Pierre Corneille
Cinna ou La clemence d’Auguste
Corneille, Pierre. <<Cinna ou La clemence d'Auguste. Tragédie>> [1643]. Edité par José Enrique López Martínez, pour la collection EMOTHE. Valence : ARTELOPE Universitat de València, 2017.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
López Martínez, José Enrique
(Editor)
Français · Verso · 1780 versos
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- Tiempo histórico
- Antigüedad clásica
Note à cette édition numérique
Texte de base : <<Cinna ou La clemence d’Auguste. Tragédie>> . Imprimé à Rouen aux dépenses de l’auteur, et se vendent à Paris, chez Toussaint Quinet, 1643. Bibliothèque Nationale de France, Rés. Yf-620.
À monsieur de Montoron
Monsieur, Je vous présente un tableau d'une des plus belles actions d'Auguste. Ce monarque était tout généreux, et sa générosité n'a jamais paru avec tant d'éclat que dans les effets de sa clémence et de sa libéralité. Ces deux rares vertus lui étaient si naturelles et si inséparables en lui, qu'il semble qu'en cette histoire que j'ai mise sur notre théâtre, elles se soient tour à tour entre-produites dans son âme. Il avait été si libéral avec Cinna, que sa conjuration ayant fait voir une ingratitude extraordinaire, il eut besoin d'une extraordinaire effort de clémence pour lui pardonner, et le pardon qu'il lui donna fut la source des nouveaux bienfaits dont il lui fut prodigue, pour vaincre tout à fait cet esprit qui n'avait peut être gagné par les premiers ; de sorte qu'il est vrai de dire, qu'il eut été moins clément envers lui s'il eut été moins libéral, et qu'il eut été moins libéral s'il eut été moins clément. Cela étant, à qui pourrais-je plus justement donner le portrait de l'une de ses héroïques vertus qu'à celui qui possède l'autre en un si haut degré, puisque dans cette action ce grand Prince les a si bien attachées, et comme unies l'une à l'autre, qu'elles ont été tout ensemble et la cause et l'effet l'une de l'autre ? Vous avez des richesses, mais vous savez en jouir, et vous en jouissez d'une façon si noble, si relevée, et tellement illustre, que vous forcés la voix publique d'avouer que la fortune a consulté la raison quand elle a répandu ses faveurs sur vous, et qu'on a plus de sujet de vous en souhaiter le redoublement, que de vous en envier l'abondance. J'ai vécu si éloigné de la flatterie que je pense être en possession de me faire croire quand je dis du bien de quelqu'un, et lorsque je donne des louanges, ce qui m'arrive assez rarement, c'est avec tant de retenue, que je supprime toujours quantité de glorieuses vérités pour ne me rendre pas suspect d'étaler de ces mensonges obligeants, que beaucoup de nos modernes savent débiter de si bonne grâce. Aussi je ne dirai rien des avantages de votre naissance, ni de votre courage, qu'il a si dignement soutenu dans le profession des armes, à qui vous avez donné vos premières années. Ce sont des choses trop connues de tout le monde : je ne dirai rien de ce prompt et puissant secours que reçoivent chaque jour de votre main tant de bonnes familles ruinées par les désordres de nos guerres, ce sont des choses que vous voulez tenir cachées. Je dirai seulement un mot de ce que vous avez particulièrement de commun avec Auguste : c'est que cette générosité qui compose la meilleure partie de votre âme, et règne sur l'autre, et qu'à juste titre on peut nommer l'âme de votre âme, puisqu'elle en fait mouvoir toutes les puissances, c'est dis-je que cette générosité à l'exemple de ce grand Empereur prend plaisir à s'étendre sur les gens de lettres, en un temps où beaucoup pensent avoir trop récompensé leurs travaux quand ils les ont honorés d'une louange stérile. Et certes, vous avez traité quelques unes de nos Muses avec tant de magnanimité qu'en elles vous avez obligé toutes les autres, et qu'il n'en est point qui ne vous en doive un remerciement. Trouvez donc bon, Monsieur, que je m'acquitte de celui que je reconnais vous en devoir par le présent que je vous fait de ce poème, que j’ai choisi comme le plus durable des miens, pour apprendre plus longtemps à ceux qui le liront, que le généreux Monsieur de Montoron, par une libéralité inouïe en ce siècle, s'est rendu toutes les Muses redevables et que je prends tant de part aux bienfaits dont vous avez surpris quelques unes d'elles, que je m'en dirai toute ma vie, Monsieur, votre très humble et très obligé serviteur. Corneille.
Seneca, Lib. I <<De Clementia>> , chap. 9.
Divus Augustus mitis fuit Princeps, si quis illum a Principatu suo aestimare incipiat : In communi quidem Republica, duodevicesimum egressus annum, jam pugiones in sinu amicorum absconderat, jam insidiis M. Antonii consulis latus petierat, jam fuerat Collega proscriptionis ; sed quum annum quadragesimum transisset, et in Gallia moraretur, delatum est ad eum indicium, L. Cinnam, stolidi ingenii virum, insidias ei struere. Dictum est et ubi, et quando, et quemadmodum aggredi vellet. Unus ex consciis deferebat ; statuit se ab eo vindicare. Consilium amicorum advocari jussit. Nox illi inquieta erat, quum cogitatet adolescentem nobilem, hoc detracto integrum, Cn. Pempeii nepotem damnandum. Jam unum hominem occidere non poterat, quum M. Antonio proscriptionis edictum inter coenam dictarat. Gemens subinde voces varias emittebat et inter se contrarias : Quid ergo ? Ego percussorem meum securum ambulare patiar, me sollicito ? Ergo non dabit poenas, qui tot civilibus bellis frustra petitum caput, tot navalibus, tot pedestribus proeliis incolume, postquam terra marique pax parta est, non occidere constituat, sed immolare ? Nam sacrificantem placuerat adoriri. Rursus silentio interposito, majore multo voce sibi quam Cinnae irascebatur : Quid vivis, si perire te tam multorum interest ? Quis finis erit suppliciorum ? Quis sanguinis ? Ego sum nobilibus adolescentulis expositum caput, in quod mucrones acuant. Non est tanti vita, si, ut ego non peream, tam multa perdenta sunt. Interpellavit tandem illum Livia uxor, et : Admittis, inquit, muliebre consilium ? Fac quod medici solent ; ubi usitata remedia non procedunt, tentant contraria. Severitate nihil adhuc profecisti : Salvidienum Lepidus secutus est, Lepidum Muraena, Muraenam, Caepio, Caepionem Egnatius, ut alios taceam quos tantum ausos pudet ; nunc tenta quomodo tibi cedat clementia. Ignlosce L. Cinnae ; deprehensus est ; jam nocere tibi non potest, prodesse famae tuae potest. Gavisus sibi quod advocatum invenerat, uxori quidem gratias egit ; renuntiari autem extemplo amicis quos in consilium rogaverat imperavit, et Cinnam unum ad se accersit, dimissisque omnibus e cubiculo, quum alteram poni Cinnae cathedram jussisset : Hoc, inquit, Primum a te peto, ne me loquentem interpelles, ne medio sermone meo proclames ; dabitur tibi loquendi liberum tempus. Ego te, Cinna, quum in hostium castris invenissem, non factum tantum mihi inimicum, sed natum, servavi ; patrimonium tibi omne concessi ; hodie tam felix es et tam dives, ut victo victores invideant : sacerdotium tibi petenti, praeteritis, compluribus quorum parentes mecum militaverant, dedi. Quum sic de te meruerim, occidere me constituisti. Quum ad hanc vocem exclamasset Cinna, procul hanc ab se abesse dementiam : Non praestas, inquit, fidem, Cinna ; convenerat ne interloquereris. Occidere, inquam, me paras." Adjecit locum, socios, diem, ordinem insidiarum, cui commissum esset ferrum ; et quum defixum videret, nec ex conventione jam, sed ex conscientia tacentem : Quo, inquit, hoc animo facis ? Ut ipse sis princeps ? Male, mehercule, cum republica agitur, si tibi ad imperandum nihil praeter me obstat. Domum tuam tueri non potes ; nuper libertini hominis gratia in privato judicio superatus es. Adeo nihil facilius putas quam contra Caesasem advocare ? Cedo, si spes tuas solus impedio, Paulusne te et Fabius Maximus et Cossi et Servilii ferent, tantumque agmen nobilium, non inania nomina praeferentium, sed eorum qui imaginibus suis decori sunt ? Ne totam ejus orationem repetendo magnam partem voluminis occupem, diutius enim quam duabus horis locutum esse constat, quum hanc poenam qua sola erat contentus futurus, extenderet : Vitam tibi, inquit, Cinna, iterum do, prius hosti, nunc insidiatori ac parricidae. Ex hodierno die inter nos amicitia incipiat. Contendamus utrum ego meliore fide vitam tibi dederim, an tu debeas. Post haec detulit ultro consulatum, questus quod non auderet petere ; amicissimum, fidelissimumque habuit ; haeres solus fuit illi ; nullis amplius insidiis ab ullo petitus est.
Montagne, liv. I de ses <<Essais>> , chap. 23.
L'empereur Auguste, étant en la Gaule, reçut certain avertissement d'une conjuration que lui brassait L. Cinna. Il délibéra de s'en venger, et manda pour cet effet au lendemain le conseil de ses amis. Mais la nuit d'entre deux il la passa avec grande inquiétude, considérant qu'il avait à faire mourir un jeune homme de bonne maison et neveu du grand Pompée, et produisait en se plaignant divers discours : « Quoi donc - faisait il - sera il dit que je demeurerai en crainte et en alarme, et que je lairrai mon meurtrier se promener cependant à son aise ? S'en ira il quitte, ayant assailli ma tête, que j'ai sauvée de tant de guerres civiles, de tant de batailles par mer et par terre ? Et après avoir établi la paix universelle du monde, sera il absout, ayant délibéré non de me tuer seulement, mais de me sacrifier ? » Car la conjuration était faite de le tuer comme il ferait quelque sacrifice. Après cela, s'étant tenu coi quelque espace de temps, il recommençait d'une voix plus forte, et s'en prenait à soi-même : « Pourquoi vis tu, s'il importe à tant de gens que tu meures ? N'y aura il point de fin à tes vengeances et à tes cruautés ? Ta vie vaut elle que tant de dommage se fasse pour la conserver ? » Livia, sa femme, le sentant en ces angoisses : « Et les conseils des femmes y seront ils reçus ? - lui dit elle -. Fais ce que font les médecins : quand les recettes accoutumées ne peuvent servir, ils en essayent de contraires. Par sévérité, tu n'a jusques à cette heure rien profité : Lepidus a suivi Salvidienus ; Murena, Lepidus ; Caepio, Murena ; Egnatius, Caepio ; commence à expérimenter comment te succéderont la douceur et la clémence. Cinna est convaincu, pardonne-lui, de te nuire, désormais il ne pourra, et profitera à ta gloire. » Auguste fut bien aise d'avoir trouvé un avocat de son humeur, et ayant remercié sa femme, et contremandé ses amis qu'il avait assignés au conseil, commanda qu'on fit venir à lui Cinna tout seul ; et ayant fait sortir tout le monde de sa chambre, et fait donner un siège à Cinna, il lui parla en cette manière : « En premier lieu, je te demande, Cinna, paisible audience ; n'interromps pas mon parler : je te donnerai temps à loisir d'y répondre. Tu sais, Cinna, que t'ayant pris au camp de mes ennemis, non seulement t'étant fait mon ennemi, mais étant né tel, je te sauvai, je te mis entre les mains tous tes biens, et t'ai enfin rendu si accommodé et si aisé, que les victorieux sont envieux de la condition du vaincu ; l'office du sacerdoce que tu me demandas, je te l'octroyai, l'ayant refusé à tant d'autres, desquels les pères avaient toujours combattu avec moi. T'ayant si fort obligé, tu as entrepris de me tuer. » À quoi Cinna s'étant écrié qu'il était bien éloigné d'une si méchante pensée : « Tu ne me tiens pas, Cinna, ce que tu m'avais promis - suivit Auguste - ; tu m'avais assuré que je ne serai interrompu. Oui, tu as entrepris de me tuer, en tel lieu, tel jour, en tel compagnie, et en telle façon. » Et le voyant transi de ces nouvelles, et en silence, non plus pour tenir le marché de se taire, mais de la presse de sa conscience : « Pourquoi - ajouta il - le fais-tu ? Est-ce pour être Empereur ? Vraiment il va bien mal à la chose publique, s'il n'y a que moi qui t'empêche d'arriver à l'Empire. Tu ne peux pas seulement défendre ta maison, et perdis dernièrement un procès par la faveur d'un simple libertin. Quoi ! N'as-tu pas moyen ni pouvoir en autre chose qu'à entreprendre César ? Je le quitte, s'il n'y a que moi qui empêche tes espérances. Penses-tu que Paulus, que Fabius, que les Cosséens et Serviliens te souffrent, et une si grande troupe de nobles, non seulement nobles, mais qui par leur vertu honorent leur noblesse ? » Après plusieurs autres propos (car il parla à lui plus de deux heures entières) : « Or va - lui dit il -, je te donne, Cinna, la vie à traître et à parricide que je te donnai autrefois à ennemi ; que l'amitié commence de ce jourd'hui entre nous, essayons qui de nous deux de meilleure foi : moi t'aie donné ta vie, ou tu l'aies reçue. » Et se départit d'avec lui en cette manière. Quelque temps après, il lui donna le consulat, se plaignant de quoi il ne lui avait osé demander. Il l'eut depuis pour fort ami, et fut seul fait par lui héritier de ses biens. Or depuis cet accident qui advint à Auguste au quarantième an de son âge, il n'y eut jamais de conjuration ni d'entreprise contre lui, et reçut une juste récompense de cette sienne clémence.
ACTEURS
ÉMILIE
fille de C. Toranius, tuteur d'Auguste, et proscrit par lui durant le Triumvirat
AUGUSTE
Empereur de Rome
CINNA
, fils d'une fille de Pompée, chef de la conjuration contre Auguste
MAXIME
autre chef de la conjuration
LIVIE
Impératrice
FULVIE
confidente d'Émilie
POLYCLÈTE
affranchi d’Auguste
ÉVANDRE
affranchi de Cinna
EUPHORBE
affranchi de Maxime
ACTE PREMIER
(La scène est à Rome)
SCÈNE PREMIÈRE
ÉMILIE
Impatients désirs d'une illustre vengeance
1
a qui la mort d'un père a donné la naissance,
2
enfants impétueux de mon ressentiment
3
que ma douleur séduite embrasse aveuglément :
4
vous régnez sur mon âme avecque trop d'empire,
5
pour le moins un moment souffrez que je respire
6
et que je considère en l'état où je suis,
7
et ce que je hasarde, et ce que je poursuis.
8
Quand je regarde Auguste en son trône de gloire,
9
et que vous reprochez à ma triste mémoire
10
que par sa propre main mon père massacré
11
du trône où je le vois fait le premier degré ;
12
quand vous me présentez cette sanglante image,
13
la cause de ma haine, et l'effet de sa rage,
14
je m'abandonne toute à vos ardents transports,
15
et crois, pour une mort, lui devoir mille morts.
16
Au milieu toutefois d'une fureur si juste,
17
j'aime encor plus Cinna que je ne hais Auguste,
18
et je sens refroidir ce bouillant mouvement
19
quand il faut pour le perdre exposer mon amant.
