Pierre Corneille

La place Royale

Corneille, Pierre. La Place Royale, ou l'Amoureux extravagant. Comédie [1637]. Edité par José Enrique López Martínez, pour la collection EMOTHE. Valence : ARTELOPE Universitat de València, 2017.

Joan Oleza Simó (Investigador principal) López Martínez, José Enrique (Editor)

Français · Verso · 1602 versos

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Siglo XVII
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Note à cette édition numérique

Text de base : La place Royale, ou l’Amoureaux extravagant. Comédie . Paris, Augustin Courbé, 1637. Bibliothèque Nationale de France, Rés. Yf-717.

À Monsieur ***

Monsieur, J'observe religieusement la loi que vous m'avez prescrite, et vous rend mes devoirs avec le même secret que je traiterais un amour si j'étais homme à bonne fortune. Il me suffit que vous sachiez que je m'acquitte, sans le faire connaître à tout le monde, et sans que par cette publication je vous mette en mauvaise odeur auprès d'un sexe dont vous conservez les bonnes grâces avec tant de soin. Le héros de cette pièce ne traite pas bien les dames, et tâche d'établir des maximes qui leur sont trop désavantageuses, pour nommer son protecteur ; elles s'imagineraient que vous ne pourriez l'approuver sans avoir grande part à ses sentiments, et que toute sa morale serait plutôt un portrait de votre conduite, qu'un effort de mon imagination. Et véritablement, Monsieur, cette possession de vous-même, que vous conservez si parfaite parmi tant d'intrigues ou vous semblez embarrassé, en approche beaucoup. C'est de vous que j'ai appris que l'amour d'un honnête homme doit être toujours volontaire, qu'on ne doit jamais aimer en un point qu'on ne puisse n'aimer pas ; que si on en vient jusque là, c'est une tyrannie dont il faut secouer le joug, et qu'enfin la personne aimée nous a beaucoup plus d'obligation de notre amour, alors qu'elle est toujours l'effet de notre choix, et de son mérite, que quand elle vient d'une inclination aveugle et forcée par quelque ascendant de naissance à qui nous ne pouvons résister. Nous ne sommes point redevables à celui de qui nous recevons un bienfait par contrainte, et on ne nous donne point ce qu'on ne saurait nous refuser. Mais je vais trop avant pour une épître ; il semblerait que j'entreprendrais la justification de mon Alidor, et ce n'est pas mon dessein de mériter par cette défense la haine de la plus belle moitié du monde, et qui domine si puissamment sur les volontés de l'autre. Un poète n'est jamais garant des fantaisies qu'il donne à ses acteurs, et si les dames trouvent ici quelque discours qui les blessent, je les supplie de se souvenir que j'appelle extravagant celui dont ils partent, et que par d'autres poèmes j'ai assez relevé leur gloire, et soutenu leur pouvoir pour effacer les mauvaises idées que celui-ci leur pourra faire concevoir de mon esprit. Trouvez bon que j'achève par là, et que je n'ajoute à cette prière que je leur fait que la protestation d'être éternellement, Monsieur, votre très humble, et très obéissant serviteur, Corneille.

LES ACTEURS

ALIDOR amant d’Angélique
CLÉANDRE ami d’Alidor
DORASTE amoureaux d’Angélique
LYSIS amoureux de Phylis
ANGÉLIQUE maîtresse d’Alidor et de Doraste
PHYLIS sœur de Doraste
POLYMAS domestique d’Alidor
LYCANTE domestique de Doraste

ACTE PREMIER

SCÈNE PREMIÈRE

(ANGÉLIQUE, PHYLIS)
ANGÉLIQUE
Ton frère eût-il encore cent fois plus de mérite ; 1
tu reçois aujourd'hui ma dernière visite ; 2
si tu m'entretiens plus des feux qu'il a pour moi. 3
PHYLIS
Vraiment tu me prescris une fâcheuse loi. 4
Je ne puis, sans forcer celles de la nature, 5
dénier mon secours aux tourments qu'il endure. 6
Tu m'aimes, il se meurt, et tu le peux guérir, 7
et sans t'importuner je le lairrais périr ! 8
Me défendras-tu point à la fin de le plaindre ? 9
ANGÉLIQUE
Le mal est bien léger d'un feu qu'on peut éteindre. 10
PHYLIS
Il le devrait du moins, mais avec tant d'appas, 11
le moyen qu'il te voie et ne t'adore pas ? 12
Ses yeux ne souffrent point que son cœur soit de glace. 13
Aussi ne pourrait-on m'y résoudre, en sa place, 14
et tes regards sur moi plus forts que tes mépris, 15
te sauraient conserver ce que tu m'aurais pris. 16
ANGÉLIQUE
S'il vit dans une humeur tellement obstinée, 17
je puis bien m'empêcher d'en être importunée, 18
feindre un peu de migraine, ou me faire celer : 19
c'est un moyen bien court de ne lui plus parler. 20
mais ce qui me déplaît, et qui me désespère, 21
c'est de perdre la sœur pour éviter le frère, 22
rompre notre commerce et fuir ton entretien, 23
puisque te voir encore c'est m'exposer au sien. 24
Que s'il me faut quitter cette douce pratique, 25
ne mets point en oubli l'amitié d'Angélique, 26
seure que ses effets auront leur premier cours 27
aussitôt que ton frère éteindra ses amours. 28
PHYLIS
Tu vis d'un air étrange et presque insupportable. 29
ANGÉLIQUE
Que toi-même pourtant trouverais équitable ; 30
mais la raison sur toi ne saurait l'emporter : 31
dans l'intérêt d'un frère on ne peut l'écouter. 32
PHYLIS
Et par quelle raison négliger son martyre ? 33
ANGÉLIQUE
Vois-tu, j'aime Alidor, et cela c'est tout dire. 34
Le reste des mortels pourrait m'offrir des vœux : 35
je suis aveugle, sourde, insensible pour eux. 36
La pitié de leurs maux ne peut toucher mon âme 37
que par des sentiments dérobés à ma flamme. 38
On ne doit point avoir des amants par quartier ; 39
Alidor a mon cœur et l'aura tout entier : 40
en aimer deux, c'est être à tous deux infidèle. 41
PHYLIS
Qu'Alidor seul te rende à tout autre cruelle ! 42
C'est avoir pour le reste un cœur trop endurci. 43
ANGÉLIQUE
Pour aimer comme il faut, il faut aimer ainsi. 44
PHYLIS
Dans l'obstination où je te vois réduite, 45
j'admire ton amour et ris de ta conduite. 46
Fasse état qui voudra de ta fidélité, 47
je ne me pique point de cette vanité ; 48
on a peu de plaisirs quand un seul les fait naître, 49
au lieu d'un serviteur c'est accepter un maître. 50
Dans les soins éternels de ne plaire qu'à lui 51
cent plus honnêtes gens nous donnent de l'ennui ; 52
il nous faut de tout point vivre à sa fantaisie, 53
souffrir de son humeur, craindre sa jalousie, 54
et de peur que le temps ne lâche ses ferveurs, 55
le combler chaque jour de nouvelles faveurs. 56
Notre âme, s'il s'éloigne, est de deuil abattue ; 57
sa mort nous désespère et son change nous tue, 58
et de quelque douceur que nos feux soient suivis 59
on dispose de nous sans prendre notre avis. 60
C'est rarement qu'un père à nos goûts s'accommode, 61
et lors juge quels fruits on a de ta méthode. 62
Pour moi, j'aime un chacun, et sans rien négliger, 63
le premier qui m'en conte a de quoi m'engager. 64
Ainsi tout contribue à ma bonne fortune : 65
tout le monde me plaît, et rien ne m'importune. 66
De mille que je rends l'un de l'autre jaloux, 67
mon cœur n'est à pas un, en se donnant à tous : 68
pas un d'eux ne me traite avecque tyrannie, 69
et mon humeur égale à mon gré les manie, 70
je ne fais à pas un tenir lieu de mignon 71
et c'est à qui l'aura dessus son compagnon ; 72
ainsi tous à l'envi s'efforcent à me plaire, 73
tous vivent d'espérance et briguent leur salaire ; 74
l'éloignement d'aucun ne saurait m'affliger, 75
mille encore présents m'empêchent d'y songer. 76
Je n'en crains point la mort, je n'en crains point le change ; 77
un monde m'en console aussitôt, ou m'en venge. 78
Le moyen que de tant et de si différents 79
quelqu'un n'ait assez d'heur pour plaire à mes parents ? 80
Et si leur choix fantasque un inconnu m'allie, 81
ne crois pas que pourtant j'entre en mélancolie : 82
il aura quelques traits de tant que je chéris 83
et je puis avec joie accepter tous maris. 84
ANGÉLIQUE
Voilà fort plaisamment tailler cette matière, 85
et donner à ta langue une longue carrière. 86
Ce grand flux de raisons dont tu viens m'attaquer 87
est bon à faire rire, et non à pratiquer. 88
Simple, tu ne sais pas ce que c'est que tu blâmes, 89
et ce qu'a de douceurs l'union de deux âmes ; 90
tu n'éprouvas jamais de quels contentements 91
se nourrissent les feux des fidèles amants. 92
Qui peut en avoir mille en est plus estimée, 93
mais qui les aime tous, de pas un n'est aimée ; 94
elle voit leur amour soudain se dissiper, 95
qui veut tout retenir laisse tout échapper. 96
PHYLIS
Défais-toi, défais-toi de ces fausses maximes ; 97
ou si pour leur défense, aveugle, tu t'animes, 98
si le seul Alidor te plaît dessous les cieux, 99
conserve-lui ton cœur, mais partage tes yeux : 100
de mon frère par là soulage un peu les plaies ; 101
accorde un faux remède à des douleurs si vraies ; 102
trompe-le, je t'en prie, et sinon par pitié 103
pour le moins par vengeance ou par inimitié. 104
ANGÉLIQUE
Le beau prix qu'il aurait de m'avoir tant chérie, 105
si je ne le payais que d'une tromperie ! 106
Pour salaire des maux qu'il endure en m'aimant 107
il aura qu'avec lui je vivrai franchement. 108
PHYLIS
"Franchement", c'est-à-dire avec mille rudesses 109
le mépriser, le fuir, et par quelques adresses 110
qu'il tâche d'adoucir... Quoi ! me quitter ainsi ! 111
Et sans me dire adieu ! Le sujet ? 112

SCÈNE SECONDE

(DORASTE, PHYLIS)
DORASTE
Le voici.
Ma sœur, ne cherche plus une chose trouvée : 113
sa fuite n'est l'effet que de mon arrivée ; 114
ma présence la chasse, et son muet départ 115
a presque devancé son dédaigneux regard. 116
PHYLIS
Juge par là quels fruits produit mon entremise. 117
Je m'acquitte des mieux de la charge commise, 118
je te fais plus parfait mille fois que tu n'es. 119
Ton feu ne peut aller au point où je le mets : 120
j'invente des raisons à combattre sa haine, 121
je blâme, flatte, prie, et n'y perds que ma peine, 122
en grand péril d'y perdre encor son amitié 123
et d'être en tes malheurs avec toi de moitié. 124
DORASTE
Ah ! Tu ris de mes maux ! 125
PHYLIS
Que veux-tu que je fasse ?
Ris des miens, si jamais tu me vois en ta place. 126
Que serviraient mes pleurs ? Veux-tu qu'à tes tourments 127
j'ajoute la pitié de mes ressentiments ? 128
Après mille mépris reçus de ta maîtresse 129
tu n'es que trop chargé de ta seule tristesse ; 130
si j'y joignais la mienne, elle t'accablerait, 131
et de mon déplaisir le tien redoublerait ; 132
contraindre mon humeur me serait un supplice 133
qui me rendrait moins propre à te faire service. 134
Vois-tu ? Par tous moyens je te veux soulager, 135
mais j'ai bien plus d'esprit que de m'en affliger. 136
Il n'est point de douleur si forte en un courage 137
qui ne perde sa force auprès de mon visage ; 138
c'est toujours de tes maux autant de rabattu : 139
confesse, ont-ils encore le pouvoir qu'ils ont eu ? 140
Ne sens-tu point déjà ton âme un peu plus gaie? 141
DORASTE
Tu me forces à rire en dépit que j'en aie ; 142
je souffre tout de toi, mais à condition 143
d'employer tous tes soins à mon affection. 144
PHYLIS
Non pas tous, j'en retiens pour moi quelque partie. 145
DORASTE
Il était grand besoin de cette repartie ; 146
ne ris plus, et regarde après tant de discours 147
par où tu me pourras donner quelque secours, 148
dis-moi par quelle ruse il faut... 149
PHYLIS
Rentrons, mon frère :
un de mes amants vient, qui nous pourrait distraire. 150

