprit combattu,
29
parce qu'elle lui dit que c'est pour sa vertu.
30
L'un fait beaucoup de bruit, qui ne lui sert de guères ;
31
l'autre, en toute douceur, laisse aller les affaires,
32
et voyant arriver chez lui le damoiseau,
33
prend fort honnêtement ses gants et son manteau.
34
L'une de son galant, en adroite femelle,
35
fait fausse confidence à son époux fidèle,
36
qui dort en sûreté sur un pareil appas,
37
et le plaint, ce galant, des soins qu'il ne perd pas.
38
L'autre, pour se purger de sa magnificence,
39
dit qu'elle gagne au jeu l'argent qu'elle dépense ;
40
et le mari benêt, sans songer à quel jeu,
41
sur les gains qu'elle fait, rend des grâces à Dieu.
42
Enfin, ce sont partout des sujets de satire,
43
et comme spectateur, ne puis-je pas en rire ?
44
Puis-je pas de nos sots...
45
CHRYSALDE
Oui, mais qui rit d'autrui,
doit craindre qu'en revanche on rie aussi de lui.
46
J'entends parler le monde, et des gens se délassent
47
à venir débiter les choses qui se passent ;
48
mais quoi que l'on divulgue aux endroits où je suis,
49
jamais on ne m'a vu triompher de ces bruits ;
50
j'y suis assez modeste, et bien qu'aux occurrences
51
je puisse condamner certaines tolérances,
52
que mon dessein ne soit de souffrir nullement
53
ce que d'aucuns maris souffrent paisiblement ;
54
pourtant je n'ai jamais affecté de le dire,
55
car enfin il faut craindre un revers de satire,
56
et l'on ne doit jamais jurer sur de tels cas,
57
de ce qu'on pourra faire, ou bien ne faire pas.
58
Ainsi quand à mon front, par un sort qui tout mène,
59
il serait arrivé quelque disgrâce humaine,
60
après mon procédé, je suis presque certain
61
qu'on se contentera de s'en rire sous main ;
62
et peut-être qu'encore j'aurai cet avantage,
63
que quelques bonnes gens diront que : « c'est dommage ! »
64
Mais de vous, cher compère, il en est autrement :
65
je vous le dis encore, vous risquez diablement.
66
Comme sur les maris accusés de souffrance,
67
de tout temps votre langue a daubé d'importance,
68
qu'on vous a vu contre eux un diable déchaîné,
69
vous devez marcher droit, pour n'être point berné ;
70
et s'il faut que sur vous on ait la moindre prise,
71
gare qu'aux carrefours on ne vous tympanise,
72
et...
73
ARNOLPHE
Mon Dieu, notre ami, ne vous tourmentez point.
Bien huppé qui pourra m'attraper sur ce point !
74
Je sais les tours, rusés, et les subtiles trames
75
dont pour nous en planter savent user les femmes,
76
et comme on est dupé par leurs dextérités.
77
Contre cet accident j'ai pris mes sûretés,
78
et celle que j'épouse a toute l'innocence
79
qui peut sauver mon front de maligne influence.
80
CHRYSALDE
Et que prétendez-vous qu'une sotte, en un mot... ?
81
ARNOLPHE
Épouser une sotte, est pour n'être point sot.
82
Je crois, en bon chrétien, votre moitié fort sage,
83
mais une femme habile est un mauvais présage,
84
et je sais ce qu'il coûte à de certaines gens
85
pour avoir pris les leurs avec trop de talents.
86
Moi j'irais me charger d'une spirituelle
87
qui ne parlerait rien que cercle et que ruelle ?
88
Qui de prose et de vers ferait de doux écrits,
89
et que visiteraient marquis et beaux esprits,
90
tandis que, sous le nom du mari de Madame,
91
je serais comme un saint, que pas un ne réclame ?
92
Non, non, je ne veux point d'un esprit qui soit haut,
93
et femme qui compose en sait plus qu'il ne faut.
94
Je prétends que la mienne, en clartés peu sublime,
95
même ne sache pas ce que c'est qu'une rime ;
96
et s'il faut qu'avec elle on joue au corbillon,
97
et qu'on vienne à lui dire à son tour : « qu'y met-on ? »,
98
je veux qu'elle réponde « une tarte à la crème. »
99
En un mot, qu'elle soit d'une ignorance extrême,
100
et c'est assez pour elle, à vous en bien parler,
101
de savoir prier Dieu, m'aimer, coudre et filer.
102
CHRYSALDE
Une femme stupide est donc votre marotte ?
103
ARNOLPHE
Tant que j'aimerais mieux une laide bien sotte,
104
qu'une femme fort belle avec beaucoup d'esprit.
105
CHRYSALDE
L'esprit, et la beauté...
106
ARNOLPHE
L'honnêteté suffit.
CHRYSALDE
Mais comment voulez-vous, après tout, qu'une bête
107
puisse jamais savoir ce que c'est qu'être honnête ?
108
Outre qu'il est assez ennuyeux, que je crois,
109
d'avoir toute sa vie une bête avec soi.
110
Pensez-vous le bien prendre, et que sur votre idée
111
la sûreté d'un front puisse être bien fondée ?
112
Une femme d'esprit peut trahir son devoir,
113
mais il faut pour le moins qu'elle ose le vouloir,
114
et la stupide au sien peut manquer d'ordinaire,
115
sans en avoir l'envie et sans penser le faire.
116
ARNOLPHE
À ce bel argument, à ce discours profond,
117
ce que Pantagruel à Panurge répond :
118
pressez-moi de me joindre à femme autre que sotte,
119
prêchez, patrocinez jusqu'à la Pentecôte ;
120
vous serez ébahi, quand vous serez au bout,
121
que vous ne m'aurez rien persuadé du tout.
122
CHRYSALDE
Je ne vous dis plus mot.
123
ARNOLPHE
Chacun a sa méthode.
En femme, comme en tout, je veux suivre ma mode ;
124
je me vois riche assez, pour pouvoir, que je crois,
125
choisir une moitié qui tienne tout de moi,
126
et de qui la soumise et pleine dépendance
127
n'ait à me reprocher aucun bien ni naissance.
128
Un air doux et posé, parmi d'autres enfants,
129
m'inspira de l'amour pour elle dès quatre ans :
130
sa mère se trouvant de pauvreté pressée,
131
de la lui demander il me vint la pensée,
132
et la bonne paysanne, apprenant mon désir,
133
à s'ôter cette charge eut beaucoup de plaisir.
134
Dans un petit couvent, loin de toute pratique,
135
je la fis élever selon ma politique,
136
c'est-à-dire ordonnant quels soins on emploierait,
137
pour la rendre idiote autant qu'il se pourrait.
138
Dieu merci, le succès a suivi mon attente,
139
et grande, je l'ai vue à tel point innocente
140
que j'ai béni le Ciel d'avoir trouvé mon fait
141
pour me faire une femme au gré de mon souhait.
142
Je l'ai donc retirée, et comme ma demeure
143
à cent sortes de monde est ouverte à toute heure,
144
je l'ai mise à l'écart, comme il faut tout prévoir,
145
dans cette autre maison, où nul ne me vient voir.
146
Et pour ne point gâter sa bonté naturelle,
147
je n'y tiens que des gens tout aussi simples qu'elle.
148
Vous me direz pourquoi cette narration ?
149
C'est pour vous rendre instruit de ma précaution.
150
Le résultat de tout est, qu'en ami fidèle,
151
ce soir je vous invite à souper avec elle.
152
Je veux que vous puissiez un peu l'examiner,
153
et voir si de mon choix on me doit condamner.
154
CHRYSALDE
J'y consens.
155
ARNOLPHE
Vous pourrez, dans cette conférence,
juger de sa personne et de son innocence.
156
CHRYSALDE
Pour cet article-là, ce que vous m'avez dit,
157
ne peut...
158
ARNOLPHE
La vérité passe encor mon récit.
Dans ses simplicités à tous coups je l'admire,
159
et parfois elle en dit dont je pâme de rire.
160
L'autre jour - pourrait-on se le persuader ? -
161
elle était fort en peine et me vint demander,
162
avec une innocence à nulle autre pareille,
163
si les enfants qu'on fait, se faisaient par l'oreille.
164
CHRYSALDE
Je me réjouis fort, seigneur Arnolphe...
165
ARNOLPHE
Bon,
me voulez-vous toujours appeler de ce nom ?
166
CHRYSALDE
Ah ! Malgré que j'en aie, il me vient à la bouche,
167
et jamais je ne songe à Monsieur de la Souche.
168
Qui diable vous a fait aussi vous aviser,
169
à quarante et deux ans, de vous débaptiser ?
170
Et d'un vieux tronc pourri de votre métairie,
171
vous faire dans le monde un nom de Seigneurie ?
172
ARNOLPHE
Outre que la maison par ce nom se connaît,
173
la Souche, plus qu'Arnolphe, à mes oreilles plaît.
174
CHRYSALDE
Quel abus de quitter le vrai nom de ses pères
175
pour en vouloir prendre un bâti sur des chimères ?
176
De la plupart des gens c'est la démangeaison ;
177
et, sans vous embrasser dans la comparaison,
178
je sais un paysan, qu'on appelait Gros-Pierre,
179
qui n'ayant pour tout bien qu'un seul quartier de terre,
180
y fit tout à l'entour faire un fossé bourbeux,
181
et de Monsieur de l'Isle en prit le nom pompeux.
182
ARNOLPHE
Vous pourriez vous passer d'exemples de la sorte,
183
mais enfin de la Souche est le nom que je porte ;
184
j'y vois de la raison, j'y trouve des appas,
185
et m'appeler de l'autre, est ne m'obliger pas.
186
CHRYSALDE
Cependant la plupart ont peine à s'y soumettre,
187
et je vois même encore des adresses de lettre...
188
ARNOLPHE
Je le souffre aisément de qui n'est pas instruit,
189
mais vous...
190
CHRYSALDE
Soit. Là-dessus nous n'aurons point de bruit,
et je prendrai le soin d'accoutumer ma bouche
191
à ne plus vous nommer que Monsieur de la Souche.
192
ARNOLPHE
Adieu. Je frappe ici pour donner le bonjour,
193
et dire seulement que je suis de retour.
194
CHRYSALDE
Ma foi, je le tiens fou de toutes les manières.
195
ARNOLPHE
Seul Il est un peu blessé sur certaines matières.
196
Chose étrange de voir comme avec passion
197
un chacun est chaussé de son opinion !
198
Holà.
199
SCÈNE II
(ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE)
ALAIN
Qui heurte ?
ARNOLPHE
Ouvrez. On aura, que je pense,
grande joie à me voir après dix jours d'absence.
200
ALAIN
Qui va là ?
201
ARNOLPHE
Moi.
ALAIN
Georgette !
GEORGETTE
Hé bien ?
ALAIN
Ouvre là-bas.
GEORGETTE
Vas-y toi.
202
ALAIN
Vas-y toi.
GEORGETTE
Ma foi je n'irai pas.
ALAIN
Je n'irai pas aussi.
203
ARNOLPHE
Belle cérémonie,
pour me laisser dehors. Holà ho, je vous prie.
204
GEORGETTE
Qui frappe ?
205
ARNOLPHE
Votre maître.
GEORGETTE
Alain ?
ALAIN
Quoi ?
GEORGETTE
C'est Monsieur.
Ouvre vite.
206
ALAIN
Ouvre, toi.
GEORGETTE
Je souffle notre feu.
ALAIN
J'empêche, peur du chat, que mon moineau ne sorte.
207
ARNOLPHE
Quiconque de vous deux n'ouvrira pas la porte
208
n'aura point à manger de plus de quatre jours.
209
Ha !
210
GEORGETTE
Par quelle raison y venir quand j'y cours ?
211
ALAIN
Pourquoi plutôt que moi ? Le plaisant strodagème !
212
GEORGETTE
Ôte-toi donc de là.
213
ALAIN
Non, ôte-toi, toi-même.
GEORGETTE
Je veux ouvrir la porte.
214
ALAIN
Et je veux l'ouvrir, moi.
GEORGETTE
Tu ne l'ouvriras pas.
215
ALAIN
Ni toi non plus.
GEORGETTE
Ni toi.
ARNOLPHE
Il faut que j'aie ici l'âme bien patiente !
216
ALAIN
Au moins, c'est moi, Monsieur.
217
GEORGETTE
Je suis votre servante,
c'est moi.
218
ALAIN
Sans le respect de Monsieur, que voilà,
je te...
219
ARNOLPHE
Recevant un coup d'Alain Peste !
ALAIN
Pardon !
ARNOLPHE
Voyez ce lourdaud-là !
ALAIN
C'est elle aussi, Monsieur...
220
ARNOLPHE
Que tous deux on se taise.
Songez à me répondre, et laissons la fadaise.
221
Hé bien, Alain, comment se porte-t-on ici ?
222
ALAIN
Monsieur, nous nous... Monsieur, nous nous por... Dieu merci,
223
nous nous...
224
(Arnolphe ôte par trois fois le chapeau de dessus la tête d'Alain)
ARNOLPHE
Qui vous apprend, impertinente bête,
à parler devant moi, le chapeau sur la tête ?
225
ALAIN
Vous faites bien, j'ai tort.
226
ARNOLPHE
À Alain Faites descendre Agnès.
(À Georgette)
Lorsque je m'en allai, fut-elle triste après ?
227
GEORGETTE
Triste ? Non.
228
ARNOLPHE
Non !
GEORGETTE
Si fait !
ARNOLPHE
Pourquoi donc... ?
GEORGETTE
Oui, je meure,
elle vous croyait voir de retour à toute heure ;
229
et nous n'oyions jamais passer devant chez nous,
230
cheval, âne, ou mulet, qu'elle ne prît pour vous.
231
SCÈNE III
(AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE)
ARNOLPHE
La besogne à la main, c'est un bon témoignage.
232
Hé bien, Agnès, je suis de retour du voyage,
233
en êtes-vous bien aise ?
234
AGNÈS
Oui, Monsieur, Dieu merci.
ARNOLPHE
Et moi de vous revoir je suis bien aise aussi.
235
Vous vous êtes toujours, comme on voit, bien portée ?
236
AGNÈS
Hors les puces, qui m'ont la nuit inquiétée.
237
ARNOLPHE
Ah ! Vous aurez dans peu quelqu'un pour les chasser.
238
AGNÈS
Vous me ferez plaisir.
239
ARNOLPHE
Je le puis bien penser.
Que faites-vous donc là ?
240
AGNÈS
Je me fais des cornettes.
Vos chemises de nuit et vos coiffes sont faites.
241
ARNOLPHE
Ha ! Voilà qui va bien ! Allez, montez là-haut,
242
ne vous ennuyez point ; je reviendrai tantôt,
243
et je vous parlerai d'affaires importantes.
244
(Tous étants rentrez)
Héroïnes du temps, Mesdames les Savantes,
245
pousseuses de tendresse et de beaux sentiments,
246
je défie à la fois tous vos vers, vos romans,
247
vos lettres, billets doux, toute votre science,
248
de valoir cette honnête et pudique ignorance.
