Jean Rotrou
Tragedie Le véritable Saint Genest
Lo fingido verdadero
Rotrou, Jean de, (1882)Théâtre choisi de J. de Rotrou, avec une étude par Louis de Ronchaud, portrait... par Lalauze Librairie des bibliophiles (Paris)
Joan Oleza Simó
(Investigador principal)
FaltaTraductor
(Traductor)
Corbellini, Natalia
(Editor)
Français · Verso · 1743 versos
https://playcode.fly.dev/plays/EMOTHE0049_TragedieLeVeritableSaintGenest
ACTEURS
DIOCLÉTIAN
empereur
MAXIMIN
empereur
VALÉRIE
fille de Dioclétien
CAMILLE
suivante de Valérie
PLANCIEN
préfet
GENEST
comédien
MARCELLE
comédienne
OCTAVE
comédien
SERGESTE
comédien
LENTULE
comédien
ALBIN
comédien
UN DÉCORATEUR
UN GEOLIER
ADRIEN
représenté par Genest
NATALIE
représenté par Marcelle.
FLAVIE
représenté par Sergeste.
MAXIMIN
représenté par Octave.
ANTHISME
représenté par Lentule.
UN GARDE
représenté par Albin.
SUITE DE SOLDATS
SUITE DE GARDES
Acte I
SCENE PREMIERE.
(VALERIE, CAMILLE.)
CAMILLE.
QUOY ! vous ne sçauriez vaincre une frayeur si vaine?
1
Un songe, une vapeur, vous causent de la peine,
2
A vous sur qui le Ciel, déployant ses thresors,
3
Mit un si digne esprit dans un si digne corps !
4
VALÉRIE.
Le premier des Césars apprit bien que les songes
5
Ne sont pas toujours faux et toujours des mensonges;
6
Et la force d'esprit dont il fut tant vanté,
7
Pour l'avoir conseillé, luy coûta la clarté.
8
Le Ciel, comme il luy plaist, nous parle sans obstacle:
9
S'il veut, la voix d'un songe est celle d'un oracle;
10
Et les songes sur tout, tant de fois répétez,
11
Ou toujours ou souvent disent des veritez.
12
"Déjà cinq ou six nuits à ma triste pensée
13
Ont de ce vil hymen la vision tracée,
14
M'ont fait voir un berger avoir assez d'orgueil
15
Pour prétendre à mon lict, qui serait mon cercueil;
16
Et l'empereur mon père, avec violence,
17
De ce présomptueux appuyer l'insolence:
18
Je puis, s'il m'est permis et si la vérité
19
Dispense les enfans à quelque liberté,
20
De sa mauvaise humeur craindre un mauvais office.
21
Je connois son amour, mais je crains son caprice,
22
Et voy qu'en tout rencontre il suit aveuglement
23
La bouillante chaleur d'un premier mouvement:
24
Sceut-il considerer, pour son propre hymenée,
25
Sous quel joug il baissoit sa teste couronnée,
26
Quand empereur il fit sa couche et son Estat
27
Le prix de quelques pains qu'il emprunta soldat,
28
Et, par une foiblesse à nulle autre seconde,
29
S'associa ma mere à l'empire du monde?
30
Depuis, Rome souffrit et ne reprouva pas
31
Qu'il commît un Alcide au fardeau d'un. Atlas,
32
Qu'on vît sur l'univers deux testes souveraines,
33
Et que Maximian en partageât les resnes.
34
Mais pourquoy, pour un seul, tant de maistres divers?
35
Et pourquoy quatre chefs au corps de l'univers?
36
Le choix de Maximin et celuy de Constance
37
Estoient-ils à l'Estat de si grande importance
38
Qu'il en dût recevoir beaucoup de fermeté
39
Et ne pût subsister sans leur auctorité?
40
Tous deux diferemment alterent sa memoire,
41
L'un par sa nonchalance, et l'autre par sa gloire;
42
Maximin, achevant tant de gestes guerriers,
43
Semble au front de mon pere en voler les lauriers;
44
Et Constance, souffrant qu'un ennemy l'affronte,
45
Dessus son mesme front en imprime la honte.
46
Ainsi, ny dans son bon ny dans son mauvais choix
47
D'un conseil raisonnable il n'a suivy les loix,
48
Et, déterminant tout au gré de son caprice,
49
N'en prevoit le succez ny craint le prejudice.
50
CAMILLE.
Vous prenez trop l'allarme, et ce raisonnement
51
N'est point à vostre crainte un juste fondement:
52
Quand Diocletian éleva vostre mere
53
Au degré le plus haut que l'univers revere,
54
Son rang, qu'il partageoit, n'en devint point plus bas,
55
Et, l'y faisant monter, il n'en décendit pas;
56
Il pût concilier son honneur et sa flâme,
57
Et, choisy par les siens, se choisir une femme;
58
Quelques associez qui regnent avec luy,
59
Il est de ses Estats le plus solide appuy;
60
S'ils sont les matelots de cette grande flotte,
61
Il en tient le timon, il en est le pilote,
62
Et ne les associe à des emplois si hauts
63
Que pour voir des Cesars au rang de ses vassaux:
64
Voyez comme un fantôme, un songe, une chimere,
65
Vous fait mal expliquer les mouvemens d'un pere,
66
Et qu'un trouble importun vous naist mal à propos
67
D'où doit si justement naistre vostre repos.
68
VALERIE.
Je ne m'obstine point d'un effort volontaire
69
Contre tes sentimens en faveur de mon pere,
70
Et contre un pere, enfin, l'enfant a toûjours tort;
71
Mais me répondras-tu des caprices du sort?
72
Ce monarque insolent, à qui toute la terre
73
Et tous ses souverains sont des jonets de verre,
74
Prescrit-il son pouvoir, et, quand il en est las,
75
Comme il les a formez, ne les brise-t'il pas?
76
Peut-il pas, s'il me veut dans un estat vulgaire,
77
Mettre la fille au poinct dont il tira la mere,
78
Détruire ses faveurs par sa legereté,
79
Et de mon songe, enfin, faire une verité?
80
Il est vray que la mort contre son inconstance
81
Aux grands coeurs, au besoin, offre son assistance
82
Et peut toujours braver son pouvoir insolent;
83
Mais, si c'est un remede, il est bien violent.
84
CAMILLE.
La mort a trop d'horreur pour esperer en elle,
85
Mais esperez au Ciel, qui vous a fait si belle,
86
Et qui semble influer, avecque la beauté,
87
Des marques de puissance et de prosperité.
88
SCENE II.
(UN PAGE, VALERIE, CAMILLE.)
LE PAGE.
Madame..
89
VALERIE.
Que veux-tu?
LE PAGE.
L'empereur, qui m'envoye,
Sur mes pas avec vous vient partager sa joye.
90
VALERIE.
Quelle?
91
LE PAGE.
L'ignorez-vous? Maximin, de retour
Des païs reculez où se leve le jour,
92
De leurs rebellions, par son bras étoufées,
93
Aux pieds de l'empereur apporte les trofées,
94
Et de là se dispose à l'honneur de vous voir.
95
((Il s'en va.))
CAMILLE.
Sa valeur vous oblige à le bien recevoir.
96
Ne luy retenez pas le fruit de sa victoire;
97
Le plus grand des larcins est celuy de la gloire.
98
VALERIE.
Mon esprit, agité d'un secret mouvement,
99
De cette émotion cherit le sentiment;
100
Et cet heur inconnu, qui flate ma pensée,
101
Dissipe ma frayeur et l'a presque effacée;
102
Laissons nostre conduitte à la bonté des dieux.
103
O Ciel ! qu'un doux travail m'entre au coeur par les yeux!
104
((Voyant Maximin.))
SCENE III.
(DIOCLETIAN, MAXIMIN, GARDES, SOLDATS, VALERIE, CAMILLE, PLANCIEN.)
(Il se fait un bruit de tambours et de trompettes.)
((Maximin baise les mains de Valerie.))
DIOCLETIAN.
Desployés, Valerie, et vos traits et vos charmes;
105
Au vainqueur d'Orient faites tomber les armes:
106
Par luy l'empire est calme et n'a plus d'ennemis;
107
Soumettez ce grand coeur qui nous a tout soûmis;
108
Chargez de fers un bras fatal à tant de testes,
109
Et faites sa prison le prix de ses conquestes.
110
Déja, par ses exploits, il avoit merité
111
La part que je luy fis de mon authorité;
112
Et sa haute vertu, reparant sa naissance,
113
Luy fit sur mes subjets partager ma puissance.
114
Aujourd'huy que pour prix des pertes de son sang
115
Je ne puis l'honorer d'un plus illustre rang,
116
Je luy dois mon sang mesme, et, luy donnant ma fille,
117
Luy faits part de mes droicts sur ma propre famille.
118
Ce present, Maximin, est encore au dessous
119
Du service important que j'ay receu de vous;
120
Mais, pour faire, vos prix égaux à vos merites,
121
La terre treuveroit ses bornes trop petites,
122
Et vous avez rendu mon pouvoir impuissant,
123
Et rétraint envers vous ma force en l'accroissant.
124
MAXIMIN.
La part que vos bontez m'ont fait prendre en l'empire
125
N'égale point, Seigneur, ces beaux fers où j'aspire;
126
Tous les arcs triomphans que Rome m'a dressez
127
Cedent à la prison que vous me bâtissez,
128
Et, de victorieux des bords que l'Inde lave,
129
J'accepte, plus content, la qualité d'esclave,
130
Que, dépoüillant ce corps, vous ne prendrez aux cieux
131
Le rang par vos vertus acquis entre les dieux;
132
Mais ozer concevoir cette insolente audace
133
Est plustost meriter son mépris que sa grace,
134
Et, quoy qu'ait fait ce bras, il ne m'a point acquis
135
Ny ces titres fameux, ny ce renom exquis
136
Qui des extractions effacent la memoire
137
Quant à sa vertu seule il faut devoir sa gloire;
138
Quelque insigne advantage et quelque illustre rang
139
Dont vous ayez couvert le defaut de mon sang,
140
Quoy que l'on dissimule, on pourra toûjours dire
141
Qu'un berger est assis au trône de l'empire;
142
Qu'autresfois mes palais ont esté des hameaux,
143
Que qui gouverne Rome a conduit des troupeaux;
144
Que pour prendre le fer j'ay quitté la houlette,
145
Et qu'enfin vostre ouvrage est une oeuvre imparfaite.
146
Puis-je, avec ce defaut non encor reparé,
147
M'approcher d'un objet digne d'estre adoré,
148
Esperer de ses voeux les glorieuses marques,
149
Pretendre d'étouffer l'espoir de cent monarques,
150
lasser ma propre attente, et me faire des dieux,
151
Sinon des ennemis, au moins des envieux?
152
DlOCLETIAN.
Suffit que c'est mon choix et que j'ay connoissance
153
Et de vostre personne et de vostre naissance,
154
Et que, si l'une enfin n'admet un rang si haut,
155
L'autre par sa vertu repare son defaut,
156
Supplée à la nature, éleve sa bassesse,
157
Se reproduit soy-mesme et forme sa noblesse.
158
A combien de bergers les Grecs et les Romains
159
Ont-ils pour leur vertu veu des sceptres aux mains!
160
L'histoire, des grands coeurs la plus chere esperance,
161
Que le temps traicte seule avecque reverence,
162
Qui, ne redoutant rien, ne peut rien respecter,
163
Qui se produit sans fard et parle sans flater,
164
N'a-t'elle pas cent fois publié la louange
165
De gens que leur merite a tirez de la fange
166
Qui par leur industrie ont leurs noms éclaircis,
167
Et sont montez au rang où nous sommes assis?
168
Cyre, Semiramis, sa fameuse adversaire,
169
Noms qu'encor aujourd'huy la memoire revere,
170
Lycaste, Parrasie et mille autres divers
171
Qui dans les premiers temps ont regy l'univers;
172
Et recemment encor, dans Rome, Vitellie,
173
Gordian, Pertinax, Macrin, Probe, Aurelie,
174
N'y sont-ils pas montez, et fait de mesmes mains
175
Des reigles aux troupeaux et des loix aux humains.
176
Et moy-mesme, enfin moy, qui, de naissance obscure,
177
Dois mon sceptre à moy-mesme, et rien à la nature,
178
N'ay je pas lieu de croire, en cet illustre rang,
179
Le mérite dans l'homme et non pas dans le sang;
180
D'avoir à qui l'accroist fait part de ma puissance,
181
Et choisi la personne, et non pas la naissance?
182
((A Valerie.))
Vous, cher fruict de mon lict, beau prix de ses exploits,
183
Si ce front n'est menteur, vous approuvez mon choix,
184
Et tout ce que l'amour, pour marque d'allegresse,
185
Sur le front d'une fille amante, mais princesse,
186
Y fait voir sagement que mon election
187
Se treuve un digne objet de vostre passion.
188
VALERIE.
Ce choix estant si rare et venant de mon pEre,
189
Mon goust seroit mauvais s'il s'y treuvoit contraire;
190
Oüy, Seigneur, je l'approuve et benis le Destin
191
D'un heureux accdent que j'ay craint ce matin.
192
((Se tournant vers Camille.))
Mon songe est expliqué: j'épouse en ce grand homme
193
Un berger, il est vray, mais qui commande à Rome;
194
Le songe m'effrayoit, et j'en cheris l'effet,
195
Et ce qui fut ma peur est enfin mon souhait.
196
MAXIMIN
Maximin, luy baisant la main. O favorable arrest, qui me comble de gloire
197
Et fait de ma prison ma plus digne victoire !
198
CAMILLE.
Ainsi souvent le Ciel conduit tout à tel poinct
199
Que ce qu'on craint arrive, et qu'il n'afflige point,
200
Et que ce qu'on redoute est enfin ce qu'on aime.
201
SCENE IV.
(UN PAGE, DIOCLETIAN, MAXIMIN, VALERIE, CAMILLE, GARDES, SOLDATS, PLANCIEN.)
LE PAGE.
Genest attend, Seigneur, dans un desir extréme,
202
De s'acquitter des voeux deubs à Vos Majestez.
203
((Il sort.))
DIOCLETIAN.
Qu'il entre.
204
CAMILLE
Camille, à Valerie. Il manquoit seul à vos prosperitez;
Et, quel que soit vostre heur, son art, pour le parfaire,
205
Semble en quelque façon vous estre necessaire.
206
Madame, obtenez-nous ce divertissement,
207
Que vous-mesme estimez et treuvez si charmant.
208
SCENE V.
(GENEST, DIOCLETIAN, MAXIMIN, PLANCIEN, VALERIE, CAMILLE, GARDES, SOLDATS.)
GENEST.