20
Oui, Cinna, contre moi moi-même je m'irrite,
21
quand je songe aux dangers où je te précipite.
22
Quoique pour me servir tu n'appréhendes rien,
23
te demander son sang c'est exposer le tien.
24
D'une si haute place on n'abat point de têtes
25
sans attirer sur soi mille et mille tempêtes.
26
L'issue en est douteuse, et le péril certain :
27
un ami déloyal peut trahir ton dessein,
28
l'ordre mal concerté, l'occasion mal prise,
29
peuvent dessus ton chef renverser l'entreprise,
30
porter sur toi les coups dont tu le veux frapper,
31
dans sa ruine même il peut t'envelopper.
32
Et quoi qu'en ma faveur ton amour exécute,
33
il te peut, en tombant, écraser sous sa chute.
34
Ah ! Cesse de courir à ce mortel danger :
35
te perdre en me vengeant, ce n'est pas me venger.
36
Un cœur est trop cruel quand il trouve des charmes
37
aux douceurs que corrompt l'amertume des larmes,
38
et je tiens qu'il faut mettre au rang des grands malheurs
39
la mort d'un ennemi qui nous coûte des pleurs.
40
Mais peut-on en verser alors qu'on venge un père ?
41
Est-il perte à ce prix qui ne semble légère ?
42
Et quand son assassin tombe sous notre effort,
43
doit-on considérer ce que coûte sa mort ?
44
Cessez vaines frayeurs, cessez lâches tendresses,
45
de jeter dans mon cœur vos indignes foiblesses,
46
et toi qui les produis par tes soins superflus,
47
amour, sers mon devoir, et ne le combats plus.
48
Lui céder c'est ta gloire, et le vaincre, ta honte :
49
montre-toi généreux souffrant qu'il te surmonte.
50
Plus tu lui donneras, plus il te va donner,
51
et ne triomphera que pour te couronner.
52
SCÈNE II
(ÉMILIE, FULVIE)
ÉMILIE
Je l'ai juré, Fulvie, et je le jure encore,
53
quoique j'aime Cinna, quoique mon cœur l'adore,
54
s'il me veut posséder, Auguste doit périr :
55
sa tête est le seul prix dont il peut m'acquérir.
56
Je lui prescris la loi que mon devoir m'impose.
57
FULVIE
Elle a pour la blâmer une trop juste cause :
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par un si grand dessein vous vous faites juger
59
digne sang de celui que vous voulez venger.
60
Mais encore une fois souffrez que je vous die
61
que cette passion dût être refroidie.
62
Auguste chaque jour à force de bienfaits
63
semble assez réparer les maux qu'il vous a faits ;
64
sa faveur envers vous paraît si déclarée
65
que vous êtes chez lui la plus considérée,
66
et de ses courtisans souvent les plus heureux
67
ont encore besoin que vous parliez pour eux.
68
ÉMILIE
Toute cette faveur ne me rend pas mon père,
69
et de quelque façon que l'on me considère,
70
abondante en richesse ou puissante en crédit,
71
je demeure toujours la fille d'un proscrit.
72
Les bienfaits ne font pas toujours ce que tu penses.
73
D'une main odieuse ils tiennent lieu d'offenses :
74
plus nous en prodiguons à qui nous peut haïr,
75
plus d'armes nous donnons à qui nous veut trahir.
76
Il m'en fait chaque jour sans changer mon courage :
77
je suis ce que j'étais, et je puis davantage,
78
et des mêmes présents qu'il verse dans mes mains
79
j'achète contre lui les esprits des romains.
80
Je recevrais de lui la place de Livie,
81
comme un moyen plus seur d'attenter à sa vie ;
82
pour qui venge son père il n'est point de forfaits,
83
et c'est vendre son sang que se rendre aux bienfaits.
84
FULVIE
Quel besoin toutefois de passer pour ingrate ?
85
Ne pouvez-vous haïr sans que la haine éclate ?
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Assez d'autres sans vous n'ont pas mis en oubli
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par quelles cruautés son trône est établi ;
88
tant de braves romains, tant d'illustres victimes,
89
qu'à son ambition ont immolé ses crimes,
90
laissent à leurs enfants d'assez vives douleurs
91
pour venger votre perte en vengeant leurs malheurs.
92
Beaucoup l'ont entrepris, mille autres vont les suivre :
93
qui vit haï de tous ne saurait longtemps vivre.
94
Remettez à leurs bras les communs intérêts,
95
et n'aidez leurs desseins que par des vœux secrets.
96
ÉMILIE
Quoi ? Je le haïrai sans tâcher de lui nuire ?
97
J'attendrai du hasard qu'il ose le détruire ?
98
Et je satisferai des devoirs si pressants
99
par une haine obscure et des vœux impuissants ?
100
Sa perte que je veux me deviendrait amère
101
si quelqu'un l'immolait à d'autres qu'à mon père,
102
et tu verrais mes pleurs couler pour son trépas
103
qui le faisant périr ne me vengerait pas.
104
C'est une lâcheté que de remettre à d'autres
105
les intérêts publics qui s'attachent aux nôtres.
106
Joignons à la douceur de venger nos parents
107
la gloire qu'on remporte à punir les tyrans,
108
et faisons publier par toute l'Italie :
109
la liberté de Rome est l'œuvre d'Émilie !
110
On a touché son âme, et son cœur s'est épris,
111
mais elle n'a donné son amour qu'à ce prix !
112
FULVIE
Votre amour à ce prix n'est qu'un présent funeste
113
qui porte à votre amant sa perte manifeste.
114
Pensez mieux, Émilie, à quoi vous l'exposez,
115
combien à cet écueil se sont déjà brisés.
116
Ne vous aveuglez point quand sa mort est visible.
117
ÉMILIE
Ah ! Tu sais me frapper par où je suis sensible :
118
quand je songe aux hasards que je lui fais courir,
119
la crainte de sa mort me fait déjà mourir.
120
Mon esprit en désordre à soi-même s'oppose :
121
je veux et ne veux pas, je m'emporte et je n'ose,
122
et mon devoir confus, languissant, étonné,
123
cède aux rébellions de mon cœur mutiné.
124
Tout beau, ma passion deviens un peu moins forte.
125
Tu vois bien des hasards, ils sont grands, mais n'importe :
126
Cinna n'est pas perdu pour être hasardé.
127
De quelques légions qu'Auguste soit gardé,
128
quelque soin qu'il se donne et quelque ordre qu'il tienne,
129
qui méprise sa vie est maître de la sienne.
130
Plus le péril est grand, plus doux en est le fruit ;
131
la vertu nous y jette, et la gloire le suit.
132
Quoi qu'il en soit, qu'Auguste ou que Cinna périsse,
133
aux mânes paternels je dois ce sacrifice.
134
Cinna me l'a promis en recevant ma foi,
135
et ce coup seul aussi le rend digne de moi.
136
Il est tard après tout de m'en vouloir dédire.
137
Aujourd'hui l'on s'assemble, aujourd'hui l'on conspire,
138
l'heure, le lieu, le bras se choisit aujourd'hui,
139
et c'est à faire enfin à mourir après lui.
140
SCÈNE III
(CINNA, ÉMILIE, FULVIE)
ÉMILIE
Mais le voici qui vient. Cinna, votre assemblée
141
des grandeurs du péril n'est-elle point troublée,
142
et reconnaissez-vous au front de vos amis
143
qu'ils soient prêts à tenir ce qu'ils vous ont promis ?
144
CINNA
Jamais contre un tyran entreprise conçue
145
ne permit d'espérer une si belle issue ;
146
jamais de telle ardeur on ne jura sa mort,
147
et jamais conjurés ne furent mieux d'accord :
148
tous s'y montrent portés avec tant d'allégresse,
149
qu'ils semblent, comme moi, servir une maîtresse ;
150
et tous font éclater un si puissant courroux,
151
qu'ils semblent tous venger un père comme vous.
152
ÉMILIE
Je l'avais bien prévu que pour un tel ouvrage
153
Cinna saurait choisir des hommes de courage,
154
et ne remettrait pas en de mauvaises mains
155
l'intérêt d'Émilie et celui des Romains.
156
CINNA
Plût aux dieux que vous-même eussiez vu de quel zèle
157
cette troupe entreprend une action si belle !
158
Au seul nom de César, d'Auguste et d'Empereur,
159
vous eussiez vu leurs yeux s'allumer de fureur,
160
et dans un même instant par un effet contraire
161
leur front pâlir d'horreur et rougir de colère.
162
« Amis - leur ai-je dit - voici le jour heureux
163
qui doit conclure enfin nos desseins généreux.
164
Le Ciel entre nos mains a mis le sort de Rome,
165
et son salut dépend de la perte d'un homme,
166
si l'on doit le nom d'homme à qui n'a rien d'humain,
167
à ce tigre altéré de tout le sang romain.
168
Combien pour le répandre a-t-il formé de brigues ?
169
Combien de fois changé de partis et de ligues,
170
tantôt ami d'Antoine, et tantôt ennemi,
171
et jamais insolent ni cruel à demi ? »
172
Là par un long récit de toutes les misères
173
que durant notre enfance ont enduré nos pères,
174
renouvelant leur haine avec leur souvenir,
175
je redouble en leurs cœurs l'ardeur de le punir.
176
Je leur fais des tableaux de ces tristes batailles
177
où Rome par ses mains déchirait ses entrailles,
178
où l'aigle abattait l'aigle, et de chaque côté
179
nos légions s'armaient contre leur liberté ;
180
où le but des soldats et des chefs les plus braves
181
c'était d'être vainqueurs pour devenir esclaves ;
182
où chacun trahissait aux yeux de l'univers
183
soi-même et son pays pour assurer ses fers ;
184
et tâchant d'acquérir avec le nom de traître
185
l'abominable honneur de lui donner un maître,
186
romains contre romains, parents contre parents
187
combattaient seulement pour le choix des tyrans.
188
J'ajoute à ces tableaux la peinture effroyable
189
de leur concorde affreuse, horrible, impitoyable,
190
funeste aux gens de bien, aux riches, au Sénat,
191
et pour tout dire enfin de leur Triumvirat.
192
Mais je ne trouve point de couleurs assez noires
193
pour en représenter les tragiques histoires.
194
Je les peins dans le meurtre à l'envi triomphants,
195
Rome entière noyée au sang de ses enfants,
196
les uns assassinés dans les places publiques,
197
les autres dans le sein de leurs dieux domestiques,
198
le méchant par le prix au crime encouragé,
199
le mari par sa femme en son lit égorgé,
200
le fils tout dégouttant du meurtre de son père
201
et sa tête à la main demandant son salaire,
202
sans exprimer encore avecque tous ces traits
203
qu'un crayon imparfait de leur sanglante paix.
204
Vous dirai-je les noms de ces grands personnages
205
dont j'ai dépeint les morts pour aigrir les courages,
206
ces illustres proscrits, ces demi-dieux mortels
207
qu'on a sacrifiés jusque sur les autels ?
208
Mais pourrais-je vous dire à quelle impatience,
209
à quels frémissements, à quelle violence
210
ces indignes trépas, quoique mal figurés,
211
ont porté les esprits de tous nos conjurés ?
212
Je n'ai point perdu temps, et voyant leur colère
213
au point de ne rien craindre, en état de tout faire,
214
j'ajoute en peu de mots : « Toutes ces cruautés,
215
la perte de nos biens et de nos libertés,
216
le ravage des champs, le pillage des villes,
217
et les proscriptions, et les guerres civiles,
218
sont les degrés sanglants dont Auguste a fait choix
219
pour monter sur le trône et nous donner des lois.
220
Rendons toutefois grâce à la bonté céleste
221
que de nos trois tyrans c'est le seul qui nous reste,
222
et que juste une fois il s'est privé d'appui
223
perdant pour régner seul deux méchants comme lui.
224
Lui mort nous n'avons point de vengeur ni de maître,
225
avec la liberté Rome s'en va renaître,
226
et nous mériterons le nom de vrais romains
227
si le joug qui l'accable est brisé par nos mains.
228
Prenons l'occasion tandis qu'elle est propice,
229
demain au Capitole il fait un sacrifice :
230
qu'il en soit la victime, et faisons en ces lieux
231
justice à tout le monde à la face des dieux.
232
Là presque pour sa suite il n'a que notre troupe,
233
c'est de ma main qu'il prend et l'encens et la coupe,
234
et je veux pour signal que cette même main
235
lui donne au lieu d'encens d'un poignard dans le sein.
236
Ainsi d'un coup mortel la victime frappée
237
fera voir si je suis du sang du grand Pompée.
238
Faites voir après moi si vous vous souvenez
239
des illustres aïeux de qui vous êtes nés ! »
240
À peine ai-je achevé que chacun renouvelle
241
par un noble serment le vœu d'être fidèle,
242
l'occasion leur plaît, mais chacun veut pour soi
243
l'honneur du premier coup que j'ai choisi pour moi.
244
La raison règle enfin l'ardeur qui les emporte,
245
Maxime et la moitié s'assurent de la porte,
246
l'autre moitié me suit et doit l'environner,
247
prête au moindre signal que je voudrai donner.
248
Voilà, belle Émilie, à quel point nous en sommes.
249
Demain j'attends la haine, ou la faveur des hommes,
250
le nom de parricide, ou de libérateur,
251
César, celui de prince, ou bien d'usurpateur.
252
Du succès qu'on obtient contre la tyrannie
253
dépend ou notre gloire, ou notre ignominie,
254
et le peuple inégal à l'endroit des tyrans,
255
s'il les déteste morts, les adore vivants.
256
Pour moi, soit que le Ciel me soit dur, ou propice,
257
qu'il m'élève à la gloire, ou me livre au supplice,
258
que Rome se déclare ou pour ou contre nous,
259
mourant pour vous servir tout me semblera doux.
260
ÉMILIE
Ne crains point de succès qui souille ta mémoire.
261
Le bon et le mauvais sont égaux pour ta gloire,
262
et dans un tel dessein le manque de bonheur
263
met en péril ta vie et non pas ton honneur.
264
Regarde le malheur de Brute et de Cassie,
265
la splendeur de leurs noms en est-elle obscurcie ?
266
Ont-ils perdu celui de derniers des romains ?
267
Et sont-ils morts entiers avecque leurs desseins ?
268
Leur mémoire dans Rome est encor précieuse
269
autant que de César la vie est odieuse :
270
si leur vainqueur y règne, ils y sont regrettés,
271
et par les vœux de tous leurs pareils souhaités.
272
Va marcher sur leurs pas où l'honneur te convie,
273
mais ne perds pas le soin de conserver ta vie ;
274
souviens-toi du beau feu dont nous sommes épris,
275
qu'aussi bien que la gloire Émilie est ton prix,
276
que tu me dois ton cœur, que mes faveurs t'attendent,
277
que tes jours me sont chers, que les miens en dépendent,
278
et que... mais quel sujet mène Évandre vers nous ?
279
SCÈNE IV
(CINNA, ÉMILIE, ÉVANDRE, FULVIE)
ÉVANDRE
Seigneur, César vous mande, et Maxime avec vous.
280
CINNA
Et Maxime avec moi ! Le sais-tu bien, Évandre ?