SCÈNE TROISIÈME

CLÉANDRE
Que je dois bien faire pitié, 151
de souffrir les rigueurs d'un sort si tyrannique ! 152
J'aime Alidor, j'aime Angélique ; 153
mais l'amour cède à l'amitié, 154
et l'on n'a jamais vu sous les lois d'une belle 155
d'amant si malheureux, ni d'ami si fidèle. 156
Ma bouche ignore mes desirs, 157
et de peur de se voir trahi par imprudence, 158
mon cœur n'a point de confidence 159
avec mes yeux ni mes soupirs : 160
mes vœux pour sa beauté sont muets, et ma flamme 161
non plus que son objet ne sort point de mon âme. 162
Je feins d'aimer en d'autres lieux, 163
et pour en quelque sorte alléger mon supplice, 164
je porte du moins mon service 165
a celle qu'elle aime le mieux : 166
Phylis, à qui j'en conte a beau faire la fine 167
son plus charmant appas, c'est d'être sa voisine. 168
Esclave d'un œil si puissant, 169
jusque-là seulement me laisse aller ma chaîne, 170
trop récompensé, dans ma peine, 171
d'un de ses regards en passant. 172
Je n'en veux à Phylis que pour voir Angélique, 173
et mon feu, qui vient d'elle, auprès d'elle s'explique. 174
Ami, mieux aimé mille fois, 175
faut-il, pour m'accabler de douleurs infinies, 176
que nos volontés soient unies 177
jusqu'à faire un même choix ? 178
Viens quereller mon cœur, puisqu'en son peu d'espace 179
ta maîtresse après toi peut trouver quelque place. 180
Mais plutôt vois te préférer 181
a celle que le tien préfère à tout le monde, 182
et ton amitié sans seconde 183
n'aura plus de quoi murmurer. 184
Ainsi je veux punir ma flamme déloyale, 185
ainsi... 186

SCÈNE QUATRIÈME

(ALIDOR, CLÉANDRE)
ALIDOR
Te rencontrer dans la Place Royale,
solitaire, et si près de ta douce prison, 187
montre bien que Phylis n'est pas à la maison. 188
CLÉANDRE
Mais voir de ce côté ta démarche avancée 189
montre bien qu'Angélique est fort dans ta pensée. 190
ALIDOR
Hélas ! c'est mon malheur : son objet trop charmant, 191
quoi que je puisse faire, y règne absolument. 192
CLÉANDRE
De ce pouvoir peut-être elle use en inhumaine ? 193
ALIDOR
Rien moins, et c'est par là que redouble ma peine : 194
ce n'est qu'en m'aimant trop qu'elle me fait mourir, 195
un moment de froideur, et je pourrais guérir ; 196
une mauvaise œillade, un peu de jalousie, 197
et j'en aurais soudain passé ma fantaisie. 198
Mais las ! Elle est parfaite, et sa perfection 199
n'est pourtant rien auprès de son affection ; 200
point de refus pour moi, point d'heures inégales ; 201
accablé de faveurs à mon aise fatales, 202
partout où son honneur peut souffrir mes plaisirs, 203
je vois qu'elle devine et prévient mes desirs ; 204
et si j'ai des rivaux, sa dédaigneuse vue 205
les désespère autant que son ardeur me tue. 206
CLÉANDRE
Vit-on jamais amant de la sorte enflammé 207
qui se tint malheureux pour être trop aimé ? 208
ALIDOR
Comptes-tu mon esprit entre les ordinaires ? 209
Penses-tu qu'il s'arrête aux sentiments vulgaires ? 210
Les règles que je suis ont un air tout divers : 211
je veux que l'on soit libre au milieu de ses fers. 212
Il ne faut point servir d'objet qui nous possède ; 213
il ne faut point nourrir d'amour qui ne nous cède. 214
Je le hais, s'il me force ; et quand j'aime, je veux 215
que de ma volonté dépendent tous mes vœux, 216
que mon feu m'obéisse au lieu de me contraindre, 217
que je puisse à mon gré l'augmenter et l'éteindre. 218
Et toujours en état de disposer de moi, 219
donner quand il me plaît, et retirer, ma foi. 220
Pour vivre de la sorte Angélique est trop belle : 221
mes pensers n'oseraient m'entretenir que d'elle ; 222
je sens de ses regards mes plaisirs se borner ; 223
mes pas d'autre côté ne s'oseraient tourner ; 224
et de tous mes soucis la liberté bannie 225
fait trop voir ma foiblesse avec sa tyrannie. 226
J'ai honte de souffrir les maux dont je me plains 227
et d'éprouver ses yeux plus forts que mes desseins, 228
mais sans plus consentir à de si rudes gênes. 229
À tel prix que ce soit je veux rompre mes chaînes, 230
de crainte qu'un hymen m'en ôtant le pouvoir 231
fît d'un amour par force un amour par devoir. 232
CLÉANDRE
Crains-tu de posséder ce que ton cœur adore ? 233
ALIDOR
Ah ! Ne me parle point d'un lien que j'abhorre. 234
Angélique me charme : elle est belle aujourd'hui, 235
mais sa beauté peut-elle autant durer que lui ? 236
Et pour peu qu'elle dure, aucun me peut-il dire 237
si je pourrai l'aimer jusqu'à ce qu'elle empire ? 238
Du temps, qui change tout, les révolutions 239
ne changent-elles pas nos résolutions ? 240
Être une humeur égale et ferme que la nôtre ? 241
Un âge hait-il pas souvent ce qu'aimait l'autre ? 242
Juge alors le tourment que c'est d'être attaché, 243
et de ne pouvoir rompre un si fâcheux marché. 244
Cependant Angélique, à force de me plaire, 245
me flatte doucement de l'espoir du contraire ; 246
et si d'autre façon je ne me sais garder, 247
ses appas sont bientôt pour me persuader. 248
Mais puisque son amour me donne tant de peine, 249
je la veux offenser pour acquérir sa haine, 250
et pratiquer enfin un doux commandement 251
qui prononce l'arrêt de mon bannissement. 252
Ce remède est cruel, mais pourtant nécessaire, 253
puisqu'elle me plaît trop, il me lui faut déplaire. 254
Tant que j'aurai chez elle encore quelque accès, 255
mes desseins de guérir n'auront point de succès. 256
CLÉANDRE
Étrange humeur d'amant ! 257
ALIDOR
Étrange, mais utile.
Je me procure un mal pour en éviter mille. 258
CLÉANDRE
Tu ne prévois donc pas ce qui t'attend de maux, 259
quand un rival aura le fruit de tes travaux ? 260
Pour se venger de toi, cette belle offensée 261
Sous les joug d'un mari sera bientôt passée ; 262
et lors que de soupirs et de pleurs épandus 263
ne te rendront aucun de tant de biens perdus ! 264
ALIDOR
Mais dis que pour rentrer dans mon indifférence, 265
je perdrai mon amour avec mon espérance, 266
et qu'y trouvant alors sujet d'aversion 267
ma liberté naîtra de ma punition. 268
CLÉANDRE
Après cette assurance, ami, je me déclare. 269
Amoureux dès longtemps d'une beauté si rare, 270
toi seul de la servir me pouvais empêcher ; 271
et je n'aimais Phylis que pour m'en approcher. 272
Souffre donc maintenant que pour mon allégeance 273
je prenne, si je puis, le temps de sa vengeance ; 274
que des ressentiments qu'elle aura contre toi 275
je tire un avantage en lui portant ma foi, 276
et que dans la colère en son âme conçue 277
je puisse à mes amours faciliter l'issue. 278
ALIDOR
Si ce joug inhumain, ce passage trompeur, 279
ce supplice éternel, ne te fait point de peur, 280
a moi ne tiendra pas que la beauté que j'aime 281
ne me quitte bientôt pour un autre moi-même. 282
Tu portes en bon lieu tes desirs amoureux, 283
mais songe que l'hymen fait bien des malheureux. 284
CLÉANDRE
Pousson à cela près, mais aussi, quand j'y pense, 285
peut-être seulement le nom d'époux t'offense, 286
et tu voudrais qu'un autre eût cette qualité, 287
pour après… 288
ALIDOR
Je t'entends, sois seur de ce côté,
outre que ma maîtresse, aussi chaste que belle, 289
de la vertu parfaite est l'unique modèle, 290
et que le plus aimable et le plus effronté 291
entreprendrait en vain sur sa pudicité. 292
Les beautés d'une fille ont beau toucher mon âme, 293
je ne la connais plus dès l'heure qu'elle est femme. 294
De mille qu'autrefois tu m'as vu caresser, 295
en pas une un mari pouvait-il l'offenser ? 296
J'évite l'apparence autant comme le crime, 297
je fuis un compliment qui semble illégitime, 298
et le jeu m'en déplaît quand on fait à tous coups 299
causer un médisant et rêver un jaloux. 300
Encor que dans mon feu mon cœur ne s'intéresse, 301
je veux pouvoir prétendre où ma bouche l'adresse, 302
et garder, si je puis, parmi ces fictions, 303
un renom aussi pur que mes intentions. 304
Ami, soupçon à part, avant que le jour passe, 305
d'Angélique pour toi gagnons la bonne grâce, 306
et de ce pas allons ensemble consulter 307
des moyens qui pourront t'y mettre et m'en ôter, 308
et quelle invention sera la plus aisée. 309
CLÉANDRE
Allons. Ce que j'ai dit n'était que par risée. 310
([Fin du premier acte])

ACTE II

SCÈNE PREMIÈRE

(ANGÉLIQUE, POLYMAS)
ANGÉLIQUE
Tenant une lettre déployée De cette trahison ton maître est donc l'auteur ? 311
POLYMAS
Son choix, mal à propos, m'en a fait le porteur. 312
Mon humeur y répugne, et quoi qu'il en avienne, 313
j'en fais une, de peur de servir à la sienne ; 314
et mon devoir, mal propre à de si lâches coups, 315
manque aussitôt vers lui comme le sien vers vous. 316
ANGÉLIQUE
Contre ce que je vois mon fol amour s'obstine. 317
Qu'Alidor ait écrit cette lettre à Clarine, 318
et qu'ainsi d'Angélique il se voulût jouer ! 319
POLYMAS
Il n'aura pas le front de le désavouer. 320
Opposez-lui ses traits, battez-le de ses armes. 321
Pour s'en pouvoir défendre il lui faudrait des charmes, 322
surtout cachez mon nom, et ne m'exposez pas 323
aux infaillibles coups d'un violent trépas, 324
que je vous puisse encore trahir son artifice 325
et pour mieux vous servir, rester à son service. 326
ANGÉLIQUE
Ne crains rien de ma part, je sais l'invention 327
de répondre aisément à ton intention. 328
POLYMAS
Feignez d'avoir reçu ce billet de Clarine, 329
et que... 330
ANGÉLIQUE
Ne m'instruis point, et va, qu'il ne devine.
S'il t'avait ici vu, toute la vérité 331
paraîtrait, en dépit de ma dextérité. 332
POLYMAS
C'est d'elle désormais que je tiendrai la vie. 333
ANGÉLIQUE
As-tu de la garder encore quelque envie ? 334
Ne réplique plus, et va-t'en. 335
POLYMAS
J'obéis.
ANGÉLIQUE
Seule Mes feux, il est donc vrai que l'on vous a trahis ! 336
Et ceux dont Alidor paraissait l'âme atteinte 337
ne sont plus que fumée, ou n'étaient qu'une feinte ! 338
Que la foi des amants est un gage pipeur ! 339
Que leurs serments sont vains, et notre espoir trompeur ! 340
Qu'on est peu dans leur cœur pour être dans leur bouche ! 341
Et que malaisément on sait ce qui les touche ! 342
Mais voici l'infidèle. Ah ! Qu'il se contraint bien ! 343

SCÈNE SECONDE

(ALIDOR, ANGÉLIQUE)
ALIDOR
Puis-je avoir un moment de ton cher entretien ? 344
Mais j'appelle un moment, de même qu'une année 345
passe entre deux amants pour moins qu'une journée. 346
ANGÉLIQUE
Traître, ingrat, est-ce à toi de m'aborder ainsi ? 347
Es peux-tu bien me voir sans me crier merci ? 348
As-tu cru que le ciel consentît à ma perte 349
jusqu'à souffrir encore ta lâcheté couverte ? 350
Apprends, perfide, apprends que je suis hors d'erreur : 351
tes yeux ne me sont plus que des objets d'horreur ; 352
je ne suis plus charmée, et mon âme plus saine 353
n'eut jamais tant d'amour qu'elle a pour toi de haine. 354
ALIDOR
Voilà me recevoir avec des compliments... 355
ANGÉLIQUE
Bien au-dessous encore de mes ressentiments. 356
ALIDOR
La cause ? 357
ANGÉLIQUE
En demander la cause ! Lis, parjure ,
et puis accuse-moi de te faire une injure ! 358
(Lit la lettre entre les mains d'Angélique)
(LETTRE SUPPOSÉE D'ALIDOR À CLARINE)
ALIDOR
Clarine, je suis tout à vous : 359
ma liberté vous rend les armes. 360
Angélique n'a point de charmes 361
pour me défendre de vos coups ; 362
ce n'est qu'une idole mouvante : 363
ses yeux sont sans vigueur, sa bouche sans appas. 364
Quand je la crus d'esprit je ne la connus pas , 365
et de quelques attraits que le monde vous vante, 366
vous devez mes affections 367
autant à ses défauts qu'à vos perfections. 368
ANGÉLIQUE
Eh bien ! Ta trahison est-elle en évidence ? 369
ALIDOR
Est-ce là tant de quoi ? 370
ANGÉLIQUE
Tant de quoi ! L'impudence !
Après mille serments il me manque de foi, 371
et me demande encore si c'est là tant de quoi ? 372
Change si tu le veux, je n'y perds qu'un volage, 373
mais en m'abandonnant laisse en paix mon visage. 374
Oublie avec ta foi ce que j'ai de défauts, 375
n'établis point tes feux sur le peu que je vaux. 376
Fais que, sans m'y mêler, ton compliment s'explique, 377
et ne le grossis point du mépris d'Angélique. 378
ALIDOR
Deux mots de vérité vous mettent bien aux champs ! 379
ANGÉLIQUE
Ciel, tu ne punis point des hommes si méchants ! 380
Ce traître vit encore, il me voit, il respire, 381
il m'affronte, il l'avoue, il rit quand je soupire ! 382
ALIDOR
Vraiment le ciel a tort de ne vous pas donner, 383
lorsque vous tempêtez, son foudre à gouverner. 384
Il devrait avec vous être d'intelligence. 385
(Angélique déchire la lettre et jette les morceaux)
Le digne et grand objet d'une haute vengeance ! 386
Vous traitez du papier avec trop de rigueur. 387
ANGÉLIQUE
Je voudrais en pouvoir faire autant de ton cœur ! 388
ALIDOR
Qui ne vous flatte point puissamment vous irrite 389
pour dire franchement votre peu de mérite. 390
Commet-on envers vous des forfaits si nouveaux 391
qu'incontinent on doive être mis en morceaux ? 392
Si ce crime autrement ne saurait se remettre, 393
cassez, ceci vous dit encor pis que ma lettre. 394
(Il lui présente aux yeux un miroir qu'elle porte pendu à sa ceinture)
ANGÉLIQUE
S'il me dit mes défauts autant ou plus que toi, 395
déloyal, pour le moins il n'en dit rien qu'à moi. 396
C'est dedans son cristal que je les étudie, 397
mais après il s'en tait, et moi j'y remédie. 398
Il m'en donne un avis sans me les reprocher, 399
et me les découvrant, il m'aide à les cacher. 400
ALIDOR
Vous êtes en colère, et vous dites des pointes. 401
Ne présumiez-vous point que j'irais à mains jointes. 402
Les yeux enflés de pleurs, et le cœur de soupirs, 403
vous faire offre à genoux de mille repentirs ? 404
Que vous êtes à plaindre étant si fort déçue ! 405
ANGÉLIQUE
Insolent ! Ôte-toi pour jamais de ma vue. 406
ALIDOR
Me défendre vos yeux après mon changement, 407
appelez-vous cela du nom de châtiment ? 408
Ce n'est que me bannir du lieu de mon supplice, 409
et ce commandement est si plein de justice 410
qu'encore qu'Alidor ne soit plus sous vos lois 411
il vais vous obéir pour la dernière fois. 412

