Pierre Corneille

Le menteur

La verdad sospechosa

Pierre Corneille, Le menteur, Rouen, 1644.

Joan Oleza Simó (Investigador principal) FaltaTraductor (Traductor) Guinart Palomares, David (Editor)

Français · Verso · 1804 versos

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Épître

Monsieur, Je vous présente une pièce de théâtre d'un style si éloigné de ma dernière, qu'on aura de la peine à croire qu'elles soient parties toutes deux de la même main, dans le même hiver. Aussi les raisons qui m'ont obligé à y travailler ont été bien différentes. J'ai fait «Pompée» pour satisfaire à ceux qui ne trouvaient pas les vers de «Polyeucte» si puissants que ceux de «Cinna», et leur montrer que j'en saurais bien retrouver la pompe quand le sujet le pourrait souffrir, j'ai fait le Menteur pour contenter les souhaits de beaucoup d'autres qui, suivant l'humeur des Français, aiment le changement, et, après tant de poèmes graves dont nos meilleures plumes ont enrichi la scène, m'ont demandé quelque chose de plus enjoué qui ne servît qu'à les divertir. Dans le premier, j'ai voulu faire un essai de ce que pouvait la majesté du raisonnement, et la force des vers, dénués de l'agrément du sujet; dans celui-ci, j'ai voulu tenter ce que pourrait l'agrément du sujet dénué de la force des vers. Et d'ailleurs, étant obligé au genre comique de ma première réputation, je ne pouvais l'abandonner tout à fait sans quelque espèce d'ingratitude. Il est vrai que, comme alors que je me hasardai à la quitter, je n'osai me fier à mes seules forces, et que, pour m'élever à la dignité du tragique, je pris l'appui du grand Sénèque, à qui j'empruntai tout ce qu'il avait donné de rare à sa «Médée»: ainsi, quand je me suis résolu de repasser du héroïque au naïf, je n'ai osé descendre de si haut sans m'assurer d'un guide, et me suis laissé conduire au fameux Lope de Vega, de peur de m'égarer dans les détours de tant d'intrigues que fait notre Menteur. En un mot, ce n'est ici qu'une copie d'un excellent original qu'il a mis au jour sous le titre de «La verdad sospechosa»; et, me fiant sur notre Horace, qui donne liberté de tout oser aux poètes ainsi qu'aux peintres, j'ai cru que, nonobstant la guerre des deux couronnes, il m'était permis de trafiquer en Espagne. Si cette sorte de commerce était un crime, il y a longtemps que je serais coupable, je ne dis pas seulement pour Le Cid, où je me suis aidé de dom Guillem de Castro mais aussi pour «Médée», dont je viens de parler, et pour «Pompée» même, où, pensant me fortifier du secours de deux Latins, j'ai pris celui de deux Espagnols, Sénèque et Lucain étant tous deux de Cordoue. Ceux qui ne voudront pas me pardonner cette intelligence avec nos ennemis approuveront du moins que je pille chez eux; et, soit qu'on fasse passer ceci pour un larcin ou pour un emprunt, je m'en suis trouvé si bien, que je n'ai pas envie que ce soit le dernier que je ferai chez eux. Je crois que vous en serez d'avis, et ne m'en estimerez pas moins. Je suis, Monsieur, votre très humble serviteur, Corneille

Au lecteur

Bien que cette comédie et celle qui la suit soient toutes deux de l'invention de Lope de Vega, je ne vous les donne point dans le même ordre que je vous ai donné «Le Cid» et «Pompée», dont en l'un vous avez vu les vers espagnols, et en l'autre des latins, que j'ai traduits ou imités de Guillem de Castro et de Lucain. Ce n'est pas que je n'aie ici emprunté beaucoup de choses de cet admirable original; mais, comme j'ai entièrement dépaysé les sujets pour les habiller à la française, vous trouveriez si peu de rapport entre l'Espagnol et le Français, qu'au lieu de satisfaction vous n'en recevriez que de l'importunité. Par exemple, tout ce que je fais conter à notre Menteur des guerres d'Allemagne, où il se vante d'avoir été, l'Espagnol le lui fait dire du Pérou et des Indes, dont il fait le nouveau revenu; et ainsi de la plupart des autres incidents, qui, bien qu'ils soient imités de l'original, n'ont presque point de ressemblance avec lui pour les pensées, ni pour les termes qui les expriment. Je me contenterai donc de vous avouer que les sujets sont entièrement de lui, comme vous les trouverez dans la vingt et deuxième partie de ses comédies. Pour le reste, j'en ai pris tout ce qui s'est pu accommoder à notre usage; et s'il m'est permis de dire mon sentiment touchant une chose où j'ai si peu de part, je vous avouerai en même temps que l'invention de celle-ci me charme tellement, que je ne trouve rien à mon gré qui lui soit comparable en ce genre, ni parmi les anciens, ni parmi les modernes. Elle est toute spirituelle depuis le commencement jusqu'à la fin, et les incidents si justes et si gracieux, qu'il faut être, à mon avis, de bien mauvaise humeur pour n'en approuver pas la conduite, et n'en aimer pas la représentation. Je me défierais peut-être de l'estime extraordinaire que j'ai pour ce poème, si je n'y étais confirmé par celle qu'en a faite un des premiers hommes de ce siècle, et qui non seulement est le protecteur des savantes muses dans la Hollande, mais fait voir encore par son propre exemple que les grâces de la poésie ne sont pas incompatibles avec les plus hauts emplois de la politique et les plus nobles fonctions d'un homme d'Etat. Je parle de M. de Zuylichem, secrétaire des commandements de monseigneur le prince d'Orange. C'est lui que MM. Heinsius et Balzac ont pris comme pour arbitre de leur fameuse querelle, puisqu'ils lui ont adressé l'un et l'autre leurs doctes dissertations, et qui n'a pas dédaigné de montrer au public l'état qu'il fait de cette comédie par deux épigrammes, l'un français et l'autre latin, qu'il a mis au-devant de l'impression qu'en ont faite les Elzeviers, à Leyden. Je vous les donne ici d'autant plus volontiers que, n'ayant pas l'honneur d'être connu de lui, son témoignage ne peut être suspect, et qu'on n'aura pas lieu de m'accuser de beaucoup de vanité pour en avoir fait parade, puisque toute la gloire qu'il m'y donne doit être attribuée au grand Lope de Vega, que peut-être il ne connaissait pas pour le premier auteur de cette merveille du théâtre.

