Thomas Dekker
Le mardi gras du cordonnier
The Shoemaker’s Holiday
Traducción
de
The Shoemaker’s Holiday
Dekker, Thomas. Le mardi gras du cordonnier. Traduït par Georges Duval. Dans: Volpone our le renard; Le juif de Malte; Le mardi-gras du cordonnier; Le moyen d’attraper un vieillard. Paris: Ernest Flammarion, 1920, pp. 201-276.
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
Georges Duval
(Traductor)
Barreda Villafranca, Cristina
(Editor)
Français · Verso · 6 versos
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PERSONNAGES
LE ROI
LE COMTE DE CORNWALL
SIR HUGH LACY
comte de Lincoln.
ROWLAND LACY
dit Hans, son neveu.
ASKEW
son neveu.
SIR ROGER OATELEY
lord-maire de Londres.
MASTER HAMMON
citoyen de Londres.
MASTER WARNER
citoyen de Londres.
MASTER SCOTT
citoyen de Londres.
SIMMON EYRE
le cordonnier.
ROGER
communément appelé Hodge. Ouvrier employé chez Eyre.
FIRK
ouvrier employé chez Eyre.
RALPH
ouvrier employé chez Eyre.
LOWELL
un courtisan.
DODGER
au service du comte de Lincoln.
UN PATRON HOLLANDAIS
UN ENFANT
COURTISANS
GENS DE LA SUITE
OFFICIERS
SOLDATS
CHASSEURS
CORDONNIERS
APPRENTIS
SERVITEURS
ROSE
fille de Sir Roger.
SYBIL
sa servante.
MARGERY
femme de Simon Eyre.
JANE
femme de Ralph.
TOUS TROIS
TOUS DEUX
HANS ET ROSE
Acte I
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une rue à Londres.)
(ENTRENT SIR ROGER OATELEY ET LE COMTE DE LINCOLN.)
LINCOLN
Mon cher lord-maire, vous m’avez maintes fois fêté, ainsi que beaucoup d’autres courtisans, et rarement, ou jamais, nous n’avons eu l’occasion de nous acquitter de votre courtoisie. Mais laissons cela. J’entends dire que mon neveu Lacy aimerait votre fille Rose ?
SIR ROGER
La chose est vraie, mon bon seigneur; en retour, elle l’aime au point que j’en suis réduit à déplorer sa hardiesse.
LINCOLN
Pourquoi ? Croyez-vous qu’il serait honteux d’unir le nom de Lacy à celui d’Oateley ?
SIR ROGER
Ma pauvre fille est indigne de porter un tel nom. Les filles pauvres ne doivent pas épouser des courtisans qui, en soies et en vêtements somptueux, dépensent plus en une année que je ne pourrais le faire de temps en temps. Votre Honneur n’a donc rien à craindre de ma fille.
LINCOLN
Réfléchissez, milord, et voyez ce que vous avez à faire. Il n’existe pas dans le monde un homme plus prodigue que mon neveu et je veux vous expliquer comment. Il y a à peu près un an, il manifesta le désir de voir du pays pour acquérir de l’expérience. Je lui donnai de l’argent, des lettres de change et de crédit; je mis à ses trousses des serviteurs pour le surveiller; je chargeai des amis que je possède en Italie de ne pas le perdre de vue. Comment cela devait-il finir ? A peine avait-il traversé la moitié de l’Allemagne, son argent était gaspillé, les serviteurs renvoyés, et mon godelureau de neveu, honteux de se trouver menacé de la faillite, se faisait cordonnier Wittenberg. Un joli métier pour un gentilhomme de sa race ! Jugez maintenant de la suite par cela. Je suppose que votre fille apporte en dot un millier de livres ? Mon neveu a dépensé davantage en la moitie d’une année. Si vous le constituez héritier de tous vos biens, douze mois suffiront pour qu’il les mange. Je vous conseille donc de chercher quelque autre citoyen pour marier votre fille.
SIR ROGER
Vieux renard, je m’explique ta finesse.
LINCOLN
Je lui réserve un meilleur état. Sa Grace l’a nommé chef-colonel de toutes les compagnies rassemblées à Londres et dans les comtés environnants, pour servir Sa Grandeur dans les guerres de France. Le voici qui vient. (Entrent LOWELL, LACY et ASKEW). Eh bien, Lowell, quelles nouvelles apportez-vous ?
LOWELL
Monseigneur de Lincoln, Sa Grandeur ordonne que votre neveu s’embarque pour la France avec toutes ses forces. Elle donnerait un million pour qu’elles débarquassent à Dieppe dans les quatre jours.
LINCOLN
Va rassurer Sa Grâce. Ce sera fait. (Sort Lowell). Neveu Lacy, dans quelles dispositions sont vos compagnies ?
LACY
Toutes sont prêtes. Les hommes du Hertfordshire campent à Mile-End, ceux de Suffolk et Essex s’exercent dans Tothill-fields, les Londoniens et ceux de Middlesex attendent gaillardement dans Finsbury, impatients d’entendre sonner l’heure du départ.
SIR ROGER
Ils ont leurs insignes, leurs vêtements et leurs armes et, s’il plait à votre cousin Lacy de venir jusqu’au Guildhall, il recevra sa paye. Mes confrères lui remettront vingt livres, comme gages de notre reconnaissance.
LACY
Je remercie Votre Honneur.
LINCOLN
Tous mes remerciements, mon cher lord-maire.
SIR ROGER
Nous vous attendrons au Guildhall.
((Il sort).)
LINCOLN
« Comme gages de notre reconnaissance ! » Pas tant de subtilités ! Neveu, ces vingt livres, il te les donne dans sa joie de t’éloigner de sa fille Rose. Je ne voudrais pas te voir perdre ton temps á te faire aimer d’une fille gaie, folâtre et fardée. Je sais que ce manant, cédant á l’orgueil, estimerait une honte de mêler son nom au tien. Rappelle-toi, neveu, la fortune qui t’attend. Encourage l’amour du roi qui brille sur toi el dose tes espérances. Je n’ai pas d’autre héritier que toi, à moins que ton esprit chagrin ne te compromette aux yeux de mon amitié.
LACY
Milord, je ne tiens ni aux terres, ni aux bénéfices, ni à votre héritage. Je m’embarque pour la France, dans l’unique but d’ajouter de la gloire au nom de Lacy.
LINCOLN
Pour ces paroles prends ces trente portugaises. Il y en a aussi pour toi, neveu Askew. Les plus grands honneurs vous attendent en France. Donc, neveux, volez rapidement pour accomplir vos desseins. Allez vite au Guildhall où je vous retrouverai; ne vous attardez pas. Quand l’honneur vous appelle, le retard devient une honte.
((Il sort).)
ASKEW
Notre oncle semble pressé de vous voir partir.
LACY
En effet, cousin, mais je tromperai ses projets. L’ai une sérieuse affaire à terminer qui demandera trois jours, une affaire pour laquelle ma présence est indispensable. Avec les compagnies, faites hâte vers Douvres où je vous retrouverai. Si je dépassais le délai que je me suis assigné, partez pour la France; nous nous rencontrerons en Normandie. Je vous enverrai les vingt livres que l’on m’aura remises et, en outre, dix portugaises sur les vingt qu’il m’a données. Pensez à vos lourdes responsabilités. Je connais votre sagesse pour l’avoir expérimentée dans des conditions aussi graves.
ASKEW
Je me tiens à votre disposition, mais surtout ayez soin de vous cacher dans Londres. Notre oncle Lincoln a des yeux jaloux qui ne vous dévisagent que pour vous prendre en faute.
LACY
Qui vient là ?
((Entrent SIMON EYRE, MARGERY, son épouse, HODGE, FIRK, JANE, et RALPH portant une paire de souliers).)
EYRE
Assez pleurnicher ! Assez de gémissements, de soupirs et de larmes ! Je ferai libérer ton mari, je te le promets, ma chère Jane.
HODGE
Maître, voici les capitaines.
EYRE
Paix, Hodge ! Fi, vous n’êtes qu’un coquin !
FIRK
Voici les cavaliers et les colonels, maître.
EYRE
Paix, Firk ! Paix, mon brave Firk ! Laissez-moi tranquille avec vos bavardages ! J’incarne un homme de la meilleure société et leur parlerai, fussent-ils papes. Gentlemen , capitaines, colonels, commandants ! Braves gens, braves chefs, veuillez m’accorder une audience. Je suis Simon Eyre, le cordonnier de Tower-Street. La personne avec cette bouche doucereuse qui jamais ne se fatigue, est ma femme, je puis vous l’affirmer. Voici Hodge, mon valet et mon premier garçon; voici Firk, mon bel amour, et voici Jane la gonflée. Nous venons tous accompagner l’honnête Ralph. Autorisez-le à rester chez lui et, aussi vrai que je suis un bon cordonnier et un gentilhomme habile, si vous achetez des éperons je vous fournirai de bottes pendant sept ans.
MARGERY
Sept ans ?
EYRE
Paix, diaphragme, je sais ce que je fais.
FIRK
A la vérité, maître cormoran, vous rendriez service au bon Dieu en laissant Ralph et sa femme demeurer ensemble. C’est une jeune mariée. Si vous emmenez son mari seulement pour une nuit, elle en tombera malade. Elle peut supplier à cette heure, car son mari est un bon ouvrier en ce qui concerne la piqûre et le poinçon. On n’a pas son second dans le métier.
JANE
Permettez-lui de rester ou je tombe malade !
FIRK
Elle deviendra comme une paire de vieux souliers, et ne sera plus bonne à rien.
LACY
Mes amis, mon pouvoir ne va pas jusque-là. Les Londoniens sont recrutés, payés, expédiés par le lord-maire et je ne peux pas remplacer un homme.
HODGE
Alors vous seriez aussi bien caporal que colonel, si vous ne pouvez pas exempter un homme ? A parler franc, vous assumez une rude responsabilité en enrôlant un homme l’année de son mariage.
EYRE
Bien dit, mélancolique Hodge. Grand merci, mon bon premier garçon.
MARGERY
Messieurs, des gens comme vous agiraient mal en se montrant impitoyables à l’égard d’une jeune épouse, vu sa situation de nouvelle mariée. Mais laissons pisser le mouton. Son mari est un jeune homme qui débute. Laissons encore pisser le mouton…
EYRE
Assez avec vos bavardages, vos cris, vos ceci et vos cela. Assez ! Silence, Cicely Bambrinket ! Laissez parler votre maître.
FIRK
Et se cornes aussi.
EYRE
Trop tôt, mon beau Firk, trop tôt ! Paix, coquin ! Capitaines, vous ne voulez pas rendre la liberté à cet homme ? Soit. Qu’il parte donc. Il tire admirablement. Qu’il s’évanouisse ! Paix, Jane, avale tes larmes, elles mouilleraient sa poudre. Prenez-le, mes braves. Hector de Troie n’était qu’un cheval de louage à côté de lui ! Hercule et Termagant des couards ! Les tables rondes du prince Arthur, par le lord de Ludgate ! N’atteignirent jamais sa taille et ne se montrèrent jamais plus pétulants comme hommes d’épée ! Par la vie de Pharaon, vosvoyez un brave un implacable bretteur ! Pais, Jane, je n’en dirai pas plus long !
FIRK
Vois, Hodge, comme mon maître recommande Ralph.
HODGE
Ralph, tu dois partir.
ASKEW
Je me félicite, cher maître Eyre, de rencontrer un soldat aussi résolu. Croyez-moi, d’après vos renseignements et vu l’intérêt que vous lui portez, on prendra soin de lui.
LACY
Tu t’appelles Ralph ?
RALPH
Oui.
LACY
Donne-moi ta main. Foi de gentilhomme, tu ne manqueras de rien. Femme, ne te désole pas. Dieu, sans aucun doute, te renverra ton mari sain et sauf, mais il faut qu’il parte, la guerre a ses exigences.
HODGE
Tu serais un couard, par mon étrier, de ne pas partir !
((Entre DODGER).)
DODGER
Monseigneur, votre oncle est avec le lord-maire et les aldermen à Tower-Hill. Il vous prie de venir le rejoindre le plus promptement possible.
ASKEW
Allons, cousin.
LACY
Dodger, courez devant et dites que nous venons. (Sort Dodger). Ce Dodger, parasite de mon oncle, représente le plus fieffé drôle de la terre. En un jour, il peut semer tant de discorde dans une noble maison, avec ses flagorneries, qu’il faudrait vingt ans pour en réparer les effets. Je crains bien qu’il ne nous accompagne en France pour nous surveiller.
ASKEW
Raison de plus pour vous recommander de la prudence.
LACY
Rassurez-vous, mon bon cousin. Ralph, allez joindre votre drapeau.
RALPH
J’y vais, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement! Bon maître et vous bonne dame, puisque vous m'avez toujours traité en ami, pendant mon absence, veillez sur ma femme.
JANE
Hélas, mon Ralph !
MARGERY
Les larmes l'empêchent de parler.
EYRE
Paix, monnaie fêlée, flacon pour la peste, ne jetez pas l'inquiétude dans le cœur de ce brave soldat ! Allons, Ralph !
JANE
Que deviendrai-je quand il ne sera plus là !
FIRK
Il vous resterera moi et mon camarade Hodge. Ne vous faites pas de bile.
EYRE
Laisse-moi voir ta main, Jane, ta jolie main, ta main blanche. Ces jolis doigts fileront, carderont, travailleront, tourneront des mèches; elles gagneront ta vie et la peste de tous ! Ralph, voilà six pence pour toi. Bats-toi pour l'honneur du métier, la réputation de la cordonnerie, la fleur de Saint-Martin, les coquins de Bedlam, Fleet Street, Tower Street et Whitechapel ! Casse-moi des têtes de Français ! Que la peste soit d'eux ! Transperce-les ! Bats-toi aussi pour le seigneur de Ludgate ! Bataille, mon brave !
FIRK
Tiens, Ralph, voilà trois pence. Gardes-en deux pour la France. Le troisième penny rafraîchira nos âmes à ton départ, car le chagrin dessèche. Par mon salut, châtie-moi ces Basa mon cues !
HODGE
Ralph, il me coûte de te voir partir...Voilà un shilling pour toi. Dieu t'envoie pour que tu remplisses tes poches de couronnes françaises et de boulets le ventre de tes ennemis.
RALPH
Merci, maître, merci à tous. Ma gentille femme, ma bien aimée Jane, quand partent les gens riches, ils donnent à leurs épouses de riches cadeaux, des joyaux, des bagues pour orner leurs mains blanches. Accepte cette paire de souliers. Ils ont été coupés par Hodge, piqués par mon camarade Firk, cousus par moi-même qui les ai enrichis de tes initiales. Porte-les, ma chère Jane, pour l’amour do ton mari, Chaque matin quand tu les mettras, pense à moi et prie pour mon retour. Fais-en grand cas, car je les ai confectionnés de telle sorte que je les distinguerais entre mille.
((Roulements de tambour. Entrent LE LORD-MAIRE, LE COMTE DE LINCOLN, LACY, ASKEW, DODGER, et DES SOLDATS. Ils traversent la scène. RALPH se mêle à eux. FIRK et les autres crient : «Adieu !» et tous sortent).)
FIN DU PREMIER ACTE.
Acte II
SCÈNE PREMIÈRE.
(Un jardin à Old Ford.)
(ENTRE ROSE, FAISANT UNE GUIRLANDE.)
ROSE
Assieds-toi sur ce banc de fleurs et tresse une guirlande pour en couronner ton Lacy ! Ces œillets, ces roses, ces violettes, ces giroflées, ces chrysanthèmes si joliment brodés, ne sont pas de moitié aussi beaux que mon Lacy ! O père impitoyable ! O mes étoiles, pourquoi, le jour de ma naissance, vous êtes-vous assombries, au point que devenue amoureuse, il me faille vivre sans celui que j'aime ? Parce que j'aime mon cher Lacy, je suis emprisonnée ici comme une voleuse, retenue dans des mûrs que mon père bâtit pour un meilleur usage ! Il me faut languir après qui, je le sais, se lamente de mon absence autant que moi de la sienne.
((Entre SYBIL).)
SYBIL
Bonjour, jeune maîtresse. Gageons que vous me destinez cette guirlande ? On me prendra pour la Dame de la Moisson.
ROSE
Sybil, quelles nouvelles de Londres ?
SYBIL
Toutes bonnes. Le lord-maire votre père, master Philpot votre oncle, master Scot votre cousin, et mistress Frigbottom, vous envoient leurs meilleurs vœux.
ROSE
Lacy envoie-t-il ses salutations à son amante ?