Si parmy vos sujets une abjecte fortune
209
Permet de partager l'allegresse commune
210
Et de contribuer, en ces communs desirs,
211
Sinon à vostre gloire, au moins à vos plaisirs,
212
Ne desapprouvez pas, ô genereux monarques,
213
Que nostre affection vous produise ses marques,
214
Et que mes compagnons vous offrent par ma voix
215
Non des tableaux parlans de vos rares exploicts,
216
Non cette si celebre et si fameuse histoire
217
Que vos heureux succés laissent à la memoire,
218
Puis que le peuple grec, non plus que le romain,
219
N'a point pour les tromper une assez docte main,
220
Mais quelque effort au moins par qui nous puissions dire
221
Vous avoir delassez du grand faix de l'empire,
222
Et, par ce que nostre art aura de plus charmant
223
Avoir à vos grands soins ravy quelque moment.
224
DIOCLETIAN.
Genest, ton soin m'oblige, et la ceremonie
225
Du beau jour où ma fille à ce. prince est unie,
226
Et qui met nostre joye en un degré si haut,
227
Sans un traict de ton art auroit quelque defaut.
228
Le theatre aujourd'huy, fameux par ton merite,
229
A ce noble plaisir puissamment sollicite;
230
Et dans l'estat qu'il est ne peut, sans estre ingrat,
231
Nier de te devoir son plus brillant éclat.
232
Avec confusion j'ay veu cent fois tes feintes
233
Me livrer malgré moy de sensibles attaintes;
234
En cent sujets divers suivant tes mouvements,
235
J'ay receu de tes feux de vrais ressentiments,
236
Et l'empire absolu que tu prends sur une ame
237
M'a fait cent fois de glace, et cent autres de flâme;
238
Par ton art les heros plustost ressuscitez
239
Qu'imitez en effet et que representez,
240
Des cent et des mil ans aprés leurs funerailles,
241
Font encor des progrez et gagnent des batailles,
242
Et sous leurs noms fameux établissent des loix;
243
Tu me fais en toy seul maistre de mille rois.
244
Le comique, où ton art également succede,
245
Est contre la tristesse un si present remede
246
Qu'un seul mot (quand tu veux), un pas, une action,
247
Ne laisse plus de prise à cette passion,
248
Et, par une soudaine et sensible merveille,
249
Jette la joye au coeur par l'oeil ou par l'oreille.
250
GENEST
Cette gloire, Seigneur, me confond à tel poinct...
251
DIOCLETIAN.
Croy qu'elle est legitime, et ne t'en defends point.
252
Mais passons aux autheurs, et dy-nous quel ouvrage
253
Aujourd'huy dans la scene a le plus de suffrage;
254
Quelle plume est en regne, et quel fameux esprit
255
S'est acquis dans le cirque un plus juste credit.
256
GENEST.
Les gousts sont diferens, et souvent le caprice
257
Establit ce credit bien plus que la justice.
258
DIOCLETIAN.
Mais, entr'autres encor, qui l'emporte, en ton sens?
259
GENEST.
Mon goust, à dire vray, n'est point pour les recens;
260
De trois ou quatre au plus peut-estre la memoire
261
Jusqu'aux siecles futurs conservera la gloire;
262
Mais de les égaler à ces fameux autheurs
263
Dont les derniers des temps seront adorateurs,
264
Et de voir leurs travaux avec la reverence
265
Dont je voy les escrits d'un Plaute et d'un Terence,
266
Et de ces doctes Grecs, dont les rares brillans
267
Font qu'ils vivent encor si beaux aprés mil ans,
268
Et dont l'estime enfin ne peut estre effacée,
269
Ce seroit vous mentir et trahir ma pensée.
270
DIOCLETIAN.
Je sçay qu'en leurs escrits l'art et l'invention,
271
Sans doute, ont mis la scene en sa perfection;
272
Mais ce que l'on a veu n'a plus la douce amorce
273
Ny le vif aiguillon dont la nouveauté force;
274
Et ce qui surprendra nos esprits et nos yeux,
275
Quoy que moins achevé, nous divertira mieux.
276
GENEST.
Nos plus nouveaux sujets, les plus dignes de Rome,
277
Et les plus grands efforts des veilles d'un grand homme,
278
A qui les rares fruicts que la Muse produit
279
Ont acquis dans la scène un legitime bruit
280
(Et de qui certes l'art comme l'estime est juste),
281
Portent les noms fameux de Pompée et d'Auguste;
282
Ces poëmes sans prix où son illustre main
283
D'un pinceau sans pareil a peint l'esprit romain
284
Rendront de leurs beautez vostre oreille idolatre,
285
Et sont aujourd'huy l'ame et l'amour du theatre.
286
VALERIE.
J'ay sceu la haute estime où l'on les a tenus,
287
Mais leurs sujets enfin sont des sujets connus;
288
Et, quoy qu'ils ayent de beau, la plus rare merveille,
289
Quand l'esprit la connoît, ne surprend plus l'oreille;
290
Ton art est toûjours mesme, et tes charmes égaux,
291
Aux sujets anciens aussi bien qu'aux nouveaux;
292
Mais on vante sur tout l'inimitable adresse
293
Dont tu feints d'un chrestien le zele et l'allegresse,
294
Quand, le voyant marcher du baptesme au trépas,
295
Il semble que les feux soient des fleurs sous tes pas.
296
MAXIMIN.
L'épreuve en est aisée.
297
DIOCLETIAN.
Elle sera sans peine,
Si vostre nom, Seigneur, nous est libre en la scene;
298
Et la mort d'Adrian, l'un de ces obstinez,
299
Par vos derniers arrests n'agueres condamnez,
300
Vous sera figurée avec un art extréme,
301
Et si peu different de la verité méme
302
Que vous nous avouerez de cette liberté
303
Où Cesar à Cesar sera representé,
304
Et que vous douterez si dans Nicomedie
305
Vous verrez l'effet mesme ou bien la comedie.
306
MAXIMIN.
Oüy, croy qu'avec plaisir je seray spectateur
307
En la mesme action dont je seray l'acteur.
308
Va, prepare un effort digne de la journée
309
Où le Ciel, m'honorant d'un si juste hymenée,
310
Met (par une avanture incroyable aux neveux)
311
Mon bon-heur et ma gloire au-dessus de mes Vieux
312
Acte II
SCENE PREMIERE.
(Le theatre s'ouvre.)
(GENEST, s’ habillant et tenant son roole; LE DECORATEUR.)
Genest
Considere le theatre et dit au Decorateur: IL est beau, mais encor, avec peu de dépense,
313
Vous pouviez adjoûter à sa magnificence,
314
N'y laisser rien d'aveugle, y mettre plus de jour,
315
Donner plus de hauteur aux travaux d'alentour,
316
En marbrer les dehors, en jasper les colomnes,
317
Enrichir leurs timpans, leurs cimes, leurs couronnes,
318
Mettre en vos coloris plus de diversité,
319
En vos carnations plus de vivacité,
320
Drapper mieux ces habits, reculer ces paysages,
321
Y lancer des jets d'eau, renfondrer leurs ombrages,
322
Et sur tout en la toile où vous peignez vos cieux
323
Faire un jour naturel au jugement des yeux,
324
Au lieu que la couleur m'en semble un peu meurtrie.
325
LE DECORATEUR.
Le temps nous a manqué plûtost que l'industrie;
326
Joint qu'on voit mieux de loin ces racourcissemens,
327
Ces corps sortant du plan de ces refondremens;
328
L'approche à ces desseins oste leurs perspectives,
329
En confond les faux jours, rend leurs couleurs moins vives,
330
Et, comme à la nature, est nuisible à nostre art
331
A qui l'éloignement semble apporter du fard.
332
La grace une autre fois y sera plus entiere.
333
GENEST.
Le temps nous presse, allez, preparez la lumiere.
334
SCENE II.
(GENEST, SEUL, SE PROMENANT ET LISANT SON ROOLE, DIT COMME EN REPASSANT ET ACHEVANT DE S'HABILLER.)
Genest
«Ne delibere plus, Adrian, il est temps
335
De suivre avec ardeur ces fameux combattans;
336
Si la gloire te plaist, l'occasion est belle,
337
La querelle du Ciel à ce combat t'appelle;
338
La torture, le fer et la flâme t'attend,
339
Offre à leurs cruautez un. coeur ferme et constant;
340
Laisse à de lâches coeurs verser d'indignes larmes,
341
Tendre aux tyrans les mains, et mettre bas les armes;
342
Toy, tends la gorge au fer, vois-en couler ton sang,
343
Et meurs, sans t'ebranler, debout et dans ton rang.»
344
((Il repete encor ces quatre derniers vers.))
«Laisse à de lâches coeurs, etc.»
345
SCENE III.
(GENEST, MARCELE, ACHEVANT DE S'HABILLER ET TENANT SON ROOLE.)
MARCELE.
Dieux! comment en ce lieu faire la comedie?
346
De combien d'importuns j'ay la teste étourdie!
347
Combien, à les oüyr, je faits de languissans !
348
Par combien d'attentats j'entreprends sur les sens !
349
Ma voix rendroit les bois et les rochers sensibles;
350
Mes plus simples regards sont des meurtres visibles;
351
Je foule autant de coeurs que je marche de pas;
352
La trouppe en me perdant perdrait tous ses appas.
353
Enfin, s'ils disent vray, j'ai lieu d'estre bien vaine;
354
De ces faux courtisans toute ma loge est plaine,
355
Et, lasse au dernier poinct d'entendre leurs douceurs,
356
Je les en ay laissez absolus possesseurs.
357
Je crains plus que la mort cette engeance idolâtre
358
De lutins importuns qu'engendre le theatre,
359
Et que la qualité de la profession
360
Nous oblige à souffrir avec discretion.
361
GENEST.
Outre le vieil usage où nous treuvons le monde,
362
Les vanitez encor, dont vostre sexe abonde,
363
Vous font avec plaisir supporter cet ennuy,
364
Par qui tout vostre temps devient le temps d'autruy.
365
Avez-vous repassé cet endroit pathetique
366
Où Flavie en sortant vous donne la replique?
367
Et vous souvenez-vous qu'il s'y faut exciter?
368
MARCELE,
Marcele, luy baillant son roole. J'en prendray vostre advis, oyez-moy reciter.
369
((Elle répète.))
«J'oze à present, ô Ciel, d'une veüe asseurée,
370
Contempler les brillans de ta voûte azurée,
371
Et nier ces faux dieux, qui n'ont jamais foulé
372
De ce palais roulant le lambris étoillé.
373
A ton pouvoir, Seigneur, mon espoux rend hommage!
374
Il professe ta foy, ses fers t'en sont un gage;
375
Ce redoutable fleau des dieux sur les chrestiens,
376
Ce lyon alteré du sacré sang des tiens,
377
Qui de tant d'innocens crût la mort legitime,
378
De ministre qu'il fut, s'offre enfin pour victime,
379
Et, patient agneau, tend à tes ennemis
380
Un col à ton sainct joug heureusement soûmis.»
381
GENEST.
Outre que, dans la Cour que vous avez charmée,
382
On sçait que vostre estime est assez confirmée,
383
Ce recit me surprend, et vous peut acquerir
384
Un renom au theatre à ne jamais mourir.
385
MARCELE.
Vous en croyez bien plus que je ne m'en presume.
386
((Elle rentre.))
GENEST.
La Cour viendra bien-tost, commandez qu'on allume.
387
SCENE IV.
(Genest seul, repassant son roole et se promenant)
GENEST.
«Il serait, Adrian, honteux d'estre vaincu;
388
Si ton Dieu veut ta mort, c'est, déja trop vescu;
389
J'ay veu, Ciel, tu le sçais, par le nombre des ames
390
Que j'osay t'envoyer par des chemins de flames,
391
Dessus les grils ardens, et dedans les taureaux,
392
Chanter les condamnez et trembler les bourreaux.»
393
((Il repete ces quatre vers.))
«J'ay veu, Ciel, tu le sçais, etc.»
394
((Et puis, ayant un peu resvé et ne regardant plus son roole, il dit:))
Dieux, prenez contre moy ma defence et la vostre:
395
D'effet comme de nom je me treuve estre un autre;
396
Je feints moins Adrian que je ne le deviens,
397
Et prends avec son nom des sentimens chrestiens;
398
Je sçay (pour l'éprouver) que, par un long étude,
399
L'art de nous transformer nous passe en habitude;
400
Mais il semble qu'icy des veritez sans fard
401
Passent et l'habitude et la force de l'art,
402
Et que Christ me propose une gloire éternelle,
403
Contre qui ma défense est vaine et criminelle;
404
J'ay pour suspects vos noms de dieux et d'immortels;
405
Je repugne aux respects qu'on rend à vos autels;
406
Mon, esprit, à vos loix secrettement rebelle,
407
En conçoit un mépris qui fait mourir son zele,
408
Et, comme de profane enfin sanctifié,
409
Semble se declarer pour un crucifié.
410
Mais où va ma pensée, et par quel privilege
411
Presque insensiblement passay-je au sacrilege,
412
Et du pouvoir des dieux perds-je le souvenir?
413
Il s'agit d'imiter, et non de devenir.
414
((Le ciel s'ouvre avec des flâmes, et une voix s'entend, qui dit:))
VOIX DU CIEL
Poursuy, Genest, ton personnage.
415
Tu n'imiteras point en vain;
416
Ton salut ne dépend que d'un peu de courage,
417
Et Dieu t'y prestera la main.
418
(Genest, étonné, continué)
GENEST
Qu'entends-je, juste Ciel, et par quelle merveille,
419
Pour me toucher le coeur, me frappes-tu l'oreille?
420
Souffle doux et sacré, qui me viens enflâmer,
421
Esprit saint et divin qui me viens animer,
422
Et qui, me souhaittant, m'inspires le courage,
423
Travaille à mon salut, acheve ton ouvrage;
424
Guide mes pas douteux dans le chemin des cieux,
425
Et pour me les ouvrir dessille-moy les yeux.
426
Mais, ô vaine creance et frivole pensée,
427
Que du ciel cette voix me doive estre adressée !
428
Quelqu'un, s'appercevant du caprice où j'estois,
429
S'est voulu divertir par cette feinté voix,
430
Qui d'un si prompt effet m'excite tant de flâme,
431
Et qui m'a penetré jusqu'au profond de l'ame.
432
Prenez, dieux, contre Christ, prenez vostre party,
433
Dont ce rebelle coeur s'est presque départy;
434
Et toy, contre les dieux, ô Christ, prens ta defense,
435
Puis qu'à tes Ioix ce coeur fait encor resistance,
436
Et dans l'onde agitée où flottent mes esprits
437
Terminez vostre guerre et m'en faites le prix;
438
Rendez-moy le repos dont ce trouble me prive.
439
SCENE V.
(LE DECORATEUR VENANT ALLUMER LES CHANDELLES, GENEST.)
LE DECORATEUR.
