Molière

Tartuffe ou l’Imposteur

Oeuvres complètes de Molière. Tome 6 / collationnées sur les textes originaux et commentées par M. Louis Moland, Paris, Garnier frères, 1880-1885.

Joan Oleza Simó (Investigador principal) Guinart Palomares, David (Editor)

Français · Verso · 1963 versos

https://playcode.fly.dev/plays/EMOTHE0113_TartuffeOuLimposteur

PRÉFACE

Voici une comédie dont on a fait beaucoup de bruit, qui a été longtemps persécutée ; et les gens qu’elle joue ont bien fait voir qu’ils étoient plus puissants en France que tous ceux que j’ai joués jusqu’ici. Les marquis, les précieuses, les cocus et les médecins, ont souffert doucement qu’on les ait représentés, et ils ont fait semblant de se divertir, avec tout le monde, des peintures que l’on a faites d’eux ; mais les hypocrites n’ont point entendu raillerie : ils se sont effarouchés d’abord, et ont trouvé étrange que j’eusse la hardiesse de jouer leurs grimaces, et de vouloir décrier un métier dont tant d’honnêtes gens se mêlent. C'est un crime qu'ils ne sauroient me pardonner ; et ils se sont tous armés contre ma comédie avec une fureur épouvantable. Ils n'ont eu garde de l'attaquer par le côté qui les a blessés : ils sont trop politiques pour cela, et savent trop bien vivre pour découvrir le fond de leur âme. Suivant leur louable coutume, ils ont couvert leurs intérêts de la cause de Dieu ; et le Tartuffe, dans leur bouche, est une pièce qui offense la piété. Elle est, d'un bout à l'autre, pleine d'abominations, et l'on n'y trouve rien qui ne mérite le feu. Toutes les syllabes en sont impies ; les gestes mêmes y sont criminels ; et le moindre coup d'œil, le moindre branlement de tête, le moindre pas à droit ou à gauche, y cache des mystères qu'ils trouvent moyen d'expliquer à mon désavantage. J'ai eu beau la soumettre aux lumières de mes amis, et à la censure de tout le monde ; les corrections que j'y ai pu faire ; le jugement du roi et de la reine, qui l'ont vue ; l'approbation des grands princes et de messieurs les ministres, qui l'ont honorée publiquement de leur présence ; le témoignage des gens de bien, qui l'ont trouvée profitable, tout cela n'a de rien servi. Ils n'en veulent point démordre ; et, tous les jours encore, ils font crier en public des zélés indiscrets, qui me disent des injures pieusement, et me damnent par charité. Je me soucierois fort peu de tout ce qu'ils peuvent dire, n'étoit l'artifice qu'ils ont de me faire des ennemis que je respecte, et de jeter dans leur parti de véritables gens de bien, dont ils préviennent la bonne foi, et qui, par la chaleur qu'ils ont pour les intérêts du ciel, sont faciles à recevoir les impressions qu'on veut leur donner. Voilà ce qui m'oblige à me défendre. C'est aux vrais dévots que je veux partout me justifier sur la conduite de ma comédie ; et je les conjure, de tout mon cœur, de ne point condamner les choses avant que de les voir, de se défaire de toute prévention, et de ne point servir la passion de ceux dont les grimaces les déshonorent. Si l'on prend la peine d'examiner de bonne foi ma comédie, on verra sans doute que mes intentions y sont partout innocentes, et qu'elle ne tend nullement à jouer les choses que l'on doit révérer ; que je l'ai traitée avec toutes les précautions que me demandoit la délicatesse de la matière ; et que j'ai mis tout l'art et tous les soins qu'il m'a été possible pour bien distinguer le personnage de l'hypocrite d'avec celui du vrai dévot. J'ai employé pour cela deux actes entiers à préparer la venue de mon scélérat. Il ne tient pas un seul moment l'auditeur en balance ; on le connoît d'abord aux marques que je lui donne ; et, d'un bout à l'autre, il ne dit pas un mot, il ne fait pas une action, qui ne peigne aux spectateurs le caractère d'un méchant homme, et ne fasse éclater celui du véritable homme de bien que je lui oppose. Je sais bien que, pour réponse, ces messieurs tâchent d'insinuer que ce n'est point au théâtre à parler de ces matières ; mais je leur demande, avec leur permission, sur quoi ils fondent cette belle maxime. C'est une proposition qu'ils ne font que supposer, et qu'ils ne prouvent en aucune façon ; et, sans doute, il ne seroit pas difficile de leur faire voir que la comédie, chez les anciens, a pris son origine de la religion, et faisoit partie de leurs mystères ; que les Espagnols, nos voisins, ne célèbrent guère de fête où la comédie ne soit mêlée ; et que, même parmi nous, elle doit sa naissance aux soins d'une confrérie à qui appartient encore aujourd'hui l'hôtel de Bourgogne ; que c'est un lieu qui fut donné pour y représenter les plus importants mystères de notre foi ; qu'on en voit encore des comédies imprimées en lettres gothiques, sous le nom d'un docteur de Sorbonne ; et, sans aller chercher si loin, que l'on a joué, de notre temps, des pièces saintes de M. de Corneille , qui ont été l'admiration de toute la France. Si l'emploi de la comédie est de corriger les vices des hommes, je ne vois pas par quelle raison il y en aura de privilégiés. Celui-ci est, dans l'État, d'une conséquence bien plus dangereuse que tous les autres ; et nous avons vu que le théâtre a une grande vertu pour la correction. Les plus beaux traits d'une sérieuse morale sont moins puissants, le plus souvent, que ceux de la satire ; et rien ne reprend mieux la plupart des hommes que la peinture de leurs défauts. C'est une grande atteinte aux vices que de les exposer à la risée de tout le monde. On souffre aisément des répréhensions ; mais on ne souffre point la raillerie. On veut bien être méchant ; mais on ne veut point être ridicule. On me reproche d'avoir mis des termes de piété dans la bouche de mon imposteur. Et pouvois-je m'en empêcher, pour bien représenter le caractère d'un hypocrite ? Il suffit, ce me semble, que je fasse connoître les motifs criminels qui lui font dire les choses, et que j'en aie retranché les termes consacrés, dont on auroit eu peine à lui entendre faire un mauvais usage . — Mais il débite au quatrième acte une morale pernicieuse. — Mais cette morale est-elle quelque chose dont tout le monde n'eût les oreilles rebattues ? Dit-elle rien de nouveau dans ma comédie ? Et peut-on craindre que des choses si généralement détestées fassent quelque impression dans les esprits ; que je les rende dangereuses en les faisant monter sur le théâtre ; qu'elles reçoivent quelque autorité de la bouche d'un scélérat ? Il n'y a nulle apparence à cela ; et l'on doit approuver la comédie du Tartuffe, ou condamner généralement toutes les comédies. C'est à quoi l'on s'attache furieusement depuis un temps ; et jamais on ne s'étoit si fort déchaîné contre le théâtre. Je ne puis pas nier qu'il n'y ait eu des Pères de l'Église qui ont condamné la comédie ; mais on ne peut pas me nier aussi qu'il n'y en ait eu quelques-uns qui l'ont traitée un peu plus doucement. Ainsi l'autorité dont on prétend appuyer la censure est détruite par ce partage : et toute la conséquence qu'on peut tirer de cette diversité d'opinions en des esprits éclairés des mêmes lumières, c'est qu'ils ont pris la comédie différemment, et que les uns l'ont considérée dans sa pureté, lorsque les autres l'ont regardée dans sa corruption, et confondue avec tous ces vilains spectacles qu'on a eu raison de nommer des spectacles de turpitude. Et en effet, puisqu'on doit discourir des choses et non pas des mots, et que la plupart des contrariétés viennent de ne se pas entendre, et d'envelopper dans un même mot des choses opposées, il ne faut qu'ôter le voile de l'équivoque, et regarder ce qu'est la comédie en soi, pour voir si elle est condamnable. On connoîtra, sans doute, que, n'étant autre chose qu'un poème ingénieux, qui, par des leçons agréables, reprend les défauts des hommes, on ne sauroit la censurer sans injustice ; et, si nous voulons ouïr là-dessus le témoignage de l'antiquité, elle nous dira que ses plus célèbres philosophes ont donné des louanges à la comédie, eux qui faisoient profession d'une sagesse si austère, et qui crioient sans cesse après les vices de leur siècle. Elle nous fera voir qu'Aristote a consacré des veilles au théâtre, et s'est donné le soin de réduire en préceptes l'art de faire des comédies. Elle nous apprendra que de ses plus grands hommes, et des premiers en dignité, ont fait gloire d'en composer eux-mêmes ; qu'il y en a eu d'autres qui n'ont pas dédaigné de réciter en public celles qu'ils avoient composées ; que la Grèce a fait pour cet art éclater son estime, par les prix glorieux et par les superbes théâtres dont elle a voulu l'honorer ; et que, dans Rome enfin, ce même art a reçu aussi des honneurs extraordinaires : je ne dis pas dans Rome débauchée, et sous la licence des empereurs, mais dans Rome disciplinée, sous la sagesse des consuls, et dans le temps de la vigueur de la vertu romaine. J'avoue qu'il y a eu des temps où la comédie s'est corrompue. Et qu'est-ce que dans le monde on ne corrompt point tous les jours ? Il n'y a chose si innocente où les hommes ne puissent porter du crime ; point d'art si salutaire dont ils ne soient capables de renverser les intentions ; rien de si bon en soi qu'ils ne puissent tourner à de mauvais usages. La médecine est un art profitable, et chacun la révère comme une des plus excellentes choses que nous ayons ; et cependant il y a eu des temps où elle s'est rendue odieuse, et souvent on en a fait un art d'empoisonner les hommes. La philosophie est un présent du ciel ; elle nous a été donnée pour porter nos esprits à la connoissance d'un Dieu, par la contemplation des merveilles de la nature ; et pourtant on n'ignore pas que souvent on l'a détournée de son emploi, et qu'on l'a occupée publiquement à soutenir l'impiété. Les choses même les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes ; et nous voyons des scélérats qui, tous les jours, abusent de la piété, et la font servir méchamment aux crimes les plus grands. Mais on ne laisse pas pour cela de faire les distinctions qu'il est besoin de faire. On n'enveloppe point dans une fausse conséquence la bonté des choses que l'on corrompt, avec la malice des corrupteurs. On sépare toujours le mauvais usage d'avec l'intention de l'art ; et, comme on ne s'avise point de défendre la médecine pour avoir été bannie de Rome, ni la philosophie pour avoir été condamnée publiquement dans Athènes, on ne doit point aussi vouloir interdire la comédie pour avoir été censurée en de certains temps. Cette censure a eu ses raisons, qui ne subsistent point ici. Elle s'est renfermée dans ce qu'elle a pu voir ; et nous ne devons point la tirer des bornes qu'elle s'est données, l'étendre plus loin qu'il ne faut, et lui faire embrasser l'innocent avec le coupable. La comédie qu'elle a eu dessein d'attaquer n'est point du tout la comédie que nous voulons défendre. Il se faut bien garder de confondre celle-là avec celle-ci. Ce sont deux personnes de qui les mœurs sont tout à fait opposées. Elles n'ont aucun rapport l'une avec l'autre, que la ressemblance du nom ; et ce seroit une injustice épouvantable que de vouloir condamner Olympe, qui est femme de bien, parce qu'il y a une Olympe qui a été une débauchée. De semblables arrêts, sans doute, feroient un grand désordre dans le monde. Il n'y aurait rien par là qui ne fût condamné ; et, puisque l'on ne garde point cette rigueur à tant de choses dont on abuse tous les jours, on doit bien faire la même grâce à la comédie, et approuver les pièces de théâtre où l'on verra régner l'instruction et l'honnêteté. Je sais qu'il y a des esprits dont la délicatesse ne peut souffrir aucune comédie ; qui disent que les plus honnêtes sont les plus dangereuses ; que les passions que l'on y dépeint sont d'autant plus touchantes qu'elles sont pleines de vertu, et que les âmes sont attendries par ces sortes de représentations. Je ne vois pas quel grand crime c'est que de s'attendrir à la vue d'une passion honnête ; et c'est un haut étage de vertu que cette pleine insensibilité où ils veulent faire monter notre âme. Je doute qu'une si grande perfection soit dans les forces de la nature humaine ; et je ne sais s'il n'est pas mieux de travailler à rectifier et adoucir les passions des hommes que de vouloir les retrancher entièrement. J'avoue qu'il y a des lieux qu'il vaut mieux fréquenter que le théâtre ; et si l'on veut blâmer toutes les choses qui ne regardent pas directement Dieu et notre salut, il est certain que la comédie en doit être, et je ne trouve point mauvais qu'elle soit condamnée avec le reste ; mais supposé, comme il est vrai, que les exercices de la piété souffrent des intervalles, et que les hommes aient besoin de divertissement, je soutiens qu'on ne leur en peut trouver un qui soit plus innocent que la comédie. Je me suis étendu trop loin. Finissons par un mot d'un grand prince sur la comédie du Tartuffe. Huit jours après qu'elle eut été défendue, on représenta devant la cour une pièce intitulée Scaramouche hermite, et le roi, en sortant, dit au grand prince que je veux dire : « Je voudrois bien savoir pourquoi les gens qui se scandalisent si fort de la comédie de Molière ne disent mot de celle de Scaramouche ; » à quoi le prince répondit : « La raison de cela, c'est que la comédie de Scaramouche joue le ciel et la religion, dont ces messieurs-là ne se soucient point ; mais celle de Molière les joue eux-mêmes : c'est ce qu'ils ne peuvent souffrir. »

PREMIER PLACET PRÉSENTÉ AU ROI SUR LA COMÉDIE DU TARTUFFE [QUI N’AVAIT PAS ENCORE ÉTÉ REPRÉSENTÉE EN PUBLIC].

SIRE, Le devoir de la comédie étant de corriger les hommes en les divertissant, j'ai cru que, dans l'emploi où je me trouve, je n'avois rien de mieux à faire que d'attaquer par des peintures ridicules les vices de mon siècle ; et comme l'hypocrisie, sans doute, en est un des plus en usage, des plus incommodes et des plus dangereux, j'avois eu, SIRE, la pensée que je ne rendrois pas un petit service à tous les honnêtes gens de votre royaume si je faisois une comédie qui décriât les hypocrites, et mît en vue, comme il faut, toutes les grimaces étudiées de ces gens de bien à outrance, toutes les friponneries couvertes de ces faux-monnoyeurs en dévotion, qui veulent attraper les hommes avec un zèle contrefait et une charité sophistique. Je l'ai faite, SIRE, cette comédie, avec tout le soin, comme je crois, et toutes les circonspections que pouvoit demander la délicatesse de la matière ; et pour mieux conserver l'estime et le respect qu'on doit aux vrais dévots, j'en ai distingué le plus que j'ai pu le caractère que j'avois à toucher. Je n'ai point laissé d'équivoque, j'ai ôté ce qui pouvoit confondre le bien avec le mal, et ne me suis servi dans cette peinture que des couleurs expresses et des traits essentiels qui font reconnoître d'abord un véritable et franc hypocrite. Cependant toutes mes précautions ont été inutiles. On a profité, SIRE, de la délicatesse de votre âme sur les matières de religion, et l'on a su vous prendre par l'endroit seul que vous êtes prenable, je veux dire par le respect des choses saintes. Les tartuffes, sous main, ont eu l'adresse de trouver grâce auprès de VOTRE MAJESTÉ ; et les originaux enfin ont fait supprimer la copie, quelque innocente qu'elle fût, et quelque ressemblante qu'on la trouvât. Bien que ce m'eût été un coup sensible que la suppression de cet ouvrage, mon malheur pourtant étoit adouci par la manière dont VOTRE MAJESTÉ s'étoit expliquée sur ce sujet ; et j'ai cru, SIRE, qu'elle m'ôtoit tout lieu de me plaindre, ayant eu la bonté de déclarer qu’elle ne trouvoit rien à dire dans cette comédie qu’elle me défendoit de produire en public. Mais, malgré cette glorieuse déclaration du plus grand roi du monde et du plus éclairé, malgré l’approbation encore de M. de légat, et de la plus grande partie de nos prélats, qui tous, dans les lectures particulières que je leur ai faites de mon ouvrage, se sont trouvés d’accord avec les sentiments de VOTRE MAJESTÉ ; malgré tout cela, dis-je, on voit un livre composé par le curé de... qui donne hautement un démenti à tous ces augustes témoignages. VOTRE MAJESTÉ a beau dire, et M. le légat et MM. les prélats ont beau donner leur jugement, ma comédie, sans l’avoir vue, est diabolique, et diabolique mon cerveau ; je suis un démon vêtu de chair et habillé en homme, un libertin, un impie digne d'un supplice exemplaire. Ce n'est pas assez que le feu expie en public mon offense, j’en serois quitte à trop bon marché : le zèle charitable de ce galant homme de bien n’a garde de demeurer là ; il ne veut point que j’aie de miséricorde auprès de Dieu, il veut absolument que je sois damné, c'est une affaire résolue. Ce livre, SIRE, a été présenté à VOTRE MAJESTÉ ; et, sans doute, elle juge bien elle-même combien il m’est fâcheux de me voir exposé tous les jours aux insultes de ces messieurs ; quel tort me feront dans le monde de telles calomnies, s’il faut qu’elles soient tolérées ; et quel intérêt j’ai enfin à me purger de son imposture, et à faire voir au public que ma comédie n’est rien moins que ce qu’on veut qu’elle soit. Je ne dirai point, SIRE, ce que j’aurois à demander pour ma réputation, et pour justifier à tout le monde l’innocence de mon ouvrage : les rois éclairés, comme vous, n’ont pas besoin qu’on leur marque ce qu’on souhaite ; ils voient, comme Dieu, ce qu’il nous faut, et savent mieux que nous ce qu’ils nous doivent accorder. Il me suffit de mettre mes intérêts entre les mains de VOTRE MAJESTÉ ; et j’attends d’elle, avec respect, tout ce qu’il lui plaira d’ordonner là-dessus.

DEUXIÈME PLACET PRÉSENTÉ AU ROI DANS SON CAMP DEVANT LA VILLE DE LILLE EN FLANDRE, [PAR LES NOMMÉS DE LA THORILLIÈRE ET DE LA GRANDE, COMÉDIENS DE SA MAJESTÉ, ET COMPAGNONS DU SIEUR MOLIÈRE, SUR LA DÉFENSE QUI FUT FAITE, LE 6 AOUT 1667, DE REPRÉSENTER LE TARTUFFE JUSQUES A NOUVEL ORDRE DE SA MAJESTÉ].