SYBIL
Oh oui, et à très haute voix. Je ne le reconnaissais pas. Il portait une écharpe ici, une écharpe là, un bouquet de plumes, des joyaux, des pierres précieuses et une paire de jarretières, comme les rideaux de soie jaune qui sont ici, à Old Ford, dans la chambre de maître Belly. Je me suis arrêtée devant notre porte, à Cornhill, je l'ai regardé, il m'a regardée, je lui ai parlé, il ne m’a pas adressé la parole. Cela, me suis-je dit, crie vengeance. Il a passé devant moi d'un air méprisant. Etes-vous devenu fantasque ? pensais-je. Là-dessus j'entrai et lui fermai la porte au nez.
ROSE
O Sybil, comme tu traites mal mon Lacy ! Mon Rowland est gentil comme un agneau, doux comme une colombe !
SYBIL
Doux? Comme un boisseau de pommes sauvages ! Il me jetait des regards aussi aigres que le verjus. Va, me disais-je, tu peux être beaucoup dans mes cotillons, tu ne seras jamais rien dans mes bas ! C’est votre faute, maîtresse Ça vous apprendra à aimer qui ne vous aime pas. A votre place je lui dirais : « Adieu, Jeronimo, adieu ! »
ROSE
Alors il me laisse et part pour la France ?
SYBIL
Je l'ignore, mais sûrement je l'ai vu qui paradait devant ses soldats. Un homme comme il y en a peu ! Ainsi de ceux qui n'agissent pas comme tout le monde ! Laissez-le aller se faire pendre, ma jeune maîtresse !
ROSE
Retourne à Londres et informe-toi si mon Lacy part ou non pour la France. Fais cela; pour ta peine je te donnerai mon tablier de batiste, des gants, une paire de bas rouges et un corsage. Veux-tu partir pour l'amour de moi ?
SYBIL
Si je le veux ? Certainement je le veux. Un tablier de batiste, des gants, une paire de bas rouges et un corsage ! Je suerais du sang pour vous! Un tablier do batiste ! Je vais aller d'un trait et serai de retour en un clin d'œil !
ROSE
Va, ma bonne Sybil, cependant je m’abandonnerai à ma douleur !
SCÈNE II.
(Une rue à Londres)
(ENTRE LACY SOUS LES HABITS D’UN CORDONNIER ALLEMAND.)
LACY
Que de travestissements ont pris les dieux et les rois pour satisfaire leurs amours ! Rowland Lacy ne saurait donc rougir d'employer un pareil artifice. Déguisé de la sorte, je pourrai jouir, sans qu'on me reconnaisse, de l'heureuse présence de ma Rose. Pour elle j'ai abandonné ma mission en France, encouru le déplaisir du roi et excité la colère dans le cœur de mon oncle Lincoln. Amour, quel est ton pouvoir, puisque d'un homme de haute naissance tu peux faire un vilain et d'un noble esprit quelque chose qui ressemble à un cordonnier ! Il devait en être ainsi, puisqu'un père cruel, s'opposant à l'union de nos deux âmes, a secrètement exile ma Rose de Londres pour l'éloigner de ma présence. Mais confiance ! Grâce à la Fortune et à ce déguisement, je reverrai ma beauté, et elle me reverra, dans Tower Street. Avec Eyre le cordonnier, je passerai quelque temps à travailler. Je connais le métier pour l'avoir appris quand je séjournais à Wittenberg. Donc reprends espoir, ne t'effraie pas. Quoi que lui réserve le destin, un homme peut se suffire avec son habileté !
((Il sort).)
SCÈNE III.
(Une cour devant le maison d’Eyre.)
(ENTRE EYRE, S’HABILLANT.)
EYRE
Où sont ces filles, ces coureuses, ces drôlesses ? Elles se vautrent dans le pain trempé de mon indulgence, ramassant les miettes de ma table, au lieu de nettoyer chez moi ! Sortez, gourgandines de bœuf salé ! Sortez, coquines au gros ventre, et balayez-moi les ruisseaux afin qu’ils n'empoisonnent pas mes voisins. Allons, Firk ! Hodge ! Ouvrez les volets! Firk !
((Entre FIRK).)
FIRK
O maître, est-ce vous qui parlez de chien d'attache et de Bedlam, ce matin ? Je rêvais et me demandais quel fou pouvait parcourir la rue de si bonne heure ! Avez-vous donc bu ce matin que votre voix est si claire ?
EYRE
Bien dit, Firk. Au travail, mon brave. Va te laver la figure et tu t'en trouveras mieux.
FIRK
Que ceux qui mangeront ma figure la lavent ! Bon maître envoyez chercher celle qui lave les cochons et vous me verrez devenir plus propre.
((Entre HODGE).)
EYRE
Arrière, saligaud ! Arrière, coquin ! Bonjour, Hodge, bonjour, mon brave premier garçon.
HODGE
Bonjour, maître. Vous êtes matinal ! Une belle matinée, hein ? Bonjour, Firk. Je dormirais bien encore ! Une belle journée qui se prépare ?
EYRE
Vite à l'ouvrage !
FIRK
Maître, je suis sec comme poussière quand j'entends mon camarade Roger parler de beau temps ! Ce qu'il nous faut c'est du beau cuir; le beau temps c’est pour les manants, les laboureurs et tous ceux qui travaillent dans les champs. Nous travaillons dans une boutique sèche; que peut nous importer la pluie ?
((Entre MARGERY).)
EYRE
Eh bien, dame Margery, allez-vous vous décider ? Appelez les coureuses, vos servantes.
MARGERY
J'estime qu'il est toujours temps, toujours d'assez bonne heure pour une femme d'être au dehors ! Je me demande comment dans Tower-Street tant de femmes se trouvent si tôt debout, sans prétendre qu'il n'est pas de bonne heure et sans bâiller !
EYRE
Paix, Margery, Paix ! Où est Cicely Bumtrinket, votre servante ? Elle a une mauvaise habitude, celle de péter endormant. Appelez la coquine ! Si ses gens demandent du cordon à souliers je lui donnerai do l'étrivière !
FIRK
On appelle ça battre à sec, ce qui équivaut à un signe de sécheresse.
((Entre LACY, déguisé et chantant).)
LACY
Il a un accent allemand très prononcé. Il y avait un pauvre homme du Gelderland,
1
Qu'ils soient joyeux !
2
Il était si saoul qu'il ne pouvait pas se tenir...
3
Qu'ils soient tous ivres !
4
Fais tinter la sonnette
5
Et bois, mon petit homme !
6
FIRK
Maître, sur ma vie, voici un camarade. S'il ne porte pas les os de Saint Hugh, je veux renoncer aux miens ! Sans doute quelque ouvrier do la haute terre. Engagez-le, bon maître, que je puisse apprendre quelque bon tour. Il nous enseignera comment travailler plus vite.
EYRE
Paix, Firk ! Laisse-le passer, s'évanouir. Nous ne manquons pas d'ouvriers. Paix, mon bon Firk !
MARGERY
Vous feriez mieux de suivre le conseil de votre camarade. Vous en verrez le résultat. Nous n'avons pas assez d'ouvriers. Mais laissons pisser le mouton...
HODGE
Pardieu, voilà un fameux homme; un habile ouvrier. Adieu, maître. Adieu, patronne. Si un pareil ouvrier ne peut pas trouver d'ouvrage chez vous, Hodge ne peut plus faire votre affaire.
((Il fait mine de partir))
EYRE
Arrête, mon brave.
FIRK
Puisque votre premier garçon s'en va, patronne, il vous faudra consacrer une journée à en chercher un autre. Si Roger déménage, Firk le suit. Si les os de saint Hugh ne sont pas utilisés, autant planter son poinçon dans le mur et aller jouer. Bonsoir, maître, portez-vous bien, patronne.
EYRE
Demeure, mon brave Hodge, mon premier garçon si zélé. Ne t'en va pas. Firk ! Paix, bouillon de pudding ! Par le seigneur de Ludgate, j'aime mes ouvriers autant que ma vie. Paix, hachis de viande ! Hodge, s'il a besoin de travail, je vais l'engager. Qu'on aille au-devant de lui... Non ! Le voici qui vient à nous.
LACY
Goeden dach, meester, ende u vro oak.
FIRK
A lui parler sans boire on suffoquerait bientôt. Ami Oak appartenez-vous à la corporation ?
LACY
Yaw, yaw, ik bin den skomawker.
FIRK
Den Skomaker, dit-il ? Skomaker , avez-vous tous vos outils : une bonne alène, un bon bouchoir, un bon apprêteur, vos quatre sortes de poinçons, vos deux morceaux de cire, votre tranchet, votre manique de cuir et les os du bon saint Hugh pour faciliter votre travail ?
LACY
Yaw, yaw; be niet vorveard. Ik hab all de dingen voour mack skooes groot and cleane.
FIRK
Ah ! Ah ! Mon bon maître, engagez-le ! Il m'amusera tant que je travaillerai dans la gaîté plus que je ne saurais le faire dans la tristesse.
EYRE
Ecoute, ami, possèdes-tu quelque dextérité dans le travail mystérieux du couseur ?
LACY
Ik weet niet wat yow seg; ich verstaw you niet.
FIRK
Comme ça, l'homme. (Il imite le geste d'un cordonnier à l'ouvrage.) Ich verste u niet. Voilà ce qu'il dit.
LACY
Yaw, yaw; ick can dat wel doen.
FIRK
Yaw, yaw ! Il parle en bâillant comme une corneille qui ouvre la bouche pour boire du petit lait. Il aurait bien vite avalé un bidon de double bière. Heureusement que Hodge et moi avons l'avantage de boire les premiers, en qualité d'anciens.
EYRE
Comment t’appelles-tu ?
LACY
Hans, Hans Meulter.
EYRE
Donne-moi la main. Tu es le bienvenu. Hodge, reçois-le bien. Firk, souhaite-lui la bienvenue. Viens, Hans. Femme, dit à nos souillons de tenir prêt le déjeuner de nos bons ouvriers. Allons, Hodge !
HODGE
Hans, tu es le bienvenu. Agis avec nous comme avec do bons compagnons. Sinon on te battra, serais-tu plus fort qu'un géant.
FIRK
Et bois avec nous, comme un Gargantua. Mon maître ne garde pas les paresseux, je t'en préviens. Holà, l'enfant, apporte un billot à talons, nous avons un nouvel ouvrier.
((Entre L'ENFANT).)
LACY
O, ich wersto you; ich moet een halve dossen cans betaelen; here, boy, nempt dis shilling, tap eens freelicke.
((L'Enfant sort).)
EYRE
Assez bavarder, Firk, récure ta gorge; tu la laveras ensuite avec de la liqueur de Castille. (Rentre L'ENFANT). Allons, le dernier des cinq, donne-moi à boire. A vous, Hans. Ici, Hodge. Ici, Firk. Buvez, Grecs insensés; travaillez comme de vrais Troyens et priez pour Simon Eyre, le cordonnier. Hans, tu es le bienvenu.
FIRK
Patronne, vous auriez perdu un bon compagnon qui vous apprendra à rire. Cette bière est venue à point.
MARGERY
Simon, voilà bientôt sept heures.
EYRE
Sept heures, moulin à paroles? heures et le repas de mes hommes n'est pas prêt ? Qu'on se dépêche, espèce d'anguille marinée ! Suis-moi, Hodge. Suis-moi, Hans. Viens, mon brave Firk. On va abattre un peu de besogne et puis on déjeunera.
FIRK
Doucement! Yaw, yaw, brave Hans, quoique mon maître commette l'étourderie de vous appeler avant moi, je ne suis pas assez fou pour vous emboîter le pas quand je suis le plus ancien d'ici !
((Ils sortent).)
SCÈNE IV.
(Un Champ près d’Old Ford.)
(ENTRENT MASTER WARNER ET MASTER HAMMON, EN COSTUMES DE CHASSEURS.)
HAMMON
Cousin, battez la fougère, le gibier n'est pas loin. Avec des pieds ailés il suit ce chemin pour échapper à la mort, mais les chiens à sa suite, flairant sa trace, l'auront bientôt atteint. D'ailleurs, l'enfant du meunier me disait, il y a un instant, qu'il l'avait vu remiser, qu'il l'avait hué et qu'il était si forcé qu'il ne résisterait pas longtemps.
WARNER
S'il en est ainsi le mieux est de traverser les prairies.
((Entre UN ENFANT).)
HAMMON
Eh bien? Où est le daim? Que sals-tu de lui?
L’ENFANT
Je l'ai vu sauter une haie, puis un fossé, traverser le terrain de mon lord-maire; puis il a fait un bond. Les chasseurs ont crié : « Holla! » et puis : « Là, enfant! Là ! » Voilà ce que je sais.
HAMMON
Merci. En avant cousin, j'espère que nous reprendrons notre revanche aujourd'hui.
SCÈNE V.
(Une autre partie du champ.)
(ENTRENT ROSE ET SYBIL.)
ROSE
Pourquoi me parles-tu de garde forestier ?
SYBIL
Le daim est entré dans la grange en passant par le fruitier. Je le savais et me sentais pâle comme un fromage nouveau, quand arrive Goodman Pin-close, brandissant son fléau et Firk avec une fourche. Le daim tombe, ils tombent sur le daim et je tombe sur eux. Sur ma foi, voilà ce qui s'est passé. Finalement nous l'avons achevé en lui coupant la gorge, puis on l'a découpé, on lui a enlevé les cornes et le lord-maire pourra le manger tout à l’heure.
ROSE
Ecoute ! Voici les chasseurs. Tenons-nous sur nos gardes. Ils vont certainement t'interroger à ce propos.
((Entrent MAITRE HAMMON, MAITRE WARNER, DES CHASSEURS et L'ENFANT).)
HAMMON
Dieu vous garde, belles dames.
SYBIL
Dames ! C’est stupide !
WARNER
N'avez-vous pas vu passer un daim par ici ?
ROSE
Non, mais deux chevrettes.
HAMMON
Quel chemin ont-elles pris afin que nous les chassions ?
SYBIL
Les chevrettes? Qu'entendez-vous par là ?
WARNER
Bien des choses.
SYBIL
Dieu bon !
WARNER
Bonsoir.
HAMMON
Quel chemin a-t-il pris ?
L'ENFANT
Il a passé par ici, en courant.
HAMMON
Par ici, en effet, belle mistress Rose. On l’a vu traverser votre potager.
WARNER
Pouvez-vous nous indiquer en quel endroit ?
SYBIL
Fiez-vous à votre flair. Ses cornes vous guideront.
WARNER
Tu es une mauvaise plaisante.
ROSE
Vous trompez. Jamais un daim sauvage s'aviserait de traverser une place aussi fréquentée. U a certainement pris un autre chemin.
WARNER
Mais lequel, mon sucre candi ?
SYBIL
Cherchez, morceau de miel.
ROSE
Pourquoi demeurez-vous immobile, au lieu de poursuivre votre gibier ?
SYBIL
Gageons qu'ils chassent un agneau.
HAMMON
Je sais ici un gibier plus agréable.
ROSE
Oui, mais ce n'est pas lui que vous chassez.
HAMMON
Je chassais le daim, et c'est le gibier en question qui me chasse.
ROSE
Ce serait évidemment le gibier le plus étrange que l'on ait jamais vu. Où est votre parc ?
HAMMON
Ici. (Elle fait mine d'y aller). Arrêtez !
ROSE
Entourez-moi d'une palissade et je ne m'éloignerai pas.
WARNER
Elles nous cherchent querelle.
SYBIL
Quelle sorte de cerf est le cœur que vous cherchez ?
WARNER
Un cerf, cher cœur.
SYBIL
Comme on n'en a jamais vu ?
ROSE
Est-il possible que vous perdiez jamais votre cœur ?
HAMMON
Mon cœur est perdu.
ROSE
Hélas !
HAMMON
Ce pauvre cerf perdu, je souhaite que vous le retrouviez !
ROSE
Vous voudriez que votre cerf fût une biche ?
HAMMON
Luck avait des cornes, à ce qu'on prétend.
ROSE
Dieu, puisqu'il le souhaite, envoyez Luc sur son chemin !
((Entrent SIR ROGER et DES SERVITEURS).)
SIR ROGER
Quoi ? Master Hammon ? Soyez le bienvenu à Old Ford.
SYBIL
Miséricorde ! A bas les mains ! Voici monseigneur !
SIR ROGER
J'ai entendu dire que vous aviez eu la malchance de perdre la trace de votre gibier ?
HAMMON
En effet, monseigneur.