281
ÉVANDRE
Polyclète est encore chez vous à vous attendre,
282
et fût venu lui-même avec moi vous chercher,
283
si ma dextérité n'eût su l'en empêcher :
284
je vous en donne avis de peur d'une surprise,
285
il presse fort.
286
ÉMILIE
Mander les chefs de l'entreprise !
Tous deux ! En même temps ! Vous êtes découverts.
287
CINNA
Espérons mieux, de grâce.
288
ÉMILIE
Ah ! Cinna, je te perds,
et les dieux obstinés à nous donner un maître
289
parmi tes vrais amis ont mêlé quelque traître.
290
Il n'en faut point douter, Auguste a tout appris.
291
Quoi, tous deux ! Et sitôt que le conseil est pris !
292
CINNA
Je ne vous puis celer que son ordre m'étonne,
293
mais souvent il m'appelle auprès de sa personne ;
294
Maxime est comme moi de ses plus confidents,
295
et nous nous alarmons peut-être en imprudents.
296
ÉMILIE
Sois moins ingénieux à te tromper toi-même,
297
Cinna, ne porte point mes maux jusqu'à l'extrême,
298
et puisque désormais tu ne me peux venger,
299
dérobe au moins ta tête à ce mortel danger,
300
fuis d'Auguste irrité l'implacable colère.
301
Je verse assez de pleurs pour la mort de mon père,
302
n'aigris point ma douleur par un nouveau tourment,
303
et ne lui permets point de m'ôter mon amant.
304
CINNA
Quoi ! Sur l'illusion d'une terreur panique
305
trahir vos intérêts et la cause publique !
306
Par cette lâcheté moi-même m'accuser,
307
et tout abandonner quand il faut tout oser !
308
Que feront nos amis si vous êtes déçue ?
309
ÉMILIE
Mais que deviendras-tu si l'entreprise est sue ?
310
CINNA
S'il est pour me trahir des esprits assez bas,
311
ma vertu pour le moins ne me trahira pas :
312
vous la verrez, brillante au bord des précipices,
313
se couronner de gloire en bravant les supplices ;
314
rendre Auguste jaloux du sang qu'il répandra,
315
et le faire trembler alors qu'il me perdra.
316
Je deviendrais suspect à tarder davantage :
317
adieu, raffermissez ce généreux courage
318
s'il faut subir le coup d'un destin rigoureux.
319
Je mourrai tout ensemble heureux et malheureux :
320
heureux pour vous servir d'abandonner la vie,
321
malheureux de mourir sans vous avoir servie.
322
ÉMILIE
Oui, va, n'écoute plus ma voix qui te retient.
323
Mon trouble se dissipe, et ma raison revient,
324
pardonne à mon amour cette indigne foiblesse.
325
Tu voudrais fuir en vain, Cinna, je le confesse :
326
si tout est découvert, Auguste a su pourvoir
327
à ne te laisser pas ta fuite en ton pouvoir :
328
porte, porte chez lui cette mâle asseurance
329
digne de notre amour, digne de ta naissance ;
330
meurs, s'il y faut mourir, en citoyen romain,
331
et par un beau trépas couronne un beau dessein.
332
Ne crains pas qu'après toi rien ici me retienne,
333
ta mort emportera mon âme vers la tienne,
334
et mon cœur aussitôt, percé des mêmes coups...
335
CINNA
Ah ! Souffrez que tout mort je vive encore en vous,
336
et du moins en mourant permettez que j'espère
337
que vous saurez venger l'amant avec le père.
338
Dans un si grand péril vos jours sont asseurés :
339
vos desseins ne sont sus d'aucun des conjurés,
340
et décrivant tantôt les misères romaines
341
je leur ai tu la mort qui fait naître nos haines,
342
de peur que trop d'ardeur touchant vos intérêts
343
sur mon visage ému ne peignit nos secrets.
344
Notre amour n'est connu que d'Evandre et Fulvie.
345
ÉMILIE
Avec moins de frayeur je vais donc chez Livie,
346
puisque dans ton péril il me reste un moyen
347
de faire agir pour toi son crédit et le mien :
348
mais si mon amitié par là ne te délivre,
349
n'espère pas qu'enfin je veuille te survivre.
350
Je fais de ton destin des règles à mon sort,
351
et j'obtiendrai ta vie, ou je suivrai ta mort.
352
CINNA
Soyez en ma faveur moins cruelle à vous-même.
353
ÉMILIE
Va-t'en, et souviens-toi seulement que je t'aime.
354
(Fin du premier acte)
ACTE II
SCÈNE PREMIÈRE
(AUGUSTE, CINNA, MAXIME, troupe de courtisans)
AUGUSTE
Que chacun se retire, et qu'aucun n'entre ici.
355
Vous Cinna demeurez, et vous Maxime aussi.
356
Cet Empire absolu sur la terre et sur l'onde,
357
ce pouvoir souverain que j'ai sur tout le monde,
358
cette grandeur sans borne, et cet superbe rang
359
qui m'a jadis coûté tant de peine et de sang ;
360
enfin tout ce qu'adore en ma haute fortune
361
d'un courtisan flatteur la présence importune,
362
n'est que de ces beautés dont l'éclat éblouit,
363
et qu'on cesse d'aimer sitôt qu'on en jouit.
364
L'ambition déplaît quand elle est assouvie,
365
d'une contraire ardeur son ardeur est suivie,
366
et comme notre esprit jusqu'au dernier soupir
367
toujours vers quelque objet pousse quelque désir,
368
il se ramène en soi, n'ayant plus où se prendre,
369
et monté sur le faîte il aspire à descendre.
370
J'ai souhaité l'Empire, et j'y suis parvenu,
371
mais, en le souhaitant, je ne l'ai pas connu.
372
Dans sa possession j'ai trouvé pour tous charmes
373
d'effroyables soucis, d'éternelles alarmes,
374
mille ennemis secrets, la mort à tous propos,
375
point de plaisir sans trouble, et jamais de repos.
376
Sylla m'a précédé dans ce pouvoir suprême,
377
le grand César, mon père, en a joui de même ;
378
Sylla s'en est démis, mon père me l'a gardé.
379
Différents en leur fin comme en leur procédé,
380
l'un cruel et barbare, est mort aimé tranquille,
381
comme un bon citoyen dans le sein de sa ville ;
382
l'autre tout débonnaire, au milieu du Sénat,
383
a vu trancher ses jours par un assassinat.
384
Ces exemples récents suffiraient pour m'instruire
385
si par l'exemple seul on se devait conduire.
386
L'un m'invite à le suivre, et l'autre me fait peur,
387
mais l'exemple souvent n'est qu'un miroir trompeur,
388
et l'ordre du destin qui gêne nos pensées
389
n'est pas toujours écrit dans les choses passées.
390
Quelquefois l'un se brise où l'autre s'est sauvé,
391
et par où l'un périt, un autre est conservé.
392
Voilà, mes chers amis, ce qui me met en peine ;
393
vous, qui me tenez lieu d'Agrippe et de Mécène,
394
pour résoudre ce point avec eux débattu
395
prenez sur mon esprit le pouvoir qu'ils ont eu.
396
Ne considérez point cette grandeur suprême
397
odieuse aux romains, et pesante à moi-même.
398
Traitez-moi comme ami, non comme souverain,
399
Rome, Auguste, l'État, tout est en votre main ;
400
vous mettrez et l'Europe, et l'Asie et l'Afrique,
401
sous les lois d'un monarque, ou d'une république.
402
Votre avis est ma règle, et par ce seul moyen
403
je veux être Empereur, ou simple citoyen.
404
CINNA
Malgré notre surprise et mon insuffisance,
405
je vous obéirai, Seigneur, sans complaisance,
406
et mets bas le respect qui pourrait m'empêcher
407
de combattre un avis où vous semblez pencher.
408
Souffrez-le d'un esprit jaloux de votre gloire,
409
que vous allez souiller d'une tache trop noire.
410
Si vous laissant séduire à ces impressions
411
vous-même condamnez toutes vos actions,
412
on ne renonce point aux grandeurs légitimes,
413
on garde sans remords ce qu'on acquiert sans crimes,
414
et plus le bien qu'on quitte est noble, grand, exquis,
415
plus qui l'ose quitter le juge mal acquis.
416
N'imprimez pas, Seigneur, cette honteuse marque
417
à ces rares vertus qui vous ont fait monarque ;
418
vous l'êtes justement, et c'est sans attentat
419
que vous avez changé la forme de l'État.
420
Rome est dessous vos lois par le droit de la guerre,
421
qui sous les lois de Rome a mis toute la Terre ;
422
vos armes l'ont conquise, et tous les conquérants
423
pour être usurpateurs ne sont pas des tyrans ;
424
lorsque notre valeur nous gagne une province,
425
gouvernant justement on devient juste prince.
426
C'est ce que fit César : il vous faut aujourd'hui
427
condamner sa mémoire, ou faire comme lui :
428
si le pouvoir suprême est blâmé par Auguste,
429
César fut un tyran, et son trépas fut juste,
430
et vous devez aux dieux compte de tout le sang
431
dont vous l'avez vengé pour monter à son rang.
432
Mais sa mort vous fait peur ? Seigneur, les destinées
433
d'un soin bien plus exact veillent sur vos années.
434
On a dix fois sur vous attenté sans effet,
435
et qui l'a voulu perdre au même instant l'a fait.
436
On entreprend assez, mais aucun n'exécute ;
437
il est des assassins, mais il n'est plus de Brute.
438
Enfin, s'il faut attendre un semblable revers,
439
il est beau de mourir maître de l'univers.
440
C'est ce qu'en peu de mots j'ose dire, et j'estime
441
que ce peu que j'ai dit est l'avis de Maxime.
442
MAXIME
Oui, j'accorde qu'Auguste a droit de conserver
443
l'Empire où sa vertu l'a fait seule arriver,
444
et qu'au prix de son sang, au péril de sa tête,
445
il a fait de l'État une juste conquête ;
446
mais que sans se noircir il ne puisse quitter
447
le fardeau que sa main est lasse de porter,
448
qu'il accuse par là César de tyrannie,
449
qu'il approuve sa mort, c'est ce que je dénie.
450
Rome est à vous, Seigneur, l'Empire est votre bien,
451
chacun en liberté peut disposer du sien.
452
Il le peut à son choix garder ou s'en défaire ;
453
vous seul ne pourriez pas ce que peut le vulgaire,
454
et seriez devenu, pour avoir tout dompté
455
esclave des grandeurs où vous êtes monté ?
456
Possédez-les, Seigneur, sans qu'elles vous possèdent.
457
Loin de vous captiver, souffrez qu'elles vous cèdent,
458
et faites hautement connaître enfin à tous
459
que tout ce qu'elles ont est au-dessous de vous.
460
Votre Rome autrefois vous donna la naissance,
461
vous lui voulez donner votre toute-puissance ;
462
et Cinna vous impute à crime capital
463
la libéralité vers le pays natal !
464
Il appelle remords l'amour de la patrie !
465
Par la même vertu la gloire est donc flétrie,
466
et ce n'est qu'un objet digne de nos mépris.
467
Si de ses plus hauts faits l'infamie est le prix,
468
je veux bien avouer qu'une action si belle
469
donne à Rome bien plus que vous ne tenez d'elle ;
470
mais ce n'est pas un crime indigne de pardon
471
quand la reconnaissance est au-dessus du don.
472
Suivez, suivez, Seigneur, le Ciel qui vous inspire,
473
votre gloire redouble à mépriser l'Empire,
474
et vous serez fameux chez la postérité
475
moins pour l'avoir conquis, que pour l'avoir quitté.
476
Le bonheur peut conduire à la grandeur suprême,
477
mais pour y renoncer il faut la vertu même,
478
et peu de généreux vont jusqu'à dédaigner,
479
après un sceptre acquis, la douceur de régner.
480
Considérez d'ailleurs que vous régnez dans Rome,
481
où de quelque façon que votre cour vous nomme,
482
on hait la monarchie, et le nom d'empereur ;
483
cachant celui de roi ne fait pas moins d'horreur.
484
Ils passent pour tyran quiconque s'y fait maître,
485
qui le sert pour esclave, et qui l'aime pour traître ;
486
qui le souffre a le cœur lâche, mol, abattu,
487
et pour s'en affranchir tout s'appelle vertu.
488
Vous en avez, Seigneur, des preuves trop certaines,
489
on a fait contre vous dix entreprises vaines ;
490
peut-être que l'onzième est prête d'éclater,
491
et que ce mouvement qui vous vient agiter
492
n'est qu'un avis secret que le Ciel vous envoie,
493
qui pour vous conserver n'a plus que cette voie.
494
Ne vous exposez plus à ces fameux revers :
495
il est beau de mourir maître de l'univers,
496
mais la plus belle mort souille notre mémoire
497
quand nous avons pu vivre avecque plus de gloire.
498
CINNA
Si l'amour du pays doit ici prévaloir,
499
c'est son bien seulement que vous devez vouloir,
500
et cette liberté, qui lui semble si chère,
501
n'est pour Rome, Seigneur, qu'un bien imaginaire,
502
plus nuisible qu'utile, et qui n'approche pas
503
de celui qu'un bon prince apporte à ses États.
504
Avec ordre et raison les honneurs il dispense,
505
avecque jugement punit et récompense ;
506
ne précipite rien de peur d'un successeur,
507
et dispose de tout en juste possesseur.
508
Mais quand le peuple est maître, on n'agit qu'en tumulte :
509
la voix de la raison jamais ne se consulte,
510
les honneurs sont vendus aux plus ambitieux,
511
les magistrats donnés aux plus séditieux.
512
Ces petits souverains qu'il fait pour une année,
513
voyant d'un temps si court leur puissance bornée,
514
des plus heureux desseins font avorter le fruit,
515
de peur de le laisser à celui qui les suit ;
516
comme ils ont peu de part au bien dont ils ordonnent,
517
dedans le champ d'autrui largement ils moissonnent,
518
asseurés que chacun leur pardonne aisément,
519
espérant à son tour un pareil traitement.
520
Le pire des États est l'État populaire.
521
AUGUSTE
Et toutefois le seul qui dans Rome peut plaire.
522
Cette haine des rois, que depuis cinq cents ans
523
avec le premier lait sucent tous ses enfants,
524
pour l'arracher des cœurs est trop enracinée.
525
MAXIME
Oui, Seigneur, dans son mal Rome est trop obstinée.
526
Son peuple qui s'y plaît en fuit la guérison,
527
sa coutume l'emporte et non pas la raison ;
528
et cette vieille erreur que Cinna veut abattre
529
est une heureuse erreur dont il est idolâtre,
530
par qui le monde entier rangé dessous ses lois
531
l'a vu cent fois marcher sur la tête des rois,
532
son épargne s'enfler du sac de leurs provinces.
533
Que lui pouvaient de plus donner les meilleurs princes ?
534
J'ose dire, Seigneur, que par tous les climats
535
ne sont pas bien reçus toutes sortes d'États :
536
chaque peuple a le sien conforme à sa nature,
537
qu'on ne saurait changer sans lui faire une injure.
538
Telle est la loi du Ciel, dont la sage équité
539
sème dans l'univers cette diversité.
540
Les macédoniens aiment le monarchique,
541
et le reste des grecs la liberté publique ;
542
les parthes, les persans veulent des souverains,
543
et le seul consulat est bon pour les romains.