Examen

Cette pièce est en partie traduite, en partie imitée de l'espagnol. Le sujet m'en semble si spirituel et si bien tourné, que j'ai dit souvent que je voudrais avoir donné les deux plus belles que j'ai faites, et qu'il fût de mon invention. On l'a attribué au fameux Lope de Végue mais il m'est tombé depuis peu entre les mains un volume de don Juan d'Alarcon, où il prétend que cette comédie est à lui, et se plaint des imprimeurs qui l'ont fait courir sous le nom d'un autre. Si c'est son bien, je n'empêche pas qu'il ne s'en ressaisisse. De quelque main que parte cette comédie, il est constant qu'elle est très ingénieuse et je n'ai rien vu dans cette langue qui m'ait satisfait davantage. J'ai tâché de la réduire à notre usage et dans nos règles, mais il m'a fallu forcer mon aversion pour les apartés, dont je n'aurais pu la purger sans lui faire perdre une bonne partie de ses beautés. Je les ai faits les plus courts que j'ai pu, et je me les suis permis rarement sans laisser deux acteurs ensemble qui s'entretiennent tout bas cependant que d'autres disent ce que ceux-là ne doivent pas écouter. Cette duplicité d'action particulière ne rompt point l'unité de la principale, mais elle gêne un peu l'attention de l'auditeur, qui ne sait à laquelle s'attacher, et qui se trouve obligé de séparer aux deux ce qu'il est accoutumé de donner à une. L'unité de lieu s'y trouve, en ce que tout s'y passe dans Paris mais le premier acte est dans les Tuileries, et le reste à la place Royale. Celle de jour n'y est pas forcée, pourvu qu'on lui laisse les vingt-quatre heures entières. Quant à celle d'action, je ne sais s'il n'y a point quelque chose à dire, en ce que Dorante aime Clarice dans toute la pièce, et épouse Lucrèce à la fin, qui par là ne répond pas à la protase. L'auteur espagnol lui donne ainsi le change pour punition de ses menteries, et le réduit à épouser par force cette Lucrèce, qu'il n'aime point. Comme il se méprend toujours au nom et croit que Clarice porte celui-là, il lui présente la main quand on lui a accordé l'autre, et dit hautement, lorsqu'on l'avertit de son erreur, que s'il s est trompé au nom, il ne se trompe point à la personne. Sur quoi, le père de Lucrèce le menace de le tuer s'il n'épouse sa fille après l'avoir demandée et obtenue ; et le sien propre lui fait la même menace. Pour moi, j'ai trouvé cette manière de finir un peu dure, et cru qu'un mariage moins violenté serait plus au goût de notre auditoire. C'est ce qui m'a obligé à lui donner une pente vers la personne de Lucrèce au cinquième acte, afin qu'après qu'il a reconnu sa méprise aux noms, il fasse de nécessité vertu de meilleure grâce, et que la comédie se termine avec pleine tranquillité de tous côtés.
Dorante fils de Géronte
Cliton valet de Dorante
Géronte père de Dorante
Alcippe ami de Dorante et amant de Clarice
Philiste ami de Dorante et d'Alcippe
Clarice maîtresse d'Alcippe
Lucrèce amie de Clarice
Isabelle suivante de Clarice
Sabine femme de chambre de Lucrèce
Lycas valet d'Alcippe

Acte I

Scène I

(La scène est à Paris. DORANTE, CLITON.)
DORANTE
A la fin j'ai quitté la robe pour l'épée: 1
L'attente où j'ai vécu n'a point été trompée, 2
Mon père a consenti que je suive mon choix, 3
Et j'ai fait banqueroute à ce fatras de lois. 4
Mais puisque nous voici dedans les Tuileries, 5
Le pays du beau monde et des galanteries, 6
Dis-moi, me trouves-tu bien fait en cavalier? 7
Ne vois-tu rien en moi qui sente l'écolier? 8
Comme il est malaisé qu'aux royaumes du code 9
On apprenne à se faire un visage à la mode, 10
J'ai lieu d'appréhender... 11
CLITON
Ne craignez rien pour vous,
Vous ferez en une heure ici mille jaloux. 12
Ce visage et ce port n'ont point l'air de l'école, 13
Et jamais comme vous on ne peignit Barthole. 14
Je prévois du malheur pour beaucoup de maris. 15
Mais que vous semble encor maintenant de Paris? 16
DORANTE
J'en trouve l'air bien doux, et cette loi bien rude 17
Qui m'en avait banni sous prétexte d'étude. 18
Toi, qui sais les moyens de s'y bien divertir, 19
Ayant eu le bonheur de n'en jamais sortir, 20
Dis-moi comme en ce lieu l'on gouverne les dames 21
CLITON
C'est là le plus beau soin qui vienne aux belles âmes, 22
Disent les beaux esprits. Mais, sans faire le fin, 23
Vous avez l'appétit ouvert de bon matin! 24
D'hier au soir seulement vous êtes dans la ville, 25
Et vous vous ennuyez déjà d'être inutile! 26
Votre humeur sans emploi ne peut passer un jour! 27
Et déjà vous cherchez à pratiquer l'amour! 28
Je suis auprès de vous en fort bonne posture 29
De passer pour un homme à donner tablature; 30
J'ai la taille d'un maître en ce noble métier, 31
Et je suis, tout au moins, l'intendant du quartier. 32
DORANTE
Ne t'effarouche point: je ne cherche, à vrai dire, 33
Que quelque connaissance où l'on se plaise à rire, 34
Qu'on puisse visiter par divertissement, 35
Où l'on puisse en douceur couler quelque moment, 36
Pour me connaître mal, tu prends mon sens à gauche. 37
CLITON
J'entends, vous n'êtes pas un homme de débauche, 38
Et tenez celles-là trop indignes de vous 39
Que le son d'un écu rend traitables à tous: 40
Aussi que vous cherchiez de ces sages coquettes 41
Où peuvent tous venants débiter leurs fleurettes, 42
Mais qui ne font l'amour que de babil et d'yeux, 43
Vous êtes d'encolure à vouloir un peu mieux. 44
Loin de passer son temps, chacun le perd chez elles; 45
Et le jeu, comme on dit, n'en vaut pas les chandelles. 46
Mais ce serait pour vous un bonheur sans égal 47
Que ces femmes de bien qui se gouvernent mal, 48
Et de qui la vertu, quand on leur fait service, 49
N'est pas incompatible avec un peu de vice. 50
Vous en verrez ici de toutes les façons. 51
Ne me demandez point cependant des leçons; 52
Ou je me connais mal à voir votre visage, 53
Ou vous n'en êtes pas à votre apprentissage: 54
Vos lois ne réglaient pas si bien tous vos desseins 55
Que vous eussiez toujours un portefeuille aux mains. 56
DORANTE
A ne rien déguiser, Cliton, je te confesse 57
Qu'à Poitiers j'ai vécu comme vit la jeunesse; 58
J'étais en ces lieux-là de beaucoup de métiers; 59
Mais Paris, après tout, est bien loin de Poitiers. 60
Le climat différent veut une autre méthode: 61
Ce qu'on admire ailleurs est ici hors de mode; 62
La diverse façon de parler et d'agir 63
Donne aux nouveaux venus souvent de quoi rougir. 64
Chez les provinciaux on prend ce qu'on rencontre; 65
Et là, faute de mieux, un sot passe à la montre. 66
Mais il faut à Paris bien d'autres qualités; 67
On ne s'éblouit point de ces fausses clartés; 68
Et tant d'honnêtes gens, que l'on y voit ensemble, 69
Font qu'on est mal reçu, si l'on ne leur ressemble. 70
CLITON
Connaissez mieux Paris, puisque vous en parlez. 71
Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés: 72
L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence; 73
On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France; 74
Et parmi tant d'esprits plus polis et meilleurs, 75
Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs. 76
Dans la confusion que ce grand monde apporte, 77
Il y vient de tous lieux des gens de toute sorte; 78
Et dans toute la France il est fort peu d'endroits 79
Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. 80
Comme on s'y connaît mal, chacun s'y fait de mise, 81
Et vaut communément autant comme il se prise: 82
De bien pires que vous s'y font assez valoir. 83
Mais, pour venir au point que vous voulez savoir, 84
Etes-vous libéral? 85
DORANTE
Je ne suis point avare.
CLITON
C'est un secret d'amour et bien grand et bien rare; 86
Mais il faut de l'adresse à le bien débiter, 87
Autrement on s'y perd au lieu d'en profiter. 88
Tel donne à pleines mains qui n'oblige personne: 89
La façon de donner vaut mieux que ce qu'on donne. 90
L'un perd exprès au jeu son présent déguisé 91
L'autre oublie un bijou qu'on aurait refusé. 92
Un lourdaud libéral auprès d'une maîtresse 93
Semble donner l'aumône alors qu'il fait largesse; 94
Et d'un tel contre-temps il fait tout ce qu'il fait, 95
Que, quand il tâche à plaire, il offense en effet. 96
DORANTE
Laissons là ces lourdauds contre qui tu déclames, 97
Et me dis seulement si tu connais ces dames. 98
CLITON
Non: cette marchandise est de trop bon aloi; 99
Ce n'est point là gibier à des gens comme moi. 100
Il est aisé pourtant d'en savoir des nouvelles, 101
Et bientôt leur cocher m'en dira des plus belles. 102
DORANTE
Penses-tu qu'il t'en dise? 103
CLITON
Assez pour en mourir;
Puisque c'est un cocher, il aime à discourir. 104