249
SCÈNE IV
(HORACE, ARNOLPHE)
ARNOLPHE
Ce n'est point par le bien qu'il faut être ébloui ?
250
Et pourvu que l'honneur soit... Que vois-je ? Est-ce ?... Oui.
251
Je me trompe. Nenni. Si fait. Non, c'est lui-même.
252
Hor...
253
HORACE
Seigneur Ar...
ARNOLPHE
Horace.
HORACE
Arnolphe.
ARNOLPHE
Ah ! Joie extrême !
Et depuis quand ici ?
254
HORACE
Depuis neuf jours.
ARNOLPHE
Vraiment ?
HORACE
Je fus d'abord chez vous, mais inutilement.
255
ARNOLPHE
J'étais à la campagne.
256
HORACE
Oui, depuis deux journées.
ARNOLPHE
Oh, comme les enfants croissent en peu d'années !
257
J'admire de le voir au point où le voilà,
258
après que je l'ai vu pas plus grand que cela.
259
HORACE
Vous voyez.
260
ARNOLPHE
Mais, de grâce, Oronte, votre père,
mon bon et cher ami, que j'estime et révère,
261
que fait-il ? Que dit-il ? Est-il toujours gaillard ?
262
À tout ce qui le touche, il sait que je prends part.
263
Nous ne nous sommes vus depuis quatre ans ensemble.
264
HORACE
Ni, qui plus est, écrit l'un à l'autre, me semble.
265
Il est, Seigneur Arnolphe, encor plus gai que nous,
266
et j'avais de sa part une lettre pour vous ;
267
mais depuis, par une autre, il m'apprend sa venue,
268
et la raison encore ne m'en est pas connue.
269
Savez-vous qui peut être un de vos citoyens
270
qui retourne en ces lieux avec beaucoup de biens,
271
qu'il s'est en quatorze ans acquis dans l'Amérique ?
272
ARNOLPHE
Non. Vous a-t-on point dit comme on le nomme ?
273
HORACE
Enrique.
ARNOLPHE
Non.
274
HORACE
Mon père m'en parle, et qu'il est revenu,
comme s'il devait m'être entièrement connu,
275
et m'écrit qu'en chemin ensemble ils se vont mettre,
276
pour un fait important que ne dit point sa lettre.
277
ARNOLPHE
J'aurai certainement grande joie à le voir,
278
et pour le régaler, je ferai mon pouvoir.
279
(Après avoir lu la lettre)
Il faut pour des amis des lettres moins civiles,
280
et tous ces compliments sont choses inutiles.
281
Sans qu'il prit le souci de m'en écrire rien,
282
vous pouvez librement disposer de mon bien.
283
HORACE
Je suis homme à saisir les gens par leurs paroles,
284
et j'ai présentement besoin de cent pistoles.
285
ARNOLPHE
Ma foi, c'est m'obliger que d'en user ainsi,
286
et je me réjouis de les avoir ici.
287
Gardez aussi la bourse.
288
HORACE
Il faut...
ARNOLPHE
Laissons ce style.
Hé bien, comment encore trouvez-vous cette ville ?
289
HORACE
Nombreuse en citoyens, superbe en bâtiments,
290
et, j'en crois, merveilleux les divertissements.
291
ARNOLPHE
Chacun a ses plaisirs qu'il se fait à sa guise ;
292
mais pour ceux que du nom de galants on baptise,
293
ils ont en ce pays de quoi se contenter,
294
car les femmes y sont faites à coqueter.
295
On trouve d'humeur douce et la brune et la blonde,
296
et les maris aussi les plus bénins du monde :
297
c'est un plaisir de prince, et des tours que je vois
298
je me donne souvent la comédie à moi.
299
Peut-être en avez-vous déjà féru quelqu'une.
300
Vous est-il point encore arrivé de fortune ?
301
Les gens faits comme vous font plus que les écus,
302
et vous êtes de taille à faire des cocus.
303
HORACE
À ne vous rien cacher de la vérité pure,
304
j'ai d'amour en ces lieux eu certaine aventure,
305
et l'amitié m'oblige à vous en faire part.
306
ARNOLPHE
Bon ! Voici de nouveau quelque conte gaillard,
307
et ce sera de quoi mettre sur mes tablettes.
308
HORACE
Mais, de grâce, qu'au moins ces choses soient secrètes.
309
ARNOLPHE
Oh !
310
HORACE
Vous n'ignorez pas qu'en ces occasions
un secret éventé rompt nos prétentions.
311
Je vous avouerai donc avec pleine franchise
312
qu'ici d'une beauté mon âme s'est éprise :
313
mes petits soins d'abord ont eu tant de succès,
314
que je me suis chez elle ouvert un doux accès ;
315
et sans trop me vanter ni lui faire une injure,
316
mes affaires y sont en fort bonne posture.
317
ARNOLPHE
Riant Et c'est ?
318
HORACE
Lui montrant le logis d'Agnès Un jeune objet qui loge en ce logis,
dont vous voyez d'ici que les murs sont rougis.
319
Simple, à la vérité, par l'erreur sans seconde
320
d'un homme qui la cache au commerce du monde,
321
mais qui dans l'ignorance où l'on veut l'asservir,
322
fait briller des attraits capables de ravir :
323
un air tout engageant, je ne sais quoi de tendre,
324
dont il n'est point de cœur qui se puisse défendre.
325
Mais, peut-être, il n'est pas que vous n'ayez bien vu
326
ce jeune astre d'amour de tant d'attraits pourvu :
327
c'est Agnès qu'on l'appelle.
328
ARNOLPHE
Ah ! Je crève.
HORACE
Pour l'homme
c'est, je crois, de la Zousse ou Souche qu'on le nomme,
329
je ne me suis pas fort arrêté sur le nom ;
330
riche, à ce qu'on m'a dit, mais des plus sensés, non,
331
et l'on m'en a parlé comme d'un ridicule.
332
Le connaissez-vous point ?
333
ARNOLPHE
La fâcheuse pilule !
HORACE
Eh ! Vous ne dites mot ?
334
ARNOLPHE
Eh, oui, je le connais.
HORACE
C'est un fou, n'est-ce pas ?
335
ARNOLPHE
Eh...
HORACE
Qu'en dites-vous ? Quoi ?
Eh ? C'est-à-dire oui ? Jaloux ? À faire rire !
336
Sot ? Je vois qu'il en est ce que l'on m'a pu dire.
337
Enfin l'aimable Agnès a su m'assujettir.
338
C'est un joli bijou, pour ne point vous mentir,
339
et ce serait péché, qu'une beauté si rare
340
fût laissée au pouvoir de cet homme bizarre.
341
Pour moi, tous mes efforts, tous mes vœux les plus doux,
342
vont à m'en rendre maître en dépit du jaloux ;
343
et l'argent que de vous j'emprunte avec franchise
344
n'est que pour mettre à bout cette juste entreprise.
345
Vous savez mieux que moi, quels que soient nos efforts,
346
que l'argent est la clef de tous les grands ressorts,
347
et que ce doux métal qui frappe tant de têtes,
348
en amour, comme en guerre, avance les conquêtes.
349
Vous me semblez chagrin : serait-ce qu'en effet
350
vous désapprouveriez le dessein que j'ai fait ?
351
ARNOLPHE
Non, c'est que je songeais...
352
HORACE
Cet entretien vous lasse.
Adieu. J'irai chez vous tantôt vous rendre grâce.
353
ARNOLPHE
Ah ! Faut-il...
354
HORACE
Revenant Derechef, veuillez être discret,
et n'allez pas, de grâce, éventer mon secret.
355
ARNOLPHE
Que je sens dans mon âme...
356
HORACE
Revenant Et surtout à mon père,
qui s'en ferait peut-être un sujet de colère.
357
ARNOLPHE
Croyant qu'il revient encore Oh ! Oh ! Que j'ai souffert durant cet entretien !
358
Oh ! ... Oh ! Que j'ai souffert durant cet entretien !
359
Jamais trouble d'esprit ne fut égal au mien.
360
Avec quelle imprudence et quelle hâte extrême
361
il m'est venu conter cette affaire à moi-même !
362
Bien que mon autre nom le tienne dans l'erreur,
363
étourdi, montra-t-il jamais tant de fureur ?
364
Mais ayant tant souffert, je devais me contraindre
365
jusques à m'éclaircir de ce que je dois craindre,
366
à pousser jusqu'au bout son caquet indiscret,
367
et savoir pleinement leur commerce secret.
368
Tâchons à le rejoindre, il n'est pas loin, je pense,
369
tirons-en de ce fait l'entière confidence ;
370
je tremble du malheur qui m'en peut arriver,
371
et l'on cherche souvent plus qu'on ne veut trouver.
372
(Fin du premier acte)
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
ARNOLPHE
Il m'est, lorsque j'y pense, avantageux sans doute,
373
d'avoir perdu mes pas, et pu manquer sa route,
374
car, enfin, de mon cœur le trouble impérieux
375
n'eût pu se renfermer tout entier à ses yeux ;
376
il eût fait éclater l'ennui qui me dévore,
377
et je ne voudrais pas qu'il sût ce qu'il ignore.
378
Mais je ne suis pas homme à gober le morceau,
379
et laisser un champ libre aux vœux du damoiseau ;
380
j'en veux rompre le cours, et sans tarder, apprendre
381
jusqu'où l'intelligence entre eux a pu s'étendre.
382
J'y prends, pour mon honneur, un notable intérêt.
383
Je la regarde en femme, aux termes qu'elle en est :
384
elle n'a pu faillir, sans me couvrir de honte,
385
et tout ce qu'elle a fait enfin est sur mon compte.
386
Éloignement fatal ! Voyage malheureux !
387
(Frappant à la porte)
SCÈNE II
(ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE)
ALAIN
Ah ! Monsieur, cette fois...
388
ARNOLPHE
Paix. Venez là tous deux.
Passez là, passez là. Venez là, venez dis-je !
389
GEORGETTE
Ah ! Vous me faites peur, et tout mon sang se fige.
390
ARNOLPHE
C'est donc ainsi qu'absent vous m'avez obéi ?
391
Et tous deux, de concert, vous m'avez donc trahi ?
392
GEORGETTE
Eh, ne me mangez pas, Monsieur, je vous conjure.
393
ALAIN
Quelque chien enragé l'a mordu, je m'assure.
394
ARNOLPHE
Ouf ! Je ne puis parler… tant je suis prévenu !
395
Je suffoque, et voudrais me pouvoir mettre nu !
396
Vous avez donc souffert, oh canaille maudite,
397
qu'un homme soit venu... ? Tu veux prendre la fuite ?
398
Il faut que sur-le-champ... si tu bouges... je veux
399
que vous me disiez... Euh ? Oui, je veux que tous deux...
400
Quiconque remuera, par la mort, je l'assomme !
401
Comme est-ce que chez moi s'est introduit cet homme ?
402
Eh ! Parlez, dépêchez, vite, promptement, tôt,
403
sans rêver. Veut-on dire ?
404
ALAIN et GEORGETTE
Ah… ah…
GEORGETTE
Le cœur me faut.
ALAIN
Je meurs.
405
ARNOLPHE
Je suis en eau : prenons un peu d'haleine,
il faut que je m'évente et que je me promène.
406
Aurais-je deviné, quand je l'ai vu petit,
407
qu'il croîtrait pour cela ? Ciel ! Que mon cœur pâtit !
408
Je pense qu'il vaut mieux que de sa propre bouche
409
je tire avec douceur l'affaire qui me touche.
410
Tâchons à modérer notre ressentiment.
411
Patience, mon cœur : doucement, doucement,
412
levez-vous, et rentrant, faites qu'Agnès descende.
413
Arrêtez ! Sa surprise en deviendrait moins grande :
414
du chagrin qui me trouble ils iraient l'avertir ;
415
et moi-même je veux l'aller faire sortir.
416
Que l'on m'attende ici.
417
SCÈNE III
(ALAIN, GEORGETTE)
GEORGETTE
Mon Dieu ! Qu'il est terrible !
Ses regards m'ont fait peur, mais une peur horrible,
418
et jamais je ne vis un plus hideux chrétien.
419
ALAIN
Ce monsieur l'a fâché, je te le disais bien.
420
GEORGETTE
Mais que diantre est-ce là, qu'avec tant de rudesse
421
il nous fait au logis garder notre maîtresse ?
422
D'où vient qu'à tout le monde il veut tant la cacher,
423
et qu'il ne saurait voir personne en approcher ?
424
ALAIN
C'est que cette action le met en jalousie.
425
GEORGETTE
Mais d'où vient qu'il est pris de cette fantaisie ?
426
ALAIN
Cela vient... Cela vient de ce qu'il est jaloux.
427
GEORGETTE
Oui, mais pourquoi l'est-il ? Et pourquoi ce courroux ?
428
ALAIN
C'est que la jalousie... Entends-tu bien, Georgette,
429
est une chose... Là... Qui fait qu'on s'inquiète...
430
Et qui chasse les gens d'autour d'une maison.
431
Je m'en vais te bailler une comparaison
432
afin de concevoir la chose davantage.
433
Dis-moi, n'est-il pas vrai, quand tu tiens ton potage,
434
que si quelque affamé venait pour en manger,
435
tu serais en colère, et voudrais le charger ?
436
GEORGETTE
Oui, je comprends cela.
437
ALAIN
C'est justement tout comme :
la femme est en effet le potage de l'homme ;
438
et quand un homme voit d'autres hommes parfois
439
qui veulent dans sa soupe aller tremper leurs doigts,
440
il en montre aussitôt une colère extrême.
441
GEORGETTE
Oui, mais pourquoi chacun n'en fait-il pas de même ?
442
Et que nous en voyons qui paraissent joyeux,
443
lorsque leurs femmes sont avec les biaux monsieux ?
444
ALAIN
C'est que chacun n'a pas cette amitié goulue
445
qui n'en veut que pour soi.
446
GEORGETTE
Si je n'ai la berlue,
je le vois qui revient.
447
ALAIN
Tes yeux sont bons, c'est lui.
GEORGETTE
Vois comme il est chagrin.
448
ALAIN
C'est qu'il a de l'ennui.
SCÈNE IV
(ARNOLPHE, AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE)
ARNOLPHE
Un certain grec disait à l'empereur Auguste,
449
comme une instruction utile autant que juste,
450
que lorsqu'une aventure en colère nous met,
451
nous devons, avant tout, dire notre alphabet,
452
afin que dans ce temps la bile se tempère
453
et qu'on ne fasse rien que l'on ne doive faire.
454
J'ai suivi sa leçon sur le sujet d'Agnès,
455
et je la fais venir dans ce lieu tout exprès,
456
sous prétexte d'y faire un tour de promenade,
457
afin que les soupçons de mon esprit malade
458
puissent sur le discours la mettre adroitement
459
et lui sondant le cœur s'éclaircir doucement.
460
Venez, Agnès. Rentrez.
461
SCÈNE V
(ARNOLPHE, AGNÈS)
ARNOLPHE
La promenade est belle.
AGNÈS
Fort belle.