544
CINNA
S'il est vrai que du Ciel la prudence infinie
545
départ à chaque peuple un différent génie,
546
il est certain aussi que cet ordre des cieux
547
change selon les temps comme selon les lieux.
548
Rome a reçu des rois ses murs et sa naissance,
549
elle tient des consuls sa gloire et sa puissance,
550
et reçoit maintenant de vos rares bontés
551
le comble souverain de ses prospérités.
552
Sous vous l'État n'est plus en pillage aux armées,
553
les portes de Janus par vos mains sont fermées,
554
ce que sous ses consuls n'ont pu faire deux fois,
555
et qu'a fait avant eux le second de ses rois.
556
MAXIME
Les changements d'État que fait l'ordre céleste
557
ne coûtent point de sang, n'ont rien qui soit funeste.
558
CINNA
C'est un ordre des dieux qui jamais ne se rompt
559
de nous vendre bien cher les grands biens qu'ils nous font.
560
L'exil des Tarquins même ensanglanta nos terres,
561
et nos premiers consuls nous ont coûté des guerres.
562
MAXIME
Donc votre aïeul Pompée au Ciel a résisté
563
quand il a combattu pour notre liberté.
564
CINNA
Si le Ciel n'eût voulu que Rome l'eût perdue,
565
par les mains de Pompée il l'aurait défendue.
566
Il a choisi sa mort pour servir dignement,
567
d'une marque éternelle à ce grand changement,
568
et devait cet honneur aux mânes d'un tel homme
569
d'emporter avec eux la liberté de Rome.
570
Ce nom depuis longtemps ne sert qu'à l'éblouir,
571
et sa propre grandeur l'empêche d'en jouir.
572
Depuis qu'elle se voit la maîtresse du monde,
573
depuis que la richesse entre ses murs abonde,
574
et que son sein, fécond en glorieux exploits
575
produit des citoyens plus puissants que des rois,
576
les grands, pour s'affermir achetant les suffrages,
577
tiennent pompeusement leurs maîtres à leurs gages,
578
qui, par des fers dorés se laissant enchaîner,
579
reçoivent d'eux les lois qu'ils pensent leur donner.
580
Envieux l'un de l'autre ils mènent tout par brigues,
581
que leur ambition tourne en sanglantes ligues.
582
Ainsi de Marius Sylla devint jaloux,
583
César de mon aïeul, Marc-Antoine de vous ;
584
ainsi la liberté ne peut plus être utile
585
qu'à former les fureurs d'une guerre civile,
586
lorsque par un désordre à l'univers fatal
587
l'un ne veut point de maître, et l'autre point d'égal.
588
Seigneur, pour sauver Rome, il faut qu'elle s'unisse
589
en la main d'un bon chef à qui tout obéisse ;
590
et si votre bonté la veut favoriser,
591
otez-lui les moyens de se plus diviser.
592
Sylla, quittant la place enfin bien usurpée,
593
n'a fait qu'ouvrir le champ à César et Pompée,
594
que le malheur des temps ne nous eût pas fait voir
595
s'il eût dans sa famille asseuré son pouvoir.
596
Qu'a fait du grand César le cruel parricide,
597
qu'élever contre vous Antoine avec Lépide,
598
qui n'eussent pas détruit Rome par les romains,
599
si César eût laissé l'Empire entre vos mains ?
600
Vous la replongerez, en quittant cet Empire,
601
dans les maux dont à peine encore elle respire,
602
et de ce peu, Seigneur, qui lui reste de sang
603
une guerre nouvelle épuisera son flanc.
604
Que l'amour du pays, que la pitié vous touche,
605
votre Rome à genoux vous parle par ma bouche.
606
Considérez le prix que vous avez coûté :
607
non pas qu'elle vous croie avoir trop acheté,
608
des maux qu'elle a soufferts elle est trop bien payée ;
609
mais une juste peur tient son âme effrayée.
610
Si jaloux de son heur et las de commander,
611
vous lui rendez un bien qu'elle ne peut garder,
612
s'il lui faut à ce prix en acheter un autre,
613
si vous ne préférez son intérêt au vôtre,
614
si ce funeste don la met au désespoir,
615
je n'ose dire ici ce que j'ose prévoir.
616
Conservez-vous, Seigneur, lui conservant un maître
617
sous qui son vrai bonheur commence de renaître,
618
et daignez asseurer le bien commun de tous
619
laissant un successeur qui soit digne de vous.
620
AUGUSTE
N'en délibérons plus, cette pitié l'emporte.
621
Mon repos m'est bien cher, mais Rome est la plus forte,
622
et quelque grand malheur qui m'en puisse arriver,
623
je consens à me perdre afin de la sauver.
624
Pour ma tranquillité mon cœur en vain soupire.
625
Cinna, par vos conseils je retiendrai l'Empire,
626
mais je le retiendrai pour vous en faire part.
627
Je sais bien que vos cœurs n'ont point pour moi de fard,
628
et que chacun de vous dans l'avis qu'il me donne
629
regarde seulement l'État et ma personne.
630
Votre amour pour tous deux fait ce combat d'esprits,
631
et je veux que chacun en reçoive le prix.
632
Maxime, je vous fais gouverneur de Sicile :
633
allez donner mes lois à ce terroir fertile,
634
songez que c'est pour moi que vous gouvernerez,
635
et que je répondrai de ce que vous ferez.
636
Pour épouse, Cinna, je vous donne Émilie :
637
vous savez qu'elle tient la place de Julie,
638
et que si nos malheurs et la nécessité
639
m'ont fait traiter son père avec sévérité,
640
mon épargne depuis en sa faveur ouverte
641
doit avoir adouci l'aigreur de cette perte.
642
Voyez-la de ma part, tâchez de la gagner,
643
vous n'êtes pas pour elle un homme à dédaigner.
644
Je présume plutôt qu'elle en sera ravie.
645
Adieu, j'en vais porter la nouvelle à Livie.
646
SCÈNE II
(CINNA, MAXIME)
MAXIME
Quel est votre dessein après ces beaux discours ?
647
CINNA
Le même que j'avais, et que j'aurai toujours.
648
MAXIME
Un chef de conjurés flatte la tyrannie !
649
CINNA
Un chef de conjurés la veut voir impunie !
650
MAXIME
Je veux voir Rome libre.
651
CINNA
Et vous pouvez juger
que je veux l'affranchir ensemble et la venger.
652
Auguste aura soûlé ses damnables envies,
653
Pillé jusqu'aux autels, sacrifié nos vies,
654
Rempli les champs d'horreur, comblé Rome de morts,
655
et sera quitte après pour l'effet d'un remords !
656
Quand le Ciel par nos mains à le punir s'apprête,
657
un lâche repentir garantira sa tête !
658
C'est trop semer d'appas, et c'est trop inviter
659
par son impunité quelque autre à l'imiter.
660
Vengeons nos citoyens, et que sa peine étonne
661
quiconque après sa mort aspire à la couronne ;
662
que le peuple aux tyrans ne soit plus exposé :
663
s'il eût puni Sylla, César eût moins osé.
664
MAXIME
Mais la mort de César, que vous trouvez si juste
665
a servi de prétexte aux cruautés d'Auguste.
666
Voulant nous affranchir Brute s'est abusé :
667
s'il n'eût puni César, Auguste eût moins osé.
668
CINNA
La faute de Cassie, et ses terreurs paniques,
669
ont fait tomber l'État sous des lois tyranniques,
670
mais nous ne verrons point de pareils accidents
671
lorsque Rome suivra des chefs moins imprudents.
672
MAXIME
Nous sommes encor loin de mettre en évidence
673
si nous nous conduisons avec plus de prudence ;
674
cependant c'en est peu que de n'accepter pas
675
le bonheur qu'on recherche au péril du trépas.
676
CINNA
C'en est encor bien moins alors qu'on s'imagine
677
guérir un mal si grand sans couper la racine :
678
employer la douceur à cette guérison,
679
c'est en fermant la plaie y verser du poison.
680
MAXIME
Vous la voulez sanglante, et la rendez douteuse.
681
CINNA
Vous la voulez sans peine, et la rendez honteuse.
682
MAXIME
Pour sortir de ses fers jamais on ne rougit.
683
CINNA
On en sort lâchement si la vertu n'agit.
684
MAXIME
Jamais la liberté ne cesse d'être aimable,
685
et c'est toujours pour Rome un bien inestimable.
686
CINNA
Ce ne peut être un bien qu'elle daigne estimer
687
quand il vient d'une main lasse de l'opprimer :
688
elle a le cœur trop bon pour se voir avec joie
689
le rebut du tyran dont elle fut la proie ;
690
et tout ce que la gloire a de vrais partisans
691
le hait trop puissamment pour aimer ses présents.
692
MAXIME
Donc pour vous Émilie est un objet de haine,
693
et cette récompense est pour vous une peine ?
694
CINNA
Oui, mais pour le braver jusque dans les Enfers,
695
quand nous aurons vengé Rome des maux soufferts,
696
et que par son trépas je l'aurai méritée,
697
je veux joindre à sa main ma main ensanglantée,
698
l'épouser sur sa cendre, et qu'après cet effort
699
les présents du tyran soient le prix de sa mort.
700
MAXIME
Mais l'apparence, ami, que vous puissiez lui plaire,
701
teint du sang de celui qu'elle aime comme un père,
702
car vous n'êtes pas homme à la violenter.
703
CINNA
Ami, dans ce palais on peut nous écouter,
704
et nous parlons peut-être avec trop d'imprudence
705
dans un lieu si mal propre à notre confidence.
706
Sortons, qu'en seureté j'examine avec vous
707
pour en venir à bout les moyens les plus doux.
708
(Fin du second acte)
ACTE III
SCÈNE PREMIÈRE
(MAXIME, EUPHORBE)
MAXIME
Lui-même il m'a tout dit, leur flamme est mutuelle :
709
il adore Émilie, il est adoré d'elle,
710
mais sans venger son père il n'y peut aspirer,
711
et c'est pour l'acquérir qu'il nous fait conspirer.
712
EUPHORBE
Je ne m'étonne plus de cette violence
713
dont il contraint Auguste à garder sa puissance.
714
La ligue se romprait s'il s'en était démis
715
et tous vos conjurés deviendraient ses amis.
716
MAXIME
Ils servent, abusés, la passion d'un homme
717
qui n'agit que pour soi feignant d'agir pour Rome,
718
et moi, par un malheur qui n'eût jamais d'égal,
719
je pense servir Rome, et je sers mon rival.
720
EUPHORBE
Vous êtes son rival !
721
MAXIME
Oui, j'aime sa maîtresse,
et l'ai caché toujours avec assez d'adresse.
722
Mon ardeur inconnue avant que d'éclater
723
par quelque grand exploit la voulait mériter.
724
Cependant par mes mains je vois qu'il me l'enlève :
725
son dessein fait ma perte, et c'est moi qui l'achève.
726
J'avance des succès dont j'attends le trépas,
727
et pour m'assassiner je lui prête mon bras.
728
Que l'amitié me plonge en un malheur extrême !
729
EUPHORBE
L'issue en est aisée : agissez pour vous-même ;
730
d'un dessein qui vous perd rompez le coup fatal,
731
gagnez une maîtresse accusant un rival.
732
Auguste, à qui par là vous sauverez la vie,
733
ne vous pourra jamais refuser Émilie.
734
MAXIME
Quoi, trahir mon ami !
735
EUPHORBE
L'amour rend tout permis.
Un véritable amant ne connaît point d'amis,
736
et même avec justice on peut trahir un traître
737
qui pour une maîtresse ose trahir son maître.
738
Oubliez l'amitié comme lui les bienfaits.
739
MAXIME
Un exemple à faillir n'autorise jamais.
740
EUPHORBE
Sa faute contre lui vous rend tout légitime.
741
On n'est point criminel quand on punit un crime.
742
MAXIME
Un crime par qui Rome obtient sa liberté !
743
EUPHORBE
Craignez tout d'un esprit si plein de lâcheté.
744
L'intérêt du pays n'est point ce qui l'engage :
745
le sien, et non la gloire, anime son courage.
746
Il aimerait César s'il n'était amoureux,
747
et n'est enfin qu'ingrat, et non pas généreux.
748
Pensez-vous avoir lu jusqu'au fond de son âme ?
749
Sous la cause publique il vous cachait sa flamme,
750
et peut cacher encore sous cette passion
751
les détestables feux de son ambition.
752
Peut-être qu'il prétend après la mort d'Octave
753
au lieu d'affranchir Rome en faire son esclave,
754
qu'il vous compte déjà pour un de ses sujets,
755
ou que sur votre perte il fonde ses projets.
756
MAXIME
Mais comment l'accuser sans nommer tout le reste ?
757
À tous nos conjurés l'avis serait funeste,
758
et par là nous verrions indignement trahis
759
ceux qu'engage avec nous le seul bien du pays.
760
D'un si lâche dessein mon âme est incapable :
761
il perd trop d'innocents pour punir un coupable,
762
j'ose tout contre lui, mais je crains tout pour eux.
763
EUPHORBE
Auguste s'est lassé d'être si rigoureux :
764
en ces occasions, ennuyé de supplices,
765
ayant puni les chefs il pardonne aux complices ;
766
si toutefois pour eux vous craignez son courroux,
767
quand vous lui parlerez, parlez au nom de tous.
768
MAXIME
Nous disputons en vain, et ce n'est que folie
769
de vouloir par sa perte acquérir Émilie.
770
Ce n'est pas le moyen de plaire à ses beaux yeux
771
que de priver du jour ce qu'elle aime le mieux.
772
Pour moi j'estime peu qu'Auguste me la donne.
773
Je veux gagner son cœur plutôt que sa personne,
774
et ne fais point d'état de sa possession
775
si je n'ai point de part à son affection.
776
Puis-je la mériter par une triple offense ?
777
Je trahis son amant, je détruis sa vengeance,
778
je conserve le sang qu'elle veut voir périr,
779
et j'aurais quelque espoir qu'elle me pût chérir !
780
EUPHORBE
C'est ce qu'à dire vrai je vois fort difficile.
781
L'artifice pourtant vous y peut être utile :
782
ll en faut trouver un qui la puisse abuser,
783
et du reste le temps en pourra disposer.
784
MAXIME
Mais si pour s'excuser il nomme sa complice ?
785
S'il arrive qu'Auguste avec lui la punisse ?
786
Puis-je lui demander pour prix de mon rapport
787
celle qui nous oblige à conspirer sa mort ?
788
EUPHORBE
Vous pourriez m'opposer tant et de tels obstacles
789
que pour les surmonter il faudrait des miracles.
790
J'espère toutefois qu'à force d'y rêver...
791
MAXIME
Va, devant qu'il soit peu je t'irai retrouver.
792
Cinna vient, et je veux en tirer quelque chose
793
pour t'aller dire après ce que je me propose.
794
SCÈNE II
(CINNA, MAXIME)
MAXIME
Vous me semblez pensif.
795
CINNA
Ce n'est pas sans sujet.
MAXIME
D'un penser si profond quel est le triste objet ?
796
CINNA
Émilie et César, l'un et l'autre me gêne :
797
L'un me semble trop bon, l'autre trop inhumaine.
798
Plût aux dieux que César avecque tous ses soins
799
ou s'en fît plus aimer, ou m'aimât un peu moins ;
800
que sa bonté touchât la beauté qui me charme,
801
et la pût adoucir comme elle me désarme.