SCÈNE TROISIÈME

ANGÉLIQUE
Commandement honteux, où ton obéissance 413
n'est qu'un signe trop clair de mon peu de puissance, 414
où ton banissement a pour toi des appas 415
et me devient cruel de ne te l'être pas. 416
À quoi se résoudra désormais ma colère 417
si ta punition te tient lieu de salaire ? 418
Que mon pouvoir me nuit ! Et qu'il m'est cher vendu ! 419
Voilà, voilà que c'est d'avoir trop attendu, 420
je devais dès longtemps te bannir par caprice. 421
Mon bonheur dépendait d'une telle injustice ; 422
je chasse un fugitif avec trop de raison, 423
et lui donne les champs quand il rompt sa prison. 424
Ah ! Que n'ai-je eu des bras à suivre mon courage ! 425
Qu'il m'eût bien autrement réparé cet outrage ! 426
Que j'eusse retranché de ses propos railleurs ! 427
Le traître n'eût jamais porté son cœur ailleurs, 428
puisqu'il m'était donné, je m'en fusse saisie, 429
et sans prendre conseil que de ma jalousie, 430
puisqu'un autre portrait en efface le mien, 431
cent coups auraient chassé ce voleur de mon bien. 432
Vains projets, vains discours, vaine et fausse allégeance, 433
et mes bras et son cœur manquent à ma vengeance ! 434
Ciel, qui m'en vois donner de si justes sujets, 435
donne-m'en des moyens, donne-m'en des objets. 436
Où me dois-je adresser ? Qui doit porter sa peine ? 437
Qui doit à son défaut m'éprouver inhumaine ? 438
De mille désespoirs mon cœur est assailli, 439
je suis seule punie, et je n'ai point failli. 440
Mais, aveugle, je prends une injuste querelle : 441
je n'ai que trop failli d'aimer un infidèle, 442
de recevoir un traître, un ingrat, sous ma loi, 443
et trouver du mérite en qui manquait de foi. 444
Ciel, encore une fois, écoute mon envie : 445
ôte-m'en la mémoire ou le prive de vie, 446
fais que de mon esprit je le puisse bannir, 447
ou ne l'avoir que mort dedans mon souvenir. 448
Que je m'anime en vain contre un objet aimable ! 449
Tout criminel qu'il est, il me semble adorable, 450
et mes souhaits qu'étouffe un soudain repentir, 451
en demandant sa mort n'y sauraient consentir. 452
Restes impertinents d'une flamme insensée, 453
ennemis de mon heur, sortez de ma pensée, 454
ou si vous m'en peignez encore quelques traits, 455
laissez là ses vertus, peignez-moi ses forfaits. 456

SCÈNE QUATRIÈME

(ANGÉLIQUE, PHYLIS)
ANGÉLIQUE
Le croirais-tu, Phylis ? Alidor m'abandonne. 457
PHYLIS
Pourquoi non ? je n'y vois rien du tout qui m'étonne, 458
rien qui ne soit possible, et de plus fort commun. 459
La constance est un bien qu'on ne voit en pas un : 460
tout se change ici-bas, mais partout bon remède. 461
ANGÉLIQUE
Le ciel n'en a point fait au mal qui me possède. 462
PHYLIS
Choisis de mes amants, sans t'affliger si fort, 463
et n'appréhende pas de me faire grand tort. 464
J'en pourrais, au besoin, fournir toute la ville, 465
qu'il m'en demeurerait encore plus de mille. 466
ANGÉLIQUE
Tu me ferais mourir avec de tels propos ! 467
Ah ! Laisse-moi plutôt soupirer en repos, 468
ma sœur. 469
PHYLIS
Plût au bon Dieu que tu voulusses l'être !
ANGÉLIQUE
Eh quoi, tu ris encore ! C'est bien faire paraître... 470
PHYLIS
Que je ne saurais voir d'un visage affligé 471
ta cruauté punie, et mon frère vengé. 472
Après tout, je connais quelle est ta maladie : 473
tu vois comme Alidor est plein de perfidie, 474
mais je mets dans deux jours ma tête à l'abandon 475
au cas qu'un repentir n'obtienne son pardon. 476
ANGÉLIQUE
Après que cet ingrat me quitte pour Clarine ? 477
PHYLIS
De le garder longtemps elle n'a pas la mine, 478
et j'estime si peu ces nouvelles amours, 479
que je te plége encore son retour dans deux jours. 480
Et lors ne pense pas, quoi que tu te proposes, 481
que de tes volontés devant lui tu disposes. 482
Prépare tes dédains, arme-toi de rigueur, 483
une larme, un soupir te perceront le cœur, 484
et je serai ravie alors de voir vos flammes 485
brûler mieux que devant, et rejoindre vos âmes. 486
Mais j'en crains un progrés à ta confusion : 487
qui change une fois, change à toute occasion, 488
et nous verrons toujours, si Dieu le laisse vivre, 489
un change, un repentir, un pardon s'entresuivre. 490
Ce dernier est souvent l'amorce d'un forfait, 491
et l'on cesse de craindre un courroux sans effet. 492
ANGÉLIQUE
Sa faute a trop d'excès pour être rémissible, 493
ma sœur ; je ne suis pas de la sorte insensible, 494
et si je présumais que mon trop de bonté 495
pût jamais se résoudre à cette lâcheté, 496
qu'un si honteux pardon pût suivre cette offense, 497
j'en préviendrais le coup m'en ôtant la puissance. 498
Adieu ! Dans la colère où je suis aujourd'hui 499
j'accepterais plutôt un barbare que lui. 500

SCÈNE CINQUIÈME

(PHYLIS, DORASTE)
PHYLIS
Il faut donc se hâter qu'elle ne refroidisse. 501
(Elle frappe à sa porte et Doraste sort)
Frère, quelque inconnu t'a fait un bon service : 502
il ne tiendra qu'à toi d'être un second Médor ; 503
on a fait qu'Angélique... 504
DORASTE
Eh bien ?
PHYLIS
Hait Alidor.
DORASTE
Elle hait Alidor ? Angélique ? 505
PHYLIS
Angélique.
DORASTE
D'où lui vient cette humeur ? Qui les a mis en pique ? 506
PHYLIS
Si tu prends bien ton temps, il y fait bon pour toi. 507
Va, ne t'amuse point à savoir le pourquoi, 508
parle au père d'abord, tu sais qu'il te souhaite. 509
Et, s'il ne s'en dédit, tiens l'affaire pour faite. 510
DORASTE
Bien qu'un si bon avis ne soit à mépriser. 511
Je crains... 512
PHYLIS
Lysis m'aborde, et tu me veux causer !
Entre chez Angélique, et pousse ta fortune. 513
Quand je vois un amant, un frère m'importune. 514

SCÈNE SIXIÈME

(LYSIS, PHYLIS)
LYSIS
Comme vous le chassez ! 515
PHYLIS
Qu'eût-il fait avec nous ?
Mon entretien sans lui te semblera plus doux : 516
tu pourras t'expliquer avec moins de contrainte, 517
me conter de quels feux tu te sens l'âme atteinte, 518
et ce que tu croiras propre à te soulager. 519
Regarde maintenant si je sais t'obliger. 520
LYSIS
Cette obligation serait bien plus extrême 521
si vous vouliez traiter tous mes rivaux de même ; 522
et vous feriez bien plus pour mon contentement 523
de souffrir avec vous vingt frères qu'un amant. 524
PHYLIS
Nous sommes donc, Lysis, d'une humeur bien contraire : 525
je souffrirais plutôt cinquante amants qu'un frère, 526
et puisque nos esprits ont si peu de rapport, 527
je m'étonne comment nous nous aimons si fort. 528
LYSIS
Vous êtes ma maîtresse, et moi sous votre empire 529
je dois suivre vos lois et non y contredire, 530
et pour vous obéir mes sentiments domptés 531
se règlent seulement dessus vos volontés. 532
PHYLIS
J'aime des serviteurs avec cette souplesse 533
et qui peuvent aimer en moi ce qui les blesse. 534
Si tu vois quelque jour tes feux récompensés, 535
souviens-toi... Qu'est ceci, Cléandre, vous passez ? 536
(Cléandre va pour entrer chez Angélique)

SCÈNE SEPTIÈME

(CLÉANDRE, PHYLIS, LYSIS)
CLÉANDRE
Il me faut bien passer, puisque la place est prise. 537
PHYLIS
Venez, cette raison est de mauvaise mise. 538
D'un million d'amants je puis nourrir les feux, 539
et n'aurais pas l'esprit d'en entretenir deux ? 540
Sortez de cette erreur, et souffrant ce partage, 541
ne faites pas ici l'entendu davantage. 542
CLÉANDRE
Le moyen que je sois insensible à ce point ? 543
PHYLIS
Quoi ? Pour l'entretenir, ne vous aimé-je point ? 544
CLÉANDRE
Encor que votre ardeur à la mienne réponde, 545
je ne veux plus d'un bien commun à tout le monde. 546
PHYLIS
Si vous nommez ma flamme un bien commun à tous, 547
je n'aime, pour le moins, personne plus que vous : 548
cela vous doit suffire. 549
CLÉANDRE
Oui bien, à des volages
qui peuvent en un jour adorer cent visages ; 550
mais ceux dont un objet possède tous les soins 551
se donnant tous entiers n'en méritent pas moins. 552
PHYLIS
De vrai, si vous valiez beaucoup plus que les autres, 553
je devrais rejeter leurs vœux auprès des vôtres ; 554
mais mille aussi bien faits ne sont pas mieux traités 555
et ne murmurent point contre mes volontés. 556
Est-ce à moi, s'il vous plaît, de vivre à votre mode ? 557
Votre amour, en ce cas, serait fort incommode. 558
Loin de la recevoir, vous me feriez la loi : 559
qui m'aime de la sorte, il s'aime et non pas moi. 560
LYSIS
À Cléandre Persiste en ton humeur, je te prie, et conseille 561
à tous nos concurrents d'en prendre une pareille. 562
CLÉANDRE
Tu seras bientôt seul s'ils veulent m'imiter. 563
PHYLIS
Quoi donc ? C'est tout de bon que tu me veux quitter ? 564
Tu ne dis mot, rêveur, et pour toute réplique 565
tu tournes tes regards du côté d'Angélique ? 566
Est-ce la donc l'objet de tes légèretés ? 567
Veux-tu faire d'un coup deux infidélités, 568
et que dans mon offense Alidor s'intéresse ? 569
Cléandre, c'est assez de trahir ta maîtresse. 570
Dans ta nouvelle flamme épargne tes amis, 571
et ne l'adresse point en lieu qui soit promis. 572
CLÉANDRE
De la part d'Alidor je vais voir cette belle : 573
laisse-m'en avec lui démêler la querelle, 574
et ne t'informe point de mes intentions. 575
PHYLIS
Puisqu'il me faut résoudre en mes afflictions, 576
et que pour te garder j'ai trop peu de mérite, 577
du moins, avant l'adieu, demeurons quitte à quitte, 578
que ce que j'ai du tien je te le rende ici : 579
tu m'as offert des vœux, que je t'en rende aussi, 580
et faisons entre nous toutes choses égales. 581
LYSIS
Et moi, durant ce temps, je garderai les balles ? 582
PHYLIS
Je te donne congé d'une heure, si tu veux. 583
LYSIS
Je l'accepte, au hasard de le prendre pour deux. 584
PHYLIS
Pour deux, pour quatre, soit, ne crains pas qu'il m'ennuie. 585
(Lysis rentre, et Cléandre tâche de s'echapper et d'entrer chez Angélique)
Mais je ne consens pas cependant qu'on me fuie, 586
on ne sort d'avec moi qu'avecque mon congé. 587
Inhumain ! est-ce ainsi que je t'ai négligé ? 588
Quand tu m'offrais des vœux prenais-je ainsi la fuite ? 589
Et rends-tu la pareille à ma juste poursuite ? 590
Avec tant de douceur tu te vis écouter, 591
et tu tournes le dos quand je t'en veux conter. 592
CLÉANDRE
Va te jouer d'un autre avec tes railleries ; 593
je ne puis plus souffrir de ces badinerires 594
ne m'aime point du tout, ou n'aime plus que moi. 595
PHYLIS
Je ne t'impose pas une si dure loi : 596
avec moi, si tu veux, aime toute la terre, 597
sans craindre que jamais je t'en fasse la guerre. 598
Je reconnais assez mes imperfections, 599
et quelque part que j'aie en tes affections, 600
c'est encor trop pour moi ; seulement ne rejette 601
la parfaite amitié d'une fille imparfaite. 602
CLÉANDRE
Qui te rend obstinée à me persécuter ? 603
PHYLIS
Qui te rend si cruel que de me rejeter ? 604
CLÉANDRE
Il faut que de tes mains un adieu me délivre. 605
PHYLIS
Si tu sais t'en aller, je saurai bien te suivre, 606
et quelque occasion qui t'amène en ces lieux 607
tu ne lui diras pas grand secret à mes yeux. 608
Je suis plus incommode encor qu'il ne te semble, 609
parlons plutôt d'accord et composons ensemble. 610
Hier un peintre excellent m'apporta mon portrait : 611
tandis qu'il t'en demeure encore quelque trait, 612
qu'encor tu me connais, et que de ta pensée 613
mon image n'est pas tout à fait effacée, 614
ne m'en refuse point ton petit jugement. 615
CLÉANDRE
Je le tiens pour bien fait. 616
PHYLIS
Plains-tu tant un moment ?
Et m'attachant à toi, si je te désespère, 617
à ce prix trouves-tu ta liberté trop chère ? 618
CLÉANDRE
Allons, puisque autrement je ne te puis quitter, 619
à tel prix que ce soit il me faut racheter. 620
(Fin du second acte)