SIRE , C’est une chose bien téméraire à moi que de venir importuner un grand monarque au milieu de ses glorieuses conquêtes ; mais, dans l’état où je me vois, où trouver, SIRE, une protection qu’au lieu où je la viens chercher ? Et qui puis-je solliciter contre l’autorité de la puissance qui m’accable, que la source de la puissance et de l’autorité, que le juste dispensateur des ordres absolus, que le souverain juge et le maître de toutes choses ? Ma comédie, SIRE, n’a pu jouir ici des bontés de VOTRE MAJESTÉ. En vain je l’ai produite sous le titre de L’Imposteur, et déguisé le personnage sous l’ajustement d’un homme du monde ; j’ai eu beau lui donner un petit chapeau, de grands cheveux, un grand collet, une épée, et des dentelles sur tout l’habit, mettre en plusieurs endroits des adoucissements, et retrancher avec soin tout ce que j’ai jugé capable de fournir l’ombre d’un prétexte aux célèbres originaux du portrait que je voulois faire : tout cela n’a de rien servi. La cabale s’est réveillée aux simples conjectures qu’ils ont pu avoir de la chose. Ils ont trouvé moyen de surprendre des esprits qui, dans toute autre matière, font une haute profession de ne se point laisser surprendre. Ma comédie n'a pas plus tôt paru qu'elle s'est vue foudroyée par le coup d'un pouvoir qui doit imposer du respect ; et tout ce que j'ai pu faire en cette rencontre pour me sauver moi-même de l'éclat de cette tempête, c'est de dire que VOTRE MAJESTÉ avoit eu la bonté de m'en permettre la représentation, et que je n'avois pas cru qu'il fût besoin de demander cette permission à d'autres, puisqu'il n'y avoit qu'elle seule qui me l'eût défendue. Je ne doute point, SIRE, que les gens que je peins dans ma comédie ne remuent bien des ressorts auprès de VOTRE MAJESTÉ, et ne jettent dans leur parti, comme ils l'ont déjà fait, de véritables gens de bien, qui sont d'autant plus prompts à se laisser tromper qu'ils jugent d'autrui par eux-mêmes. Ils ont l'art de donner de belles couleurs à toutes leurs intentions. Quelque mine qu'ils fassent, ce n'est point du tout l'intérêt de Dieu qui les peut émouvoir : ils l'ont assez montré dans les comédies qu'ils ont souffert qu'on ait jouées tant de fois en public sans en dire le moindre mot. Celles-là n’attaquoient que la piété et la religion, dont ils se soucient fort peu ; mais celle-ci les attaque et les joue eux-mêmes ; et c’est ce qu’ils ne peuvent souffrir. Ils ne sauroient me pardonner de dévoiler leur imposture aux yeux de tout le monde ; et, sans doute, on ne manquera pas de dire à VOTRE MAJESTÉ que chacun s'est scandalisé de ma comédie. Mais la vérité pure, SIRE, c'est que tout Paris ne s'est scandalisé que de la défense qu'on en a faite, que les plus scrupuleux en ont trouvé la représentation profitable, et qu'on s'est étonné que des personnes d'une probité si connue aient eu une si grande déférence pour des gens qui devroient être l'horreur de tout le monde, et sont si opposés à a véritable piété, dont elles font profession. J'attends avec respect l'arrêt que VOTRE MAJESTÉ daignera prononcer sur cette matière ; mais il est très-assuré, SIRE, qu'il ne faut plus que je songe à faire de comédie, si les tartuffes ont l'avantage ; qu'ils prendront droit par là de me persécuter plus que jamais, et voudront trouver à redire aux choses les plus innocentes qui pourront sortir de ma plume. Daignent vos bontés, SIRE, me donner une protection contre leur rage envenimée ! et puissé-je, au retour d'une campagne si glorieuse, délasser VOTRE MAJESTÉ des fatigues de ses conquêtes, lui donner d’innocents plaisirs après de si nobles travaux, et faire rire le monarque qui fait trembler toute l’Europe !

TROISIÈME PLACET PRÉSENTÉ AU ROI [LE 5 FÉVRIER 1669.]

SIRE, Un fort honnête médecin, dont j'ai l'honneur d'être le malade, me promet et veut s'obliger par-devant notaires de me faire vivre encore trente années si je puis lui obtenir une grâce de VOTRE MAJESTÉ. Je lui ai dit, sur sa promesse, que je ne lui demandois pas tant, et que je serois satisfait de lui pourvu qu'il s'obligeât de ne me point tuer. Cette grâce, SIRE, est un canonicat de votre chapelle royale de Vincennes, vacant par la mort de... Oserois-je demander encore cette grâce à VOTRE MAJESTÉ le propre jour de la grande résurrection de Tartuffe, ressuscité par vos bontés ? Je suis, par cette première faveur, réconcilié avec les dévots ; et je le serois, par cette seconde, avec les médecins. C'est pour moi, sans doute, trop de grâces à la fois ; mais peut-être n'en est-ce pas trop pour VOTRE MAJESTÉ ; et j'attends, avec un peu d'espérance respectueuse, la réponse de mon placet.

PERSONNAGES

MADAME PERNELLE mère d’Orgon
ORGON mari d’Elmire
ELMIRE femme d’Orgon
DAMIS fils d’Orgon
MARIANE fille d’Orgon et amante de Valère
VALÈRE amant de Mariane
CLÉANTE beau-frère d’Orgon
TARTUFFE faux-devot
DORINE suivante de Mariane
M. LOYAL sergent
UN EXEMPT
FLIPOTE servante de Mme. Pernelle

Acte I

SCÈNE PREMIÈRE.

(MADAME PERNELLE ET FLIPOTE, SA SERVANTE; ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE.)
MADAME PERNELLE.
Allons, Flipote, allons; que d'eux je me délivre. 1
ELMIRE.
Vous marchez d'un tel pas qu'on a peine à vous suivre. 2
MADAME PERNELLE.
Laissez, ma bru, laissez; ne venez pas plus loin : 3
Ce sont toutes façons dont je n'ai pas besoin. 4
ELMIRE.
De ce que l'on vous doit envers vous on s'acquitte. 5
Mais, ma mère, d'où vient que vous sortez si vite ? 6
MADAME PERNELLE.
C'est que je ne puis voir tout ce ménage-ci, 7
Et que de me complaire on ne prend nul souci. 8
Oui, je sors de chez vous fort mal édifiée : 9
Dans toutes mes leçons j'y suis contrariée; 10
On n'y respecte rien, chacun y parle haut, 11
Et c'est tout justement la cour du roi Pétaud. 12
DORINE.
Si... 13
MADAME PERNELLE.
Vous êtes, ma mie, une fille suivante
Un peu trop forte en gueule, et fort impertinente; 14
Vous vous mêlez sur tout de dire votre avis. 15
DAMIS.
Mais... 16
MADAME PERNELLE.
Vous êtes un sot en trois lettres, mon fils.
C'est moi qui vous le dis, qui suis votre grand'mère; 17
Et j'ai prédit cent fois à mon fils, votre père, 18
Que vous preniez tout l'air d'un méchant garnement, 19
Et ne lui donneriez jamais que du tourment. 20
MARIANE.
Je crois... 21
MADAME PERNELLE.
Mon Dieu ! sa sœur, vous faites la discrète,
Et vous n'y touchez pas, tant vous semblez doucette; 22
Mais il n'est, comme on dit, pire eau que l'eau qui dort, 23
Et vous menez, sous chape, un train que je hais fort. 24
ELMIRE.
Mais, ma mère... 25
MADAME PERNELLE.
Ma bru, qu'il ne vous en déplaise,
Votre conduite, en tout, est tout à fait mauvaise; 26
Vous devriez leur mettre un bon exemple aux yeux; 27
Et leur défunte mère en usoit beaucoup mieux. 28
Vous êtes dépensière; et cet état me blesse, 29
Que vous alliez vêtue ainsi qu'une princesse. 30
Quiconque à son mari veut plaire seulement, 31
Ma bru, n'a pas besoin de tant d'ajustement. 32
CLÉANTE.
Mais, madame, après tout... 33
MADAME PERNELLE.
Pour vous, monsieur son frère,
Je vous estime fort, vous aime, et vous révère; 34
Mais enfin si j'étois de mon fils, son époux, 35
Je vous prierois bien fort de n'entrer point chez nous. 36
Sans cesse vous prêchez des maximes de vivre 37
Qui par d'honnêtes gens ne se doivent point suivre. 38
Je vous parle un peu franc; mais c'est là mon humeur, 39
Et je ne mâche point ce que j'ai sur le cœur. 40
DAMIS.
Votre monsieur Tartuffe est bien heureux, sans doute... 41
MADAME PERNELLE.
C'est un homme de bien, qu'il faut que l'on écoute; 42
Et je ne puis souffrir, sans me mettre en courroux, 43
De le voir querellé par un fou comme vous. 44
DAMIS.
Quoi ! je souffrirai, moi, qu'un cagot de critique 45
Vienne usurper céans un pouvoir tyrannique; 46
Et que nous ne puissions à rien nous divertir, 47
Si ce beau monsieur-là n'y daigne consentir ? 48
DORINE.
S'il le faut écouter, et croire à ses maximes, 49
On ne peut faire rien qu'on ne fasse des crimes : 50
Car il contrôle tout, ce critique zélé. 51
MADAME PERNELLE.
Et tout ce qu'il contrôle est fort bien contrôlé. 52
C'est au chemin du ciel qu'il prétend vous conduire : 53
Et mon fils à l'aimer vous devroit tous induire. 54
DAMIS.
Non, voyez-vous, ma mère, il n'est père, ni rien. 55
Qui me puisse obliger à lui vouloir du bien : 56
Je trahirois mon cœur de parler d'autre sorte. 57
Sur ses façons de faire à tous coups je m'emporte : 58
J'en prévois une suite, et qu'avec ce pied-plat 59
Il faudra que j'en vienne à quelque grand éclat. 60
DORINE.
Certes, c'est une chose aussi qui scandalise 61
De voir qu'un inconnu céans s'impatronise; 62
Qu'un gueux, qui, quand il vint, n'avoit pas de souliers, 63
Et dont l'habit entier valoit bien six deniers, 64
En vienne jusque-là que de se méconnoître, 65
De contrarier tout, et de faire le maître. 66
MADAME PERNELLE.
Eh ! merci de ma vie, il en iroit bien mieux 67
Si tout se gouvernoit par ses ordres pieux. 68
DORINE.
Il passe pour un saint dans votre fantaisie : 69
Tout son fait, croyez-moi, n'est rien qu'hypocrisie. 70
MADAME PERNELLE.
Voyez la langue ! 71
DORINE.
A lui, non plus qu'à son Laurent,
Je ne me fierois, moi, que sur un bon garant. 72
MADAME PERNELLE.
J'ignore ce qu'au fond le serviteur peut être; 73
Mais pour homme de bien je garantis le maître. 74
Vous ne lui voulez mal et ne le rebutez 75
Qu'à cause qu'il vous dit à tous vos vérités. 76
C'est contre le péché que son cœur se courrouce, 77
Et l'intérêt du ciel est tout ce qui le pousse. 78
DORINE.
Oui; mais pourquoi, surtout depuis un certain temps, 79
Ne sauroit-il souffrir qu'aucun hante céans ? 80
En quoi blesse le ciel une visite honnête, 81
Pour en faire un vacarme à nous rompre la tête ? 82
Veut-on que là-dessus je m'explique entre nous ? 83
(Montrant Elmire.) Je crois que de madame il est, ma foi, jaloux. 84
MADAME PERNELLE.
Taisez-vous, et songez aux choses que vous dites. 85
Ce n' est pas lui tout seul qui blâme ces visites : 86
Tout ce tracas qui suit les gens que vous hantez, 87
Ces carrosses sans cesse à la porte plantés, 88
Et de tant de laquais le bruyant assemblage, 89
Font un éclat fâcheux dans tout le voisinage. 90
Je veux croire qu'au fond il ne se passe rien; 91
Mais enfin on en parle, et cela n'est pas bien. 92
CLÉANTE.
Hé ! voulez-vous, madame, empêcher qu'on ne cause ? 93
Ce seroit dans la vie une fâcheuse chose 94
Si, pour les sots discours où l'on peut être mis, 95
Il falloit renoncer à ses meilleurs amis. 96
Et quand même on pourroit se résoudre à le faire, 97
Croiriez-vous obliger tout le monde à se taire ? 98
Contre la médisance il n'est point de rempart. 99
A tous les sots caquets n'ayons donc nul égard; 100
Efforçons-nous de vivre avec toute innocence, 101
Et laissons aux causeurs une pleine licence. 102
DORINE.
Daphné, notre voisine, et son petit époux, 103
Ne seroient-ils point ceux qui parlent mal de nous ? 104
Ceux de qui la conduite offre le plus à rire 105
Sont toujours sur autrui les premiers à médire : 106
Ils ne manquent jamais de saisir promptement 107
L'apparente lueur du moindre attachement, 108
D'en semer la nouvelle avec beaucoup de joie, 109
Et d'y donner le tour qu'ils veulent qu'on y croie; 110
Des actions d'autrui, teintes de leurs couleurs, 111
Ils pensent dans le monde autoriser les leurs, 112
Et, sous le faux espoir de quelque ressemblance, 113
Aux intrigues qu'ils ont donner de l'innocence, 114
Ou faire ailleurs tomber quelques traits partagés 115
De ce blâme public dont ils sont trop chargés. 116
MADAME PERNELLE.
Tous ces raisonnements ne font rien à l'affaire. 117
On sait qu'Orante mène une vie exemplaire; 118
Tous ses soins vont au ciel; et j'ai su par des gens 119
Qu'elle condamne fort le train qui vient céans. 120
DORINE.
L'exemple est admirable, et cette dame est bonne : 121
Il est vrai qu'elle vit en austère personne; 122
Mais l'âge, dans son âme, a mis ce zèle ardent, 123
Et l'on sait qu'elle est prude, à son corps défendant. 124
Tant qu'elle a pu des cœurs attirer les hommages, 125
Elle a fort bien joui de tous ses avantages; 126
Mais, voyant de ses yeux tous les brillants baisser, 127
Au monde qui la quitte elle veut renoncer, 128
Et du voile pompeux d'une haute sagesse 129
De ses attraits usés déguiser la foiblesse. 130
Ce sont là les retours des coquettes du temps : 131
Il leur est dur de voir déserter les galants. 132
Dans un tel abandon, leur sombre inquiétude 133
Ne voit d'autre recours que le métier de prude; 134
Et la sévérité de ces femmes de bien 135
Censure toute chose, et ne pardonne à rien. 136
Hautement d'un chacun elles blâment la vie, 137
Non point par charité, mais par un trait d'envie 138
Qui ne sauroit souffrir qu'une autre ait les plaisirs 139
Dont le penchant de l'âge a sevré leurs désirs. 140
MADAME PERNELLE.
(A Elmire.) Voilà les contes bleus qu'il vous faut, pour vous plaire. 141
Ma bru, l'on est chez vous contrainte de se taire : 142
Car, madame, à jaser, tient le dé tout le jour; 143
Mais enfin je prétends discourir à mon tour. 144
Je vous dis que mon fils n'a rien fait de plus sage 145
Qu'en recueillant chez soi ce dévot personnage; 146
Que le ciel au besoin l'a céans envoyé 147
Pour redresser à tous votre esprit fourvoyé; 148
Que, pour votre salut, vous le devez entendre, 149
Et qu'il ne reprend rien qui ne soit à reprendre. 150
Ces visites, ces bals, ces conversations, 151
Sont du malin esprit toutes inventions. 152
Là, jamais on n'entend de pieuses paroles; 153
Ce sont propos oisifs, chansons, et fariboles : 154
Bien souvent le prochain en a sa bonne part, 155
Et l'on y sait médire et du tiers et du quart. 156
Enfin les gens sensés ont leurs têtes troublées 157
De la confusion de telles assemblées : 158
Mille caquets divers s'y font en moins de rien; 159
Et, comme l'autre jour un docteur dit fort bien, 160
C'est véritablement la tour de Babylone, 161
Car chacun y babille, et tout du long de l'aune; 162
Et, pour conter l'histoire où ce point l'engagea... 163
(Montrant Cléante.) Voilà-t-il pas monsieur qui ricane déjà ? 164
Allez chercher vos fous qui vous donnent à rire, 165
(A Elmire.) Et sans... Adieu, ma bru; je ne veux plus rien dire. 166
Sachez que pour céans j'en rabats de moitié, 167
Et qu'il fera beau temps quand j'y mettrai le pied. 168
(Donnant un soufflet à Flipote.) Allons, vous; vous rêvez et bayez aux corneilles. 169
Jour de Dieu ! je saurai vous frotter les oreilles. 170
Marchons, gaupe, marchons. 171

SCÈNE II.

(CLÉANTE, DORINE.)
CLÉANTE.
Je n'y veux point aller,
De peur qu'elle ne vînt encor me quereller; 172
Que cette bonne femme... 173
DORINE.
Ah ! certes, c'est dommage
Qu'elle ne vous ouît tenir un tel langage : 174
Elle vous diroit bien qu'elle vous trouve bon, 175
Et qu'elle n'est point d'âge à lui donner ce nom ! 176
CLÉANTE.
Comme elle s'est pour rien contre nous échauffée ! 177
Et que de son Tartuffe elle paroît coiffée ! 178
DORINE.
Oh ! vraiment, tout cela n'est rien au prix du fils : 179
Et, si vous l'aviez vu, vous diriez : C'est bien pis ! 180
Nos troubles l'avoient mis sur le pied d'homme sage, 181
Et, pour servir son prince, il montra du courage; 182
Mais il est devenu comme un homme hébété, 183
Depuis que de Tartuffe on le voit entêté. 184
Il l'appelle son frère, et l'aime, dans son âme, 185
Cent fois plus qu'il ne fait mère, fils, fille et femme. 186
C'est de tous ses secrets l'unique confident, 187
Et de ses actions le directeur prudent. 188
Il le choie, il l'embrasse; et pour une maîtresse 189
On ne sauroit, je pense, avoir plus de tendresse : 190
A table, au plus haut bout il veut qu'il soit assis; 191
Avec joie il l'y voit manger autant que six; 192
Les bons morceaux de tout, il fait qu'on les lui cède; 193
Et, s'il vient à roter, il lui dit : Dieu vous aide ! 194
Enfin il en est fou; c'est son tout, son héros; 195
Il l'admire à tous coups, le cite à tous propos; 196
Ses moindres actions lui semblent des miracles, 197
Et tous les mots qu'il dit sont pour lui des oracles. 198
Lui, qui connoît sa dupe, et qui veut en jouir, 199
Par cent dehors fardés a l'art de l'éblouir; 200
Son cagotisme en tire à toute heure des sommes, 201
Et prend droit de gloser sur tous tant que nous sommes. 202
Il n'est pas jusqu'au fat qui lui sert de garçon, 203
Qui ne se mêle aussi de nous faire leçon; 204
Il vient nous sermonner avec des yeux farouches, 205
Et jeter nos rubans, notre rouge, et nos mouches. 206
Le traître, l'autre jour, nous rompit de ses mains 207
Un mouchoir qu'il trouva dans une Fleur des Saints, 208
Disant que nous mêlions, par un crime effroyable, 209
Avec la sainteté les parures du diable. 210

SCÈNE III.

(ELMIRE, MARIANE, DAMIS, CLÉANTE, DORINE.)
ELMIRE.
(A Cléante.) Vous êtes bien heureux de n'être point venu 211
Au discours qu'à la porte elle nous a tenu. 212
Mais j'ai vu mon mari; comme il ne m'a point vue, 213
Je veux aller là-haut attendre sa venue. 214
CLÉANTE.
Moi, je l'attends ici pour moins d'amusement; 215
Et je vais lui donner le bonjour seulement. 216

SCÈNE IV.

(CLÉANTE, DAMIS, DORINE.)
DAMIS.
De l'hymen de ma sœur touchez-lui quelque chose : 217
J'ai soupçon que Tartuffe à son effet s'oppose, 218
Qu'il oblige mon père à des détours si grands; 219
Et vous n'ignorez pas quel intérêt j'y prends. 220
Si même ardeur enflamme et ma sœur et Valère, 221
La sœur de cet ami, vous le savez, m'est chère; 222
Et s'il falloit... 223
DORINE.
Il entre.

SCÈNE V.

(ORGON, CLÉANTE, DORINE.)
ORGON.
Ah ! mon frère, bonjour.
CLÉANTE.
Je sortois, et j'ai joie à vous voir de retour. 224
La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie. 225
ORGON.
(A Cléante.) Dorine... Mon beau-frère, attendez, je vous prie. 226
Vous voulez bien souffrir, pour m'ôter de souci, 227
Que je m'informe un peu des nouvelles d'ici. 228
(A Dorine.) Tout s'est-il, ces deux jours, passé de bonne sorte ? 229
Qu'est-ce qu'on fait céans, comme est-ce qu'on s'y porte ? 230
DORINE.
Madame eut avant-hier la fièvre jusqu'au soir, 231
Avec un mal de tête étrange à concevoir. 232
ORGON.
Et Tartuffe ? 233
DORINE.
Tartuffe ? il se porte à merveille,
Gros et gras, le teint frais, et la bouche vermeille. 234
ORGON.
Le pauvre homme ! 235
DORINE.
Le soir elle eut un grand dégoût,
Et ne put, au souper, toucher à rien du tout, 236
Tant sa douleur de tête étoit encor cruelle ! 237
ORGON.
Et Tartuffe ? 238
DORINE.
Il soupa, lui tout seul, devant elle;
Et fort dévotement il mangea deux perdrix, 239
Avec une moitié de gigot en hachis. 240
ORGON.
Le pauvre homme ! 241
DORINE.
La nuit se passa tout entière
Sans qu'elle pût fermer un moment la paupière; 242
Des chaleurs l'empêchoient de pouvoir sommeiller, 243
Et jusqu'au jour, près d'elle, il nous fallut veiller. 244
ORGON.
Et Tartuffe ? 245
DORINE.
Pressé d'un sommeil agréable,
Il passa dans sa chambre au sortir de la table; 246
Et dans son lit bien chaud il se mit tout soudain, 247
Où, sans trouble, il dormit jusques au lendemain. 248
ORGON.
Le pauvre homme ! 249
DORINE.
A la fin, par nos raisons gagnée,
Elle se résolut à souffrir la saignée; 250
Et le soulagement suivit tout aussitôt. 251
ORGON.
Et Tartuffe ? 252
DORINE.
Il reprit courage comme il faut;
Et, contre tous les maux fortifiant son âme, 253
Pour réparer le sang qu'avoit perdu madame, 254
But, à son déjeuner, quatre grands coups de vin. 255
ORGON.
Le pauvre homme ! 256
DORINE.
Tous deux se portent bien enfin;
Et je vais à madame annoncer par avance 257
La part que vous prenez à sa convalescence. 258

SCÈNE VI.