802
Je sens dedans le cœur mille remords cuisants
803
qui rendent à mes yeux tous ses bienfaits présents.
804
Cette faveur si pleine et si mal reconnue,
805
par un mortel reproche à tous moments me tue.
806
Il me semble surtout incessamment le voir
807
déposer en nos mains son absolu pouvoir,
808
écouter nos avis, m'applaudir et me dire :
809
« Cinna, par vos conseils, je retiendrai l'Empire,
810
mais je le retiendrai pour vous en faire part. »
811
Et je puis dans son sein enfoncer un poignard !
812
Ah plutôt... Mais hélas ! J'idolâtre Émilie,
813
un serment exécrable à sa haine me lie.
814
L'horreur qu'elle a de lui me le rend odieux,
815
des deux côtés j'offense et ma gloire et les dieux.
816
Je deviens sacrilège, ou je suis parricide,
817
et vers l'un ou vers l'autre il faut être perfide.
818
MAXIME
Vous n'aviez point tantôt ces agitations,
819
vous paraissiez plus ferme en vos intentions,
820
vous ne sentiez au cœur ni remords ni reproche.
821
CINNA
On ne les sent aussi que quand le coup approche,
822
et l'on ne reconnaît de semblables forfaits
823
que quand la main s'apprête à venir aux effets.
824
L'âme de son dessein jusques là possédée
825
s'attache aveuglément à sa première idée.
826
Mais alors quel esprit n'en devient point troublé ?
827
Ou plutôt quel esprit n'en est point accablé ?
828
Je crois que Brute même à quel point qu'on le prise
829
voulut plus d'une fois rompre son entreprise,
830
et qu'avant que frapper elle lui fit sentir
831
plus d'un remords en l'âme et plus d'un repentir.
832
MAXIME
Il eut trop de vertu pour tant d'inquiétude,
833
ll ne soupçonna point sa main d'ingratitude,
834
et fut contre un tyran d'autant plus animé
835
qu'il en reçut de biens, et qu'il s'en vit aimé.
836
Comme vous l'imitez, faites la même chose,
837
et formez vos remords d'une plus juste cause :
838
de vos lâches conseils qui seuls ont arrêté
839
le bonheur renaissant de notre liberté.
840
C'est vous seul aujourd'hui qui nous l'avez ôtée.
841
De la main de César Brute l'eût acceptée,
842
et n'eût jamais souffert qu'un intérêt léger
843
de vengeance ou d'amour l'eût remise en danger.
844
N'écoutez plus la voix d'un tyran qui vous aime,
845
et vous veut faire part de son pouvoir suprême,
846
mais entendez crier Rome à votre côté :
847
« Rends-moi, rends-moi, Cinna, ce que tu m'as ôté,
848
et si tu m'as tantôt préféré ta maîtresse,
849
ne me préfère pas le tyran qui m'oppresse. »
850
CINNA
Ami, n'accable plus un esprit malheureux
851
qui même fait en lâche un acte généreux.
852
Envers nos citoyens je sais quelle est ma faute,
853
et leur rendrai bientôt tout ce que je leur ôte.
854
Mais pardonne aux abois d'une vieille amitié
855
qui ne peut expirer sans me faire pitié,
856
et laisse-moi, de grâce, attendant Émilie,
857
donner un libre cours à ma mélancolie.
858
Mon chagrin t'importune, et le trouble où je suis
859
veut de la solitude à calmer tant d'ennuis.
860
MAXIME
Vous voulez rendre compte à l'objet qui vous blesse
861
de la bonté d'Octave et de votre foiblesse.
862
L'entretien des amants veut un entier secret.
863
Adieu, je me retire en confident discret.
864
SCÈNE III
CINNA
Que tu sais mal nommer le glorieux empire
865
du noble sentiment que la vertu m'inspire,
866
et que l'honneur oppose au coup précipité
867
de mon ingratitude et de ma lâcheté ;
868
mais plutôt qu'à bon droit tu le nommes foiblesse,
869
puisqu'il devient si foible auprès d'une maîtresse,
870
qu'il respecte un amour qu'il devrait étouffer,
871
ou s'il l'ose combattre, il n'ose en triompher !
872
En ces extrémités quel conseil dois-je prendre ?
873
De quel côté pencher ? À quel parti me rendre ?
874
Qu'une âme généreuse a de peine à faillir !
875
Quelque fruit que par là j'espère de cueillir :
876
les douceurs de l'amour, celles de la vengeance,
877
la gloire d'affranchir le lieu de ma naissance,
878
n'ont point assez d'appas pour flatter ma raison
879
s'il les faut acquérir par une trahison ;
880
s'il faut percer le flanc d'un prince magnanime,
881
qui du peu que je suis fait une telle estime,
882
qui me comble d'honneurs, qui m'accable de biens,
883
qui ne prend pour régner de conseils que les miens.
884
Oh coup, oh trahison trop indigne d'un homme !
885
Dure, dure à jamais l'esclavage de Rome,
886
périsse mon amour, périsse mon espoir
887
plutôt que de ma main parte un crime si noir.
888
Quoi ! Ne m'offre-t-il pas tout ce que je souhaite,
889
et qu'au prix de son sang ma passion achète ?
890
Pour jouir de ses dons faut-il l'assassiner ?
891
Et faut-il lui ravir ce qu'il me veut donner ?
892
Mais je dépends de vous, oh serment téméraire,
893
oh haine d'Émilie, oh souvenir d'un père !
894
Ma foi, mon cœur, mon bras, tout vous est engagé,
895
et je ne puis plus rien que par votre congé.
896
C'est à vous à régler ce qu'il faut que je fasse,
897
c'est à vous, Émilie, à lui donner sa grâce.
898
Vos seules volontés président à son sort,
899
et tiennent en mes mains et sa vie et sa mort.
900
Oh dieux, qui comme vous la rendez adorable,
901
rendez-la comme vous à mes vœux exorable,
902
et puisque de ses lois je ne puis m'affranchir,
903
faites qu'à mes désirs je la puisse fléchir.
904
Mais voici de retour cette belle inhumaine.
905
SCÈNE IV
(ÉMILIE, CINNA, FULVIE)
ÉMILIE
Grâces aux dieux, Cinna, ma frayeur était vaine.
906
Tes amis généreux n'ont point manqué de foi,
907
et ne m'ont point réduite à m'employer pour toi.
908
Octave en ma présence a tout dit à Livie,
909
et par cette nouvelle il m'a rendu la vie.
910
CINNA
Le désavouerez-vous, et du don qu'il me fait
911
voudrez-vous retarder le bienheureux effet ?
912
ÉMILIE
L'effet est en ta main.
913
CINNA
Mais plutôt en la vôtre.
ÉMILIE
Je suis toujours moi-même, et mon cœur n'est point autre.
914
Me donner à Cinna, c'est ne lui donner rien,
915
c'est seulement lui faire un présent de son bien.
916
CINNA
Vous pouvez toutefois... Oh Ciel ! L'osai-je dire ?
917
ÉMILIE
Que puis-je, et que crains-tu ?
918
CINNA
Je tremble, je soupire,
et si nos cœurs étaient conformes en désirs,
919
je n'aurais pas besoin d'expliquer mes soupirs.
920
Ainsi je suis trop seur que je vais vous déplaire,
921
mais je n'ose parler, et je ne me puis taire.
922
ÉMILIE
C'est trop me gêner, parle.
923
CINNA
Il faut vous obéir.
Je vais donc vous déplaire, et vous m'allez haïr.
924
Je vous aime, Émilie, et le Ciel me foudroie
925
si cette passion ne fait toute ma joie,
926
et si je ne vous aime avec toute l'ardeur
927
que peut un bel objet attendre d'un grand cœur.
928
Mais voyez à quel prix vous me donnez votre âme :
929
en me rendant heureux vous me rendez infâme.
930
Cette bonté d'Auguste...
931
ÉMILIE
Il suffit, je t'entends !
Je vois ton repentir et tes vœux inconstants !
932
Les faveurs du tyran emportent tes promesses,
933
tes feux et tes serments cèdent à ses caresses,
934
et ton esprit crédule ose s'imaginer
935
qu'Auguste pouvant tout peut aussi me donner.
936
Tu me veux de sa main plutôt que de la mienne,
937
mais ne crois pas qu'ainsi jamais je t'appartienne.
938
Il peut faire trembler la terre sous ses pas,
939
jeter un roi du trône, et donner ses États,
940
de ses proscriptions rougir la terre et l'onde,
941
et changer à son gré l'ordre de tout le monde,
942
mais le cœur d'Émilie est hors de son pouvoir.
943
CINNA
Aussi n'est-ce qu'à vous que je veux le devoir.
944
Je suis toujours moi-même, et ma foi toujours pure.
945
La pitié que je sens ne me rend point parjure.
946
J'obéis sans réserve à tous vos mouvements,
947
et prends vos intérêts par-delà mes serments.
948
J'ai pu, vous le savez, sans parjure et sans crime
949
vous laisser échapper cette illustre victime ;
950
César se dépouillant du pouvoir souverain
951
nous ôtait tout prétexte à lui percer le sein.
952
La conjuration s'en allait dissipée,
953
vos desseins avortés, votre haine trompée.
954
Moi seul j'ai raffermi son esprit étonné,
955
et pour vous l'immoler ma main l'a couronné.
956
ÉMILIE
Pour me l'immoler, traître ! Et tu veux que moi-même
957
je retienne ta main ! Qu'il vive et que je l'aime !
958
Que je sois le butin de qui l'ose épargner,
959
et le prix du conseil qui le force à régner !
960
CINNA
Ne me condamnez point quand je vous ai servie.
961
Sans moi vous n'auriez plus de pouvoir sur sa vie,
962
et malgré ses bienfaits je rends tout à l'amour
963
quand je veux qu'il périsse ou vous doive le jour.
964
Avec les premiers vœux de mon obéissance
965
souffrez ce foible effort de ma reconnaissance :
966
que je tâche de vaincre un indigne courroux,
967
et vous donner pour lui l'amour qu'il a pour vous.
968
Une âme généreuse, et que la vertu guide
969
fuit la honte des noms d'ingrate et de perfide.
970
Elle en hait l'infamie attachée au bonheur,
971
et n'accepte aucun bien aux dépens de l'honneur.
972
ÉMILIE
Je fais gloire, pour moi, de cette ignominie.
973
La perfidie est noble envers la tyrannie,
974
et quand il faut répandre un sang si malheureux,
975
les cœurs les plus ingrats sont les plus généreux.
976
CINNA
Vous faites des vertus au gré de votre haine.
977
ÉMILIE
Je me fais des vertus dignes d'une romaine.
978
CINNA
Un cœur vraiment romain...
979
ÉMILIE
Ose tout pour ravir
et le sang et la vie à qui le fait servir.
980
Il fuit plus que la mort la honte d'être esclave.
981
CINNA
C'est l'être avec honneur que de l'être d'Octave,
982
et nous voyons souvent des rois à nos genoux
983
implorer la faveur d'esclaves tels que nous.
984
Il abaisse à nos pieds l'orgueil des diadèmes,
985
il nous fait souverains sur leurs grandeurs suprêmes,
986
il prend d'eux les tributs dont il nous enrichit,
987
et leur impose un joug dont il nous affranchit.
988
ÉMILIE
L'indigne ambition que ton cœur se propose !
989
Pour être plus qu'un roi, tu te crois quelque chose !
990
Aux deux bouts de la terre en est-il d'assez vain
991
pour prétendre égaler un citoyen romain ?
992
Antoine sur sa tête attira notre haine
993
en se déshonorant par l'amour d'une reine ;
994
Attale, ce grand roi, dans la pourpre blanchi
995
qui du peuple romain se nommait l'affranchi,
996
quand de toute l'Asie il se fût vu l'arbitre,
997
eût encor moins prisé son trône que ce titre.
998
Souviens-toi de ton nom, soutiens sa dignité,
999
et prenant d'un romain la générosité,
1000
sache qu'il n'en est point que le Ciel n'ait fait naître
1001
pour commander aux rois, et pour vivre sans maître.
1002
CINNA
Le Ciel a trop fait voir en de tels attentats
1003
qu'il hait les assassins et punit les ingrats,
1004
et quoi qu'on entreprenne, et quoi qu'on exécute,
1005
quand il élève un trône, il en venge la chute.
1006
Il se met du parti de ceux qu'il fait régner,
1007
le coup dont on les tue est longtemps à saigner,
1008
et quand à les punir il a pu se résoudre,
1009
de pareils châtiments n'appartiennent qu'au foudre.
1010
ÉMILIE
Dis que de leur parti toi-même tu te rends.
1011
De te remettre au foudre à punir les tyrans
1012
je ne t'en parle plus ; va, sers la tyrannie,
1013
abandonne ton âme à son lâche génie,
1014
et pour rendre le calme à ton esprit flottant
1015
oublie et ta naissance et le prix qui t'attend.
1016
Je saurai bien sans toi, dans ma noble colère,
1017
venger les fers de Rome et le sang de mon père.
1018
J'aurais déjà l'honneur d'un si fameux trépas,
1019
si l'amour jusqu'ici n'eût arrêté mon bras.
1020
C'est lui qui sous tes lois me tenant asservie
1021
m'a fait en ta faveur prendre soin de ma vie.
1022
Seule contre un tyran, en le faisant périr
1023
par les mains de sa garde il me fallait mourir.
1024
Je t'eusse par ma mort dérobé ta captive,
1025
et comme pour toi seul l'amour veut que je vive,
1026
j'ai voulu, mais en vain, me conserver pour toi
1027
et te donner moyen d'être digne de moi.
1028
Pardonnez-moi, grands dieux, si je me suis trompée
1029
quand j'ai pensé chérir un neveu de Pompée,
1030
et si d'un faux-semblant mon esprit abusé
1031
a fait choix d'un esclave en son lieu supposé.
1032
Je t'aime toutefois, tel que tu puisses être.
1033
Tu te plains d'un amour qui te veut rendre traître :
1034
mille autres à l'envi recevraient cette loi
1035
s'ils pouvaient m'acquérir à même prix que toi.
1036
Mais n'appréhende pas qu'un autre ainsi m'obtienne.
1037
Vis pour ton cher tyran, tandis que je meurs tienne,
1038
mes jours avec les siens se vont précipiter
1039
puisque ta lâcheté n'ose me mériter.
1040
Viens me voir dans son sang et dans le mien baignée
1041
de ma seule vertu mourir accompagnée,
1042
et te dire en mourant d'un esprit satisfait :
1043
« N'accuse point mon sort, c'est toi seul qui l'as fait,
1044
je descends dans la tombe où tu m'as condamnée,
1045
où la gloire me suit qui t'était destinée.
1046
Je meurs en détruisant un pouvoir absolu,
1047
mais je vivrais à toi si tu l'avais voulu.
1048
CINNA
Eh bien ! Vous le voulez, il faut vous satisfaire,
1049
il faut affranchir Rome, il faut venger un père,
1050
il faut sur un tyran porter de justes coups.
1051
Mais apprenez qu'Auguste est moins tyran que vous :
1052
s'il nous ôte à son gré nos biens, nos jours, nos femmes,
1053
il n'a point jusqu'ici tyrannisé nos âmes ;
1054
mais l'empire inhumain qu'exercent vos beautés
1055
force jusqu'aux esprits et jusqu'aux volontés.