ACTE III

SCÈNE PREMIÈRE

(PHYLIS, CLÉANDRE)
CLÉANDRE
En ce point il ressemble à ton humeur volage 621
qu'il reçoit tout le monde avec même visage, 622
mais d'ailleurs ce portrait ne te ressemble pas, 623
vu qu'il ne me dit mot, et ne suit point mes pas. 624
PHYLIS
En quoi que désormais ma présence te nuise, 625
la civilité veut que je te reconduise. 626
CLÉANDRE
Mets enfin quelque borne à ta civilité, 627
et suivant notre accord me laisse en liberté. 628

SCÈNE SECONDE

(DORASTE, PHYLIS, CLÉANDRE)
DORASTE
Sortant de chez Angélique Tout est gagné, ma sœur ! La belle m'est acquise ; 629
jamais occasion ne se trouva mieux prise : 630
je possède Angélique ! 631
CLÉANDRE
Angélique ?
DORASTE
Oui, tu peux
avertir Alidor du succès de mes vœux, 632
et qu'au sortir du bal, que je donne chez elle 633
demain, un sacré nœud me joint à cette belle ; 634
dis-lui qu'il se console. Adieu, je vais pourvoir 635
à tout ce qu'il faudra préparer pour ce soir. 636
PHYLIS
Nous voilà donc de bal ! Dieu nous fera la grâce 637
d'en trouver là cinquante à qui donner la place. 638
Va-t'en, si bon te semble, ou demeure en ces lieux, 639
je ne t'arrêtais pas ici pour tes beaux yeux ; 640
mais jusqu'à maintenant j'ai voulu te distraire 641
de peur que ton abord interrompît mon frère. 642
Quelque fin que tu sois, tiens-toi pour affiné. 643

SCÈNE TROISIÈME

CLÉANDRE
Ciel, à tant de malheurs m'aviez-vous destiné ? 644
Faut-il que d'un dessein si juste que le nôtre 645
la peine soit pour nous et les fruits pour un autre ? 646
Et que notre artifice ait si mal succédé 647
qu'il me dérobe un bien qu'Alidor m'a cédé ? 648
Officieux ami d'un amant déplorable, 649
que tu m'offres en vain cet objet adorable ! 650
Qu'en vain de m'en saisir ton adresse entreprend ! 651
Ce que tu m'as donné, Doraste le surprend ; 652
tandis qu'il me supplante, une sœur me cajole : 653
elle me tient les mains cependant qu'il me vole. 654
On me joue, on me brave, on me tue, on s'en rit : 655
l'un me vante son heur, l'autre son trait d'esprit ; 656
l'un et l'autre à la fois me perd, me désespère, 657
et je puis épargner ou la sœur ou le frère, 658
être sans Angélique, et sans ressentiment 659
avec si peu de cœur aimer si puissamment ! 660
Que faisiez-vous mes bras ? Que faisiez-vous ma lame ? 661
N'osiez-vous mettre au jour les secrets de mon âme ? 662
N'osiez-vous leur montrer ce qu'ils m'ont fait de mal ? 663
N'osiez-vous découvrir à Doraste un rival ? 664
Cléandre, est-ce un forfait que l'ardeur qui te presse ? 665
Craignais-tu de rougir d'une telle maîtresse, 666
et cachais-tu l'excès de ton affection, 667
par honte, par respect, ou par discrétion ? 668
Avec quelque raison, ou quelque violence ?, 669
que l'un de ces motifs t'obligeât au silence. 670
Pour faire à ce rival sentir quel est ton bras, 671
l'intérêt d'un ami ne suffisait-il pas ? 672
Pouvais-tu désirer d'occasion plus belle 673
que le nom d'Alidor à venger ta querelle ? 674
Si pour tes feux cachés tu n'oses t'émouvoir, 675
laisse leurs intérêts, suis ceux de ton devoir. 676
On supplante Alidor, du moins en apparence, 677
et sans ressentiment tu souffres cette offense ! 678
Ton courage est muet, et ton bras endormi ! 679
Pour être amant discret, tu parais lâche ami ! 680
C'est trop abandonner ta renommée au blâme : 681
Il faut sauver d'un coup ton honneur et ta flamme, 682
et l'un et l'autre ici marchent d'un pas égal. 683
Soutenant un ami, tu t'ôtes un rival. 684
Ne diffère donc plus ce que l'honneur commande, 685
et lui gagne Angélique, afin qu'il te la rende. 686
Veux-tu pour le défendre une plus douce loi ? 687
Si tu combats pour lui les fruits en sont pour toi. 688
J'y suis tout résolu, Doraste, il la faut rendre, 689
tu sauras ce que c'est de supplanter Cléandre. 690
Tout l'univers armé pour te la conserver 691
de mes jaloux efforts ne te pourrait sauver. 692
Qu'est ceci, ma fureur ? Est-il temps de paroître ? 693
Quand tu manques d'objets tu commences à naître. 694
C'était, c'était tantôt qu'il fallait t'exciter ; 695
c'était, c'était tantôt qu'il fallait m'emporter, 696
puisqu'un rival présent trop foible tu recules, 697
tes mouvements tardifs deviennent ridicules, 698
et quoi qu'à ces transports promette ma valeur, 699
À peine les effets préviendront mon malheur. 700
Pour rompre en honnête homme un hymen si funeste, 701
je n'ai plus désormais qu'un peu de jour qui reste ; 702
autrement il me faut affronter ce rival 703
au péril de cent morts, au milieu de son bal. 704
Aucune occasion ailleurs ne m'est offerte : 705
il lui faut tout quitter, ou me perdre en sa perte. 706
Il faut... 707

SCÈNE QUATRIÈME

(ALIDOR, CLÉANDRE)
ALIDOR
Eh bien, Cléandre, ai-je su t'obliger ?
CLÉANDRE
Pour m'avoir obligé, que je vais t'affliger ! 708
Doraste a pris le temps des dépits d'Angélique. 709
ALIDOR
Après ? 710
CLÉANDRE
Après cela veux-tu que je m'explique ?
ALIDOR
Qu'en a-t-il obtenu ? 711
CLÉANDRE
Par-delà son espoir,
si bien qu'après le bal qu'il lui donne ce soir 712
leur hymen accompli rend mon malheur extrême. 713
ALIDOR
En es-tu bien certain ? 714
CLÉANDRE
J'ai tout su de lui-même.
ALIDOR
Que je serais heureux si je ne t'aimais point ! 715
Cet hymen aurait mis mon bonheur à son point ; 716
la prison d'Angélique aurait rompu la mienne, 717
quelque empire sur moi que son visage obtienne ; 718
ma passion fût morte avec sa liberté, 719
et trop vain pour souffrir qu'en sa captivité. 720
Les restes d'un rival eussent fait mon servage ; 721
elle eût perdu mon cœur avec son pucelage. 722
Pour forcer sa colère à de si doux effets, 723
quels efforts, cher ami, ne me suis-je point faits ? 724
Me feindre tout de glace, et n'être que de flamme ! 725
La mépriser de bouche, et l'adorer dans l'âme ! 726
J'ai souffert ce supplice, et me suis feint léger 727
de honte et de dépit de ne pouvoir changer. 728
Et je vois, près du but où je voulais prétendre, 729
les fruits de mon travail n'être pas pour Cléandre ! 730
A ces conditions mon bonheur me déplaît : 731
je ne puis être heureux si Cléandre ne l'est. 732
Ce que je t'ai promis ne peut être à personne : 733
il faut que je périsse ou que je te le donne. 734
J'aurai trop de moyens à te garder ma foi, 735
et malgré les destins, Angélique est à toi. 736
CLÉANDRE
Ne trouble point, ami, ton repos pour mon aise. 737
Crois-tu qu'à tes dépens aucun bonheur me plaise ? 738
Sans que ton amitié fasse un second effort, 739
voici de qui j'aurai ma maîtresse ou la mort. 740
Si Doraste a du cœur, il faut qu'il la défende, 741
et que, l'épée au poing, il la gagne ou la rende. 742
ALIDOR
Simple : par le chemin que tu penses tenir, 743
tu la lui peux ôter, mais non pas l'obtenir. 744
La suite des duels ne fut jamais plaisante ; 745
c'était ces jours passés ce que disait Théante. 746
Il faut prendre un chemin, et plus court et plus seur ; 747
je veux sans coup férir t'en rendre possesseur. 748
Va-t'en donc, et me laisse auprès de cette belle 749
employer le pouvoir qui me reste sur elle. 750
CLÉANDRE
Cher ami... 751
ALIDOR
Va-t'en, dis-je, et par tes compliments
cesse de t'opposer à tes contentements ; 752
désormais en ces lieux tu ne fais que me nuire. 753
CLÉANDRE
Je te vais donc laisser ma fortune à conduire. 754
Adieu ! Puisse-je avoir les moyens à mon tour 755
de faire autant pour toi que toi pour mon amour ! 756
ALIDOR
Seul Que pour ton amitié je vais souffrir de peine ! 757
Déjà presque échappé, je rentre dans ma chaîne. 758
Il faut encore un coup, m'exposant à ses yeux, 759
reprendre de l'amour afin d'en donner mieux. 760
Mais reprendre un amour dont je me veux défaire, 761
qu'est-ce qu'à mes desseins un chemin tout contraire ? 762
Allons-y toutefois, puisque je l'ai promis : 763
toute peine est fort douce à qui sert ses amis. 764

SCÈNE CINQUIÈME

ANGÉLIQUE
Dans son cabinet Quel malheur partout m'accompagne ! 765
Qu'un indiscret hymen me venge à mes dépens ! 766
Que de pleurs en vain je répands, 767
Moins pour ce que je perds que pour ce que je gagne ! 768
L'un m'est plus doux que l'autre, et j'ai moins de tourment 769
du forfait d'Alidor que de son châtiment. 770
Ce traître alluma donc ma flamme ! 771
Je puis donc consentir à ces tristes accords ! 772
Et par quelques puissants efforts 773
que de tous sens je tourne et retourne mon âme, 774
j'y trouve seulement, afin de me punir, 775
le dépit du passé, l'horreur de l'avenir. 776