(ORGON, CLÉANTE.)
CLÉANTE.
A votre nez, mon frère, elle se rit de vous : 259
Et, sans avoir dessein de vous mettre en courroux, 260
Je vous dirai tout franc que c'est avec justice. 261
A-t-on jamais parlé d'un semblable caprice ? 262
Et se peut-il qu'un homme ait un charme aujourd'hui 263
A vous faire oublier toutes choses pour lui ? 264
Qu'après avoir chez vous réparé sa misère, 265
Vous en veniez au point... ? 266
ORGON.
Halte-là, mon beau-frère,
Vous ne connoissez pas celui dont vous parlez. 267
CLÉANTE.
Je ne le connois pas, puisque vous le voulez : 268
Mais enfin, pour savoir quel homme ce peut être... 269
ORGON.
Mon frère, vous seriez charmé de le connoître; 270
Et vos ravissements ne prendroient point de fin. 271
C'est un homme.,.. qui... ah !... un homme... un homme enfin. 272
Qui suit bien ses leçons goûte une paix profonde, 273
Et comme du fumier regarde tout le monde. 274
Oui, je deviens tout autre avec son entretien; 275
Il m'enseigne à n'avoir affection pour rien; 276
De toutes amitiés il détache mon âme; 277
Et je verrois mourir frère, enfants, mère, et femme, 278
Que je m'en soucierois autant que de cela. 279
CLÉANTE.
Les sentiments humains, mon frère, que voilà ! 280
ORGON.
Ah ! si vous aviez vu comme j'en fis rencontre, 281
Vous auriez pris pour lui l’amitié que je montre. 282
Chaque jour à l'église il venoit, d'un air doux, 283
Tout vis-à-vis de moi se mettre à deux genoux. 284
Il attiroit les yeux de l'assemblée entière 285
Par l'ardeur dont au ciel il poussoit sa prière; 286
Il faisoit des soupirs, de grands élancements, 287
Et baisoit humblement la terre à tous moments : 288
Et, lorsque je sortois, il me devançoit vite 289
Pour m'aller, à la porte, offrir de l'eau bénite. 290
Instruit par son garçon, qui dans tout l'imitoit, 291
Et de son indigence, et de ce qu'il étoit, 292
Je lui faisois des dons; mais, avec modestie, 293
Il me vouloit toujours en rendre une partie. 294
C'est trop, me disoit-il, c'est trop de la moitié; 295
Je ne mérite pas de vous faire pitié. 296
Et quand je refusois de le vouloir reprendre, 297
Aux pauvres, à mes yeux, il alloit le répandre. 298
Enfin le ciel chez moi me le fit retirer, 299
Et depuis ce temps-là tout semble y prospérer. 300
Je vois qu'il reprend tout, et qu'à ma femme même 301
Il prend, pour mon honneur, un intérêt extrême; 302
Il m'avertit des gens qui lui font les yeux doux, 303
Et plus que moi six fois il s'en montre jaloux. 304
Mais vous ne croiriez point jusqu'où monte son zèle : 305
Il s'impute à péché la moindre bagatelle; 306
Un rien presque suffit pour le scandaliser, 307
Jusque-là qu'il se vint l'autre jour accuser 308
D'avoir pris une puce en faisant sa prière, 309
Et de l'avoir tuée avec trop de colère. 310
CLÉANTE.
Parbleu, vous êtes fou, mon frère, que je croi. 311
Avec de tels discours, vous moquez-vous de moi ? 312
Et que prétendez-vous que tout ce badinage...? 313
ORGON.
Mon frère, ce discours sent le libertinage. 314
Vous en êtes un peu dans votre âme entiché; 315
Et, comme je vous l'ai plus de dix fois prêché, 316
Vous vous attirerez quelque méchante affaire. 317
CLÉANTE.
Voilà de vos pareils le discours ordinaire : 318
Ils veulent que chacun soit aveugle comme eux. 319
C'est être libertin que d'avoir de bons yeux; 320
Et qui n'adore pas de vaines simagrées, 321
N'a ni respect, ni foi, pour les choses sacrées. 322
Allez, tous vos discours ne me font point de peur; 323
Je sais comme je parle, et le ciel voit mon cœur. 324
De tous vos façonniers on n'est point les esclaves. 325
Il est de faux dévots ainsi que de faux braves : 326
Et, comme on ne voit pas qu'où l'honneur les conduit 327
Les vrais braves soient ceux qui font beaucoup de bruit, 328
Les bons et vrais dévots, qu'on doit suivre à la trace, 329
Ne sont pas ceux aussi qui font tant de grimace. 330
Hé quoi !vous ne ferez nulle distinction 331
Entre l'hypocrisie et la dévotion ? 332
Vous les voulez traiter d'un semblable langage, 333
Et rendre même honneur au masque qu'au visage; 334
Égaler l'artifice à la sincérité, 335
Confondre l'apparence avec la vérité, 336
Estimer le fantôme autant que la personne, 337
Et la fausse monnoie à l'égal de la bonne ? 338
Les hommes, la plupart, sont étrangement faits; 339
Dans la juste nature on ne les voit jamais : 340
La raison a pour eux des bornes trop petites; 341
En chaque caractère ils passent ses limites; 342
Et la plus noble chose, ils la gâtent souvent 343
Pour la vouloir outrer et pousser trop avant. 344
Que cela vous soit dit en passant, mon beau-frère. 345
ORGON.
Oui, vous êtes, sans doute, un docteur qu'on révère; 346
Tout le savoir du monde est chez vous retiré. 347
Vous êtes le seul sage et le seul éclairé, 348
Un oracle, un Caton, dans le siècle où nous sommes; 349
Et près de vous ce sont des sots que tous les hommes. 350
CLÉANTE.
Je ne suis point, mon frère, un docteur révéré, 351
Et le savoir, chez moi, n'est pas tout retiré. 352
Mais, en un mot, je sais, pour toute ma science, 353
Du faux avec le vrai faire la différence. 354
Et comme je ne vois nul genre de héros 355
Qui soient plus à priser que les parfaits dévots; 356
Aucune chose au monde et plus noble et plus belle, 357
Que la sainte ferveur d'un véritable zèle; 358
Aussi ne vois-je rien qui soit plus odieux 359
Que le dehors plâtré d'un zèle spécieux, 360
Que ces francs charlatans, que ces dévots de place, 361
De qui la sacrilège et trompeuse grimace 362
Abuse impunément, et se joue, à leur gré, 363
De ce qu'ont les mortels de plus saint et sacré; 364
Ces gens qui, par une âme à l'intérêt soumise, 365
Font de dévotion métier et marchandise, 366
Et veulent acheter crédit et dignités 367
A prix de faux clins d'yeux et d'élans affectés; 368
Ces gens, dis-je, qu'on voit d'une ardeur non commune, 369
Par le chemin du ciel courir à leur fortune : 370
Qui, brûlants et priants, demandent chaque jour, 371
Et prêchent la retraite au milieu de la cour; 372
Qui savent ajuster leur zèle avec leurs vices, 373
Sont prompts, vindicatifs, sans foi, pleins d'artifices, 374
Et, pour perdre quelqu'un, couvrent insolemment 375
De l'intérêt du ciel leur fier ressentiment; 376
D'autant plus dangereux dans leur âpre colère, 377
Qu'ils prennent contre nous des armes qu'on révère, 378
Et que leur passion, dont on leur sait bon gré, 379
Veut nous assassiner avec un fer sacré. 380
De ce faux caractère on en voit trop paroître. 381
Mais les dévots de cœur sont aisés à connoître. 382
Notre siècle, mon frère, en expose à nos yeux 383
Qui peuvent nous servir d'exemples glorieux. 384
Regardez Ariston, regardez Périandre, 385
Oronte, Alcidamas, Polydore, Clitandre; 386
Ce titre par aucun ne leur est débattu; 387
Ce ne sont point du tout fanfarons de vertu; 388
On ne voit point en eux ce faste insupportable, 389
Et leur dévotion est humaine, est traitable : 390
Ils ne censurent point toutes nos actions, 391
Ils trouvent trop d'orgueil dans ces corrections; 392
Et, laissant la fierté des paroles aux autres, 393
C'est par leurs actions qu'ils reprennent les nôtres. 394
L'apparence du mal a chez eux peu d'appui, 395
Et leur âme est portée à juger bien d'autrui. 396
Point de cabale en eux, point d'intrigues à suivre; 397
On les voit, pour tous soins, se mêler de bien vivre. 398
Jamais contre un pécheur ils n'ont d'acharnement, 399
Ils attachent leur haine au péché seulement, 400
Et ne veulent point prendre, avec un zèle extrême, 401
Les intérêts du ciel plus qu'il ne veut lui-même. 402
Voilà mes gens, voilà comme il en faut user, 403
Voilà l'exemple enfin qu'il se faut proposer. 404
Votre homme, à dire vrai, n'est pas de ce modèle : 405
C'est de fort bonne foi que vous vantez son zèle; 406
Mais par un faux éclat je vous crois ébloui. 407
ORGON.
Monsieur mon cher beau-frère, avez-vous tout dit ? 408
CLÉANTE.
Oui.
ORGON.
Je suis votre valet. 409
CLÉANTE.
(Il veut s'en aller.) De grâce, un mot, mon frère
Laissons là ce discours. Vous savez que Valère, 410
Pour être votre gendre, a parole de vous ? 411
ORGON.
Oui. 412
CLÉANTE.
Vous aviez pris jour pour un lien si doux.
ORGON.
Il est vrai. 413
CLÉANTE.
Pourquoi donc en différer la fête ?
ORGON.
Je ne sais. 414
CLÉANTE.
Auriez-vous autre pensée en tête ?
ORGON.
Peut-être. 415
CLÉANTE.
Vous voulez manquer à votre foi ?
ORGON.
Je ne dis pas cela. 416
CLÉANTE.
Nul obstacle, je croi,
Ne vous peut empêcher d'accomplir vos promesses. 417
ORGON.
Selon. 418
CLÉANTE.
Pour dire un mot faut-il tant de finesses ?
Valère, sur ce point, me fait vous visiter. 419
ORGON.
Le ciel en soit loué ! 420
CLÉANTE.
Mais que lui reporter ?
ORGON.
Tout ce qu'il vous plaira. 421
CLÉANTE.
Mais il est nécessaire
De savoir vos desseins. Quels sont-ils donc ? 422
ORGON.
De faire
Ce que le ciel voudra. 423
CLÉANTE.
Mais parlons tout de bon.
Valère a votre foi; la tiendrez-vous, ou non ? 424
ORGON.
Adieu. 425
CLÉANTE.
(Seul.) Pour son amour je crains une disgrâce,
Et je dois l'avertir de tout ce qui se passe 426

Acte II

SCÈNE PREMIÈRE.

(ORGON, MARIANE.)
ORGON.
Mariane ! 427
MARIANE.
Mon père ?
ORGON.
Approchez; j'ai de quoi
Vous parler en secret. 428
((Il regarde dans un petit cabinet.))
MARIANE.
Que cherchez-vous ?
ORGON.
Je voi
Si quelqu'un n'est point là qui pourroit nous entendre, 429
Gar ce petit endroit est propre pour surprendre. 430
Or sus, nous voilà bien. J'ai, Mariane, en vous 431
Reconnu, de tout temps, un esprit assez doux, 432
Et de tout temps aussi vous m'avez été chère. 433
MARIANE.
Je suis fort redevable à cet amour de père. 434
ORGON.
C'est fort bien dit, ma fille; et, pour le mériter, 435
Vous devez n'avoir soin que de me contenter. 436
MARIANE.
C'est où je mets aussi ma gloire la plus haute. 437
ORGON.
Fort bien. Que dites-vous de Tartuffe notre hôte ? 438
MARIANE.
Qui, moi ? 439
ORGON.
Vous. Voyez bien comme vous répondrez.
MARIANE.
Hélas ! j'en dirai, moi, tout ce que vous voudrez. 440

SCÈNE II.

(ORGON, MARIANE, DORINE, entrant doucement, et se tenant derrière Orgon, sans être vue.)
ORGON.
C'est parler sagement... Dites-moi donc, ma fille, 441
Qu'en toute sa personne un haut mérite brille, 442
Qu'il touche votre cœur, et qu'il vous seroit doux 443
De le voir, par mon choix, devenir votre époux. 444
Eh ? 445
((Mariane se recule avec surprise.))
MARIANE.
Eh ?
ORGON.
Qu'est-ce ?
MARIANE.
Plaît-il ?
ORGON.
Quoi ?
MARIANE.
Me suis-je méprise ?
ORGON.
Comment ? 446
MARIANE.
Qui voulez-vous, mon père, que je dise
Qui me touche le cœur, et qu'il me seroit doux 447
De voir, par votre choix, devenir mon époux ? 448
ORGON.
Tartuffe. 449
MARIANE.
Il n'en est rien, mon père, je vous jure.
Pourquoi me faire dire une telle imposture ? 450
ORGON.
Mais je veux que cela soit une vérité; 451
Et c'est assez pour vous que je l'aie arrêté. 452
MARIANE.
Quoi ! vous voulez, mon père ?... 453
ORGON.
Oui, je prétends, ma fille,
Unir, par votre hymen, Tartuffe à ma famille. 454
Il sera votre époux, j'ai résolu cela; 455
Et comme sur vos vœux je... (Apercevant Dorine.) Que faites-vous là ? 456
La curiosité qui vous presse est bien forte, 457
Mamie, à nous venir écouter de la sorte. 458
DORINE.
Vraiment, je ne sais pas si c'est un bruit qui part 459
De quelque conjecture, ou d'un coup de hasard; 460
Mais de ce mariage on m'a dit la nouvelle, 461
Et j'ai traité cela de pure bagatelle. 462
ORGON.
Quoi donc ! la chose est-elle incroyable ? 463
DORINE.
A tel point
Que vous-même, monsieur, je ne vous en crois point. 464
ORGON.
Je sais bien le moyen de vous le faire croire. 465
DORINE.
Oui ! oui ! vous nous contez une plaisante histoire ! 466
ORGON.
Je conte justement ce qu'on verra dans peu. 467
DORINE.
Chansons ! 468
ORGON.
Ce que je dis, ma fille, n'est point jeu.
DORINE.
Allez, ne croyez point à monsieur votre père; 469
Il raille. 470
ORGON.
Je vous dis...
DORINE.
Non, vous avez beau faire,
On ne vous croira point. 471
ORGON.
A la fin, mon courroux...
DORINE.
Hé bien ! on vous croit donc; et c'est tant pis pour vous. 472
Quoi ! se peut-il, monsieur, qu'avec l'air d'homme sage, 473
Et cette large barbe au milieu du visage, 474
Vous soyez assez fou pour vouloir... ? 475
ORGON.
Écoutez :
Vous avez pris céans certaines privautés 476
Qui ne me plaisent point; je vous le dis, mamie. 477
DORINE.
Parlons sans nous fâcher, monsieur, je vous supplie. 478
Vous moquez-vous des gens d'avoir fait ce complot ? 479
Votre fille n'est point l'affaire d'un bigot : 480
Il a d'autres emplois auxquels il faut qu'il pense. 481
Et puis, que vous apporte une telle alliance ? 482
A quel sujet aller, avec tout votre bien, 483
Choisir un gendre gueux ?... 484
ORGON.
Taisez-vous. S'il n'a rien,
Sachez que c'est par là qu'il faut qu'on le révère. 485
Sa misère est sans doute une honnête misère; 486
Au-dessus des grandeurs elle doit l'élever, 487
Puisque enfin de son bien il s'est laissé priver 488
Par son trop peu de soin des choses temporelles, 489
Et sa puissante attache aux choses éternelles. 490
Mais mon secours pourra lui donner les moyens 491
De sortir d'embarras, et rentrer dans ses biens : 492
Ce sont fiefs qu'à bon titre au pays on renomme; 493
Et, tel que l'on le voit, il est bien gentilhomme. 494
DORINE.
Oui, c'est lui qui le dit; et cette vanité, 495
Monsieur, ne sied pas bien avec la piété. 496
Qui d'une sainte vie embrasse l'innocence 497
Ne doit point tant prôner son nom et sa naissance; 498
Et l'humble procédé de la dévotion 499
Souffre mal les éclats de cette ambition. 500
A quoi bon cet orgueil ?... Mais ce discours vous blesse : 501
Parlons de sa personne, et laissons sa noblesse. 502
Ferez-vous possesseur, sans quelque peu d'ennui, 503
D'une fille comme elle un homme comme lui ? 504
Et ne devez-vous pas songer aux bienséances, 505
Et de cette union prévoir les conséquences ? 506
Sachez que d'une fille on risque la vertu, 507
Lorsque dans son hymen son goût est combattu; 508
Que le dessein d'y vivre en honnête personne 509
Dépend des qualités du mari qu'on lui donne, 510
Et que ceux dont partout on montre au doigt le front, 511
Font leurs femmes souvent ce qu'on voit qu'elles sont. 512
Il est bien difficile enfin d'être fidèle 513
A de certains maris faits d'un certain modèle; 514
Et qui donne à sa fille un homme qu'elle hait, 515
Est responsable au ciel des fautes qu'elle fait. 516
Songez à quels périls votre dessein vous livre. 517
ORGON.
Je vous dis qu'il me faut apprendre d'elle à vivre ! 518
DORINE.
Vous n'en feriez que mieux de suivre mes leçons. 519
ORGON.
Ne nous amusons point, ma fille, à ces chansons; 520
Je sais ce qu'il vous faut, et je suis votre père. 521
J'avois donné pour vous ma parole à Valère : 522
Mais, outre qu'à jouer on dit qu'il est enclin, 523
Je le soupçonne encor d'être un peu libertin; 524
Je ne remarque point qu'il hante les églises. 525
DORINE.
Voulez-vous qu'il y coure à vos heures précises, 526
Comme ceux qui n'y vont que pour être aperçus ? 527
ORGON.
Je ne demande pas votre avis là-dessus. 528
Enfin, avec le ciel l'autre est le mieux du monde, 529
Et c'est une richesse à nulle autre seconde. 530
Cet hymen de tous biens comblera vos désirs; 531
Il sera tout confit en douceurs et plaisirs. 532
Ensemble vous vivrez, dans vos ardeurs fidèles, 533
Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles : 534
A nul fâcheux débat jamais vous n'en viendrez, 535
Et vous ferez de lui tout ce que vous voudrez. 536
DORINE.
Elle? Elle n'en fera qu'un sot, je vous assure. 537
ORGON.
Ouais ! quels discours ! 538
DORINE.
Je dis qu'il en a l'encolure,
Et que son ascendant, monsieur, l'emportera 539
Sur toute la vertu que votre fille aura. 540
ORGON.
Cessez de m'interrompre, et songez à vous taire, 541
Sans mettre votre nez où vous n'avez que faire. 542
DORINE.
(Elle l'interrompt toujours au moment où il se retourne pour parler à sa fille.) Je n'en parle, monsieur, que pour votre intérêt. 543
ORGON.
C'est prendre trop de soin; taisez-vous, s'il vous plaît. 544
DORINE.
Si l'on ne vous aimoit... 545
ORGON.
Je ne veux pas qu'on m'aime.
DORINE.
Et je veux vous aimer, monsieur, malgré vous-même. 546
ORGON.
Ah ! 547
DORINE.
Votre honneur m'est cher, et je ne puis souffrir
Qu'aux brocards d'un chacun vous alliez vous offrir. 548
ORGON.
Vous ne vous tairez point ? 549
DORINE.
C'est une conscience,
Que de vous laisser faire une telle alliance. 550
ORGON.
Te tairas-tu, serpent, dont les traits effrontés... ? 551
DORINE.
Ah ! vous êtes dévot, et vous vous emportez ? 552
ORGON.
Oui, ma bile s'échauffe à toutes ces fadaises, 553
Et tout résolûment je veux que tu te taises. 554
DORINE.
Soit. Mais, ne disant mot, je n'en pense pas moins. 555
ORGON.
Pense, si tu le veux; mais applique tes soins 556
A ne m'en point parler, ou... (Se retournant vers sa fille.) Suffit... Comme sage, 557
J'ai pesé mûrement toutes choses. 558
DORINE.
J'enrage
De ne pouvoir parler. 559
((Elle se tait lorsqu'il tourne la tête.))
ORGON.
Sans être damoiseau,
Tartuffe est fait de sorte... 560
DORINE.
Oui, c'est un beau museau !
ORGON.
Que, quand tu n'aurois même aucune sympathie 561
Pour tous les autres dons... 562
DORINE.
La voilà bien lotie !
((Orgon se tourne devant elle, et la regarde les bras croisés.))
Si j'étois en sa place, un homme assurément 563
Ne m'épouseroit pas de force impunément; 564
Et je lui ferois voir, bientòt après la fête, 565
Qu'une femme a toujours une vengeance prête. 566
ORGON.
(A Dorine.) Donc de ce que je dis on ne fera nul cas ? 567
DORINE.
De quoi vous plaignez-vous ? Je ne vous parle pas. 568
ORGON.
Qu'est-ce que tu fais donc ? 569
DORINE.
Je me parle à moi-même.
ORGON.
Fort bien. Pour châtier son insolence extrême, 570
Il faut que je lui donne un revers de ma main. 571
((Il se met en posture de lui donner un soufflet, et, à chaque mot qu'il dit à sa fille, il jette un coup d'œil vers Dorine, qui se tient droite sans parler.))
Ma fille, vous devez approuver mon dessein... 572
Croire que le mari... que j'ai su vous élire... 573
(À Dorine.) Que ne te parles-tu ? 574
DORINE.
Je n'ai rien à me dire.
ORGON.
Encore un petit mot. 575
DORINE.
Il ne me plaît pas, moi.
ORGON.
Certes, je t'y guettois. 576
DORINE.
Quelque sotte, ma foi !
ORGON.
Enfin, ma fille, il faut payer d'obéissance; 577
Et montrer pour mon choix entière déférence. 578
DORINE.
(En s'enfuyant.) Je me moquerois fort de prendre un tel époux. 579
ORGON.
(Il lui veut donner un soufflet, et la manque.) Vous avez là, ma fille, une peste avec vous, 580
Avec qui, sans péché, je ne saurois plus vivre. 581
Je me sens hors d'état maintenant de poursuivre; 582
Ses discours insolents m'ont mis l'esprit en feu, 583
Et je vais prendre l'air pour me rasseoir un peu. 584

SCÈNE III.