1056
Vous me faites priser ce qui me déshonore,
1057
vous me faites haïr ce que mon âme adore,
1058
vous me faites répandre un sang pour qui je dois
1059
exposer tout le mien et mille et mille fois.
1060
J'ai le juré, j'y cours, et vous serez vengée,
1061
mais ma main aussitôt dedans mon sein plongée,
1062
aux mânes d'un tel prince immolant votre amant,
1063
à ce crime forcé joindra le châtiment,
1064
et par cette action dans l'autre confondue
1065
recouvrera ma gloire aussitôt que perdue.
1066
Adieu.
1067
SCÈNE V
(ÉMILIE, FULVIE)
FULVIE
Vous avez mis son âme au désespoir.
ÉMILIE
Qu'il cesse de m'aimer, ou suive son devoir.
1068
FULVIE
Il va vous obéir aux dépens de sa vie.
1069
Vous en pleurez !
1070
ÉMILIE
Hélas ! Cours après lui, Fulvie,
et si ton amitié daigne me secourir,
1071
arrache-lui du cœur ce dessein de mourir.
1072
Dis-lui...
1073
FULVIE
Qu'en sa faveur vous laissez vivre Auguste ?
ÉMILIE
Ah ! C'est faire à ma haine une loi trop injuste.
1074
FULVIE
Et quoi donc ?
1075
ÉMILIE
Qu'il achève et dégage sa foi,
et qu'il choisisse après de la mort ou de moi.
1076
([Fin du troisième acte])
ACTE IV
SCÈNE PREMIÈRE
(AUGUSTE, EUPHORBE, POLYCLÈTE)
AUGUSTE
Tout ce que tu me dis, Euphorbe, est incroyable.
1077
EUPHORBE
Seigneur, le récit même en paraît effroyable :
1078
on ne conçoit qu'à force une telle fureur,
1079
et la seule pensée en fait frémir d'horreur.
1080
AUGUSTE
Quoi, mes plus chers amis ! Quoi, Cinna ! Quoi, Maxime !
1081
Les deux que j'honorais d'une si haute estime !
1082
À qui j'ouvrais mon cœur, et dont j'avais fait choix
1083
pour les plus importants et plus nobles emplois !
1084
Après qu'entre leurs mains j'ai remis mon Empire,
1085
pour m'arracher le jour l'un et l'autre conspire !
1086
Encore pour Maxime, il m'en fait avertir,
1087
et s'est laissé toucher à quelque repentir,
1088
mais Cinna !
1089
EUPHORBE
Cinna seul dans sa rage s'obstine,
et contre vos bontés d'autant plus se mutine.
1090
Lui seul combat encore les vertueux efforts
1091
que sur les conjurés fait un juste remords.
1092
Et malgré les frayeurs à leurs regrets mêlées
1093
il tâche à raffermir leurs âmes ébranlées.
1094
AUGUSTE
Lui seul les encourage, et lui seul les séduit !
1095
Oh le plus déloyal que l'Enfer ait produit !
1096
Oh trahison conçue au sein d'une furie !
1097
Oh trop sensible coup d'une main si chérie !
1098
Cinna, tu me trahis ! Polyclète, écoutez.
1099
POLYCLÈTE
Tous vos ordres, Seigneur, seront exécutés.
1100
AUGUSTE
Qu'Eraste en même temps aille dire à Maxime
1101
qu'il vienne recevoir le pardon de son crime.
1102
EUPHORBE
Il l'a jugé trop grand pour se le pardonner.
1103
À peine du palais il a pu retourner,
1104
que de tous les côtés lançant un œil farouche,
1105
le cœur gros de soupirs, les sanglots à la bouche,
1106
il déteste sa vie et ce complot maudit ;
1107
m'en apprend l'ordre entier tel que je vous l'ai dit,
1108
et m'ayant commandé que je vous avertisse,
1109
il ajoute : « Dis-lui que je me fais justice,
1110
que je n'ignore pas ce que j'ai mérité. »
1111
Puis soudain dans le Tibre il s'est précipité,
1112
et l'eau grosse et rapide et la nuit survenue
1113
l'ont dérobé sur l'heure à ma débile vue.
1114
AUGUSTE
Sous ses justes remords il a trop succombé
1115
et s'est à mes bontés lui-même dérobé.
1116
Il n'est crime envers moi qu'un repentir n'efface,
1117
mais puisqu'il a voulu renoncer à ma grâce,
1118
allez pourvoir au reste, et faites qu'on ait soin
1119
de tenir en lieu seur ce fidèle témoin.
1120
SCÈNE II
AUGUSTE
Ciel, à qui voulez-vous désormais que je fie
1121
les secrets de mon âme, et le soin de ma vie ?
1122
Reprenez le pouvoir que vous m'avez commis
1123
si donnant des sujets il ôte les amis,
1124
si tel est le destin des grandeurs souveraines
1125
que leurs plus grands bienfaits n'attirent que des haines,
1126
et si votre rigueur les condamne à chérir
1127
ceux que vous animez à les faire périr.
1128
Pour elles rien n'est seur : qui peut tout doit tout craindre.
1129
Rentre en toi-même, Octave, et cesse de te plaindre.
1130
Quoi, tu veux qu'on t'épargne, et n'as rien épargné !
1131
Songe aux fleuves de sang où ton bras s'est baigné,
1132
de combien ont rougi les champs de Macédoine,
1133
combien en a versé la défaite d'Antoine,
1134
combien celle de Sexte, et revois tout d'un temps
1135
Pérouse au sien noyée, et tous ses habitants.
1136
Remets dans ton esprit, après tant de carnages,
1137
de tes proscriptions les sanglantes images
1138
où toi-même des tiens devenu le bourreau
1139
au sein de ton tuteur enfonças le couteau ;
1140
et puis ose accuser le destin d'injustice
1141
si les tiens maintenant s'arment pour ton supplice,
1142
et si par ton exemple à ta perte guidés
1143
ils violent les droits que tu n'as pas gardés.
1144
Leur trahison est juste et le Ciel l'autorise :
1145
quitte ta dignité comme tu l'as acquise,
1146
rends un sang infidèle à l'infidélité,
1147
et souffre des ingrats après l'avoir été.
1148
Mais que mon jugement au besoin m'abandonne !
1149
Quelle fureur, Cinna, m'accuse et te pardonne ?
1150
Toi dont la trahison me force à retenir
1151
ce pouvoir souverain dont tu me veux punir,
1152
me traite en criminel, et fait seule mon crime,
1153
relève pour l'abattre un trône illégitime,
1154
et d'un zèle effronté couvrant son attentat,
1155
s'oppose pour me perdre au bonheur de l'État ?
1156
Donc jusqu'à l'oublier je pourrais me contraindre !
1157
Tu vivrais en repos après m'avoir fait craindre !
1158
Non, non, je me trahis moi-même d'y penser.
1159
Qui pardonne aisément invite à l'offenser.
1160
Punissons l'assassin, proscrivons les complices.
1161
Mais quoi ! Toujours du sang, et toujours des supplices ?
1162
Ma cruauté se lasse et ne peut s'arrêter.
1163
Je veux me faire craindre et ne fais qu'irriter :
1164
Rome a pour ma ruine une hydre trop fertile,
1165
une tête coupée en fait renaître mille,
1166
et le sang répandu de mille conjurés
1167
rend mes jours plus maudits et non plus asseurés.
1168
Octave, n'attends plus le coup d'un nouveau Brute :
1169
meurs, et dérobe-lui la gloire de ta chute ;
1170
meurs, tu ferais pour vivre un lâche et vain effort,
1171
si tant de gens de cœur font des vœux pour ta mort,
1172
et si tout ce que Rome a d'illustre jeunesse
1173
pour te faire périr tour à tour s'intéresse ;
1174
meurs, puisque c'est un mal que tu ne peux guérir,
1175
meurs enfin puisqu'il faut ou tout perdre ou mourir.
1176
La vie est peu de chose, et le peu qui t'en reste
1177
ne vaut pas l'acheter par un prix si funeste.
1178
Meurs, mais quitte du moins la vie avec éclat,
1179
éteins-en le flambeau dans le sang d'un ingrat.
1180
À toi-même en mourant immole ce perfide,
1181
contentant ses désirs punis son parricide,
1182
fais un tourment pour lui de ton propre trépas
1183
en faisant qu'il le voie et n'en jouisse pas.
1184
Mais jouissons plutôt nous-mêmes de sa peine,
1185
et si Rome nous hait, triomphons de sa haine.
1186
Oh romains, oh vengeance, oh pouvoir absolu,
1187
oh rigoureux combat d'un cœur irrésolu
1188
qui fuit en même temps tout ce qu'il se propose,
1189
d'un prince malheureux ordonnez quelque chose !
1190
Qui des deux dois-je suivre, et duquel m'éloigner ?
1191
Ou laissez-moi périr, ou laissez-moi régner.
1192
SCÈNE III
(AUGUSTE, LIVIE)
AUGUSTE
Madame, on me trahit, et la main qui me tue
1193
rend sous mes déplaisirs ma constance abattue.
1194
Cinna, Cinna, le traître...
1195
LIVIE
Euphorbe m'a tout dit,
Seigneur, et j'ai pâli cent fois à ce récit.
1196
Mais écouteriez-vous les conseils d'une femme ?
1197
AUGUSTE
Hélas ! De quel conseil est capable mon âme ?
1198
LIVIE
Seigneur, jusques ici votre sévérité
1199
a fait beaucoup de bruit et n'a rien profité.
1200
Par les peines d'un autre aucun ne s'intimide :
1201
Salvidien à bas a soulevé Lépide,
1202
Murène a succédé, Cépion l'a suivi ;
1203
le jour à tous les deux dans les tourments ravi
1204
n'a point mis de frayeur dedans l'esprit d'Egnace
1205
dont Cinna maintenant ose imiter l'audace,
1206
et dans les plus bas rangs les noms les plus abjects
1207
ont voulu s'ennoblir par de si hauts projets.
1208
Après avoir en vain puni leur insolence
1209
essayez sur Cinna ce que peut la clémence :
1210
faites son châtiment de sa confusion,
1211
cherchez le plus utile en cette occasion.
1212
Sa peine peut aigrir une ville animée,
1213
son pardon peut servir à votre renommée,
1214
et ceux que vos rigueurs ne font qu'effaroucher
1215
peut-être à vos bontés se laisseront toucher.
1216
AUGUSTE
Gagnons-les tout à fait en quittant cet Empire
1217
qui nous rend odieux, contre qui l'on conspire.
1218
J'ai trop par vos avis consulté là-dessus,
1219
ne m'en parlez jamais, je ne consulte plus.
1220
Cesse de soupirer, Rome, pour ta franchise :
1221
si je t'ai mise aux fers, moi-même je les brise,
1222
et te rends ton État après l'avoir conquis
1223
plus paisible et plus grand que je ne te l'ai pris.
1224
Si tu me veux haïr, hais-moi sans plus rien feindre,
1225
si tu me veux aimer, aime-moi sans me craindre.
1226
De tout ce qu'eut Sylla de puissance et d'honneur,
1227
lassé comme il en fut, j'aspire à son bonheur.
1228
LIVIE
Assez et trop longtemps son exemple vous flatte,
1229
mais gardez que sur vous le contraire n'éclate :
1230
ce bonheur sans pareil qui conserva ses jours
1231
ne serait pas bonheur s'il arrivait toujours.
1232
AUGUSTE
Aussi dedans la place où je m'en vais descendre
1233
j'abandonne mon sang à qui voudra l'épandre.
1234
Après un long orage il faut trouver un port,
1235
et je n'en vois que deux, le repos ou la mort.
1236
LIVIE
Quoi ! Vous voulez quitter le fruit de tant de peines !
1237
AUGUSTE
Quoi ! Vous voulez garder l'objet de tant de haines !
1238
LIVIE
Seigneur, vous emporter à cette extrémité
1239
c'est plutôt désespoir que générosité.
1240
AUGUSTE
Régner et caresser une main si traîtresse
1241
au lieu de sa vertu c'est montrer sa foiblesse.
1242
LIVIE
C'est régner sur vous-même, et par un noble choix,
1243
pratiquer la vertu la plus digne des rois.
1244
AUGUSTE
Vous m'aviez bien promis des conseils d'une femme,
1245
vous me tenez parole, et c'en sont là, Madame.
1246
Après tant d'ennemis à mes pieds abattus,
1247
depuis vingt ans je règne et j'en sais les vertus :
1248
je sais les soins qu'un roi doit avoir de sa vie,
1249
à quoi le bien public en ce cas le convie.
1250
Tout son peuple est blessé par un tel attentat,
1251
et la seule pensée est un crime d'État.
1252
Une offense qu'on fait à toute sa province,
1253
dont il fait qu'il la venge ou cesse d'être prince.
1254
LIVIE
Donnez moins de croyance à votre passion.
1255
AUGUSTE
Ayez moins de foiblesse ou moins d'ambition.
1256
LIVIE
Ne traitez plus si mal un conseil salutaire.
1257
AUGUSTE
Le Ciel m'inspirera ce qu'ici je dois faire.
1258
Adieu, nous perdons temps.
1259
LIVIE
Je ne vous quitte point,
Seigneur, que mon amour n'ait obtenu ce point.
1260
AUGUSTE
C'est l'amour des grandeurs qui vous rend importune.
1261
LIVIE
J'aime votre personne, et non votre fortune.
1262
Il m'échappe ! Suivons, et le forçons de voir
1263
qu'il peut en faisant grâce affermir son pouvoir,
1264
et qu'enfin la clémence est la plus belle marque
1265
qui fasse à l'univers connaître un vrai monarque.
1266
SCÈNE IV
(ÉMILIE, FULVIE)
ÉMILIE
D'où me vient cette joie, et que mal à propos
1267
mon esprit malgré moi goûte un entier repos !
1268
César mande Cinna sans me donner d'alarmes !
1269
Mon cœur est sans soupirs, mes yeux n'ont point de larmes,
1270
comme si j'apprenais d'un secret mouvement
1271
que tout doit succéder à mon contentement !
1272
Ai-je bien entendu ? Me l'as-tu dit, Fulvie ?
1273
FULVIE
J'avais gagné sur lui qu'il aimerait la vie,
1274
et je vous l'amenais, plus traitable et plus doux,
1275
faire un second effort contre ce grand courroux ;
1276
j'en rendais grâce aux dieux, quand soudain Polyclète,
1277
des volontés d'Auguste ordinaire interprète,
1278
est venu l'aborder et sans suite et sans bruit
1279
et de sa part sur l'heure au palais l'a conduit.
1280
Auguste est fort troublé : l'on ignore la cause,
1281
chacun diversement soupçonne quelque chose.
1282
Tous présument qu'il ait un grand sujet d'ennui,
1283
et qu'il mande Cinna pour prendre avis de lui,
1284
mais ce qui plus m'étonne et que je viens d'apprendre
1285
c'est que deux inconnus se sont saisis d'Évandre ;
1286
qu'Euphorbe est arrêté sans qu'on sache pourquoi,
1287
que même de son maître on dit je ne sais quoi.
1288
On lui veut imputer un désespoir funeste,
1289
on parle d'eaux, de Tibre, et l'on se tait du reste.