Scène II

(DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE.)
CLARICE
(Faisant un faux pas, et comme se laissant choir.) Ay! 105
DORANTE
(Lui donnant la main.) Ce malheur me rend un favorable office,
Puisqu'il me donne lieu de ce petit service; 106
Et c'est pour moi, madame, un bonheur souverain 107
Que cette occasion de vous donner la main. 108
CLARICE
L'occasion ici fort peu vous favorise, 109
Et ce faible bonheur ne vaut pas qu'on le prise. 110
DORANTE
Il est vrai, je le dois tout entier au hasard; 111
Mes soins ni vos désirs n'y prennent point de part; 112
Et sa douceur mêlée avec cette amertume 113
Ne me rend pas le sort plus doux que de coutume, 114
Puisque enfin ce bonheur, que j'ai si fort prisé, 115
A mon peu de mérite eût été refusé. 116
CLARICE
S'il a perdu sitôt ce qui pouvait vous plaire, 117
Je veux être à mon tour d'un sentiment contraire, 118
Et crois qu'on doit trouver plus de félicité 119
A posséder un bien sans l'avoir mérité. 120
J'estime plus un don qu'une reconnaissance: 121
Qui nous donne fait plus que qui nous récompense; 122
Et le plus grand bonheur au mérite rendu 123
Ne fait que nous payer de ce qui nous est dû. 124
La faveur qu'on mérite est toujours achetée; 125
L'heur en croît d'autant plus, moins elle est méritée; 126
Et le bien où sans peine elle fait parvenir 127
Par le mérite à peine aurait pu s'obtenir. 128
DORANTE
Aussi ne croyez pas que jamais je prétende 129
Obtenir par mérite une faveur si grande: 130
J'en sais mieux le haut prix; et mon coeur amoureux, 131
Moins il s'en connait digne, et plus s'en tient heureux, 132
On me l'a pu toujours dénier sans injure; 133
Et si la recevant ce coeur même en murmure, 134
Il se plaint du malheur de ses félicités, 135
Que le hasard lui donne, et non vos volontés. 136
Un amant a fort peu de quoi se satisfaire 137
Des faveurs qu'on lui fait sans dessein de les faire: 138
Comme l'intention seule en forme le prix, 139
Assez souvent sans elle on les joint au mépris. 140
Jugez par là quel bien peut recevoir ma flamme 141
D'une main qu'on me donne en me refusant l'âme. 142
Je la tiens, je la touche, et je la touche en vain, 143
Si je ne puis toucher le coeur avec la main. 144
CLARICE
Cette flamme, monsieur, est pour moi fort nouvelle, 145
Puisque j'en viens de voir la première étincelle. 146
Si votre coeur ainsi s'embrase en un moment, 147
Le mien ne sut jamais brûler si promptement; 148
Mais peut-être à présent que j'en suis avertie, 149
Le temps donnera place à plus de sympathie. 150
Confessez cependant qu'à tort vous murmurez 151
Du mépris de vos feux, que j'avais ignorés. 152