SIR ROGER
J'en suis désolé. Quel est ce gentleman?
HAMMON
Mon beau-frère.
SIR ROGER
Vous êtes les bienvenus tous les deux. Puisqu'un heureux hasard nous met en présence, vous ne partirez pas d'ici avant de vous être reposés. Sybil va servir. Vous ne mangerez pas des choses extraordinaires; on vous offrira un repas de chasseurs.
HAMMON
Je remercie Votre Seigneurie. Cousin, sur ma vie, à la place de la venaison qui nous échappe, je crois bien que je vais trouver une épouse.
SIR ROGER
Entrez, messieurs. Je reviens de suite. (Ils sortent). Cet Hammon est un bon gentilhomme, possédant de la naissance et allié à de bonnes familles. Quel époux ce serait pour ma fille ! Rentrons, je n'épargnerai rien pour que ce mariage s'accomplisse.
((Il sort).)
FIN DU SECOND ACTE
Acte III
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une chambre dans la maison d’Eyre.)
(ENTRENT LACY SOUS LE NOM DE HANS, UN PATRON DE VAISSEAU HOLLANDAIS, HODGE ET FIRK.)
LE PATRON
Ick sal yow wat seggen, Hans; dis skip, dat comen from Candy, is al vol, by Gol's sacrament, van sugar, civet, almonds, cambrick, end alle dingen, towsand towsand ding. Nempt it, Hans, nempt it vor meester. Daer be de bils van laden. Your meester Simon Eyre sal hae good copen. Wat seggen yow Hans ?
FIRK
Wat séggen de reggen de copen, slopen ... Ris, Hodge ! Ris !
HANS
Mine liever broder Firk, bringt Meester Eyre tôt det signe vn Swannekin; daer sal yow finde dis skipper end me Wat seggen yow, broder Firk ? Doot it, Hodge . Venez, patron.
((Ils sortent).)
FIRK
Wat séggen de reggen de copen, slopen ... Ris, Hodge ! Ris !
HANS
Mine liever broder Firk, bringt Meester Eyre tôt det signe vn Swannekin; daer sal yow finde dis skipper end me Wat seggen yow, broder Firk ? Doot it, Hodge ... Venez, patron.
((Ils sortent).)
FIRK
L'amener, dites-vous? Amener mon maître pour qu'il achète un bateau dont le chargement vaut deux ou trois cent mille livres ! Ce n'est rien ! Rien qu'une bagatelle, une babiole, Hodge !
HODGE
La vérité est, Firk, que le propriétaire du bateau n'ose pas se montrer, et que ce patron qui traite pour lui, cédant à l'amitié qui le porte vers Hans, offre à mon maître Eyre un marché avantageux. On lui donnera des facilités de payement. Il peut acheter les marchandises maintenant, et y gagner beaucoup.
FIRK
Oui, mais, mon camarade Hans peut-il prêter à mon maître vingt porpentines aussi aisément qu'un simple penny ?
HODGE
Tu veux dire vingt portugaises ? Elles sont là, Firk. Ecoute, elles résonnent dans ma poche, comme les cloches de Saint-Mary Overy.
((Entrent EYRE et MARGERY).)
FIRK
Chut ! Voici la patronne et mon maître. Elle va gronder de nous voir flâner un lundi. Mais qu'importe ! Laisse-les dire ce qu'ils voudront, le lundi est jour de congé.
MARGERY
Vous chantez, Sir Sauce, mais vous me le paierez ! Il pourra vous en cuire pour cette chanson !
FIRK
Pourquoi, maîtresse ?
HODGE
Maître, j'espère que vous ne souffrirez pas que ma maîtresse humilie vos ouvriers ?
FIRK
Si elle m'humilie, je la relèverai ! Et puis je l'humilierai aussi d'une boutonnière plus bas !
EYRE
Paix, Firk ! Par la vie de Pharaon, par le lord de Ludgate, par cette barbe, dont chaque poil vaut la rançon d’un roi, elle ne se mêlera pas de vos affaires ! Paix, mauvaise mèche à huile ! Arrière, reine des massues ! Ne querellez ni moi ni mes hommes, ni moi ni mon cher Firk. Autrement je vous corrigerai !
MARGERY
Vous pouvez en user avec moi comme il vous plaira. Laissons pisser le mouton.
EYRE
Paix ! Ne suis-je plus Simon Eyre ? Ces braves gens ne sont-ils plus mes ouvriers, d'habiles cordonniers, des gentlemen du métier ? Je ne suis pas un prince, mais pourtant de noble naissance, puisque je descends d'un cordonnier. Arrière, masse informe ! Disparaissez, laitance ! Graisse de cuisine !
MARGERY
Allez toujours ! Etre appelée laitance et graisse de cuisine pour de tels coquins !
FIRK
Maîtresse, vous ne pleurerez ni ne maudirez pas plus longtemps à cause de moi ! Maître, je ne veux plus demeurer ici ! Voici un inventaire de mes instruments de travail. Adieu, maître ! Au revoir, Hodge.
HODGE
Demeure, Firk. Tu ne partiras pas seul !
MARGERY
Laissez-les partir. Il y a d'autres servantes quo Mawkin, d'autres ouvriers que Hodge et d'autres fous que Firk.
FIRK
D'autres fous ? Si je reste ici maintenant, je veux que mon empois devienne du lacet de soulier !
HODGE
Si je ne m'en vais pas, je prie Dieu de me changer en Turc, et de m'envoyer à Finsbury pour y servir de but… Viens, Firk !
EYRE
Arrêtez, mes braves compagnons, mes bras pour le travail, vous les piliers de ma profession ! Quoi ! des bavardages vous feraient abandonner Simon Eyre ! ─ Arrière! Graine de cuisine ! Tannikin pain-bis que je ne vous voie plus ! Ne m'irritez pas plus longtemps ! Ne vous ai-je pas connue vendant des tripes dans Eastcheap ? Ne vous ai-je pas fait asseoir dans ma boutique ? Ne vous ai-je pas faite la compagne de Simon Eyre, le cordonnier ? Et c'est ainsi que vous en usez avec mes ouvriers ? Arrière, sac à boyaux ! Petit, va dire au tireur de bière de la Tête de Sanglier de me remplir une douzaine de brocs pour mes hommes !
FIRK
Une douzaine de brocs ! Oh ! le brave patron ! Hodge, maintenant je ne m'en vais plus.
EYRE
Si le tireur en remplit plus de deux, je mets les autres à son compte.
HODGE
Une paire de souliers pour la fille du lord-maire, mistress Rose.
FIRK
Moi, une paire pour Sybil, la servante de mon Lord. J'entretiens des relations avec elle.
EYRE
Sybil? Fi ! No salis pas tes doigts habiles aux pieds d'une graisse de cuisine, d'une cuillère à arroser le rôti. Il n'y a que les dames de la cour, les belles dames, qui doivent nous confier leurs pieds. Laisse les gros ouvrages à Hans.
HODGE
Maitre, tout ceci demeure étranger à la question. Vous souvenez-vous du bateau dont vous a parlé mon camarade Hans ? Le patron du susdit et lui ont bu au Cygne . Voici les portugaises. Si vous menez les choses à bonne fin, vous deviendrez un lord.
FIRK
Patronne, si mon maître ne devient pas un lord et vous une lady, je veux être pendu !
MARGERY
Surtout si vous musez et buvez ainsi !
FIRK
Boire, maîtresse ? Non. Nous avons été au marché avec Skellum Skanderbag !
((Entre L'ENFANT avec un habit de velours et une robe d'alderman dont s'habille Eyre).)
EYRE
Paix, Firk ! Silence, moulin à paroles! Hodge, voici une bague à cachet. J'ai envoyé chercher une robe ornée de galons et une casaque damasquinée. Regardez si on les apporte. Aie l'œil, Maggy. Aide-moi, Hodge. Soie et satin, mes joyeux Philistins, soie et satin !
FIRK
Oh ! oh ! oh ! Mon maître sera aussi fier qu'un chien vêtu d'un pourpoint avec son damasquinage et son velours !
EYRE
Doucement, Firk ! Comment me trouves-tu ? Quel air ai-je, Hodge ?
HODGE
Vous ressemblez à vous-même, maître. Je vous avertis qu'il y en a peu dans la ville qui ne vous céderaient le pavé, et seraient capables de se montrer aussi imposants.
FIRK
Mon maître ressemble à un habit usé, nouvellement retourné et apprêté. Seigneur, quel bon vêtement ! Maîtresse, n'en perdez-vous pas la tête ?
EYRE
Qu’est-ce que tu dis. Maggy ? Je ne suis pas superbe ?
MARGERY
Superbe! Tout à fait superbe, mon doux cœur ! Je ne t'ai jamais tant aimé, doux cœur ! Mais il faut laisser pisser le mouton. Je garantis que dans la ville peu de femmes possèdent des maris aussi beaux, seulement quant à leur habillement, laissons pisser le mouton !
((Rentrent HANS et LE PATRON).)
HANS
Godden day, mester. Dis be de skipper dat heb de skip van marchandice; de commodity ben good; nempt it, master nempt it.
EYRE
Grand merci, Hans. Soyez le bienvenu, patron. Où est amarré ton bateau de marchandises ?
LE PATRON
De skip ben in révère; dor be van sugar, cyvet, almonds, cambrick, and a towsand towsand tings, gotz sacrament; nempt it mester : ye sal heb good copen.
FIRK
Ne le lâchez pas, maître ! O doux maitre ! O douces marchandises ! Des prunes, des amandes, du sucre candi, des racines de carottes ! Tous mets qui engraissent ! Que, sauf vous, pas un homme n'achète une muscade !
EYRE
Paix, Firk ! Venez, patron, je vais à bord avec vous. Hans, lui avez-vous donné à boire ?
LE PATRON
Yaw, yaw, ic heb veale gedrunck.
EYRE
Venez, Hans. Suivez-moi. Patron, je te recommanderai dans la ville.
((Ils sortent).)
FIRK
Yaw, heb veale gedrunck , a-t-il dit. On peut les appeler des boîtes à beurre puisqu'ils emmagasinent du veau gras et de la bière épaisse. Venez, maîtresse, j'espère que vous ne gronderez plus.
MARGERY
Non, Firk; non, par Dieu. Hodge, je sens l'honneur s'insinuer dans moi et, qui plus est, comme un soulèvement dans ma chair. Mais laissons pisser le mouton.
FIRK
Vous sentez, dites-vous, un soulèvement dans votre chair ? Peut-être une grossesse ? Cela n'enlève pas à mon maitre le droit de porter fièrement une robe et une bague d'or. Mais vous grondez toujours, et cela le mettra bientôt à terre.
MARGERY
Paix, je te prie ! Tu fais sourire ma grandeur ! Laissons pisser le mouton. Entrons. Hodge, passe le premier. Suivez-moi, Firk.
FIRK
Je vous suis.
SCÈNE II.
(Londres, une chambre dans la maison de Lincoln.)
(ENTRENT LE COMTE DE LINCOLN ET DODGER.)
LINCOLN
Eh bien, mon excellent Dodger, quelles sont les nouvelles de France ?
DODGER
Monseigneur, le 15 mai les Français et les Anglais entraient en campagne. Des deux côtés, n'écoutant que la colère, la rencontre a été chaude. Cinq longues heures, les armées ont combattu; à la fin la victoire est demeurée de notre côté. Douze mille Français sont restés sur le terrain. Nous avons eu quatre mille morts, parmi lesquels pas un homme de marque, sauf le capitaine Hyam et le jeune Ardington, deux nobles gentlemen que je connaissais beaucoup.
LINCOLN
Dis-moi, je te prie, pendant le combat, comment s'est comporté mon cher neveu Lacy.
DODGER
Monseigneur, votre neveu Lacy n'y assistait pas.
LINCOLN
Il n'était pas là ?
DODGER
Non, mon bon seigneur.
LINCOLN
Sûrement tu fais erreur. Je l'ai vu s'embarquer et plus de mille yeux pourraient témoigner des adieux qu'il adressait quand, les yeux humides, je lui souhaitais bon voyage. Dodger, rappelle-toi.
DODGER
Je vous garantis, monseigneur, que je dis la vérité. Et pour le prouver, son cousin Askew, qui le remplaçait, m'a expédié de France afin de lui apprendre qu'il pouvait s'y rendre en secret.
LINCOLN
Quoi! U oserait laisser aussi imprudemment sa vie à la disposition d'un roi indigne ? Mépriserait-il à ce point mon amitié, les faveurs dont cette main prodigue l'a comblé ? Il se repentira de sa témérité ! Puisqu'il ne tient aucun compte de l’amitié que je lui portais, il apprendra ce que pèse ma haine. As-tu d'autres nouvelles ?
DODGER
Pas d'autres, monseigneur.
LINCOLN
Tu ne saurais m'en donner de pires. Obtenir qu'un roi couronne le front d'un étourdi des plus grands honneurs, faire nommer cet étourdi chef colonel, et voir toutes mes espérances brisées ! Mais à quoi bon se désespérer ? Un mal ne vous soulage pas d'un autre. Sur ma vie, je découvre le complot ! Ce vieux chien d'Amour l'aura caressé ! Son penchant pour cette pleurnicheuse de Rose aux joues éclatantes, la fille du lord-maire, l'aura détourné de son devoir en le faisant brûler d'une passion qui lui coûtera son crédit, l'amitié d'un roi, la vie peut-être ! Et tout cela finirait par un mariage !
DODGER
Je le crains, monseigneur !
LINCOLN
Je saurai m'y opposer! Je perds la tête! Dodger !
DODGER
Monseigneur ?
LINCOLN
Tu sais où est mon neveu. Prends cet or et surveille-le. Tourne autour de la maison du lord-maire. Si mon neveu y fréquente, tu l'y rencontreras. Je t'en prie, fais diligence. Lacy, ton nom jadis honoré est maintenant couvert de honte ! Sois circonspect !
((Il sort).)
DODGER
Comptez sur moi !
((Il sort))
SCÈNE III.
(Londres, une chambre dans la maison du lord-maire.)
(ENTRENT SIR ROGER ET MASTER SCOTT.)
SIR ROGER
Mon bon Scott, j'ai pris sur moi de vous demander de vouloir bien servir de témoin à l'occasion des fiançailles du jeune Hammon et de ma fille. Tenons-nous à 1 écart. Voici nos amoureux qui viennet. .
((Entrent MASTER HAMMON et ROSE.))
ROSE
Est-il possible que vous m'aimiez ainsi ? Non. Je vois dans votre regard toutes les apparences de la flatterie. Ne me prenez plus la main, je vous en prie.
HAMMON
Ma douce mistress Rose, ne travestissez pas le sens de mes paroles. Ne doutez pas de mon affection. Je vous aime plus que mon propre cœur !
ROSE
Plus que votre propre cœur ? En effet, c'est quand ils sont hors d'haleine que les hommes tiennent ainsi à leurs cœurs.
HAMMON
Je vous aime, par celte main !
ROSE
A bas les mains ! La chair est faible, et plus faible votre serment !
HAMMON
Alors, je jurerai par ma vie !
ROSE
Ne criez pas de la sorte ! Une querelle pourrait vous coûter une femme, et la vie et tout. Ne serait-ce pas là que vous voudriez en venir ?
HAMMON
Vous plaisantez !
ROSE
L'amour aime à s'amuser. Le meilleur serait donc de renoncer à l'amour.
SIR ROGER
Quoi ! Ils se querellent ?
SCOTT
Sans doute, les amoureux sont volontaires, changeants.
HAMMON
Non, Rose, ne vous montrez pas si fantasque, ne cherchez pas à éviter mon regard. Si grand que soit mon amour, il ne résisterait pas au dédain. Si vous voulez m'aimer, aimez-moi, sinon, adieu !
SIR ROGER
Eh bien, les amoureux, est-ce décidé ?
SIR ROGER
En ce cas, donnez-moi votre main. Donnez-moi la vôtre, ma fille. Eh bien ? Vous la retirez ? Qu'est-ce que cela signifie ?
ROSE
Je veux demeurer fille.
HAMMON
Mais pas mourir dans les mêmes conditions.
SIR ROGER
Allez-vous me contrarier encore avec votre obstination ?
HAMMON
Ne la grondez pas, milord; elle a raison. Si restant vierge elle vit heureuse, elle sera bénie plus qu'en devenant ma femme.
ROSE
Telle n'est pas mon intention. J'ai fait le serment que vous ne serez pas mon époux.
SIR ROGER
Vous parlez un peu vite. Maitre Hammon sait que je vous réservais une autre fin.