(MARIANE, DORINE.)
DORINE.
Avez-vous donc perdu, dites-moi, la parole ? 585
Et faut-il qu'en ceci je fasse votre rôle ? 586
Souffrir qu'on vous propose un projet insensé, 587
Sans que du moindre mot vous l'ayez repoussé ! 588
MARIANE.
Contre un père absolu que veux-tu que je fasse ? 589
DORINE.
Ce qu'il faut pour parer une telle menace. 590
MARIANE.
Quoi ? 591
DORINE.
Lui dire qu'un cœur n'aime point par autrui;
Que vous, vous mariez pour vous, non pas pour lui; 592
Qu'étant celle pour qui se fait toute l'affaire, 593
C'est à vous, non à lui, que le mari doit plaire; 594
Et que, si son Tartuffe est pour lui si charmant, 595
Il le peut épouser sans nul empêchement. 596
MARIANE.
Un père, je l'avoue, a sur nous tant d'empire 597
Que je n'ai jamais eu la force de rien dire. 598
DORINE.
Mais raisonnons. Valère a fait pour vous des pas : 599
L'aimez-vous, je vous prie, ou ne l'aimez-vous pas ? 600
MARIANE.
Ah ! qu'envers mon amour ton injustice est grande, 601
Dorine ! Me dois-tu faire cette demande ? 602
T'ai-je pas là-dessus ouvert cent fois mon cœur ? 603
Et sais-tu pas pour lui jusqu'où va mon ardeur ? 604
DORINE.
Que sais-je si le cœur a parlé par la bouche, 605
Et si c'est tout de bon que cet amant vous touche ? 606
MARIANE.
Tu me fais un grand tort, Dorine, d'en douter; 607
Et mes vrais sentiments ont su trop éclater. 608
DORINE.
Enfin, vous l'aimez donc ? 609
MARIANE.
Oui, d'une ardeur extrême
DORINE.
Et, selon l'apparence, il vous aime de même ? 610
MARIANE.
Je le crois. 611
DORINE.
Et tous deux brûlez également
De vous voir mariés ensemble ? 612
MARIANE.
Assurément.
DORINE.
Sur cette autre union quelle est donc votre attente ? 613
MARIANE.
De me donner la mort si l'on me violente. 614
DORINE.
Fort bien. C'est un recours où je ne songeois pas; 615
Vous n'avez qu'à mourir pour sortir d'embarras. 616
Le remède, sans doute, est merveilleux. J'enrage, 617
Lorsque j'entends tenir ces sortes de langage. 618
MARIANE.
Mon Dieu ! de quelle humeur, Dorine, tu te rends ! 619
Tu ne compatis point aux déplaisirs des gens. 620
DORINE.
Je ne compatis point à qui dit des sornettes, 621
Et dans l'occasion mollit comme vous faites. 622
MARIANE.
Mais que veux-tu ? Si j'ai de la timidité... 623
DORINE.
Mais l'amour dans un cœur veut de la fermeté. 624
MARIANE.
Mais n'en gardé-je pas pour les feux de Valère ? 625
Et n'est-ce pas à lui de m'obtenir d'un père ? 626
DORINE.
Mais quoi ! Si votre père est un bourru fieffé, 627
Qui s'est de son Tartuffe entièrement coiffé, 628
Et manque à l'union qu'il avoit arrêtée, 629
La faute à votre amant doit-elle être imputée ? 630
MARIANE.
Mais, par un haut refus et d'éclatants mépris, 631
Ferai-je, dans mon choix, voir un cœur trop épris ? 632
Sortirai-je pour lui, quelque éclat dont il brille, 633
De la pudeur du sexe et du devoir de fille ? 634
Et veux-tu que mes feux par le monde étalés... ? 635
DORINE.
Non, non, je ne veux rien. Je vois que vous voulez 636
Être à monsieur Tartuffe; et j'aurois, quand j'y pense, 637
Tort de vous détourner d'une telle alliance. 638
Quelle raison aurois-je à combattre vos vœux ? 639
Le parti, de soi-même, est fort avantageux. 640
Monsieur Tartuffe ! oh ! oh ! n'est-ce rien qu'on propose ? 641
Certes, monsieur Tartuffe, à bien prendre la chose, 642
N'est pas un homme, non, qui se mouche du pied; 643
Et ce n'est pas peu d'heur que d'être sa moitié. 644
Tout le monde déjà de gloire le couronne; 645
Il est noble chez lui, bien fait de sa personne; 646
Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri : 647
Vous vivrez trop contente avec un tel mari. 648
MARIANE.
Mon Dieu !... 649
DORINE.
Quelle allégresse aurez-vous dans votre âme,
Quand d'un époux si beau vous vous verrez la femme ! 650
MARIANE.
Ah ! cesse, je te prie, un semblable discours; 651
Et contre cet hymen ouvre-moi du secours. 652
C'en est fait, je me rends, et suis prête à tout faire. 653
DORINE.
Non, il faut qu'une fille obéisse à son père, 654
Voulût-il lui donner un singe pour époux. 655
Votre sort est fort beau : de quoi vous plaignez-vous ? 656
Vous irez par le coche en sa petite ville, 657
Qu'en oncles et cousins vous trouverez fertile, 658
Et vous vous plairez fort à les entretenir. 659
D'abord chez le beau monde on vous fera venir. 660
Vous irez visiter, pour votre bienvenue, 661
Madame la baillive et madame l'élue, 662
Qui d'un siège pliant vous feront honorer. 663
Là, dans le carnaval, vous pourrez espérer 664
Le bal et la grand'bande, à savoir deux musettes, 665
Et parfois Fagotin, et les marionnettes; 666
Si pourtant votre époux... 667
MARIANE.
Ah ! tu me fais mourir !
De tes conseils, plutôt, songe à me secourir. 668
DORINE.
Je suis votre servante. 669
MARIANE.
Hé ! Dorine, de grâce...
DORINE.
Il faut, pour vous punir, que cette affaire passe. 670
MARIANE.
Ma pauvre fille ! 671
DORINE.
Non.
MARIANE.
Si mes vœux déclarés...
DORINE.
Point. Tartuffe est votre homme, et vous en tâterez. 672
MARIANE.
Tu sais qu'à toi toujours je me suis confiée : 673
Fais-moi... 674
DORINE.
Non, vous serez, ma foi, tartuffiée.
MARIANE.
Hé bien ! puisque mon sort ne sauroit t'émouvoir, 675
Laisse-moi désormais toute à mon désespoir : 676
C'est de lui que mon cœur empruntera de l'aide; 677
Et je sais de mes maux l'infaillible remède. 678
((Elle veut s'en aller.))
DORINE.
Hé ! là, là, revenez. Je quitte mon courroux. 679
Il faut, nonobstant tout, avoir pitié de vous. 680
MARIANE.
Vois-tu, si l'on m'expose à ce cruel martyre, 681
Je te le dis, Dorine, il faudra que j'expire. 682
DORINE.
Ne vous tourmentez point. On peut adroitement 683
Empêcher... Mais voici Valère, votre amant. 684

SCÈNE IV.

(VALÈRE, MARIANE, DORINE.)
VALÈRE.
On vient de débiter, madame, une nouvelle 685
Que je ne savois pas, et qui sans doute est belle. 686
MARIANE.
Quoi ? 687
VALÈRE.
Que vous épousez Tartuffe.
MARIANE.
Il est certain
Que mon père s'est mis en tête ce dessein. 688
VALÈRE.
Votre père, madame... 689
MARIANE.
A changé de visée :
La chose vient par lui de m'être proposée. 690
VALÈRE.
Quoi ! sérieusement ? 691
MARIANE.
Oui, sérieusement.
Il s'est, pour cet hymen, déclaré hautement. 692
VALÈRE.
Et quel est le dessein où votre âme s'arrête, 693
Madame ? 694
MARIANE.
Je ne sais.
VALÈRE.
La réponse est honnête.
Vous ne savez ? 695
MARIANE.
Non.
VALÈRE.
Non ?
MARIANE.
Que me conseillez-vous ?
VALÈRE.
Je vous conseille, moi, de prendre cet époux. 696
MARIANE.
Vous me le conseillez ? 697
VALÈRE.
Oui.
MARIANE.
Tout de bon ?
VALÈRE.
Sans doute.
Le choix est glorieux, et vaut bien qu'on l'écoute. 698
MARIANE.
Hé bien ! c'est un conseil, monsieur, que je reçois. 699
VALÈRE.
Vous n'aurez pas grand'peine à le suivre, je crois. 700
MARIANE.
Pas plus qu'à le donner n'en a souffert votre âme. 701
VALÈRE.
Moi, je vous l'ai donné pour vous plaire, madame. 702
MARIANE.
Et moi, je le suivrai pour vous faire plaisir. 703
DORINE.
(Se retirant dans le fond du théâtre.) Voyons ce qui pourra de ceci réussir. 704
VALÈRE.
C'est donc ainsi qu'on aime ? Et c'étoit tromperie 705
Quand vous... 706
MARIANE.
Ne parlons point de cela, je vous prie.
Vous m'avez dit tout franc que je dois accepter 707
Celui que pour époux on me veut présenter, 708
Et je déclare, moi, que je prétends le faire, 709
Puisque vous m'en donnez le conseil salutaire. 710
VALÈRE.
Ne vous excusez point sur mes intentions. 711
Vous aviez pris déjà vos résolutions; 712
Et vous vous saisissez d'un prétexte frivole 713
Pour vous autoriser à manquer de parole. 714
MARIANE.
Il est vrai, c'est bien dit. 715
VALÈRE.
Sans doute; et votre cœur
N'a jamais eu pour moi de véritable ardeur. 716
MARIANE.
Hélas ! permis à vous d'avoir cette pensée. 717
VALÈRE.
Oui, oui, permis à moi; mais mon âme offensée 718
Vous préviendra peut-être en un pareil dessein; 719
Et je sais où porter et mes vœux et ma main. 720
MARIANE.
Ah ! je n'en doute point; et les ardeurs qu'excite 721
Le mérite... 722
VALÈRE.
Mon Dieu ! laissons là le mérite.
J'en ai fort peu sans doute, et vous en faites foi. 723
Mais j'espère aux bontés qu'une autre aura pour moi; 724
Et j'en sais de qui l'âme, à ma retraite ouverte, 725
Consentira sans honte à réparer ma perte. 726
MARIANE.
La perte n'est pas grande; et de ce changement 727
Vous vous consolerez assez facilement. 728
VALÈRE.
J'y ferai mon possible, et vous le pouvez croire. 729
Un cœur qui nous oublie engage notre gloire; 730
Il faut à l'oublier mettre aussi tous nos soins; 731
Si l'on n'en vient à bout, on le doit feindre au moins. 732
Et cette lâcheté jamais ne se pardonne, 733
De montrer de l'amour pour qui nous abandonne. 734
MARIANE.
Ce sentiment sans doute est noble et relevé. 735
VALÈRE.
Fort bien; et d'un chacun il doit être approuvé. 736
Hé quoi ! vous voudriez qu'à jamais dans mon âme 737
Je gardasse pour vous les ardeurs de ma flamme, 738
Et vous visse, à mes yeux, passer en d'autres bras, 739
Sans mettre ailleurs un cœur dont vous ne voulez pas ? 740
MARIANE.
Au contraire; pour moi, c'est ce que je souhaite; 741
Et je voudrois déjà que la chose fût faite. 742
VALÈRE.
Vous le voudriez ? 743
MARIANE.
Oui.
VALÈRE.
C'est assez m'insulter,
Madame; et, de ce pas, je vais vous contenter. 744
((Il fait un pas pour s'en aller.))
MARIANE.
Fort bien. 745
VALÈRE.
(Revenant.) Souvenez-vous au moins que c'est vous-même
Qui contraignez mon cœur à cet effort extrême. 746
MARIANE.
Oui. 747
VALÈRE.
(Revenant encore.) Et que le dessein que mon âme conçoit
N'est rien qu'à votre exemple. 748
MARIANE.
A mon exemple, soit.
VALÈRE.
(En sortant.) Suffit : vous allez être à point nommé servie. 749
MARIANE.
Tant mieux. 750
VALÈRE.
(Revenant encore.) Vous me voyez, c'est pour toute ma vie.
MARIANE.
A la bonne heure. 751
VALÈRE.
(S'en va, et, lorsqu'il est vers la porte, il se retourne.) Euh ?
MARIANE.
Quoi ?
VALÈRE.
Ne m'appelez-vous pas?
MARIANE.
Moi? Vous rêvez. 752
VALÈRE.
Hé bien ! je poursuis donc mes pas.
Adieu, madame. 753
((Il s'en va lentement.))
MARIANE.
Adieu, monsieur.
DORINE.
(A Mariane.) Pour moi, je pense
Que vous perdez l'esprit par cette extravagance : 754
Et je vous ai laissés tout du long quereller, 755
Pour voir où tout cela pourroit enfin aller. 756
Holà ! seigneur Valère. 757
((Elle arrête Valère par le bras.))
VALÈRE.
(Feignant de résister.) Hé ! que veux-tu, Dorine ?
DORINE.
Venez ici. 758
VALÈRE.
Non, non, le dépit me domine.
Ne me détourne point de ce qu'elle a voulu. 759
DORINE.
Arrêtez. 760
VALÈRE.
Non, vois-tu, c'est un point résolu.
DORINE.
Ah ! 761
MARIANE.
Il souffre à me voir, ma présence le chasse;
Et je ferai bien mieux de lui quitter la place. 762
DORINE.
(Quittant Valère, et courant après Mariane.) A l'autre ! Où courez-vous ? 763
MARIANE.
Laisse.
DORINE.
Il faut revenir.
MARIANE.
Non, non, Dorine; en vain tu veux me retenir. 764
VALÈRE.
Je vois bien que ma vue est pour elle un supplice; 765
Et, sans doute, il vaut mieux que je l'en affranchisse. 766
DORINE.
(Quittant Mariane, et courant après Valère.) Encor ! Diantre soit fait de vous, si je le veux. 767
Cessez ce badinage; et venez çà tous deux. 768
((Elle les tire l'un et l'autre.))
VALÈRE.
(A Dorine.) Mais quel est ton dessein ? 769
MARIANE.
(A Dorine.) Qu'est-ce que tu veux faire ?
DORINE.
Vous bien remettre ensemble, et vous tirer d'affaire. 770
(A Valère.) Êtes-vous fou d'avoir un pareil démêlé ? 771
VALÈRE.
N'as-tu pas entendu comme elle m'a parlé ? 772
DORINE.
(A Mariane.) Êtes-vous folle, vous, de vous être emportée ? 773
MARIANE.
N'as-tu pas vu la chose, et comme il m'a traitée ? 774
DORINE.
(A Valère.) Sottise des deux parts. Elle n'a d'autre soin 775
Que de se conserver à vous, j'en suis témoin. 776
(A Mariane.) Il n'aime que vous seule, et n'a point d'autre envie 777
Que d'être votre époux; j'en réponds sur ma vie. 778
MARIANE.
(A Valère.) Pourquoi donc me donner un semblable conseil ? 779
VALÈRE.
(A Mariane.) Pourquoi m'en demander sur un sujet pareil ? 780
DORINE.
Vous êtes fous tous deux. Çà, la main l'un et l'autre. 781
(A Valère.) Allons, vous. 782
VALÈRE.
(En donnant sa main à Dorine.) A quoi bon ma main ?
DORINE.
(A Mariane.) Ah çà ! la vôtre.
MARIANE.
(En donnant aussi sa main.) De quoi sert tout cela ? 783
DORINE.
Mon Dieu ! vite, avancez.
Vous vous aimez tous deux plus que vous ne pensez. 784
(Valère et Mariane se tiennent quelque temps par la main sans se regarder.) 785
VALÈRE.
(Se tournant vers Mariane.) Mais ne faites donc point les choses avec peine; 786
Et regardez un peu les gens sans nulle haine. 787
((Mariane tourne l'œil sur Valère, et fait un petit souris.))
DORINE.
A vous dire le vrai, les amants sont bien fous ! 788
VALÈRE.
(A Mariane.) Oh çà ! n'ai-je pas lieu de me plaindre de vous ? 789
Et, pour n'en point mentir, n'êtes-vous pas méchante 790
De vous plaire à me dire une chose affligeante ? 791
MARIANE.
Mais vous, n'ètes-vous pas l'homme le plus ingrat... ? 792
DORINE.
Pour une autre saison laissons tout ce débat, 793
Et songeons à parer ce fâcheux mariage. 794
MARIANE.
Dis-nous donc quels ressorts il faut mettre en usage. 795
DORINE.
Nous en ferons agir de toutes les façons. 796
(A Valère.) Votre père se moque; et ce sont des chansons. 797
(A Mariane.) Mais, pour vous, il vaut mieux qu'à son extravagance 798
D'un doux consentement vous prêtiez l'apparence, 799
Afin qu'en cas d'alarme il vous soit plus aisé 800
De tirer en longueur cet hymen proposé. 801
En attrapant du temps, à tout on remédie. 802
Tantôt vous payerez de quelque maladie 803
Qui viendra tout à coup, et voudra des délais; 804
Tantôt vous payerez de présages mauvais : 805
Vous aurez fait d'un mort la rencontre fâcheuse, 806
Cassé quelque miroir, ou songé d'eau bourbeuse; 807
Enfin, le bon de tout, c'est qu'à d'autres qu'à lui 808
On ne peut vous lier que vous ne disiez oui. 809
Mais, pour mieux réussir, il est bon, ce me semble, 810
Qu'on ne vous trouve point tous deux parlant ensemble. 811
(A Valère.) Sortez; et, sans tarder, employez vos amis 812
Pour vous faire tenir ce qu'on vous a promis. 813
Nous allons réveiller les efforts de son frère, 814
Et dans notre parti jeter la belle-mère. 815
Adieu. 816
VALÈRE.
(A Mariane.) Quelques efforts que nous préparions tous,
Ma plus grande espérance, à vrai dire, est en vous. 817
MARIANE.
(A Valère.) Je ne vous réponds pas des volontés d'un père; 818
Mais je ne serai point à d'autre qu'à Valère. 819
VALÈRE.
Que vous me comblez d'aise ! et, quoi que puisse oser... 820
DORINE.
Ah ! jamais les amants ne sont las de jaser. 821
Sortez, vous dis-je. 822
VALÈRE.
(Il fait un pas et revient.) Enfin...
DORINE.
Quel caquet est le vôtre !
(Les poussant chacun par l'épaule.) Tirez de cette part; et vous, tirez de l'autre. 823

Acte III

SCÈNE PREMIÈRE.