SCÈNE SIXIÈME

(ANGÉLIQUE, ALIDOR)
ANGÉLIQUE
Voyant Alidor entrer en son cabinet Où viens-tu, déloyal ? Avec quelle impudence 777
oses-tu redoubler mes maux par ta présence ? 778
Ton plaisir dépend-il d'avoir vu mes douleurs ? 779
Qui te fait si hardi de surprendre mes pleurs ? 780
Est-il, dit, que tes yeux te mettront hors de doute, 781
et t'apprendront combien ta trahison me coûte ? 782
Après qu'effrontément ton aveu m'a fait voir 783
qu'Angélique sur toi n'eut jamais de pouvoir ; 784
tu te mets à genoux, et tu veux, misérable, 785
que ton feint repentir m'en donne un véritable ? 786
Va, va, n'espère rien de ces submissions ; 787
porte-les à l'objet de tes affections ; 788
ne me présente plus les traits qui m'ont déçue ; 789
n'attaque point mon cœur en me blessant la vue. 790
Penses-tu que je sois, après ton changement, 791
ou sans ressouvenir, ou sans ressentiment ? 792
S'il te souvient encore de ton brutal caprice, 793
dis-moi, que viens-tu faire au lieu de ton supplice ? 794
Garde un exil si cher à tes légèretés ; 795
je ne veux plus savoir de toi mes vérités. 796
Quoi ? Tu ne me dis mot ! Crois-tu que ton silence 797
Puisse de tes discours réparer l'insolence ? 798
Des pleurs effacent-ils un mépris si cuisant, 799
et ne t'en dédis-tu, traître, qu'en te taisant ? 800
Pour triompher de moi veux-tu, pour toutes armes, 801
employer des soupirs et de muettes larmes ? 802
Sur notre amour passé c'est à trop te fier. 803
Du moins dis quelque chose à te justifier, 804
demande le pardon que tes regards m'arrachent, 805
explique leurs discours, dis-moi ce qu'ils me cachent. 806
Que mon courroux est foible, et que leurs traits puissants 807
rendent des criminels aisément innocents ! 808
Je n'y puis résister, quelque effort que je fasse, 809
comme vaincue il faut que je quitte la place. 810
(Elle veut sortir du cabinet, mais Alidor la retient)
ALIDOR
Ma chère âme, mon tout, quoi ? Vous m'abandonnez ! 811
C'est bien là me punir quand vous me pardonnez. 812
Je sais ce que j'ai fait, et qu'après tant d'audace 813
je ne mérite pas de jouir de ma grâce ; 814
mais demeurez du moins tant que vous ayez su 815
que par un feint mépris votre amour fut déçu, 816
que je vous fus fidèle en dépit de ma lettre, 817
qu'en vos mains seulement on la devait remettre, 818
que mon dessein n'allait qu'à voir vos mouvements 819
et juger de vos feux par vos ressentiments. 820
Dites, quand je la vis entre vos mains remise, 821
changeai-je de couleur ? Eus-je quelque surprise ? 822
Ma parole plus ferme et mon port asseuré 823
ne vous montraient-ils pas un esprit préparé ? 824
Que Clarine vous die, à la première vue, 825
si jamais de mon change elle s'est aperçue. 826
Aussi mon compliment flattait mal ses appas, 827
il vous offensait bien, mais ne l'obligeait pas, 828
et ses termes piquants, mal conçus pour lui plaire, 829
au lieu de son amour, cherchaient votre colère. 830
ANGÉLIQUE
Cesse de m'éclaircir dessus un tel secret ; 831
en te montrant fidèle, il accroît mon regret. 832
Je perds moins si je crois ne perdre qu'un volage, 833
et je ne puis sortir d'erreur qu'à mon dommage. 834
Que me sert de savoir si tes vœux sont constants ? 835
Que te sert d'être aimé quand il n'en est plus temps ? 836
ALIDOR
Aussi ne viens-je pas pour regagner votre âme : 837
préférez-moi Doraste et devenez sa femme. 838
Je vous viens, par ma mort, en donner le pouvoir ; 839
moi vivant, votre foi ne le peut recevoir. 840
Elle m'est engagée, et quoi que l'on vous die, 841
sans crime elle ne peut durer moins que ma vie. 842
Mais voici qui vous rend l'une et l'autre à la fois. 843
ANGÉLIQUE
Ah ! Ce cruel discours me réduit aux abois ! 844
Dans ma prompte vengeance à jamais misérable 845
que je déteste en vain ma faute irréparable. 846
ALIDOR
Si vous avez du cœur, on la peut réparer. 847
ANGÉLIQUE
C'est demain qu'on nous doit pour jamais séparer. 848
En ce piteux état que veux-tu que je fasse ? 849
ALIDOR
Ah ! Ce discours ne part que d'un cœur tout de glace. 850
Non, non, résolvez-vous, il vous faut à ce soir 851
montrer votre courage, ou moi mon désespoir. 852
Quittez avec le bal vos malheurs pour me suivre 853
ou soudain à vos yeux je vais cesser de vivre. 854
Mettrez-vous en ma mort votre contentement ? 855
ANGÉLIQUE
Non, mais que dira-t-on d'un tel enlèvement ? 856
ALIDOR
Est-ce là donc le prix de vous avoir servie ? 857
Il y va de votre heur, il y va de ma vie, 858
et vous vous arrêtez à ce qu'on en dira ? 859
Mais faites désormais tout ce qu'il vous plaira, 860
puisque vous consentez plutôt à vos supplices 861
qu'à l'unique moyen de payer mes services. 862
Ma mort va me venger de votre peu d'amour : 863
si vous n'êtes à moi, je ne veux plus du jour. 864
ANGÉLIQUE
Retiens ce coup fatal ; me voilà résolue : 865
dessus mes volontés ta puissance absolue 866
peut disposer de moi, peut tout me commander. 867
Mon honneur en tes mains prêt à se hasarder 868
par un trait si hardi, quelque tort qu'il se fasse, 869
y consent toutefois et ne veut qu'une grâce : 870
accorde à ma pudeur que deux mots de ta main 871
justifient aux miens ma fuite et ton dessein ; 872
qu'ils puissent, me cherchant, trouver ici ce gage 873
qui les rende assurés de notre mariage ; 874
que la sincérité de ton intention 875
conserve, mise au jour, ma réputation. 876
Ma faute en sera moindre, et hors de l'impudence 877
paraîtra seulement fuir une violence. 878
ALIDOR
Ma reine, enfin par là, vous me ressuscitez ; 879
agissez pleinement dessus mes volontés. 880
J'avais pour votre honneur la même inquiétude, 881
et ne pourrais d'ailleurs qu'avec ingratitude, 882
voyant ce que pour moi votre flamme résout, 883
dénier quelque chose à qui m'accorde tout. 884
Donnez-moi, sur-le-champ je vous veux satisfaire. 885
ANGÉLIQUE
Il vaut mieux que l'effet à tantôt se diffère. 886
Je manque ici de tout, et j'ai peur, mon souci, 887
que quelqu'un par malheur ne te surprenne ici. 888
Mon dessein généreux fait naître cette crainte ; 889
depuis qu'il est formé, j'en ai senti l'atteinte. 890
Va, quitte-moi, ma vie, et te coule sans bruit. 891
ALIDOR
Adieu donc, ma chère âme. 892
ANGÉLIQUE
Adieu, jusqu'à minuit.
(Seule en son cabinet)
Que promets-tu, pauvre aveuglée ? 893
À quoi t'engage ici ta folle passion ? 894
Et de quelle indiscrétion 895
ne s'accompagne point ton ardeur déréglée ? 896
Tu cours à ta ruine, et vas tout hasarder 897
sur la foi de celui qui n'en saurait garder. 898
Je me trompe, il n'est point volage : 899
j'ai vu sa fermeté, j'en ai cru ses soupirs, 900
et si je flatte mes desirs 901
une si douce erreur n'est qu'à mon avantage. 902
Me manquât-il de foi, je la lui dois garder, 903
et pour perdre Doraste il faut tout hasarder. 904
ALIDOR
Sortant de la porte d'Angélique et repassant sur le théâtre Cléandre, elle est à toi, j'ai fléchi son courage. 905
Que ne peut l'artifice et le fard du langage ? 906
Et si pour un ami ces effets je produis, 907
lorsque j'agis pour moi, qu'est-ce que je ne puis ? 908

SCÈNE SEPTIÈME

PHYLIS
D'où provient qu'Alidor sort de chez Angélique ? 909
Aurait-il avec elle encor quelque pratique ? 910
Son visage n'a rien que d'un homme content ; 911
aurait-il regagné cet esprit inconstant ? 912
Oh, qu'il ferait bon voir que cette humeur volage 913
deux fois en moins d'une heure eût changé de courage ! 914
Que mon frère en tiendrait, s'ils s'étaient mis d'accord ! 915
Il faut qu'à le savoir je fasse mon effort. 916
Ce soir je sonderai les secrets de son âme, 917
et si son entretien ne me trahit sa flamme, 918
j'aurai l'œil de si près dessus ses actions 919
que je m'éclaircirai de ses intentions. 920

SCÈNE HUITIÈME

(PHYLIS, LYSIS)
PHYLIS
Quoi ? Lysis, ta retraite est de peu de durée ! 921
LYSIS
L'heure de mon congé n'est qu'à peine expirée, 922
mais vous voyant ici, sans frère et sans amant... 923
PHYLIS
N'en présume pas mieux pour ton contentement. 924
LYSIS
Et d'où vient à Phylis une humeur si nouvelle ? 925
PHYLIS
Vois-tu, je ne sais quoi me brouille la cervelle. 926
Va, ne me conte rien de ton affection, 927
elle en aurait fort peu de satisfaction. 928
LYSIS
Puisque vous le voulez, adieu, je me retire. 929
PHYLIS
Réserve pour le bal ce que tu me veux dire. 930
LYSIS
Le bal, où le tient-on ? 931
PHYLIS
Là-dedans.
LYSIS
Il suffit;
de votre bon avis je ferai mon profit. 932
(Fin du troisième acte)

ACTE IV

(L'acte est dans la nuit)

SCÈNE PREMIÈRE

(ALIDOR, CLÉANDRE, TROUPE D'ARMÉS)
ALIDOR
Attends là de pied quoi que je t'en avertisse. 933
(Il dit ce vers à Cléandre, et l'ayant fait retirer avec sa troupe il continue seul)
Enfin la nuit s'avance, et son voile propice 934
me va faciliter le succès que j'attends 935
pour rendre heureux Cléandre, et mes desirs contents. 936
Mon cœur las de porter un joug si tyrannique, 937
ne sera plus qu'une heure esclave d'Angélique. 938
Je vais faire un ami possesseur de mon bien, 939
aussi dans son bonheur je rencontre le mien. 940
C'est moins pour l'obliger que pour me satisfaire, 941
moins pour le lui donner qu'afin de m'en défaire. 942
Ce trait est un peu lâche, et sent sa trahison, 943
mais cette lâcheté m'ouvrira ma prison. 944
Je veux bien à ce prix avoir l'âme traîtresse, 945
et que ma liberté me coûte une maîtresse. 946
Que lui fais-je, après tout, qu'elle n'ait mérité, 947
pour avoir malgré moi fait ma captivité ? 948
Qu'on ne m'accuse point d'aucune ingratitude : 949
ce n'est que me venger d'un an de servitude ; 950
que rompre son dessein, comme elle a fait le mien ; 951
qu'user de mon pouvoir, comme elle a fait du sien ; 952
et ne lui pas laisser un si grand avantage 953
de suivre son humeur, et forcer mon courage. 954
Le forcer ! Mais, hélas, que mon consentement 955
par un si doux effort fut surpris aisément ! 956
Quel excès de plaisirs goûta mon imprudence 957
avant que s'aviser de cette violence ! 958
Examinant mon feu, qu'est-ce que je ne perds ! 959
Et qu'il m'est cher vendu de connaître mes fers ! 960
Je soupçonne déjà mon dessein d'injustice, 961
et je doute s'il est ou raison ou caprice. 962
Je crains un pire mal après ma guérison, 963
et d'aller au supplice en rompant ma prison. 964
Alidor, tu consens qu'un autre la possède ! 965
Peux-tu bien t'exposer à des maux sans remède, 966
à de vains repentirs, d'inutiles regrets, 967
de stériles remords, et de bourreaux secrets, 968
cependant qu'un ami par tes lâches menées 969
cueillira les faveurs qu'elle t'a destinées ? 970
Ne frustre point l'effet de son intention, 971
et laisse un libre cours à ton affection ; 972
fais ce beau coup pour toi, suis l'ardeur qui te presse. 973
Mais trahir ton ami ! Mais trahir ta maîtresse ! 974
Jamais fut-il mortel si malheureux que toi ? 975
De tous les deux côtés il y va de ta foi. 976
À qui la tiendras-tu ? Mon esprit en déroute 977
sur le plus fort des deux ne peut sortir de doute. 978
Je n'en veux obliger pas un à me haïr, 979
et ne sais qui des deux, ou servir ou trahir. 980
Mais que mon jugement s'enveloppe de nues ! 981
Mes résolutions, qu'êtes-vous devenues ? 982
Revenez, mes desseins, et ne permettez pas 983
qu'on triomphe de vous avec un peu d'appas. 984
Cléandre, elle est à toi, dedans cette querelle ; 985
Angélique le perd, nous sommes deux contre elle. 986
Ma liberté conspire avecque tes ardeurs, 987
les miennes désormais vont tourner en froideurs, 988
et lassé de souffrir un si rude servage 989
j'ai l'esprit assez fort pour combattre un visage. 990
Ce coup n'est qu'un effet de générosité, 991
et je ne suis honteux que d'en avoir douté. 992
Amour, que ton pouvoir tâche en vain de paraître ! 993
Fuis, petit insolent, je veux être le maître : 994
il ne sera pas dit qu'un homme tel que moi, 995
en dépit qu'il en ait, obéisse à ta loi. 996
Je ne me résoudrai jamais à l'hyménée 997
que d'une volonté franche et déterminée, 998
et celle qu'en ce cas je nommerai mon mieux 999
m'en sera redevable, et non pas à ses yeux, 1000
et ma flamme... 1001