HAMMON
Voudriez-vous me voir pleurnicher, dépérir, supplier avec des « dame de mon amour », « maîtresse de mon cœur », « Pardonnez votre serviteur » ? Ou rimer des vers sur Cupidon et la cruauté de ses flèches ? Entreprendre quelque haut fait ? Porter votre gant, à un tournoi ou à une joute, et raconter combien de galants j'ai désarçonnés ? Répondez. Cela vous ferait-il plaisir ?
ROSE
Oui. Quand commencez-vous ?
SIR ROGER
Je saurai bien user de mon pouvoir !
HAMMON
Je sais une donzelle tenant boutique dans Old Change, e vais aller la trouver. Je ne recherche pas l'argent. Je préfère l'amour à tout le reste.
((Il sort).)
SIR ROGER
Maintenant, poupée, vous regretterez votre conduite, si Dieu me prête vie ! Par Dieu ! j’aurais juré qu'elle accepterait Hammon ! Le congédier ainsi ! Rentrez ! (Sort Rose). Autre chose. Master Scott, auriez-vous jamais supposé que master Simon Eyre, le cordonnier, gagnerait tant d'argent en achetant de pareilles marchandises ?
SCOTT
Votre Honneur et moi avons eu raison de nous associer avec lui; car d'après mes renseignements les bénéfices d'Eyre doivent monter au moins à trois mille livres, sans compter les gains sur d'autres marchandises.
SIR ROGER
Il dépensera quelques-unes de ces livres-là, car je viens de l'envoyer chercher. (Entre EYRE). Le voici. Bonjour, maître Eyre.
EYRE
Je suis le pauvre Simon Eyre, milord, votre cordonnier.
SIR ROGER
Parfait, puisqu'il vous plait de vous traiter ainsi. (Entre DODGER). Master Dodger, quelles nouvelles apportez-vous ?
DODGER
Je voudrais entretenir en particulier Votre Honneur.
SIR ROGER
Rien de plus facile. Master Eyre et master Scott, j'ai quelque affaire à traiter avec ce gentleman. Veuillez, je vous prie, aller devant jusqu'au Guildhall. Je vous suis, master Eyre, et j'espère avant peu vous appeler Shérif.
EYRE
Appelez-moi, si vous le voulez, roi d'Espagne. Venez, master Scott.
((Sortent Eyre et Scott).)
SIR ROGER
Maintenant, master Dodger, aux nouvelles ?
DODGER
Le comte de Lincoln envoie ses hommages à Votre Seigneurie et la prie, si possible, de lui dire où est son neveu Lacy.
SIR ROGER
En France, je suppose ?
DODGER
Non, je m'en porte garant. Il se cache dans Londres sous un déguisement.
SIR ROGER
Dans Londres ? Cela se peut. Mais, sur ma foi et mon âme, j'ignore où il habite, ou mémo s'il vit. Répétez-le à monseigneur de Lincoln. Il se cache dans Londres ? Master Dodger, peut-être pourriez-vous le découvrir. Si vous parveniez à le mener en France, je vous donnerais une douzaine d'angelots pour votre peine. Autant j'aime son Honneur, autant je déteste son neveu. Informez votre maître de ma part.
DODGER
Je prends congé.
((Il sort).)
SIR ROGER
Adieu, mon bon Dodger. Lacy à Londres ? Je gagerais mon existence que ma fille connaît la situation; voilà pourquoi elle refusait d'écouter master Hammon. Je me réjouis de l'avoir envoyée à Old Ford. Il est l'heure d'aller au Guildhall, où l'on m'attend.
SCÈNE IV.
(Une chambre dans la maison d'Eyre.)
(ENTRENT FIRK, MARGERY, HANS ET ROGER.)
MARGERY
Tu marches trop vite pour moi, Roger ! Firk ?
FIRK
Présent !
MARGERY
Cours jusqu'au Guildhall et informe-toi si mon mari, master Eyre, rapportera sa nomination de master shériff. Dépêche-toi, mon bon Firk.
FIRK
J'y vais. S'il ne la rapporte pas, Firk jure de le répudier. Je vais au Guildhall.
MARGERY
Tu es à la fois compassé et fastidieux !
FIRK
Votre Excellence déborde d'éloquence ! Elle grince comme une roue neuve et semble un vieux baril d’ale ajgre qu'on mène, à l'échaudoir.
MARGERY
T'en iras-tu ? Tu m'agaces !
FIRK
Dieu défende que Votre Seigneurie se tourmente ! Je cours.
((Il sort).)
MARGERY
Maintenant, je voudrais voir Roger et Hans.
HODGE
Oui, patronne. Je devrais dire madame, mais c'est une vieille expression qui me reste collée au palais et ne veut pas sortir.
MARGERY
Que veux-tu, mon bon Roger, madame , est un bon nom pour une honnête chrétienne. Mais laissons pisser le mouton. Comment vas-tu, Hans ?
HANS
Mee tanck you, vro.
MARGERY
Vous le voyez, Hans et Roger, Dieu a béni votre maître. S'il devient jamais Maître Shérif de Londres, ─ comme nous sommes tous mortels ─ je garderai dans un coin quelque curieuse chose pour vous. Comptez sur ma gratitude. Hans, je te prie, rattache mon soulier.
HANS
Yaw, ic sal, vro.
MARGERY
Roger, tu connais la dimension de mes pieds. 11 n'y en a pas de plus gros. J'en remercie Dieu. Je voudrais avoir une paire do souliers avec do hauts talons de liège.
HODGE
Bien.
MARGERY
Connais-tu quelque confectionneur de bourrelets ? Un faiseur de chapeaux venant de Paris ? Mon derrière ne bouffe pas assez. Comment m'irait un chapeau ? Tout à fait bien, je pense ?
HODGE
Vous aurez l'air d'un chat dans le trou d'un pilori.
MARGERY
Roger, peux-tu me dire où je trouverais à acheter une belle perruque ?
HODGE
Chez le rôtisseur, dans Gracious Street.
MARGERY
Mauvais plaisant. Je parle de faux cheveux, d'une perruque.
HODGE
La première fois que je couperai ma barbe vous en aurez les poils. Ce sont de vrais poils.
MARGERY
Cela tient chaud, il me faudra un éventail et aussi un masque.
HODGE
Vous sentez donc le besoin de cacher votre mauvaise humeur ?
MARGERY
Fi ! Comme il est coûteux de vivre ! Firk n'est pas encore revenu ? Hans, ne sois pas si triste; tout passe et s'évanouit, comme dit mon honorable époux.
HANS
Ick bin vrolicke, lot see yow soo.
HODGE
Maîtresse, voulez-vous fumer une pipe de tabac ?
MARGERY
Fi, Roger ! Ces sales pipes de tabac vous font salement cracher ! Pas de pipe !
((Entre RALPH, estropié).)
ROGER
Ralph ! Maîtresse, regardez le mari de Jane ! Eh quoi ? Tu boites ? Hans, traite-le bien, c'est un confrère, un bon travailleur et un fameux soldat.
HANS
Sois le bienvenu, ami.
MARGERY
Je ne le reconnaissais pas. Comment vas-tu, mon bon Ralph ? Je suis heureuse de te voir bien portant.
RALPH
Je voudrais pour l'amour de Dieu que vous me vissiez. aussi bien portant que lorsque je suis arrivé en France.
MARGERY
En vérité, je suis désolée de ton impotence. Dieu, comme la guerre t'a brûlé du soleil ! La jambe gauche ne va pas ? Il faut remercier Dieu que l'infirmité ne soit pas un peu plus haut, considérant que tu viens de France. Mais laissons pisser le mouton.
RALPH
Je suis content de constater votre bonne santé, et je me réjouis d'apprendre que mon maître a profité des bénédictions de Dieu depuis mon départ.
MARGERY
En effet, Ralph, j'en remercie mon Créateur.
HODGE
Et quelles nouvelles de France ?
RALPH
Donne-m’en d'abord, mon brave Roger, de Londres. Comment va Jane ? Quand l'as-tu vue ? Où habite mon pauvre cœur ? Elle connaîtra la pauvreté maintenant que je ne possède plus tous mes membres pour gagner notre nourriture !
HODGE
Tes membres ? Et tes mains ? Un cordonnier gagne toujours son pain, à moins qu'il ne lui reste que trois doigts !
RALPH
Pendant ce temps-là tu ne me parles pas de Jane.
MARGERY
Ralph, nous ignorons ce qu'est devenue votre épouse. Elle est restée ici quelque temps et, en qualité de femme mariée, en prenait à son aise. Je l'ai blâmée et ainsi de suite. Bref, elle est partie, sans dire bonsoir, pour ne jamais revenir. Roger, Firk n'est pas encore de retour ?
HODGE
Non.
MARGERY
Puis nous n'en avons plus entendu parler. On dit qu'elle habite Londres. Mais laissez pisser le mouton. Dans le besoin elle se serait adressée à moi ou à mon mari ou à quelqu'un de mes gens, et chacun, j'en suis sûr, aurait donné selon ses moyens. Hans, va voir si Firk revient. (Sort Hans). Les choses sont ainsi. Pourquoi pleures-tu, Ralph ? Nous sommes sortis tout nus du ventre de notre mère et tout nous devons y retourner. Donc, bénis Dieu en toutes choses.
HODGE
Jane est pour nous une étrangère. Quant à toi, Ralph, reprends courage, je sais que tu en as. Ta femme habite Londres. Quelqu'un l'a rencontrée dernièrement très résignée et très propre. Nous la retrouverons.
MARGERY
Le pauvre garçon succombe au chagrin. Ralph, entre dans la maison, demande à manger et à boire. Tu pourras toujours compter sur moi.
RALPH
Je vous remercie, maîtresse. Privé de mes membres et de mon bien, je. me confie à Dieu, à mes amis et à mes mains !
((Il sort).)
((Entrent HANS et FIRK).)
FIRK
Cours, mon bon Hans ! O Hodg ! O maîtresse ! Hodge, dresse les oreilles ! Maîtresse, ouvrez les yeux ! Mon maître est choisi ! Mon maître est nommé ! Condamné par tout le pays à être Shérif pour la fameuse année qui vient ! A l’heure présente, des hommes en robes noires dont on sollicitait les suffrages tendent les poings et crient : « Oui ! oui ! oui ! » Alors je me suis sauvé... Et sans autre façon, Je vous salue, madame la Shérif.
HODGE
Maîtresse, je n'ajouterai qu'un mot : Bonjour à Votre Seigneurie.
MARGERY
Bonjour, mon bon Roger. Je vous remercie tous. Firk, tends la main. Voici trois pence pour tes bonnes nouvelles.
FIRK
Ce n'est que trois demi-pence. Non, c'est bien trois pence, j'en sens les roses.
HODGE
Maîtresse, laissez-vous conduire par moi et ne parlez pas en pleurnichant.
FIRK
Ce n'est pas elle, c'est Sa Grandeur qui s'exprime ainsi. Maîtresse, parlez-moi sur le même ton qu'auparavant : « A ton ouvrage, Firk », « Ici, mon bon Firk », « Allons, Hodge, plie l'ouvrage ». « Je remplirai vos ventres de nourriture, jusqu'à ce qu'ils n'en puissent plus ». (Entre EYRE, portant une chaîne d'or).
MARGERY
Soyez le bienvenu à la maison, maître Shérif. Je prie Dieu de vous conserver riche et en bonne santé !
EYRE
Regarde, Maggy ! Une chaîne, une chaîne d'or pour Simon Eyre ! Je ferai de toi une lad ! Voici un chapeau français pour toi, mets-le ! Frotte tes sourcils avec ce morceau d'épaule de mouton pour te faire belle ! Où sont mes bons ouvriers ? Roger, je te céderai ma boutique et mes instruments. Firk, tu seras le premier ouvrier. Hans, tu auras cent shillings pour les cent que tu m'as avancés ! Montrez-vous aussi bons travailleurs que l'a été master Simon Eyre et vous deviendrez comme lui Shérif. Comment me trouves-tu, Marger ? Si je ne suis pas prince, je suis princièrement né... Firk, Hodge, Hans !
TOUS TROIS
Que dit Votre Honneur, Maître Shérif ?
EYRE
Honneur au métier, mes Babylonien ! Mais je m'oublie moi-même ! Je suis invité par le lord-maire à dîner à Old Ford ! Il est allé devant, je dois l'y rejoindre. Venez, Madge, avec vos bijoux. Maintenant, mes fidèles Troyens, mon bon Firk, mon fringant Hodge, mon honnête Hans, inventez quelques divertissements, quelques moresques, en l'honneur des gentlemen cordonniers ! Rendez-vous à Old Ford; vous connaissez mes dispositions. Allons, Madge, en avan ! Fermez la boutique, camarades, c'est jour de congé !
((Ils sortent).)
FIRK
O l'incomparable ! Le brave ! Viens, Hodge. Suis-moi, Hans. Nous danserons avec eux une moresque !
((Ils sortent).)
SCÈNE V.
(Une chambre à Old Ford.)
(ENTRENT SIR ROGER, ROSE, EYRE, MARGERY, SYBILET D'AUTRES SERVANTES.)
SIR ROGER
Soyez les bienvenus à Old Ford.
MARGERY
Je remercie Votre Seigneurie.
SIR ROGER
Puisse notre mauvais repas mériter les remerciements que vous me prodiguez !
EYRE
Un repas excellent, mon lord-maire, admirable ! Une admirable maison, d'admirables murs, tout admirable et propre !
SIR ROGER
Sur ma foi, master Eyre, je suis enchanté, ainsi que tout mon entourage, qu'un homme aussi gai que vous soit entré dans notre société.
MARGERY
A présent, milord, nous prendrons une physionomie grave.
EYRE
Paix, Maggy ! La figue pour votre gravité ! Quand j'irai au Guildhall dans ma robe écarlate, je serai aussi grave qu'un saint, je parlerai aussi gravement qu'un juge de paix; mais, à cette heure, à Old Ford, chez mon excellent lord-maire, j'entends rester joyeu ! Arrière le tralala ! Que dis-tu, douce ami ? Je ne suis pas un prince, mais je suis né princièrement. Qu'en pense mon lord-maire ?
SIR ROGER
Ah ! ah ! ah ! Je donnerais mille livres pour posséder un cœur de moitié aussi léger que le vôtre !
EYRE
Que voulez-vous, milord ! Une livre de souci ne paie pas une drachme de dette, Rions donc, tandis que nous sommes jeunes !
SIR ROGER
Bravo ! Mistress Eyre, je vous en prie, donnez un bon conseil à ma fille.
MARGERY
J'espère que mistress Rose ne fait rien de mal ?
SIR ROGER
Je voudrais qu'il en fût ainsi ! Sur ma foi, mistress Eyre, j'ajouterais mille marks à la dot de cette enfant maussade pour qu'elle se laissât guider par moi. Là guenon ne cesse de me contrarier. Dernièrement un gentleman bien rente et que j'aurais volontiers appelé mon gendre vient ici. La coquine n'a rien voulu savoir. Il lui faut un homme de cour !
EYRE
Laisse-toi conduire, chère Rose. Tu es mûre pour un mari. N'épouse pas un homme n'ayant pas plus de poils à la figure qu'il ne t'en pousse sur les joues. Un courtisan ne se lave pas, ne marche pas, avec des ci et des ça. Ces gens habillés de soie ne sont que des images peintes, tout à la façade. Leurs doublures sont usées. Ma jolie souris, épousez-moi un gentleman marchand d'épices, comme votre père; un marchand d'épices dans de bonnes affaires. Des prune ! des prunes ! Si je possédais un fils ou une fille à marier, qui ne renfermât pas du sang de cordonnier, je voudrais qu'il empaquetât. Quel joli métier pour un homme de voyager à travers l'Europe, à travers le monde !
((On entend à la cantonade un tambourin et une cornemuse).)
SIR ROGER
Quel est ce bruit ?
EYRE
Mon lord-maire, une assemblée de braves compagnons qui, pour l'amour de Votre Honneur, viennent danser une moresque. Entrez, mes Mésopotamiens !
((Entrent HODGE, HANS, RALPH, FIRK et D'AUTRES CORDONNIERS. Ils dansent une moresque).)
SIR ROGER
Ils sont tous cordonniers ?
EYRE
Tous, mon bon lord-maire.
ROSE
Comme ce cordonnier ressemble à mon Lacy !
HANS
Si je pouvais lui parler !
SIR ROGER
Sybil, va chercher du vin afin qu'ils boivent. Vous êtes tous les bienvenus !
TOUS
Nous remercions Votre Seigneurie.
((Rose prend une coupe de vin et se dirige vers Hans).)