Scène III

(DORANTE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, CLITON.)
DORANTE
C'est l'effet du malheur qui partout m'accompagne. 153
Depuis que j'ai quitté les guerres d'Allemagne, 154
C'est-à-dire du moins depuis un an entier, 155
Je suis et jour et nuit dedans votre quartier; 156
Je vous cherche en tous lieux, au bal aux promenades; 157
Vous n'avez que de moi reçu des sérénades; 158
Et je n'ai pu trouver que cette occasion 159
A vous entretenir de mon affection. 160
CLARICE
Quoi! vous avez donc vu l'Allemagne et la guerre? 161
DORANTE
Je m'y suis fait quatre ans craindre comme un tonnerre. 162
CLITON
Que lui va-t-il conter? 163
DORANTE
Et durant ces quatre ans
Il ne s'est fait combats, ni sièges importants, 164
Nos armes n'ont jamais remporté de victoire, 165
Où cette main n'ait eu bonne part à la gloire; 166
Et même la gazette a souvent divulgués... 167
CLITON
(Le tirant par la basque.) Savez-vous bien, monsieur, que vous extravaguez? 168
DORANTE
Tais-toi. 169
CLITON
Vous rêvez, dis-je, ou...
DORANTE
Tais-toi, misérable
CLITON
Vous venez de Poitiers, ou je me donne au diable; 170
Vous en revintes hier. 171
DORANTE
Te tairas-tu, maraud?
À CLARICE. Mon nom dans nos succès s'était mis assez haut 172
Pour faire quelque bruit sans beaucoup d'injustice; 173
Et je suivrais encore un si noble exercice, 174
N'était que l'autre hiver, faisant ici ma cour, 175
Je vous vis, et je fus retenu par l'amour. 176
Attaqué par vos yeux je leur rendis les armes; 177
Je me fis prisonnier de tant d'aimables charmes; 178
Je leur livrai mon âme; et ce coeur généreux 179
Dès ce premier moment oublia tout pour eux. 180
Vaincre dans les combats, commander dans l'armée, 181
De mille exploits fameux enfler ma renommée, 182
Et tous ces nobles soins qui m'avaient su ravir, 183
Cédèrent aussitôt à ceux de vous servir. 184
ISABELLE
Madame, Alcippe vient; il aura de l'ombrage. 185
CLARICE
Nous en saurons, monsieur, quelque jour davantage. 186
Adieu. 187
DORANTE
Quoi! Me priver sitôt de tout mon bien?
CLARICE
Nous n'avons pas loisir d'un plus long entretien; 188
Et, malgré la douceur de me voir cajolée, 189
Il faut que nous fassions seules deux tours d'allée. 190
DORANTE
Cependant accordez à mes voeux innocents 191
La licence d'aimer des charmes si puissants. 192
CLARICE
Un coeur qui veut aimer, et qui sait comme on aime, 193
N'en demande jamais licence qu'à soi-même. 194

Scène IV

(DORANTE, CLITON.)
DORANTE
Suis-les, Cliton. 195
CLITON
J'en sais ce qu'on en peut savoir.
La langue du cocher a fait tout son devoir. 196
"La plus belle des deux, dit-il, est ma maîtresse, 197
Elle loge à la Place, et son nom est Lucrèce. " 198
DORANTE
Quelle place? 199
CLITON
Royale, et l'autre y loge aussi.
Il n'en sait pas le nom, mais j'en prendrai souci. 200
DORANTE
Ne te mets point, Cliton, en peine de l'apprendre. 201
Celle qui m’a parlé, celle qui m'a su prendre, 202
C'est Lucrèce, ce l'est sans aucun contredit: 203
Sa beauté m'en assure, et mon coeur me le dit. 204
CLITON
Quoique mon sentiment doive respect au vôtre, 205
La plus belle des deux, je crois que ce soit l'autre. 206
DORANTE
Quoi! Celle qui s'est tue et qui dans nos propos 207
N'a jamais eu l'esprit de mêler quatre mots? 208
CLITON
Monsieur, quand une femme a le don de se taire, 209
Elle a des qualités au-dessus du vulgaire: 210
C'est un effort du ciel qu'on a peine à trouver; 211
Sans un petit miracle il ne peut l'achever; 212
Et la nature souffre extrême violence 213
Lorsqu'il en fait d'humeur à garder le silence. 214
Pour moi, jamais l'amour n'inquiète mes nuits; 215
Et, quand le coeur m'en dit, j'en prends par où je puis. 216
Mais naturellement femme qui se peut taire 217
A sur moi tel pouvoir et ter droit de me plaire, 218
Qu'eût-elle en vrai magot tout le corps fagoté, 219
Je lui voudrais donner le prix de la beauté. 220
C'est elle assurément qui s'appelle Lucrèce: 221
Cherchez un autre nom pour l'objet qui vous blesse; 222
Ce n'est point là le sien: celle qui n'a dit mot, 223
Monsieur, c'est la plus belle, ou je ne suis qu'un sot. 224
DORANTE
Je t'en crois sans jurer avec tes incartades. 225
Mais voici les plus chers de mes vieux camarades: 226
Ils semblent étonnés, à voir leur action. 227

Scène V

(DORANTE, ALCIPPE, PHILISTE, CLITON.)
PHILISTE
À ALCIPPE. Quoi! Sur l'eau la musique, et la collation? 228
ALCIPPE
À PHILISTE. Oui, la collation avecque la musique. 229
PHILISTE
À ALCIPPE. Hier au soir? 230
ALCIPPE
À PHILISTE. Hier au soir.
PHILISTE
À ALCIPPE. Et belle?
ALCIPPE
À PHILISTE. Magnifique.
PHILISTE
À ALCIPPE. Et par qui? 231
ALCIPPE
À PHILISTE. C'est de quoi je suis mal éclairci.
DORANTE
(Les saluant.) Que mon bonheur est grand de vous revoir ici 232
ALCIPPE
Le mien est sans pareil, puisque je vous embrasse. 233
DORANTE
J'ai rompu vos discours d'assez mauvaise grâce: 234
Vous le pardonnerez à l'aise de vous voir. 235
PHILISTE
Avec nous, de tout temps, vous avez tout pouvoir. 236
DORANTE
Mais de quoi parliez-vous? 237
ALCIPPE
D'une galanterie.
DORANTE
D'amour? 238
ALCIPPE
Je le présume.
DORANTE
Achevez, je vous prie,
Et souffrez qu'à ce mot ma curiosité 239
Vous demande sa part de cette nouveauté. 240
ALCIPPE
On dit qu'on a donné musique à quelque dame. 241
DORANTE
Sur l'eau? 242
ALCIPPE
Sur l'eau.
DORANTE
Souvent l'onde irrite la flamme.
PHILISTE
Quelquefois. 243
DORANTE
Et ce fut hier au soir?
ALCIPPE
Hier au soir.
DORANTE
Dans l'ombre de la nuit le feu se fait mieux voir. 244
Le temps était bien pris. Cette dame, elle est belle? 245
ALCIPPE
Aux yeux de bien du monde elle passe pour telle. 246
DORANTE
Et la musique? 247
ALCIPPE
Assez pour n'en rien dédaigner.
DORANTE
Quelque collation a pu l'accompagner? 248
ALCIPPE
On le dit. 249
DORANTE
Fort superbe?
ALCIPPE
Et fort bien ordonnée.
DORANTE
Et vous ne savez point celui qui l'a donnée? 250
ALCIPPE
Vous en riez! 251
DORANTE
Je ris de vous voir étonné
D'un divertissement que je me suis donné. 252
ALCIPPE
Vous? 253
DORANTE
Moi-même.
ALCIPPE
Et déjà vous avez fait maîtresse?
DORANTE
Si je n'en avais fait, j'aurais bien peu d'adresse, 254
Moi qui depuis un mois suis ici de retour. 255
Il est vrai que je sors fort peu souvent de jour; 256
De nuit, incognito, je rends quelques visites. 257
Ainsi... 258
CLITON
Vous ne savez, monsieur, ce que vous dites.
DORANTE
Tais-toi; si jamais plus tu me viens avertir... 259
CLITON
J'enrage de me taire et d'entendre mentir! 260
PHILISTE
Voyez qu'heureusement dedans cette rencontre 261
Votre rival lui-même à vous-même se montre. 262
DORANTE
(Revenant à scène.) Comme à mes chers amis je vous veux tout conter. 263
J'avais pris cinq bateaux pour mieux tout ajuster; 264
Les quatre contenaient quatre choeurs de musique 265
Capables de charmer le plus mélancolique. 266
Au premier, violons; en l'autre, luths et voix; 267
Des flûtes, au troisième; au dernier, des hautbois. 268
Qui tour à tour dans l'air poussaient des harmonies 269
Dont on pouvait nommer les douceurs infinies. 270
Le cinquième était grand, tapissé tout exprès 271
De rameaux enlacés pour conserver le frais, 272
Dont chaque extrémité portait un doux mélange 273
De bouquets de jasmin, de grenade et d'orange. 274
Je fis de ce bateau la salle du festin: 275
Là je menai l'objet qui fait seul mon destin; 276
De cinq autres beautés la sienne fut suivie, 277
Et la collation fut aussitôt servie. 278
Je ne vous dirai point les différents apprêts, 279
Le nom de chaque plat, le rang de chaque mets. 280
Vous saurez seulement qu'en ce lieu de délices 281
On servit douze plats, et qu'on fit six services, 282
Cependant que les eaux, les rochers et les airs, 283
Répondaient aux accents de nos quatre concerts. 284
Après qu'on eut mangé, mille et mille fusées, 285
S'élansant vers les cieux, ou droites, ou croisées, 286
Firent un nouveau jour, d'où tant de serpenteau 287
D'un déluge de flamme attaquèrent les eaux, 288
Qu'on crut que, pour leur faire une plus rude guerre, 289
Tout l'élément du feu tombait du ciel en terre. 290
Après ce passe-temps, on dansa jusqu'au jour, 291
Dont le soleil jaloux avança le retour: 292
S'il eût pris notre avis, sa lumière importune 293
N'eût pas troublé sitôt ma petite fortune; 294
Mais, n'étant pas d'humeur à suivre nos désirs, 295
Il sépara la troupe, et finit nos plaisirs. 296
ALCIPPE
Certes, vous avez grâce à conter ces merveilles; 297
Paris, tout grand qu'il est, en voit peu de pareilles. 298
DORANTE
J'avais été surpris; et l'objet de mes voeux 299
Ne m'avait, tout au plus, donné qu'une heure ou deux. 300
PHILISTE
Cependant l'ordre est rare, et la dépense belle. 301
DORANTE
Il s'est fallu passer à cette bagatelle: 302
Alors que le temps presse, on n'a pas à choisir. 303
ALCIPPE
Adieu: nous nous verrons avec plus de loisir. 304
DORANTE
Faites état de moi. 305
ALCIPPE
Je meurs de jalousie.
PHILISTE
Sans raison toutefois votre âme en est saisie; 306
Les signes du festin ne s'accordent pas bien. 307
ALCIPPE
Le lieu s'accorde, et l'heure: et le reste n'est rien. 308