462
ARNOLPHE
Le beau jour !
AGNÈS
Fort beau.
ARNOLPHE
Quelle nouvelle ?
AGNÈS
Le petit chat est mort.
463
ARNOLPHE
C'est dommage ; mais quoi,
nous sommes tous mortels, et chacun est pour soi.
464
Lorsque j'étais aux champs, n'a-t-il point fait de pluie ?
465
AGNÈS
Non.
466
ARNOLPHE
Vous ennuyait-il ?
AGNÈS
Jamais je ne m'ennuie.
ARNOLPHE
Qu'avez-vous fait encore ces neuf ou dix jours-ci ?
467
AGNÈS
Six chemises, je pense, et six coiffes aussi.
468
ARNOLPHE
Ayant un peu rêvé Le monde, chère Agnès, est une étrange chose.
469
Voyez la médisance, et comme chacun cause.
470
Quelques voisins m'ont dit qu'un jeune homme inconnu,
471
était en mon absence à la maison venu,
472
que vous aviez souffert sa vue et ses harangues ;
473
mais je n'ai point pris foi sur ces méchantes langues,
474
et j'ai voulu gager que c'était faussement...
475
AGNÈS
Mon Dieu, ne gagez pas ! Vous perdriez vraiment !
476
ARNOLPHE
Quoi ! C'est la vérité qu'un homme...
477
AGNÈS
Chose sûre.
Il n'a presque bougé de chez nous, je vous jure.
478
ARNOLPHE
Cet aveu qu'elle fait avec sincérité,
479
me marque pour le moins son ingénuité.
480
Mais il me semble, Agnès, si ma mémoire est bonne,
481
que j'avais défendu que vous vissiez personne.
482
AGNÈS
Oui, mais quand je l'ai vu, vous ignorez pourquoi,
483
et vous en auriez fait, sans doute, autant que moi.
484
ARNOLPHE
Peut-être, mais enfin contez-moi cette histoire.
485
AGNÈS
Elle est fort étonnante, et difficile à croire.
486
J'étais sur le balcon à travailler au frais
487
lorsque je vis passer sous les arbres d'auprès
488
un jeune homme bien fait, qui rencontrant ma vue
489
d'une humble révérence aussitôt me salue.
490
Moi, pour ne point manquer à la civilité,
491
je fis la révérence aussi de mon côté.
492
Soudain, il me refait une autre révérence.
493
Moi, j'en refais de même une autre en diligence ;
494
et lui d'une troisième aussitôt repartant,
495
d'une troisième aussi j'y repars à l'instant.
496
Il passe, vient, repasse, et toujours de plus belle
497
me fait à chaque fois révérence nouvelle ;
498
et moi, qui tous ces tours fixement regardais,
499
nouvelle révérence aussi je lui rendais,
500
tant que si sur ce point la nuit ne fût venue,
501
toujours comme cela je me serais tenue,
502
ne voulant point céder, et recevoir l'ennui
503
qu'il me pût estimer moins civile que lui.
504
ARNOLPHE
Fort bien.
505
AGNÈS
Le lendemain, étant sur notre porte,
une vieille m'aborde, en parlant de la sorte :
506
« mon enfant, le bon Dieu puisse-t-il vous bénir,
507
et dans tous vos attraits longtemps vous maintenir.
508
Il ne vous a pas faite une belle personne
509
afin de mal user des choses qu'il vous donne.
510
Et vous devez savoir que vous avez blessé
511
un cœur, qui de s'en plaindre est aujourd'hui forcé. »
512
ARNOLPHE
Ah ! Suppôt de Satan ! Exécrable damnée !
513
AGNÈS
« Moi, j'ai blessé quelqu'un ? », fis-je toute étonnée,
514
« oui - dit-elle - blessé, mais blessé tout de bon,
515
et c'est l'homme qu'hier vous vîtes du balcon. »
516
« Hélas ! Qui pourrait - dis-je - en avoir été cause ?
517
Sur lui, sans y penser, fis-je choir quelque chose ? »
518
« Non - dit-elle - vos yeux ont fait ce coup fatal,
519
et c'est de leurs regards qu'est venu tout son mal. »
520
« Hé, mon Dieu ! Ma surprise est - fis-je - sans seconde .
521
Mes yeux ont-ils du mal, pour en donner au monde ? »
522
« Oui - fit-elle - vos yeux, pour causer le trépas,
523
ma fille, ont un venin que vous ne savez pas :
524
en un mot, il languit le pauvre misérable.
525
Et s'il faut - poursuivit la vieille charitable -
526
que votre cruauté lui refuse un secours,
527
c'est un homme à porter en terre dans deux jours. »
528
« Mon Dieu ! J'en aurais - dis-je - une douleur bien grande.
529
Mais pour le secourir, qu'est-ce qu'il me demande ? »
530
« Mon enfant - me dit-elle - il ne veut obtenir
531
que le bien de vous voir et vous entretenir.
532
Vos yeux peuvent eux seuls empêcher sa ruine,
533
et du mal qu'ils ont fait être la médecine. »
534
« Hélas ! Volontiers - dis-je - et puisqu'il est ainsi,
535
il peut, tant qu'il voudra, me venir voir ici. »
536
ARNOLPHE
Ah sorcière maudite, empoisonneuse d'âmes,
537
puisse l'Enfer payer tes charitables trames.
538
AGNÈS
Voilà comme il me vit, et reçut guérison.
539
Vous-même, à votre avis, n'ai-je pas eu raison ?
540
Et pouvais-je, après tout, avoir la conscience
541
de le laisser mourir faute d'une assistance ?
542
Moi qui compatis tant aux gens qu'on fait souffrir,
543
et ne puis sans pleurer voir un poulet mourir.
544
ARNOLPHE
Tout cela n'est parti que d'une âme innocente,
545
et j'en dois accuser mon absence imprudente,
546
qui sans guide a laissé cette bonté de mœurs
547
exposée aux aguets des rusés séducteurs.
548
Je crains que le pendard, dans ses vœux téméraires,
549
un peu plus fort que jeu n'ait poussé les affaires.
550
AGNÈS
Qu'avez-vous ? Vous grondez, ce me semble, un petit.
551
Est-ce que c'est mal fait ce que je vous ai dit ?
552
ARNOLPHE
Non. Mais de cette vue apprenez-moi les suites,
553
et comme le jeune homme a passé ses visites.
554
AGNÈS
Hélas ! Si vous saviez comme il était ravi,
555
comme il perdit son mal sitôt que je le vis.
556
Le présent qu'il m'a fait d'une belle cassette,
557
et l'argent qu'en ont eu notre Alain et Georgette,
558
vous l'aimeriez sans doute et diriez comme nous...
559
ARNOLPHE
Oui, mais que faisait-il étant seul avec vous ?
560
AGNÈS
Il jurait qu'il m'aimait d'une amour sans seconde,
561
et me disait des mots les plus gentils du monde,
562
des choses que jamais rien ne peut égaler ;
563
et dont, toutes les fois que je l'entends parler,
564
la douceur me chatouille et là dedans remue
565
certain je ne sais quoi dont je suis toute émue.
566
ARNOLPHE
Oh fâcheux examen d'un mystère fatal
567
où l'examinateur souffre seul tout le mal !
568
À Agnès Outre tous ces discours, toutes ces gentillesses,
569
ne vous faisait-il point aussi quelques caresses ?
570
AGNÈS
Oh tant, il me prenait et les mains et les bras,
571
et de me les baiser il n'était jamais las.
572
ARNOLPHE
La voyant interdit Ne vous a-t-il point pris, Agnès, quelque autre chose ?
573
Ouf !
574
AGNÈS
Hé, il m'a...
ARNOLPHE
Quoi ?
AGNÈS
Pris...
ARNOLPHE
Euh !
AGNÈS
Le...
ARNOLPHE
Plaît-il ?
AGNÈS
Je n'ose,
et vous vous fâcherez peut-être contre moi.
575
ARNOLPHE
Non.
576
AGNÈS
Si fait.
ARNOLPHE
Mon Dieu, non !
AGNÈS
Jurez donc votre foi.
ARNOLPHE
Ma foi, soit.
577
AGNÈS
Il m'a pris... Vous serez en colère.
ARNOLPHE
Non.
578
AGNÈS
Si.
ARNOLPHE
Non, non, non, non. Diantre, que de mystère !
Qu'est-ce qu'il vous a pris ?
579
AGNÈS
Il...
ARNOLPHE
Je souffre en damné.
AGNÈS
Il m'a pris le ruban que vous m'aviez donné.
580
À vous dire le vrai, je n'ai pu m'en défendre.
581
ARNOLPHE
Reprenant haleine Passe pour le ruban. Mais je voulais apprendre
582
s'il ne vous a rien fait que vous baiser les bras.
583
AGNÈS
Comment ? Est-ce qu'on fait d'autres choses ?
584
ARNOLPHE
Non pas.
Mais pour guérir du mal qu'il dit qui le possède,
585
n'a-t-il point exigé de vous d'autre remède ?
586
AGNÈS
Non. Vous pouvez juger, s'il en eût demandé,
587
que pour le secourir j'aurais tout accordé.
588
ARNOLPHE
Grâce aux bontés du ciel, j'en suis quitte à bon compte.
589
Si j'y retombe plus je veux bien qu'on m'affronte.
590
Chut.
591
je ne vous en dis mot, ce qui s'est fait est fait.
592
Je sais qu'en vous flattant le galant ne désire
593
que de vous abuser, et puis après s'en rire.
594
AGNÈS
Oh, point ! Il me l'a dit plus de vingt fois à moi.
595
ARNOLPHE
Ah ! Vous ne savez pas ce que c'est que sa foi.
596
Mais enfin apprenez qu'accepter des cassettes,
597
et de ces beaux blondins écouter les sornettes ;
598
que se laisser par eux, à force de langueur,
599
baiser ainsi les mains et chatouiller le cœur,
600
est un péché mortel des plus gros qu'il se fasse.
601
AGNÈS
Un péché, dites-vous ? Et la raison, de grâce ?
602
ARNOLPHE
La raison ? La raison est l'arrêt prononcé
603
que par ces actions le Ciel est courroucé.
604
AGNÈS
Courroucé ? Mais pourquoi faut-il qu'il s'en courrouce ?
605
C'est une chose, hélas, si plaisante et si douce !
606
J'admire quelle joie on goûte à tout cela,
607
et je ne savais point encor ces choses-là.
608
ARNOLPHE
Oui, c'est un grand plaisir que toutes ces tendresses,
609
ces propos si gentils et ces douces caresses :
610
mais il faut le goûter en toute honnêteté,
611
et qu'en se mariant le crime en soit ôté.
612
AGNÈS
N'est-ce plus un péché lorsque l'on se marie ?
613
ARNOLPHE
Non.
614
AGNÈS
Mariez-moi donc promptement, je vous prie.
ARNOLPHE
Si vous le souhaitez, je le souhaite aussi,
615
et pour vous marier on me revoit ici.
616
AGNÈS
Est-il possible ?
617
ARNOLPHE
Oui.
AGNÈS
Que vous me ferez aise !
ARNOLPHE
Oui, je ne doute point que l'hymen ne vous plaise.
618
AGNÈS
Vous nous voulez, nous deux...
619
ARNOLPHE
Rien de plus assuré.
AGNÈS
Que si cela se fait, je vous caresserai !
620
ARNOLPHE
Hé ! La chose sera de ma part réciproque.
621
AGNÈS
Je ne reconnais point, pour moi, quand on se moque.
622
Parlez-vous tout de bon ?
623
ARNOLPHE
Oui, vous le pourrez voir.
AGNÈS
Nous serons mariés ?
624
ARNOLPHE
Oui.
AGNÈS
Mais quand ?
ARNOLPHE
Dès ce soir.
AGNÈS
Riant Dès ce soir ?
625
ARNOLPHE
Dès ce soir. Cela vous fait donc rire ?
AGNÈS
Oui.
626
ARNOLPHE
Vous voir bien contente, est ce que je désire.
AGNÈS
Hélas ! Que je vous ai grande obligation !
627
Et qu'avec lui j'aurai de satisfaction !
628
ARNOLPHE
Avec qui ?
629
AGNÈS
Avec... là.
ARNOLPHE
Là... là n'est pas mon compte.
À choisir un mari, vous êtes un peu prompte.
630
C'est un autre, en un mot, que je vous tiens tout prêt,
631
et quant au Monsieur, là... Je prétends, s'il vous plaît,
632
dût le mettre au tombeau le mal dont il vous berce,
633
qu'avec lui désormais vous rompiez tout commerce ;
634
que, venant au logis, pour votre compliment
635
vous lui fermiez au nez la porte honnêtement,
636
et lui jetant, s'il heurte, un grès par la fenêtre,
637
l'obligiez tout de bon à ne plus y paraître.
638
M'entendez-vous, Agnès ? Moi, caché dans un coin,
639
de votre procédé je serai le témoin.
640
AGNÈS
Las ! Il est si bien fait. C'est...
641
ARNOLPHE
Ah que de langage !
AGNÈS
Je n'aurai pas le cœur...
642
ARNOLPHE
Point de bruit davantage.
Montez là-haut.
643
AGNÈS
Mais quoi, voulez-vous... ?
ARNOLPHE
C'est assez.
Je suis maître, je parle : allez, obéissez !
644
(Fin du II acte)
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
(ARNOLPHE, AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE)
ARNOLPHE
Oui, tout a bien été, ma joie est sans pareille.
645
Vous avez là suivi mes ordres à merveille :
646
confondu de tout point le blondin séducteur,
647
et voilà de quoi sert un sage directeur !
648
Votre innocence, Agnès, avait été surprise :
649
voyez sans y penser où vous vous étiez mise.
650
Vous enfiliez tout droit, sans mon instruction,
651
le grand chemin d'Enfer et de perdition.
652
De tous ces damoiseaux on sait trop les coutumes :
653
Ils ont de beaux canons, force, rubans et plumes,
654
grands cheveux, belles dents, et des propos fort doux :
655
mais comme je vous dis la griffe est là-dessous.
656
Et ce sont vrais Satans, dont la gueule altérée
657
de l'honneur féminin cherche à faire curée.
658
Mais encore une fois, grâce au soin apporté,
659
vous en êtes sortie avec honnêteté.
660
L'air dont je vous ai vu lui jeter cette pierre,
661
qui de tous ses desseins a mis l'espoir par terre,
662
me confirme encor mieux à ne point différer
663
les noces, où je dis qu'il vous faut préparer.
664
Mais avant toute chose il est bon de vous faire
665
quelque petit discours qui vous soit salutaire.
666
Un siège au frais ici. Vous, si jamais en rien...
667
GEORGETTE
De toutes vos leçons nous nous souviendrons bien.
668
Cet autre Monsieur là nous en faisait accroire.
669
Mais...
670
ALAIN
S'il entre jamais, je veux jamais ne boire.
Aussi bien est-ce un sot, il nous a l'autre fois
671
donné deux écus d'or qui n'étaient pas de poids.