Hastez-vous, il est temps, toute la Cour arrive.
440
GENEST.
Allons. Tu m'as distrait d'un roole glorieux,
441
Que je representois devant la cour des deux,
442
Et de qui l'action m'est d'importance extréme,
443
Et n'a pas un objet moindre que le Ciel mesme.
444
Preparons la musique et laissons les placer.
445
(Le decorateur, s'en allant ayant allumé.)
LE DECORATEUR
Il repassoit son roole et s'y veut surpasser.
446
SCENE VI.
(DIOCLETIAN, MAXIMIN, VALERIE, CAMILLE, PLANCIEN, SUITTE DE SOLDATS, GARDES.)
VALÉRIE.
Mon goust, quoy qu'il en soit, est pour la tragedie:
447
L'objet en est plus haut, l'action plus hardie,
448
Et les pensers, pompeux et plains de majesté,
449
Luy donnent plus de poids et plus d'auctorité.
450
MAXIMIN.
Elle l'emporte enfin par les illustres marques
451
D'exemple des heros, d'ornement des monarques,
452
De regle et de mesure à leurs affections,
453
Par ses evenemens et par ses actions.
454
PLANCIEN.
Le theatre aujourd'huy, superbe en sa structure,
455
Admirable en son art et riche en sa peinture,
456
Promet pour le sujet de mesmes qualitez.
457
MAXIMIN.
Les effets en sont beaux, s'ils sont bien imitez.
458
Vous verrez un des miens, d'une insolente audace,
459
Au mépris de la part qu'il s'acquit en ma grace,
460
Au mépris de ses jours, au mépris de nos dieux,
461
Affronter le pouvoir de la terre et des cieux,
462
Et faire à mon amour succeder tant de haine
463
Que, bien loin d'en souffrir le spectacle avec peine,
464
Je verray d'un esprit tranquille et satisfait
465
De son zele obstiné le déplorable effet,
466
Et remourir ce traistre aprés sa sepulture,
467
Sinon en sa personne, au moins en sa figure.
468
DIOCLETIAN.
Pour le bien figurer, Genest n'oubliera rien;
469
Escoutons seulement, et tréve à l'entretien.
470
((Une voix chante avec un luth.))
(La pièce commence.)
SCENE VII.
(GENEST SEUL SUR LE THEATRE ÉLEVÉ, DIOCLETIAN, MAXIMIN, VALERIE, CAMILLE, PLANCIEN, GARDES ASSIS, SUITTE DE SOLDATS.)
(Genest sous le nom d'ADRIAN.)
Adrian
Ne delibere plus, Adrian, il est temps
471
De suivre avec ardeur ces fameux combattans;
472
Si la gloire te plaist, l'occasion est belle,
473
La querelle du Ciel à ce combat t'appelle;
474
La torture, le fer et la flâme t'attend";
475
Offre à leurs cruautez un coeur ferme et constant;
476
Laisse à de lâches coeurs verser d'indignes larmes,
477
Tendre aux tyrans les mains et mettre bas les armes;
478
Toy, tends la gorge au fer, vois-en couler ton sang,
479
Et meurs sans t'ébranler, debout, et dans ton rang.
480
La faveur de César, qu'un peuple entier t'envie,
481
Ne peut durer, au plus, que le cours de sa vie;
482
De celle de ton Dieu, non plus que de ses jours,
483
Jamais nul accident ne bornera le cours.
484
Déja de ce tyran la puissance, irritée,
485
Si ton zele te dure, a ta perte arrestée;
486
Il seroit, Adrian, honteux d'estre vaincu;
487
Si ton Dieu veut ta mort, c'est déja trop vescu.
488
J'ay veu, Ciel, tu le sçais, par le nombre des ames
489
Que j'osay t'envoyer par des chemins de fiâmes,
490
Dessus les grils ardens, et dedans les taureaux,
491
Chanter les condamnez et trembler les bourreaux;
492
J'ay veu tendre aux enfans une gorge asseurée
493
A la sanglante mort qu'ils voyoient preparée,
494
Et tomber sous le coup d'un trépas glorieux
495
Ces fruicts à peine éclos, déja murs pour les cieux.
496
J'en ay veu, que le temps prescrit par la nature
497
Estoit prest de pousser dedans la sepulture,
498
Dessus les eschaffauts presser ce dernier pas,
499
Et d'un jeune courage affronter le trepas;
500
J'ay veu mille beautez en la fleur de leur âge,
501
A qui, jusqu'aux tyrans, chacun rendoit hommage,
502
Voir avecque plaisir, meurtris et dechirez
503
Leurs membres precieux de tant d'yeux adorez;
504
Vous l'avés veu, mes yeux, et vous craindriez sans honte
505
Ce que tout sexe brave, et que tout âge affronte !
506
Cette vigueur, peut-estre, est un effort humain?
507
Non, non, cette vertu, Seigneur, vient de ta main;
508
L'ame la puise au lieu de sa propre origine,
509
Et, comme les effets, la source en est divine.
510
C'est du Ciel que me vient cette noble vigueur
511
Qui me fait des tourmens mépriser la rigueur;
512
Qui me fait deffier les puissances humaines,
513
Et qui fait que mon sang se deplaist dans mes veines;
514
Qu'il brûle d'arrouser cet arbre précieux
515
Où pend pour nous le fruict le plus chery des Cieux.
516
J'ay peine à concevoir ce changement extrême,
517
Et sents que different, et plus fort que moy-méme,
518
J'ignore toute crainte, et puis voir sans terreur
519
La face de la mort en sa plus noire horreur.
520
Un seul bien que je perds, la seule Natalie,
521
Qu'à mon sort un sainct joug heureusement allie,
522
Et qui de ce sainct zele ignore le secret,
523
Parmy tant de ferveur mesle quelque regret.
524
Mais que j'ay peu de coeur, si ce penser me touche !
525
Si proche de la mort, j'ay l'amour en la bouche !
526
SCENE VIII.
(FLAVIE, TRIBUN REPRÉSENTÉ PAR SERGESTE, COMÉDIEN; ADRIAN, DEUX GARDES.)
FLAVIE.
Je croy, cher Adrian, que vous n'ignorez pas
527
Quel important sujet adresse icy mes pas;
528
Toute la Cour, en trouble, attend d'estre éclaircie
529
D'un bruit dont au palais vostre estime est noircie,
530
Et que vous confirmez par vostre éloignement.
531
Chacun, selon son sens, en croit diversement:
532
Les uns, que pour railler cette erreur s'est semée;
533
D'autres, que quelque sort a vostre ame charmée;
534
D'autres, que le venin de ces lieux infectez
535
Contre vostre raison a vos sens revoltez;
536
Mais, sur tout, de Cesar la croyance incertaine
537
Ne peut ou s'arrester ny s'asseoir qu'avec peine.
538
ADRIAN.
A qui dois-je le bien de m'avoir dénoncé?
539
FLAVIE.
Nous estions au palais, ou Cesar empressé
540
De grand nombre des siens, qui luy vantoient leur zele
541
A mourir pour les dieux, ou vanger leur querelle:
542
et Adrian (a-t'il dit d'un visage remis),
543
Adrian leur suffit contre tant d'ennemis;
544
Seul, contre ces mutins il soutiendra leur cause;
545
Sur son unique soin mon esprit se repose.
546
Voyant le peu d'effet que la rigueur produit,
547
Laissons éprouver l'art, où la force est sans fruit.
548
Leur obstination s'irrite par les peines;
549
Il est plus de captifs que de fers et de chaisnes;
550
Les cachots, trop étroits, ne les contiennent pas;
551
Les haches et les croix sont lasses de trépas;
552
La mort, pour la trop voir, ne leur est plus sauvage;
553
Pour trop agir contr'eux, le feu perd son usage.
554
En ces horreurs enfin le coeur manque aux bourreaux,
555
Aux juges la constance, aux mourans les travaux.
556
La douceur est souvent une invincible amorce
557
A ces coeurs obstinez qu'on aigrit par la force.»
558
Titian, à ces mots, dans la salle rendu:
559
«Ha ! s'est-il écrié, César, tout est perdu.»
560
La frayeur, à ce cry, par nos veines s'étalle,
561
Un murmure confus se répand dans la salle.
562
«Qu'est-ce? a dit l'empereur interdit et troublé;
563
Le Ciel s'est-il ouvert? le monde a-t'il tremblé?
564
Quelque foudre lancé menasse-t'il ma teste?
565
Rome d'un étranger est-elle la conqueste?
566
Ou quelque embrazement consomme-t'il ces lieux?
567
— Adrian, a-t'il dit, pour Christ renonce aux dieux.»
568
ADRIAN.
Oüy, sans doute, et de plus à Cesar, à moy-méme,
569
Et soûmets tout, Seigneur, à ton pouvoir suprême.
570
FLAVIE.
Maximin, à ce mot, furieux, l'oeil ardent
571
(Signes avant-coureurs d'un funeste accident),
572
Pâlit, frappe du pied, fremit, deteste, tonne,
573
Comme desesperé, ne connoit plus personne,
574
Et nous fait voir au vif le geste et la couleur
575
D'un homme transporté d'amour et de douleur.
576
Et j'entends Adrian vanter encor son crime?
577
De Cesar, de son maistre, il paye ainsi l'estime,
578
Et reconnoit si mal qui luy veut tant de bien !
579
ADRIAN.
Qu'il cesse de m'aimer, ou qu'il m'aime chrestien.
580
FLAVIE.
Les dieux, dont comme nous les monarques dépendent,
581
Ne le permettent pas, et les loix le defendent.
582
ADRIAN.
C'est le Dieu que je sers qui fait regner les rois,
583
Et qui fait que la terre en revere les loix.
584
FLAVIE.
Sa mort sur un gibet marque son impuissance.
585
ADRIAN.
Dittes mieux, son amour et son obeissance.
586
FLAVIE.
Sur une croix, enfin.
587
ADRIAN.
Sur un bois glorieux,
Qui fut moins une croix qu'une eschelle des cieux.
588
FLAVIE.
Mais ce genre de mort ne pouvoit estre pire.
589
ADRIAN.
Mais; mourant, de la mort il détruisit l'empire.
590
FLAVIE.
L'auteur de l'univers entrer dans un cercueil!
591
ADRIAN.
Tout l'univers aussi s'en vit tendu de deuil,
592
Et le ciel effrayé cacha ses luminaires.
593
FLAVIE.
Si vous vous repaissez de ces vaines chimeres,
594
Ce mépris de nos dieux et de vostre devoir
595
En l'esprit de Cesar détruira vostre espoir.
596
ADRIAN.
Cesar m'abandonnant, Christ est mon asseurance;
597
C'est l'espoir des mortels dépouillez d'esperance.
598
FLAVIE.
Il vous peut mesme oster vos biens si precieux.
599
ADRIAN.
J'en seray plus leger pour monter dans les cieux.
600
FLAVIE.
L'indigence est à l'homme un monstre redoutable.
601
ADRIAN.
Christ, qui fut homme et Dieu, nâquit dans une étable;
602
Je méprise vos biens, et leur fausse douceur,
603
Dont on est possedé plûtost que possesseur.
604
FLAVIE.
Sa pieté l'oblige, autant que sa justice,
605
A faire des chrestiens un égal sacrifice.
606
ADRIAN.
Qu'il fasse, il tarde trop.
607
FLAVIE.
Que vostre repentir....
ADRIAN.
Non, non, mon sang, Flavie, est tout prest à sortir.
608
FLAVIE.
Si vous vous obstinez, vostre perte est certaine.
609
ADRIAN.
L'attente m'en est douce, et la menace vaine.
610
FLAVIE.
Quoy! vous n'ouvrirez point l'oreille à mes advis,
611
Aux soupirs de la cour, aux voeux de vos amis,
612
A l'amour de Cesar, aux cris de Natalie,
613
A qui si recemment un si beau noeud vous lie?
614
Et vous voudriez souffrir que dans cet accident
615
Ce soleil de beauté treuvât son occident?
616
A peine, depuis l'heure à ce noeud destinée,
617
A-t'elle veu flamber les torches d'Hymenée;
618
Encor si quelque fruict de vos chastes amours
619
Devoit après la mort perpetuer vos jours!
620
Mais vous voulez mourir avecque-la disgrace
621
D'éteindre vostre nom avecque vostre race,
622
Et, suivant la fureur d'un aveugle transport,
623
Nous estre tout ravy par une seule mort !
624
Si vostre bon genie attend l'heure opportune,
625
Sçavez-vous les emplois dont vous courez fortune?
626
L'espoir vous manque-t'il? et n'osez vous songer
627
Qu'avant qu'estre empereur Maximin fut berger?
628
Pour peu que sa faveur vous puisse estre constante,
629
Quel defaut vous defend une pareille attente?
630
Quel mépris obstiné des hommes et des dieux
631
Vous rend indifferents et la terre et les Cieux,
632
Et, comme si la mort vous estoit souhaittable,
633
Fait que pour l'obtenir vous vous rendez coupable,
634
Et vous faites Cesar et les dieux ennemis?
635
Pesez-en le succez d'un esprit plus remis;
636
Celuy n'a point peché, de qui la repentance
637
Temoigne la surprise et suit de prés l'offence.
638
ADRIAN.
La grace dont le Ciel a touché mes esprits
639
M'a bien persuadé, mais ne m'a point surpris;
640
Et, me laissant toucher à cette repentance,
641
Bien loin de reparer, je commettrois l'offence.
642
Allez, ny Maximin, courtois ou furieux,
643
Ny ce foudre qu'on peint en la main de vos dieux,
644
Ny la cour, ny le trône, avecque tous leurs charmes,
645
Ny Natalie enfin avec toutes ses larmes,
646
Ny l'univers rentrant dans son premier cahos,
647
Ne divertiroient pas un si ferme propos.
648
FLAVIE.
Pesez bien les effets qui suivront mes paroles.
649
ADRIAN.
Ils seront sans vertu comme elles sont frivoles.
650
FLAVIE.
Si raison ny douceur ne vous peut émouvoir,
651
Mon ordre va plus loin.
652
ADRIAN.
Faites vostre devoir.
FLAVIE.
C'est de vous arrester et vous charger de chaînes,
653
Si, comme je vous dis, l'une et l'autre sont vaines.
654
(Adrian, presentant ses bras aux fers, que les gardes luy attachent.)
ADRIAN
Faites, je recevray ces fardeaux precieux
655
Pour les premiers presens qui me viennent des Cieux,
656
Pour de riches faveurs et de superbes marques
657
Du Cesar des Cesars et du roy des monarques;
658
Et j'iray sans contrainte où, d'un illustre effort,
659
Les soldats de Jésus triomphent de la mort.
660
((Ils sortent tous.))
SCENE IX.
(DIOCLETIAN, MAXIMIN, ETC.)
DIOCLETIAN.