Scène VI

(DORANTE, CLITON.)
CLITON
Monsieur, puis-je à présent parler sans vous déplaire? 309
DORANTE
Je remets à ton choix de parler ou te taire; 310
Mais quand tu vois quelqu'un, ne fais plus l'insolent. 311
CLITON
Votre ordinaire est-il de rêver en parlant? 312
DORANTE
Où me vois-tu rêver? 313
CLITON
J'appelle rêveries
Ce qu'en d'autres qu'un maître on nomme menteries, 314
Je parle avec respect. 315
DORANTE
Pauvre esprit!
CLITON
Je le perds
Quand je vous ois parler de guerre et de concerts. 316
Vous voyez sans péril nos batailles dernières, 317
Et faites des festins qui ne vous coûtent guères. 318
Pourquoi depuis un an vous feindre de retour? 319
DORANTE
J'en montre plus de flamme, et j'en fais mieux ma cour. 320
CLITON
Qu'a de propre la guerre à montrer votre flamme? 321
DORANTE
O le beau compliment à charmer une dame, 322
De lui dire d'abord: "J'apporte à vos beautés 323
Un coeur nouveau venu des universités; 324
Si vous avez besoin de lois et de rubriques, 325
Je sais le Code entier avec les Authentiques 326
Le Digeste nouveau, le vieux, l'Infortiat, 327
Ce qu'en a dit Jason, Balde, Accurse, Alciat!" 328
Qu'un si riche discours nous rend considérables! 329
Qu'on amollit par là de coeurs inexorables! 330
Qu'un homme à paragraphe est un joli galant! 331
On s'introduit bien mieux à titre de vaillant: 332
Tout le secret ne git qu'en un peu de grimace, 333
A mentir à propos, jurer de bonne grâce, 334
Etaler force mots qu'elles n'entendent pas; 335
Faire sonner Lamboy, Jean de Vert, et Galas; 336
Nommer quelques châteaux de qui les noms barbares, 337
Plus ils blessent l'oreille, et plus leur semblent rares; 338
Avoir toujours en bouche angles, lignes, fossés, 339
Vedette, contrescarpe, et travaux avancés: 340
Sans ordre et sans raison, n'importe, on les étonne; 341
On leur fait admirer les bayes qu'on leur donne: 342
Et tel, à la faveur d'un semblable débit, 343
Passe pour homme illustre et se met en crédit. 344
CLITON
A qui vous veut ouïr, vous en faites bien croire; 345
Mais celle-ci bientôt peut savoir votre histoire. 346
DORANTE
J'aurai déjà gagné chez elle quelque accès; 347
Et, loin d'en redouter un malheureux succès, 348
Si jamais un fâcheux nous nuit par sa présence, 349
Nous pourrons sous ces mots être d'intelligence. 350
Voilà traiter l'amour, Cliton, et comme il faut. 351
CLITON
A vous dire le vrai, je tombe de bien haut. 352
Mais parlons du festin: Urgande et Mélusine 353
N'ont jamais sur-le-champ mieux fourni leur cuisine, 354
Vous allez au delà de leurs enchantements: 355
Vous seriez un grand maître à faire des romans; 356
Ayant si bien en main le festin et la guerre, 357
Vos gens en moins de rien courraient toute la terre, 358
Et ce serait pour vous des travaux fort légers 359
Que d'y mêler partout la pompe et les dangers. 360
Ces hautes fictions vous sont bien naturelles. 361
DORANTE
J'aime à braver ainsi les conteurs de nouvelles; 362
Et sitôt que j'en vois quelqu'un s'imaginer 363
Que ce qu'il veut m'apprendre a de quoi m'étonner, 364
Je le sers aussitôt d'un conte imaginaire 365
Qui l'étonne lui-même, et le force à se taire. 366
Si tu pouvais savoir quel plaisir on a lors 367
De leur faire rentrer leurs nouvelles au corps. 368
CLITON
Je le juge assez grand; mais enfin ces pratiques 369
Vous peuvent engager en de fâcheux intriques. 370
DORANTE
Nous nous en tirerons; mais tous ces vains discours 371
M'empêchent de chercher l'objet de mes amours: 372
Tâchons de le rejoindre, et sache qu'à me suivre 373
Je t'apprendrai bientôt d'autres façons de vivre. 374