(DAMIS, DORINE.)
DAMIS.
Que la foudre, sur l'heure, achève mes destins, 824
Qu'on me traite partout du plus grand des faquins, 825
S'il est aucun respect ni pouvoir qui m'arrête, 826
Et si je ne fais pas quelque coup de ma tête ! 827
DORINE.
De grâce, modérez un tel emportement : 828
Votre père n'a fait qu'en parler simplement. 829
On n'exécute pas tout ce qui se propose; 830
Et le chemin est long du projet à la chose. 831
DAMIS.
Il faut que de ce fat j'arrête les complots, 832
Et qu'à l'oreille un peu je lui dise deux mots. 833
DORINE.
Ah ! tout doux ! envers lui, comme envers votre père, 834
Laissez agir les soins de votre belle-mère. 835
Sur l'esprit de Tartuffe elle a quelque crédit, 836
Il se rend complaisant à tout ce qu'elle dit, 837
Et pourroit bien avoir douceur de cœur pour elle. 838
Plût à Dieu qu'il fût vrai ! la chose seroit belle. 839
Enfin, votre intérêt l'oblige à le mander : 840
Sur l'hymen qui vous trouble elle veut le sonder, 841
Savoir ses sentiments, et lui faire connaître 842
Quels fâcheux démêlés il pourra faire naître 843
S'il faut qu'à ce dessein il prête quelque espoir. 844
Son valet dit qu'il prie, et je n'ai pu le voir; 845
Mais ce valet m'a dit qu'il s'en alloit descendre. 846
Sortez donc, je vous prie, et me laissez l'attendre. 847
DAMIS.
Je puis être présent à tout cet entretien. 848
DORINE.
Point. Il faut qu'ils soient seuls. 849
DAMIS.
Je ne lui dirai rien.
DORINE.
Vous vous moquez : on sait vos transports ordinaires; 850
Et c'est le vrai moyen de gâter les affaires. 851
Sortez. 852
DAMIS.
Non; je veux voir, sans me mettre en courroux.
DORINE.
Que vous êtes fâcheux ! Il vient. Retirez-vous. 853
((Damis va se cacher dans un cabinet qui est au fond du théâtre.))

SCÈNE II.

(TARTUFFE, DORINE.)
TARTUFFE.
(Parlant haut à son valet, qui est dans la maison, dès qu'il aperçoit Dorine.) Laurent, serrez ma haire avec ma discipline, 854
Et priez que toujours le ciel vous illumine. 855
Si l'on vient pour me voir, je vais aux prisonniers 856
Des aumônes que j'ai partager les deniers. 857
DORINE.
Que d'affectation et de forfanterie ! 858
TARTUFFE.
Que voulez-vous ? 859
DORINE.
Vous dire...
TARTUFFE.
(Il tire un mouchoir de sa poche.) Ah ! mon Dieu ! je vous prie,
Avant que de parler prenez-moi ce mouchoir. 860
DORINE.
Comment ? 861
TARTUFFE.
Couvrez ce sein que je ne saurois voir.
Par de pareils objets les âmes sont blessées, 862
Et cela fait venir de coupables pensées. 863
DORINE.
Vous êtes donc bien tendre à la tentation, 864
Et la chair sur vos sens fait grande impression ? 865
Certes, je ne sais pas quelle chaleur vous monte; 866
Mais à convoiter, moi, je ne suis point si prompte; 867
Et je vous verrois nu du haut jusques en bas, 868
Que toute votre peau ne me tenteroit pas. 869
TARTUFFE.
Mettez dans vos discours un peu de modestie, 870
Ou je vais sur-le-champ vous quitter la partie. 871
DORINE.
Non, non, c'est moi qui vais vous laisser en repos, 872
Et je n'ai seulement qu'à vous dire deux mots. 873
Madame va venir dans cette salle basse, 874
Et d'un mot d'entretien vous demande la grâce. 875
TARTUFFE.
Hélas ! très volontiers. 876
DORINE.
Comme il se radoucit !
Ma foi, je suis toujours pour ce que j'en ai dit. 877
TARTUFFE.
Viendra-t-elle bientôt ? 878
DORINE.
Je l'entends, ce me semble.
Oui, c'est elle en personne, et je vous laisse ensemble. 879

SCÈNE III.

(ELMIRE, TARTUFFE.)
TARTUFFE.
Que le ciel à jamais, par sa toute-bonté, 880
Et de l'âme et du corps vous donne la santé, 881
Et bénisse vos jours autant que le désire 882
Le plus humble de ceux que son amour inspire ! 883
ELMIRE.
Je suis fort obligée à ce souhait pieux. 884
Mais prenons une chaise, afin d'être un peu mieux. 885
TARTUFFE
(Assis.) Comment, de votre mal, vous sentez-vous remise ? 886
ELMIRE.
(Assise.) Fort bien; et cette fièvre a bientôt quitté prise. 887
TARTUFFE.
Mes prières n'ont pas le mérite qu'il faut 888
Pour avoir attiré cette grâce d'en haut; 889
Mais je n'ai fait au ciel nulle dévote instance 890
Qui n'ait eu pour objet votre convalescence. 891
ELMIRE.
Votre zèle pour moi s'est trop inquiété. 892
TARTUFFE.
On ne peut trop chérir votre chère santé; 893
Et, pour la rétablir, j'aurois donné la mienne. 894
ELMIRE.
C'est pousser bien avant la charité chrétienne; 895
Et je vous dois beaucoup pour toutes ces bontés. 896
TARTUFFE.
Je fais bien moins pour vous que vous ne méritez. 897
ELMIRE.
J'ai voulu vous parler en secret d'une affaire, 898
Et suis bien aise, ici, qu'aucun ne nous éclaire. 899
TARTUFFE.
J'en suis ravi de même; et, sans doute, il m'est doux, 900
Madame, de me voir seul à seul avec vous. 901
C'est une occasion qu'au ciel j'ai demandée, 902
Sans que, jusqu'à cette heure, il me l'ait accordée. 903
ELMIRE.
Pour moi, ce que je veux, c'est un mot d'entretien 904
Où tout votre cœur s'ouvre, et ne me cache rien. 905
((Damis, sans se montrer, entr'ouvre la porte du cabinet dans lequel il s'étoit retiré pour entendre la conversation.))
TARTUFFE.
Et je ne veux aussi, pour grâce singulière, 906
Que montrer à vos yeux mon âme tout entière, 907
Et vous faire, serment que les bruits que j'ai faits 908
Des visites qu'ici reçoivent vos attraits 909
Ne sont pas envers vous l'effet d'aucune haine, 910
Mais plutôt d'un transport de zèle qui m'entraîne, 911
Et d'un pur mouvement... 912
ELMIRE.
Je le prends bien aussi,
Et crois que mon salut vous donne ce souci. 913
TARTUFFE.
(Il lui serre les bouts des doigts.) Oui, madame, sans doute; et ma ferveur est telle... 914
ELMIRE.
Ouf ! vous me serrez trop. 915
TARTUFFE.
C'est par excès de zèle.
De vous faire aucun mal je n'eus jamais dessein, 916
Et j'aurois bien plutôt... 917
((Il lui met la main sur le genou.))
ELMIRE.
Que fait là votre main ?
TARTUFFE.
Je tâte votre habit : l'étoffe en est moelleuse. 918
ELMIRE.
Ah ! de grâce, laissez, je suis fort chatouilleuse. 919
((Elle recule sa chaise, et Tartuffe rapproche la sienne.))
TARTUFFE.
(Maniant le collet d'Elmire.) Mon Dieu ! que de ce point l'ouvrage est merveilleux ! 920
On travaille aujourd'hui d'un air miraculeux : 921
Jamais, en toute chose, on n'a vu si bien faire. 922
ELMIRE.
Il est vrai. Mais parlons un peu de notre affaire. 923
On tient que mon mari veut dégager sa foi, 924
Et vous donner sa fille. Est-il vrai, dites-moi ? 925
TARTUFFE.
Il m'en a dit deux mots; mais, madame, à vrai dire, 926
Ce n'est pas le bonheur après quoi je soupire, 927
Et je vois autre part les merveilleux attraits 928
De la félicité qui fait tous mes souhaits. 929
ELMIRE.
C'est que vous n'aimez rien des choses de la terre. 930
TARTUFFE.
Mon sein n'enferme pas un cœur qui soit de pierre. 931
ELMIRE.
Pour moi, je crois qu'au ciel tendent tous vos soupirs, 932
Et que rien ici-bas n'arrête vos désirs. 933
TARTUFFE.
L'amour qui nous attache aux beautés éternelles 934
N'étouffe pas en nous l'amour des temporelles : 935
Nos sens facilement peuvent être charmés 936
Des ouvrages parfaits que le ciel a formés. 937
Ses attraits réfléchis brillent dans vos pareilles; 938
Mais il étale en vous ses plus rares merveilles : 939
Il a sur votre face épanché des beautés 940
Dont les yeux sont surpris, et les cœurs transportés; 941
Et je n'ai pu vous voir, parfaite créature, 942
Sans admirer en vous l'auteur de la nature, 943
Et d'une ardente amour sentir mon cœur atteint, 944
Au plus beau des portraits où lui-même il s'est peint. 945
D'abord j'appréhendai que cette ardeur secrète 946
Ne fût du noir esprit une surprise adroite; 947
Et même à fuir vos yeux mon cœur se résolut, 948
Vous croyant un obstacle à faire mon salut. 949
Mais enfin je connus, ô beauté tout aimable, 950
Que cette passion peut n'être point coupable, 951
Que je puis l'ajuster avecque la pudeur, 952
Et c'est ce qui m'y fait abandonner mon cœur. 953
Ce m'est, je le confesse, une audace bien grande 954
Que d'oser de ce cœur vous adresser l'offrande; 955
Mais j'attends, en mes vœux, tout de votre bonté, 956
Et rien des vains efforts de mon infirmité. 957
En vous est mon espoir, mon bien, ma quiétude : 958
De vous dépend ma peine ou ma béatitude; 959
Et je vais être enfin, par votre seul arrêt, 960
Heureux, si vous voulez; malheureux, s'il vous plaît. 961
ELMIRE.
La déclaration est tout à fait galante; 962
Mais elle est, à vrai dire, un peu bien surprenante. 963
Vous deviez, ce me semble, armer mieux votre sein, 964
Et raisonner un peu sur un pareil dessein. 965
En dévot comme vous, et que partout on nomme... 966
TARTUFFE.
Ah ! pour être dévot, je n'en suis pas moins homme : 967
Et, lorsqu'on vient à voir vos célestes appas, 968
Un cœur se laisse prendre, et ne raisonne pas. 969
Je sais qu'un tel discours de moi paroît étrange : 970
Mais, madame, après tout, je ne suis pas un ange; 971
Et, si vous condamnez l'aveu que je vous fais, 972
Vous devez vous en prendre à vos charmants attraits. 973
Dès que j'en vis briller la splendeur plus qu'humaine, 974
De mon intérieur vous fûtes souveraine; 975
De vos regards divins l'ineffable douceur 976
Força la résistance où s'obstinoit mon cœur; 977
Elle surmonta tout, jeûnes, prières, larmes, 978
Et tourna tous mes vœux du côté de vos charmes. 979
Mes yeux et mes soupirs vous l'ont dit mille fois; 980
Et, pour mieux m'expliquer, j'emploie ici la voix. 981
Que si vous contemplez, d'une âme un peu bénigne, 982
Les tribulations de votre esclave indigne; 983
S'il faut que vos bontés veuillent me consoler, 984
Et jusqu'à mon néant daignent se ravaler, 985
J'aurai toujours pour vous, ô suave merveille, 986
Une dévotion à nulle autre pareille. 987
Votre honneur avec moi ne court point de hasard, 988
Et n'a nulle disgrâce à craindre de ma part. 989
Tous ces galants de cour, dont les femmes sont folles, 990
Sont bruyants dans leurs faits et vains dans leurs paroles; 991
De leurs progrès sans cesse on les voit se targuer; 992
Ils n'ont point de faveurs qu'ils n'aillent divulguer; 993
Et leur langue indiscrète, en qui l'on se confie, 994
Déshonore l'autel où leur cœur sacrifie. 995
Mais les gens comme nous brûlent d'un feu discret, 996
Avec qui, pour toujours, on est sûr du secret. 997
Le soin que nous prenons de notre renommée 998
Répond de toute chose à la personne aimée; 999
Et c'est en nous qu'on trouve, acceptant, notre cœur, 1000
De l'amour sans scandale, et du plaisir sans peur. 1001
ELMIRE.
Je vous écoute dire, et votre rhétorique 1002
En termes assez forts à mon âme s'explique. 1003
N'appréhendez-vous point que je ne sois d'humeur 1004
A dire à mon mari cette galante ardeur, 1005
Et que le prompt avis d'un amour de la sorte 1006
Ne pût bien altérer l'amitié qu'il vous porte ? 1007
TARTUFFE.
Je sais que vous avez trop de bénignité, 1008
Et que vous ferez grâce à ma témérité; 1009
Que vous m'excuserez, sur l'humaine foiblesse, 1010
Des violents transports d'un amour qui vous blesse, 1011
Et considérerez, en regardant votre air, 1012
Que l'on n'est pas aveugle, et qu'un homme est de chair. 1013
ELMIRE.
D'autres prendroient cela d'autre façon peut-être; 1014
Mais ma discrétion se veut faire paroître. 1015
Je ne redirai point l'affaire à mon époux; 1016
Mais je veux, en revanche, une chose de vous : 1017
C'est de presser tout franc, et sans nulle chicane, 1018
L'union de Valère avecque Mariane, 1019
De renoncer vous-même à l'injuste pouvoir 1020
Qui veut du bien d'un autre enrichir votre espoir; 1021
Et... 1022

SCÈNE IV.

(ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE.)
DAMIS.
(Sortant du petit cabinet où il s'étoit retiré.) Non, madame, non; ceci doit se répandre.
J'étois en cet endroit, d'où j'ai pu tout entendre; 1023
Et la bonté du ciel m'y semble avoir conduit 1024
Pour confondre l'orgueil d'un traître qui me nuit, 1025
Pour m'ouvrir une voie à prendre la vengeance 1026
De son hypocrisie et de son insolence, 1027
A détromper mon père, et lui mettre en plein jour 1028
L'âme d'un scélérat qui vous parle d'amour. 1029
ELMIRE.
Non, Damis, il suffit qu'il se rende plus sage, 1030
Et tâche à mériter la grâce où je m'engage. 1031
Puisque je l'ai promis, ne m'en dédites pas. 1032
Ce n'est point mon humeur de faire des éclats; 1033
Une femme se rit de sottises pareilles, 1034
Et jamais d'un mari n'en trouble les oreilles. 1035
DAMIS.
Vous avez vos raisons pour en user ainsi; 1036
Et pour faire autrement, j'ai les miennes aussi. 1037
Le vouloir épargner est une raillerie; 1038
Et l'insolent orgueil de sa cagoterie 1039
N'a triomphé que trop de mon juste courroux, 1040
Et que trop excité de désordre chez nous. 1041
Le fourbe, trop longtemps, a gouverné mon père, 1042
Et desservi mes feux avec ceux de Valère. 1043
Il faut que du perfide il soit désabusé; 1044
Et le ciel, pour cela, m'offre un moyen aisé. 1045
De cette occasion je lui suis redevable, 1046
Et, pour la négliger, elle est trop favorable : 1047
Ce seroit mériter qu'il me la vînt ravir, 1048
Que de l'avoir en main et ne m'en pas servir. 1049
ELMIRE.
Damis.... 1050
DAMIS.
Non, s'il vous plaît, il faut que je me croie.
Mon âme est maintenant au comble de sa joie; 1051
Et vos discours en vain prétendent m'obliger 1052
A quitter le plaisir de me pouvoir venger. 1053
Sans aller plus avant, je vais vider l'affaire; 1054
Et voici justement de quoi me satisfaire. 1055

SCÈNE V.

(ORGON, ELMIRE, DAMIS, TARTUFFE.)
DAMIS.
Nous allons régaler, mon père, votre abord 1056
D'un incident tout frais qui vous surprendra fort. 1057
Vous êtes bien payé de toutes vos caresses, 1058
Et monsieur d'un beau prix reconnoît vos tendresses. 1059
Son grand zèle pour vous vient de se déclarer : 1060
Il ne va pas à moins qu'à vous déshonorer; 1061
Et je l'ai surpris là qui faisoit à madame 1062
L'injurieux aveu d'une coupable flamme. 1063
Elle est d'une humeur douce, et son cœur trop discret 1064
Vouloit à toute force en garder le secret; 1065
Mais je ne puis flatter une telle impudence, 1066
Et crois que vous la taire est vous faire une offense. 1067
ELMIRE.
Oui, je tiens que jamais de tous ces vains propos 1068
On ne doit d'un mari traverser le repos; 1069
Que ce n'est point de là que l'honneur peut dépendre, 1070
Et qu'il suffit, pour nous, de savoir nous défendre. 1071
Ce sont mes sentiments; et vous n'auriez rien dit, 1072
Damis, si j'avois eu sur vous quelque crédit. 1073

SCÈNE VI.