En cet acte, Genest à mon gré se surpasse.
661
MAXIMIN.
Il ne se peut rien feindre avecque plus de grace.
662
VALERIE
Valerie se levant. L'intermede permet de l'en feliciter
663
Et de voir les acteurs.
664
DIOCLETIAN
Il se faut donc hâter.
Acte III
SCENE PREMIERE
(DIOCLETIAN, MAXIMIN, VALERIE, CAMILLE, PLANCIEN, SUITTE DE GARDES ET DE SOLDATS.)
(Valerie descendant du theatre.)
VALERIE
QUEL trouble! quel desordre ! et comment sans miracle
665
Nous peuvent-ils produire aucun plaisant spectacle.
666
CAMILLE
Certes, à voir entr'eux cette confusion,
667
L'ordre de leur recit semble une illusion.
668
MAXIMIN.
L'art en est merveilleux, il faut que je l'advouë,
669
Mais l'acteur qui paroist est celuy qui me jouë,
670
Et qu'avecque Genest j'ay veu se concerter.
671
Voyons de quelle grace il sçaura m'imiter.
672
SCENE II.
(MAXIMIN, REPRESENTÉ PAR OCTAVE, COMÉDIEN; ADRIAN CHARGÉ DE FERS; FLAVIE, SUITTE DE GARDES ET DE SOLDATS.)
MAXIMIN, acteur.
Sont-ce là les faveurs, traistre, sont-ce les gages
673
De ce maistre nouveau qui reçoit tes hommages,
674
Et qu'au mespris des droicts et du culte des dieux
675
L'impiété chrestienne oze placer aux cieux?
676
ADRIAN.
La nouveauté, Seigneur, de ce Maistre des maistres
677
Est devant tous les temps et devant tous les estres;
678
C'est luy qui du néant a tiré l'univers,
679
Luy qui dessus la terre a répandu les mers;
680
Qui de l'air estendit les humides contrées,
681
Qui sema de brillants les voûtes azurées,
682
Qui fit naistre la guerre entre les elemens,
683
Et qui regla des cieux les divers mouvemens.
684
La terre à son pouvoir rend un muet hommage;
685
Les roys sont ses sujets, le monde est son partage;
686
Si l'onde est agitée, il la peut affermir;
687
S'il querelle les vents, ils n'ozent plus fremir;
688
S'il commande au soleil, il arreste sa course;
689
Il est maistre de tout, comme il en est la source;
690
Tout subsiste par luy, sans luy rien n'eût esté:
691
De ce maistre, Seigneur, voila la nouveauté.
692
Voyez si sans raison il reçoit mes hommages,
693
Et si sans vanité j'en puis porter les gages.
694
Oüy, ces chaisnes, Cesar, ces fardeaux glorieux,
695
Sont aux bras d'un chrestien des presens précieux;
696
Devant nous, ce cher maistre en eut les mains chargées,
697
Au feu de son amour il nous les a forgées;
698
Loin de nous accabler, leur faix est nostre appuy,
699
Et c'est par ces chaisnons qu'il nous attire à luy.
700
MAXIMIN, acteur.
Dieux! à qui pourrons-nous nous confier sans crainte,
701
Et de qui nous promettre une amitié sans feinte?
702
De ceux que la fortune attache à nos costez;
703
De ceux que nous avons moins acquis qu'achetez,
704
Qui sous des fronts soumis cachent des coeurs rebelles,
705
Que par trop de credit nous rendons infidelles?
706
O dure cruauté du destin de la cour,
707
De ne pouvoir souffrir d'inviolable amour,
708
De franchise sans fard, de vertu qu'offusquée,
709
De devoir que contraint, ny de foy que masquée!
710
Qu'entreprends-je, chetif, en ces lieux écartez,
711
Où, lieutenant des dieux justement irritez,
712
Je faits d'un bras vengeur éclatter les tempestes,
713
Et poursuy des chrestiens les sacrileges testes !
714
Si, tandis que j'en prends un inutile soin,
715
Je voy naistre chez moy ce que je suy si loin;
716
Ce que j'extirpe icy dans ma cour prend racine,
717
J'éleve auprés de moy ce qu'ailleurs j'extermine.
718
Ainsi nostre fortune, avec tout son éclat,
719
Ne peut (quoy qu'elle fasse) acheter un ingrat.
720
ADRIAN.
Pour croire un Dieu, Seigneur, la liberté de croire
721
Est-elle en vostre estime une action si noire,
722
Si digne de l'excés où vous vous emportez,
723
Et se peut-il souffrir de moindres libertez?
724
Si jusques à ce jour vous avez crû ma vie
725
Inaccessible mesme aux assauts de l'envie,
726
Et si les plus censeurs ne me reprochent rien,
727
Qui m'a fait si coupable, en me faisant chrestien?
728
Christ reprouve la fraude, ordonne la franchise,
729
Condamne la richesse injustement acquise,
730
D'une illicite amour defend l'acte innocent,
731
Et de tremper ses mains dans le sang innocent;
732
Treuvez-vous en ces loix aucune ombre de crime,
733
Rien de honteux aux siens et rien d'illegitime?
734
J'ay contr'eux éprouvé tout ce qu'eût pu l'enfer:
735
J'ay veu couler leur sang sous des ongles de fer;
736
J'ay veu bouillir leurs corps dans la poix et les fiâmes,
737
J'ay veu leur chair tomber sous de flambantes lames,
738
Et n'ay rien obtenu de ces coeurs glorieux,
739
Que de les avoir veus pousser des chants aux cieux,
740
Prier pour leurs bourreaux au fort de leur martyre,
741
Pouf vos prosperitez et pour l'heur de l'empire.
742
MAXIMIN, acteur.
Insolent, est-ce à toy de te choisir des dieux?
743
Les miens, ceux de l'empire et ceux de tes ayeux
744
Ont-ils trop foiblement étably leur puissance
745
Pour t'arrester au joug de leur obéissance?
746
ADRIAN.
Je cherche le salut, qu'on ne peut esperer
747
De ces dieux de metail qu'on vous voit adorer.
748
MAXIMIN, acteur.
Le tien, si cette humeur s'obstine à me déplaire,
749
Te garentira mal des traits de ma colere,
750
Que tes impietez attireront sur toy.
751
ADRIAN.
J'en pareray les coups du bouclier de la foy.
752
MAXIMIN, acteur.
Crains de voir, et bien-tost, ma faveur negligée
753
Et l'injure des dieux cruellement vengée;
754
De ceux que par ton ordre on a veus déchirez,
755
Que le fer a meurtris et le feu devorez,
756
Si tu ne divertis la peine où tu t'exposes,
757
Les plus cruels tourmens n'auront esté que roses.
758
ADRIAN.
Nos corps estans periz, nous esperons qu'ailleurs
759
Le Dieu que nous servons nous les rendra meilleurs.
760
MAXIMIN, acteur.
Traistre, jamais sommeil n'enchantera mes peines
761
Que ton perfide sang, épuisé de tes veines,
762
Et ton coeur sacrilege, aux corbeaux exposé,
763
N'ait rendu de nos dieux le courroux appaisé.
764
ADRIAN.
La mort dont je mourray sera digne d'envie,
765
Quand je perdray le jour pour l'autheur de la vie.
766
MAXIMIN, acteur.
Allez, dans un cachot accablez-le de fers,
767
Rassemblez tous les maux que sa secte a souffers,
768
Et faites à l'envy contre cet infidelle...
769
ADRIAN.
Dittes ce converty.
770
MAXIMIN, acteur.
Paroistre vostre zele.
Imaginez, forgez; le plus industrieux
771
A le faire souffrir sera le plus pieux.
772
J'emploiray ma justice, où ma faveur est vaine,
773
Et qui fuit ma faveur éprouvera ma haine.
774
ADRIAN
ADRIAN s'en allant Comme je te soûtiens, Seigneur, sois mon soûtien;
775
Qui commence à souffrir commence d'estre tien.
776
((Flavie emmene Adrian avec des gardes.))
SCENE III.
(MAXIMIN, ACTEUR; GARDES.)
MAXIMIN, acteur.
Dieux ! vous avez un foudre, et cette felonnie
777
Ne le peut allumer, et demeure impunie!
778
Vous conservez la vie et laissez la clarté
779
A qui vous veut ravir vostre immortalité,
780
A qui contre le Ciel souleve un peu de terre,
781
A qui veut de vos mains arracher le tonnerre,
782
A qui vous entreprend et vous veut détrôner
783
Pour un Dieu qu'il se forge et qu'il veut couronner!
784
Inspirez-moy, grands dieux! inspirez-moi des peines
785
Dignes de mon courroux et dignes de vos haines,
786
Puis qu'à des attentats de cette qualité
787
Un supplice commun est une impunité.
788
SCENE IV.
(FLAVIE RAMENANT ADRIAN A LA PRISON, ADRIAN, LE GEOLIER, GARDES.)
FLAVIE
FLAVIE, au geolier. L'ordre exprés de Cesar le commet en ta garde.
789
LE GEOLIER.
Le vostre me suffit, et ce soin me regarde.
790
SCENE V.
(NATALIE, FLAVIE, ADRIAN, LE GEOLIER.)
NATALIE.
O nouvelle trop vraye! est-ce là mon espoux?
791
FLAVIE.
Nostre dernier espoir ne consiste qu'en vous;
792
Rendez-le-nous à vous, à Cesar, à luy-méme.
793
NATALIE.
Si l'effet n'en dépend que d'un desir extréme
794
FLAVIE.
Je vais faire esperer cet heureux changement;
795
Voyez-le.
796
((Flavie s'en va avec les gardes, et le geolier se retire.))
ADRIAN.
Tais-toy, femme, et m'écoute un moment.
Par l'usage des gents et par les loix romaines,
797
La demeure, les biens, les delices, les peines,
798
Tout espoir, tout profit, tout humain interest,
799
Doivent estre communs à qui la couche l'est;
800
Mais que, comme la vie et comme la fortune,
801
Leur creance toujours leur doive estre commune,
802
D'étendre jusqu'aux dieux cette communauté,
803
Aucun droict n'établit cette necessité.
804
Supposons toutesfois que la loy le desire,
805
Il semble que l'espoux, comme ayant plus d'empire,
806
Ait le droict le plus juste ou le plus specieux
807
De prescrire chez soy le culte de ses dieux.
808
Ce que tu vois enfin, ce corps chargé de chaisnes,
809
N'est l'effet ny des loix, ny des raisons humaines;
810
Mais dequoy des chrestiens j'ay reconnu le Dieu,
811
Et dit à vos autels un eternel adieu.
812
Je l'ay dit, je le dis, et trop tard pour ma gloire,
813
Puis qu'enfin je n'ay crû qu'estant forcé de croire;
814
Qu'aprés les avoir veus, d'un visage serain,
815
Pousser des chants aux Cieux dans des taureaux d'airain;
816
D'un souffle, d'un regard, jetter vos dieux par terre,
817
Et l'argille et le bois s'en briser comme verre;
818
Je les ay combattus, ces effets m'ont vaincu;
819
J'ay reconnu par eux l'erreur où j'ay vescu;
820
J'ay veu la verité, je la suy, je l'embrasse;
821
Et, si Cesar pretend par force, par menasse,
822
Par offres, par conseils ou par allechemens,
823
Et toy, ny par soûpirs, ni par embrassemens,
824
Esbranler une foy si ferme et si constante,
825
Tous deux vous vous flattez d'une inutile attente.
826
Reprens sur ta franchise un empire absolu,
827
Que le noeud qui nous joint demeure resolu;
828
Vefve dés à present, par ma mort prononcée,
829
Sur un plus digne objet adresse ta pensée;
830
Ta jeunesse, tes biens, ta vertu, ta beauté,
831
Te feront mieux treuver que ce qui t'est osté.
832
Adieu; pourquoy (cruelle à de si belles choses)
833
Noyes-tu de tes pleurs ces oeillets et ces roses?
834
Bien-tost, bien-tost le sort, qui t'oste ton espoux,
835
Te fera respirer sous un hymen plus doux.
836
Que fais-tu? tu me suis! Quoy! tu m'aimes encore?
837
O ! si de mon desir l'effet pouvoit éclore,
838
Ma soeur (c'est le seul nom dont je te puis nommer),
839
Que sous de douces loix nous nous pourrions aymer!
840
((L'embrassant.))
Tu sçaurois que la mort, par qui l'ame est ravie,
841
Est la fin de la mort plustost que de la vie;
842
Qu'il n'est amour ny vie en ce terrestre lieu,
843
Et qu'on ne peut s'aimer ny vivre qu'avec Dieu.
844
NATALIE
NATALIE l'embrassant. O d'un Dieu tout puissant merveilles souveraines!
845
Laisse moy, cher espoux, prendre part en tes chaisnes !
846
Et, si ny nostre hymen ny ma chaste amitié
847
Ne m'ont assez acquis le nom de ta moitié,
848
Permets que l'alliance enfin s'en accomplisse,
849
Et que Christ de ces fers aujourd'huy nous unisse.
850
Croy qu'ils seront pour moy d'indissolubles noeuds,
851
Dont l'étrainte en toy seul sçaura borner mes voeux.
852
ADRIAN.
O Ciel ! ô Natalie ! Ah ! douce et saincte flâme,
853
Je r'allume mes feux, et reconnois ma femme;
854
Puis qu'au chemin du Ciel tu veux suivre mes pas,
855
Sois mienne, chere espouse, au de la du trépas.
856
Que mes voeux, que ta foy... Mais tire-moy de peine,
857
Ne me flattay-je point d'une creance vaine?
858
D'où te vient le beau feu qui t'échauffe le sein?
859
Et quand as-tu conceu ce genereux dessein?
860
Par quel heureux motif?
861
NATALIE.
Je te vais satisfaire.
Il me fut inspiré presque au flanc de ma mere,
862
Et presque en mesme instant le Ciel versa sur moy
863
La lumiere du jour et celle de la foy.
864
Il fit qu'avec le laict, pendante à la mammelle,
865
Je sucçay des chrestiens la creance et le zele;
866
Et ce zele avec moy crût jusqu'à l'heureux jour
867
Que mes yeux, sans dessein, m'acquirent ton amour.
868
Tu sçais, s'il t'en souvient, de quelle resistance
869
Ma mere, en cette amour, combattit ta constance;
870
Non qu'un si cher party ne nous fût glorieux,
871
Mais pour sa repugnance au culte de tes dieux;
872
De Cesar toutefois la supréme puissance
873
Obtint ce triste adveu de son obeïssance;
874
Ses larmes seulement marquerent ses douleurs:
875
Car qu'est-ce qu'une esclave a de plus que des pleurs?