Acte II

Scène I

(GÉRONTE, CLARICE, ISABELLE.)
CLARICE
Je sais qu'il vaut beaucoup étant sorti de vous; 375
Mais, monsieur, sans le voir, accepter un époux, 376
Par quelque haut récit qu'on en soit conviée, 377
C'est grande avidité de se voir mariée: 378
D'ailleurs, en recevoir visite et compliment, 379
Et lui permettre accès en qualité d'amant, 380
A moins qu'à vos projets un plein effet réponde, 381
Ce serait trop donner a discourir au monde. 382
Trouvez donc un moyen de me le faire voir, 383
Sans m'exposer au blâme, et manquer au devoir. 384
GÉRONTE
Oui, vous avez raison, belle et sage Clarice; 385
Ce que vous m'ordonnez est la même justice; 386
Et comme c'est à nous à subir votre loi, 387
Je reviens tout à l'heure, et Dorante avec moi. 388
Je le tiendrai longtemps dessous votre fenêtre, 389
Afin qu'avec loisir vous puissiez le connaître, 390
Examiner sa taille, et sa mine, et son air, 391
Et voir quel est l'époux que je vous veux donner. 392
Il vint hier de Poitiers, mais il sent peu l'école; 393
Et si l'on pouvait croire un père à sa parole, 394
Quelque écolier qu'il soit, je dirais qu'aujourd'hui 395
Peu de nos gens de cour sont mieux taillés que lui. 396
Mais vous en jugerez après la voix publique. 397
Je cherche à l'arrêter, parce qu'il m est unique, 398
Et je brûle surtout de le voir sous vos lois. 399
CLARICE
Vous m'honorez beaucoup d'un si glorieux choix. 400
Je l'attendrai, monsieur, avec impatience, 401
Et je l'aime déjà sur cette confiance. 402

Scène II

(CLARICE, ISABELLE.)
ISABELLE
Ainsi vous le verrez, et sans vous engager. 403
CLARICE
Mais pour le voir ainsi qu'en pourrai-je juger? 404
J'en verrai le dehors, la mine, l'apparence; 405
Mais du reste, Isabelle, où prendre l'assurance? 406
Le dedans paraît mal en ces miroirs flatteurs; 407
Les visages souvent sont de doux imposteurs. 408
Que de défauts d'esprit se couvrent de leurs grâces! 409
Et que de beaux semblants cachent des âmes basses 410
Les yeux en ce grand choix ont la première part; 411
Mais leur déférer tout, c'est tout mettre au hasard; 412
Qui veut vivre en repos ne doit pas leur déplaire; 413
Mais, sans leur obéir, il les doit satisfaire, 414
En croire leur refus, et non pas leur aveu, 415
Et sur d'autres conseils laisser naître son feu. 416
Cette chaîne, qui dure autant que notre vie, 417
Et qui devrait donner plus de peur que d'envie, 418
Si l'on n'y prend bien garde, attache assez souvent 419
Le contraire au contraire, et le mort au vivant: 420
Et pour moi, puisqu'il faut qu'elle me donne un maître, 421
Avant que l'accepter, je voudrais le connaître, 422
Mais connaître dans l'âme. 423
ISABELLE
Eh bien! Qu'il parle à vous.
CLARICE
Alcippe le sachant en deviendrait jaloux. 424
ISABELLE
Qu'importe qu'il le soit, si vous avez Dorante? 425
CLARICE
Sa perte ne m'est pas encore indifférente; 426
Et l'accord de l'hymen entre nous concerté, 427
Si son père venait, serait exécuté. 428
Depuis plus de deux ans, il promet et diffère: 429
Tantôt c'est maladie, et tantôt quelque affaire; 430
Le chemin est mal sûr, ou les jours sont trop courts; 431
Et le bonhomme enfin ne peut sortir de Tours. 432
Je prends tous ces délais pour une résistance, 433
Et ne suis pas d'humeur a mourir de constance. 434
Chaque moment d'attente ôte de notre prix, 435
Et fille qui vieillit tombe dans le mépris; 436
C'est un nom glorieux qui se garde avec honte; 437
Sa défaite est fâcheuse à moins que d'être prompte. 438
Le temps n'est pas un dieu qu'elle puisse braver, 439
Et son honneur se perd à le trop conserver. 440
ISABELLE
Ainsi vous quitteriez Alcippe pour un autre 441
De qui l'humeur aurait de quoi plaire à la vôtre? 442
CLARICE
Oui, je le quitterais; mais pour ce changement 443
Il me faudrait en main avoir un autre amant, 444
Savoir qu'il me fût propre, et que son hyménée 445
Dût bientôt à la sienne unir ma destinée. 446
Mon humeur sans cela ne s'y résout pas bien, 447
Car Alcippe, après tout, vaut toujours mieux que rien; 448
Son père peut venir, quelque longtemps qu'il tarde. 449
ISABELLE
Pour en venir à bout sans que rien s'y hasarde, 450
Lucrèce est votre amie et peut beaucoup pour vous; 451
Elle n'a point d'amant qui devienne jaloux: 452
Qu'elle écrive à Dorante, et lui fasse paraître 453
Qu'elle veut cette nuit le voir par la fenêtre. 454
Comme il est jeune encore, on l'y verra voler; 455
Et là, sous ce faux nom, vous pourrez lui parler, 456
Sans qu'Alcippe jamais en découvre l'adresse, 457
Ni que lui-même pense à d'autres qu'à Lucrèce. 458
CLARICE
L'invention est belle; et Lucrèce aisément 459
Se résoudra pour moi d'écrire un compliment: 460
J'admire ton adresse à trouver cette ruse. 461
ISABELLE
Puis-je vous dire encor que, si je ne m'abuse, 462
Tantôt cet inconnu ne vous déplaisait pas? 463
CLARICE
Ah! Bon Dieu! Si Dorante avait autant d'appas, 464
Que d'Alcippe aisément il obtiendrait la place 465
ISABELLE
Ne parlez point d'Alcippe; il vient. 466
CLARICE
Qu'il m'embarrasse!
Va pour moi chez Lucrèce, et lui dis mon projet, 467
Et tout ce qu'on peut dire en un pareil sujet. 468