672
ARNOLPHE
Ayez donc pour souper tout ce que je désire ;
673
et pour notre contrat, comme je viens de dire,
674
faites venir ici, l'un ou l'autre, au retour,
675
le notaire qui loge au coin de ce carrefour.
676
SCÈNE II
(ARNOLPHE, AGNÈS)
ARNOLPHE
Assis Agnès, pour m'écouter, laissez là votre ouvrage.
677
Levez un peu la tête et tournez le visage.
678
Là, regardez-moi là durant cet entretien,
679
et jusqu'au moindre mot imprimez-le-vous bien.
680
Je vous épouse, Agnès, et cent fois la journée
681
vous devez bénir l'heur de votre destinée ;
682
contempler la bassesse où vous avez été,
683
et dans le même temps admirer ma bonté,
684
qui de ce vil état de pauvre villageoise
685
vous fait monter au rang d'honorable bourgeoise ;
686
et jouir de la couche et des embrassements
687
d'un homme qui fuyait tous ces engagements,
688
et dont à vingt partis fort capables de plaire,
689
le cœur a refusé l'honneur qu'il vous veut faire.
690
Vous devez toujours, dis-je, avoir devant les yeux
691
le peu que vous étiez sans ce nœud glorieux,
692
afin que cet objet d'autant mieux vous instruise
693
à mériter l'état où je vous aurai mise,
694
à toujours vous connaître, et faire qu'à jamais
695
je puisse me louer de l'acte que je fais.
696
Le mariage, Agnès, n'est pas un badinage :
697
à d'austères devoirs le rang de femme engage,
698
et vous n'y montez pas à ce que je prétends
699
pour être libertine et prendre du bon temps.
700
Votre sexe n'est là que pour la dépendance :
701
du côté de la barbe est la toute-puissance.
702
Bien qu'on soit deux moitiés de la société,
703
ces deux moitiés pourtant n'ont point d'égalité :
704
l'une est moitié suprême et l'autre subalterne,
705
l'une en tout est soumise à l'autre qui gouverne ;
706
et ce que le soldat dans son devoir instruit,
707
montre d'obéissance au chef qui le conduit,
708
le valet à son maître, un enfant à son père,
709
à son supérieur le moindre petit frère,
710
n'approche point encore de la docilité,
711
et de l'obéissance et de l'humilité,
712
et du profond respect où la femme doit être
713
pour son mari, son chef, son seigneur et son maître.
714
Lorsqu'il jette sur elle un regard sérieux,
715
son devoir aussitôt est de baisser les yeux,
716
et de n'oser jamais le regarder en face
717
que quand d'un doux regard il lui veut faire grâce.
718
C'est ce qu'entendent mal les femmes d'aujourd'hui,
719
mais ne vous gâtez pas sur l'exemple d'autrui.
720
Gardez-vous d'imiter ces coquettes vilaines
721
dont par toute la ville on chante les fredaines,
722
et de vous laisser prendre aux assauts du malin,
723
c'est-à-dire d'ouïr aucun jeune blondin.
724
Songez qu'en vous faisant moitié de ma personne,
725
c'est mon honneur, Agnès, que je vous abandonne ;
726
que cet honneur est tendre et se blesse de peu ;
727
que sur un tel sujet il ne faut point de jeu ;
728
et qu'il est aux Enfers des chaudières bouillantes
729
où l'on plonge à jamais les femmes mal vivantes.
730
Ce que je vous dis là ne sont pas des chansons ;
731
et vous devez du cœur dévorer ces leçons.
732
Si votre âme les suit, et fuit d'être coquette,
733
elle sera toujours comme un lis blanche et nette ;
734
mais s'il faut qu'à l'honneur elle fasse un faux bond,
735
elle deviendra lors noire comme un charbon :
736
vous paraîtrez à tous un objet effroyable,
737
et vous irez un jour, vrai partage du Diable,
738
bouillir dans les Enfers à toute éternité,
739
dont vous veuille garder la céleste bonté.
740
Faites la révérence. Ainsi qu'une novice
741
par cœur dans le couvent doit savoir son office,
742
entrant au mariage il en faut faire autant ;
743
et voici dans ma poche un écrit important
744
qui vous enseignera l'office de la femme.
745
J'en ignore l'auteur, mais c'est quelque bonne âme,
746
et je veux que ce soit votre unique entretien.
747
Tenez. Voyons un peu si vous le lirez bien.
748
AGNÈS
Lit Les maximes du mariage, ou Les devoirs de la femme mariée, avec son exercice journalier. I. Maxime.
Celle qu'un lien honnête
749
fait entrer au lit d'autrui,
750
doit se mettre dans la tête,
751
malgré le train d'aujourd'hui,
752
que l'homme qui la prend, ne la prend que pour lui.
753
ARNOLPHE
Je vous expliquerai ce que cela veut dire ;
754
mais pour l'heure présente il ne faut rien que lire.
755
AGNÈS
Poursuit II. Maxime.
Elle ne se doit parer
756
qu'autant que peut désirer
757
le mari qui la possède :
758
c'est lui que touche seul le soin de sa beauté ;
759
et pour rien doit être compté
760
que les autres la trouvent laide.
761
III. Maxime.
Loin ces études d'œillades,
762
ces eaux, ces blancs, ces pommades,
763
et mille ingrédients qui font des teints fleuris :
764
à l'honneur tous les jours ce sont drogues mortelles ;
765
et les soins de paraître belles
766
se prennent peu pour les maris.
767
IV. Maxime.
Sous sa coiffe, en sortant, comme l'honneur l'ordonne,
768
il faut que de ses yeux elle étouffe les coups,
769
car pour bien plaire à son époux,
770
elle ne doit plaire à personne.
771
V. Maxime.
Hors ceux dont au mari la visite se rend,
772
la bonne règle défend
773
de recevoir aucune âme :
774
ceux qui de galante humeur
775
n'ont affaire qu'à Madame,
776
n'accommodent pas Monsieur.
777
VI. Maxime.
Il faut des présents des hommes
778
qu'elle se défende bien,
779
car dans le siècle où nous sommes,
780
on ne donne rien pour rien.
781
VII. Maxime.
Dans ses meubles, dût-elle en avoir de l'ennui,
782
il ne faut écritoire, encre, papier, ni plumes :
783
le mari doit, dans les bonnes coutumes,
784
écrire tout ce qui s'écrit chez lui.
785
VIII. Maxime.
Ces sociétés déréglées
786
qu'on nomme belles assemblées
787
des femmes tous les jours corrompent les esprits :
788
en bonne politique on les doit interdire,
789
car c'est là que l'on conspire
790
contre les pauvres maris.
791
IX. Maxime.
Toute femme qui veut à l'honneur se vouer
792
doit se défendre de jouer
793
comme d'une chose funeste,
794
car le jeu, fort décevant,
795
pousse une femme souvent
796
à jouer de tout son reste.
797
X. Maxime.
Des promenades du temps,
798
ou repas qu'on donne aux champs,
799
il ne faut point qu'elle essaye :
800
selon les prudents cerveaux,
801
le mari, dans ces cadeaux,
802
est toujours celui qui paye.
803
XI. Maxime...
ARNOLPHE
Vous achèverez seule, et, pas à pas, tantôt
804
je vous expliquerai ces choses comme il faut.
805
Je me suis souvenu d'une petite affaire :
806
je n'ai qu'un mot à dire, et ne tarderai guère.
807
Rentrez, et conservez ce livre chèrement.
808
Si le notaire vient, qu'il m'attende un moment.
809
SCÈNE III
ARNOLPHE
Je ne puis faire mieux que d'en faire ma femme.
810
Ainsi que je voudrai, je tournerai cette âme :
811
comme un morceau de cire entre mes mains elle est,
812
et je lui puis donner la forme qui me plaît.
813
Il s'en est peu fallu que durant mon absence
814
on ne m'ait attrapé par son trop d'innocence ;
815
mais il vaut beaucoup mieux, à dire vérité,
816
que la femme qu'on a pèche de ce côté.
817
De ces sortes d'erreurs le remède est facile :
818
toute personne simple aux leçons est docile,
819
et si du bon chemin on l'a fait écarter,
820
deux mots incontinent l'y peuvent rejeter.
821
Mais une femme habile est bien une autre bête :
822
notre sort ne dépend que de sa seule tête ;
823
de ce qu'elle s'y met rien ne la fait gauchir,
824
et nos enseignements ne font là que blanchir.
825
Son bel esprit lui sert à railler nos maximes,
826
à se faire souvent des vertus de ses crimes,
827
et trouver, pour venir à ses coupables fins,
828
des détours à duper l'adresse des plus fins.
829
Pour se parer du coup en vain on se fatigue :
830
une femme d'esprit est un diable en intrigue,
831
et dès que son caprice a prononcé tout bas
832
l'arrêt de notre honneur, il faut passer le pas :
833
beaucoup d'honnêtes gens en pourraient bien que dire.
834
Enfin, mon étourdi n'aura pas lieu d'en rire.
835
Par son trop de caquet il a ce qu'il lui faut.
836
Voilà de nos français l'ordinaire défaut :
837
dans la possession d'une bonne fortune,
838
le secret est toujours ce qui les importune ;
839
et la vanité sotte a pour eux tant d'appas,
840
qu'ils se pendraient plutôt que de ne causer pas.
841
Oh ! Que les femmes sont du diable bien tentées,
842
lorsqu'elles vont choisir ces têtes éventées,
843
et que... Mais le voici. Cachons-nous toujours bien
844
et découvrons un peu quel chagrin est le sien.
845
SCÈNE IV
(HORACE, ARNOLPHE)
HORACE
Je reviens de chez vous, et le destin me montre
846
qu'il n'a pas résolu que je vous y rencontre.
847
Mais j'irai tant de fois, qu'enfin quelque moment...
848
ARNOLPHE
Hé ! Mon Dieu, n'entrons point dans ce vain compliment :
849
rien ne me fâche tant que ces cérémonies ;
850
et si l'on m'en croyait, elles seraient bannies.
851
C'est un maudit usage, et la plupart des gens
852
y perdent sottement les deux tiers de leur temps.
853
Mettons donc sans façons. Hé bien ! Vos amourettes ?
854
Puis-je, seigneur Horace, apprendre où vous en êtes ?
855
J'étais tantôt distrait par quelque vision,
856
mais depuis là-dessus j'ai fait réflexion :
857
de vos premiers progrès j'admire la vitesse,
858
et dans l'évènement mon âme s'intéresse.
859
HORACE
Ma foi, depuis qu'à vous s'est découvert mon cœur,
860
il est à mon amour arrivé du malheur.
861
ARNOLPHE
Oh ! Oh ! Comment cela ?
862
HORACE
La fortune cruelle
a ramené des champs le patron de la belle.
863
ARNOLPHE
Quel malheur !
864
HORACE
Et de plus, à mon très grand regret,
il a su de nous deux le commerce secret.
865
ARNOLPHE
D'où, diantre, a-t-il sitôt appris cette aventure ?
866
HORACE
Je ne sais ; mais enfin c'est une chose sûre.
867
Je pensais aller rendre, à mon heure à peu près,
868
ma petite visite à ses jeunes attraits,
869
lorsque, changeant pour moi de ton et de visage,
870
et servante et valet m'ont bouché le passage,
871
et d'un « retirez-vous, vous nous importunez »,
872
m'ont assez rudement fermé la porte au nez.
873
ARNOLPHE
La porte au nez !
874
HORACE
Au nez.
ARNOLPHE
La chose est un peu forte.
HORACE
J'ai voulu leur parler au travers de la porte,
875
mais à tous mes propos ce qu'ils ont répondu
876
c'est : « Vous n'entrerez point, Monsieur l'a défendu. »
877
ARNOLPHE
Ils n'ont donc point ouvert ?
878
HORACE
Non. Et de la fenêtre
Agnès m'a confirmé le retour de ce maître,
879
en me chassant de là d'un ton plein de fierté,
880
accompagné d'un grès que sa main a jeté.
881
ARNOLPHE
Comment d'un grès ?
882
HORACE
D'un grès de taille non petite,
dont on a par ses mains régalé ma visite.
883
ARNOLPHE
Diantre ! Ce ne sont pas des prunes que cela !
884
Et je trouve fâcheux l'état où vous voilà.
885
HORACE
Il est vrai, je suis mal par ce retour funeste.
886
ARNOLPHE
Certes, j'en suis fâché pour vous, je vous proteste.
887
HORACE
Cet homme me rompt tout.
888
ARNOLPHE
Oui. Mais cela n'est rien,
et de vous raccrocher vous trouverez moyen.
889
HORACE
Il faut bien essayer, par quelque intelligence,
890
de vaincre du jaloux l'exacte vigilance.
891
ARNOLPHE
Cela vous est facile. Et la fille, après tout,
892
vous aime.
893
HORACE
Assurément.
ARNOLPHE
Vous en viendrez à bout.
HORACE
Je l'espère.
894
ARNOLPHE
Le grès vous a mis en déroute,
mais cela ne doit pas vous étonner.
895
HORACE
Sans doute,
et j'ai compris d'abord que mon homme était là,
896
qui, sans se faire voir, conduisait tout cela.
897
Mais ce qui m'a surpris, et qui va vous surprendre,
898
c'est un autre incident que vous allez entendre,
899
un trait hardi qu'a fait cette jeune beauté,
900
et qu'on n'attendrait point de sa simplicité.
901
Il le faut avouer, l'amour est un grand maître :
902
ce qu'on ne fut jamais il nous enseigne à l'être,
903
et souvent de nos mœurs l'absolu changement
904
devient, par ses leçons, l'ouvrage d'un moment ;
905
de la nature, en nous, il force les obstacles,
906
et ses effets soudains ont de l'air des miracles ;
907
d'un avare à l'instant il fait un libéral,
908
un vaillant d'un poltron, un civil d'un brutal ;
909
il rend agile à tout l'âme la plus pesante,
910
et donne de l'esprit à la plus innocente.
911
Oui, ce dernier miracle éclate dans Agnès,
912
car, tranchant avec moi par ces termes exprès :
913
« Retirez-vous : mon âme aux visites renonce ;
914
je sais tous vos discours, et voilà ma réponse »,
915
cette pierre ou ce grès dont vous vous étonniez
916
avec un mot de lettre est tombée à mes pieds ;
917
et j'admire de voir cette lettre ajustée
918
avec le sens des mots et la pierre jetée.
919
D'une telle action n'êtes-vous pas surpris ?
920
L'amour sait-il pas l'art d'aiguiser les esprits ?
921
Et peut-on me nier que ses flammes puissantes
922
ne fassent dans un cœur des choses étonnantes ?
923
Que dites-vous du tour et de ce mot d'écrit ?
924
Euh ! N'admirez-vous point cette adresse d'esprit ?
925
Trouvez-vous pas plaisant de voir quel personnage
926
a joué mon jaloux dans tout ce badinage ?
927
Dites.
928
ARNOLPHE
Oui, fort plaisant.
(Arnolphe rit d'un ris forcé)
HORACE
Riez-en donc un peu.