876
Enfin, le jour venu que je te fus donnée:
877
« Va, me dit-elle à part, va, fille infortunée,
878
Puis qu'il plaist à Cesar, mais sur tout souvien-toy
879
D'estre fidelle au Dieu dont nous suivons la loy,
880
De n'adresser qu'à luy tes voeux ny tes prieres,
881
De renoncer au jour plûtost qu'à ses lumieres,
882
Et detester autant les dieux de ton espoux
883
Que ses chastes baisers te doivent estre doux. »
884
Au defaut de ma voix, mes pleurs luy répondirent,
885
Tes gens dedans ton char aussi-tost me rendirent,
886
Mais l'esprit si remply dé cette impression
887
Qu'à peine eus-je des yeux pour voir ta passion,
888
Et qu'il fallut du temps pour ranger ma franchise
889
Au poinct où ton merite à la fin l'a soumise.
890
L'oeil qui voit dans les coeurs clair comme dans les deux
891
Sçait quelle aversion j'ay depuis pour tes dieux;
892
Et, depuis nostre hymen, jamais le culte impie
893
(Si tu l'as observé) ne m'a cousté d'hostie;
894
Jamais sur leurs autels mes encens n'ont fumé;
895
Et, lors que je t'ay veu, de fureur enflâmé,
896
Y faire tant offrir d'innocentes victimes,
897
J'ay souhaitté cent fois de mourir pour tes crimes,
898
Et cent fois vers le Ciel, témoin de mes douleurs,
899
Poussé pour toy des voeux accompagnez de pleurs.
900
ADRIAN.
Enfin je reconnois, ma chere Natalie,
901
Que je dois mon salut au sainct noeud qui nous lie;
902
Permets moy toutesfois de me plaindre à mon tour,
903
Me voyant te cherir d'une si tendre amour;
904
Y pouvois-tu répondre et me tenir cachée
905
Cette céleste ardeur dont Dieu t'avoit touchée?
906
Peux-tu, sans t'émouvoir, avoir veu ton espoux
907
Contre tant d'innocens exercer son courroux?
908
NATALIE.
Sans m'émouvoir, helas ! le Ciel sçait si tes armes
909
Versoient jamais de sang sans me tirer des larmes.
910
Je m'en émeus assez; mais eussay-je esperé
911
De reprimer la soif d'un lyon alteré,
912
De contenir un fleuve inondant une terre,
913
Et d'arrester dans l'air la cheute d'un tonnerre?
914
J'ay failly toutesfois, j'ay deu parer tes coups;
915
Ma crainte fut coupable autant que ton couroux:
916
Partageons donc la peine aussi bien que les crimes;
917
Si ces fers te sont deubs, ils me sont legitimes.
918
Tous deux dignes de mort, et tous deux résolus,
919
Puis que nous voicy joints, ne nous separons plus;
920
Qu'aucun temps, qu'aucun lieu, jamais ne nous divisent,
921
Un supplice, un cachot, un juge, nous suffisent.
922
ADRIAN.
Par un ordre celeste, aux mortels inconnu,
923
Chacun part de ce lieu quand son temps est venu;
924
Suy cet ordre sacré, que rien ne doit confondre,
925
Lors que Dieu nous appelle, il est temps de répondre;
926
Ne pouvant avoir part en ce combat fameux,
927
Si mon coeur au besoin ne répond à mes voeux,
928
Merite, en m'animant, ta part de la couronne
929
Qu'en l'empire eternel le martyre nous donne;
930
Au defaut du premier, obtiens le second rang,
931
Acquiers par tes souhaits ce qu'on nie à ton sang,
932
Et dedans le peril m'assiste en cette guerre.
933
NATALIE.
Bien donc, choisis le Ciel, et me laisse la terre.
934
Pour ayder ta constance en ce pas perilleux,
935
Je te suivray par tout et jusques dans les feux;
936
Heureuse si la loy qui m'ordonne de vivre
937
Jusques au Ciel enfin me permet de te suivre,
938
Et si de ton tyran le funeste courroux
939
Passe jusqu'à l'espouse, ayant meurtry l'espoux.
940
Tes gens me rendront bien ce favorable office
941
De garder qu'à mes soins Cesar ne te ravisse
942
Sans en apprendre l'heure et m'en donner advis,
943
Et bien-tost de mes pas les tiens seront suivis;
944
Bien-tost...
945
ADRIAN.
Espargne leur cette inutile peine,
Laisse m'en le soucy, leur veille seroit vaine;
946
Je ne partiray point de ce funeste lieu
947
Sans ton dernier baiser et ton dernier adieu;
948
Laisses-en sur mon soin reposer ton attente.
949
SCENE VI.
(FLAVIE, GARDES, ADRIAN, NATALIE.)
FLAVIE.
Aux desseins importans, qui craint impatiente;.
950
Et bien, qu'obtiendrons-nous? Vos soins officieux
951
A vostre espoux aveugle ont-ils ouvert les yeux?
952
NATALIE.
Nul interest humain, nul respect ne le touche;
953
Quand j'ay voulu parler, il m'a fermé la bouche,
954
Et, detestant les dieux, par un long entretien
955
A voulu m'engager dans le culte du sien;
956
Enfin, ne tentez plus un dessein impossible,
957
Et gardez que, heurtant ce coeur inaccessible,
958
Vous ne vous y blessiez, pensant le secourir,
959
Et ne gagniez le mal que vous voulez guerir;
960
Ne vueilliez point son bien à vostre prejudice,
961
Souffrez, souffrez plustost que l'obstiné perisse;
962
Rapportez à Cesar nostre inutile effort,
963
Et, si la loy des dieux fait conclure à sa mort,
964
Que l'effet prompt et court en suive la menace,
965
J'implore seulement cette derniere grace;
966
Si de plus doux succés n'ont suivy mon espoir,
967
J'ay l'advantage. au moins d'avoir fait mon devoir.
968
FLAVIE.
O vertu sans égale et sur toutes insigne !
969
O d'une digne espouse espoux sans doute indigne !
970
Avec quelle pitié le peut-on secourir,
971
Si, sans pitié de soy, luy mesme il veut perir?
972
NATALIE.
Allez, n'esperez pas que ny force ny crainte
973
Puissent rien où mes pleurs n'ont fait aucune atteinte
974
Je connois trop son coeur, j'en sçay la fermeté,
975
Incapable de crainte et de legereté;
976
A regret contre luy je rends ce témoignage,
977
Mais l'interest du Ciel à ce devoir m'engage;
978
Encor un coup, cruel, au nom de nostre amour,
979
Au nom sainct et sacré de la celeste Cour,
980
Reçoy de ton espouse un conseil salutaire,
981
Deteste ton erreur, rends-toy le Ciel prospere;
982
Songe et propose-toy que tes travaux presens,
983
Comparez aux futurs, sont doux ou peu cuisans !
984
Voy combien cette mort importe à ton estime !
985
D'où tu sorts, où tu vas, et quel objet t'anime !
986
ADRIAN.
Mais toy, contien ton zele, il m'est assez connu,
987
Et songe que ton temps n'est pas encor venu,
988
Que je te vais attendre à ce port desirable.
989
Allons, executez le decret favorable
990
Dont j'attends mon salut plûtost que le trépas.
991
(Flavie, le livrant au geolier et s'en allant.)
FLAVIE
Vous en estes coupable en ne l'évitant pas.
992
SCENE VII.
NATALIE
SEULE. J'ose à present, ô Ciel, d'une veuë asseurée,
993
Contempler les brillans de ta voûte azurée,
994
Et nier ces faux dieux, qui n'ont jamais foulé
995
De ce palais roullant le lambris étoillé.
996
A ton pouvoir, Seigneur, mon espoux rend hommage;
997
Il professe ta foy, ses fers t'en sont un gage;
998
Ce redoutable fleau des dieux sur les chrestiens,
999
Ce lyon alteré du sacré sang des tiens,.
1000
Qui de tant d'innocens crût la mort legitime,
1001
De ministre qu'il fut, s'offre enfin pour victime,
1002
Et, patient agneau, tend à tes ennemis
1003
Un col à ton sainct joug heureusement soûmis.
1004
Rompons, aprés sa mort, nostre honteux silence',
1005
De ce lâche respect forçons la violence,.
1006
Et disons aux tyrans, d'une constante voix,.
1007
Ce qu'à Dieu du penser nous avons dit cent fois.
1008
Donnons air au beau feu dont nostre am est pressée;'.
1009
En cette illustre ardeur mille m'ont devancée;
1010
D'obstacles infinis mil ont sceu triomfer,
1011
Cecile des tranchants, Prisque des dents de fer,
1012
Fauste des plombs boüillans, Dipne de sa noblesse,
1013
Agathe de son sexe, Agnés de sa jeunesse,
1014
Tecle de son amant, et toutes du trépas;
1015
Et je repugnerois à marcher sur leurs pas !
1016
((Elle r'entre.))
SCENE VIII.
(GENEST, DIOCLETIAN, MAXIMIN, ETC.)
GENEST
Seigneur, le bruit confus d'une foule importune
1017
De gens qu'à vostre suitte attache la fortune,
1018
Par le trouble où nous met cette incommodité,
1019
Altere les plaisirs de Vostre Majesté,
1020
Et nos acteurs confus de ce'desordre extrême
1021
(Diocletian, se levant avec toute la Cour.)
DIOCLETIAN
Il y faut donner ordre, et l'y porter nous-mesme.
1022
De vos dames la jeune et courtoise beauté
1023
Vous attire toûjours cette importunité.
1024
Acte IV
SCENE PREMIERE.
(DIOCLETIAN, MAXIMIN, VALERIE, CAMILLE, PLANCIEN, GARDES, DESCENDANS DU THEATRE.)
(VALERIE, à Diocletian.)
VALERIE
VOSTRE ordre a mis le calme, et dedans le silence
1025
De ces irreverens contiendra l'insolence.
1026
DIOCLETIAN.
Escoutons car Genest dedans cette action,
1027
Passe aux derniers efforts de sa profession.
1028
SCENE II.
(ADRIAN, FLAVIE, GARDES, DIOCLETIAN, MAXIMIN,VALERIE, CAMILLE, PLANCIEN, SUITTE DE GARDES.)
FLAVIE
Si le Ciel, Adrian, ne t'est bien-tost propice,
1029
D'un infaillible pas tu cours au prEcipice.
1030
J'avois veu, par l'espoir d'un proche repentir,
1031
De CEsar irrité le courroux s'allentir;
1032
Mais, quand il a connu nos priEres, nos peines,
1033
Les larmes de ta femme et son attente vaines
1034
(L'oeil ardent de colEre et le teint palissant):
1035
« Amenez (a-t'il dit d'un redoutable accent),
1036
Amenez ce perfide, en qui mes bons offices
1037
Rencontrent aujourd'huy le plus lâche des vices;
1038
Et que l'ingrat apprenne à quelle extrEmité
1039
Peut aller la fureur d'un monarque irrité. »
1040
Passant de ce discours, s'il faut dire, à la rage,
1041
Il invente, il ordonne, il met tout en usage,
1042
Et si le repentir de ton aveugle erreur
1043
N'en détourne l'effet et n'êteint sa fureur...
1044
ADRIAN
Que tout l'effort, tout l'art, toute l'adresse humaine,
1045
S'unisse pour ma perte et conspire à ma peine,
1046
Celuy qui d'un seul mot crea chaque element,
1047
Leur donnant l'action, le poids, le mouvement,
1048
Et prestant son concours à ce fameux ouvrage.,
1049
Se retint le pouvoir d'en suspendre l'usage:
1050
Le feu ne peut brûler, l'air ne sçauroit mouvoir,
1051
Ny l'eau ne peut couler qu'au gré de son pouvoir;
1052
Le fer, solide sang des veines de la terre
1053
Et fatal instrument des fureurs de là guerre,
1054
S'émousse, s'il l'ordonne, et ne peut penetrer
1055
Où son pouvoir s'oppose et luy defend d'entrer:
1056
Si Cesar m'est cruel, il me sera prospere;
1057
C'est luy que je soûtiens, c'est en luy que j'espere;
1058
Par son soin, tous les jours, la rage des tyrans
1059
Croit faire des vaincus et fait des conquerans.
1060
FLAVIE
Souvent en ces ardeurs la mort qu'on se propose
1061
Ne semble qu'un ébat, qu'un souffle, qu'une rose;
1062
Mais, quand ce spectre affreux sous un front inhumain,
1063
Les tenailles, les feux, les haches à la main,
1064
Commence à nous paroistre et faire ses approches,
1065
Pour ne s'effrayer pas il faut estre des roches,
1066
Et nostre repentir, en cette occasion,
1067
S'il n'est vain, pour le moins tourne à confusion,
1068
ADRIAN
J'ay contre les chrestiens servy long-temps vos haines,
1069
Et j'appris leur constance en ordonnant leurs peines.
1070
Mais, avant que Cesar ait prononcé l'arrest,
1071
Dont l'execution me treuvera tout prest,
1072
Souffrez que d'un adieu j'acquitte ma promesse
1073
A la chere moitié que Dieu veut que je laisse,
1074
Et que, pour dernier fruict de nostre chaste amour,
1075
Je prenne congé d'elle en le prenant du jour.
1076
FLAVIE.
Allons, la pieté m'oblige à te, complaire,
1077
Mais ce retardement aigrira sa colere.
1078
ADRIAN.
Le temps en sera court, devancez moy d'un pas.
1079
FLAVIE.
Marchons, le zele ardent qui le porte au trépas
1080
Nous est de sa personne une assez seure garde,,
1081
UN GARDE.
Qui croit un prisonnier toutefois le hazarde.
1082
ADRIAN.
Mon ardeur et ma foy me gardent seurement;
1083
N'avancez rien qu'un pas, je ne veux qu'un moment.
1084
((Ils s'en vont.))
SCENE III.
(ADRIAN, SEUL, CONTINUE)
ADRIAN
Ma chere Natalie, avec quelle allegresse
1085
Verras-tu ma visite acquitter ma promesse!
1086
Combien de saincts baisers, combien d'embrassemens,
1087
Produiront de ton coeur les secrets mouvemens!
1088
Prens ma sensible ardeur, prens conseil de ma flâme,
1089
Marchons asseurément sur les pas d'une femme,
1090
Ce sexe qui ferma, r'ouvrit depuis les Cieux;
1091
Les fruits de la vertu sont par tout precieux;
1092
Je ne puis souhaiter de guide plus fidelle.
1093
J'approche de la porte, et l'on ouvre, c'est elle
1094
SCENE IV.
(NATALIE, ADRIAN.)
(ADRIAN, la voulant embrasser.)
ADRIAN
Enfin, chere moitié.
1095
(NATALIE, se retirant et luy fermant la porte.)
NATALIE
Comment, seul, et sans fers?
Est-ce là ce martyr, ce vainqueur des enfers,
1096
Dont l'illustre courage et la force infinie
1097
De ses persecuteurs bravaient la tyrannie?