Scène III

(CLARICE, ALCIPPE.)
ALCIPPE
Ah! Clarice! Ah! Clarice! Inconstante! Volage! 469
CLARICE
Aurait-il deviné déjà ce mariage? 470
Alcippe, qu'avez-vous? Qui vous fait soupirer? 471
ALCIPPE
Ce que j'ai, déloyale! Et peux-tu l'ignorer? 472
Parle à ta conscience, elle devrait t'apprendre... 473
CLARICE
Parlez un peu plus bas, mon père va descendre. 474
ALCIPPE
Ton père va descendre, âme double et sans foi! 475
Confesse que tu n'as un père que pour moi. 476
La nuit, sur la rivière 477
CLARICE
Eh bien! Sur la rivière?
La nuit? Quoi? Qu'est-ce enfin? 478
ALCIPPE
Oui, la nuit tout entière.
CLARICE
Après? 479
ALCIPPE
Quoi! Sans rougir!...
CLARICE
Rougir? À quel propos?
ALCIPPE
Tu ne meurs pas de honte, entendant ces deux mots! 480
CLARICE
Mourir pour les entendre! Et qu'ont-ils de funeste? 481
ALCIPPE
Tu peux donc les ouïr, et demander le reste? 482
Ne saurais-tu rougir, si je ne te dis tout? 483
CLARICE
Quoi, tout? 484
ALCIPPE
Tes passe-temps, de l'un à l'autre bout.
CLARICE
Je meure, en vos discours si je puis rien comprendre! 485
ALCIPPE
Quand je te veux parler, ton père va descendre, 486
Il t'en souvient alors; le tour est excellent! 487
Mais pour passer la nuit auprès de ton galant... 488
CLARICE
Alcippe, êtes-vous fol? 489
ALCIPPE
Je n'ai plus lieu de l'être,
A présent que le ciel me fait te mieux connaître. 490
oui, pour passer la nuit en danses et festin 491
Etre avec ton galant du soir jusqu'au matin 492
–Je ne parle que d'hier– , tu n'as point lors de père. 493
CLARICE
Rêvez-vous? Raillez-vous? Et quel est ce mystère? 494
ALCIPPE
Ce mystère est nouveau, mais non pas fort secret. 495
Choisi une autre fois un amant plus discret; 496
Lui-même, il m'a tout dit. 497
CLARICE
Qui, lui-même?
ALCIPPE
Dorante.
CLARICE
Dorante! 498
ALCIPPE
Continue, et fais bien l'ignorante.
CLARICE
Si je le vis jamais, et si je le connoi... 499
ALCIPPE
Ne viens-je pas de voir son père avecque toi? 500
Tu passes, infidèle, âme ingrate et légère, 501
La nuit avec le fils, le jour avec le père! 502
CLARICE
Son père de vieux temps est grand ami du mien. 503
ALCIPPE
Cette vieille amitié faisait votre entretien? 504
Tu te sens convaincue, et tu m'oses répondre! 505
Te faut-il quelque chose encor pour te confondre? 506
CLARICE
Alcippe, si je sais quel visage a le fils... 507
ALCIPPE
La nuit était fort noire alors que tu le vis. 508
Il ne t'a pas donné quatre choeurs de musique, 509
Une collation superbe et magnifique, 510
Six services de rang, douze plats a chacun? 511
Son entretien alors t'était fort importun? 512
Quand ses feux d'artifice éclairaient le rivage, 513
Tu n'eus pas le loisir de le voir au visage? 514
Tu n'as pas avec lui dansé jusques au jour? 515
Et tu ne l'as pas vu pour le moins au retour? 516
T'en ai-je dit assez? Rougis, et meurs de honte! 517
CLARICE
Je ne rougirai point pour le récit d'un conte. 518
ALCIPPE
Quoi! Je suis donc un fourbe, un bizarre, un jaloux! 519
CLARICE
Quelqu'un a pris plaisir à se jouer de vous, 520
Alcippe, croyez-moi. 521
ALCIPPE
Ne cherche point d'excuses;
Je connais tes détours, et devine tes ruses. 522
Adieu: suis ton Dorante, et l'aime désormais; 523
Laisse en repos Alcippe et n'y pense jamais. 524
CLARICE
Ecoutez quatre mots. 525
ALCIPPE
Ton père va descendre.
CLARICE
Non, il ne descend point, et ne peut nous entendre; 526
Et j'aurai tout loisir de vous désabuser. 527
ALCIPPE
Je ne t'écoute point, à moins que m'épouser, 528
A moins qu'en attendant le jour du mariage, 529
M'en donner ta parole et deux baisers en gage. 530
CLARICE
Pour me justifier vous demandez de moi, 531
Alcippe? 532
ALCIPPE
Deux baisers, et ta main, et ta foi.
CLARICE
Que cela? 533
ALCIPPE
Résous-toi, sans plus me faire attendre.
CLARICE
Je n'ai pas le loisir, mon père va descendre. 534

Scène IV

(ALCIPPE.)
ALCIPPE
Va, ris de ma douleur alors que je te perds; 535
Par ces indignités romps toi-même mes fers; 536
Aide mes feux trompés à se tourner en glace; 537
Aide un juste courroux à se mettre en leur place. 538
Je cours à la vengeance, et porte à ton amant 539
Le vif et prompt effet de mon ressentiment. 540
S'il est homme de coeur, ce jour même nos armes 541
Régleront par leur sort tes plaisirs ou tes larmes; 542
Et plutôt que le voir possesseur de mon bien, 543
Puissé-je dans son sang voir couler tout le mien! 544
Le voici ce rival, que son père t'amène: 545
Ma vieille amitié cède à ma nouvelle haine: 546
Sa vue accroît l'ardeur dont je me sens brûler: 547
Mais ce n'est pas ici qu'il le faut quereller. 548