Cet homme, gendarmé d'abord contre mon feu,
929
qui chez lui se retranche, et de grès fait parade,
930
comme si j'y voulais entrer par escalade ;
931
qui, pour me repousser, dans son bizarre effroi,
932
anime du dedans tous ses gens contre moi ;
933
et qu'abuse à ses yeux, par sa machine même,
934
celle qu'il veut tenir dans l'ignorance extrême !
935
Pour moi, je vous l'avoue, encor que son retour
936
en un grand embarras jette ici mon amour,
937
je tiens cela plaisant autant qu'on saurait dire :
938
je ne puis y songer sans de bon cœur en rire,
939
et vous n'en riez pas assez, à mon avis.
940
ARNOLPHE
Avec un ris forcé Pardonnez-moi, j'en ris tout autant que je puis.
941
HORACE
Mais il faut qu'en ami je vous montre la lettre.
942
Tout ce que son cœur sent, sa main a su l'y mettre,
943
mais en termes touchants et tous pleins de bonté,
944
de tendresse innocente et d'ingénuité ;
945
de la manière enfin que la pure nature
946
exprime de l'amour la première blessure.
947
ARNOLPHE
Voilà, friponne, à quoi l'écriture te sert ;
948
et contre mon dessein l'art t'en fut découvert.
949
HORACE
Lit « Je veux vous écrire, et je suis bien en peine par où je m'y prendrai. J'ai des pensées que je désirerais que vous sussiez, mais je ne sais comment faire pour vous les dire, et je me défie de mes paroles. Comme je commence à connaître qu'on m'a toujours tenue dans l'ignorance, j'ai peur de mettre quelque chose qui ne soit pas bien, et d'en dire plus que je ne devrais. En vérité, je ne sais ce que vous m'avez fait, mais je sens que je suis fâchée à mourir de ce qu'on me fait faire contre vous, que j'aurai toutes les peines du monde à me passer de vous, et que je serais bien aise d'être à vous. Peut-être qu'il y a du mal à dire cela, mais enfin je ne puis m'empêcher de le dire, et je voudrais que cela se pût faire sans qu'il y en eût. On me dit fort que tous les jeunes hommes sont des trompeurs, qu'il ne les faut point écouter, et que tout ce que vous me dites n'est que pour m'abuser ; mais je vous assure que je n'ai pu encore me figurer cela de vous, et je suis si touchée de vos paroles, que je ne saurais croire qu'elles soient menteuses. Dites-moi franchement ce qui en est ; car enfin, comme je suis sans malice, vous auriez le plus grand tort du monde si vous me trompiez, et je pense que j'en mourrais de déplaisir. »
ARNOLPHE
Hon ! Chienne !
950
HORACE
Qu'avez-vous ?
ARNOLPHE
Moi ? Rien. C'est que je tousse.
HORACE
Avez-vous jamais vu d'expression plus douce
951
malgré les soins maudits d'un injuste pouvoir ?
952
Un plus beau naturel peut-il se faire voir ?
953
Et n'est-ce pas sans doute un crime punissable
954
de gâter méchamment ce fonds d'âme admirable ?
955
D'avoir, dans l'ignorance et la stupidité,
956
voulu de cet esprit étouffer la clarté ?
957
L'amour a commencé d'en déchirer le voile,
958
et si par la faveur de quelque bonne étoile
959
je puis, comme j'espère, à ce franc animal,
960
ce traître, ce bourreau, ce faquin, ce brutal...
961
ARNOLPHE
Adieu !
962
HORACE
Comment, si vite ?
ARNOLPHE
Il m'est dans la pensée
venu tout maintenant une affaire pressée.
963
HORACE
Mais ne sauriez-vous point, comme on la tient de près,
964
qui dans cette maison pourrait avoir accès ?
965
J'en use sans scrupule, et ce n'est pas merveille
966
qu'on se puisse, entre amis, servir à la pareille.
967
Je n'ai plus là dedans que gens pour m'observer,
968
et servante et valet, que je viens de trouver,
969
n'ont jamais, de quelque air que je m'y sois pu prendre,
970
adouci leur rudesse à me vouloir entendre.
971
J'avais pour de tels coups certaine vieille en main,
972
d'un génie, à vrai dire, au-dessus de l'humain :
973
elle m'a dans l'abord servi de bonne sorte,
974
mais depuis quatre jours la pauvre femme est morte.
975
Ne me pourriez-vous point ouvrir quelque moyen ?
976
ARNOLPHE
Non, vraiment, et sans moi vous en trouverez bien.
977
HORACE
Adieu donc. Vous voyez ce que je vous confie.
978
SCÈNE V
ARNOLPHE
Comme il faut devant lui que je me mortifie !
979
Quelle peine à cacher mon déplaisir cuisant !
980
Quoi ? Pour une innocente un esprit si présent !
981
Elle a feint d'être telle à mes yeux, la traîtresse,
982
ou le diable à son âme a soufflé cette adresse.
983
Enfin me voilà mort par ce funeste écrit.
984
Je vois qu'il a, le traître, empaumé son esprit,
985
qu'à ma suppression il s'est ancré chez elle,
986
et c'est mon désespoir et ma peine mortelle.
987
Je souffre doublement dans le vol de son cœur,
988
et l'amour y pâtit aussi bien que l'honneur.
989
J'enrage de trouver cette place usurpée,
990
et j'enrage de voir ma prudence trompée.
991
Je sais que pour punir son amour libertin
992
je n'ai qu'à laisser faire à son mauvais destin,
993
que je serai vengé d'elle par elle-même ;
994
mais il est bien fâcheux de perdre ce qu'on aime.
995
Ciel ! Puisque pour un choix j'ai tant philosophé,
996
faut-il de ses appas m'être si fort coeffé !
997
Elle n'a ni parents, ni support, ni richesse ;
998
elle trahit mes soins, mes bontés, ma tendresse,
999
et cependant je l'aime, après ce lâche tour,
1000
jusqu'à ne me pouvoir passer de cet amour.
1001
Sot, n'as-tu point de honte ? Ah ! Je crève, j'enrage,
1002
et je souffletterais mille fois mon visage.
1003
Je veux entrer un peu, mais seulement pour voir
1004
quelle est sa contenance après un trait si noir.
1005
Ciel ! Faites que mon front soit exempt de disgrâce ;
1006
ou bien, s'il est écrit qu'il faille que j'y passe,
1007
donnez-moi tout au moins, pour de tels accidents,
1008
la constance qu'on voit à de certaines gens !
1009
(Fin du troisième acte)
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
ARNOLPHE
J'ai peine, je l'avoue, à demeurer en place,
1010
et de mille soucis mon esprit s'embarrasse,
1011
pour pouvoir mettre un ordre et dedans et dehors
1012
qui du godelureau rompe tous les efforts.
1013
De quel œil la traîtresse a soutenu ma vue !
1014
De tout ce qu'elle a fait elle n'est point émue,
1015
et bien qu'elle me mette à deux doigts du trépas,
1016
on dirait, à la voir, qu'elle n'y touche pas.
1017
Plus en la regardant je la voyais tranquille,
1018
plus je sentais en moi s'échauffer une bile ;
1019
et ces bouillants transports dont s'enflammait mon cœur
1020
y semblaient redoubler mon amoureuse ardeur.
1021
J'étais aigri, fâché, désespéré contre elle,
1022
et cependant jamais je ne la vis si belle :
1023
jamais ses yeux aux miens n'ont paru si perçants,
1024
jamais je n'eus pour eux des désirs si pressants,
1025
et je sens là dedans qu'il faudra que je crève
1026
si de mon triste sort la disgrâce s'achève.
1027
Quoi ? J'aurai dirigé son éducation
1028
avec tant de tendresse et de précaution ;
1029
je l'aurai fait passer chez moi dès son enfance,
1030
et j'en aurai chéri la plus tendre espérance ;
1031
mon cœur aura bâti sur ses attraits naissants
1032
et cru la mitonner pour moi durant treize ans,
1033
afin qu'un jeune fou dont elle s'amourache
1034
me la vienne enlever jusque sur la moustache,
1035
lorsqu'elle est avec moi mariée à demi !
1036
Non, parbleu ! Non, parbleu ! Petit sot, mon ami,
1037
vous aurez beau tourner : ou j'y perdrai mes peines,
1038
ou je rendrai, ma foi, vos espérances vaines,
1039
et de moi tout à fait vous ne vous rirez point.
1040
SCÈNE II
(LE NOTAIRE, ARNOLPHE)
LE NOTAIRE
Ah ! Le voilà ! Bonjour. Me voici tout à point
1041
pour dresser le contrat que vous souhaitez faire.
1042
ARNOLPHE
Sans le voir Comment faire ?
1043
LE NOTAIRE
Il le faut dans la forme ordinaire.
ARNOLPHE
Sans le voir À mes précautions je veux songer de près.
1044
LE NOTAIRE
Je ne passerai rien contre vos intérêts.
1045
ARNOLPHE
Sans le voir Il se faut garantir de toutes les surprises.
1046
LE NOTAIRE
Suffit qu'entre mes mains vos affaires soient mises.
1047
Il ne vous faudra point, de peur d'être déçu,
1048
quittancer le contrat que vous n'ayez reçu.
1049
ARNOLPHE
Sans le voir J'ai peur, si je vais faire éclater quelque chose,
1050
que de cet incident par la ville on ne cause...
1051
LE NOTAIRE
Et bien, il est aisé d'empêcher cet éclat,
1052
et l'on peut en secret faire votre contrat.
1053
ARNOLPHE
Sans le voir Mais comment faudra-t-il qu'avec elle j'en sorte ?
1054
LE NOTAIRE
Le douaire se règle au bien qu'on vous apporte.
1055
ARNOLPHE
Sans le voir Je l'aime, et cet amour est mon grand embarras.
1056
LE NOTAIRE
On peut avantager une femme en ce cas.
1057
ARNOLPHE
Sans le voir Quel traitement lui faire en pareille aventure ?
1058
LE NOTAIRE
L'ordre est que le futur doit douer la future
1059
du tiers du dot qu'elle a ; mais cet ordre n'est rien,
1060
et l'on va plus avant lorsque l'on le veut bien.
1061
ARNOLPHE
Sans le voir Si...
1062
(Arnolphe l'appercevant)
LE NOTAIRE
Pour le préciput, il les regarde ensemble.
Je dis que le futur peut comme bon lui semble
1063
douer la future.
1064
ARNOLPHE
L'ayant aperçu Euh ?
LE NOTAIRE
Il peut l'avantager
lorsqu'il l'aime beaucoup et qu'il veut l'obliger,
1065
et cela par douaire, ou préfix qu'on appelle,
1066
qui demeure perdu par le trépas d'icelle,
1067
ou sans retour, qui va de ladite à ses hoirs,
1068
ou coutumier, selon les différents vouloirs,
1069
ou par donation dans le contrat formelle,
1070
qu'on fait ou pure et simple, ou qu'on fait mutuelle.
1071
Pourquoi hausser le dos ? Est-ce qu'on parle en fat,
1072
et que l'on ne sait pas les formes d'un contrat ?
1073
Qui me les apprendra ? Personne, je présume.
1074
Sais-je pas qu'étant joints, on est par la coutume
1075
communs en meubles, biens immeubles et conquêts,
1076
à moins que par un acte on y renonce exprès ?
1077
Sais-je pas que le tiers du bien de la future
1078
entre en communauté pour...
1079
ARNOLPHE
Oui, c'est chose sûre,
vous savez tout cela, mais qui vous en dit mot ?
1080
LE NOTAIRE
Vous, qui me prétendez faire passer pour sot,
1081
en me haussant l'épaule et faisant la grimace.
1082
ARNOLPHE
La peste soit fait l'homme, et sa chienne de face !
1083
Adieu ! C'est le moyen de vous faire finir.
1084
LE NOTAIRE
Pour dresser un contrat m'a-t-on pas fait venir ?
1085
ARNOLPHE
Oui, je vous ai mandé, mais la chose est remise,
1086
et l'on vous mandera quand l'heure sera prise.
1087
Voyez quel diable d'homme avec son entretien !
1088
LE NOTAIRE
Seul Je pense qu'il en tient, et je crois penser bien.
1089
SCÈNE III
(LE NOTAIRE, ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE)
LE NOTAIRE
M'êtes-vous pas venu quérir pour votre maître ?
1090
ALAIN
Oui.
1091
LE NOTAIRE
J'ignore pour qui vous le pouvez connaître,
mais allez de ma part lui dire de ce pas
1092
que c'est un fou fieffé.
1093
GEORGETTE
Nous n'y manquerons pas.
SCÈNE IV
(ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE)
ALAIN
Monsieur...
1094
ARNOLPHE
Approchez-vous : vous êtes mes fidèles,
mes bons, mes vrais amis, et j'en sais des nouvelles.
1095
ALAIN
Le notaire...
1096
ARNOLPHE
Laissons, c'est pour quelque autre jour.
On veut à mon honneur jouer d'un mauvais tour ;
1097
et quel affront pour vous, mes enfants, pourrait-ce être,
1098
si l'on avait ôté l'honneur à votre maître ?
1099
Vous n'oseriez après paraître en nul endroit,
1100
et chacun, vous voyant, vous montrerait au doigt.
1101
Donc, puisque autant que moi l'affaire vous regarde,
1102
il faut de votre part faire une telle garde,
1103
que ce galant ne puisse en aucune façon...
1104
GEORGETTE
Vous nous avez tantôt montré notre leçon.
1105
ARNOLPHE
Mais à ses beaux discours gardez bien de vous rendre.
1106
ALAIN
Oh ! Vraiment.
1107
GEORGETTE
Nous savons comme il faut s'en défendre.
ARNOLPHE
S'il venait doucement : « Alain, mon pauvre cœur,
1108
par un peu de secours soulage ma langueur. »
1109
ALAIN
« Vous êtes un sot. »
1110
ARNOLPHE
À Georgette Bon. « Georgette, ma mignonne,
tu me parais si douce et si bonne personne. »
1111
GEORGETTE
« Vous êtes un nigaud. »
1112
ARNOLPHE
À Alain Bon. « Quel mal trouves-tu
dans un dessein honnête et tout plein de vertu ? »
1113
ALAIN
« Vous êtes un fripon. »
1114
ARNOLPHE
À Georgette Fort bien. « Ma mort est sûre,
si tu ne prends pitié des peines que j'endure. »
1115
GEORGETTE
Vous êtes un benêt, un impudent.
1116
ARNOLPHE
Fort bien.
« Je ne suis pas un homme à vouloir rien pour rien ;
1117
je sais quand on me sert en garder la mémoire ;
1118
cependant, par avance, Alain, voilà pour boire ;
1119
et voilà pour t'avoir, Georgette, un cotillon.
1120
(Ils tendent tous deux la main et prennent l'argent)
Ce n'est de mes bienfaits qu'un simple échantillon.
1121
Toute la courtoisie enfin dont je vous presse,
1122
c'est que je puisse voir votre belle maîtresse. »
1123
GEORGETTE
Le poussant « À d'autres ! »
1124
ARNOLPHE
Bon cela.
ALAIN
Le poussant « Hors d'ici ! »
ARNOLPHE
Bon.