1098
ADRIAN.
Ce soupçon, ma chere ame !
1099
NATALIE.
Après ta lâcheté,
Va, ne me tiens plus, traistre, en cette qualité;
1100
Du Dieu que tu trahis je partage l'injure.
1101
Moy, l'ame d'un payen ! moy, l'ame d'un parjure!
1102
Moy, l'ame d'un chrestien qui renonce à sa loy!
1103
D'un homme enfin sans coeur, et sans ame, et sans foy !
1104
ADRIAN.
Daigne m'entendre, un mot !
1105
NATALIE.
Je n'entends plus un lâche
Qui dés le premier pas chancelle et se relâche,
1106
Dont la seule menace ébranle la vertu,
1107
Qui met les armes bas sans avoir combattu;
1108
Et qui, s'estant fait croire une invincible roche,
1109
Au seul bruict de l'assaut, se rend avant l'approche.
1110
Va, perfide, aux tyrans à qui tu t'es rendu
1111
Demander lâchement le prix qui t'en est deu.
1112
Que l'espargne romaine en tes mains se desserre;
1113
Exclus des biens du Ciel, songe à ceux de la terre;
1114
Mais, parmy ses honneurs et ses rangs superflus,
1115
Compte moy pour un bien qui ne t'appartient plus.
1116
ADRIAN.
Je ne te veux qu'un mot, accorde ma priere.
1117
NATALIE.
Ha ! que de ta prison n'ay-je esté la geoliere !
1118
J'aurois souffert la mort avant ta liberté.
1119
Traistre, qu'esperes-tu de cette lâcheté?
1120
La cour s'en raillera; ton tyran, quoy qu'il die,
1121
Ne sçauroit en ton coeur priser ta perfidie;
1122
Les martyrs, animez d'une saincte fureur,
1123
En rougiront de honte et fremiront d'horreur;
1124
Contre toy, dans le ciel, Christ arme sa justice;
1125
Les ministres d'enfer preparent ton supplice,
1126
Et tu viens, rejetté de la terre et des Cieux,
1127
Pour me perdre avec toy, chercher grace en ces lieux?
1128
((Elle sort furieuse, et dit en s'en allant: ))
Que feray-je, ô Seigneur! Puis-je souffrir sans peine
1129
L'ennemy de ta gloire et l'objet de ta haine?
1130
Puis-je vivre, et me voir, en ce confus estat,
1131
De la soeur d'un martyr, femme d'un apostat,
1132
D'un ennemy de Dieu, d'un lâche, d'un infame?
1133
ADRIAN.
Je te vais détromper; où cours-tu, ma chere ame?
1134
NATALIE.
Ravir dans ta prison, d'une mâle vigueur,
1135
La palme qu'aujourd'huy tu perds faute de coeur,
1136
Y joindre les martyrs, et, d'une saincte audace,
1137
Remplir chez eux ton rang et combattre en ta place,
1138
Y cueillir les lauriers dont Dieu t'eût couronné,
1139
Et prendre au Ciel le lieu qui t'estoit destiné.
1140
ADRIAN.
Pour quelle défiance alteres-tu ma gloire?
1141
Dieu toujours en mon coeur conserve sa victoire;
1142
Il a receu ma foy, rien ne peut l'ébranler,
1143
Et je cours au trépas, bien loin d'en reculer.
1144
Seul, sans fers, mais armé d'un invincible zele,
1145
Je me rends au combat où l'empereur m'appelle;.
1146
Mes gardes vont devant, et je passe en ce lieu.
1147
Pour te tenir parole et pour te dire adieu.
1148
M'avoir osté mes fers n'est qu'une vaine adresse
1149
Pour me les faire craindre et tenter ma foiblesse;
1150
Et moy, pour tout effet de ce soulagement,
1151
J'attends le seul bon-heur de ton embrassement.
1152
Adieu, ma chere, soeur, illustre et digne femme,
1153
Je vais par un chemin d'épines, et de flâme,
1154
Mais qu'auparavant moy Dieu luy-mesme a battu,
1155
Te. retenir, un lieu digne de ta vertu.
1156
Adieu, quand mes bourreaux exerceront leur, rage,
1157
Implore-moy du Ciel la grace et le courage
1158
De vaincre la nature, en cet heureux malheur,
1159
Avec une constance égale à ma douleur.
1160
(NATALIE, l'embrassant.)
NATALIE
Pardonne à mon ardeur, cher et généreux frere,
1161
L'injuste impression d'un soupçon temeraire,
1162
Qu'en l'apparent estat, de cette liberté,
1163
Sans gardes et sans fers, tu m'avois suscité:
1164
Va, ne relâche rien de cette saincte audace
1165
Qui te fait des tyrans mépriser-la menace;
1166
Quoy qu'un grand t'entreprenne, un plus grand est pourtoi;
1167
Un Dieu te soûtiendra, si tu soûtiens sa foy.
1168
Cours, genereux athlète, en l'illustre carriere
1169
Où de la nuict du monde on passe à la lumiere;
1170
Cours, puis qu'un Dieu t'apelle aux pieds de son autel,
1171
Dépouiller sans regret l'homme infirme, et mortel;
1172
N'épargne point ton sang en cette saincte guerre;
1173
Prodigues-y ton corps, rends la terre à la terre,
1174
Et redonne à ton Dieu, qui sera ton appuy,
1175
La part qu'il te demande, et que tu tiens de luy;
1176
Fuy sans, regret le monde et ses fausses delices,
1177
Où les plus innocens ne sont point sans supplices,
1178
Dont le plus ferme estat est toujours inconstant,
1179
Dont l'estre et le non estre ont presque un méme instant,
1180
Et pour qui toutefois la nature, aveuglée
1181
Inspire à ses enfans une ardeur déreglée
1182
Qui les fait si souvent, au peril du trépas,
1183
Suivre la vanité de ses trompeurs appas.
1184
Ce qu'un siecle y produit, un moment le consomme;
1185
Porte les yeux plus haut, Adrian, parois homme;
1186
Combats, souffre, et t'acquiers, en mourant en chrestien,
1187
Par un moment de mal,l'éternité d'un bien.
1188
ADRIAN.
Adieu, je cours, je vole au bon-heur qui m'arrive;
1189
L'effet en est trop lent, l'heure en est trop tardive;
1190
L'ennuy seul que j'emporte, ô genereuse soeur,
1191
Et qui de mon attente altere la douceur,
1192
Est que la loy, contraire au Dieu que je professe,
1193
Te prive par ma mort du bien que je, te laisse,
1194
Et l'acquerant au fisc, oste à ton noble sang,
1195
Le soûtien de sa gloire et l'appuy de son rang.
1196
NATALIE.
Quoy ! le vol que tu prends, vers les celestes plaines
1197
Souffre encor tes regards sur les choses humaines?
1198
Si dépouillé du monde et si prest d'en partir,
1199
Tu peux parler en homme, et non pas en martyr?
1200
Qu'un si foible interest ne te soit point sensible;
1201
Tiens au Ciel, tiens à Dieu, d'une force invincible;
1202
Conserve-moy-ta gloire, et je me puis vanter
1203
D'un tresor precieux que rien ne peut m'oster.
1204
Une femme possede une richesse extréme,
1205
Qui possede un espoux possesseur de Dieu même;
1206
Toy, qui de ta doctrine assiste les chrestiens.,
1207
Approche, cher Anthyme, et joins tes voeux aux miens
1208
SCENE V.
(ANTHISME, ADRIAN, NATALIE. ANTHISME.)
NATALIE.
Un bruit qui par la ville a frappé mon oreille,
1209
De ta conversion m'apprennant la merveille
1210
Et le noble mépris que tu faits de tes jours,
1211
M'amene à ton combat, plûtost qu'à ton secours.
1212
Je sçay combien Cesar t'est un foible adversaire,
1213
Je sçay ce qu'un chrestien sçait et souffrir et faire,
1214
Et je sçay que jamais, pour la peur du trépas,
1215
Un coeur touché de Christ n'a rebroussé ses pas.
1216
Va donc, heureux amy, va presenter ta teste,
1217
Moins au coup qui t'attend qu'au laurier qu'on t'apreste;
1218
Va. de tes saincts propos éclorre les effets,
1219
De tous les choeurs des Cieux va remplir les souhaits;
1220
Et vous, hostes du Ciel, sainctes legions d'anges,
1221
Qui du nom trois fois sainct celebrez les loüanges,
1222
Sans interruption de vos sacrez concerts,
1223
A son aveuglement tenez les cieux ouverts.
1224
ADRIAN.
Mes voeux arriveront à leur comble suprême
1225
Si, lavant mes pechez de l'eau du sainct baptesme,
1226
Tu m'enrolles. au rang de tant d'heureux, soldats
1227
Qui sous mesme estendart ont rendu des combats.
1228
Confirme, cher Anthisme, avec cette, eau sacrée,
1229
Par qui presque en tous lieux la croix est arborée,
1230
En ce fragile sein le projet glorieux
1231
De combattre la terre et conquerir les cieux.
1232
ANTHISME.
Sans besoin, Adrian, de cette eau salutaire,
1233
Ton sang t'imprimera ce sacré caractere;
1234
Conserve seulement une invincible foy,
1235
Et, combattant pour Dieu, Dieu combattra pour toy.
1236
(ADRIAN, regardant le ciel, et resvant un peulongtemps, dit enfin:)
ADRIAN
Ha! Lentule ! en l'ardeur dont mon ame est pressée,
1237
Il faut lever le masque et t'ouvrir ma pensée;
1238
Le Dieu que j'ay haï m'inspire son amour;
1239
Adrian a parlé, Genest parle à son tour!
1240
Ce n'est plus Adrian, c'est Genest qui respire
1241
La grace du baptesme et l'honneur du martyre;
1242
Mais Christ n'a point commis à vos profanes mains
1243
((Regardant au ciel, dont l'on jette quelques flames.))
Ce sceau mysterieux dont il marque ses saints;
1244
Un ministre celeste, avec une eau sacrée,
1245
Pour laver mes forfaits fend la voûte azurée;
1246
Sa clarté m'environne, et l'air de toutes parts
1247
Resonne de concerts et brille à mes regards.
1248
((Il monte deux ou trois marches, et passe derriere la tapisserie.))
Descens, celeste acteur; tu m'attends ! tu m'appelles !
1249
Attens, mon zele ardent me fournira des aisles;
1250
Du Dieu qui t'a commis départs-moy les bontez.
1251
MARCELE, qui representoit Natalie.
Ma replique a manqué, ces vers sont adjoûtez.
1252
LENTULE, qui faisoit Anthyme.
Il les fait sur le champ, et, sans suivre l'histoire,
1253
Croit couvrir en l'entrant son defaut de memoire.
1254
DIOCLETIAN.
Voyez avec quel art Genest sçait aujourd'huy
1255
Passer de la figure aux sentimens d'autruy.
1256
VALERIE.
Pour tromper l'auditeur, abuser l'acteur mesme,
1257
De son mestier, sans doute, est l'adresse supreme.
1258
SCENE VI.
(FLAVIE, GARDES, MARCELE, LENTULE, DIOCLETIAN, ETC.)
FLAVIE.
Ce moment dure trop, treuvons-le promptement,
1259
Cesar nous voudra mal de ce retardement;
1260
Je sçay sa violence et redoute sa haine.
1261
UN SOLDAT.
Céux qu'on mande à la mort ne marchent pas sans peine.
1262
MARCELE.
Cet homme si celebre en sa profession,
1263
Genest, que vous cherchez, a troublé l'action,
1264
Et, confus qu'il s'est veu, nous a quitté la place
1265
FLAVIE, qui est Sergeste.
Le plus heureux, par fois, tombe en cette disgrace,
1266
L'ardeur de reussir le doit faire excuser.
1267
(CAMILLE riant & Valerie.)
CAMILLE
Comme son art, Madame, a Sceu les abuser !
1268
SCENE VII.
(GENEST, SERGESTE, LENTULE, MARCELE, GARDES, DIOCLETIAN, VALERIE, ETC.)
(GENEST regardant le ciel, le chapeau à la main.)
GENEST
Supréme Majesté, qui jettes dans les ames,
1269
Avec deux gouttes d'eau, de si sensibles flâmes !
1270
Acheve tes bontez, represente avec moy
1271
Les saincts progrés des coeurs convertis à ta foy !
1272
Faisons voir dans l'amour dont le feu nous consomme,
1273
Toy le pouvoir d'un Dieu, moy le devoir d'un homme;
1274
Toy l'accueil d'un vainqueur sensible au repentir,
1275
Et moy, Seigneur, la force et l'ardeur d'un martyr.
1276
MAXIMIN.
Il feint comme animé des graces du baptesme.
1277
VALERIE.
Sa feinte passerait pour la verité mesme.
1278
PLANCIEN.
Certes, ou ce spectacle est une verité,
1279
Ou jamais rien de faux ne fut mieux imité.
1280
GENEST.
Et vous, chers compagnons de la basse fortune
1281
Qui m'a rendu la vie avecque vous commune,
1282
Marcele, et vous, Sergeste, avec qui tant de fois
1283
J'ay du Dieu des chrestiens scandalisé les loix,
1284
Si je puis vous prescrire un advis salutaire,
1285
Cruels, adorez-en jusqu'au moindre mystere,
1286
Et cessez d'attacher avec de nouveaux clouds
1287
Un Dieu qui sur la croix daigne mourir pour vous:
1288
Mon coeur, illuminé d'une grace celeste
1289
MARCELE.
Il ne dit pas un mot du couplet qui luy reste.
1290
SERGESTE.
Comment, se preparant avecque tant de soin...
1291
(LENTULE, regardant derriere la tapisserie.)
LENTULE
Hola ! qui tient la piece?
1292
GENEST.
Il n'en est plus besoin.
Dedans cette action, où le Ciel s'interesse,
1293
Un ange tient la piece, un ange me r'adresse,
1294
Un ange par son ordre a comblé mes souhaits
1295
Et de l'eau du baptesme effacé mes forfaits;
1296
Ce monde perissable et sa gloire frivole
1297
Est une comedie où j'ignorois mon roole.
1298
J'ignorois de quel feu mon coeur devoit brûler,
1299
Le demon me dictoit quand Dieu vouloit parler;
1300
Mais, depuis que le soin d'un esprit angelique
1301
Me conduit, me r'adresse, et m'apprend ma replique,
1302
J'ay corrigé mon roole; et le demon confus,
1303
M'en voyant mieux instruit, ne me suggere plus:
1304
J'ay pleuré mes pechez, le Ciel a veu mes larmes,
1305
Dedans cette action il a treuvé des charmés,
1306
M'a départy sa grace, est mon approbateur,
1307
Me propose des prix, et m'a fait son acteur.
1308
LENTULE.
Quoy qu'il manque au sujet, jamais il ne hesite.