ROSE
Pour l'amour de celui à qui tu ressembles, je bois à toi !
HANS
Ic bedancke, good frister.
MARGERY
Mistress Rose, vous ne manquez pas de jugement, vous avez bu à mon meilleur ouvrier.
FIRK
Beaucoup souhaiteraient posséder son habileté !
SIR ROGER
Une affaire urgente me rappelle à Londres. Mes amis, entrez, buvez, mangez, et, pour que vous vous en retourniez gaiement, acceptez ces angelots et trinquez à Stratford- Bow.
EYRE
A ces angelots, mes braves amis, Simon Eyre en ajoute un autre ! Tout à la gaieté, Firk !
((Ils sortent en dansant).)
SIR ROGER
Suivez-moi, master Eyre, je tiens à votre compagnie.
((Ils sortent).)
ROSE
Sybil, que dois-je faire ?
SYBIL
Que se passe-t-il ?
ROSE
Cet Hans, le cordonnier, n'est autre que mon Lacy adoré, déguisé pour parvenir jusqu'à moi ! Comment trouver le moyen de lui parler ?
SYBIL
Rassurez-vous. Je gage ma virginité contre rien, et le pari est inégal, qu'à notre retour à Londres, non seulement Hans le Hollandais pourra vous voir et vous parler, mais qu'en dépit des précautions de votre père il vous enlèvera et vous épousera. Cela vous satisfait-il ?
ROSE
Agis dans ce sens et sois assurée de ma reconnaissance éternelle.
SYBIL
En avant ! Il faut accompagner votre père à Londres, de crainte que votre absence ne lui donne des soupçons. Demain, si vous suivez mon conseil, J'initierai votre apprenti à un joli métier !
((Elles sortent).)
FIN DU TROISIÈME ACTE.
Acte IV
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une rue á Londres.)
(JANE, DANS UNE BOUTIQUE DE L1NGÈRE, TRAVAILLANT. ENTRE HAMMON, EMMITOUFLÉ. IL SE TIENT A DISTANCE.)
HAMMON
Là-bas se trouve la boutique où respire mon amour ! Jane est jolie, appétissante, mais elle ne m'appartient pas. Oh ! si je la possédais ! Trois fois je me suis déclaré, trois fois ma main a effleuré la sienne, pendant que mes pauvres yeux se nourrissaient de ce qui les affame ! Misère ! J'aime et personne ne m'aime ! Je manque de ce que les femmes cherchent dans les autres hommes ! La jolie mistress Rose se montrait trop réservée, celle-ci paraît trop curieuse. Non ! sa chasteté me prenant pour un freluquet, refuse de réchauffer à l'éclat de ses yeux mon cœur refroidi ! Comme elle travaille gentiment ! Les jolis doigts ! Heureux ouvrage, qui me convie à demeurer immobile afin de la voir sans être vu ! Que de fois je me suis arrêté, ainsi, par des soirs de gelée, endurant les morsures du froid, dans le but de la contempler aux reflets de la lumière qui brûlait près d'elle ! Un regard m'eût fait aussi riche qu'un roi ! Voilà comment l'amour tourne une tête ! Avançons, je verrai bien si elle me reconnaît.
JANE
Monsieur, vous voulez acheter quelque chose ? Que désirez-vous ? Calicot, linon, chemises de batiste, rabat ?
HAMMON
Je désire ce que tu ne veux pas vendre ! Tant pis ! Je me risque ! Combien ce mouchoir ?
JANE
Très bon marché.
HAMMON
Et ces fraises ?
JANE
Aussi.
HAMMON
Et ce rabat ?
JANE
Également.
HAMMON
Tout à bon marché alors? Et ces mains ?
JANE
Ces mains ne sont pas à vendre.
HAMMON
On peut les obtenir pour rien alors ? Non. Je viens pour acheter.
JANE
Mais nul ne sait quand vous vous déciderez.
HAMMON
Ma chérie, laissez un instant votre travail et causons.
JANE
Je ne vis pas à ne rien faire.
HAMMON
Je vous paierai le temps perdu.
JANE
Avec moi ça vous coûterait trop cher.
HAMMON
Voyez comme vous froissez cette toile. Ainsi vous chiffonnez mon cœur.
JANE
Peut-être.
HAMMON
Certainement.
JANE
Que voulez-vous que j'y fasse ?
HAMMON
Vous y mettez trop de modestie.
JANE
Laissez ma main.
HAMMON
Je veux vous obéir, des rois me le défendraient-ils. Je vous aime !
JANE
Alors, partez.
HAMMON
J'y laisserais mon cœur. Je vous aime !
JANE
Je vous crois.
HAMMON
Chez vous l'amour n'engendrerait-il que de la haine ?
JANE
Je ne vous hais point.
HAMMON
Tout ceci, j'ose le croire, n'est qu'une querelle de femme, d'une femme qui crie « arrière » en souhaitant qu'on vienne à elle. Madame, je parle sérieusement, je porte un chaste amour dans ma poitrine; je vous aime profondément, autant quo ma vie, comme un époux aime sa femme. Cet amour ne réclame que ton amour. Tu n'es pas riche, je le sais; mes désirs no sont point assoiffés d'or. Jane, ma douce beauté, quelle que soit ma fortune, si tu veux que je t'appartienne, elle l’appartiendra. Juge, prononce ta sentence de vie ou de mort. Tu disposes de ma grâce ou de mon châtiment.
JANE
Je veux bien croire que vous m'aimez, malgré la modicité de la conquête, conquête dont ne peut que médiocrement s'enorgueillir un homme comme vous ─ je veux dire un gentleman ─ à qui il serait facile do prendre au piège une femme comme moi pour flatter un caprice amoureux. Il est possible qu'il en soit autrement de votre part, mais beaucoup d'autres agissent ainsi et se plaisent à trafiquer de leurs serments. Je pourrais faire la coquette, je ne serais pas la seule, vous prodiguer des sourires engageants et des regards flatteurs. Je nais les sortilèges. Je pourrais vous dire que je vous crois...
HAMMON
Pourquoi t'y refuses-tu ?
JANE
Pour ne pas vous Chagriner en vous laissant l'espoir de goûter à un fruit qui ne tombera pas. Telle est la véritable raison de mon attitude. Mon mari vit, du moins je l'espère. Il a été pris de force pour ces tristes guerres de France, d'autant plus tristes pour moi qu'il me faut l'attendre. Je n'ai qu’un cœur, et ce cœur lui appartient. Comment, dans ces conditions, en disposerais-je en votre faveur ? Tant qu'il vivra je lui appartiendrai, préférant, si pauvre qu'il soit, être sa femme que la concubine d'un roi.
HAMMON
Chaste et chère femme, je ne veux point abuser de toi, ton refus dût-il me coûter la vie. Cet époux, recruté pour les guerres de France, comment s'appelle-t-il ?
JANE
Ralph Damport.
HAMMON
Damport. Voici une lettre envoyée de France par un de mes plus chers amis, un gentleman de condition. Il m'envoie les noms des morts ramassés sur le champ de bataille.
JANE
J'espère que cette listé de deuil ne contient pas le nom de mon amour ?
HAMMON
Ne pouvez-vous pas lire ?
JANE
Je peux.
HAMMON
Si ma mémoire ne me trahit pas j'ai lu ce nom-là dans la liste. Voyez, ici.
JANE
En effet ! II est mort ! Il est mort ! Mon pauvre chéri est mort !
HAMMON
Du courage, cher amour !
JANE
Il est mort !
HAMMON
Chère Jane, n'enrichissez pas votre pauvre chagrin avec de belles larmes ! Je déplore la mort de ton mari, puisque tu la déplores !
JANE
Cette liste est fausse! C'est un piège que l'on me tend !
HAMMON
Je t'apporterai d'autres lettres envoyées à d'autres personnes et qui contiennent le même renseignement. Jane, la chose n'est que trop vraie. Ne pleure pas. L'affliction, même quand elle prend naissance dans l'amour, ne soulage pas celui qui n'est plus et fait souffrir ceux qui le pleurent.
JANE
Pour l'amour de Dieu, laissez-moi !
HAMMON
Que vas-tu devenir ? Oublie le mort et aime ceux qui vivent. Son amour est flétri; tu verras grandir le mien !
JANE
L'heure n'est pas pour moi de songer à l'amour !
HAMMON
C'est l'heure à laquelle il importe d'y songer, puisque votre amour n'existe plus.
JANE
Bien qu'il soit mort, cet amour ne sera pas enterré ! Pour l'amour de Dieu, laissez-moi seule !
HAMMON
Autant tuer mon âme, que de te laisser te noyer dans les larmes. Réponds à mes prières et je pars. Dis-moi une fois pour toutes oui ou non.
JANE
Non !
HAMMON
Alors adieu. Un adieu n'est pas suffisant ! Je reviens. Allons, sèche tes joues. Dis-moi encore une fois oui ou non.
JANE
Encore une fois je dis non ! Encore une fois, je vous supplie de partir, ou c'est moi qui céderai la place.
HAMMON
Alors, par cette blanche main, je me fâcherai jusqu'à ce que vous reveniez sur ce « non » glacial ! Je demeurerai ici jusqu'à ce que votre cœur impitoyable…
JANE
Pour l'amour de Dieu, taisez-vous ! Votre présence ne sert qu'à augmenter ma peine. Ne vous en offensez pas, mais le chagrin veut être seul. C'est pourquoi, une fois pour toutes, je vous dis adieu. Si jamais je me remarie, ce sera avec vous.
HAMMON
O paroles bénies ! Chère Jane, je n'insiste plus ! Ton soupir m'a fait riche !
JANE
Mais la mort me laisse pauvre !
((Ils sortent).)
SCÈNE II.
(Londres. Une rue devant la boutique de Hodge.)
(HODGE A SON ÉTABLI. RALPH, FIRK, HANS ET UN APPRENTI AU TRAVAIL.)
TOUS
Travaillons ! travaillons !
HODGE
Bien dit, mes cœurs. Travaillons aujourd'hui, nous nous reposerons demain. Travaillons pêle-mêle, pour devenir lord-maire ou alderman un jour.
FIRK
Travaillons !
HODGE
Bien dit ! Alors, Hans, Firk ne travaille pas ?
HANS
Yaw, master,
FIRK
Ma cornemuse dessèche ce matin faute de l'humecter.
HANS
Forward, Firk, tow best un jolly yonster. Hort, I, mester, ic bid yo, cut me un pair vampres vor Mester Jeffre’s boots.
HODGE
Bien.
FIRK
Master !
HODGE
Quoi ?
FIRK
Puisque vous êtes en veine de couper, voulez-vous me couper une paire de pièces, autrement mon travail n'avancera pas.
HODGE
Dites-moi, messieurs, les souliers de ma cousine Priscilla sont-ils faits ?
FIRK
Votre cousine? Non, maitre.
RALPH
Je suis en train d'y travailler. Elle tient à ce que nul autre que moi les confectionne.
FIRK
Toi ? Alors ce sera un travail boiteux, et elle n'aime pas cela. Ralph, tu aurais pu me l'envoyer, je vous l'aurais corrigée, votre Priscilla ! Jamais elle ne mettra cela.
HODGE
Que dis-tu, Firk ? Nous ne sommes pas joyeux à Old Ford?
FIRK
Joyeux ? Quand mes fesses vont de-ci de-là comme une fondrière ! Sir Roger, mangeur d'avoine, si tous les repas étaient de cette nature, je ne mangerais plus que des puddings !
RALPH
Notre camarade Hans a été le mieux partagé.
FIRK
En effet, mistress Rose a bu à sa santé.
HODGE
Bien, bien. Travaille. On dit que sept aldermen sont morts, ou bien malades.
FIRK
Je m'en moque, je ne serai jamais alderman.
RALPH
Moi non plus. Mais, en ce cas, mon maître Eyre deviendrait bien vite lord-maire !
((Entre SYBIL).)
FIRK
Attention, voici Sybil.
HODGE
Sybil, sois la bienvenue. Comment ça va-t-il, ma fille ?
FIRK
Coquine, sois la bienvenue à Londres.
SYBIL
Merci, excellent Firk. Mon bon monsieur Hodge, quelle délicieuse boutique vous possédez !
RALPH
Grand merci, Sybil, pour votre bonne chère à Old-Ford.
SYBIL
Celle que vous ferez ?
FIRK
Non, par la messe, celle que nous avons faite. Et comment ça va-t-il, toi, mistress Rose et mon lord-maire. J'ai mis la femme en premier.
SYBIL
Grand merci. Mais je m'oublie. Où est Hans le Flamand ?
FIRK
Ecoute, pot à beurre, tu vas pouvoir glapir quelque spreken.
HANS
Wat bégaie you ? vat vod you, Frister ?
SYBIL
Ma jeune maîtresse vous prie de venir à propos des derniers souliers que vous lui avez portés.
HANS
Vare ben your egle fro, vare ben your mistris ?
SYBIL
A notre maison de Londres, dans Cornhill.
FIRK
Quelqu'un ne peut-il pas remplacer Hans ?
SYBIL
Non. Venez, Hans, je suis sur des aiguilles.
HODGE
Faites attention à ne pas vous les enfoncer.
SYBIL
Rapportez-vous-en à moi. J'ai plus d'un tour dans mon sac. Venez, Hans.
HANS
Gaw, gaw, ic sall meete yo gane.
((Sortent Hans et Sybil).)
HODGE
Dépêche-toi, Hans. Qui n'a pas de travail ?
FIRK
Moi, maître, car je n'ai pas encore déjeuné et il est l'heure de mâcher.
HODGE
En ce cas, repose-toi, Ralph. Allons déjeuner ! Veillez à ses outils ! Allons, Ralph ! Allons, Firk !
SCÈNE III.
(Au même endroit.)
(ENTRE UN SERVITEUR.)
LE SERVITEUR
Voyons maintenant l'enseigne A la Forme de Tower Street . Par la messe, voici la maison. Holà, quelqu'un !
((Entre RALPH).)
RALPH
Qui appelle ? Que demandez-vous, monsieur ?
LE SERVITEUR
Je voudrais avoir une paire de souliers pour une dame, et cela demain matin. Pouvez-vous les faire ?
RALPH
Comptez dessus. Vous avez sa mesure ?
LE SERVITEUR
Prenez ce soulier comme modèle. Ne manquez pas, car la dame en question se marie demain matin à la première heure.
RALPH
Quoi ! Il faut prendre modèle sur ce soulier ? En êtes-vous bien sûr ?
LE SERVITEUR
Certainement, j'en suis sûr. Perds-tu la tête ? Je veux une paire de souliers, ne comprends-tu pas ? Une paire de souliers, deux souliers, sur le modèle do celui-ci, jour demain matin, à peu près vers la quatrième heure. Comprends-tu ? Peux-tu comprendre ?
RALPH
Oui, monsieur, oui. Je... je… je... peux comprendre. Comme ce soulier, dites-vous ?... Je devrais connaitre ce soulier... Bien, bien, monsieur, ce sera fait... Quatre heures ? Bien... Où les porterai-je ?
LE SERVITEUR
A l'enseigne de la Boule d'Or , dans Watling Street. Vous demanderez master Hammon, un gentleman, mon maître.
RALPH
Bien, monsieur… Sur le modèle de ce soulier, vous avez dit ?
LE SERVITEUR
J'ai dit, master Hammon, à la Boule d'Or . Hammon est le conjoint et ces souliers sont pour la fiancée.
RALPH
Ils seront faits sur ce modèle… Bien, bien… Maître Hammon, au Soulier d'Or ? Je veux dire à la Boule d'Or ? Très bien... Très bien... Un mot encore. Où maître Hammon doit-il se marier ?
LE SERVITEUR
A l'église de la Sainte-Foi... Qu'as-tu ? Je t'en prie, fais vite et sur ce, bonsoir.
((Il sort).)
RALPH
Sur le modèle de ce soulier, a-t-il dit ! Je suis stupéfait dé cet étrange accident ! Sur ma vie, c'est le soulier que J’ai donné à ma femme, quand je suis parti pour la France ! Depuis, hélas ! je n'ai plus entendu parler d'elle ! C'est son soulier, et la fiancée de cet Hammon ne peut être que Jane !
((Entre FIRK).)
FIRK
Par les clous, Ralph, tu as perdu ta part de trois pots ! Un compatriote m'a payé à déjeuner.
RALPH
Là n'est pas la question. J'ai trouvé une meilleure chose.
FIRK
Une meilleure chose ! Une chose d'homme ou de femme ?
RALPH
Firk, connais-tu ce soulier ?