SCÈNE SECONDE

(ALIDOR, CLÉANDRE)
CLÉANDRE
Alidor!
ALIDOR
Qui m'appelle?
CLÉANDRE
Cléandre.
ALIDOR
Qui te fait avancer ? 1002
CLÉANDRE
Je me lasse d'attendre.
ALIDOR
Laisse-moi, cher ami, le soin de t'avertir : 1003
en quel temps de ce coin il te faudra sortir. 1004
CLÉANDRE
Minuit vient de sonner, et par expérience 1005
tu sais comme l'amour est plein d'impatience. 1006
ALIDOR
Va donc tenir tout prêt à faire un si beau coup ; 1007
ce que nous attendons ne peut tarder beaucoup. 1008
Je livre entre tes mains cette belle maîtresse, 1009
sitôt que j'aurai pu lui rendre ta promesse ; 1010
sans lumière, et d'ailleurs s'assurant en ma foi, 1011
rien ne l'empêchera de la croire de moi. 1012
Après achève seul, je ne puis sans supplice 1013
forcer ici men bras à te faire service ; 1014
et mon reste d'amour, en cet enlèvement, 1015
ne peut contribuer que mon consentement. 1016
CLÉANDRE
Ami, ce m'est assez. 1017
ALIDOR
Va donc là-bas attendre
que je te donne avis du temps qu'il faudra prendre. 1018
Encore un mot, Cléandre, et qui t'importe fort : 1019
ta taille avec la mienne a si peu de rapport 1020
qu'Angélique soudain te pourra reconnaître ; 1021
regarde après ses cris si tu serais le maître. 1022
CLÉANDRE
Ma main dessus sa bouche y saura trop pourvoir. 1023
ALIDOR
Ami, séparons-nous, je pense l'entrevoir. 1024
CLÉANDRE
Adieu. Fais promptement. 1025

SCÈNE TROISIÈME

(ALIDOR, ANGÉLIQUE)
ANGÉLIQUE
St !
ALIDOR
Je l'entends, c'est elle.
ANGÉLIQUE
Alidor, es-tu là ? 1026
ALIDOR
Je suis à vous, ma belle.
De peur d'être connu, je défends à mes gens 1027
de paraître en ces lieux avant qu'il en soit temps. 1028
Tenez. 1029
(Il lui donne la promesse de Cléandre)
ANGÉLIQUE
Je prends sans lire, et ta foi m'est si claire,
que je la prends bien moins pour moi que pour mon père ; 1030
je la porte à ma chambre : épargnons les discours, 1031
fais avancer tes gens, et dépêche. 1032
([Angélique se retire])
ALIDOR
J'y cours.
Lorsque de son honneur je lui rends l'assurance, 1033
c'est quand je trompe mieux sa crédule espérance, 1034
mais puisqu'au lieu de moi je lui donne un ami, 1035
à tout prendre, ce n'est la tromper qu'à demi. 1036

SCÈNE QUATRIÈME

PHYLIS
Angélique ! C'est fait, mon frère en a dans l'aile. 1037
La voyant échapper, je courais après elle; 1038
mais un maudit galant m'est venu brusquement 1039
servir à la traverse un mauvais compliment, 1040
et par ses vains discours m'embarrasser de sorte 1041
qu'Angélique à son aise a su gagner la porte. 1042
Sa perte est assurée, et ce traître Alidor 1043
la posséda jadis, et la possède encor. 1044
Mais jusques à ce point serait-elle imprudente ? 1045
Il n'en faut point douter, sa perte est évidente : 1046
le cœur me le disait le voyant en sortir, 1047
et mon frère dès lors se devait avertir. 1048
Je te trahis, mon frère, et par ma négligence, 1049
étant sans y penser de leur intelligence... 1050
(Alidor paraît avec Cléandre accompagné d'une troupe, et après lui avoir montré Phylis, qu'il croit être Angélique, il se retire en un coin du théâtre, et Cléandre enlève Phylis, et lui met d'abord la main sur la bouche)

SCÈNE CINQUIÈME

ALIDOR
On l'enlève, et mon cœur, surpris d'un vain regret, 1051
fait à ma perfidie un reproche secret ; 1052
il tient pour Angélique, il la suit, le rebelle, 1053
parmi mes trahisons il veut être fidèle ; 1054
je le sens refuser sa franchise à ce prix, 1055
je le sens, malgré moi, de nouveaux feux épris, 1056
désavouer mon crime, et pour mieux s'en défendre 1057
me demander son bien, que je cède à Cléandre. 1058
Hélas ! Qui me prescrit cette brutale loi 1059
de payer tant d'amour avec si peu de foi ? 1060
Qu'envers cette beauté ma flamme est inhumaine ! 1061
Si mon feu la trahit, que lui ferait ma haine ? 1062
Juge, juge, Alidor, en quelle extrémité 1063
ne la va point jeter ton infidélité. 1064
Écoute ses soupirs, considère ses larmes, 1065
et laisse-toi gagner à de si fortes armes, 1066
cours après elle, et vois si Cléandre aujourd'hui 1067
pourra faire pour toi ce que tu fais pour lui. 1068
Mais mon esprit s'égare, et quoi qu'il se figure, 1069
faut-il que je me rende à des pleurs en peinture, 1070
et qu'Alidor, de nuit plus foible que de jour, 1071
redonne à la pitié ce qu'il ôte à l'amour ? 1072
Ainsi donc mes desseins se tournent en fumée ! 1073
J'ai d'autres repentirs que de l'avoir aimée ! 1074
Suis-je encore Alidor après ces sentiments? 1075
Et ne pourrai-je enfin régler mes mouvements ? 1076
Vaine compassion des douleurs d'Angélique, 1077
qui penses triompher d'un cœur mélancolique ; 1078
téméraire avorton d'un impuissant remords, 1079
va, va porter ailleurs tes débiles efforts. 1080
Après de tels appas, qui ne m'ont pu séduire, 1081
qui te fait espérer ce qu'ils n'ont su produire ? 1082
Pour un méchant soupir que tu m'as dérobé, 1083
ne me présume pas encore succombé. 1084
Je sais trop maintenir ce que je me propose, 1085
et souverain sur moi, rien que moi n'en dispose. 1086
En vain un peu d'amour me déguise en forfait 1087
du bien que je me veux le généreux effet. 1088
De nouveau j'y consens, et prêt à l'entreprendre... 1089

SCÈNE SIXIÈME

(ANGÉLIQUE, ALIDOR)
ANGÉLIQUE
Je demande pardon de t'avoir fait attendre. 1090
D'autant qu'en l'escalier on faisait quelque bruit, 1091
et qu'un peu de lumière en effaçait la nuit, 1092
je n'osais avancer de peur d'être aperçue. 1093
Allons, tout est-il prêt, personne ne m'a vue : 1094
de grâce dépêchons, c'est trop perdre de temps, 1095
et les moments ici nous sont trop importants. 1096
Fuyons vite, et craignons les yeux d'un domestique. 1097
Quoi ! Tu ne réponds point à la voix d'Angélique ? 1098
ALIDOR
Angélique ! Mes gens vous viennent d'enlever ; 1099
qui vous a fait si tôt de leurs mains vous sauver ? 1100
Quel soudain repentir, quelle crainte de blâme, 1101
et quelle ruse enfin vous dérobe à ma flamme ? 1102
Ne vous suffit-il point de me manquer de foi, 1103
sans prendre encor plaisir à vous jouer de moi ? 1104
ANGÉLIQUE
Que tes gens cette nuit m'ayent vue ou saisie ? 1105
N'ouvre point ton esprit à cette fantaisie. 1106
ALIDOR
Autant que m'ont permis les ombres de la nuit, 1107
je l'ai vu de mes yeux. 1108
ANGÉLIQUE
Tes yeux t'ont donc séduit,
et quelque autre, sans doute, après moi descendue 1109
se trouve entre les mains dont j'étais attendue. 1110
Mais, ingrat, pour toi seul j'abandonne ces lieux, 1111
et tu n'accompagnais ma fuite que des yeux ! 1112
La belle preuve, hélas, de ton amour extrême ! 1113
De remettre de coup à d'autres qu'à toi-même ! 1114
J'etais donc un larcin indigne de tes mains ? 1115
ALIDOR
Quand vous aurez appris le fond de mes desseins, 1116
vous n'attribuerez plus, voyant mon innocence, 1117
à peu d'affection l'effet de ma prudence. 1118
ANGÉLIQUE
Pour ôter tout soupçon et tromper ton rival, 1119
tu diras qu'il fallait te montrer dans le bal ? 1120
Foible ruse ! 1121
ALIDOR
Ajoutez « et vaine et sans adresse »,
puisque je ne pouvais démentir ma promesse. 1122
ANGÉLIQUE
Quel était donc le but de ton intention ? 1123
ALIDOR
D'attendre ici le coup de leur émotion, 1124
et d'un autre côté me jetant à la fuite, 1125
divertir de vos pas leur plus chaude poursuite. 1126
ANGÉLIQUE
En pleurant Mais enfin, Alidor, tes gens se sont mépris ? 1127
ALIDOR
Dans ce coup de malheur, et confus et surpris, 1128
je vois tous mes desseins succéder à ma honte ; 1129
permettez-moi d'aller mettre ordre à ce mécompte. 1130
ANGÉLIQUE
Cependant, misérable, à qui me laisses-tu ? 1131
Tu frustres donc mes vœux de l'espoir qu'ils ont eu, 1132
et ton manque d'amour, de mes malheurs complice, 1133
m'abandonnant ici me livre à mon supplice ? 1134
L'hymen - ah, ce penser déjà me fait mourir ! - 1135
me va joindre à Doraste, et tu le peux souffir ? 1136
Tu me peux exposer à cette tyrannie ? 1137
De l'erreur de tes gens je me verrai punie ! 1138
ALIDOR
Jugez mieux de ma flamme, et songez, mon espoir, 1139
qu'un tel enlèvement n'est plus en mon pouvoir. 1140
J'en ai manqué le coup, et ce que je regrette. 1141
Mon carrosse est parti, mes gens ont fait retraite. 1142
À Paris, et de nuit, une telle beauté 1143
suivant un homme seul est mal en seureté. 1144
Doraste, ou par malheur quelque pire surprise, 1145
de ces coureurs de nuit me ferait lâcher prise. 1146
De grâce, mon souci, passons encore un jour. 1147
ANGÉLIQUE
Tu manques de courage aussi bien que d'amour, 1148
et tu me fais trop voir par cette rêverie 1149
le chimérique effet de ta poltronnerie. 1150
Alidor - quel amant ! - n'ose me posséder. 1151
ALIDOR
Un bien si précieux se doit-il hasarder ? 1152
Et ne pouvez-vous point d'une seule journée 1153
differer le malheur de ce triste hyménée ? 1154
Peut-être le désordre et la confusion 1155
qui naîtront dans le bal de cette occasion 1156
le remettront pour vous, et l'autre nuit, je jure... 1157
ANGÉLIQUE
Que tu seras encore ou timide ou parjure ? 1158
Quand tu m'as résolue à tes intentions, 1159
ingrat, t'ai-je opposé tant de précautions ? 1160
Tu m'aimes, ce dis-tu? Tu le fais bien paraître, 1161
remettant mon bonheur ainsi sur un « peut-être. » 1162
ALIDOR
Encor que mon amour appréhende pour vous, 1163
puisque vous le voulez, eh bien, je m'y résous : 1164
fuyons, hasardons tout. Mais on ouvre la porte : 1165
c'est Doraste qui sort, et nous suit à main-forte. 1166
(Alidor s'échappe, et Angélique le veut suivre, mais Doraste l'arrête)