(ORGON, DAMIS, TARTUFFE.)
ORGON.
Ce que je viens d'entendre, ô ciel ! est-il croyable ? 1074
TARTUFFE.
Oui, mon frère, je suis un méchant, un coupable, 1075
Un malheureux pécheur, tout plein d'iniquité, 1076
Le plus grand scélérat qui jamais ait été. 1077
Chaque instant de ma vie est chargé de souillures; 1078
Elle n'est qu'un amas de crimes et d'ordures; 1079
Et je vois que le ciel, pour ma punition, 1080
Me veut mortifier en cette occasion. 1081
De quelque grand forfait qu'on me puisse reprendre, 1082
Je n'ai garde d'avoir l'orgueil de m'en défendre. 1083
Croyez ce qu'on vous dit, armez votre courroux, 1084
Et comme un criminel chassez-moi de chez vous; 1085
Je ne saurois avoir tant de honte en partage, 1086
Que je n'en aie encor mérité davantage. 1087
ORGON.
(A son fils.) Ah ! traître, oses-tu bien, par cette fausseté, 1088
Vouloir de sa vertu ternir la pureté ? 1089
DAMIS.
Quoi ! la feinte douceur de cette âme hypocrite 1090
Vous fera démentir... 1091
ORGON.
Tais-toi, peste maudite.
TARTUFFE.
Ah ! laissez-le parler; vous l'accusez à tort, 1092
Et vous ferez bien mieux de croire à son rapport. 1093
Pourquoi, sur un tel fait, m'être si favorable ? 1094
Savez-vous, après tout, de quoi je suis capable ? 1095
Vous fiez-vous, mon frère, à mon extérieur ? 1096
Et, pour tout ce qu'on voit, me croyez-vous meilleur ? 1097
Non, non; vous vous laissez tromper à l'apparence, 1098
Et je ne suis rien moins, hélas ! que ce qu'on pense. 1099
Tout le monde, me prend pour un homme de bien; 1100
Mais la vérité pure est que je ne vaux rien. 1101
(S'adressant à Damis.) Oui, mon cher fils, parlez; traitez-moi de perfide, 1102
D'infâme, de perdu, de voleur, d'homicide; 1103
Accablez-moi de noms encor plus détestés : 1104
Je n'y contredis point, je les ai mérités; 1105
Et j'en veux à genoux souffrir l'ignominie, 1106
Comme une honte due aux crimes de ma vie. 1107
ORGON.
(A Tartuffe.) Mon frère, c'en est trop. (A son fils.) Ton cœur ne se rend point, 1108
Traître ! 1109
DAMIS.
Quoi ! ses discours vous séduiront au point...
ORGON.
(Relevant Tartuffe.) Tais-toi, pendard. Mon frère, eh ! levez-vous, de grâce ! 1110
(A son fils.) Infâme ! 1111
DAMIS.
Il peut...
ORGON.
Tais-toi.
DAMIS.
J'enrage. Quoi ! je passe...
ORGON.
Si tu dis un seul mot, je te romprai les bras. 1112
TARTUFFE.
Mon frère, au nom de Dieu, ne vous emportez pas ! 1113
J'aimerois mieux souffrir la peine la plus dure, 1114
Qu'il eût reçu pour moi la moindre égratignure. 1115
ORGON.
(A son fils.) Ingrat ! 1116
TARTUFFE.
Laissez-le en paix. S'il faut, à deux genoux,
Vous demander sa grâce... 1117
ORGON.
(Se jetant aussi à genoux, et embrassant Tartuffe.) Hélas ! vous moquez-vous ?
(A son fils.) Coquin ! vois sa bonté ! 1118
DAMIS.
Donc...
ORGON.
Paix.
DAMIS.
Quoi ! je...
ORGON.
Paix, dis-je :
Je sais bien quel motif à l'attaquer t'oblige. 1119
Vous le haïssez tous, et je vois aujourd'hui 1120
Femme, enfants et valets, déchaînés contre lui. 1121
On met impudemment toute chose en usage 1122
Pour ôter de chez moi ce dévot personnage; 1123
Mais plus on fait d'effort afin de l'en bannir, 1124
Plus j'en veux employer à l'y mieux retenir; 1125
Et je vais me hâter de lui donner ma fille, 1126
Pour confondre l'orgueil de toute ma famille. 1127
DAMIS.
A recevoir sa main on pense l'obliger ? 1128
ORGON.
Oui, traître, et dès ce soir, pour vous faire enrager. 1129
Ah ! je vous brave tous, et vous ferai connaître 1130
Qu'il faut qu'on m'obéisse, et que je suis le maître. 1131
Allons, qu'on se rétracte; et qu'à l'instant, fripon, 1132
On se jette à ses pieds pour demander pardon. 1133
DAMIS.
Qui, moi ? de ce coquin, qui, par ses impostures... 1134
ORGON.
Ah ! tu résistes, gueux, et lui dis des injures ? 1135
(A Tartuffe.) Un bâton ! un bâton ! Ne me retenez pas. 1136
(A son fils.) Sus; que de ma maison on sorte de ce pas, 1137
Et que d'y revenir on n'ait jamais l'audace. 1138
DAMIS.
Oui, je sortirai; mais... 1139
ORGON.
Vite, quittons la place.
Je te prive, pendard, de ma succession, 1140
Et te donne, de plus, ma malédiction. 1141

SCÈNE VII

(ORGON, TARTUFFE.)
ORGON.
Offenser de la sorte une sainte personne ! 1142
TARTUFFE.
O ciel ! pardonne-lui la douleur qu'il me donne. 1143
(A Orgon.) Si vous pouviez savoir avec quel déplaisir 1144
Je vois qu'envers mon frère on tâche à me noircir... ! 1145
ORGON.
Hélas ! 1146
TARTUFFE.
Le seul penser de cette ingratitude
Fait souffrir à mon âme un supplice si rude... 1147
L'horreur que j'en conçois... J'ai le cœur si serré 1148
Que je ne puis parler, et crois que j'en mourrai. 1149
ORGON.
(Il court tout en larmes à la porte par où il a chassé son fils.) Coquin ! je me repens que ma main t'ait fait grâce, 1150
Et ne t'ait pas d'abord assommé sur la place. 1151
(A Tartuffe.) Remettez-vous, mon frère, et ne vous fâchez pas. 1152
TARTUFFE.
Rompons, rompons le cours de ces fâcheux débats. 1153
Je regarde céans quels grands troubles j'apporte, 1154
Et crois qu'il est besoin, mon frère, que j'en sorte. 1155
ORGON.
Comment ! vous moquez-vous ? 1156
TARTUFFE.
On m'y hait, et je voi
Qu'on cherche à vous donner des soupçons de ma foi. 1157
ORGON.
Qu'importe ? Voyez-vous que mon cœur les écoute ? 1158
TARTUFFE.
On ne manquera pas de poursuivre, sans doute; 1159
Et ces mêmes rapports qu'ici vous rejetez, 1160
Peut-être une autre fois seront-ils écoutés. 1161
ORGON.
Non, mon frère, jamais. 1162
TARTUFFE.
Ah ! mon frère, une femme
Aisément d'un mari peut bien surprendre l'âme. 1163
ORGON.
Non, non. 1164
TARTUFFE.
Laissez-moi vite, en m'éloignant d'ici,
Leur ôter tout sujet de m'attaquer ainsi. 1165
ORGON.
Non, vous demeurerez; il y va de ma vie. 1166
TARTUFFE.
Hé bien ! il faudra donc que je me mortifie. 1167
Pourtant, si vous vouliez... 1168
ORGON.
Ah !
TARTUFFE.
Soit : n'en parlons plus.
Mais je sais comme il faut en user là-dessus. 1169
L'honneur est délicat, et l'amitié m'engage 1170
A prévenir les bruits et les sujets d'ombrage. 1171
Je fuirai votre épouse, et vous ne me verrez... 1172
ORGON.
Non, en dépit de tous vous la fréquenterez. 1173
Faire enrager le monde est ma plus grande joie; 1174
Et je veux qu'à toute heure avec elle on vous voie. 1175
Ce n'est pas tout encor : pour les mieux braver tous, 1176
Je ne veux point avoir d'autre héritier que vous; 1177
Et je vais de ce pas, en fort bonne manière, 1178
Vous faire de mon bien donation entière. 1179
En bon et franc ami, que pour gendre je prends, 1180
M'est bien plus cher que fils, que femme, et que parents. 1181
N'accepterez-vous pas ce que je vous propose ? 1182
TARTUFFE.
La volonté du ciel soit faite en toute chose ! 1183
ORGON.
Le pauvre homme ! Allons vite en dresser un écrit : 1184
Et que puisse l'envie en crever de dépit ! 1185

Acte IV

SCÈNE PREMIÈRE.

(CLÉANTE, TARTUFFE.)
CLÉANTE.
Oui, tout le monde en parle, et vous m'en pouvez croire. 1186
L'éclat que fait ce bruit n'est point à votre gloire; 1187
Et je vous ai trouvé, monsieur, fort à propos 1188
Pour vous en dire net ma pensée en deux mots. 1189
Je n'examine point à fond ce qu'on expose; 1190
Je passe là-dessus, et prends au pis la chose. 1191
Supposons que Damis n'en ait pas bien usé, 1192
Et que ce soit à tort qu'on vous ait accusé : 1193
N'est-il pas d'un chrétien de pardonner l'offense, 1194
Et d'éteindre en son cœur tout désir de vengeance 1195
Et devez-vous souffrir, pour votre démêlé, 1196
Que du logis d'un père un fils soit exilé ? 1197
Je vous le dis encore, et parle avec franchise, 1198
Il n'est petit, ni grand, qui ne s'en scandalise; 1199
Et, si vous m'en croyez, vous pacifierez tout, 1200
Et ne pousserez point les affaires à bout. 1201
Sacrifiez à Dieu toute votre colère, 1202
Et remettez le fils en grâce avec le père. 1203
TARTUFFE.
Hélas ! je le voudrois, quant à moi, de bon cœur; 1204
Je ne garde pour lui, monsieur, aucune aigreur : 1205
Je lui pardonne tout; de rien je ne le blâme, 1206
Et voudrois le servir du meilleur de mon âme; 1207
Mais l'intérêt du ciel n'y sauroit consentir; 1208
Et, s'il rentre céans, c'est à moi d'en sortir. 1209
Après son action, qui n'eut jamais d'égale, 1210
Le commerce entre nous porteroit du scandale : 1211
Dieu sait ce que d'abord tout le monde en croiroit; 1212
A pure politique on me l'imputeroit : 1213
Et l'on diroit partout que, me sentant coupable, 1214
Je feins, pour qui m'accuse, un zèle charitable; 1215
Que mon cœur l'appréhende, et veut le ménager 1216
Pour le pouvoir, sous main, au silence engager. 1217
CLÉANTE.
Vous nous payez ici d'excuses, colorées; 1218
Et toutes vos raisons, monsieur, sont trop tirées. 1219
Des intérêts du ciel pourquoi vous chargez-vous ? 1220
Pour punir le coupable, a-t-il besoin de nous ? 1221
Laissez-lui, laissez-lui le soin de ses vengeances : 1222
Ne songez qu'au pardon qu'il prescrit des offenses, 1223
Et ne regardez point aux jugements humains, 1224
Quand vous suivez du ciel les ordres souverains. 1225
Quoi ! le foible intérêt de ce qu'on pourra croire 1226
D'une bonne action empêchera la gloire ? 1227
Non, non; faisons toujours ce que le ciel prescrit, 1228
Et d'aucun autre soin ne nous brouillons l'esprit. 1229
TARTUFFE.
Je vous ai déjà dit que mon cœur lui pardonne; 1230
Et c'est faire, monsieur, ce que le ciel ordonne; 1231
Mais, après le scandale et l'affront d'aujourd'hui, 1232
Le ciel n'ordonne pas que je vive avec lui. 1233
CLÉANTE.
Et vous ordonne-t-il, monsieur, d'ouvrir l'oreille 1234
A ce qu'un pur caprice à son père conseille ? 1235
Et d'accepter le don qui vous est fait d'un bien 1236
Où le droit vous oblige à ne prétendre rien ? 1237
TARTUFFE.
Ceux qui me connoîtront n'auront pas la pensée 1238
Que ce soit un effet d'une âme intéressée. 1239
Tous les biens de ce monde ont pour moi peu d'appas; 1240
De leur éclat trompeur je ne m'éblouis pas : 1241
Et si je me résous à recevoir du père 1242
Cette donation qu'il a voulu me faire, 1243
Ce n'est, à dire vrai, que parce que je crains 1244
Que tout ce bien ne tombe en de méchantes mains; 1245
Qu'il ne trouve des gens qui, l'ayant en partage, 1246
En fassent dans le monde un criminel usage, 1247
Et ne s'en servent pas, ainsi que j'ai dessein, 1248
Pour la gloire du ciel et le bien du prochain. 1249
CLÉANTE.
Hé ! monsieur, n'ayez point ces délicates craintes, 1250
Qui d'un juste héritier peuvent causer les plaintes. 1251
Souffrez, sans vous vouloir embarrasser de rien, 1252
Qu'il soit, à.ses périls, possesseur de son bien; 1253
Et songez qu'il vaut mieux encor qu'il en mésuse, 1254
Que si de l'en frustrer il faut qu'on vous accuse. 1255
J'admire seulement que, sans confusion, 1256
Vous en ayez souffert la proposition. 1257
Car enfin le vrai zèle a-t-il quelque maxime 1258
Qui montre à dépouiller l'héritier légitime ? 1259
Et, s'il faut que le ciel dans votre cœur ait mis 1260
Un invincible obstacle à vivre avec Damis, 1261
Ne vaudroit-il pas mieux qu'en personne discrète 1262
Vous fissiez de céans une honnête retraite, 1263
Que de souffrir ainsi, contre toute raison, 1264
Qu'on en chasse pour vous le fils de la maison ? 1265
Croyez-moi, c'est donner de votre prud'homie, 1266
Monsieur... 1267
TARTUFFE.
Il est, monsieur, trois heures et demie :
Certain devoir pieux me demande là-haut, 1268
Et vous m'excuserez de vous quitter sitôt. 1269
CLÉANTE.
(Seul.) Ah ! 1270

SCÈNE II

(ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE.)
DORINE.
(A Cléante.) De grâce, avec nous employez-vous pour elle,
Monsieur : son âme souffre une douleur mortelle; 1271
Et l'accord que son père a conclu pour ce soir 1272
La fait, à tous moments, entrer en désespoir. 1273
Il va venir. Joignons nos efforts, je vous prie, 1274
Et tâchons d'ébranler, de force ou d'industrie, 1275
Ce malheureux dessein qui nous a tous troublés. 1276

SCÈNE III.

(ORGON, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DORINE.)
ORGON.
Ah ! je me réjouis de vous voir assemblés. 1277
(A Mariane.) Je porte en ce contrat de quoi vous faire rire, 1278
Et vous savez déjà ce que cela veut dire. 1279
MARIANE.
(Aux genoux d'Orgon.) Mon père, au nom du ciel, qui connoît ma douleur, 1280
Et par tout ce qui peut émouvoir votre cœur, 1281
Relâchez-vous un peu des droits de la naissance, 1282
Et dispensez mes vœux de cette obéissance. 1283
Ne me réduisez point, par cette dure loi, 1284
Jusqu'à me plaindre au ciel de ce que je vous doi; 1285
Et cette vie, hélas ! que vous m'avez donnée, 1286
Ne me la rendez pas, mon père, infortunée. 1287
Si, contre un doux espoir que j'avois pu former, 1288
Vous me défendez d'être à ce que j'ose aimer, 1289
Au moins, par vos bontés qu'à vos genoux j'implore, 1290
Sauvez-moi du tourment d'être à ce que j'abhorre; 1291
Et ne me portez point à quelque désespoir, 1292
En vous servant sur moi de tout votre pouvoir. 1293
ORGON.
(Se sentant attendrir.) Allons, ferme, mon cœur ! point de foiblesse humaine ! 1294
MARIANE.
Vos tendresses pour lui ne me font point de peine; 1295
Faites-les éclater, donnez-lui votre bien, 1296
Et, si ce n'est assez, joignez-y tout le mien; 1297
J'y consens de bon cœur, et je vous l'abandonne : 1298
Mais, au moins, n'allez pas jusques à ma personne; 1299
Et souffrez qu'un couvent, dans les austérités, 1300
Use les tristes jours que le ciel m'a comptés, 1301
ORGON.
Ah ! voilà justement de mes religieuses 1302
Lorsqu'un père combat leurs flammes amoureuses. 1303
Debout ! Plus votre cœur répugne à l'accepter, 1304
Plus ce sera pour vous matière à mériter. 1305
Mortifiez vos sens avec ce mariage, 1306
Et ne me rompez pas la tête davantage. 1307
DORINE.
Mais quoi ?.... 1308
ORGON.
Taisez-vous, vous. Parlez à votre écot.
Je vous défends, tout net, d'oser dire un seul mot. 1309
CLÉANTE.
Si par quelque conseil vous souffrez qu'on réponde... 1310
ORGON.
Mon frère, vos conseils sont les meilleurs du monde : 1311
Ils sont bien raisonnés, et j'en fais un grand cas; 1312
Mais vous trouverez bon que je n'en use pas. 1313
ELMIRE.
(A son mari.) A voir ce que je vois, je ne sais plus que dire; 1314
Et votre aveuglement fait que je vous admire. 1315
C'est être bien coiffé, bien prévenu de lui, 1316
Que de nous démentir sur le fait d'aujourd'hui. 1317
ORGON.
Je suis votre valet, et crois les apparences. 1318
Pour mon fripon de fils je sais vos complaisances; 1319
Et vous avez eu peur de le désavouer 1320
Du trait qu'à ce pauvre homme il a voulu jouer. 1321
Vous étiez trop tranquille, enfin, pour être crue; 1322
Et vous auriez paru d'autre manière émue. 1323
ELMIRE.
Est-ce qu'au simple aveu d'un amoureux transport, 1324
Il faut que notre honneur se gendarme si fort ? 1325
Et ne peut-on répondre à tout ce qui le touche, 1326
Que le feu dans les yeux, et l'injure à la bouche ? 1327
Pour moi, de tels propos je me ris simplement; 1328
Et l'éclat, là-dessus, ne me plaît nullement. 1329
J'aime qu'avec douceur nous nous montrions sages; 1330
Et ne suis point du tout pour ces prudes sauvages 1331
Dont l'honneur est armé de griffes et de dents, 1332
Et veut au moindre mot dévisager les gens. 1333
Me préserve le ciel d'une telle sagesse ! 1334
Je veux une vertu qui ne soit point diablesse, 1335
Et crois que d'un refus la discrète froideur 1336
N'en est pas moins puissante à rebuter un cœur. 1337
ORGON.
Enfin je sais l'affaire, et ne prends point le change. 1338
ELMIRE.
J'admire, encore un coup, cette foiblesse étrange; 1339
Mais que me répondroit votre incrédulité, 1340
Si je vous faisois voir qu'on vous dit vérité ? 1341
ORGON.
Voir ? 1342
ELMIRE.
Oui.
ORGON.
Chansons.
ELMIRE.
Mais quoi ! si je trouvois manière
De vous le faire voir avec pleine lumière ? 1343
ORGON.
Contes en l'air. 1344
ELMIRE.
Quel homme ! Au moins, répondez-moi.
Je ne vous parle pas de nous ajouter foi; 1345
Mais supposons ici que, d'un lieu qu'on peut prendre, 1346
On vous fît clairement tout voir et tout entendre : 1347
Que diriez-vous alors de votre homme de bien ? 1348
ORGON.
En ce cas, je dirois que... Je ne dirois rien, 1349
Car cela ne se peut. 1350
ELMIRE.
L'erreur trop longtemps dure,
Et c'est trop condamner ma bouche d'imposture. 1351
Il faut que, par plaisir, et sans aller plus loin. 1352
De tout ce qu'on vous dit je vous fasse témoin. 1353
ORGON.
Soit. Je vous prends au mot. Nous verrons votre adresse, 1354
Et comment vous pourrez remplir cette promesse. 1355
ELMIRE.
(A Dorine.) Faites-le-moi venir. 1356
DORINE.
(A Elmire.) Son esprit est rusé,
Et peut-être à surprendre il sera malaisé. 1357
ELMIRE.
(A Dorine.) Non; on est aisément dupé par ce qu'on aime, 1358
Et l'amour-propre engage à se tromper soi-même, 1359
(Parlant à Cléante et à Mariane.) Faites-le-moi descendre. Et vous, retirez-vous. 1360

SCÈNE IV.

(ELMIRE, ORGON.)
ELMIRE.
Approchons cette table, et vous mettez dessous. 1361
ORGON.
Comment ! 1362
ELMIRE.
Vous bien cacher est un point nécessaire.
ORGON.
Pourquoi sous cette table ? 1363
ELMIRE.
Ah ! mon Dieu ! laissez faire;
J'ai mon dessein en tête, et vous en jugerez. 1364
Mettez-vous là, vous dis-je; et, quand vous y serez, 1365
Gardez qu'on ne vous voie et qu'on ne vous entende. 1366
ORGON.
Je confesse qu'ici ma complaisance est grande : 1367
Mais de votre entreprise il vous faut voir sortir. 1368
ELMIRE.
Vous n'aurez, que je crois, rien à me repartir. 1369
(A son mari, qui est sous la table.) Au moins, je vais toucher une étrange matière : 1370
Ne vous scandalisez en aucune manière. 1371
Quoi que je puisse dire, il doit m'être permis; 1372
Et c'est pour vous convaincre, ainsi que j'ai promis. 1373
Je vais par des douceurs, puisque j'y suis réduite, 1374
Faire poser le masque à cette âme hypocrite, 1375
Flatter de son amour les désirs effrontés, 1376
Et donner un champ libre à ses témérités. 1377
Comme c'est pour vous seul, et pour mieux le confondre, 1378
Que mon âme à ses vœux va feindre de répondre, 1379
J'aurai lieu de cesser dès que vous vous rendrez, 1380
Et les choses n'iront que jusqu'où vous voudrez. 1381
C'est à vous d'arrêter son ardeur insensée, 1382
Quand vous croirez l'affaire assez avant poussée; 1383
D'épargner votre femme, et de ne m'exposer 1384
Qu'à ce qu'il vous faudra pour vous désabuser. 1385
Ce sont vos intérêts, vous en serez le maître; 1386
Et... L'on vient. Tenez-vous, et gardez de paroître. 1387

SCÈNE V.