FIRK
Non, sur ma foi, pas plus .qu'il ne me connaît. Je n'ai aucune accointance avec lui, c'est un étranger à mes yeux.
RALPH
Il n'en est pas de même pour moi. Ce soulier, j'en ferais le serment, a chaussé le pied de ma Jane. Je reconnais sa longueur, sa largeur et sa pointure. Ces nœuds d'amour, c'est moi qui les ai confectionnés. Sur ma vie, grâce à ce vieux soulier, je la retrouverai.
FIRK
Oh ! oh ! Un vieux soulier qui est neuf. Une épizootie de fièvre intermittente de folie s'empare-t-elle de toi ?
RALPH
Non, Firk. A l'instant un serviteur me commandait une paire de souliers sur le modèle de celui-ci, pour sa maîtresse qui, demain matin, épouse un gentleman. Pourquoi cette maîtresse ne serait-elle pas ma douce Jane ?
FIRK
Et pourquoi ne serais-tu pas mon doux ânon? Ah ! ah !
RALPH
Ris tant que tu voudras ! Je dis la vérité. Demain matin se réunira une assemblée d'honnêtes cordonniers pour surveiller la venue de la fiancée à l'église. S'il s'agit de Jane, je l’emporterai en dépit de ce Hammon et du diable ! Sinon, eh bien, je vivrai jusqu'à l'heure de ma mort sans jamais coucher avec une femme !
((Il sort).)
SCÈNE IV.
(Londres. Une chambre dans la maison du lord-maire.)
(ENTRENT HANS ET ROSE, BRAS DESSUS, BRAS DESSOUS.)
HANS
Maintenant je suis heureux' d'avoir pu t'embrasser. Je craignais tant que des obstacles me privassent à jamais de la vue de ma Rose !
ROSE
Cher Lacy, puisque un heureux hasard favorise notre délivrance, que ton estime pour moi ne retarde pas l'heure tant attendue ! Invente un stratagème et Rose te suivra jusqu'au bout du monde !
HANS
Je suis ivre de joie, tant je me réjouis de ta perfection ! Puisque tu t'intéresses à mes espérances, entassant preuves d'amour sur preuves d'amour, laisse-moi encore, comme un débiteur auquel on peut avoir confiance, te demander cette nuit pour me rendre à la maison d'Eyre, mon patron, qui, à la suite de la mort de certains aldermen, est nommé maire de Londres. Alors, en dépit de la colère de ton père et de la rancune de mon oncle, nos heureuses noces seront consommées.
((Entre SYBIL).)
SYBIL
Ah Dieu! Qu'allez-vous devenir, maîtresse ? Trouvez un expédient, votre père est à côté ! Il va venir ! Il va venir ! Master Lacy, cachez-vous chez ma maîtresse ! Pour l'amour de Dieu, trouvez un expédient !
HANS
Votre père vient, ma chère Rose ! Que dois-je faire ? Où me cacher ? Comment sortir d'ici ?
ROSE
Un homme perd-il ainsi la tête ? Redevenez Hans, jouez vôtre rôle de cordonnier et essayez-moi mon soulier.
((Entre LE LORD-MAIRE).)
HANS
Par la messe, voilà qui est bien trouvé.
SYBIL
Votre père !
HANS
Forware, metresse, ‘tis un good skow, it sal vel dute, on ye al neit betallen.
ROSE
Il me blesse. Qu'allez-vous faire ?
HANS
C'est la présence de votre père qui vous blesse et non le soulier.
LE LORD-MAIRE
Chausse bien ma fille et elle te paiera bien.
HANS
Yaw, yaw, ick wait dat well; forware, ‘tis un good skoo, tis gimait van neits leither; se euer, mine hère.
((Entre UN APPRENTI).)
LE LORD-MAIRE
J'en suis sûr. Qu'y a-t-il ?
L'APPRENTI
Le comte do Lincoln vient d'arriver et voudrait vous parler.
LE LORD-MAIRE
Le comté de Lincoln désire me parler ? Bien, je sais de quoi il s'agit. Rose, renvoyez votre cordonnier. Vite ! Sybil, prépare tout ! (A l’apprenti). Suis-moi.
((Il sort).)
HANS
Mon oncle vient ! Que faut-il en conclure ? Chère Rose, voilà qui menace l'issue de notre amour.
ROSE
Ne t'alarme pas. Quoi qu'il advienne, Rose t'appartiendra. J'en fais le serment. Quel que soit l'endroit choisi, je t'y retrouverai. Je ne veux pas fixer le jour. En attendant, éloigne-toi. Plus un mot. L'amour, qui me rend assez forte pour supporter la haine de mon père, me donnera des ailes pour hâter notre fuite.
((Ils sortent).)
SCÈNE V.
(Une autre chambre dans la même maison.)
(ENTRENT SIR ROGER ET LE COMTE DE LINCOLN.)
SIR ROGER
Croyez-moi, je parle sincèrement. Depuis le départ de votre neveu Lacy pour la France, je ne l'ai pas revu. Jugez de ma surprise en apprenant qu'il s'est attardé, malgré la haute charge que lui avait confiée le roi.
LINCOLN
En vérité, Sir Roger Oateley, je vous soupçonnais d'avoir encouragé sa conduite, aidé qu'il était déjà par son amour pour votre enfant. Je croyais le trouver dans votre maison. Je vois mon erreur, j'en conviens, et je vous faisais tort avec mes suppositions.
SIR ROGER
Dans ma maison, dites-vous ? Milord, j'aime trop votre neveu pour le faire ainsi manquer à l'honneur, faute commise par celui qui lui conseilla de ne pas aller en France. Aussi vrai que je dis la vérité, surveillant de très près ma fille, je n'ai rien négligé pour qu'elle n'eût avec lui ni rendez-vous, ni conversation. Non que je méprise votre neveu, mais je tiens à votre réputation et j'eusse craint quo votre noble sang ne s'en trouvât déshonoré.
LINCOLN
Comme sa langue do manant traduit peu son cœur !
((Entre SYBIL).)
SYBIL
Milord ! Au secours, pour l'amour de Dieu ! Ma maîtresse ! ma jeune maîtresse !
SIR ROGER
Où est-elle ? Que lui est-il arrivé ?
SYBIL
Elle est partie ! Elle s'est sauvée !
SIR ROGER
Partie ! Où ?
SYBIL
Je l'ignore. Elle d'est sauvée avec Hans le cordonnier ! Je les ai vus courir, courir, courir à grands pas !
SIR ROGER
Quel chemin ont-ils pris ? John, où sont mes gens ? Quel chemin ?
SYBIL
Je ne sais pas, n'en déplaise à Votre Grandeur.
SIR ROGER
Partie avec un cordonnier ! Cela peut-il être ?
SYBIL
Aussi vrai que Dieu est dans le ciel, milord !
LINCOLN
Elle aimerait maintenant un cordonnier ! Je n'en suis pas fâché.
SIR ROGER
Une boîte à beurre flamande ! Un cordonnier ! Elle serait ingrate au point d'oublier sa naissance, de récompenser ainsi mes soins ! Elle mépriserait le jeune Hammon pour aimer un pauvre diable, un coquin besogneux ! Soit. Qu'elle se sauve, je ne courrai pas après elle ! Qu'elle crève de faim si ça lui plaît. Je ne la connais plus.
LINCOLN
Ne vous montrez pas aussi cruel...
((Entre FIRK avec des souliers à la main))
SIR ROGER
Elle cesse dès à présent d'être ma fille ! Un joli spectacle qu'un, lourdaud ivrogne, un ventre plein de bière, un ‘cordonnier ! Voilà du joli !
FIRK
Un joli soulier, en effet, et qui va comme un pudding dans sa boite.
SIR ROGER
Quel est ce drôle ? D'où viens-tu ?
FIRK
Je ne suis pas un drôle. Je suis Firk le cordonnier, l'ouvrier du patron Roger, et le venais pour prendre la mesure de la jolie jambe de mistress Rose. Là-dessus je souhaite à Votre Seigneurie une aussi bonne santé que celle dont je jouissais à l'ouvrage. Je demeure votre Firk et bonsoir.
SIR ROGER
Arrête, coquin !
LINCOLN
Viens ici, cordonnier !
FIRK
Heureux que le coquin soit avant le cordonnier, autrement je n'aurais jamais daigné retourner chez vous. Vous me voyez très touché.
SIR ROGER
Milord, ce vilain vous appelle coquin par plaisanterie.
FIRK
Je peux me moquer d'eux, maintenant que mon maître est lord-maire.
SIR ROGER
Au moins, drôle, à quel patron appartiens-tu ?
FIRK
Je suis enchanté de voir Votre Seigneurie en si belle humeur. (Regardant Sybil). Je n'ai pas de jabot pour la fraise, ni d'estomac pour le cotillon rouge.
LINCOLN
Il n'est pas question de te faire épouser sa servante. Je te demande le nom de ton patron.
FIRK
Je chante maintenant au diapason de Rogero, Roger mon camarade est à présent mon maître.
LINCOLN
Connais-tu un cordonnier du nom de Hans ?
FIRK
Hans, le cordonnier ? Oh oui, je le connais ! Je vais vous confier un secret : Mistress Rose et lui chantent en ce moment… non, pas en ce moment... mais bientôt chanteront : « Pouvez-vous danser le branle dos chemises ? »
SIR ROGER
Sais-tu où il est ?
FIRK
Oui, ma foi !
LINCOLN
Peux-tu, sérieusement…
FIRK
Non ! gaîment !
SIR ROGER
Me dire, mon brave camarade, l'endroit où il se trouve, et tu verras la surprise que je te réserve ?
FIRK
Je ne suis pas votre brave camarade. Non, non. J'exerce un joli métier. En plus, je ne me soucie pas de voir, j'aime mieux sentir. Mettez-moi à même de sentir. Aurium tenus , dix pièces d'or; genuum tenus, dix pièces d'argent, et alors Firk sera votre homme pour une nouvelle paire de souliers.
SIR ROGER
Voilà un angelot d'avance. Où est-il ?
FIRK
Quoi ! Trahir un camarade ? Jamais ! Devenir le Judas de Hans ? Non ! Pour que ma corporation m'accuse de trahison ? Non ! Je serais châtié et violenté ! Donnez-moi tout de même votre angelot et l'angelot vous le dira.
LINCOLN
Parle, mon brave. Il ne t'en arrivera pas de mal.
FIRK
Ecartez d'abord cette niaise de Sybil.
SIR ROGER
Rentrez.
((Sort Sybil).)
FIRK
Les cruches ont des oreilles et les servantes de grandes bouches. Quant à ce qui concerne Hans, sur ma parole, demain matin lui et la jeune mistress Rose se marieront ensemble. S'il en est autrement que Firk devienne une mesure de beurre et qu'en même temps il tanne le cuir
SIR ROGER
Tu es sûr de cela?
FIRK
Suis-je sûr que le clocher de Paul soit d'une main plus haute que la pierre de Londres, ou que le Pissing-Conduit n’amène que de la pure Mother Bunch ? Suis-je certain d'être le vigoureux Firk ? Par les clous de Dieu, me prenez-vous pour un homme à vous tromper ?
LINCOLN
Où doivent-ils se marier ? Connais-tu l'église ?
FIRK
Sans y être allé j'en sais le nom. Une église où l'on fait des serments... Attendez un peu... Oui, par la messe !... Non... C'est... Ce n'est pas encore cela !... C'est !... J'y suis ! L'église de la Foi. C'est là qu'ils seront unis comme une paire de bas, et l'on assistera à un beau spectacle.
LINCOLN
Sur ma vie, mon neveu Lacy se promène sous le déguisement de ce cordonnier flamand !
FIRK
Juste.
LINCOLN
N'est-ce pas, mon brave ?
FIRK
Non. Hans n'est que Hans, et pas un esprit.
SIR ROGER
Je commence à trembler !
LINCOLN
Il parle flamand et connaît le métier.
SIR ROGER
Permettez-moi de ne pas vous quitter, milord. Votre honorable présence pourra, sans aucun cloute, en imposer à leur hardiesse; tandis que, agissant seul, je risquerais de n'arriver à rien. Accordez-moi cette faveur ?
LINCOLN
C'est ce qu'il y a de mieux à faire.
FIRK
En ce cas, je vous conseille de vous lever de bonne heure, car ils ont l'intention de jouer au « Passe et repasse, quelle main choisissez-vous ? » dès la première heure.
SIR ROGER
Ma vigilance égalera leur impatience. Acceptez pour cette nuit l'hospitalité dans ma maison. Nous nous réveillerons à l'aube, et, arrivés à Sainte-Foi, nous nous opposerons à cette union inconcevable. L'amour dont ils brûlent ne rapportera que du froid. Ils maudissent nos amitiés, nous irons au devant de leurs malédictions.
((Il sort).)
LINCOLN
Tu as bien dit Sainte-Foi ?
FIRK
Oui.
LINCOLN
Sois discret, sur ta vie !
((Il sort).)
FIRK
Je le suis quand j'embrasse votre femme ! Ah ! ah ! Je venais apporter des souliers à la seigneurie de Sir Roger, tandis que Rose, sa fille, se faisait escamoter par Hans. Doucement ! Nos deux foui les seront à Sainte-Foi demain matin pour surprendre master le Marié et mistress la Fiancée, et, à la même heure, nos amoureux concluront l'affaire à Savoye. Mais le plus amusant c'est que Sir Roger Oateley trouvera l'épouse de mon boiteux de Ralph sur le point de convoler avec un gentleman et qu'il la fera arrêter en la prenant pour sa fille. Voilà un fameux sport! Maintenant, en douceur. Que me reste-t-il à faire ? J’y suis ! réunir les cordonniers au Woolsack, dans Ivy Lane, pour duper mon gentleman et la femme de Ralph, le boiteux ! Voilà !
FIN DU QUATRIÈME ACTE.
Acte V
SCÈNE PREMIÈRE.
(Une chambre dans la maison d'Eyre.)
(ENTRENT EYRE, MARGERY, HANS ET ROSE.)
EYRE
Voici le matin, n'est-ce pas, mon brave Hans ?
HANS
Le matin qui doit faire de nous deux heureux ou deux misérables ! Donc, si vous...
EYRE
Assez de vos si et de vos car et de tous vos et cætera ! Sur mon honneur, Rowland Lacy, personne, à moins que le sort ne s'en mêle, ne te contrariera. Viens sans crainte. Ne m'appelle-t-on pas Sim Eyre ? Sim Eyre n'est-il pas lord-maire de Londres ? Ne tremble pas, Rose. Laisse-les dire tout ce qui leur passe par la tête. Cher bijou, tu souris ?
MARGERY
Mon bon lord, fais tout ce que tu pourras pour son ami ?
EYRE
Eh quoi, ma douce Lady Maggy, supposez-vous Simon Eyre capable d'abandonner son excellent ouvrier Flamand ? Fil Dieu me garde de passer pour un ingrat ! Lady Maggy, jamais tu n'avais coiffé ta tête de Sarrasine d'un chapeau français; jamais doublé ton derrière d'un bourrelet; jamais Simon Eyre ne s'était avancé dans une robe rouge, avec une chaîne d'or au cou, et j'abandonnerais Hans ! Non ! Je ne suis pas un prince, mais je suis né princièrement !
HANS
Milord, il est temps de partir.
EYRE
Lady Maggy, prenez deux ou trois de ces mangeurs de croûtes de pâté, do ces valets en pourpoint de buffle, qui vêtus d'une robe noire suivent les talons de Simon Eyre ! Je vous les donne ! Remuez-vous et venez à Savoy, ma reine brune des perruques, avec ma délicate Rose et mon joli Rowland. Vous les verrez s'enchaîner dans les liens du mariage et, cela fait, vous vous enlacerez, chères colombes d'Hamborow ! Comptez sur Simon Eyre. Demeure avec moi, Hans. Tu mangeras des pâtés de hachis et du macaroni. Allons, Rose, mon petit grillon, trémoussez-vous ! Milady Maggy, jusqu'au Savoye ! Hans, à l'autel et au lit ! Un baiser et en avant !
MARGERY
Au revoir, milord !
ROSE
Dépêchez-vous, mon amour !
MARGERY
Il tarde à Rose d'en finir !
HANS
Viens, ma chère Rose. Il nous faut courir plus vite que le daim.
((Sortent Hans, Rose et Margery).)