SCÈNE SEPTIÈME

(ANGÉLIQUE, DORASTE, LYCANTE, TROUPE D'AMIS)
DORASTE
Quoi ! Ne m'attendre pas ! C'est trop me dédaigner. 1167
Je ne viens qu'à dessein de vous accompagner, 1168
car vous n'entreprenez si matin ce voyage 1169
que pour vous préparer à notre mariage. 1170
Encor que vous partiez beaucoup devant le jour, 1171
vous ne serez jamais assez tôt de retour ; 1172
vous vous éloignez trop, vu que l'heure nous presse. 1173
Infidèle ! Est-ce là me tenir ta promesse ? 1174
ANGÉLIQUE
Eh bien, c'est te trahir ; penses-tu que mon feu 1175
d'un généreux dessein te fasse un désaveu ? 1176
Je t'acquis par dépit et perdrais avec joie, 1177
mon désespoir à tous m'abandonnait en proie, 1178
et lorsque d'Alidor je me vis outrager 1179
je fis armes de tout afin de me venger. 1180
Tu t'offris par hasard, je t'acceptai de rage ; 1181
je te donnai son bien, et non pas mon courage. 1182
Ce change à mon dépit jetait un faux appas, 1183
je le nommais sa peine, et c'était mon trépas ; 1184
je prenais pour vengeance une telle injustice, 1185
et dessous ses couleurs j'adorais mon supplice. 1186
Aveugle que j'étais ! Mon peu de jugement 1187
ne se laissait guider qu'à mon ressentiment. 1188
Mais depuis Alidor m'a fait voir que son âme 1189
en feignant un mépris, n'avait pas moins de flamme. 1190
Il a repris mon cœur en me rendant les yeux, 1191
et soudain mon amour m'a fait haïr ces lieux. 1192
DORASTE
Tu suivais Alidor ! 1193
ANGÉLIQUE
Ta funeste arrivée,
en arrêtant mes pas, de ce bien m'a privée, 1194
mais si... 1195
DORASTE
Tu le suivais !
ANGÉLIQUE
Oui, fais tous tes efforts :
lui seul aura mon cœur, tu n'auras que le corps. 1196
DORASTE
Impudente, effrontée autant comme traîtresse, 1197
de ce cher Alidor tiens-tu cette promesse ? 1198
Est-elle de sa main, parjure ? De bon cœur 1199
j'aurais cédé ma place à ce premier vainqueur. 1200
Mais suivre un inconnu ! Me quitter pour Cléandre ! 1201
ANGÉLIQUE
Pour Cléandre ? 1202
DORASTE
J'ai tort, je tâche à te surprendre.
Vois ce qu'en te cherchant m'a donné le hasard. 1203
C'est ce que dans ta chambre a laissé ton départ, 1204
c'est là qu'au lieu de toi j'ai trouvé sur ta table 1205
de ta fidélité la preuve indubitable. 1206
Lis, mais ne rougis point, et me soutiens encor 1207
que tu ne fuis ces lieux que pour suivre Alidor. 1208
(Lit)
(Billet de Cléandre à Angélique)
ANGELIQUE
Angélique, reçois ce gage 1209
de la foi que je te promets, 1210
qu'un prompt et sacré mariage 1211
unira nos jours désormais. 1212
Quittons ces lieux, chère maîtresse ; 1213
rien ne peut que ta fuite assurer mon bonheur ; 1214
mais laisse aux tiens cette promesse 1215
pour seureté de ton honneur, 1216
afin qu'ils en puissent apprendre 1217
que tu suis ton mari lorsque tu suis Cléandre. 1218
Cléandre 1219
ANGÉLIQUE
Que je suis mon mari lorsque je suis Cléandre ? 1220
Alidor est perfide, ou Doraste imposteur ; 1221
je vois la trahison, et doute de l'auteur. 1222
Toutefois ce papier suffit pour m'en instruire, 1223
je le pris d'Alidor, mais je le pris sans lire ; 1224
et puisqu'à m'enlever son bras se refusait, 1225
il ne prétendait rien au larcin qu'il faisait. 1226
Le traître ! J'étais donc destinée à Cléandre ! 1227
Hélas ! Mais qu'à propos le ciel l'a fait méprendre, 1228
et ne consentant point à ses lâches desseins, 1229
met au lieu d'Angélique une autre entre ses mains ! 1230
DORASTE
Que parles-tu d'une autre en ta place ravie ? 1231
ANGÉLIQUE
J'en ignore le nom, mais elle m'a suivie, 1232
et quelle qu'elle soit… 1233
DORASTE
Il suffit, n'en dis plus,
après ce que j'ai vu j'en sais trop là-dessus ; 1234
autre n'est que Phylis entre leur mains tombée, 1235
après toi de las salle elle s'est dérobée. 1236
J'arrête une maîtresse, et je perds une sœur, 1237
mais allons promptement après le ravisseur. 1238

SCÈNE HUITIÈME

ANGÉLIQUE
Dure condition de mon malheur extrême ! 1239
Si j'aime, on me trahit ; je trahis, si l'on m'aime. 1240
Qu'accuserai-je ici d'Alidor ou de moi ? 1241
Nous manquons l'un et l'autre également de foi. 1242
Si j'ose l'appeler lâche, traître, parjure, 1243
ma rougeur aussitôt prendra part à l'injure, 1244
et les mêmes couleurs qui peindront ses forfaits 1245
des miens en même temps exprimeront les traits. 1246
Mais quel aveuglement nos deux crimes égale, 1247
puisque c'est pour lui seul que je suis déloyale ? 1248
L'amour m'a fait trahir - qui n'en trahirait pas ? - 1249
et la trahison seule a pour lui des appas. 1250
Son crime est sans excuse, et le mien pardonnable. 1251
Il est deux fois - que dis-je ? - il est le seul coupable : 1252
il m'a prescrit la loi, je n'ai fait qu'obéir ; 1253
il me trahit lui-même, et me force à trahir. 1254
Déplorable Angélique, en malheurs sans seconde, 1255
que veux-tu désormais, que peux-tu faire au monde, 1256
si ton amour fidèle et ton peu de beauté 1257
n'ont pu te garantir d'une déloyauté ? 1258
Doraste tient ta foi, mais si ta perfidie 1259
a jusqu'à te quitter son âme refroidie, 1260
suis, suis dorénavant de plus saines raisons, 1261
et ne t'expose plus à tant de trahisons ; 1262
et tant qu'on ait pu voir la fin de ce mécompte 1263
va cacher dans ta chambre et tes pleurs et ta honte. 1264
(Fin du quatrième acte)

ACTE V

SCÈNE PREMIÈRE

(CLÉANDRE, PHYLIS)
CLÉANDRE
Accordez-moi ma grâce avant qu'entrer chez vous. 1265
PHYLIS
Vous voulez donc enfin d'un bien commun à tous ? 1266
Craignez-vous qu'à vos feux ma flamme ne réponde ? 1267
Et vous puis-je haïr si j'aime tout le monde ? 1268
CLÉANDRE
Votre bel esprit raille, et pour moi seul cruel, 1269
du rang de vos amants sépare un criminel : 1270
toutefois mon amour n'est pas moins légitime, 1271
et mon erreur du moins me rend vers vous sans crime. 1272
Soyez, quoi qu'il en soit, d'un naturel plus doux : 1273
l'amour a pris le soin de me punir pour vous, 1274
les traits que cette nuit il trempait dans vos larmes 1275
ont triomphé d'un cœur invincible à vos charmes. 1276
PHYLIS
Puisque vous ne m'aimez que par punition, 1277
vous m'obligez fort peu de cette affection. 1278
CLÉANDRE
Après votre beauté sans raison négligée 1279
il me punit bien moins qu'il ne vous a vengée. 1280
Avez-vous jamais vu dessein plus renversé ? 1281
Quand j'ai la force en main, je me trouve forcé ; 1282
je crois prendre une fille, et suis pris par un autre ; 1283
j'ai tout pouvoir sur vous, et me remets au vôtre ; 1284
Angélique me perd quand je crois l'acquérir ; 1285
je gagne un nouveau mal quand je pense guérir. 1286
Dans un enlèvement je hais la violence ; 1287
je suis respectueux après cette insolence ; 1288
je commets un forfait et n'en saurais user ; 1289
je ne suis criminel que pour m'en accuser ; 1290
je m'expose à ma peine, et négligeant ma fuite 1291
je m'offre à des perils que tout le monde évite. 1292
Ce que j'ai pu ravir je viens le demander, 1293
et pour vous devoir tout, je veux tout hasarder. 1294
PHYLIS
Vous ne me devrez rien, du moins si j'en suis crue. 1295
CLÉANDRE
Mais après le danger où vous vous êtes vue, 1296
malgré tous vos mépris, les soins de votre honneur 1297
vous doivent désormais résoudre à mon bonheur. 1298
La moitié d'une nuit passée en ma puissance 1299
à d'étranges soupçons porte la médisance. 1300
Cela su, présumez comme on pourra causer. 1301
PHYLIS
Pour étouffer ce bruit if vous faut épouser, 1302
non pas ? Mais au contraire, après ce mariage 1303
on présumerait tout à mon désavantage, 1304
et vous voir refusé fera mieux croire à tous 1305
qu'il ne s'est rien passé qu'à propos entre nous. 1306
Toutefois, après tout, mon humeur est si bonne 1307
que je ne puis jamais désespérer personne. 1308
Sachez que mes desirs, toujours indifférents, 1309
iront sans résistance au gré de mes parents : 1310
leur choix sera le mien, c'est vous parler sans feinte. 1311
CLÉANDRE
Je vois de leur côté mêmes sujets de crainte. 1312
Si vous me refusez, m'écouteraient-ils mieux ? 1313
PHYLIS
Le monde vous croit riche, et mes parents sont vieux. 1314
CLÉANDRE
Puis-je sur cet espoir... 1315
PHYLIS
Il vous faudrait tout dire.

SCÈNE SECONDE

(ALIDOR, CLÉANDRE, PHYLIS)
ALIDOR
Cléandre a-t-il enfin ce que son cœur desire ? 1316
Et ses amours, changés par un heureux hasard, 1317
de celui de Phylis ont-ils pris quelque part ? 1318
CLÉANDRE
Cette nuit tu l'as vue en un mépris extrême, 1319
et maintenant, ami, c'est encore elle-même : 1320
son orgueil se redouble étant en liberté, 1321
et devient plus hardi d'agir en seureté. 1322
J'espère toutefois, à quelque point qu'il monte, 1323
qu'à la fin... 1324
PHYLIS
Cependant que vous lui rendrez compte,
je vais voir mes parents, que ce coup de malheur 1325
à mon occasion accable de douleur. 1326
Je n'ai tardé que trop à les tirer de peine. 1327
(Elle rentre et Cléandre la voulant suivre, Alidor l'arrête)
ALIDOR
Est-ce donc tout de bon qu'elle t'est inhumaine ? 1328
CLÉANDRE
Il la faut suivre. Adieu. Je te puis assurer 1329
que je n'ai pas sujet de me désespérer. 1330
Va voir ton Angélique, et la compte pour tienne, 1331
pourvu que son humeur soit pareille à la sienne. 1332
ALIDOR
Tu me la rends enfin ? 1333
CLÉANDRE
Doraste tient sa foi,
tu possèdes son cœur : qu'aurait-elle pour moi ? 1334
Quelques charmants appas qui soient sur son visage, 1335
je n'y saurais avoir qu'un fort mauvais partage. 1336
Peut-être elle croirait qu'il lui serait permis 1337
de ne me rien garder, ne m'ayant rien promis. 1338
Je m'exposerais trop à des maux sans remède. 1339
Mais derechef, adieu. 1340

SCÈNE TROISIÈME

ALIDOR
Qu'ainsi tout me succède !
Comme si ses désirs se règlaient sur mes vœux ! 1341
Il accepte Angélique, et la rend quand je veux ; 1342
quand je tâche à la perdre, il meurt de m'en défaire, 1343
quand je l'aime, elle cesse aussitôt de lui plaire. 1344
Mon cœur prêt à guérir, le sien se trouve atteint, 1345
et mon feu rallumé, le sien se trouve éteint. 1346
Il aime quand je quitte, il quitte alors que j'aime, 1347
et sans être rivaux, nous aimons en lieu même. 1348
C'en est fait Angélique, et je ne saurais plus 1349
rendre contre tes yeux des combats superflus. 1350
De ton affection cette preuve dernière 1351
reprend sur tous mes sens une puissance entière. 1352
Aveugle, cette nuit m'a redonné le jour 1353
que j'eus de perfidie, et que je vis d'amour ! 1354
Quand je sus que Cléandre avait manqué sa proie, 1355
que j'en eus de regret, et que j'en ai de joie ! 1356
Plus je t'étais ingrat, plus tu me chérissais, 1357
et ton ardeur croissait plus je te trahissais. 1358
Aussi j'en fus honteux, et confus dans mon âme, 1359
la honte et le remords rallumèrent ma flamme. 1360
Que l'amour pour nous vaincre a de chemins divers, 1361
et que malaisément on rompt de si beaux fers. 1362
C'est en vain qu'on résiste aux traits d'un beau visage ; 1363
en vain à son pouvoir, refusant son courage, 1364
on veut éteindre un feu par ses yeux allumé, 1365
et ne le point aimer quand on s'en voit aimé. 1366
Sous ce dernier appas l'amour a trop de force, 1367
il jette dans nos cœurs une trop douce amorce, 1368
et ce tyran secret de nos affections 1369
saisit trop puissamment nos inclinations. 1370
Aussi ma liberté n'a plus rien qui me flatte ; 1371
le grand soin que j'en eus partait d'une âme ingrate, 1372
et mes desseins, d'accord avecque mes desirs, 1373
à servir Angélique ont mis tous mes plaisirs. 1374
Je ne m'obstine plus à mériter sa haine, 1375
je me sens trop heureux d'une si belle chaîne. 1376
Ce sont traits d'esprit fort que d'en vouloir sortir, 1377
et c'est où ma raison ne peut plus consentir. 1378
Mais, hélas ! Ma raison est-elle assez hardie 1379
pour me dire qu'on m'aime après ma perfidie ? 1380
Quelque secret instinct, à mon bonheur fatal, 1381
porte-t-il point ma belle à me vouloir du mal ? 1382
Que de mes trahisons elle serait vengée 1383
si, comme mon humeur, la sienne était changée. 1384
Mais qui la changerait, puisqu'elle ignore encor 1385
tous les lâches complots du rebelle Alidor ? 1386
Que dis-je, misérable ? Ah ! c'est trop me méprendre, 1387
Elle en a trop appris du billet de Cléandre : 1388
son nom au lieu du mien en ce papier souscrit 1389
ne lui montre que trop le fond de mon esprit. 1390
Sur ma foi toutefois elle le prit sans lire, 1391
et si le ciel vengeur comme moi ne conspire 1392
elle s'y fie assez pour n'en avoir rien lu. 1393
Entrons à tous hasards d'un esprit résolu ; 1394
dérobons à ses yeux le témoin de mon crime, 1395
que si pour l'avoir lu sa colère s'anime, 1396
et qu'elle veuille user d'une juste rigueur, 1397
nous savons les chemins de regagner son cœur. 1398