1309
GENEST.
Dieu m'apprend sur le champ ce que je vous recite,
1310
Et vous m'entendez mal, si dans cette action
1311
Mon roole passe encor pour une fiction.
1312
DIOCLETIAN.
Vostre desordre, enfin, force ma patience;
1313
Songez-vous que ce jeu se passe en ma presence?
1314
Et puis-je rien comprendre au trouble où je vous voy?
1315
GENEST.
Excusez-les, Seigneur; la faute en est à moy,
1316
Mais mon salut dépend de cet illustre crime;
1317
Ce n'est plus Adrian, c'est Genest qui s'exprime;
1318
Ce jeu n'est plus un jeu, mais une verité,
1319
Où par mon action je suis representé,
1320
Où moy-mesme l'objet et l'acteur de moy-mesme,
1321
Purgé de mes forfaits par l'eau du sainct baptesme,
1322
Qu'une celeste main m'a daigné conferer,
1323
Je professe une loy que je dois declarer.
1324
Escoutez donc, Cesars, et vous, trouppes romaines,
1325
La gloire et la terreur des puissances humaines,
1326
Mais foibles ennemis d'un pouvoir souverain
1327
Qui foule aux pieds l'orgueil et le sceptre romain;
1328
Aveuglé de l'erreur dont l'enfer vous infecte,
1329
Comme vous, des chrestiens j'ay detesté la secte,
1330
Et (si peu que mon art pouvoit executer)
1331
Tout mon heur consistoit à les persecuter;
1332
Pour les fuir et chez vous suivre l'idolatrie,
1333
J'ay laissé mes parens, j'ay quitté ma patrie,
1334
Et fait choix à dessein d'un art peu glorieux
1335
Pour mieux les diffamer et les rendre odieux.
1336
Mais, par une bonté qui n'a point de pareille,
1337
Et par une incroyable et soudaine merveille
1338
Dont le pouvoir d'un Dieu peut seul estre l'autheur,
1339
Je deviens leur rival de leur persecuteur,
1340
Et soumets à la loy que j'ay tant reprouvée
1341
Une ame heureusement de tant d'écueils sauvée,
1342
Au milieu de l'orage où m'exposoit le sort,
1343
Un ange par la main m'a conduit dans le port,
1344
M'a fait sur un papier voir mes fautes passées,
1345
Par l'eau qu'il me versoit, à l'instant effacées;
1346
Et cette salutaire et celeste liqueur,
1347
Loin de me refroidir, m'a consommé le coeur.
1348
Je renonce à la haine, et deteste l'envie
1349
Qui m'a fait des chrestiens persecuter la vie;
1350
Leur creance est ma foy, leur espoir est le mien;
1351
C'est leur Dieu que j'adore, enfin je suis chrestien;
1352
Quelque effort qui s'oppose en l'ardeur qui m'enflâme,
1353
Les interests du corps cedent à ceux de l'ame;
1354
Déployez vos rigueurs, brûlez, couppez, tranchez,
1355
Mes maux seront encor moindres que mes pechez;
1356
Je sçay de quel repos cette peine est suivie,
1357
Et ne crains point la mort qui conduit à la vie;
1358
J'ay souhaité long-temps d'agréer à vos yeux,
1359
Aujourd'huy je veux plaire à l'empereur des cieux.
1360
Je vous ay divertis, j'ay chanté vos loüanges,
1361
Il est temps maintenant de réjouir les anges;
1362
Il est temps de pretendre à des prix immortels,
1363
Il est temps de passer du theatre aux autels;
1364
Si je l'ay merité, qu'on me mene au martyre.
1365
Mon roole est achevé, je n'ay plus rien à dire;
1366
DIOCLETIAN.
Ta feinte passe enfin pour importunité.
1367
GENEST.
Elle vous doit passer pour une verité.
1368
VALÉRIE.
Parle-t'il de bon sens?
1369
MAXIMIN.
Croiray-je mes oreilles?
GENEST.
Le bras qui m'a touché fait bien d'autres merveilles.
1370
DIOCLETIAN.
Quoy! tu renonces, traistre, au culte de nos dieux?
1371
GENEST.
Et les tiens aussi faux qu'ils me sont odieux.
1372
Sept d'entr'eux ne sont plus que des lumières sombres
1373
Dont la foible clarté perce à peine les ombres
1374
(Quoy qu'ils trompent encor vostre credulité),
1375
Et des autres le nom à peine en est resté.
1376
(DIOCLETIAN, se levant.)
DIOCLETIAN,
O blaspheme execrable ! ô sacrilege impie,
1377
Et dont nous répondrons, si son sang ne l'expie !
1378
Prefect, prenez ce soin, et de cet insolent
1379
((A Plancien.))
Fermez les actions par un acte sanglant
1380
((Tous se levent.))
Qui des dieux irritez satisface la haine;
1381
Qui vescut au theatre expire dans la scene,
1382
Et, si quelqu'autre, atteint du mesme aveuglement,
1383
A part en son forfait, qu'il l'ait en son tourment.
1384
(MARCELE, à genoux.)
MARCELE,
Si la pitié, Seigneur...
1385
DIOCLETIAN.
La pieté, plus forte-,
Reprimera l'audace où son erreur l'emporte.
1386
PLANCIEN.
Repassant cette erreur d'un esprit plus remis...
1387
DIOCLETIAN.
Acquittez-vous du soin que je vous ay commis.
1388
((Diocletian sort avec toute la Cour.))
CAMILLE
Simple, ainsi de Cesar tu méprises la grace !
1389
GENEST.
J'acquiers celle de Dieu.
1390
SCENE VIII.
(OCTAVE, LE DECORATEUR, MARCELE, PLANCIEN.)
OCTAVE.
Quel mystere se passe?
MARCELE.
L'Empereur abandonne aux rigueurs de la loy
1391
Genest, qui des chrestiens a professé la foy.
1392
OCTAVE.
Nos prieres, peut-estre...
1393
MARCELE.
Elles ont esté vaines !
PLANCIEN.
Gardes !
1394
UN GARDE.
Seigneur?
PLANCIEN.
Menez Genest chargé de chaisnes
Dans le fond d'un cachot attendre son arrest.
1395
(GENEST. (On le décend du theatre.))
GENEST.
Je t'en rends grace, ô Ciel ! Allons, me voila prest;
1396
Les anges quelque jour, des fers que tu m'ordonnes.,
1397
Dans ce palais d'azur me feront des couronnes.
1398
SCENE IX.
(PLANCIEN, MARCELE, OCTAVE, SERGESTE, LENTULE, ALBIN, GARDES, DECORATEUR, ET AUTRES ASSISTANS.)
(PLANCIEN, assis.)
PLANCIEN
Son audace est coupable, autant que son erreur,
1399
D'en ozer faire gloire aux yeux de l'Empereur;
1400
Et vous, qui sous mesme art courez mesme fortune,
1401
Sa foy, comme son art, vous est-elle commune?
1402
Et comme un mal, souvent, devient contagieux...
1403
MARCELE.
Le Ciel m'en garde, helas !
1404
OCTAVE.
M'en preservent les dieux !
SERGESTE.
Que plûtost mille morts !
1405
LENTULE.
Que plûtost mille fiâmes !
(PLANCIEN, à Marcele.)
PLANCIEN.
Que representiez vous?
1406
MARCELE.
Vous l'avez veu, les femmes;
Si, selon le sujet, quelque déguisement
1407
Ne m'obligeoit par fois au travestissement.
1408
(PLANCIEN, à Octave.)
PLANCIEN,
Et vous?
1409
OCTAVE.
Par fois les roys, et par fois les esclaves.
(PLANCIEN, à Sergeste.)
PLANCIEN,
Vous?
1410
SERGESTE.
Les extravagans, les furieux, les braves.
(PLANCIEN, à Lentule.)
PLANCIEN,
Ce vieillard?
1411
LENTULE.
Les docteurs, sans lettres ny sans loix,
Par fois les confidens, et les traistres par fois.
1412
(PLANCIEN, à Albin.)
PLANCIEN,
Et toy?
1413
ALBIN, garde.
Les assistans.
(PLANCIEN, se levant.)
PLANCIEN
Leur franchise ingenuë,
En leur naïveté, se produit assez nuë.
1414
Je plains vostre malheur; mais l'interest des dieux
1415
A tout respect humain nous doit fermer les yeux;
1416
A des crimes, par fois, la grace est legitime,
1417
Mais à ceux de ce genre elle serait un crime;
1418
Et, si Genest persiste en son aveuglement,
1419
C'est luy qui veut sa mort et rend son jugement.
1420
Voyez-le toutefois, et, si ce bon office
1421
Le peut rendre luy-mesme à luy-mesme propice,
1422
Croyez qu'avec plaisir je verray refleurir
1423
Les membres r'alliez d'un corps prest à perir.
1424
Acte V
SCENE PREMIERE.
(GENEST, SEUL DANS LA PRISON, AVEC DES FERS.)
GENEST
PAR quelle divine advanture,
1425
Sensible et saincte volupté,
1426
Essay de la gloire future,
1427
Incroyable félicité;
1428
Par quelles bontez souveraines,
1429
Pour confirmer nos saincts propos
1430
Et nous conserver le repos
1431
Sous le lourd fardeau de nos chaisnes,
1432
Descends-tu des celestes plaines
1433
Dedans l'horreur de nos cachots?
1434
O fausse volupté du monde,
1435
Vaine promesse d'un, trompeur!
1436
Ta bonace la plus profonde
1437
N'est jamais sans quelque vapeur;
1438
Et mon Dieu, dans la peine mesme
1439
Qu'il veut que l'on souffre pour luy,
1440
Quand il daigne estre nostre appuy
1441
Et qu'il reconnoist que l'on l'aime,
1442
Influe une douceur extréme,
1443
Sans meslange d'aucun ennuy.
1444
Pour luy la mort est salutaire;
1445
Et, par cet acte de valeur,
1446
On fait un bon-heur volontaire
1447
D'un inévitable malheur;
1448
Nos jours n'ont pas une heure seure,
1449
Chaque instant use leur flambeau,
1450
Chaque pas nous meine au tombeau;
1451
Et, l'art, imitant la nature,
1452
Bâtit d'une mesme figure,
1453
Nostre biere et nostre berceau.
1454
Mourons donc, la cause y convie;
1455
Il doit estre doux de mourir
1456
Quand se dépouiller de la vie
1457
Est travailler pour l'acquerir;
1458
Puis que la celeste lumiere
1459
Ne se treuve qu'en la quittant,
1460
Et qu'on ne vainc qu'en combattant,
1461
D'une vigueur masle et guerriere
1462
Courons au bout de la carriere
1463
Où la couronne nous attend.
1464
SCENE II.
(MARCELE, LE GEOLIER, GENEST.)
(LE GEOLIER, à MARCELE)
LE GEOLIER.
Entrez.
1465
((Il s'en va.))
MARCELE
Et bien, Genest, cette ardeur insensée
Te dure-t'elle encore, ou t'est-elle passée?
1466
Si tu ne faits pour toy, si le jour ne t'est cher,
1467
Si ton propre interest ne te sçauroit toucher,
1468
Nous osons esperer que le nostre, possible,
1469
En cette extremité te sera plus sensible;
1470
Que, t'estant si cruel, tu nous seras plus doux,
1471
Et qu'obstiné pour toy, tu fléchiras pour nous.
1472
Si tu nous dois cherir, c'est en cette occurence,
1473
Car, separez de toy, quelle est nostre esperance?
1474
Par quel sort pouvons-nous survivre ton trépas?
1475
Et que peut plus un corps dont le chef est à bas?
1476
Ce n'est que de tes jours que dépend nostre vie,
1477
Nous mourrons tous du coup qui te l'aura ravie;
1478
Tu seras seul coupable, et nous tous, en effet,
1479
Serons punis d'un mal que nous n'aurons point fait.
1480
GENEST.
Si d'un heureux advis vos esprits sont capables,
1481
Partagez ce forfait, rendez-vous en coupables,
1482
Et vous reconnoistrez s'il est un heur plus doux
1483
Que la mort, qu'en effet je vous souhaitte à tous.
1484
Vous mourriez pour un Dieu dont la bonté supréme,
1485
Vous faisant en mourant détruire la mort méme,
1486
Feroit l'éternité le prix de ce moment,
1487
Que j'appelle une grace, et vous un châtiment.
1488
MARCELE
O ridicule erreur, de vanter la puissance
1489
D'un Dieu qui donne aux siens la mort pour recompense!
1490
D'un imposteur, d'un fourbe et d'un crucifié!
1491
Qui l'a mis dans le ciel? qui l'a deifié?
1492
Un nombre d'ignorants et de gens inutiles;
1493
De mal-heureux la lie et l'opprobre des villes;
1494
De femmes et d'enfans dont la credulité
1495
S'est forgée à plaisir une divinité;
1496
De gens qui, dépourveus des biens de la fortune,
1497
Treuvant dans leur malheur la lumiere importune,
1498
Sous le nom de chrestiens font gloire du trépas,
1499
Et du mépris des biens qu'ils ne possedent pas;
1500
Perdent l'ambition, en perdant l'espérance,
1501
Et souffrent tout du sort avec indifférence!
1502
De là naist le désordre épars en tant de lieux,
1503
De là naist le mépris et des roys et des dieux,
1504
Que Cesar, irrité, reprime avec justice,
1505
Et qu'il ne peut punir d'un trop rude supplice.
1506
Si je t'oze parler d'un esprit ingenu,
1507
Et si le tien, Genest, ne m'est point inconnu,
1508
D'un abus si grossier tes sens sont incapables,
1509
Tu te ris du vulgaire et luy laisses ses fables,
1510
Et pour quelque sujet, mais qui nous est caché,
1511
A ce culte nouveau tu te feints attaché;
1512
Peut-estre que tu plains ta jeunesse passée,
1513
Par une ingratte cour si mal recompensée:
1514
Si Cesar en effet estoit plus genereux,
1515
Tu l'as assez suivy pour estre plus heureux;
1516
Mais dans toutes les cours cette plainte est commune,
1517
Le merite bien tard y treuve la fortune;
1518
Les roys ont ce penser inique et rigoureux
1519
Que, sans nous rien devoir, nous devons tout pour eux,
1520
Et que nos voeux, nos soins, nos loisirs, nos personnes,
1521
Sont de legers tributs qui suivent leurs couronnes.
1522
Nostre mestier sur tout, quoy que tant admiré,
1523
Est l'art où le merite est moins consideré.
1524
Mais peut-on qu'en souffrant vaincre un mal sans remede?