EYRE
Disparaissez ! Par le lord de Ludgate, c'est une vie agitée que celle de lord-maire ! Une belle vie, une vie de velours, mats une vie pleine de soucis ! Néanmoins, Simon Eyre, mène-la gaiement, pour l'honneur de saint Hugh. Doucement. Aujourd'hui, le roi vient diner avec moi pour visiter mes nouvelles bâtisses. Sa Majesté sera la bienvenue, fera bonne chair, délicate chair, chair de prince ! Aujourd'hui mes compagnons apprentis de Londres dînent aussi avec moi; ils festoieront comme des gentlemen ! J'ai promis à ces Cappadociens quand nous nous rencontrions à la Conduite, que si jamais je devenais lord-maire je souperais avec eux; je dois tenir ma parole. Il le faut, par la vie de Pharaon ! Par cette barbe aussi, Sim Eyre ne reculera pas ! D'ailleurs, j'ai pris l'engagement que, chaque mardi soir, aux sons de la cloche a crêpes, mes gaillards assyriens fermeraient boutique et en avant ! Le jour est venu de tenir ma promesse. (Chantant). Enfants, aujourd'hui vous êtes libres, laissez les soucis aux patrons, Et que les apprentis prient pour Simon Eyre !
((Il sort).)
SCÈNE II.
(Une rue près de l'Église de la Sainte-Foi.)
(ENTRENT HODGE, FIRK, RALPH ET CINQ OU SIX CORDONNIERS, TOUS AVEC DES GOURDINS.)
HODGE
Viens, Ralph. Avance, Firk. Mes maîtres, vous possédez tous du bon sang de cordonnier dans les veines, vous êtes les héritiers apparents de saint Hugh, les bienfaiteurs perpétuels de tous les braves compagnons, donc il ne vous arrivera pas de mal. Hammon, serait-il roi, ne pénétrera pas chez toi, Ralph, sans ta permission. Maintenant, dis-moi, es-tu bien sûr que ce soft ta femme ?
RALPH
Comme je suis sûr que voilà Firk. Ce matin, tandis que je lui essayais ses souliers, je la regardais, elle me regardait, et, soupirant, me demandait si j'avais jamais connu un nommé Ralph. « Oui », répondis-je. « Par l'amour de lui, continua-t-elle les yeux remplis de larmes, puisque tu lui ressembles, prends cette pièce d'or ». Je l'ai prise. Ma jambe estropiée et mon voyage sur mer me rendaient méconnaissable. Tout prouve qu'elle m'appartient.
FIRK
Elle t'a donné cet or ? O glorieux or étincelant ! Evidemment elle est bien ta femme, t'appartient et t'aime. Pour qu'une femme donne de l'or à un homme, il faut qu'elle ait de lui meilleure opinion que de ceux à qui elle ne donnerait que de l'argent. Quant à ce qui concerne Hammon, ni Hammon ni le bourreau ne te feront de mal à Londres. Notre vieux maître Eyre n'est-il pas lord-maire ? N'est-ce pas, mes cœurs ?
TOUS
Oui, oui et Hammon saura ce qu'il va lui en coûter !
((Entrent HAMMON, SON SERVITEUR, JANE et leur suite).)
HODGE
Paix, les voici qui viennent !
RALPH
Tenez-vous immobiles, mes cœurs ! Firk, laisse-moi parler le premier.
HODGE
Non, Ralph, ce sera moi !... Hammon, où vas-tu de si bonne heure ?
HAMMON
En quoi cela t'importe-t-il, drôle?
FIRK
Il lui en importe comme à moi, et aux autres. Bonjour, Jane, comment vas-tu ? Seigneur, quel changement ! Dieu en soit remercié !
HAMMON
Coquins, bas les mains ! Gomment osez-vous effleurer mon amour !
TOUS
Il nous appelle coquins ! Crions : « Clubs pour les apprentis ! »
HODGE
Un instant, mes cœurs ! Comment nous osons l'effleurer, Hammon ? Nous ferons plus encore. Nous allons l'emmener avec nous. Mes maîtres et gentlemen, ne tirez pas vos broches à oiseaux. Les cordonniers ont le cuir dur !
CEUX DU PARTI DE HAMMON.
Qu'est-ce que tout cela veut dire ?
HODGE
Vous allez le savoir. Jane, reconnais-tu cet homme ? C'est Ralph, je te le dis. Le reconnais-tu, bien que la guerre l'ait rendu boiteux ? Ne demeure pas immobile, cours à lui, prends-le par le cou et embrasse-le !
JANE
Mon époux est vivant ! Oh Dieu, laissez-moi ! Je veux embrasser mon Ralph !
HAMMON
Qu'est-ce que cela signifie, Jane ?
JANE
Pourquoi m'avez-vous dit qu'il était mort ?
HAMMON
Pardonne-moi, cher amour, on m'avait trompé. (A Ralph). Le bruit a couru à Londres que tu avais été tué.
FIRK
Tu vois qu'il vit. Jeune femme, décampe avec lui. Maintenant, maître Hammon, où est votre maîtresse, votre femme ?
UN SERVITEUR
Morbleu, maître, Il faut nous battre pour elle ! Allez-vous la laisser partir ainsi ?
TOUS
A bas cette créature ! Clubs ! Sus à lui !
HODGE
Arrêtez !
HAMMON
Au serviteur. Arrête, fou ! Messieurs, il se tiendra tranquille. Ma Jane me quitterait ainsi en dépit de ses serments ?
FIRK
Oui, monsieur. C'est son devoir. Elle le remplira. Arrangez ça.
HODGE
Écoute, camarade Ralph, suis mon conseil. Mets la donzelle au milieu; qu'elle choisisse son homme, et devienne sa femme.
JANE
Qui pourrais-je choisir ? Qui a toutes mes pensées, sinon celui que le ciel a crée pour qu'il soit mon amour ? Tu es mon époux, et ces humbles habits te rendent à mes yeux plus beau que toutes les richesses. Donc, à bas ces parures ! Je les rendrai à leur propriétaire pour demeurer à jamais ta fidèle épouse !
HODGE
N'en garde pas une guenille ! La loi est de notre côté. Celui qui sème sur le terrain d'autrui, compromet sa récolte. Retourne chez toi, Ralph. Suis-le, Jane. Il n'aura pas la valeur d'un buse de toi !
FIRK
Arrête, Ralph ! Ce qui lui appartient t'appartient. Hammon, ne la regarde pas ainsi !
LE SERVITEUR
Morbleu ! Supporterons-nous ça !
FIRK
Jaquette bleue, demeure tranquille, ou nous allons te mettre une autre livrée sur le dos ! Nous fêterons le jour du mardi gras, Saint-George en votre honneur ! Ne la regarde pas ainsi, Hammon, ou tu vas avoir affaire à moi ! Si tu tiens à ta tête, pas un regard, pas une œillade ! Ne la touche pas ou moi et les camarades te faisons ton affaire.
LE SERVITEUR
Venez, maître Hammon, il n'y a plus à lutter.
HAMMON
Mes bons amis, écoutez-moi. Honnête Ralph, toi à qui j'ai fait ta plus grave injure en aimant Jane, regarde ce que je t'offre. Vingt livres d'or contre ta Jane. Et plus si tu l'exiges.
HODGE
Ne vends pas ta femme, Jane ! N'en fais pas une prostituée !
HAMMON
Consens-tu à ne plus la réclamer et à la laisser devenir ma femme ?
TOUS
N'accepte pas, Ralph !
RALPH
Hammon, supposes-tu qu'un cordonnier devienne assez vil pour s'improviser le maquereau de sa propre femme ? Garde cet or qui me répugne. Si je n'étais pas infirme je te ferais ravaler tes paroles !
FIRK
Un cordonnier vendre sa chair et son sang ! Indignité !
HODGE
Morbleu, reprenez votre argent !
HAMMON
Je ne reprendrai pas un penny. Mais au lieu du marché que je te proposais, je donne ces vingt livres à Jane et à toi. Puisqu'elle m'échappe, je jure que durant ma vie aucune autre femme ne deviendra mon épouse. Adieu, mes amis, votre joyeux matin aura été pour moi un jour de deuil !
((Il sort).)
FIRK
Au serviteur. Touche à cet or, si tu l'oses ! Mieux vaudrait pour toi voyager sur les genoux ! Prenez-le, Jane. Maintenant rentrons, mes cœurs.
HODGE
Attendez ! Qui vient là ? Jane, mettez vite ce masque.
((Entrent LE COMTE DE LINCOLN, SIR ROGER et DES SERVITEURS).)
LINCOLN
Ce valet menteur s'est moqué de nous !
SIR ROGER
Avance, coquin.
FIRK
Moi, seigneur ? Un coquin ? C'est à moi que vous vous adressez ?
LINCOLN
Où mon neveu se marie-t-il ?
FIRK
Il se marie ? J'en suis enchanté et que Dieu le tienne en joie ! Ils ont choisi un beau jour et se sont mis sous l'influence d'une bonne planète, Mars dans Vénus !
SIR ROGER
Tu m'as dit que ma fille Rose se mariait ce matin à Sainte-Foi. Voilà trois heures que nous veillons et nous n'avons rien vu.
FIRK
J'en suis vraiment désolé. Une fiancée est une jolie chose à voir.
HODGE
Allons au but. Le fiancé et la fiancée que vous cherchez sont loin, je l'espère. Quoique vous soyez des lords, vous n'avez pas, je suppose, le droit de séparer les hommes des femmes ?
SIR ROGER
Regardez ! Ma fille sous un masque !
LINCOLN
C'est vrai! Et mon neveu, pour dissimuler sa faute, fait semblant de boiter !
FIRK
En effet Dieu te protège, pauvre couple ! Ils sont aveugles et boiteux !
SIR ROGER
Je soulagerai sa cécité !
LINCOLN
Et je raccommoderai sa jambe !
FIRK
Bas. Tordez-vous de rire ! Mon camarade Ralph est pris pour Rowland Lacy et Jane pour mistress Damark Rose ! Voilà toute ma plaisanterie !
SIR ROGER
Enfin, je vous retrouve, ma mignonne !
LINCOLN
Tu peux cacher ta figure, mais pas l'horreur de ta faute ! Où sont tes soldats ? A quelles batailles as-tu assisté ? Tu t'es battu avec la Honte et la Honte t'a vaincu ! C'est inutilement que tu contrefais le boiteux !
SIR ROGER
Démasquez-vous !
LINCOLN
Rentrez votre fille.
SIR ROGER
Emmenez votre neveu.
RALPH
Morbleu, qu'entendez-vous par là ? Devenez-vous fous ? J'aime à croire que vous n'allez pas me séparer de ma femme ? Où est Hammon ?
SIR ROGER
Votre femme ?
LINCOLN
Quel Hammon ?
RALPH
Oui, ma femme ! Le premier d'entre vous qui oserait mettre la main sur elle, je lui brise la caboche avec ma béquille !
FIRK
Vas-y, Ralph le boiteux ! Voilà une véritable plaisanterie !
RALPH
Pourquoi l'appelez-vous Rose ? Son nom est Jane. (La démasquant). Regardez-la. La voyez-vous maintenant ?
LINCOLN
Est-ce là votre fille !
SIR ROGER
Non, pas plus que celui-ci votre neveu. Milord de Lincoln, on s'est moqué de nous deux et c'est ce misérable valet !
FIRK
Je ne suis pas un valet, je ne suis point un misérable, seulement un aimable plaisant.
SIR ROGER
Où est ma fille Rose? Où est mon enfant ?
LINCOLN
Où mon neveu Lacy s'est-il marié ?
FIRK
Je m'étais bien promis de me moquer de vous.
LINCOLN
Je te châtierai !
FIRK
Tu puniras l'ouvrier, mais pas le cordonnier !
((Entre DODGER).)
DODGER
Milord, je viens vous apporter de mauvaises nouvelles. Votre neveu Lacy et votre fille Rose se sont mariés ce matin au Savoye; nul n'était présent sauf la femme du lord-maire. J'apprends aussi, par des officiers, que le lord- maire entend les défendre contre tous ceux qui chercheraient à les désunir.
LINCOLN
Eyre le cordonnier prendrait-il leur parti ?
FIRK
Oui, seigneur. Quand les cordonniers sont décidés à protéger une femme, je vous le garantis, rien ne les en empêcherait.
DODGER
Aussi bien, Sa Grâce dîne aujourd'hui avec le lord-maire. C'est à genoux qu'il implorera le pardon de votre neveu.
LINCOLN
Je le préviendrai ! Venez, sir Roger Oateley. Le roi nous fera justice. Quelles que soient les mains qui les aient unis, je ferai casser le mariage, ou je veux perdre la vie !
((Ils sortent).)
FIRK
Adieu, monsieur Dodger ! Au revoir, messieurs les fous ! Ah ! ah ! un peu plus, je les cinglais de mes railleries. O mon cœur ! Ma braguette est prête à s'envoler en morceaux chaque fois que je pense à mistress Rose ! Mais laissons pisser le mouton, comme dit lady Mayoress !
HODGE
La cause est entendue. Viens, Ralph, rentre avec ta femme. Nous, les habiles cordonniers, irons retrouver notre maître, le nouveau lord-maire, et passerons joyeusement le mardi-gras. Il nous promet du vin, et Madge garde la cave !
TOUS
Madge est une brave femme !
FIRK
Et de la nourriture aussi, puisque la naïve Suzanne surveille l'office. Sus aux victuailles, mes braves soldats ! Suivez votre capitaine... Ecoutez !
((Une cloche sonne).)
TOUS
La cloche sonne les crêpes ! La cloche sonne les crêpes !
FIRK
O douce cloche ! O crêpes délicieuses ! Ouvrez les portes mes cœurs et fermez les fenêtres ! Qu'on fasse sauter les crêpes ! Ah ! mes cœurs ! Dirigeons-nous ensemble, pour l'honneur de saint Hugh, vers le somptueux hôtel de Gracions Street que notre maître, le nouveau lord-maire, a fait bâtir !
RALPH
Bien des braves compagnons dîneront aujourd'hui aux frais du lord-maire !
HODGE
Par le ciel, mon lord-maire est un fameux homme ! Que les apprentis s'apprêtent à prier pour lui et aussi les gentlemen cordonniers ! Mangeons et engraissons-nous de la bonté de milord !
FIRK
O cloche harmonieuse ! O Hodge ! O mes frères ! Voilà de la ripaille pour les cieux ! Les pâtés de venaison vont et viennent fumants, comme des sergents ! Les quartiers de bœuf et les pains tranchés s'avancent dans des barils ! Les hachis frits et les gâteaux en terrine défilent dans des brouettes ! Les poules et les oranges s'entassent dans des paniers ! Les tranches de chair et les œufs dans des seaux ! Les tourtes et les crèmes se remuent à la pelle !
((Entrent D'AUTRES APPRENTIS).)
TOUS
Whoop ! Whopp ! Par ici !
HODGE
Eh bien, mes étourneaux, où allez-vous si vite ?
PREMIER APPRENTI
Où ? Au nouvel Hôtel. Ignorez-vous pourquoi ? Le lord- maire a invité tous les apprentis de Londres à déjeuner ce matin.
TOUS
Oh ! Le brave cordonnier ! O brave seigneur d'une incompréhensible camaraderie ! Ecoutez ! Les cloches sonnent les crêpes !
((Ils lancent leurs bonnets en l'air).)
FIRK
Assez, mes cœurs ! Chaque mardi-gras est notre année de jubilé et quand la cloche sonne les crêpes, nous sommes aussi libres que le lord-maire ! Nous pouvons fermer nos boutiques et prendre congé. Nous appellerons ça la fête de saint Hugh !
TOUS
Oui ! Oui ! La fête de saint Hugh !
HODGE
Et elle aura lieu tous les ans !
TOUS
Bravo ! bravo ! En avant, mes cœurs ! En avant !
FIRK
O éternel crédit pour les bons artisans ! En avant, mes cœurs !
((Ils sortent).)
SCÈNE III.
(Une rue à Londres.)
(ENTRENT LE ROI ET SA SUITE.)
LE ROI
Notre lord-maire de Londres est-il donc si gai ?
UN GENTILHOMME
L'homme le plus joyeux du pays. Votre Grâce en conviendra, quand elle connaîtra l'individu. On dirait un manant plutôt qu'un maire, néanmoins, je le garantis à Votre Majesté, dans toutes les actions qui concernent son état, il se montre aussi sérieux, aussi prudent, aussi sage, aussi rempli de gravité que tous ses prédécesseurs.
LE ROI
Je me prononcerai quand j'aurai vu le rodomont; mais, quand nous nous trouverons en présence, il se pourrait bien que notre original perdit contenance.
LE GENTILHOMME
C'est possible, mon souverain.