SCÈNE QUATRIÈME

(DORASTE, LYCANTE)
DORASTE
Ne sollicite plus mon âme refroidie ! 1399
Je méprise Angélique après sa perfidie ; 1400
mon cœur s'est révolté contre ses lâches traits, 1401
et qui n'a point de foi n'a point pour moi d'attraits. 1402
Veux-tu qu'on me trahisse et que mon amour dure ? 1403
J'ai souffert sa rigueur, mais je hais son parjure, 1404
et tiens sa trahison indigne à l'avenir 1405
d'occuper aucun lieu dedans mon souvenir. 1406
Qu'Alidor la possède, il est traître comme elle, 1407
jamais pour ce sujet nous n'aurons de querelle. 1408
J'aurais peu de raison de lui vouloir du mal 1409
pour m'avoir délivré d'un esprit déloyal. 1410
Ma colère l'épargne, et n'en veut qu'à Cléandre ; 1411
il verra que son pire était de se méprendre, 1412
et si je puis jamais trouver ce ravisseur 1413
il me rendra soudain et la vie et ma sœur. 1414
LYCANTE
Écoutez un peu moins votre âme généreuse : 1415
que feriez-vous par là qu'une sœur malhereuse ? 1416
Les soins de son honneur que vous devez avoir 1417
pour d'autres intérêts vous doivent émouvoir. 1418
Après que par hasard Cléandre l'a ravie 1419
elle perdrait l'honneur, s'il en perdait la vie ; 1420
on la croirait son reste, et pour la posséder 1421
peu d'amants sur ce bruit se voudraient hasarder. 1422
Faites mieux : votre sœur à peine peut prétendre 1423
une fortune égale à celle de Cléandre ; 1424
que l'exces de ses biens vous le rendent chéri 1425
et de son ravisseur faites-en son mari, 1426
encor que son dessein ne fût pour sa personne, 1427
faites-lui retenir ce qu'un hasard lui donne. 1428
Je crois que cet hymen pour satisfaction 1429
plaira mieux à Phylis que sa punition. 1430
DORASTE
Nous consultons en vain, ma poursuite étant vaine. 1431
LYCANTE
Nous le rencontrerons, n'en soyez point en peine. 1432
Où que soit sa retraite, il n'est pas toujours nuit, 1433
et ce qu'un jour nous cache un autre le produit. 1434
Mais, Dieux ! Voilà Phylis qu'il a déjà rendue. 1435

SCÈNE CINQUIÈME

(PHYLIS,DORASTE, LYCANTE)
DORASTE
Ma sœur, je te retiens après t'avoir perdue ! 1436
Eh de grâce, quel lieu recèle le voleur 1437
qui pour s'être mépris a causé ton malheur ? 1438
Que son trépas... 1439
PHYLIS
Tout beau, peut-être ta colère,
au lieu de ton rival, attaque ton beau-frère. 1440
En un mot, tu sauras qu'en cet enlèvement 1441
mes larmes m'ont acquis Cléandre pour amant : 1442
son cœur m'est demeuré pour peine de son crime, 1443
et veut faire d'un rapt un amour légitime. 1444
Il fait tous ses efforts pour gagner mes parents, 1445
et s'il les peut fléchir, quant à moi, je me rends. 1446
Non pas, à dire vrai, que son objet me tente, 1447
mais mon père content, je suis assez contente. 1448
Tandis, par la fenêtre ayant vu ton retour 1449
je t'ai voulu sur l'heure apprendre cet amour 1450
pour te tirer de peine et rompre ta colère. 1451
DORASTE
Crois-tu que cet hymen puisse me satisfaire ? 1452
PHYLIS
Si tu n'es ennemi de mes contentements, 1453
ne prends mes intérêts que dans mes sentiments, 1454
ne fais point le mauvais, si je ne suis mauvaise. 1455
Et quoi, ce qui me plaît faut-il qu'il te déplaise ? 1456
En cette occasion, si tu me veux du bien, 1457
règle, plus modéré, ton esprit sur le mien. 1458
Je respecte mon père, et le tiens assez sage 1459
pour ne résoudre rien à mon désavantage. 1460
Si Cléandre le gagne, et m'en peut obtenir, 1461
je crois de mon devoir... 1462
LYCANTE
Je l'aperçois venir.
Résolvez-vous, monsieur, à ce qu'elle désire. 1463

SCÈNE SIXIÈME

(DORASTE, CLÉANDRE, PHYLIS, LYCANTE)
CLÉANDRE
Si tu n'es, mon souci, d'humeur à te dédire, 1464
tout me rit désormais, j'ai leur consentement. 1465
Mais excusez, monsieur, le transport d'un amant, 1466
et souffrez qu'un rival, confus de son offense, 1467
pour en perdre le nom entre en votre alliance. 1468
Ne me refusez point un oubli du passé, 1469
et son ressouvenir à jamais effacé ; 1470
bannissant toute aigreur, recevez un beau-frère 1471
que votre sœur accepte après l'aveu d'un père. 1472
DORASTE
Quand j'aurais sur ce point des avis différents 1473
je ne puis contredire au choix de mes parents ; 1474
mais outre leur pouvoir, votre âme généreuse 1475
et ce franc procédé qui rend ma sœur heureuse 1476
vous acquièrent les biens qu'ils vous ont accordés, 1477
et me font souhaiter ce que vous demandez. 1478
Vous m'avez obligé de m'ôter Angélique ; 1479
rien de ce qui la touche à présent ne me pique. 1480
Je n'y prends plus de part après sa trahison, 1481
je l'aimai par malheur, et la hais par raison. 1482
Mais la voici qui vient, de son amant suivie. 1483

SCÈNE SEPTIÈME

(ALIDOR, ANGÉLIQUE, DORASTE, CLÉANDRE, PHYLIS, LYCANTE)
ALIDOR
Finissez vos mépris, ou m'arrachez la vie. 1484
ANGÉLIQUE
Ne m'importune plus, infidèle. Ah ! Ma sœur ! 1485
Comme as-tu pu si tôt tromper ton ravisseur ? 1486
PHYLIS
À Angélique Il n'en a plus le nom, et son feu légitime, 1487
autorisé des miens, en efface le crime. 1488
Le hasard me le donne, et changeant ses desseins 1489
il m'a mise en son cœur aussi bien qu'en ses mains. 1490
Son erreur fut soudain de son amour suivie, 1491
et je ne l'ai ravi qu'après qu'il m'a ravie. 1492
Jusque-là tes beautés ont possédé ses vœux, 1493
mais l'amour d'Alidor faisait taire ses feux. 1494
De peur de l'offenser te cachant son martyre 1495
il me venait conter ce qu'il ne t'osait dire, 1496
mais la chance est tournée en cet enlèvement : 1497
tu perds un serviteur, et je gagne un amant. 1498
DORASTE
À Phylis Dis-lui qu'elle en perd deux, mais qu'elle s'en console, 1499
puisque avec Alidor je lui rends sa parole. 1500
(À Angélique)
Satisfaites sans crainte à vos intentions, 1501
je ne mets plus d'obstacle à vos affections. 1502
Si vous faussez déjà la parole donnée, 1503
que ne feriez-vous point après notre hyménée ? 1504
Pour moi, malaisément on me trompe deux fois. 1505
Vous l'aimiez, aimez-le, je lui cède mes droits. 1506
ALIDOR
Puisque vous me pouvez accepter sans parjure, 1507
mon âme, se peut-il que votre rigueur dure ? 1508
Suis-je plus Alidor ? Vos feux sont-ils éteints ? 1509
Et quand mon amour croît, produit-il vos dédains ? 1510
Voulez-vous... 1511
ANGÉLIQUE
Déloyal, cesse de me poursuivre:
Si je t'aime jamais, je veux cesser de vivre. 1512
Quel espoir mal conçu te rapproche de moi ? 1513
Aurais-je de l'amour pour qui n'a point de foi ? 1514
DORASTE
Quoi ? Le bannissez-vous parce qu'il vous ressemble ? 1515
Cette union d'humeurs vous doit unir ensemble. 1516
Pour ce manque de foi c'est trop le rejeter, 1517
il ne l'a pratiqué que pour vous imiter. 1518
ANGÉLIQUE
Cessez de reprocher à mon âme troublée 1519
la faute où la porta son ardeur aveuglée. 1520
Vous seul avez ma foi, vous seul à l'avenir 1521
pouvez à votre gré me la faire tenir. 1522
Si toutefois après ce que j'ai pu commettre 1523
vous me pouvez haïr jusqu'à me la remettre, 1524
un cloître désormais bornera mes desseins : 1525
c'est là que je prendrai des mouvements plus saints, 1526
c'est là que, loin du monde et de sa vaine pompe, 1527
je n'aurai qui tromper, non plus que qui me trompe. 1528
ALIDOR
Mon souci ! 1529
ANGÉLIQUE
Tes soucis doivent tourner ailleurs.
PHYLIS
À Angélique De grâce, prends pour lui des sentiments meilleurs. 1530
DORASTE
À Phylis Nous leur nuisons, ma sœur ; hors de notre présence 1531
elle se porterait à plus de complaisance. 1532
L'amour seul, assez fort pour la persuader, 1533
ne veut point d'autre tiers à les raccommoder. 1534
CLÉANDRE
À Doraste Mon amour, ennuyé des yeux de tant de monde, 1535
adore la raison où votre avis se fonde. 1536
Adieu, belle Angélique, adieu : c'est justement 1537
que votre ravisseur vous cède à votre amant. 1538
DORASTE
À Angélique Je vous eus par dépit, lui seul il vous mérite : 1539
ne lui refusez point ma part que je lui quitte. 1540
PHYLIS
Si tu t'aimes, ma sœur, fais-en autant que moi, 1541
et laisse à tes parents à disposer de toi. 1542
Ce sont des jugements imparfaits que les nôtres. 1543
Le cloître a ses douceurs, mais le monde en a d'autres 1544
qui, pour avoir un peu moins de solidité, 1545
n'accommodent que mieux notre fragilité. 1546
Je crois qu'un bon dessein dans le cloître te porte, 1547
mais un dépit d'amour n'en est pas bien la porte, 1548
et l'on court grand hasard d'un cuisant repentir 1549
de se voir en prison sans espoir d'en sortir. 1550
CLÉANDRE
À Phylis N'achèverez-vous point ? 1551
PHYLIS
J'ai fait, et vous vais suivre.
Adieu ! Par mon exemple apprends comme il faut vivre, 1552
et prends pour Alidor un naturel plus doux. 1553
(Cléandre, Doraste, Phylis et Lycante rentrent)
ANGÉLIQUE
Rien ne rompra le coup à quoi je me résous. 1554
Je me veux exempter de ce honteux commerce 1555
où la déloyauté si pleinement s'exerce. 1556
Un cloître est désormais l'objet de mes desirs ; 1557
l'âme ne goûte point ailleurs de vrais plaisirs. 1558
Ma foi qu'avait Doraste engageait ma franchise 1559
et je ne vois plus rien puisqu'il me l'a remise 1560
qui me retienne au monde, ou m'arrête en ce lieu ? 1561
Cherche un autre à trahir, et pour jamais, adieu ! 1562

SCÈNE [HUITIÈME]

(Stances en forme d'Epilogue)
ALIDOR
Que par cette retraite elle me favorise ! 1563
Alors que mes desseins cèdent à mes amours, 1564
et qu'ils ne sauraient plus défendre ma franchise, 1565
sa haine et ses refus viennent à leur secours. 1566
J'avais beau la trahir, une secrète amorce 1567
rallumait dans mon cœur l'amour par la pitié, 1568
mes feux en recevaient une nouvelle force, 1569
et toujours leur ardeur en croissait de moitié. 1570
Ce que cherchait par là mon âme peu rusée, 1571
de contraires moyens me l'ont fait obtenir. 1572
Je suis libre à présent qu'elle est désabusée, 1573
et je ne l'abusais que pour le devenir. 1574
Impuissant ennemi de mon indifférence, 1575
je brave, vain amour, ton débile pouvoir : 1576
ta force ne venait que de mon espérance, 1577
et c'est ce qu'aujourd'hui m'ôte son désespoir. 1578
Je cesse d'espérer et commence de vivre : 1579
je vis dorénavant, puisque je vis à moi ; 1580
et quelques doux assauts qu'un autre objet me livre 1581
c'est de moi seulement que je prendrai la loi. 1582
Beautés, ne pensez point à réveiller ma flamme : 1583
vos regards ne sauraient asservir ma raison, 1584
et ce sera beaucoup emporté sur mon âme 1585
s'ils me font curieux d'apprendre votre nom. 1586
Nous feindrons toutefois, pour nous donner carrière, 1587
et pour mieux déguiser nous en prendrons un peu, 1588
mais nous saurons toujours rebrousser en arrière, 1589
et quand il nous plaira nous retirer du jeu. 1590
Cependant Angélique enfermant dans un cloître 1591
ses yeux dont nous craignions la fatale clarté ; 1592
les murs qui garderont ces tyrans de paraître 1593
serviront de remparts à notre liberté. 1594
Je suis hors du péril, qu'après son mariage 1595
le bonheur d'un jaloux augmente mon ennui, 1596
et ne serai jamais sujet à cette rage 1597
qui naît de voir son bien entre les mains d'autrui. 1598
Ravi qu'aucun n'en ait ce que j'ai pu prétendre, 1599
puisqu'elle dit au monde un éternel adieu ; 1600
comme je la donnais sans regret à Cléandre, 1601
je verrai sans regret qu'elle se donne à Dieu. 1602
(FIN)