1290
ÉMILIE
Que de sujets de craindre et de désespérer
1291
sans que mon triste cœur en daigne murmurer !
1292
À chaque occasion le Ciel y fait descendre
1293
un sentiment contraire à celui qu'il doit prendre.
1294
Une vaine frayeur m'a pu tantôt troubler,
1295
et je suis insensible alors qu'il faut trembler.
1296
Je vous entends, grands dieux ! Vos bontés que j'adore
1297
ne peuvent consentir que je me déshonore,
1298
et ne me permettant soupirs, sanglots, ni pleurs,
1299
soutiennent ma vertu contre de tels malheurs.
1300
Vous voulez que je meure avec ce grand courage
1301
qui m'a fait entreprendre un si fameux ouvrage,
1302
et je veux bien périr comme vous l'ordonnez,
1303
et dans la même assiette où vous me retenez.
1304
Oh liberté de Rome, oh mânes de mon père !
1305
J'ai fait de mon côté tout ce que j'ai pu faire ;
1306
contre votre tyran j'ai ligué ses amis,
1307
et plus osé pour vous qu'il ne m'était permis.
1308
Si l'effet a manqué, ma gloire n'est pas moindre :
1309
n'ayant pu vous venger je vous irai rejoindre,
1310
mais si fumante encore d'un généreux courroux,
1311
par un trépas si noble et si digne de vous,
1312
que d'abord son éclat vous fera reconnaître
1313
le sang des grands héros dont vous m'avez fait naître.
1314
SCÈNE V
(MAXIME, ÉMILIE, FULVIE)
ÉMILIE
Mais je vous vois, Maxime, et l'on vous faisait mort !
1315
MAXIME
Euphorbe trompe Auguste avec ce faux rapport.
1316
Se voyant arrêté, la trame découverte,
1317
il a feint ce trépas pour empêcher ma perte.
1318
ÉMILIE
Que dit-on de Cinna ?
1319
MAXIME
Que son plus grand regret
est de voir que César sait tout votre secret.
1320
En vain il le dénie et le veut méconnaître :
1321
Évandre a tout conté pour excuser son maître,
1322
et par l'ordre d'Auguste on vient vous arrêter.
1323
ÉMILIE
Celui qui l'a reçu tarde à l'exécuter.
1324
Je suis prête à le suivre, et lasse de l'attendre.
1325
MAXIME
Il vous attend chez moi.
1326
ÉMILIE
Chez vous !
MAXIME
C'est vous surprendre,
mais apprenez le soin que le Ciel a de vous :
1327
c'est un des conjurés qui va fuir avec nous.
1328
Prenons notre avantage avant qu'on nous poursuive,
1329
nous avons un vaisseau tout prêt dessus la rive.
1330
ÉMILIE
Me connais-tu, Maxime, et sais-tu qui je suis ?
1331
MAXIME
En faveur de Cinna je fais ce que je puis,
1332
et tâche à garantir de ce malheur extrême
1333
la plus belle moitié qui reste de lui-même.
1334
Sauvons-nous, Émilie, et conservons le jour
1335
afin de le venger par un heureux retour.
1336
ÉMILIE
Cinna dans son malheur est de ceux qu'il faut suivre,
1337
qu'il ne faut pas venger de peur de leur survivre ;
1338
quiconque après sa perte aspire à se sauver,
1339
est indigne du jour qu'il tâche à conserver.
1340
MAXIME
Quel désespoir aveugle à ces fureurs vous porte ?
1341
Oh dieux ! Que de foiblesse en une âme si forte !
1342
Ce cœur si généreux rend si peu de combat,
1343
et du premier revers la fortune l'abat !
1344
Rappelez, rappelez cette vertu sublime,
1345
ouvrez enfin les yeux, et connaissez Maxime.
1346
C'est un autre Cinna qu'en lui vous regardez,
1347
le Ciel vous rend en lui l'amant que vous perdez,
1348
et puisque l'amitié n'en faisait plus qu'une âme,
1349
aimez en cet ami l'objet de votre flamme.
1350
Avec la même ardeur il saura vous chérir
1351
que...
1352
ÉMILIE
Tu m'oses aimer, et tu n'oses mourir !
Tu prétends un peu trop, mais quoi que tu prétendes,
1353
rends-toi digne du moins de ce que tu demandes.
1354
Cesse de fuir en lâche un glorieux trépas,
1355
ou de m'offrir un cœur que tu fais voir si bas.
1356
Fais que je porte envie à ta vertu parfaite :
1357
ne te pouvant aimer fais que je te regrette ;
1358
montre d'un vrai romain la dernière vigueur,
1359
et mérite mes pleurs au défaut de mon cœur.
1360
Quoi ! Si ton amitié pour Cinna t'intéresse,
1361
crois-tu qu'elle consiste à flatter sa maîtresse ?
1362
Apprends, apprends de moi quel en est le devoir,
1363
et donne m'en l'exemple, ou viens le recevoir.
1364
MAXIME
Votre juste douleur est trop impétueuse.
1365
ÉMILIE
La tienne en ta faveur est trop ingénieuse.
1366
Tu me parles déjà d'un bienheureux retour,
1367
et dans tes déplaisirs tu conçois de l'amour !
1368
MAXIME
Cet amour en naissant est toutefois extrême.
1369
C'est votre amant en vous, c'est mon ami que j'aime,
1370
et des mêmes ardeurs dont il fut embrasé...
1371
ÉMILIE
Maxime, en voilà trop pour un homme avisé.
1372
Ma perte m'a surprise, et ne m'a point troublée,
1373
mon noble désespoir ne m'a point aveuglée,
1374
ma vertu tout entière agit sans s'émouvoir,
1375
et je vois malgré moi plus que je ne veux voir.
1376
MAXIME
Quoi ? Vous suis-je suspect de quelque perfidie ?
1377
ÉMILIE
Oui, tu l'es, puisqu'enfin tu veux que je le die.
1378
L'ordre de notre fuite est trop bien concerté
1379
pour ne te soupçonner d'aucune lâcheté.
1380
Les dieux seraient pour nous prodigues en miracles
1381
s'ils en avaient sans loi levé tous les obstacles.
1382
Fuis sans moi, tes amours sont ici superflus.
1383
MAXIME
Ah ! Vous m'en dites trop.
1384
ÉMILIE
J'en présume encor plus.
Ne crains pas toutefois que j'éclate en injures,
1385
mais n'espère non plus m'éblouir de parjures.
1386
Si c'est te faire tort que de me défier,
1387
viens mourir avec moi pour te justifier.
1388
MAXIME
Vivez, belle Émilie, et souffrez qu'un esclave...
1389
ÉMILIE
Je ne t'écoute plus qu'en présence d'Octave.
1390
Allons, Fulvie, allons.
1391
SCÈNE VI
MAXIME
Désespéré, confus,
et digne, s'il se peut, d'un plus cruel refus,
1392
que résous-tu, Maxime, et quel est le supplice
1393
que ta vertu prépare à ton vain artifice ?
1394
Aucune illusion ne te doit plus flatter :
1395
Émilie en mourant va tout faire éclater ;
1396
sur un même échafaud la perte de sa vie
1397
étalera sa gloire et ton ignominie,
1398
et porte avec son nom à la postérité
1399
l'infâme souvenir de ta déloyauté.
1400
Un même jour t'a vu par une fausse adresse
1401
trahir ton souverain, ton ami, ta maîtresse,
1402
sans que de tant de droits en un jour violés,
1403
sans que de deux amants au tyran immolés,
1404
il te reste autre fruit que la honte et la rage
1405
qu'un remords inutile allume en ton courage.
1406
Euphorbe, c'est l'effet de tes lâches conseils,
1407
mais que peut-on attendre enfin de tes pareils ?
1408
Jamais un affranchi n'est qu'un esclave infâme,
1409
et pour changer d'état il ne change point d'âme.
1410
La tienne, encor servile, avec la liberté
1411
n'a pu prendre un rayon de générosité.
1412
Tu m'as fait relever une injuste puissance,
1413
tu m'as fait démentir l'honneur de ma naissance ;
1414
mon cœur te résistait et tu l'as combattu
1415
jusqu'à ce que ta fourbe ait souillé sa vertu.
1416
Il m'en coûte la vie, il m'en coûte la gloire,
1417
et j'ai tout mérité pour t'avoir voulu croire.
1418
Mais les dieux permettront à mes ressentiments
1419
de te sacrifier aux yeux des deux amants,
1420
et j'ose m'asseurer qu'en dépit de mon crime
1421
mon sang leur servira d'assez pure victime
1422
si dans le tien mon bras, justement irrité,
1423
peut laver le forfait de t'avoir écouté.
1424
(Fin du quatrième acte)
ACTE V
SCÈNE PREMIÈRE
(AUGUSTE, CINNA)
AUGUSTE
Prends un siège, Cinna, prends, et sur toute chose
1425
observe exactement la loi que je t'impose.
1426
Prête, sans me troubler, l'oreille à mes discours,
1427
d'aucun mot, d'aucun cri, n'en interromps le cours.
1428
Tiens ta langue captive, et si ce grand silence
1429
à ton émotion fait quelque violence,
1430
tu pourras me répondre après tout à loisir :
1431
sur ce point seulement contente mon désir.
1432
CINNA
Je vous obéirai, Seigneur.
1433
AUGUSTE
Qu'il te souvienne
de garder ta parole, et je tiendrai la mienne.
1434
Tu vois le jour, Cinna, mais ceux dont tu le tiens
1435
furent les ennemis de mon père et les miens ;
1436
ce fut dedans leur camp que tu pris la naissance,
1437
et quand après leur mort tu vins en ma puissance,
1438
leur haine héréditaire ayant passé dans toi
1439
t'avait mis à la main les armes contre moi.
1440
Tu fus mon ennemi même avant que de naître,
1441
et tu le fus encore quand tu me pus connaître,
1442
et le sang t'ayant fait d'un contraire parti
1443
ton inclination ne l'a point démenti :
1444
comme elle l'a suivi, les effets l'ont suivie.
1445
Je ne m'en suis vengé qu'en te donnant la vie :
1446
je te fis prisonnier pour te combler de biens,
1447
ma cour fut ta prison, mes faveurs tes liens,
1448
je te restituai d'abord ton patrimoine,
1449
je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine.
1450
Et tu sais que depuis à chaque occasion,
1451
je suis tombé pour toi dans la profusion.
1452
Toutes les dignités que tu m'as demandées
1453
je te les ai sur l'heure et sans peine accordées ;
1454
je t'ai préféré même à ceux dont les parents
1455
ont jadis dans mon camp tenu les premiers rangs,
1456
m'ont conservé le jour qu'à présent je respire,
1457
et m'ont de tout leur sang acheté cet Empire.
1458
De la façon enfin qu'avec toi j'ai vécu
1459
les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.
1460
Quand le Ciel me voulut, en rappelant Mécène,
1461
après tant de travaux montrer un peu de haine,
1462
je te donnai sa place en ce triste accident
1463
et te fis après lui mon plus cher confident.
1464
Aujourd'hui même encore mon âme irrésolue
1465
me pressant de quitter ma puissance absolue,
1466
de Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis
1467
et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis.
1468
Bien plus, ce même jour je te donne Émilie,
1469
le digne objet des vœux de toute l'Italie,
1470
et qu'ont mise si haut mon amour et mes soins
1471
qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins.
1472
Tu t'en souviens, Cinna : tant d'heur et tant de gloire
1473
ne peuvent pas sitôt sortir de ta mémoire.
1474
Mais ce qu'on ne pourrait jamais s'imaginer,
1475
Cinna : tu t'en souviens et veux m'assassiner.
1476
CINNA
Moi, Seigneur, moi, que j'eusse une âme si traîtresse !
1477
Qu'un si lâche dessein...
1478
AUGUSTE
Tu tiens mal ta promesse.
Sied toi, je n'ai pas dit encor ce que je veux.
1479
Tu te justifieras après si tu le peux.
1480
Écoute cependant, et tiens mieux ta parole.
1481
Tu veux m'assassiner, demain, au Capitole,
1482
pendant le sacrifice, et ta main pour signal
1483
me doit, au lieu d'encens, donner le coup fatal.
1484
La moitié de tes gens doit occuper la porte,
1485
l'autre moitié te suivre et te prêter main-forte
1486
asseurée au besoin du secours des premiers.
1487
Te dirai-je les noms de tous ces meurtriers ?
1488
Procule, Glabrion, Virginian, Rutile,
1489
Marcel, Plaute, Lénas, Pompone, Albin, Icile,
1490
Maxime, qu'après toi j'avais le plus aimé ;
1491
le reste ne vaut pas l'honneur d'être nommé :
1492
un tas d'hommes perdus de dettes et de crimes
1493
que pressent de mes lois les ordres légitimes,
1494
et qui, désespérant de les plus éviter
1495
si tout n'est renversé ne sauraient subsister.
1496
Tu te tais maintenant et gardes le silence,
1497
plus par confusion que par obéissance.
1498
Quel était ton dessein, et que prétendais-tu
1499
après m'avoir au temple à tes pieds abattu ?
1500
Affranchir ton pays d'un pouvoir monarchique ?
1501
Si j'ai bien entendu tantôt ta politique,
1502
son salut désormais dépend d'un souverain
1503
qui pour tout conserver tienne tout en sa main ;
1504
et si sa liberté te faisait entreprendre
1505
tu ne m'eusses jamais empêché de la rendre :
1506
tu l'aurais acceptée au nom de tout l'État,
1507
sans vouloir l'acquérir par un assassinat.
1508
Quel était donc ton but ? D'y régner en ma place ?
1509
D'un étrange malheur son destin le menace
1510
si pour monter au trône et lui donner la loi
1511
tu ne trouves dans Rome autre obstacle que moi ;
1512
si jusques à ce point son sort est déplorable
1513
que tu sois après moi le plus considérable,
1514
et que ce grand fardeau de l'Empire romain
1515
ne puisse après ma mort tomber mieux qu'en ta main.
1516
Apprends à te connaître, et descends en toi-même.
1517
On t'honore dans Rome, on te courtise, on t'aime,
1518
chacun tremble sous toi, chacun t'offre des vœux,
1519
ta fortune est bien haut, tu peux ce que tu veux :
1520
mais en un triste état on la verrait réduite
1521
si je t'abandonnais à ton peu de mérite.
1522
Ose me démentir, dis-moi ce que tu vaux,
1523
conte-moi tes vertus, tes glorieux travaux,
1524
les rares qualités par où tu m'as dû plaire,
1525
et tout ce qui t'élève au-dessus du vulgaire.
1526
Ma faveur fait ta gloire, et ton pouvoir en vient :
1527
elle seule t'élève, et seule te soutient.
1528
C'est elle qu'on adore, et non pas ta personne,
1529
tu n'as crédit ni rang qu'autant qu'elle t'en donne,
1530
et pour te faire choir je n'aurais aujourd'hui
1531
qu'à retirer la main qui seule est ton appui.
1532
J'aime mieux toutefois céder à ton envie :
1533
règne, si tu le peux, aux dépens de ma vie ;
1534
mais oses-tu penser que les Serviliens,
1535
les Cosses, les Métels, les Pauls, les Fabiens,
1536
et tant d'autres enfin de qui les grands courages
1537
des héros de leur sang sont les vives images,
1538
quittent le noble orgueil d'un sang si généreux
1539
jusqu'à pouvoir souffrir que tu règnes sur eux ?