LE ROI
Pour y obvier, que quelqu'un le prévienne. Je me réjouis de le contempler dans toute sa gaieté ! En avant !
((Ils sortent).)
SCÈNE IV.
(Un grand Hall.)
(ENTRENT EYRE, HODGE, FIRK, RALPH, DES CORDONNIERS, PORTANT TOUS LEURS SERVIETTES SUR LEURS ÉPAULES.)
EYRE
Venez, mon brave Hodge, et vous mes joyeux gentlemen cordonniers. Où sont les cannibales, les vauriens, qui me servent d'officiers ? Laissez-les se promener en attendant les camarades. Je veux que, seuls, les cordonniers, ceux de ma corporation, s'occupent de la table royale.
FIRK
O milord, on n'aura jamais vu ça !
EYRE
Plus un mot, Firk. Tout à la joie ! Que nos amis les apprentis ne manquent de rien ! Qu'on verse du vin comme de la bière et de la bière comme de l'eau ! A la potence ces rogneurs do penny qui ensevelissent leur argent dans une peau d'agneau ! Qu'on soigne mes hôtes.
HODGE
Milord, nous n'arriverons plus à placer les convives, les cent tables ne suffiront pas au quart d'entre eux.
EYRE
Dressez-moi cent autres tables encore. Et plus encore s'il le faut. Je veux que tous les apprentis festoient. Vite, Hodge ! Cours, Ralph ! Trémousse-toi, mon leste Firk ! Que l'on porte des santés en l'honneur des cordonniers ! Boivent-ils suffisamment, Hodge ? Sont-ils contents, Firk ?
FIRK
S'ils sont contents ? Quelques-uns d'entre eux attendent depuis si longtemps pour boire qu'ils s'impatientent ! Quant à de la nourriture, ils en prendraient, si on leur en donnait !
EYRE
Quoi ! Ils en manquent ? Que fait, alors ce cuisinier au ventre tombant, cette grosse graisse de cuisine ? Appelez-moi les valets ! Manquer de nourriture ! Firk, Hodge, Ralph le boiteux, mes braves, assiégez les boucheries, pillez tout Eastcheap, emparez-vous des bœufs, et que les agneaux pleuvent sur les tables comme des pourceaux affamés de petits enfants ! Manquer de nourriture ! Evanouis-toi, Firk ! En avant, Hodge !
HODGE
Votre Seigneurie comprend mal mon employé Firk. Il veut dire que leurs ventres manquent de nourriture et non les tables; et si les ventres sont à jeun, c'est qu'après avoir tant bu, ils demeurent incapables de manger.
((Entrent HANS, ROSE et MARGERY).)
MARGERY
Gomment se trouve milord ?
EYRE
Eh bien, Lady Maggy ?
MARGERY
La très excellente Majesté du roi vient d'arriver et envoie vers Ton Honneur un des pairs les plus dignes parmi ceux qui l'accompagnent, dans le but de te recommander d'être joyeux. Mais laissons pisser le mouton !
EYRE
Mon souverain est venu ! Evanouissez-vous, mes bons cordonniers, mes frères ! Veillez sur mes hôtes, les apprentis. Non, demeurez encore un instant. Eh bien, Hans, que te semble-t-il de ma petite Rose ?
HANS
Laissez-moi vous supplier de ne pas m'oublier. Votre Honneur, je le sais, peut facilement obtenir le pardon du roi pour moi et ma Rose, et me remettre dans les bonnes grâces de mon oncle.
EYRE
Je n'y manquerai pas, mon bon Hans, mon brave ouvrier ! Rassure-toi. Je tomberai à genoux et j'y demeurerai jusqu'à-ce que j'aie obtenu son pardon, à moins qu'il ne soit aussi insensible qu'une corne.
MARGERY
Cher milord, pesez bien les mots que vous adresserez à Sa Grâce.
EYRE
Arrière, crème d'Islington ! Loin d'ici, gâteau d'orge pourri ! Carbonardo grillé ! Arrière, Méphistophélès ! Avez-vous la prétention d'apprendre à parler à Simon Eyre ? Disparaissez ! Mêlez-vous de vos affaires ! Ne vous trouvez pas sur mon chemin ! Simon Eyre sait comment on doit parler à un Pape, au Sultan Soliman, à Tamerlan, et je faiblirais, je perdrais la tête devant mon souverain ? Jamais ! Venez, milady Maggy ! Suis-moi, Hans ! A vos affaires, mes aimables faiseurs de bottes ! Firk, trémousse- toi pour l'honneur du joyeux Simon Eyre, lord-maire de Londres !
FIRK
Et pour celui des cordonniers !
SCÈNE V.
(Une cour.)
(SONS DE TROMPETTES. ENTRENT LE ROI, DES GENS DE LA NOBLESSE, EYRE, MARGERY, LACY, ROSE. (Lacy et Rose s'agenouillent.))
LE ROI
Lacy, bien qu'il faille considérer comme un crime la révolte d'un sujet contre l'amitié de son roi et contre son propre devoir, nous vous pardonnons. Relevez-vous tous deux. Mistress Lacy, remerciez mon lord-maire qui a prêché la cause de votre jeune mari.
EYRE
Mon cher suzerain, mol et mes camarades les gentlemen cordonniers, pour répondre à l'honneur que vous nous faites, nous placerons la douce image de Votre Majesté dans une châsse, à côté de saint Hugh ! Je supplie Votre Grâce d'excuser ma manière d'être. Je suis un habile ouvrier, mais mon cœur est maladroit. J'éprouverais un gros chagrin si je croyais que ma rudesse pût offenser mon roi.
LE ROI
Non, mon bon lord-maire, rassure-toi, et surtout demeure aussi joyeux que parmi tes cordonniers. Je me réjouis de te voir en belle humeur.
EYRE
Tu le veux, mon doux Dioclétien ? Alors, soit ! Je ne suis pas un prince, mais je suis né princièrement. Par le lord de Ludgate, mon suzerain, je serai aussi joyeux qu'une pie.
LE ROI
Dis-moi, Eyre, quel âge as-tu ?
EYRE
Mon suzerain, je suis un vrai gamin, un adolescent, un novice. Vous ne verrez pas un poil blanc sur ma tête, pas un gris dans ma barbe. Chaque poil, je le garantis à Votre Majesté, qui adhère à cette barbe, Simon Eyre l'évalue la rançon du roi de Babylone. La barbe de Cham Tamar n'était qu'une brosse à frotter à côté de la mienne. Et cependant je la ferais raser, et j'en confectionnerais des balles à tennis, s'il s'agissait de plaire à mon roi.
LE ROI
Tout ceci ne me dit pas ton âge.
EYRE
Mon suzerain, je compte cinquante-six ans et peux encore pousser solidement un vivat en l'honneur de Hugh. Regardez cette vieille donzelle, je dansais le branle des draps avec elle, il y a trente-six ans, et j'espère donner le jour à deux ou trois jeunes lords avant de mourir. Je suis encore vigoureux, toujours Simon Eyre ! Les soucis et une maison froide, blanchissent les cheveux. Ma douce Majesté, épargnez-vous donc les soucis, rapportez-vous-en à la noblesse, vous demeurerez jeune comme un Apollon et je crierai hurrah ! Je ne suis pas prince, mais je suis né princièrement.
LE ROI
Ah ! ah ! Dis-moi, Cornwell, as-tu jamais vu un type pareil ?
CORNWELL
Non, mon seigneur.
((Entrent LE COMTE DE LINCOLN et SIR ROGER OATELEY).)
LE ROI
Lincoln, quelles nouvelles ?
LINCOLN
Mon gracieux maître, prenez garde, il y a des traîtres ici !
TOUS
Des traîtres ! Qui ? Où ?
EYRE
Des traîtres dans ma maison ! Dieu m'en garde ! Où sont mes officiers ? Je sacrifierai mon âme avant que mon roi éprouve du dommage !
LE ROI
Où est le traître, Lincoln ?
LINCOLN
Devant vous !
LE ROI
Cornwell, emparez-vous de Lacy. Parle, Lincoln. Que peux-tu dire à la charge de ton neveu ?
LINCOLN
Ceci, mon cher suzerain. Votre Grâce, pour me faire honneur, a entassé sur la tête de cet enfant dégénéré des avantages immérités. Vous l'avez choisi pour commander des troupes en France. Pourtant...
LE ROI
Mon cher Lincoln, arrête un instant. Je lis dans tes yeux ce que tu veux dire. Je sais comme Lacy a négligé mon amitié, je connais toute la gravité de sa trahison...
LINCOLN
Et ce n'est pas un traître ?
LE ROI
Il le fut. A cette heure, j'ai pardonné. Il n'obéissait pas à la peur en ne se rendant pas en France, mais à la force de l'amour.
LINCOLN
Je ne supporterai pas une pareille honte !
LE ROI
Je pardonne à tous deux.
LINCOLN
Alors, mon bon maître, empêchez-le d'épouser une femme dont la basse origine déshonorera son lit.
LE ROI
Ne sont-ils pas mariés ?
LINCOLN
Non, mon suzerain.
HANS ET ROSE
Nous le sommes !
LE ROI
Il faudrait alors que je les obligeasse à divorcer ? Loin de moi la pensée de délier un nœud sacré fait par la majesté de Dieu ! Pour ma couronne, je ne voudrais pas disjoindre leurs mains réunies par le saint sacrement du mariage ! Réponds, Lacy, consentirais-tu à perdre Rose ?
LACY
Non, pour toutes les richesses de l'Inde, mon suzerain !
LE ROI
Rosé, j'en suis sûr, consentirait à s'éloigner de son Lacy ?
ROSE
Si Rose avait à répondre à une telle question, ce serait non !
LE ROI
Vous les entendez, Lincoln ?
LINCOLN
Oui, mon suzerain.
LE ROI
Et tu aurais le cœur de les séparer ?
SIR ROGER
Je suis son père.
LE ROI
Sir Roger Oateley, notre dernier maire, je pense ?
UN NOBLE
Lui-même, mon suzerain.
LE ROI
Voudriez-vous offenser la loi de l'amour ? Vous insistez ! Vous vous adressez à moi pour interdire un mariage ? Laissez-moi réfléchir. Vous êtes bien mariés, n'est-ce pas, Lacy ?
LACY
Oui, mon révéré suzerain.
LE ROI
En ce cas, sur ta vie, je te défends d'appeler cette femme ton épouse.
SIR ROGER
Je remercie Votre Grâce !
ROSE
S’agenouillant. O mon gracieux maître !
LE ROI
Ne me suppliez pas. Sincèrement, bien que je sois encore célibataire, je ne vous épouserai pas.
ROSE
Pouvez-vous séparer l'âme du corps et laisser le corps en vie ?
LE ROI
Je dois vous séparer; Jeune époux, cette jolie jeune fille ne peut pas être ta femme. Etes-vous content, Lincoln ? Etes-vous content, Oateley ?
TOUS DEUX
Oui, monseigneur.
LE ROI
Voilà qui met le cœur à l'aise, car, croyez-moi, ma conscience ne sera pas tranquille jusqu'à ce que ceux que j'ai séparés ne soient réunis à nouveau. Lacy, donne-moi la mam. La tienne, Rose. Soyez ce que vous voulez être. Embrassez-vous maintenant. Tout est bien. Et ce soir, mes amoureux, au lit. Maintenant je voudrais savoir quel est celui de vous qui a détruit cette harmonie.
SIR ROGER
Alors vous m'enlevez ma fille de force ?
LE ROI
Dites-moi, Oateley, le nom de Lacy ne brille-t-il pas aux yeux du monde aussi clairement que le soleil sur les hommes ?
LINCOLN
Si, mon gracieux maître. Aussi n'est-ce pas de lui qu'il s'agit, mais d'elle dont l'extraction est basse.
LE ROI
Pas un mot de plus, Lincoln. Ignores-tu que l'amour s'inquiète peu de l'origine du sang, de la différence des naissances ou des situations ? La jeune fille est jeune, bien née, belle, vertueuse, digne enfin' d'un gentleman. D'ailleurs, pour l'amour d'elle, il n'a pas hésité à s'incliner devant la nécessité, puisque, comme je l'ai entendu dire, oubliant les honneurs et les plaisirs de la Cour, afin de gagner son amour, il s'est fait cordonnier. Quant à son honneur qu'il a perdu en France, je le rachète. Lacy, à genoux. Relève-toi, sir Rowland Lacy. Dis-moi maintenant, sérieusement, Oateley, peux-tu n'être pas content de voir ta Rose mariée et grande dame ?
SIR ROGER
Je suis content de ce qu'a fait Votre Grâce.
LINCOLN
Et moi aussi, mon suzerain, puisqu'il le faut.
LE ROI
Alors, qu'on se donne la main. Je veux que vous soyez amis. Devant l'amour, la discorde perd ses droits. Qu'en pense mon joyeux lord-maire ?
EYRE
O mon suzerain ! L'honneur que vous avez fait aujourd'hui à mon ouvrier, Rowland Lacy, et toutes les faveurs dont vous avez comblé aujourd'hui ma pauvre maison, prolongera la vie de Simon Eyre d'au moins une douzaine de chauds étés !
LE ROI
Mon joyeux lord-maire, ton nom t'honorera plus encore que je ne saurais le faire. Ce nouveau bâtiment, érigé dans Cornwill, à tes frais, sera baptisé par nous le Leadenhall parce que, en en creusant les fondations, nous avons trouvé le plomb qui a servi à faire la couverture.
EYRE
Je remercie Votre Majesté.
LE ROI
Un mot, Lincoln.
((Entrent HODGE, FIRK, RALPH et D'AUTRES CORDONNIERS).)
EYRE
Eh bien, mes joyeux coquins ? Parlez doucement, le roi est à côté !
LE ROI
Dans les vieilles troupes gardées à notre solde, nous voulons verser des troupes fraîches. Avant qu'un été passe sur ma tête, la France paiera l'injure faite à l'Angleterre. Quels sont ces gens ?
LACY
Des cordonniers, mon suzerain. Mes camarades aussi. J'ai vécu au milieu d'eux, heureux comme un empereur.
LE ROI
Mon joyeux lord-maire, ils sont tous cordonniers ?
EYRE
Tous, mon suzerain. Tous gentlemen habiles, de vrais Troyens, de courageux ouvriers. Tous, agenouillés devant la chaire de saint Hugh.
LES CORDONNIERS
Dieu garde Sa Majesté !
LE ROI
Simon, voudraient-ils obtenir quelque chose de nous ?
EYRE
Mes braves, plus un mot ! C'est moi qui parlerai. Rapportez-vous-en a moi. Mon suzerain, nous vous supplions, pour l'honneur de Simon Eyre et celui de ses camarades, de vouloir bien accorder, à Leadenhall, le privilège légal de devenir marché aux cuirs deux fois par semaine.
LE ROI
Simon, je vous concède le privilège, vous recevrez la patente autorisant deux jours de marché par semaine dans le Leadenhall, les lundis et les samedis. Etes-vous contents ?
TOUS
Jésus bénisse Votre Grâce !
EYRE
Au nom de mes pauvres camarades les cordonniers, je vous remercie, mais avant que je me relève, voyant que vous êtes en veine de donner et noue do demander, Simon Eyre implorera encore une faveur.
LE ROI
Laquelle, milord mayor ?
EYRE
Celle de vous faire goûter au modeste festin qui n'attend que votre chère présence.
LE ROI
Je te ruinerai en fêtes, Eyre ! N'ai-je pas été déjà suffisamment indiscret ?
EYRE
O mon roi bien-aimé, Simon Eyre a été pris à l'improviste pour fêter le mardi-gras, comme il l'avait promis depuis longtemps à ses apprentis. N'en déplaise à Votre Grandeur, jadis je portais le pot à eau et mon habit ne m'en allait pas plus mal sur le dos. Un malin, quelques joyeux garçons, cela se passait un mardi gras, comme aujourd'hui, m'apportèrent à déjeuner et je leur fis le serment, sur le bouchon de mon pot, que si jamais je devenais maire de Londres, je fêterais tous les apprentis. J'ai tenu parole aujourd'hui, et les drôles ont, à cinq reprises, nettoyé plus de cent tables, avant de retourner chez eux. Si vous faites à la corporation l'honneur de goûter au banquet, Simon en serait bien heureux !
LE ROI
Eyre, je m'asseoirai à ton festin et j'en éprouverai le plus grand plaisir de ma vie. Amis, merci à tous ! A vous aussi mes remerciements, chère lady mayoress. Venez, messieurs. Quand nous en aurons fini avec les banquets et les divertissements, la guerre répondra aux provocations françaises.
((Ils sortent).)