(TARTUFFE, ELMIRE; ORGON, sous la table.)
TARTUFFE.
On m'a dit. qu'en ce lieu vous me vouliez parler. 1388
ELMIRE.
Oui. L'on a des secrets à vous y révéler. 1389
Mais tirez cette porte avant qu'on vous les dise; 1390
Et regardez partout, de crainte de surprise. 1391
((Tartuffe va fermer la porte, et revient.))
Une affaire pareille à celle de tantôt 1392
N'est pas assurément ici ce qu'il nous faut : 1393
Jamais il ne s'est vu de surprise de même. 1394
Damis m'a fait pour vous une frayeur extrême; 1395
Et vous avez bien vu que j'ai fait mes efforts 1396
Pour rompre son dessein et calmer ses transports. 1397
Mon trouble, il est bien vrai, m'a si fort possédée 1398
Que de le démentir je n'ai point eu l'idée : 1399
Mais par là, grâce au ciel, tout a bien mieux été, 1400
Et les choses en sont dans plus de sûreté. 1401
L'estime où l'on vous tient a dissipé l'orage, 1402
Et mon mari de vous ne peut prendre d'ombrage. 1403
Pour mieux braver l'éclat des mauvais jugements, 1404
Il veut que nous soyons ensemble à tous moments; 1405
Et c'est par où je puis, sans peur d'être blâmée, 1406
Me trouver ici seule avec vous enfermée, 1407
Et ce qui m'autorise à vous ouvrir un cœur 1408
Un peu trop prompt peut-être à souffrir votre ardeur. 1409
TARTUFFE.
Ce langage à comprendre est assez difficile, 1410
Madame; et vous parliez tantôt d'un autre style. 1411
ELMIRE.
Ah ! si d'un tel refus vous êtes en courroux, 1412
Que le cœur d'une femme est mal connu de vous ! 1413
Et que vous savez peu ce qu'il veut faire entendre, 1414
Lorsque si foiblement on le voit se défendre ! 1415
Toujours notre pudeur combat, dans ces moments, 1416
Ce qu'on peut nous donner de tendres sentiments. 1417
Quelque raison qu'on trouve à l'amour qui nous dompte, 1418
On trouve à l'avouer toujours un peu de honte. 1419
On s'en défend d'abord; mais de l'air qu'on s'y prend 1420
On fait connoître assez que notre cœur se rend, 1421
Qu'à nos vœux, par honneur, notre bouche s'oppose, 1422
Et que de tels refus promettent toute chose. 1423
C'est vous faire, sans doute, un assez libre aveu, 1424
Et sur notre pudeur me ménager bien peu. 1425
Mais, puisque la parole enfin en est lâchée, 1426
A retenu- Damis me serois-je attachée ? 1427
Aurois-je, je vous prie, avec tant de douceur 1428
Écouté tout au long l'offre de votre cœur, 1429
Aurois-je pris la chose ainsi qu'on m'a vu faire, 1430
Si l'offre de ce cœur n'eût eu de quoi me plaire ? 1431
Et, lorsque j'ai voulu moi-même vous forcer 1432
A refuser l'hymen qu'on venoit d'annoncer, 1433
Qu'est-ce que cette instance a dû vous faire entendre, 1434
Que l'intérêt qu'en vous on s'avise de prendre, 1435
Et l'ennui qu'on auroit que ce nœud qu'on résout 1436
Vînt partager du moins un cœur que l'on veut tout ? 1437
TARTUFFE.
C'est sans doute, madame, Une douceur extrême 1438
Que d'entendre ces mots d'une bouche qu'on aime; 1439
Leur miel dans tous mes sens fait couler à longs traits 1440
Une suavité qu'on ne goûta jamais. 1441
Le bonheur de vous plaire est ma suprême étude, 1442
Et mon cœur de vos vœux fait sa béatitude; 1443
Mais ce cœur vous demande ici la liberté 1444
D'oser douter un peu de sa félicité. 1445
Je puis croire ces mots un artifice honnête 1446
Pour m'obliger à rompre un hymen qui s'apprête; 1447
Et, s'il faut librement m'expliquer avec vous, 1448
Je ne me fierai point à des propos si doux 1449
Qu'un peu de vos faveurs, après quoi je soupire, 1450
Ne vienne m'assurer tout ce qu'ils m'ont pu dire, 1451
Et planter dans mon âme une constante foi 1452
Des charmantes bontés que vous avez pour moi. 1453
ELMIRE.
(Elle tousse pour avertir son mari.) Quoi ! vous voulez aller avec cette vitesse, 1454
Et d'un cœur tout d'abord épuiser la tendresse ? 1455
On se tue à vous faire un aveu des plus doux. 1456
Cependant ce n'est pas encore assez pour vous ? 1457
Et l'on ne peut aller jusqu'à vous satisfaire, 1458
Qu'aux dernières faveurs on ne pousse l'affaire ? 1459
TARTUFFE.
Moins on mérite un bien, moins on l'ose espérer. 1460
Nos vœux sur des discours ont peine à s'assurer. 1461
On soupçonne aisément un sort tout plein de gloire, 1462
Et l'on veut en jouir avant que de le croire. 1463
Pour moi, qui crois si peu mériter vos bontés, 1464
Je doute du bonheur de mes témérités; 1465
Et je ne croirai rien, que vous n'ayez, madame, 1466
Par des réalités su convaincre ma flamme. 1467
ELMIRE.
Mon Dieu ! que votre amour en vrai tyran agit ! 1468
Et qu'en un trouble étrange il me jette l'esprit ! 1469
Que sur les cœurs il prend un furieux empire ! 1470
Et qu'avec violence il veut ce qu'il désire ! 1471
Quoi ! de votre poursuite on ne peut se parer, 1472
Et vous ne donnez pas le temps de respirer ? 1473
Sied-il bien de tenir une rigueur si grande ? 1474
De vouloir sans quartier les choses qu'on demande, 1475
Et d'abuser ainsi, par vos efforts pressants. 1476
Du foible que pour vous vous voyez qu'ont les gens ? 1477
TARTUFFE.
Mais si d'un œil bénin vous voyez mes hommages, 1478
Pourquoi m'en refuser d'assurés témoignages ? 1479
ELMIRE.
Mais comment consentir à ce que vous voulez, 1480
Sans offenser le ciel, dont toujours vous parlez ? 1481
TARTUFFE.
Si ce n'est que le ciel qu'à mes vœux on oppose, 1482
Lever un tel obstacle est à moi peu de chose; 1483
Et cela ne doit point retenir votre cœur. 1484
ELMIRE.
Mais des arrêts du ciel on nous fait tant de peur ! 1485
TARTUFFE.
Je puis vous dissiper ces craintes ridicules, 1486
Madame, et je sais l'art de lever les scrupules. 1487
Le ciel défend, de vrai, certains contentements; 1488
Mais on trouve avec lui des accommodements. 1489
Selon divers besoins, il est une science 1490
D'étendre les liens de notre conscience, 1491
Et de rectifier le mal de l'action 1492
Avec la pureté de notre intention. 1493
De ces secrets, madame, on saura vous instruire; 1494
Vous n'avez seulement qu'à vous laisser conduire. 1495
Contentez mon désir, et n'ayez point d'effroi; 1496
Je vous réponds de tout, et prends le mal sur moi. 1497
((Elmire tousse plus fort.))
Vous toussez fort, madame. 1498
ELMIRE.
Oui, je suis au supplice.
TARTUFFE.
Vous plaît-il un morceau de ce jus de réglisse ? 1499
ELMIRE.
C'est un rhume obstiné, sans doute; et je vois bien 1500
Que tous les jus du monde ici ne feront rien. 1501
TARTUFFE.
Cela, certe, est fâcheux. 1502
ELMIRE.
Oui, plus qu'on ne peut dire.
TARTUFFE.
Enfin votre scrupule est facile à détruire. 1503
Vous êtes assurée ici d'un plein secret, 1504
Et le mal n'est jamais que dans l'éclat qu'on fait. 1505
Le scandale du monde est ce qui fait l'offense, 1506
Et ce n'est pas pécher que pécher en silence. 1507
ELMIRE.
(Après avoir encore toussé.) Enfin je vois qu'il faut se résoudre à céder; 1508
Qu'il faut que je consente à vous tout accorder; 1509
Et qu'à moins de cela je ne dois point prétendre 1510
Qu'on puisse être content, et qu'on veuille se rendre. 1511
Sans doute il est fâcheux d'en venir jusque-là, 1512
Et c'est bien malgré moi que je franchis cela; 1513
Mais, puisque l'on s'obstine à m'y vouloir réduire, 1514
Puisqu'on ne veut point croire à tout ce qu'on peut dire, 1515
Et qu'on veut des témoins qui soient plus convaincants, 1516
Il faut bien s'y résoudre, et contenter les gens. 1517
Si ce consentement porte en soi quelque offense, 1518
Tant pis pour qui me force à cette violence; 1519
La faute assurément n'en doit pas être à moi. 1520
TARTUFFE.
Oui, madame, on s'en charge; et la chose de soi... 1521
ELMIRE.
Ouvrez un peu la porte, et voyez, je vous prie, 1522
Si mon mari n'est point dans cette galerie. 1523
TARTUFFE.
Qu'est-il besoin pour lui du soin que vous prenez ? 1524
C'est un homme, entre nous, à mener par le nez. 1525
De tous nos entretiens il est pour faire gloire, 1526
Et je l'ai mis au point de voir tout sans rien croire. 1527
ELMIRE.
Il n'importe; sortez, je vous prie, un moment; 1528
Et partout là dehors voyez exactement. 1529

SCÈNE VI.

(ORGON, ELMIRE.)
ORGON.
(Sortant de dessous la table.) Voilà, je vous l'avoue, un abominable homme ! 1530
Je n'en puis revenir, et tout ceci m'assomme. 1531
ELMIRE.
Quoi ! vous sortez si tôt ? Vous vous moquez des gens. 1532
Rentrez sous le tapis; il n'est pas encor temps; 1533
Attendez jusqu'au bout, pour voir les choses sûres, 1534
Et ne vous fiez point aux simples conjectures, 1535
ORGON.
Non, rien de plus méchant n'est sorti de l'enfer. 1536
ELMIRE.
Mon Dieu ! l'on ne doit point croire trop de léger. 1537
Laissez-vous bien convaincre avant que de vous rendre; 1538
Et ne vous hâtez point, de peur de vous méprendre. 1539
((Elle fait mettre son mari derrière elle.))

SCÈNE VII

(TARTUFFE, ELMIRE, ORGON.)
TARTUFFE.
(Sans voir Orgon.) Tout conspire, madame, à mon contentement. 1540
J'ai visité de l'œil tout cet appartement. 1541
Personne ne s'y trouve; et mon âme ravie... 1542
ORGON.
(En l'arrêtant.) Tout doux ! vous suivez trop votre amoureuse envie, 1543
Et vous ne devez pas vous tant passionner. 1544
Ah ! ah ! l'homme de bien, vous m'en voulez donner ! 1545
Comme aux tentations s'abandonne votre âme ! 1546
Vous épousiez ma fille, et convoitiez ma femme ! 1547
J'ai douté fort longtemps que ce fût tout de bon, 1548
Et je croyois toujours qu'on changerait de ton; 1549
Mais c'est assez avant pousser le témoignage : 1550
Je m'y tiens, et n'en veux, pour moi, pas davantage. 1551
ELMIRE.
(A Tartuffe.) C'est contre mon humeur que j'ai fait tout ceci; 1552
Mais on m'a mise au point de vous traiter ainsi. 1553
TARTUFFE.
(A Orgon.) Quoi ! vous croyez... ? 1554
ORGON.
Allons, point de bruit, je vous prie.
Dénichons de céans, et sans cérémonie. 1555
TARTUFFE.
Mon dessein... 1556
ORGON.
Ces discours ne sont plus de saison.
Il faut, tout sur-le-champ, sortir de la maison. 1557
TARTUFFE.
C'est à vous d'en sortir, vous qui parlez en maître : 1558
La maison m'appartient, je le ferai connaître, 1559
Et vous montrerai bien qu'en vain on a recours, 1560
Pour me chercher querelle, à ces lâches détours; 1561
Qu'on n'est pas où l'on pense en me faisant injure; 1562
Que j'ai de quoi confondre et punir l'imposture, 1563
Venger le ciel qu'on blesse, et faire repentir 1564
Ceux qui parlent ici de me faire sortir. 1565

SCÈNE VIII.

(ELMIRE, ORGON.)
ELMIRE.
Quel est donc ce langage ? et qu'est-ce qu'il veut dire ? 1566
ORGON.
Ma foi, je suis confus, et n'ai pas lieu de rire. 1567
ELMIRE.
Comment ? 1568
ORGON.
Je vois ma faute aux choses qu'il me dit,
Et la donation m'embarrasse l'esprit. 1569
ELMIRE.
La donation... 1570
ORGON.
Oui. C'est une affaire faite.
Mais j'ai quelque autre chose encor qui m'inquiète. 1571
ELMIRE.
Et quoi ? 1572
ORGON.
Vous saurez tout. Mais voyons au plus tôt
Si certaine cassette est encore là-haut. 1573

Acte V

SCÈNE PREMIÈRE.

(ORGON, CLÉANTE.)
CLÉANTE.
Où voulez-vous courir ? 1574
ORGON.
Las ! que sais-je ?
CLÉANTE.
Il me semble
Que l'on doit commencer par consulter ensemble 1575
Les choses qu'on peut faire en cet événement. 1576
ORGON.
Cette cassette-là me trouble entièrement. 1577
Plus que le reste encore elle me désespère. 1578
CLÉANTE.
Cette cassette est donc un important mystère ? 1579
ORGON.
C'est un dépôt qu'Argas, cet ami que je plains, 1580
Lui-même en grand secret m'a mis entre les mains. 1581
Pour cela dans sa fuite il me voulut élire; 1582
Et ce sont des papiers, à ce qu'il m'a pu dire, 1583
Où sa vie et ses biens se trouvent attachés. 1584
CLÉANTE.
Pourquoi donc les avoir en d'autres mains lâchés ? 1585
ORGON.
Ce fut par un motif de cas de conscience. 1586
J'allai droit à mon traître en faire confidence; 1587
Et son raisonnement me vint persuader 1588
De lui donner plutôt la cassette à garder, 1589
Afin que pour nier, en cas de quelque enquête, 1590
J'eusse d'un faux-fuyant la faveur toute prête, 1591
Par où ma conscience eût pleine sûreté 1592
A faire des serments contre la vérité. 1593
CLÉANTE.
Vous voilà mal, au moins si j'en crois l'apparence; 1594
Et la donation, et cette confidence, 1595
Sont, à vous en parler selon mon sentiment, 1596
Des démarches par vous faites légèrement. 1597
On peut vous mener loin avec de pareils gages; 1598
Et cet homme sur vous ayant ces avantages, 1599
Le pousser est encor grande imprudence à vous; 1600
Et vous deviez chercher quelque biais plus doux. 1601
ORGON.
Quoi ! sous un beau semblant de ferveur si touchante 1602
Cacher un cœur si double, une âme si méchante ! 1603
Et moi, qui l'ai reçu gueusant et n'ayant rien... 1604
C'en est fait, je renonce à tous les gens de bien; 1605
J'en aurai désormais une horreur effroyable, 1606
Et m'en vais devenir, pour eux, pire qu'un diable. 1607
CLÉANTE.
Eh bien ! ne voilà pas de vos emportements ! 1608
Vous ne gardez en rien les doux tempéraments. 1609
Dans la droite raison jamais n'entre la vôtre; 1610
Et toujours d'un excès vous vous jetez dans l'autre. 1611
Vous voyez votre erreur, et vous avez connu 1612
Que par un zèle feint vous étiez prévenu; 1613
Mais pour vous corriger quelle raison demande 1614
Que vous alliez passer dans une erreur plus grande, 1615
Et qu'avecque le cœur d'un perfide vaurien 1616
Vous confondiez les cœurs de tous les gens de bien ? 1617
Quoi ! parce qu'un fripon vous dupe avec audace, 1618
Sous le pompeux éclat d'une austère grimace, 1619
Vous voulez que partout on soit fait comme lui, 1620
Et qu'aucun vrai dévot ne se trouve aujourd'hui ? 1621
Laissez aux libertins ces sottes conséquences : 1622
Démêlez la vertu d'avec ses apparences, 1623
Ne hasardez jamais votre estime trop tôt, 1624
Et soyez pour cela dans le milieu qu'il faut. 1625
Gardez-vous, s'il se peut, d'honorer l'imposture; 1626
Mais au vrai zèle aussi n'allez pas faire injure, 1627
Et, s'il vous faut tomber dans une extrémité, 1628
Péchez plutôt encor de cet autre côté. 1629

SCÈNE II.

(ORGON, CLÉANTE, DAMIS.)
DAMIS.
Quoi ! mon père, est-il vrai qu'un coquin vous menace ? 1630
Qu'il n'est point de bienfait qu'en son âme il n'efface, 1631
Et que son lâche orgueil, trop digne de courroux, 1632
Se fait de vos bontés des armes contre vous ? 1633
ORGON.
Oui, mon fils, et j'en sens des douleurs non pareilles. 1634
DAMIS.
Laissez-moi, je lui veux couper les deux oreilles. 1635
Contre son insolence on ne doit point gauchir : 1636
C'est à moi tout d'un coup de vous en affranchir; 1637
Et, pour sortir d'affaire, il faut que je l'assomme. 1638
CLÉANTE.
Voilà tout justement parler en vrai jeune homme. 1639
Modérez, s'il vous plaît, ces transports éclatants. 1640
Nous vivons sous un règne et sommes dans un temps 1641
Où par la violence on fait mal ses affaires. 1642

SCÈNE III.

(MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE.)
MADAME PERNELLE.
Qu'est-ce ? J'apprends ici de terribles mystères ! 1643
ORGON.
Ce sont des nouveautés dont mes yeux sont témoins, 1644
Et vous voyez le prix dont sont payés mes soins. 1645
Je recueille avec zèle un homme en sa misère, 1646
Je le loge, et le tiens comme mon propre frère; 1647
De bienfaits chaque jour il est par moi chargé; 1648
Je lui donne ma fille, et tout le bien que j'ai : 1649
Et, dans le même temps, le perfide, l'infâme, 1650
Tente le noir dessein de suborner ma femme; 1651
Et, non content encor de ses lâches essais, 1652
Il m'ose menacer de mes propres bienfaits, 1653
Et veut, à ma ruine, user des avantages 1654
Dont le viennent d'armer mes bontés trop peu sages, 1655
Me chasser de mes biens où je l'ai transféré, 1656
Et me réduire au point d'où je l'ai retiré. 1657
DORINE.
Le pauvre homme ! 1658
MADAME PERNELLE.
Mon fils, je ne puis du tout croire
Qu'il ait voulu commettre une action si noire. 1659
ORGON.
Comment ? 1660
MADAME PERNELLE.
Les gens de bien sont enviés toujours.
ORGON.
Que voulez-vous donc dire avec votre discours, 1661
Ma mère ? 1662
MADAME PERNELLE.
Que chez vous on vit d'étrange sorte,
Et qu'on ne sait que trop la haine qu'on lui porte. 1663
ORGON.
Qu'a cette haine à faire avec ce qu'on vous dit ? 1664
MADAME PERNELLE.
Je vous l'ai dit cent fois quand vous étiez petit : 1665
La vertu dans le monde est toujours poursuivie; 1666
Les envieux mourront, mais non jamais l'envie. 1667
ORGON.
Mais que fait ce discours aux choses d'aujourd'hui ? 1668
MADAME PERNELLE.
On vous aura forgé cent sots contes de lui. 1669
ORGON.
Je vous ai dit déjà que j'ai vu tout moi-même 1670
MADAME PERNELLE.
Des esprits médisants la malice est extrême. 1671
ORGON.
Vous me feriez damner, ma mère ! Je vous di 1672
Que j'ai vu de mes yeux un crime si hardi. 1673
MADAME PERNELLE.
Les langues ont toujours du venin à répandre, 1674
Et rien n'est ici-bas qui s'en puisse défendre. 1675
ORGON.
C'est tenir un propos de sens bien dépourvu. 1676
Je l'ai vu, dis-je, vu, de mes propres yeux vu, 1677
Ce qu'on appelle vu. Faut-il vous le rebattre 1678
Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre ? 1679
MADAME PERNELLE.
Mon Dieu ! le plus souvent l'apparence déçoit : 1680
Il ne faut pas toujours juger sur ce qu'on voit. 1681
ORGON.
J'enrage ! 1682
MADAME PERNELLE.
Aux faux soupçons la nature est sujette,
Et c'est souvent à mal que le bien s'interprète. 1683
ORGON.
Je dois interpréter à charitable soin 1684
Le désir d'embrasser ma femme ! 1685
MADAME PERNELLE.
Il est besoin,
Pour accuser les gens, d'avoir de justes causes; 1686
Et vous deviez attendre à vous voir sûr des choses. 1687
ORGON.
Hé ! diantre ! le moyen de m'en assurer mieux ? 1688
Je devois donc, ma mère, attendre qu'à mes yeux 1689
Il eût... Vous me feriez dire quelque sottise. 1690
MADAME PERNELLE.
Enfin d'un trop pur zèle on voit son âme éprise; 1691
Et je ne puis du tout me mettre dans l'esprit 1692
Qu'il ait voulu tenter les choses que l'on dit. 1693
ORGON.
Allez, je ne sais pas, si vous n'étiez ma mère, 1694
Ce que je vous dirois, tant je suis en colère. 1695
DORINE.
(A Orgon.) Juste retour, monsieur, des choses d'ici-bas : 1696
Vous ne vouliez point croire, et l'on ne vous croit pas. 1697
CLÉANTE.
Nous perdons des moments en bagatelles pures, 1698
Qu'il faudroit employer à prendre des mesures. 1699
Aux menaces du fourbe on doit ne dormir point. 1700
DAMIS.
Quoi ! son effronterie iroit jusqu'à ce point ? 1701
ELMIRE.
Pour moi, je ne crois pas cette instance possible, 1702
Et son ingratitude est ici trop visible. 1703
CLÉANTE.
(A Orgon.) Ne vous y fiez pas; il aura des ressorts 1704
Pour donner contre vous raison à ses efforts, 1705
Et sur moins que cela le poids d'une cabale 1706
Embarrasse les gens dans un fâcheux dédale. 1707
Je vous le dis encore : armé de ce qu'il a, 1708
Vous ne deviez jamais le pousser jusque-là. 1709
ORGON.
Il est vrai; mais qu'y faire ? A l'orgueil de ce traître, 1710
De mes ressentiments je n'ai pas été maître. 1711
CLÉANTE.
Je voudrois de bon cœur qu'on pût entre vous deux 1712
De quelque ombre de paix raccommoder les nœuds. 1713
ELMIRE.
Si j'avois su qu'en main il a de telles armes, 1714
Je n'aurois pas donné matière à tant d'alarmes; 1715
Et mes... 1716
ORGON.
(A Dorine, voyant entrer monsieur Loyal.) Que veut cet homme ? Allez tôt le savoir.
Je suis bien en état que l'on me vienne, voir ! 1717

SCÈNE IV.

(ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, MARIANE, CLÉANTE, DAMIS, DORINE, MONSIEUR LOYAL.)
MONSIEUR LOYAL.
(A Dorine, dans le fond du théâtre.) Bonjour, ma chère sœur; faites, je vous supplie, 1718
Que je parle à monsieur. 1719
DORINE.
Il est en compagnie;
Et je doute qu'il puisse à présent voir quelqu'un. 1720
MONSIEUR LOYAL.
Je ne suis pas pour être en ces lieux importun. 1721
Mon abord n'aura rien, je crois, qui lui déplaise; 1722
Et je viens pour un fait dont il sera bien aise. 1723
DORINE.
Votre nom ? 1724
MONSIEUR LOYAL.
Dites-lui seulement que je vien
De la part de monsieur Tartuffe, pour son bien. 1725
DORINE.
(A Orgon.) C'est un homme qui vient, avec douce manière, 1726
De la part de monsieur Tartuffe, pour affaire 1727
Dont vous serez, dit-il, bien aise. 1728
CLÉANTE.
(A Orgon.) Il vous faut voir
Ce que c'est que cet homme, et ce qu'il peut vouloir. 1729
ORGON.
(A Cléante.) Pour nous raccommoder il vient ici peut-être : 1730
Quels sentiments aurai-je à lui faire paroître ? 1731
CLÉANTE.
Votre ressentiment ne doit point éclater; 1732
Et s'il parle d'accord, il le faut écouter. 1733
MONSIEUR LOYAL.
(A Orgon.) Salut, monsieur ! Le ciel perde qui vous veut nuire, 1734
Et vous soit favorable autant que je désire ! 1735
ORGON.
Ce doux début s'accorde avec mon jugement 1736
Et présage déjà quelque accommodement. 1737
MONSIEUR LOYAL.
Toute votre maison m'a toujours été chère, 1738
Et j'étois serviteur de monsieur votre père. 1739
ORGON.
Monsieur, j'ai grande honte et demande pardon 1740
D'être sans vous connoître ou savoir votre nom. 1741
MONSIEUR LOYAL.
Je m'appelle Loyal, natif de Normandie, 1742
Et suis huissier à verge, en dépit de l'envie. 1743
J'ai depuis quarante ans, grâce au ciel, le bonheur 1744
D'en exercer la charge avec beaucoup d'honneur, 1745
Et je vous viens, monsieur, avec votre licence, 1746
Signifier l'exploit de certaine ordonnance... 1747
ORGON.
Quoi ! vous êtes ici... 1748
MONSIEUR LOYAL.
Monsieur, sans passion.
Ce n'est rien seulement qu'une sommation, 1749
Un ordre de vider d'ici, vous et les vôtres, 1750
Mettre vos meubles hors, et faire place à d'autres, 1751
Sans délai ni remise, ainsi que besoin est. 1752
ORGON.
Moi ! sortir de céans ? 1753
MONSIEUR LOYAL.
Oui monsieur, s'il vous plaît.
La maison à présent, comme savez de reste, 1754
Au bon monsieur Tartuffe appartient sans conteste. 1755
De vos biens désormais il est maître et seigneur, 1756
En vertu d'un contrat duquel je suis porteur. 1757
Il est en bonne forme, et l'on n'y peut rien dire. 1758
DAMIS.
(A M. Loyal.) Certes, cette impudence est grande, et je l'admire ! 1759
MONSIEUR LOYAL.
(A Damis.) Monsieur, je ne dois point avoir affaire à vous; 1760
(Montrant Orgon.) C'est à monsieur : il est et raisonnable et doux, 1761
Et d'un homme de bien il sait trop bien l'office, 1762
Pour se vouloir du tout opposer à justice. 1763
ORGON.
Mais... 1764
MONSIEUR LOYAL.
Oui, monsieur, je sais que pour un million
Vous ne voudriez pas faire rébellion, 1765
Et que vous souffrirez en honnête personne 1766
Que j'exécute ici les ordres qu'on me donne. 1767
DAMIS.
Vous pourriez bien ici sur votre noir jupon, 1768
Monsieur l'huissier à verge, attirer le bâton. 1769
MONSIEUR LOYAL.
(A Orgon.) Faites que votre fils se taise ou se retire, 1770
Monsieur. J'aurois regret d'être obligé d'écrire, 1771
Et de vous voir couché dans mon procès-verbal. 1772
DORINE.
Ce monsieur Loyal porte un air bien déloyal. 1773
MONSIEUR LOYAL.
Pour tous les gens de bien j'ai de grandes tendresses, 1774
Et ne me suis voulu, monsieur, charger des pièces 1775
Que pour vous obliger et vous faire plaisir; 1776
Que pour ôter par là le moyen d'en choisir 1777
Qui, n'ayant pas pour vous le zèle qui me pousse, 1778
Auroient pu procéder d'une façon moins douce. 1779
ORGON.
Et que peut-on de pis que d'ordonner aux gens 1780
De sortir de chez eux ? 1781
MONSIEUR LOYAL.
On vous donne du temps;
Et jusques à demain je ferai surséance 1782
A l'exécution, monsieur, de l'ordonnance. 1783
Je viendrai seulement passer ici la nuit 1784
Avec dix de mes gens, sans scandale et sans bruit. 1785
Pour la forme il faudra, s'il vous plaît, qu'on m'apporte, 1786
Avant que se coucher, les clefs de votre porte. 1787
J'aurai soin de ne pas troubler votre repos, 1788
Et de ne rien souffrir qui ne soit à propos. 1789
Mais demain, du matin, il vous faut être habile 1790
A vider de céans jusqu'au moindre ustensile; 1791
Mes gens vous aideront, et je les ai pris forts, 1792
Pour vous faire service à tout mettre dehors. 1793
On n'en peut pas user mieux que je fais, je pense, 1794
Et, comme je vous traite avec grande indulgence, 1795
Je vous conjure aussi, monsieur, d'en user bien, 1796
Et qu'au dû de ma charge on ne me trouble en rien. 1797
ORGON.
Du meilleur de mon cœur je donnerois, sur l'heure, 1798
Les cent plus beaux louis de ce qui me demeure, 1799
Et pouvoir, à plaisir, sur ce mufle asséner 1800
Le plus grand coup de poing qui se puisse donner. 1801
CLÉANTE.
Laissez, ne gâtons rien. 1802
DAMIS.
A cette audace étrange
J'ai peine à me tenir, et la main me démange. 1803
DORINE.
Avec un si bon dos, ma foi, monsieur Loyal, 1804
Quelques coups de bâton ne vous siéroient pas mal. 1805
MONSIEUR LOYAL.
On pourroit bien punir ces paroles infâmes, 1806
Mamie; et l'on décrète aussi contre les femmes. 1807
CLÉANTE.
(A monsieur Loyal.) Finissons tout cela, monsieur; c'en est assez. 1808
Donnez tôt ce papier, de grâce, et nous laissez. 1809
MONSIEUR LOYAL.
Jusqu'au revoir. Le ciel vous tienne tous en joie ! 1810
ORGON.
Puisse-t-il te confondre, et celui qui t'envoie ! 1811

SCÈNE V.

(ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE.)
ORGON.
Hé bien ! vous le voyez, ma mère, si j'ai droit; 1812
Et vous pouvez juger du reste par l'exploit. 1813
Ses trahisons enfin vous sont-elles connues ? 1814
MADAME PERNELLE.
Je suis tout ébaubie, et je tombe des nues ! 1815
DORINE.
(A Orgon.) Vous vous plaignez à tort, à tort vous le blâmez, 1816
Et ses pieux desseins par là sont confirmés. 1817
Dans l'amour du prochain sa vertu se consomme : 1818
Il sait que très souvent les biens corrompent l'homme, 1819
Et, par charité pure, il veut vous enlever 1820
Tout ce qui vous peut faire obstacle à vous sauver. 1821
ORGON.
Taisez-vous. C'est le mot qu'il vous faut toujours dire. 1822
CLÉANTE.
(A Orgon.) Allons voir quel conseil on doit vous faire élire. 1823
ELMIRE.
Allez faire éclater l'audace de l'ingrat. 1824
Ce procédé détruit la vertu du contrat; 1825
Et sa déloyauté va paroître trop noire, 1826
Pour souffrir qu'il en ait le succès qu'on veut croire. 1827

SCÈNE VI.

(VALÈRE, ORGON, MADAME PERNELLE, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, DAMIS, DORINE.)
VALÈRE.
Avec regret, monsieur, je viens vous affliger; 1828
Mais je m'y vois contraint par le pressant danger. 1829
Un ami, qui m'est joint d'une amitié fort tendre, 1830
Et qui sait l'intérêt qu'en vous j'ai lieu de prendre, 1831
A violé pour moi, par un pas délicat, 1832
Le secret que l'on doit aux affaires d'État, 1833
Et me vient d'envoyer un avis dont la suite 1834
Vous réduit au parti d'une soudaine fuite. 1835
Le fourbe qui longtemps a pu vous imposer 1836
Depuis une heure au prince a su vous accuser, 1837
Et remettre en ses mains, dans les traits qu'il vous jette, 1838
D'un criminel d'État l'importante cassette, 1839
Dont, au mépris, dit-il, du devoir d'un sujet, 1840
Vous avez conservé le coupable secret. 1841
J'ignore le détail du crime qu'on vous donne; 1842
Mais un ordre est donné contre votre personne; 1843
Et lui-même est chargé, pour mieux l'exécuter, 1844
D'accompagner celui qui vous doit arrêter. 1845
CLÉANTE.
Voilà ses droits armés; et c'est par où le traître 1846
De vos biens qu'il prétend cherche, à se rendre maître. 1847
ORGON.
L'homme est, je vous l'avoue, un méchant animal ! 1848
VALÈRE.
Le moindre amusement vous peut être fatal. 1849
J'ai, pour vous emmener, mon carrosse à la porte, 1850
Avec mille louis qu'ici je vous apporte. 1851
Ne perdons point de temps : le trait est foudroyant : 1852
Et ce sont de ces coups que l'on pare en fuyant. 1853
A vous mettre en lieu sûr je m'offre pour conduite, 1854
Et veux accompagner jusqu'au bout votre fuite. 1855
ORGON.
Las ! que ne dois-je point à vos soins obligeants ! 1856
Pour vous en rendre grâce, il faut un autre temps; 1857
Et je demande au ciel de m'être assez propice 1858
Pour reconnoître un jour ce généreux service. 1859
Adieu : prenez le soin, vous autres... 1860
CLÉANTE.
Allez tôt;
Nous songerons, mon frère, à faire ce qu'il faut. 1861

SCÈNE VII.

(TARTUFFE, UN EXEMPT, MADAME PERNELLE, ORGON, ELMIRE, CLÉANTE, MARIANE, VALÈRE, DAMIS, DORINE.)
TARTUFFE.
(Arrêtant Orgon.) Tout beau, monsieur, tout beau, ne courez point si vite; 1862
Vous n'irez pas fort loin pour trouver votre gîte; 1863
Et, de la part du prince, on vous fait prisonnier. 1864
ORGON.
Traître ! tu me gardois ce trait pour le dernier : 1865
C'est le coup, scélérat, par où tu m'expédies; 1866
Et voilà couronner toutes tes perfidies. 1867
TARTUFFE.
Vos injures n'ont rien à me pouvoir aigrir; 1868
Et je suis, pour le ciel, appris à tout souffrir. 1869
CLÉANTE.
La modération est grande, je l'avoue. 1870
DAMIS.
Comme du ciel l'infâme impudemment se joue ! 1871
TARTUFFE.
Tous vos emportements ne sauroient m'émouvoir; 1872
Et je ne songe à rien qu'à faire mon devoir. 1873
MARIANE.
Vous avez de ceci grande gloire à prétendre; 1874
Et cet emploi pour vous est fort honnête à prendre. 1875
TARTUFFE.
Un emploi ne sauroit être que glorieux, 1876
Quand il part du pouvoir qui m'envoie en ces lieux. 1877
ORGON.
Mais t'es-tu souvenu que ma main charitable, 1878
Ingrat, t'a retiré d'un état misérable ? 1879
TARTUFFE.
Oui. je sais quels secours j'en ai pu recevoir; 1880
Mais l'intérêt du prince est mon premier devoir. 1881
De ce devoir sacré la juste violence 1882
Étouffe dans mon cœur toute reconnoissance; 1883
Et je sacrifierois à de si puissants nœuds 1884
Ami, femme, parents, et moi-même avec eux. 1885
ELMIRE.
L'imposteur ! 1886
DORINE.
Comme il sait, de traîtresse manière,
Se faire un beau manteau de tout ce qu'on révère ! 1887
CLÉANTE.
Mais s'il est si parfait que vous le déclarez, 1888
Ce zèle qui vous pousse et dont vous vous parez, 1889
D'où vient que pour paroître il s'avise d'attendre 1890
Qu'à poursuivre sa femme il ait su vous surprendre, 1891
Et que vous ne songez à l'aller dénoncer 1892
Que lorsque son honneur l'oblige à vous chasser ? 1893
Je ne vous parle point, pour devoir en distraire, 1894
Du don de tout son bien qu'il venoit de vous faire; 1895
Mais, le voulant traiter en coupable aujourd'hui, 1896
Pourquoi consentiez-vous à rien prendre de lui ? 1897
TARTUFFE.
(A l'exempt.) Délivrez-moi, monsieur, de la criaillerie; 1898
Et daignez accomplir votre ordre, je vous prie. 1899
L'EXEMPT.
Oui, c'est trop demeurer, sans doute, à l'accomplir; 1900
Votre bouche à propos m'invite à le remplir : 1901
Et, pour l'exécuter, suivez-moi tout à l'heure 1902
Dans la prison qu'on doit vous donner pour demeure. 1903
TARTUFFE.
Qui ? moi, monsieur ? 1904
L'EXEMPT.
Oui, vous.
TARTUFFE.
Pourquoi donc la prison ?
L'EXEMPT.
Ce n'est pas vous à qui j'en veux rendre raison. 1905
(A Orgon.) Remettez-vous, monsieur, d'une alarme si chaude. 1906
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude, 1907
Un prince dont les yeux se font jour dans les cœurs, 1908
Et que ne peut tromper tout l'art des imposteurs. 1909
D'un fin discernement sa grande âme pourvue 1910
Sur les choses toujours jette une droite vue; 1911
Chez elle jamais rien ne surprend trop d'accès, 1912
Et sa ferme raison ne tombe en nul excès. 1913
Il donne aux gens de bien une gloire immortelle; 1914
Mais sans aveuglement il fait briller ce zèle, 1915
Et l'amour pour les vrais ne ferme point son cœur 1916
A tout ce que les faux doivent donner d'horreur. 1917
Celui-ci n'étoit pas pour le pouvoir surprendre, 1918
Et de piéges plus fins on le voit se défendre. 1919
D'abord il a percé, par ses vives clartés, 1920
Des replis de son cœur toutes les lâchetés. 1921
Venant vous accuser, il s'est trahi lui-même, 1922
Et, par un juste trait de l'équité suprême, 1923
S'est découvert au prince un fourbe renommé, 1924
Dont sous un autre nom il étoit informé; 1925
Et c'est un long détail d'actions toutes noires 1926
Dont on pourroit former des volumes d'histoires. 1927
Ce monarque, en un mot, a vers vous détesté 1928
Sa lâche ingratitude et sa déloyauté; 1929
A ses autres horreurs il a joint cette suite, 1930
Et ne m'a jusqu'ici soumis à sa conduite 1931
Que pour voir l'impudence aller jusques au bout, 1932
Et vous faire, par lui, faire raison de tout. 1933
Oui, de tous vos papiers, dont il se dit le maître, 1934
Il veut qu'entre vos mains je dépouille le traître. 1935
D'un souverain pouvoir, il brise les liens 1936
Du contrat qui lui fait un don de tous vos biens, 1937
Et vous pardonne enfin cette offense secrète 1938
Où vous a d'un ami fait tomber la retraite; 1939
Et c'est le prix qu'il donne au zèle qu'autrefois 1940
On vous vit témoigner en appuyant ses droits, 1941
Pour montrer que son cœur sait, quand moins on y pense, 1942
D'une bonne action verser la récompense; 1943
Que jamais le mérite avec lui ne perd rien; 1944
Et que, mieux que du mal, il se souvient du bien. 1945
DORINE.
Que le ciel soit loué ! 1946
MADAME PERNELLE.
Maintenant je respire.
ELMIRE.
Favorable succès ! 1947
MARIANE.
Qui l'auroit osé dire ?
ORGON.
(A Tartuffe, que l'exempt emmène.) Hé bien ! te voilà, traître !... 1948

SCÈNE VIII.

CLÉANTE.
Ah ! mon frère, arrêtez,
Et ne descendez point à des indignités. 1949
A son mauvais destin laissez un misérable, 1950
Et ne vous joignez point au remords qui l'accable. 1951
Souhaitez bien plutôt que son cœur, en ce jour, 1952
Au sein de la vertu fasse un heureux retour; 1953
Qu'il corrige sa vie en détestant son vice, 1954
Et puisse du grand prince adoucir la justice; 1955
Tandis qu'à sa bonté vous irez, à genoux, 1956
Rendre ce que demande un traitement si doux. 1957
ORGON.
Oui, c'est bien dit. Allons à ses pieds avec joie 1958
Nous louer des bontés que son cœur nous déploie : 1959
Puis, acquittés un peu de ce premier devoir, 1960
Aux justes soins d'un autre il nous faudra pourvoir, 1961
Et par un doux hymen couronner en Valère 1962
La flamme d'un amant généreux et sincère. 1963
FIN DU TARTUFFE