GEORGETTE
Le poussant « Mais tôt ! »
ARNOLPHE
Bon. Holà ! C'est assez !
1125
GEORGETTE
Fais-je pas comme il faut ?
ALAIN
Est-ce de la façon que vous voulez l'entendre ?
1126
ARNOLPHE
Oui, fort bien, hors l'argent, qu'il ne fallait pas prendre.
1127
GEORGETTE
Nous ne nous sommes pas souvenus de ce point.
1128
ALAIN
Voulez-vous qu'à l'instant nous recommencions ?
1129
ARNOLPHE
Point.
Suffit, rentrez tous deux.
1130
ALAIN
Vous n'avez rien qu'à dire.
ARNOLPHE
Non, vous dis-je ; rentrez, puisque je le désire.
1131
Je vous laisse l'argent. Allez, je vous rejoins.
1132
Ayez bien l'œil à tout, et secondez mes soins.
1133
SCÈNE V
ARNOLPHE
Je veux, pour espion qui soit d'exacte vue,
1134
prendre le savetier du coin de notre rue.
1135
Dans la maison toujours je prétends la tenir,
1136
y faire bonne garde, et surtout en bannir
1137
vendeuses de ruban, perruquières, coiffeuses,
1138
faiseuses de mouchoirs, gantières, revendeuses,
1139
tous ces gens qui sous main travaillent chaque jour
1140
à faire réussir les mystères d'amour :
1141
enfin, j'ai vu le monde et j'en sais les finesses.
1142
Il faudra que mon homme ait de grandes adresses
1143
si message ou poulet de sa part peut entrer.
1144
SCÈNE VI
(HORACE, ARNOLPHE)
HORACE
La place m'est heureuse à vous y rencontrer.
1145
Je viens de l'échapper bien belle, je vous jure.
1146
Au sortir d'avec vous, sans prévoir l'aventure,
1147
seule dans son balcon j'ai vu paraître Agnès,
1148
qui des arbres prochains prenait un peu le frais.
1149
Après m'avoir fait signe, elle a su faire en sorte,
1150
descendant au jardin, de m'en ouvrir la porte ;
1151
mais à peine tous deux dans sa chambre étions-nous,
1152
qu'elle a sur les degrés entendu son jaloux ;
1153
et tout ce qu'elle a pu dans un tel accessoire,
1154
c'est de me renfermer dans une grande armoire.
1155
Il est entré d'abord : je ne le voyais pas,
1156
mais je l'oyais marcher, sans rien dire, à grands pas,
1157
poussant de temps en temps des soupirs pitoyables,
1158
et donnant quelquefois de grands coups sur les tables,
1159
frappant un petit chien qui pour lui s'émouvait,
1160
et jetant brusquement les hardes qu'il trouvait.
1161
Il a même cassé, d'une main mutinée,
1162
des vases dont la belle ornait sa cheminée ;
1163
et sans doute il faut bien qu'à ce becque cornu
1164
du trait qu'elle a joué quelque jour soit venu.
1165
Enfin, après cent tours, ayant de la manière
1166
sur ce qui n'en peut mais déchargé sa colère,
1167
mon jaloux inquiet, sans dire son ennui,
1168
est sorti de la chambre, et moi de mon étui.
1169
Nous n'avons point voulu, de peur du personnage,
1170
risquer à nous tenir ensemble davantage,
1171
c'était trop hasarder ; mais je dois, cette nuit,
1172
dans sa chambre un peu tard m'introduire sans bruit.
1173
En toussant par trois fois je me ferai connaître,
1174
et je dois au signal voir ouvrir la fenêtre,
1175
dont, avec une échelle, et secondé d'Agnès,
1176
mon amour tâchera de me gagner l'accès.
1177
Comme à mon seul ami, je veux bien vous l'apprendre :
1178
l'allégresse du cœur s'augmente à la répandre ;
1179
et, goûtât-on cent fois un bonheur trop parfait,
1180
on n'en est pas content, si quelqu'un ne le sait.
1181
Vous prendrez part, je pense, à l'heur de mes affaires.
1182
Adieu. Je vais songer aux choses nécessaires.
1183
SCÈNE VII
ARNOLPHE
Quoi ? L'astre qui s'obstine à me désespérer
1184
ne me donnera pas le temps de respirer ?
1185
Coup sur coup je verrai, par leur intelligence,
1186
de mes soins vigilants confondre la prudence ?
1187
Et je serai la dupe, en ma maturité,
1188
d'une jeune innocente et d'un jeune éventé ?
1189
En sage philosophe on m'a vu, vingt années,
1190
contempler des maris les tristes destinées,
1191
et m'instruire avec soin de tous les accidents
1192
qui font dans le malheur tomber les plus prudents ;
1193
des disgrâces d'autrui profitant dans mon âme,
1194
j'ai cherché les moyens, voulant prendre une femme,
1195
de pouvoir garantir mon front de tous affronts,
1196
et le tirer de pair d'avec les autres fronts.
1197
Pour ce noble dessein, j'ai cru mettre en pratique
1198
tout ce que peut trouver l'humaine politique ;
1199
et comme si du sort il était arrêté
1200
que nul homme ici-bas n'en serait exempté,
1201
après l'expérience et toutes les lumières
1202
que j'ai pu m'acquérir sur de telles matières ;
1203
après vingt ans et plus de méditation
1204
pour me conduire en tout avec précaution,
1205
de tant d'autres maris j'aurais quitté la trace
1206
pour me trouver après dans la même disgrâce ?
1207
Ah ! Bourreau de destin, vous en aurez menti !
1208
De l'objet qu'on poursuit je suis encor nanti ;
1209
si son cœur m'est volé par ce blondin funeste,
1210
j'empêcherai du moins qu'on s'empare du reste,
1211
et cette nuit, qu'on prend pour ce galant exploit,
1212
ne se passera pas si doucement qu'on croit.
1213
Ce m'est quelque plaisir, parmi tant de tristesse,
1214
que l'on me donne avis du piège qu'on me dresse,
1215
et que cet étourdi, qui veut m'être fatal,
1216
fasse son confident de son propre rival.
1217
SCÈNE VIII
(CHRYSALDE, ARNOLPHE)
CHRYSALDE
Hé bien, souperons-nous avant la promenade ?
1218
ARNOLPHE
Non, je jeûne ce soir.
1219
CHRYSALDE
D'où vient cette boutade ?
ARNOLPHE
De grâce ; excusez-moi, j'ai quelque autre embarras.
1220
CHRYSALDE
Votre hymen résolu ne se fera-t-il pas ?
1221
ARNOLPHE
C'est trop s'inquiéter des affaires des autres.
1222
CHRYSALDE
Oh ! Oh ! Si brusquement ! Quels chagrins sont les vôtres ?
1223
Serait-il point, compère, à votre passion
1224
arrivé quelque peu de tribulation ?
1225
Je le jurerais presque à voir votre visage.
1226
ARNOLPHE
Quoi qu'il m'arrive, au moins aurai-je l'avantage
1227
de ne pas ressembler à de certaines gens
1228
qui souffrent doucement l'approche des galants.
1229
CHRYSALDE
C'est un étrange fait, qu'avec tant de lumières,
1230
vous vous effarouchiez toujours sur ces matières,
1231
qu'en cela vous mettiez le souverain bonheur,
1232
et ne conceviez point au monde d'autre honneur.
1233
Être avare, brutal, fourbe, méchant et lâche,
1234
n'est rien, à votre avis, auprès de cette tache ;
1235
et, de quelque façon qu'on puisse avoir vécu,
1236
on est homme d'honneur quand on n'est point cocu.
1237
À le bien prendre au fond, pourquoi voulez-vous croire
1238
que de ce cas fortuit dépende notre gloire ?
1239
Et qu'une âme bien née ait à se reprocher
1240
l'injustice d'un mal qu'on ne peut empêcher ?
1241
Pourquoi voulez-vous, dis-je, en prenant une femme,
1242
qu'on soit digne, à son choix, de louange ou de blâme,
1243
et qu'on s'aille former un monstre plein d'effroi
1244
de l'affront que nous fait son manquement de foi ?
1245
Mettez-vous dans l'esprit qu'on peut du cocuage
1246
se faire en galant homme une plus douce image,
1247
que des coups du hasard aucun n'étant garant,
1248
cet accident de soi doit être indifférent,
1249
et qu'enfin tout le mal, quoi que le monde glose,
1250
n'est que dans la façon de recevoir la chose ;
1251
car, pour se bien conduire en ces difficultés,
1252
il y faut, comme en tout, fuir les extrémités.
1253
N'imiter pas ces gens un peu trop débonnaires
1254
qui tirent vanité de ces sortes d'affaires :
1255
de leurs femmes toujours vont citant les galants,
1256
en font partout l'éloge, et prônent leurs talents ;
1257
témoignent avec eux d'étroites sympathies ;
1258
sont de tous leurs cadeaux, de toutes leurs parties,
1259
et font qu'avec raison les gens sont étonnés
1260
de voir leur hardiesse à montrer là leur nez.
1261
Ce procédé, sans doute, est tout à fait blâmable,
1262
mais l'autre extrémité n'est pas moins condamnable.
1263
Si je n'approuve pas ces amis des galants,
1264
je ne suis pas aussi pour ces gens turbulents
1265
dont l'imprudent chagrin, qui tempête et qui gronde,
1266
attire au bruit qu'il fait les yeux de tout le monde ;
1267
et qui, par cet éclat, semblent ne pas vouloir
1268
qu'aucun puisse ignorer ce qu'ils peuvent avoir.
1269
Entre ces deux partis il en est un honnête,
1270
où dans l'occasion l'homme prudent s'arrête ,
1271
et quand on le sait prendre, on n'a point à rougir
1272
du pis dont une femme avec nous puisse agir.
1273
Quoi qu'on en puisse dire, enfin le cocuage
1274
sous des traits moins affreux aisément s'envisage ;
1275
et, comme je vous dis, toute l'habileté
1276
ne va qu'à le savoir tourner du bon côté.
1277
ARNOLPHE
Après ce beau discours, toute la confrérie
1278
doit un remerciement à votre seigneurie ;
1279
et quiconque voudra vous entendre parler
1280
montrera de la joie à s'y voir enrôler.
1281
CHRYSALDE
Je ne dis pas cela, car c'est ce que je blâme ;
1282
mais, comme c'est le sort qui nous donne une femme,
1283
je dis que l'on doit faire ainsi qu'au jeu de dés,
1284
où, s'il ne vous vient pas ce que vous demandez,
1285
il faut jouer d'adresse, et d'une âme réduite
1286
corriger le hasard par la bonne conduite.
1287
ARNOLPHE
C'est-à-dire dormir et manger toujours bien,
1288
et se persuader que tout cela n'est rien.
1289
CHRYSALDE
Vous pensez vous moquer ; mais, à ne vous rien feindre,
1290
dans le monde je vois cent choses plus à craindre,
1291
et dont je me ferais un bien plus grand malheur
1292
que de cet accident qui vous fait tant de peur.
1293
Pensez-vous qu'à choisir de deux choses prescrites,
1294
je n'aimasse pas mieux être ce que vous dites,
1295
que de me voir mari de ces femmes de bien,
1296
dont la mauvaise humeur fait un procès sur rien :
1297
ces dragons de vertu, ces honnêtes diablesses,
1298
se retranchant toujours sur leurs sages prouesses,
1299
qui, pour un petit tort qu'elles ne nous font pas,
1300
prennent droit de traiter les gens de haut en bas,
1301
et veulent, sur le pied de nous être fidèles,
1302
que nous soyons tenus à tout endurer d'elles ?
1303
Encore un coup, compère, apprenez qu'en effet
1304
le cocuage n'est que ce que l'on le fait,
1305
qu'on peut le souhaiter pour de certaines causes,
1306
et qu'il a ses plaisirs comme les autres choses.
1307
ARNOLPHE
Si vous êtes d'humeur à vous en contenter ?
1308
Quant à moi, ce n'est pas la mienne d'en tâter,
1309
et plutôt que subir une telle aventure...
1310
CHRYSALDE
Mon Dieu ! Ne jurez point, de peur d'être parjure.
1311
Si le sort l'a réglé, vos soins sont superflus,
1312
et l'on ne prendra pas votre avis là-dessus.
1313
ARNOLPHE
Moi, je serais cocu ?
1314
CHRYSALDE
Vous voilà bien malade !
Mille gens le sont bien, sans vous faire bravade,
1315
qui de mine, de cœur, de biens et de maison,
1316
ne feraient avec vous nulle comparaison.
1317
ARNOLPHE
Et moi, je n'en voudrais avec eux faire aucune.
1318
Mais cette raillerie, en un mot, m'importune.
1319
Brisons là, s'il vous plaît.
1320
CHRYSALDE
Vous êtes en courroux.
Nous en saurons la cause. Adieu. Souvenez-vous,
1321
quoi que sur ce sujet votre honneur vous inspire,
1322
que c'est être à demi ce que l'on vient de dire,
1323
que de vouloir jurer qu'on ne le sera pas.
1324
ARNOLPHE
Moi, je le jure encore, et je vais de ce pas
1325
contre cet accident trouver un bon remède.
1326
SCÈNE IX.
(ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE)
ARNOLPHE
Mes amis, c'est ici que j'implore votre aide :
1327
je suis édifié de votre affection,
1328
mais il faut qu'elle éclate en cette occasion ;
1329
et si vous m'y servez selon ma confiance,
1330
vous êtes assurés de votre récompense.
1331
L'homme que vous savez - n'en faites point de bruit -
1332
veut, comme je l'ai su m'attraper cette nuit,
1333
dans la chambre d'agnès entrer par escalade ;
1334
mais il lui faut nous trois dresser une embuscade.
1335
Je veux que vous preniez chacun un bon bâton,
1336
et quand il sera près du dernier échelon,
1337
car dans le temps qu'il faut j'ouvrirai la fenêtre,
1338
que tous deux, à l'envi, vous me chargiez ce traître,
1339
mais d'un air dont son dos garde le souvenir,
1340
et qui lui puisse apprendre à n'y plus revenir ;
1341
sans me nommer pourtant en aucune manière,
1342
ni faire aucun semblant que je serai derrière.
1343
Aurez-vous bien l'esprit de servir mon courroux ?
1344
ALAIN
S'il ne tient qu'à frapper, Monsieur, tout est à nous :
1345
vous verrez, quand je bats, si j'y vais de main morte.
1346
GEORGETTE
La mienne, quoique aux yeux elle n'est pas si forte,
1347
n'en quitte pas sa part à le bien étriller.
1348
ARNOLPHE
Rentrez donc, et surtout gardez de babiller.
1349
Voilà pour le prochain une leçon utile ;
1350
et si tous les maris qui sont en cette ville
1351
de leurs femmes ainsi recevaient le galant,
1352
le nombre des cocus ne serait pas si grand.
1353
(Fin du quatrième acte)
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
(ALAIN, GEORGETTE, ARNOLPHE)
ARNOLPHE
Traîtres, qu'avez-vous fait par cette violence ?
1354
ALAIN
Nous vous avons rendu, Monsieur, obéissance.