1525
Qui se sçait moderer, s'il veut, tout luy succede;
1526
Pour obtenir nos fins, n'aspirons point si haut,
1527
A qui le desir manque aucun bien ne defaut;
1528
Si de quelque besoin ta vie est traversée,
1529
Ne nous épargne point, ouvre-nous ta pensée;
1530
Parle, demande, ordonne, et tous nos biens sont tiens;
1531
Mais quel secours, helas! attends-tu des chrestiens?
1532
Le rigoureux trépas dont Cesar te menace,
1533
Et nostre inévitable et commune disgrace?
1534
GENEST
Marcele,
1535
(avec regret) j'espere vainement
De répandre le jour sur vostre aveuglement,
1536
Puis que vous me croyez l'ame assez ravalée
1537
(Dans les biens infinis dont le Ciel l'a comblée)
1538
Pour tendre à d'autres biens et pour s'embarrasser
1539
D'un si peu raisonnable et si lâche penser.
1540
Non, Marcele, nostre art n'est pas d'une importance
1541
A m'en estre promis beaucoup de recompense;
1542
La faveur d'avoir eu des Cesars pour témoins
1543
M'a trop acquis de gloire et trop payé mes soins;
1544
Nos voeux, nos passions, nos veilles et nos peines,
1545
Et tout le sang enfin qui coule de nos veines,
1546
Sont pour eux des tributs de devoir et d'amour
1547
Où le Ciel nous oblige, en nous donnant le jour;
1548
Comme aussi j'ay toujours, depuis que je respire,
1549
Fait des voeux pour leur gloire et pour l'heur de l'Empire;
1550
Mais où je voy s'agir de l'interest d'un Dieu,
1551
Bien plus grand dans le ciel qu'ils ne sont en ce lieu;
1552
De tous les empereurs l'Empereur et le maistre,
1553
Qui seul me peut sauver, comme il m'a donné l'estre;
1554
Je soumets justement leur trône à ses autels,
1555
Et contre son honneur ne dois rien aux mortels.
1556
Si mépriser leurs dieux est leur estre rebelle,
1557
Croyez qu'avec raison je leur suis infidelle,
1558
Et que, loin d'excuser cette infidélité,
1559
C'est un crime innocent dont je fais vanité.
1560
Vous verrez si ces dieux de metail et de pierre
1561
Seront puissans au ciel comme on les croit en terre,
1562
Et s'ils vous sauveront de la juste fureur
1563
D'un Dieu dont la creance y passe pour erreur.
1564
Et lors ces malheureux, ces opprobres des villes,
1565
Ces femmes, ces enfans et ces gens inutiles,
1566
Les sectateurs enfin de ce crucifié,
1567
Vous diront si sans cause ils l'ont deifié.
1568
Ta grace peut, Seigneur, détourner ce presage!
1569
Mais, helas! tous l'ayant, tous n'en ont pas l'usage;
1570
De tant de conviez, bien peu suivent tes pas,
1571
Et, pour estre appeliez, tous ne répondent pas.
1572
MARCELE
Cruel, puis qu'à ce poinct cette erreur te possede,
1573
Que ton aveuglement est un mal sans remede,
1574
Trompant au moins Cesar, appaise son courroux,
1575
Et, si ce n'est pour toy, conserve-toy pour nous;
1576
Sur la foy de ton Dieu fondant ton esperance,
1577
A celle de nos dieux donne au moins l'apparence,
1578
Et, sinon sous un coeur, sous un front plus soûmis,
1579
Obtien pour nous ta grace, et vy pour tes amis.
1580
GENEST.
Nostre foy n'admet point cet acte de foiblesse;
1581
Je la dois publier, puisque je la professe;
1582
Puis-je desavouer le maistre que je suy?
1583
Aussi bien que nos coeurs, nos bouches sont à luy.
1584
Les plus cruels tourmens n'ont point de violence
1585
Qui puisse m'obliger à ce honteux silence.
1586
Pourrois-je encore, helas! aprés la liberté
1587
Dont cette ingratte voix l'a tant persecuté,
1588
Et dont j'ay fait un Dieu le jouet d'un theatre,
1589
Aux oreilles d'un prince et d'un peuple idolâtre,
1590
D'un silence coupable, aussi bien que la voix,
1591
Devant ses ennemis méconnoistre ses lois?
1592
MARCELE
Cesar n'obtenant rien, ta mort sera cruelle.
1593
GENEST.
Mes tourmens seront courts, et ma gloire eternelle
1594
MARCELE
Quand la flâme et le fer paroistront à tes yeux...
1595
GENEST.
M'ouvrant la sepulture, ils m'ouvriront les deux.
1596
MARCELE
O dur courage d'homme!
1597
GENEST.
O foible coeur de femme!
MARCELE
Cruel, sauve tes jours!
1598
GENEST.
Lâche, sauve ton ame!
MARCELE
Une erreur, un caprice, une legereté,
1599
Au plus beau de tes ans, te couster la clarté!
1600
GENEST.
J'auray bien peu vescu, si l'âge se mesure
1601
Au seul nombre des ans prescrit par la nature;
1602
Mais l'ame qu'au martyre un tyran nous ravit
1603
Au sejour de la gloire à jamais se survit.
1604
Se plaindre de mourir, c'est se plaindre d'estre homme,
1605
Chaque jour le détruit, chaque instant le consomme,
1606
Au moment qu'il arrive, il part pour le retour,
1607
Et commence de perdre en recevant le jour.
1608
MARCELE
Ainsi rien ne te touche, et tu nous abandonnes.
1609
GENEST.
Ainsi je quitterais un trône et des couronnes;
1610
Toute perte est légère à qui s'acquiert un Dieu.
1611
SCENE III.
(LE GEOLIER, MARCELE, GENEST.)
LE GEOLIER.
Le prefect vous demande.
1612
MARCELE
Adieu, cruel!
GENEST.
Adieu!
SCENE IV.
(LE GEOLIER, GENEST.)
LE GEOLIER.
Si bien-tost à nos dieux vous ne rendez hommage,
1613
Vous vous acquittez mal de vostre personnage,
1614
Et je crains en cet acte un tragique succez.
1615
GENEST.
Un favorable juge assiste à mon procez;
1616
Sur ses soins eternels mon esprit se repose,
1617
Je m'asseure sur luy du succez de ma cause;
1618
De mes chaisnes par luy je seray déchargé,
1619
Et par luy-mesme un jour Cesar sera jugé.
1620
((Il s'en va avec le geolier.))
SCENE V.
(DIOCLETIAN, MAXIMIN, SUITE DE GARDES.)
DIOCLETIAN
Puisse par cet hymen vostre couche feconde
1621
Jusques aus derniers temps donner des rois au monde,
1622
Et, par leurs actions, ces surgeons glorieux
1623
Meriter, comme vous, un rang entre les dieux!
1624
En ce commun bonheur, l'allegresse commune
1625
Marque vostre vertu plus que vostre fortune,
1626
Et fait voir qu'en l'honneur que je vous ay rendu
1627
Je vous ay moins payé qu'il ne vous estoit deu.
1628
Les dieux, premiers autheurs des fortunes des hommes,
1629
Qui dedans nos Estats nous font ce que nous sommes,
1630
Et dont le plus grand roy n'est qu'un simple sujet,
1631
Y doivent estre aussi nostre premier objet;
1632
Et sçachant qu'en effet ils nous ont mis sur terre
1633
Pour conserver leurs droicts, pour regir leur tonnerre,
1634
Et pour laisser enfin leur vengeance en nos mains,
1635
Nous devons sous leurs loix contenir les humains;
1636
Et nostre authorité, qu'ils veulent qu'on revere,
1637
A maintenir la leur n'est jamais trop severe.
1638
J'esperois cet effet, et que, dans ce trépas,
1639
Du reste des chrestiens r'adresseroient les pas;
1640
Mais j'ay beau leur offrir de sanglantes hosties,
1641
Et laver leurs autels du sang de ces impies,
1642
En vain j'en ay voulu purger ces régions,
1643
J'en voy du sang d'un seul naistre des legions;
1644
Mon soin nuit plus aux dieux qu'il ne leur est utile,
1645
Un ennemy défait leur en reproduit mille,
1646
Et le caprice est tel, de ces extravagans,
1647
Que la mort les anime et les rend arrogans.
1648
Genest, dont cette secte aussi folle que vaine
1649
A si long-temps esté la risée et la haine
1650
Embrasse enfin leur loy contre celle des dieux,
1651
Et l'oze insolemment professer à nos yeux;
1652
Outre l'impiété, ce mépris manifeste
1653
Mesle nostre interest à l'interest celeste;
1654
En ce double attentat, que sa mort doit purger,
1655
Nous avons et les dieux et nous mesme à venger.
1656
MAXIMIN.
Je croy que le prefect, commis à cet office,
1657
S'attend aussi d'en faire un public sacrifice,
1658
D'executer vostre ordre, et de cet insolent
1659
Donner ce soir au peuple un spectacle sanglant,
1660
Si déja, sur le bois d'un theatre funeste,
1661
Il n'a representé l'action qui luy reste.
1662
SCENE VI.
(VALERIE, CAMILLE, MARCELE, COMEDIEN; OCTAVE, COMEDIEN; SERGESTE, COMEDIEN; LENTULE, COMEDIEN; ALBIN, DIOCLETIAN, MAXIMIN, SUITTE DE GARDES.)
(( Tous les comediens se mettent à genoux. ))
(VALERIE, à DIOCLETIAN)
VALERIE,
Si, quand pour moy le Ciel épuise ses bien-faits,
1663
Quand son oeil provident rit à tous nos souhaits,
1664
J'oze encore esperer que, dans cette allegresse,
1665
Vous souffriez à mon sexe un acte de foiblesse,
1666
Permettez-moy, Seigneur, de rendre à vos genoux
1667
Ces gens qu'en Genest seul vous sacrifiez tous;
1668
((L'Empereur les fait lever.))
Tous ont aversion pour la loy qu'il embrasse,
1669
Tous sçavent que son crime est indigne de grace;
1670
Mais il est à leur vie un si puissant secours
1671
Qu'ils la perdront du coup qui tranchera ses jours;
1672
M'exauçant, de leur chef vous détournez vos armes;
1673
Je n'ay pu dénier cet office à leurs larmes,
1674
Où je n'oze insister, si ma temerité
1675
Demande une injustice à Vostre Majesté.
1676
DIOCLETIAN
Je sçay que la pitié plûtost que l'injustice
1677
Vous a fait embrasser ce pitoyable office,
1678
Et, dans tout coeur bien né, tiens la compassion
1679
Pour les ennemis mesme une juste action;
1680
Mais où l'irreverence et l'orgueil manifeste
1681
Joint l'interest d'Estat à l'interest celeste,
1682
Le plaindre est (au mépris de nostre authorité)
1683
Exercer la pitié contre la pieté.
1684
C'est d'un bras qui l'irrite arrester la tempeste
1685
Que son propre dessein attire sur sa teste,
1686
Et d'un soin importun arracher de sa main
1687
Le couteau dont luy-mesme il se perce le sein.
1688
MARCELE
Ha! Seigneur, il est vray; mais de cette tempeste
1689
Le coup frappe sur nous, s'il tombe sur sa teste;
1690
Et le couteau fatal, que l'on laisse en sa main,
1691
Nous assassine tous en luy perçant le sein.
1692
OCTAVE.
Si la grace, Seigneur, n'est deuë à son offence,
1693
Quelque compassion l'est à nostre innocence.
1694
FLAVIE
Le fer qui de ses ans doit terminer le cours.
1695
Retranche vos plaisirs en retranchant ses jours.
1696
Je connois son merite, et plains vostre infortune;
1697
Mais, outre que l'injure, avec les dieux commune,
1698
Interesse l'Estat à punir son erreur,
1699
J'ay pour toute sa secte une si forte horreur
1700
Que je tiens tous les maux qu'ont souffert ses complices,
1701
Ou qu'ils doivent souffrir, pour de trop doux supplices;
1702
En faveur toutesfois de l'hymen fortuné
1703
Par qui tant de bon heur à Rome est destiné;
1704
Si par son repentir, favorable à soy-mesme,
1705
De sa voix sacrilege il purge le blaspheme,
1706
Et reconnoist les dieux autheurs de l'univers,
1707
Les bras de ma pitié vous sont encore ouverts.
1708
Mais voicy le prefect, je crains que son supplice
1709
N'ait prevenu l'effet de vostre bon office.
1710
SCENE VII.
(PLANCIEN, DIOCLETIAN, MAXIMIN, VALERIE, CAMILLE, MARCELE, OCTAVE, ETC.)
PLANCIEN.
Par vostre ordre, Seigneur, ce glorieux acteur,
1711
Des plus fameux heros fameux imitateur,
1712
Du theatre romain la splendeur et la gloire,
1713
Mais si mauvais acteur dedans sa propre histoire,
1714
Plus entier que jamais en son impieté,
1715
Et par tous mes efforts en vain sollicité,
1716
A du courroux des dieux, contre sa perfidie,
1717
Par un acte sanglant fermé la tragedie.
1718
(ARCELE, pleurant.)
MARCELE
Que nous acheverons par la fin de nos jours.
1719
OCTAVE
O fatale nouvelle!
1720
SERGESTE.
O funeste discours!
PLANCIEN.
J'ay joint à la douceur, aux offres, aux prieres,
1721
A si peu que les dieux m'ont donné de lumieres,
1722
((Voyant que je tentois d'inutiles efforts))
Tout l'art dont la rigueur peut tourmenter les corps;
1723
Mais ny les chevalets, ny les lames flambantes,
1724
Ny les ongles de fer, ny les torches ardentes,
1725
N'ont, contre ce rocher, esté qu'un doux zephir,
1726
Et n'ont pu de son sein arracher un soupir;
1727
Sa force, en ce tourment, a paru plus qu'humaine,
1728
Nous souffrions plus que luy par l'horreur de sa peine;
1729
Et, nos coeurs detestant ses sentimens chrestiens,
1730
Nos yeux ont malgré nous fait l'office des siens;
1731
Voyant la force enfin, comme l'adresse, vaine,
1732
J'ay mis la tragedie à sa derniere scene,
1733
Et fait, avec sa teste, ensemble separer
1734
Le cher nom de son Dieu qu'il vouloit proferer.
1735
(DIOCLETIAN, s'en allant.)
DIOCLETIAN
Ainsi reçoive un prompt et severe supplice
1736
Quiconque oze des dieux irriter la justice.
1737
((Ils s'en vont tous pleurans.))
(VALERIE, à MARCELE)
VALERIE
Vous voyez de quel soin je vous prestois les mains;
1738
Mais sa grace n'est plus au pouvoir des humains.
1739
(MAXIMIN, emmenant Valerie.)
MAXIMIN
Ne plaignez point, Madame, un malheur volontaire,
1740
Puis qu'il l'a pu franchir et s'estre salutaire,
1741
Et qu'il a bien voulu, par son impieté,
1742
D'une feinte, en mourant, faire une verité.
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