1540
Parle, parle, il est temps.
1541
CINNA
Je demeure stupide,
non que votre colère ou la mort m'intimide ;
1542
je vois qu'on m'a trahi, vous m'y voyez rêver,
1543
et j'en cherche l'auteur sans le pouvoir trouver.
1544
Cette stupidité s'est enfin dissipée :
1545
Seigneur, je suis romain, et du sang de Pompée.
1546
Le père et les deux fils lâchement égorgés
1547
par la mort de César étaient trop peu vengés.
1548
C'est là d'un beau dessein l'illustre et seule cause,
1549
et puisqu'à vos rigueurs la trahison m'expose,
1550
n'attendez point de moi d'infâmes repentirs,
1551
d'inutiles regrets, ni de honteux soupirs ;
1552
le sort vous est propice autant qu'il m'est contraire,
1553
je sais ce que j'ai fait et ce qu'il vous faut faire.
1554
Vous devez un exemple à la postérité,
1555
et mon trépas importe à votre seureté.
1556
AUGUSTE
Tu me braves, Cinna, tu fais le magnanime,
1557
et loin de t'excuser tu couronnes ton crime.
1558
Voyons si ta constance ira jusques au bout.
1559
Tu sais ce qui t'est dû, tu vois que je sais tout :
1560
fais ton arrêt toi-même, et choisis tes supplices.
1561
SCÈNE II
(AUGUSTE, LIVIE, CINNA, ÉMILIE, FULVIE)
LIVIE
Vous ne connaissez pas encor tous les complices.
1562
Votre Émilie en est, Seigneur, et la voici.
1563
CINNA
C'est elle-même, oh dieux !
1564
AUGUSTE
Et toi, ma fille, aussi !
ÉMILIE
Oui, Seigneur, du dessein je suis la seule cause.
1565
C'est pour moi qu'il conspire, et c'est pour moi qu'il ose.
1566
AUGUSTE
Quoi ! L'amour qu'en ton cœur j'ai fait naître aujourd'hui
1567
t'emporte-t-il déjà jusqu'à mourir pour lui ?
1568
Ton âme à ces transports un peu trop s'abandonne,
1569
et c'est trop tôt aimer l'amant que je te donne.
1570
ÉMILIE
Cet amour qui m'expose à vos ressentiments
1571
n'est point le prompt effet de vos commandements.
1572
Ces flammes dans nos cœurs dès longtemps étaient nées,
1573
et ce sont des secrets de plus de quatre années.
1574
Mais quoique je l'aimasse et qu'il brûlât pour moi,
1575
une haine plus forte à tous deux fit la loi.
1576
Je ne voulus jamais lui donner d'espérance
1577
qu'il ne m'eût de mon père asseuré la vengeance.
1578
Je la lui fis jurer, il chercha des amis,
1579
le Ciel rompt le succès que je m'étais promis,
1580
et je vous viens, Seigneur, offrir une victime.
1581
non pour sauver sa vie en me chargeant du crime :
1582
son trépas est trop juste après son attentat,
1583
et toute excuse est vaine en un crime d'État ;
1584
mourir en sa présence, et rejoindre mon père
1585
c'est tout ce qui m'amène, et tout ce que j'espère.
1586
AUGUSTE
Jusques à quand, oh Ciel, et par quelle raison
1587
prendrez-vous contre moi des traits dans ma maison ?
1588
Pour ses débordements j'en ai chassé Julie ;
1589
mon amour, en sa place, a fait choix d'Émilie,
1590
et je la vois comme elle indigne de ce rang.
1591
L'une m'ôtait l'honneur, l'autre a soif de mon sang,
1592
et prenant toutes deux leur passion pour guide,
1593
l'une fut impudique et l'autre est parricide.
1594
Oh ma fille, est-ce là le prix de mes bienfaits ?
1595
ÉMILIE
Mon père l'eut pareil de ceux qu'il vous a faits.
1596
Songe avec quel amour j'élevai ta jeunesse.
1597
ÉMILIE
Il éleva la vôtre avec même tendresse,
1598
il fut votre tuteur, et vous son assassin,
1599
et vous m'avez au crime enseigné le chemin.
1600
Le mien d'avec le vôtre en ce point seul diffère :
1601
que votre ambition s'est immolé mon père,
1602
et qu'un juste courroux dont je me sens brûler
1603
à son sang innocent voulait vous immoler.
1604
LIVIE
C'en est trop, Émilie, arrête, et considère
1605
qu'il t'a trop bien payé les bienfaits de ton père :
1606
sa mort, dont la mémoire allume ta fureur,
1607
fut un crime d'Octave, et non de l'Empereur.
1608
Tous ces crimes d'État qu'on fait pour la couronne,
1609
le Ciel nous en absout alors qu'il nous la donne,
1610
et dans le sacré rang où sa faveur l'a mis
1611
le passé devient juste et l'avenir permis.
1612
Qui peut y parvenir ne peut être coupable :
1613
quoi qu'il ait fait, ou fasse, il est inviolable.
1614
Nous lui devons nos biens, nos jours sont en sa main,
1615
et jamais on n'a droit sur ceux du souverain.
1616
ÉMILIE
Aussi, dans le discours que vous venez d'entendre,
1617
je parlais pour l'aigrir et non pour me défendre.
1618
Punissez donc, Seigneur, ces criminels appas
1619
qui de vos favoris font d'illustres ingrats.
1620
Tranchez mes tristes jours pour asseurer les vôtres.
1621
Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres,
1622
et je suis plus à craindre, et vous plus en danger,
1623
ayant avec un père un amant à venger.
1624
CINNA
Que vous m'ayez séduit, et que je souffre encore
1625
d'être déshonoré par celle que j'adore !
1626
Seigneur, la vérité doit ici s'exprimer :
1627
j'avais fait ce dessein avant que de l'aimer.
1628
À mes chastes désirs la trouvant inflexible,
1629
je crus qu'à d'autres soins elle serait sensible.
1630
Je parlai de son père et de votre rigueur,
1631
et l'offre de mon bras suivit celle du cœur.
1632
Que la vengeance est douce à l'esprit d'une femme !
1633
Je l'attaquai par là, par là je pris son âme.
1634
Dans mon peu de mérite elle me négligeait,
1635
et ne put négliger le bras qui la vengeait ;
1636
elle n'a conspiré que par mon artifice,
1637
j'en suis le seul auteur, elle n'est que complice.
1638
ÉMILIE
Cinna, qu'oses-tu dire ? Est-ce là me chérir
1639
que de m'ôter l'honneur quand il me faut mourir ?
1640
CINNA
Mourez, mais en mourant ne souillez point ma gloire.
1641
ÉMILIE
La mienne se flétrit, si César te veut croire.
1642
CINNA
Et la mienne se perd, si vous tirez à vous
1643
toute celle qui suit de si généreux coups.
1644
ÉMILIE
Eh bien, prends-en ta part et me laisse la mienne,
1645
ce serait l'affoiblir que d'affoiblir la tienne.
1646
La gloire et le plaisir, la honte et les tourments,
1647
tout doit être commun entre de vrais amants.
1648
Nos deux âmes, Seigneur, sont deux âmes romaines,
1649
unissant nos désirs, nous unîmes nos haines.
1650
De nos parents perdus le vif ressentiment
1651
nous apprit nos devoirs en un même moment.
1652
En ce noble dessein nos cœurs se rencontrèrent,
1653
nos esprits généreux ensemble le formèrent.
1654
Ensemble nous cherchons l'honneur d'un beau trépas,
1655
vous vouliez nous unir, ne nous séparez pas.
1656
AUGUSTE
Oui, je vous unirai, couple ingrat et perfide,
1657
et plus mon ennemi qu'Antoine, ni Lépide.
1658
Oui, je vous unirai puisque vous le voulez :
1659
il faut bien satisfaire aux feux dont vous brûlez,
1660
et que tout l'univers sachant ce qui m'anime
1661
s'étonne du supplice aussi bien que du crime.
1662
SCÈNE III
(AUGUSTE, LIVIE, CINNA, MAXIME, ÉMILIE, FULVIE)
AUGUSTE
Mais enfin le Ciel m'aime, et parmi tant de maux
1663
il m'a rendu Maxime, et l'a sauvé des eaux.
1664
Approche, seul ami que j'éprouve fidèle.
1665
MAXIME
Honorez moins, Seigneur, une âme criminelle.
1666
AUGUSTE
Ne parlons plus de crime après ton repentir,
1667
après que du péril tu m'as su garantir.
1668
C'est à toi que je dois et le jour et l'Empire.
1669
MAXIME
De tous vos ennemis connaissez mieux le pire.
1670
Si vous régnez encore, Seigneur, si vous vivez,
1671
c'est ma jalouse rage à qui vous le devez.
1672
Un vertueux remords n'a point touché mon âme,
1673
pour perdre mon rival j'ai découvert sa trame.
1674
Euphorbe vous a feint que je m'étais noyé
1675
de crainte qu'après moi vous n'eussiez envoyé.
1676
Je voulais avoir lieu d'abuser Émilie,
1677
effrayer son esprit, la tirer d'Italie,
1678
et pensais la résoudre à cet enlèvement
1679
sous l'espoir du retour pour venger son amant.
1680
Mais au lieu de goûter ces grossières amorces
1681
sa vertu combattue a redoublé ses forces.
1682
Elle a lu dans mon cœur : vous savez le surplus,
1683
et je vous en ferais des récits superflus.
1684
Vous voyez le succès de mon lâche artifice.
1685
Si pourtant quelque grâce est due à mon indice,
1686
à vos bontés, Seigneur, j'en demanderai deux :
1687
le supplice d'Euphorbe et ma mort à leurs yeux.
1688
J'ai trahi mon ami, ma maîtresse, mon maître,
1689
ma gloire, mon pays par l'avis de ce traître,
1690
et croirai toutefois mon bonheur infini
1691
si je puis m'en punir après l'avoir puni.
1692
AUGUSTE
En est-ce assez, oh Ciel, et le sort pour me nuire,
1693
a-t-il quelqu'un des miens qu'il veuille encor séduire ?
1694
Qu'il joigne à ses efforts le secours des Enfers.
1695
Je suis maître de moi comme de l'univers :
1696
je le suis, je veux l'être. Oh siècles, oh mémoire,
1697
conservez à jamais ma dernière victoire.
1698
Je triomphe aujourd'hui du plus juste courroux
1699
de qui le souvenir puisse aller jusqu'à vous.
1700
Soyons amis, Cinna, c'est moi qui t'en convie :
1701
comme à mon ennemi je t'ai donné la vie,
1702
et malgré la fureur de ton lâche destin
1703
je te la donne encore comme à mon assassin.
1704
Commençons un combat qui montre par l'issue
1705
qui l'aura mieux de nous ou donnée ou reçue.
1706
Tu trahis mes bienfaits, je les veux redoubler,
1707
je t'en avais comblé, je t'en veux accabler.
1708
Avec cette beauté que je t'avais donnée
1709
reçois le Consulat pour la prochaine année.
1710
Aime Cinna, ma fille, en cet illustre rang,
1711
préfères-en la pourpre à celle de mon sang.
1712
Apprends à mon exemple à vaincre ta colère :
1713
te rendant un époux, je te rends plus qu'un père.
1714
ÉMILIE
Et je me rends, Seigneur, à ces hautes bontés.
1715
Je recouvre la vue auprès de leurs clartés,
1716
je connais mon forfait qui me semblait justice,
1717
et ce que n'avait pu la terreur du supplice ;
1718
je sens naître en mon âme un repentir puissant,
1719
et mon cœur en secret me dit qu'il y consent.
1720
Le Ciel a résolu votre grandeur suprême,
1721
et pour preuve, Seigneur, je ne veux que moi-même.
1722
J'ose avec vanité me donner cet éclat,
1723
puisqu'il change mon cœur, qu'il veut changer l'État.
1724
Ma haine va mourir que j'ai crue immortelle.
1725
Elle est morte, et ce cœur devient sujet fidèle,
1726
et prenant désormais cette haine en horreur,
1727
l'ardeur de vous servir succède à sa fureur.
1728
CINNA
Seigneur, que vous dirai-je après que nos offenses
1729
au lieu de châtiments trouvent des récompenses ?
1730
Oh vertu sans exemple ! Oh clémence, qui rend
1731
votre pouvoir plus juste et mon crime plus grand !
1732
AUGUSTE
Cesse d'en retarder un oubli magnanime,
1733
et tous deux avec moi faites grâce à Maxime.
1734
Il nous a trahis tous, mais ce qu'il a commis
1735
vous conserve innocents et me rend mes amis.
1736
Reprends auprès de moi ta place accoutumée,
1737
rentre dans ton crédit et dans ta renommée ;
1738
qu'Euphorbe de tous trois ait sa grâce à son tour
1739
et que demain l'hymen couronne leur amour.
1740
Si tu l'aimes encore, ce sera ton supplice.
1741
MAXIME
Je n'en murmure point, il a trop de justice,
1742
et je suis plus confus, Seigneur, de vos bontés,
1743
que je ne suis jaloux du bien que vous m'ôtez.
1744
CINNA
Souffrez que ma vertu dans mon cœur rappelée
1745
vous consacre une foi lâchement violée,
1746
mais si ferme à présent, si loin de chanceler,
1747
que la chute du Ciel ne pourrait l'ébranler.
1748
Puisse le grand moteur des belles destinées
1749
pour prolonger vos jours retrancher nos années ;
1750
et moi par un bonheur dont chacun soit jaloux
1751
perdre pour vous cent fois ce que je tiens de vous.
1752
LIVIE
Ce n'est pas tout, Seigneur : une céleste flamme
1753
d'un rayon prophétique illumine mon âme.
1754
Oyez ce que les dieux vous font savoir par moi,
1755
de votre heureux destin c'est l'immuable loi.
1756
Après cette action vous n'avez rien à craindre :
1757
on portera le joug désormais sans se plaindre,
1758
et les plus indomptés, renversant leurs projets,
1759
mettront toute leur gloire à mourir vos sujets.
1760
Aucun lâche dessein, aucune ingrate envie
1761
n'attaquera le cours d'une si belle vie.
1762
Jamais plus d'assassins, ni de conspirateurs,
1763
vous avez trouvé l'art d'être maître des cœurs.
1764
Rome avec une joie et sensible et profonde,
1765
se démet en vos mains de l'Empire du monde.
1766
Vos royales vertus lui vont trop enseigner
1767
que son bonheur consiste à vous faire régner.
1768
D'une si longue erreur pleinement affranchie,
1769
elle n'a plus de vœux que pour la Monarchie.
1770
Vous prépare déjà des temples, des autels,
1771
et le Ciel une place entre les immortels,
1772
et la postérité, dans toutes les provinces
1773
donnera votre exemple aux plus généreux princes.
1774
AUGUSTE
J'en accepte l'augure, et j'ose l'espérer.
1775
Ainsi toujours les dieux vous daignent inspirer
1776
qu'on redouble demain les heureux sacrifices
1777
que nous leur offrirons sous de meilleurs auspices ;
1778
et que vos conjurés entendent publier
1779
qu'Auguste a tout appris, et veut tout oublier.
1780
(FIN)