1355
ARNOLPHE
De cette excuse en vain vous voulez vous armer :
1356
l'ordre était de le battre, et non de l'assommer ;
1357
et c'était sur le dos, et non pas sur la tête,
1358
que j'avais commandé qu'on fît choir la tempête.
1359
Ciel ! Dans quel accident me jette ici le sort ?
1360
Et que puis-je résoudre à voir cet homme mort ?
1361
Rentrez dans la maison, et gardez de rien dire
1362
de cet ordre innocent que j'ai pu vous prescrire.
1363
Le jour s'en va paraître, et je vais consulter
1364
comment dans ce malheur je me dois comporter.
1365
Hélas ! Que deviendrai-je ? Et que dira le père,
1366
lorsque inopinément il saura cette affaire ?
1367
SCÈNE II
(HORACE, ARNOLPHE)
HORACE
Il faut que j'aille un peu reconnaître qui c'est.
1368
ARNOLPHE
Eût-on jamais prévu... Qui va là, s'il vous plaît ?
1369
HORACE
C'est vous, seigneur Arnolphe ?
1370
ARNOLPHE
Oui, mais vous... ?
HORACE
C'est Horace.
Je m'en allais chez vous, vous prier d'une grâce.
1371
Vous sortez bien matin !
1372
ARNOLPHE
Quelle confusion !
Est-ce un enchantement ? Est-ce une illusion ?
1373
HORACE
J'étais, à dire vrai, dans une grande peine,
1374
et je bénis du ciel la bonté souveraine
1375
qui fait qu'à point nommé je vous rencontre ainsi.
1376
Je viens vous avertir que tout a réussi,
1377
et même beaucoup plus que je n'eusse osé dire,
1378
et par un incident qui devait tout détruire.
1379
Je ne sais point par où l'on a pu soupçonner
1380
cette assignation qu'on m'avait su donner ;
1381
mais, étant sur le point d'atteindre à la fenêtre,
1382
j'ai, contre mon espoir, vu quelques gens paraître,
1383
qui, sur moi brusquement levant chacun le bras,
1384
m'ont fait manquer le pied et tomber jusqu'en bas ;
1385
et ma chute, aux dépens de quelque meurtrissure,
1386
de vingt coups de bâton m'a sauvé l'aventure.
1387
Ces gens-là, dont était, je pense, mon jaloux,
1388
ont imputé ma chute à l'effort de leurs coups ;
1389
et comme la douleur un assez long espace
1390
m'a fait sans remuer demeurer sur la place,
1391
ils ont cru tout de bon qu'ils m'avaient assommé,
1392
et chacun d'eux s'en est aussitôt alarmé.
1393
J'entendais tout leur bruit dans le profond silence :
1394
l'un l'autre ils s'accusaient de cette violence,
1395
et sans lumière aucune, en querellant le sort,
1396
sont venus doucement tâter si j'étais mort.
1397
Je vous laisse à penser si, dans la nuit obscure,
1398
j'ai d'un vrai trépassé su tenir la figure.
1399
Ils se sont retirés avec beaucoup d'effroi,
1400
et comme je songeais à me retirer, moi,
1401
de cette feinte mort la jeune Agnès émue
1402
avec empressement est devers moi venue ;
1403
car les discours qu'entre eux ces gens avaient tenus
1404
jusques à son oreille étaient d'abord venus,
1405
et pendant tout ce trouble étant moins observée,
1406
du logis aisément elle s'était sauvée ;
1407
mais me trouvant sans mal, elle a fait éclater
1408
un transport difficile à bien représenter.
1409
Que vous dirai-je ? Enfin cette aimable personne
1410
a suivi les conseils que son amour lui donne.
1411
N'a plus voulu songer à retourner chez soi,
1412
et de tout son destin s'est commise à ma foi.
1413
Considérez un peu, par ce trait d'innocence,
1414
où l'expose d'un fou la haute impertinence,
1415
et quels fâcheux périls elle pourrait courir,
1416
si j'étais maintenant homme à la moins chérir.
1417
Mais d'un trop pur amour mon âme est embrasée :
1418
j'aimerais mieux mourir que l'avoir abusée ;
1419
je lui vois des appas dignes d'un autre sort,
1420
et rien ne m'en saurait séparer que la mort.
1421
Je prévois là-dessus l'emportement d'un père,
1422
mais nous prendrons le temps d'apaiser sa colère.
1423
À des charmes si doux je me laisse emporter,
1424
et dans la vie, enfin, il se faut contenter.
1425
Ce que je veux de vous, sous un secret fidèle,
1426
c'est que je puisse mettre en vos mains cette belle ;
1427
que dans votre maison, en faveur de mes feux,
1428
vous lui donniez retraite au moins un jour ou deux.
1429
Outre qu'aux yeux du monde il faut cacher sa fuite,
1430
et qu'on en pourra faire une exacte poursuite,
1431
vous savez qu'une fille aussi de sa façon
1432
donne avec un jeune homme un étrange soupçon ;
1433
et comme c'est à vous, sûr de votre prudence,
1434
que j'ai fait de mes feux entière confidence,
1435
c'est à vous seul aussi, comme ami généreux,
1436
que je puis confier ce dépit amoureux.
1437
ARNOLPHE
Je suis, n'en doutez point, tout à votre service.
1438
HORACE
Vous voulez bien me rendre un si charmant office ?
1439
ARNOLPHE
Très volontiers, vous dis-je, et je me sens ravir
1440
de cette occasion que j'ai de vous servir ;
1441
je rends grâces au ciel de ce qu'il me l'envoie,
1442
et n'ai jamais rien fait avec si grande joie.
1443
HORACE
Que je suis redevable à toutes vos bontés !
1444
J'avais de votre part craint des difficultés,
1445
mais vous êtes du monde, et dans votre sagesse
1446
vous savez excuser le feu de la jeunesse.
1447
Un de mes gens la garde au coin de ce détour.
1448
ARNOLPHE
Mais comment ferons-nous ? Car il fait un peu jour :
1449
si je la prends ici, l'on me verra peut-être ;
1450
et s'il faut que chez moi vous veniez à paraître,
1451
des valets causeront. Pour jouer au plus sûr,
1452
il faut me l'amener dans un lieu plus obscur.
1453
Mon allée est commode, et je l'y vais attendre.
1454
HORACE
Ce sont précautions qu'il est fort bon de prendre.
1455
Pour moi, je ne ferai que vous la mettre en main,
1456
et chez moi, sans éclat, je retourne soudain.
1457
ARNOLPHE
Seul Ah ! Fortune, ce trait d'aventure propice
1458
répare tous les maux que m'a faits ton caprice !
1459
SCÈNE III
(AGNÈS, HORACE, ARNOLPHE)
HORACE
Ne soyez point en peine où je vais vous mener :
1460
c'est un logement sûr que je vous fais donner.
1461
Vous loger avec moi, ce serait tout détruire :
1462
entrez dans cette porte et laissez-vous conduire.
1463
(Arnolphe lui prend la mans sans qu’elle le connaisse)
AGNÈS
À Horace Pourquoi me quittez-vous ?
1464
HORACE
Chère Agnès, il le faut.
AGNÈS
Songez donc, je vous prie, à revenir bientôt.
1465
HORACE
J'en suis assez pressé par ma flamme amoureuse.
1466
AGNÈS
Quand je ne vous vois point, je ne suis point joyeuse.
1467
HORACE
Hors de votre présence, on me voit triste aussi.
1468
AGNÈS
Hélas ! S'il était vrai, vous resteriez ici.
1469
HORACE
Quoi ? Vous pourriez douter de mon amour extrême ?
1470
AGNÈS
Non, vous ne m'aimez pas autant que je vous aime.
1471
Ah ! L'on me tire trop.
1472
(Arnolphe la tire)
HORACE
C'est qu'il est dangereux,
chère Agnès, qu'en ce lieu nous soyons vus tous deux ;
1473
et le parfait ami, de qui la main vous presse,
1474
suit le zèle prudent qui pour nous l'intéresse.
1475
AGNÈS
Mais suivre un inconnu que...
1476
HORACE
N'appréhendez rien :
entre de telles mains vous ne serez que bien.
1477
AGNÈS
Je me trouverais mieux entre celles d'Horace.
1478
HORACE
Et j'aurais...
1479
AGNÈS
À celui qui la tient Attendez.
HORACE
Adieu, le jour me chasse.
AGNÈS
Quand vous verrai-je donc ?
1480
HORACE
Bientôt, assurément.
AGNÈS
Que je vais m'ennuyer jusques à ce moment !
1481
HORACE
Grâce au ciel, mon bonheur n'est plus en concurrence,
1482
et je puis maintenant dormir en assurance.
1483
SCÈNE IV
(ARNOLPHE, AGNÈS)
ARNOLPHE
Le nez dans son manteau Venez, ce n'est pas là que je vous logerai,
1484
et votre gîte ailleurs est par moi préparé :
1485
je prétends en lieu sûr mettre votre personne.
1486
Me connaissez-vous ?
1487
AGNÈS
Le reconnaissant Hay !
ARNOLPHE
Mon visage, friponne,
dans cette occasion rend vos sens effrayés,
1488
et c'est à contrecœur qu'ici vous me voyez.
1489
Je trouble en ses projets l'amour qui vous possède.
1490
(Agnès regarde si elle ne verra point Horace)
N'appelez point des yeux le galant à votre aide :
1491
il est trop éloigné pour vous donner secours.
1492
Ah ! Ah ! Si jeune encore, vous jouez de ces tours !
1493
Votre simplicité, qui semble sans pareille,
1494
demande si l'on fait les enfants par l'oreille ;
1495
et vous savez donner des rendez-vous la nuit,
1496
et pour suivre un galant vous évader sans bruit !
1497
Tudieu ! Comme avec lui votre langue cajole !
1498
Il faut qu'on vous ait mise à quelque bonne école.
1499
Qui diantre tout d'un coup vous en a tant appris ?
1500
Vous ne craignez donc plus de trouver des esprits ?
1501
Et ce galant, la nuit, vous a donc enhardie ?
1502
Ah ! Coquine, en venir à cette perfidie !
1503
Malgré tous mes bienfaits former un tel dessein !
1504
Petit serpent que j'ai réchauffé dans mon sein,
1505
et qui, dès qu'il se sent, par une humeur ingrate,
1506
cherche à faire du mal à celui qui le flatte !
1507
AGNÈS
Pourquoi me criez-vous ?
1508
ARNOLPHE
J'ai grand tort en effet !
AGNÈS
Je n'entends point de mal dans tout ce que j'ai fait.
1509
ARNOLPHE
Suivre un galant n'est pas une action infâme ?
1510
AGNÈS
C'est un homme qui dit qu'il me veut pour sa femme :
1511
j'ai suivi vos leçons, et vous m'avez prêché
1512
qu'il se faut marier pour ôter le péché.
1513
ARNOLPHE
Oui. Mais pour femme, moi, je prétendais vous prendre ;
1514
et je vous l'avais fait, me semble, assez entendre.
1515
AGNÈS
Oui. Mais, à vous parler franchement entre nous,
1516
il est plus pour cela selon mon goût que vous :
1517
chez vous le mariage est fâcheux et pénible,
1518
et vos discours en font une image terrible.
1519
Mais, las ! Il le fait, lui, si rempli de plaisirs,
1520
que de se marier il donne des désirs.
1521
ARNOLPHE
Ah ! C'est que vous l'aimez, traîtresse !
1522
AGNÈS
Oui, je l'aime.
ARNOLPHE
Et vous avez le front de le dire à moi-même !
1523
AGNÈS
Et pourquoi, s'il est vrai, ne le dirais-je pas ?
1524
ARNOLPHE
Le deviez-vous aimer, impertinente ?
1525
AGNÈS
Hélas !
Est-ce que j'en puis mais ? Lui seul en est la cause ;
1526
et je n'y songeais pas lorsque se fit la chose.
1527
ARNOLPHE
Mais il fallait chasser cet amoureux désir.
1528
AGNÈS
Le moyen de chasser ce qui fait du plaisir ?
1529
ARNOLPHE
Et ne saviez-vous pas que c'était me déplaire ?
1530
AGNÈS
Moi ? Point du tout. Quel mal cela vous peut-il faire ?
1531
ARNOLPHE
Il est vrai, j'ai sujet d'en être réjoui.
1532
Vous ne m'aimez donc pas, à ce compte ?
1533
AGNÈS
Vous ?
ARNOLPHE
Oui.
AGNÈS
Hélas ! Non.
1534
ARNOLPHE
Comment, non !
AGNÈS
Voulez-vous que je mente ?
ARNOLPHE
Pourquoi ne m'aimer pas, madame l'impudente ?
1535
AGNÈS
Mon Dieu, ce n'est pas moi que vous devez blâmer :
1536
que ne vous êtes-vous, comme lui, fait aimer ?
1537
Je ne vous en ai pas empêché, que je pense.
1538
ARNOLPHE
Je m'y suis efforcé de toute ma puissance ;
1539
mais les soins que j'ai pris, je les ai perdus tous.
1540
AGNÈS
Vraiment, il en sait donc là-dessus plus que vous,
1541
car à se faire aimer il n'a point eu de peine.
1542
ARNOLPHE
Voyez comme raisonne et répond la vilaine !
1543
Peste ! Une précieuse en dirait-elle plus ?
1544
Ah ! Je l'ai mal connue, ou, ma foi là-dessus,
1545
une sotte en sait plus que le plus habile homme !
1546
Puisque en raisonnement votre esprit se consomme,
1547
la belle raisonneuse, est-ce qu'un si long temps
1548
je vous aurai pour lui nourrie à mes dépens ?
1549
AGNÈS
Non. Il vous rendra tout jusques au dernier double.
1550
ARNOLPHE
Elle a de certains mots où mon dépit redouble.
1551
Me rendra-t-il, coquine, avec tout son pouvoir,
1552
les obligations que vous pouvez m'avoir ?
1553
AGNÈS
Je ne vous en ai pas d'aussi grandes qu'on pense.
1554
ARNOLPHE
N'est-ce rien que les soins d'élever votre enfance ?
1555
AGNÈS
Vous avez là dedans bien opéré vraiment,
1556
et m'avez fait en tout instruire joliment !
1557
Croit-on que je me flatte, et qu'enfin, dans ma tête,
1558
je ne juge pas bien que je suis une bête ?
1559
Moi-même, j'en ai honte, et dans l'âge où je suis,
1560
je ne veux plus passer pour sotte, si je puis.
1561
ARNOLPHE
Vous fuyez l'ignorance, et voulez, quoi qu'il coûte,
1562
apprendre du blondin quelque chose ?
1563
AGNÈS
Sans doute.
C'est de lui que je sais ce que je puis savoir,
1564
et beaucoup plus qu'à vous je pense lui devoir.
1565
ARNOLPHE
Je ne sais qui me tient qu'avec une gourmade
1566
ma main de ce discours ne venge la bravade.
1567
J'enrage quand je vois sa piquante froideur,
1568
et quelques coups de poing satisferaient mon cœur.
1569
AGNÈS
Hélas ! Vous le pouvez, si cela peut vous plaire.
1570
ARNOLPHE
Ce mot et ce regard désarme ma colère,
1571
et produit un retour de tendresse de cœur,
1572
qui de son action m'efface la noirceur.
1573
Chose étrange, d'aimer, et que pour ces traîtresses
1574
les hommes soient sujets à de telles foiblesses !
1575
Tout le monde connaît leur imperfection :
1576
ce n'est qu'extravagance et qu'indiscrétion ;
1577
leur esprit est méchant, et leur âme fragile ;
1578
il n'est rien de plus foible et de plus imbécile,
1579
rien de plus infidèle ; et malgré tout cela,
1580
dans le monde on fait tout pour ces animaux-là.
1581
Hé bien ! Faisons la paix ! Va, petite traîtresse,
1582
je te pardonne tout et te rends ma tendresse.
1583
Considère par là l'amour que j'ai pour toi,
1584
et me voyant si bon, en revanche aime-moi.
1585
AGNÈS
Du meilleur de mon cœur je voudrais vous complaire :
1586
que me coûterait-il, si je le pouvais faire ?
1587
ARNOLPHE
À part Mon pauvre petit bec, tu le peux, si tu veux.
1588
(Il fait un soupir)
Écoute seulement ce soupir amoureux,
1589
vois ce regard mourant, contemple ma personne,
1590
et quitte ce morveux et l'amour qu'il te donne.
1591
C'est quelque sort qu'il faut qu'il ait jeté sur toi,
1592
et tu seras cent fois plus heureuse avec moi.
1593
Ta forte passion est d'être brave et leste :
1594
tu le seras toujours, va, je te le proteste ;
1595
sans cesse, nuit et jour, je te caresserai,
1596
je te bouchonnerai, baiserai, mangerai ;
1597
tout comme tu voudras, tu pourras te conduire.
1598
Je ne m'explique point, et cela, c'est tout dire.
1599
Jusqu'où la passion peut-elle faire aller !
1600
Enfin à mon amour rien ne peut s'égaler :
1601
quelle preuve veux-tu que je t'en donne, ingrate ?
1602
Me veux-tu voir pleurer ? Veux-tu que je me batte ?
1603
Veux-tu que je m'arrache un côté de cheveux ?
1604
Veux-tu que je me tue ? Oui, dis si tu le veux :
1605
je suis tout prêt, cruelle, à te prouver ma flamme.
1606
AGNÈS
Tenez, tous vos discours ne me touchent point l'âme :
1607
Horace avec deux mots en ferait plus que vous.
1608
ARNOLPHE
Ah ! C'est trop me braver, trop pousser mon courroux.
1609
Je suivrai mon dessein, bête trop indocile,
1610
et vous dénicherez à l'instant de la ville !
1611
Vous rebutez mes vœux et me mettez à bout ;
1612
mais un cul de couvent me vengera de tout.
1613
SCÈNE V
(ALAIN, ARNOLPHE)
ALAIN
Je ne sais ce que c'est, Monsieur, mais il me semble
1614
qu'Agnès et le corps mort s'en sont allés ensemble.
1615
ARNOLPHE
La voici. Dans ma chambre allez me la nicher,
1616
ce ne sera pas là qu'il la viendra chercher ;
1617
et puis c'est seulement pour une demi-heure,
1618
je vais, pour lui donner une sûre demeure,
1619
trouver une voiture. Enfermez-vous des mieux,
1620
et surtout gardez-vous de la quitter des yeux.
1621
Peut-être que son âme, étant dépaysée,
1622
pourra de cet amour être désabusée.
1623
SCÈNE VI
(HORACE, ARNOLPHE)
HORACE
Ah ! Je viens vous trouver, accablé de douleur.
1624
Le ciel, seigneur Arnolphe, a conclu mon malheur ;
1625
et par un trait fatal d'une injustice extrême,
1626
on me veut arracher de la beauté que j'aime.
1627
Pour arriver ici mon père a pris le frais ;
1628
j'ai trouvé qu'il mettait pied à terre ici près ;
1629
et la cause, en un mot, d'une telle venue,
1630
qui, comme je disais, ne m'était pas connue,
1631
c'est qu'il m'a marié sans m'en récrire rien,
1632
et qu'il vient en ces lieux célébrer ce lien.
1633
Jugez, en prenant part à mon inquiétude,
1634
s'il pouvait m'arriver un contretemps plus rude.
1635
Cet Enrique, dont hier je m'informais à vous,
1636
cause tout le malheur dont je ressens les coups ;
1637
il vient avec mon père achever ma ruine,
1638
et c'est sa fille unique à qui l'on me destine.
1639
J'ai, dès leurs premiers mots, pensé m'évanouir ;
1640
et d'abord, sans vouloir plus longtemps les ouïr,
1641
mon père ayant parlé de vous rendre visite,
1642
l'esprit plein de frayeur je l'ai devancé vite.
1643
De grâce, gardez-vous de lui rien découvrir
1644
de mon engagement, qui le pourrait aigrir,
1645
et tâchez, comme en vous il prend grande créance,
1646
de le dissuader de cette autre alliance.
1647
ARNOLPHE
Oui-da.
1648
HORACE
Conseillez-lui de différer un peu,
et rendez, en ami, ce service à mon feu.
1649
ARNOLPHE
Je n'y manquerai pas.
1650
HORACE
C'est en vous que j'espère.
ARNOLPHE
Fort bien.
1651
HORACE
Et je vous tiens mon véritable père.
Dites-lui que mon âge... Ah ! je le vois venir :
1652
écoutez les raisons que je vous puis fournir.
1653
(Ils demeurent en un coin du théâtre)
SCÈNE VII
(ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, HORACE, ARNOLPHE)
ENRIQUE
À Chrysalde Aussitôt qu'à mes yeux je vous ai vu paraître,
1654
quand on ne m'eût rien dit, j'aurais su vous connaître.
1655
Je vous vois tous les traits de cette aimable sœur
1656
dont l'hymen autrefois m'avait fait possesseur ;
1657
et je serais heureux si la Parque cruelle
1658
m'eût laissé ramener cette épouse fidèle,
1659
pour jouir avec moi des sensibles douceurs
1660
de revoir tous les siens après nos longs malheurs.
1661
Mais puisque du destin la fatale puissance
1662
nous prive pour jamais de sa chère présence,
1663
tâchons de nous résoudre, et de nous contenter
1664
du seul fruit amoureux qui m'en est pu rester.
1665
Il vous touche de près, et sans votre suffrage,
1666
j'aurais tort de vouloir disposer de ce gage.
1667
Le choix du fils d'Oronte est glorieux de soi,
1668
mais il faut que ce choix vous plaise comme à moi.
1669
CHRYSALDE
C'est de mon jugement avoir mauvaise estime
1670
que douter si j'approuve un choix si légitime.
1671
ARNOLPHE
À Horace Oui, je vais vous servir de la bonne façon.
1672
HORACE
Gardez, encore un coup...
1673
ARNOLPHE
À Horace N'ayez aucun soupçon.
ORONTE
À Arnolphe Ah ! Que cette embrassade est pleine de tendresse !
1674
ARNOLPHE
Que je sens à vous voir une grande allégresse !
1675
ORONTE
Je suis ici venu...
1676
ARNOLPHE
Sans m'en faire récit,
je sais ce qui vous mène.
1677
ORONTE
On vous l'a déjà dit ?
ARNOLPHE
Oui.
1678
ORONTE
Tant mieux.
ARNOLPHE
Votre fils à cet hymen résiste,
et son cœur prévenu n'y voit rien que de triste,
1679
il m'a même prié de vous en détourner ;
1680
et moi, tout le conseil que je vous puis donner,
1681
c'est de ne pas souffrir que ce nœud se diffère,
1682
et de faire valoir l'autorité de père.
1683
Il faut avec vigueur ranger les jeunes gens,
1684
et nous faisons contre eux à leur être indulgents.
1685
HORACE
Ah ! Traître !
1686
CHRYSALDE
Si son cœur a quelque répugnance,
je tiens qu'on ne doit pas lui faire violence.
1687
Mon frère, que je crois, sera de mon avis.
1688
ARNOLPHE
Quoi ? Se laissera-t-il gouverner par son fils ?
1689
Est-ce que vous voulez qu'un père ait la mollesse
1690
de ne savoir pas faire obéir la jeunesse ?
1691
Il serait beau vraiment qu'on le vît aujourd'hui
1692
prendre loi de qui doit la recevoir de lui !
1693
Non, non, c'est mon intime, et sa gloire est la mienne :
1694
sa parole est donnée, il faut qu'il la maintienne ;
1695
qu'il fasse voir ici de fermes sentiments,
1696
et force de son fils tous les attachements.
1697
ORONTE
C'est parler comme il faut, et dans cette alliance,
1698
c'est moi qui vous réponds de son obéissance.
1699
CHRYSALDE
À Arnolphe Je suis surpris, pour moi, du grand empressement
1700
que vous nous faites voir pour cet engagement,
1701
et ne puis deviner quel motif vous inspire.
1702
ARNOLPHE
Je sais ce que je fais, et dis ce qu'il faut dire.
1703
ORONTE
Oui, oui, seigneur Arnolphe, il est...
1704
CHRYSALDE
Ce nom l'aigrit ;
c'est Monsieur de la Souche, on vous l'a déjà dit.
1705
ARNOLPHE
Il n'importe.
1706
HORACE
Qu'entends-je ?
ARNOLPHE
Oui, c'est là le mystère,
et vous pouvez juger ce que je devais faire.
1707
HORACE
En quel trouble...
1708
SCÈNE VIII
(GEORGETTE, ENRIQUE, ORONTE, CHRYSALDE, HORACE, ARNOLPHE)
GEORGETTE
Monsieur, si vous n'êtes auprès,
nous aurons de la peine à retenir Agnès ;
1709
elle veut à tous coups s'échapper, et peut-être
1710
qu'elle se pourrait bien jeter par la fenêtre.
1711
ARNOLPHE
Faites-la-moi venir ; aussi bien de ce pas
1712
prétends-je l'emmener ; ne vous en fâchez pas :
1713
un bonheur continu rendrait l'homme superbe,
1714
et chacun a son tour, comme dit le proverbe.
1715
HORACE
Quels maux peuvent, oh Ciel, égaler mes ennuis !
1716
Et s'est-on jamais vu dans l'abîme où je suis ?
1717
ARNOLPHE
À Oronte Pressez vite le jour de la cérémonie :
1718
j'y prends part, et déjà moi-même je m'en prie.
1719
ORONTE
C'est bien notre dessein.
1720
SCÈNE IX
(AGNÈS, ALAIN, GEORGETTE, ORONTE, ENRIQUE, ARNOLPHE, HORACE, CHRYSALDE)
ARNOLPHE
Venez, belle, venez,
qu'on ne saurait tenir, et qui vous mutinez.
1721
Voici votre galant, à qui, pour récompense,
1722
vous pouvez faire une humble et douce révérence.
1723
Adieu. L'événement trompe un peu vos souhaits,
1724
mais tous les amoureux ne sont pas satisfaits.
1725
AGNÈS
Me laissez-vous, Horace, emmener de la sorte ?
1726
HORACE
Je ne sais où j'en suis, tant ma douleur est forte.
1727
ARNOLPHE
Allons, causeuse, allons.
1728
AGNÈS
Je veux rester ici.
ORONTE
Dites-nous ce que c'est que ce mystère-ci :
1729
nous nous regardons tous sans le pouvoir comprendre.
1730
ARNOLPHE
Avec plus de loisir je pourrai vous l'apprendre.
1731
Jusqu'au revoir.
1732
ORONTE
Où donc prétendez-vous aller ?
Vous ne nous parlez point comme il nous faut parler.
1733
ARNOLPHE
Je vous ai conseillé, malgré tout son murmure,
1734
d'achever l'hyménée.
1735
ORONTE
Oui. Mais pour le conclure,
si l'on vous a dit tout, ne vous a-t-on pas dit
1736
que vous avez chez vous celle dont il s'agit ?
1737
La fille qu'autrefois de l'aimable Angélique,
1738
sous des liens secrets, eut le seigneur Enrique ?
1739
Sur quoi votre discours était-il donc fondé ?
1740
CHRYSALDE
Je m'étonnais aussi de voir son procédé.
1741
ARNOLPHE
Quoi ?
1742
CHRYSALDE
D'un hymen secret ma sœur eut une fille,
dont on cacha le sort à toute la famille.
1743
ORONTE
Et qui sous de feints noms, pour ne rien découvrir,
1744
par son époux aux champs fut donnée à nourrir.
1745
CHRYSALDE
Et dans ce temps, le sort, lui déclarant la guerre,
1746
l'obligea de sortir de sa natale terre.
1747
ORONTE
Et d'aller essuyer mille périls divers
1748
dans ces lieux séparés de nous par tant de mers.
1749
CHRYSALDE
Où ses soins ont gagné ce que dans sa patrie
1750
avaient pu lui ravir l'imposture et l'envie.
1751
ORONTE
Et de retour en France, il a cherché d'abord
1752
celle à qui de sa fille il confia le sort.
1753
CHRYSALDE
Et cette paysanne a dit avec franchise
1754
qu'en vos mains à quatre ans elle l'avait remise.
1755
ORONTE
Et qu'elle l'avait fait sur votre charité,
1756
par un accablement d'extrême pauvreté.
1757
CHRYSALDE
Et lui, plein de transport et l'allégresse en l'âme,
1758
a fait jusqu'en ces lieux conduire cette femme.
1759
ORONTE
Et vous allez enfin la voir venir ici,
1760
pour rendre aux yeux de tous ce mystère éclairci.
1761
CHRYSALDE
Je devine à peu près quel est votre supplice ;
1762
mais le sort en cela ne vous est que propice :
1763
si n'être point cocu vous semble un si grand bien,
1764
ne vous point marier en est le vrai moyen.
1765
ARNOLPHE
S'en allant tout transporté, et ne pouvant parler Oh !
1766
ORONTE
D'où vient qu'il s'enfuit sans rien dire ?
HORACE
Ah ! Mon père,
vous saurez pleinement ce surprenant mystère.
1767
Le hasard en ces lieux avait exécuté
1768
ce que votre sagesse avait prémédité :
1769
j'étais par les doux nœuds d'une ardeur mutuelle
1770
engagé de parole avecque cette belle ;
1771
et c'est elle, en un mot, que vous venez chercher,
1772
et pour qui mon refus a pensé vous fâcher.
1773
ENRIQUE
Je n'en ai point douté d'abord que je l'ai vue,
1774
et mon âme depuis n'a cessé d'être émue.
1775
Ah ! Ma fille, je cède à des transports si doux.
1776
CHRYSALDE
J'en ferais de bon cœur, mon frère, autant que vous,
1777
mais ces lieux et cela ne s'accommodent guères.
1778
Allons dans la maison débrouiller ces mystères,
1779
payer à notre ami ces soins officieux,
1780
et rendre grâce au Ciel qui fait tout pour le mieux.
1781
(FIN)