Scène V

(GÉRONTE, DORANTE, CLITON.)
GÉRONTE
Dorante, arrêtons-nous; le trop de promenade 549
Me mettrait hors d'haleine, et me ferait malade. 550
Que l'ordre est rare et beau de ces grands bâtiments! 551
DORANTE
Paris semble à mes yeux un pays de romans. 552
J'y croyais ce matin voir une île enchantée: 553
Je la laissai déserte, et la trouve habitée; 554
Quelque Amphion nouveau, sans l'aide des maçons, 555
En superbes palais a changé ses buissons. 556
GÉRONTE
Paris voit tous les jours de ces métamorphoses: 557
Dans tout le Pré-aux-Clercs tu verras mêmes choses; 558
Et l'univers entier ne peut rien voir d'égal 559
Aux superbes dehors du Palais-Cardinal. 560
Toute une ville entière, avec pompe bâtie, 561
Semble d'un vieux fossé par miracle sortie, 562
Et nous fait présumer, à ses superbes toits, 563
Que tous ses habitants sont des dieux ou des rois. 564
Mais changeons de discours. Tu sais combien je t'aime? 565
DORANTE
Je chéris cet honneur bien plus que le jour même. 566
GÉRONTE
Comme de mon hymen il n'est sorti que toi, 567
Et que je te vois prendre un périlleux emploi, 568
Où l'ardeur pour la gloire à tout oser convie, 569
Et force à tout moment de négliger la vie, 570
Avant qu'aucun malheur te puisse être avenu, 571
Pour te faire marcher un peu plus retenu, 572
Je te veux marier. 573
DORANTE
O ma chère Lucrèce!
GÉRONTE
Je t'ai voulu choisir moi-même une maîtresse, 574
Honnête, belle, riche. 575
DORANTE
Ah! Pour la bien choisir,
Mon père, donnez-vous un peu plus de loisir. 576
GÉRONTE
Je la connais assez. Clarice est belle et sage 577
Autant que dans Paris il en soit de son âge; 578
Son père de tout temps est mon plus grand ami, 579
Et l'affaire est conclue. 580
DORANTE
Ah! Monsieur, j'en frémi;
D'un fardeau si pesant accabler ma jeunesse! 581
GÉRONTE
Fais ce que je t'ordonne. 582
DORANTE
Il faut jouer d'adresse.
Quoi! Monsieur, à présent qu'il faut dans les combats 583
Acquérir quelque nom, et signaler mon bras... 584
GÉRONTE
Avant qu'être au hasard qu'un autre bras t'immole, 585
Je veux dans ma maison avoir qui m'en console; 586
Je veux qu'un petit-fils puisse y tenir ton rang, 587
Soutenir ma vieillesse, et réparer mon sang. 588
En un mot, je le veux. 589
DORANTE
Vous êtes inflexible?
GÉRONTE
Fais ce que je te dis. 590
DORANTE
Mais s'il est impossible?
GÉRONTE
Impossible! Et comment? 591
DORANTE
Souffre qu'aux yeux de tous
Pour obtenir pardon j'embrasse vos genoux. 592
Je suis... 593
GÉRONTE
Quoi?
DORANTE
Dans Poitiers...
GÉRONTE
Parle donc, et te lève.
DORANTE
Je suis donc marié, puisqu'il faut que j'achève. 594
GÉRONTE
Sans mon consentement? 595
DORANTE
On m'a violenté:
Vous ferez tout casser par votre autorité; 596
Mais nous fûmes tous deux forcés à l'hyménée 597
Par la fatalité la plus inopinée 598
Ah! Si vous le saviez! 599
GÉRONTE
Dis, ne me cache rien.
DORANTE
Elle est de fort bon lieu, mon père; et pour son bien 600
S'il n'est du tout si grand que votre humeur souhaite... 601
GÉRONTE
Sachons, à cela près, puisque c'est chose faite. 602
Elle se nomme? 603
DORANTE
Orphise; et son père, Armédon.
GÉRONTE
Je n'ai jamais oui ni l'un ni l'autre nom. 604
Mais poursuis. 605
DORANTE
Je la vis presque à mon arrivée.
Une âme de rocher ne s'en fut pas sauvée, 606
Tant elle avait d'appas, et tant son oeil vainqueur 607
Par une douce force assujettit mon coeur! 608
Je cherchai donc chez elle à faire connaissance; 609
Et les soins obligeants de ma persévérance 610
Surent plaire de sorte à cet objet charmant, 611
Que j'en fus en six mois autant aimé qu'amant; 612
J'en reçus des faveurs secrètes, mais honnêtes; 613
Et j'étendis si loin mes petites conquêtes, 614
Qu'en son quartier souvent je me coulais sans bruit, 615
Pour causer avec elle une part de la nuit. 616
Un soir que je venais de monter dans sa chambre 617
–Ce fut, s il m'en souvient, le second de septembre, 618
oui, ce fut ce jour-là que je fus attrapé– . 619
Ce soir même son père en ville avait soupé; 620
Il monte à son retour, il frappe à la porte: elle 621
Transit, pâlit, rougit, me cache en sa ruelle, 622
Ouvre enfin, et d'abord –qu'elle eut d'esprit et d'art!– 623
Elle se jette au cou de ce pauvre vieillard, 624
Dérobe en l'embrassant son désordre à sa vue: 625
Il se sied; il lui dit qu'il veut la voir pourvue 626
Lui propose un parti qu'on lui venait d'offrir. 627
Jugez combien mon coeur avait lors à souffrir! 628
Par sa réponse adroite elle sut si bien faire, 629
Que sans m'inquiéter elle plut à son père; 630
Ce discours ennuyeux enfin se termina; 631
Le bonhomme partait quand ma montre sonna; 632
Et lui, se retournant vers sa fille étonnée: 633
"Depuis quand cette montre? Et qui vous l'a donnée?" 634
Acaste, mon cousin, me la vient d'envoyer, 635
Dit-elle, et veut ici la faire nettoyer, 636
N'ayant point d'horlogers au lieu de sa demeure: 637
Elle a déjà sonné deux fois en un quart d'heure." 638
"Donnez-la-moi, dit-il, j'en prendrai mieux le soin." 639
Alors pour me la prendre, elle vient en mon coin: 640
Je la lui donne en main; mais, voyez ma disgrâce, 641
Avec mon pistolet le cordon s'embarrasse, 642
Fait marcher le déclic: le feu prend, le coup part; 643
Jugez de notre trouble à ce triste hasard. 644
Elle tombe par terre; et moi je la crus morte. 645
Le père épouvanté gagne aussitôt la porte; 646
Il appelle au secours, il crie à l'assassin: 647
Son fils et deux valets me coupent le chemin. 648
Furieux de ma perte, et combattant de rage, 649
Au milieu de tous trois je me faisais passage, 650
Quand un autre malheur de nouveau me perdit; 651
Mon épée en ma main en trois morceaux rompit. 652
Désarmé, je recule, et rentre: alors Orphise, 653
De sa frayeur première aucunement remise, 654
Sait prendre un temps si juste, en son reste d'effroi, 655
Qu'elle pousse la porte et s'enferme avec moi. 656
Soudain, nous entassons, pour défenses nouvelles, 657
Bancs, tables, coffres, lits, et jusqu'aux escabelles; 658
Nous nous barricadons, et, dans ce premier feu, 659
Nous croyons gagner tout à différer un peu. 660
Mais comme à ce rempart l'un et l'autre travaille, 661
D'une chambre voisine on perce la muraille: 662
Alors, me voyant pris, il fallut composer. 663
(Ici CLARICE les voit de sa fenêtre; et LUCRÈCE les voit aussi de la sienne.)
GÉRONTE
C'est-à-dire en français qu'il fallut l'épouser? 664
DORANTE
Les siens m'avaient trouvé de nuit seul avec elle, 665
Ils étaient les plus forts, elle me semblait belle, 666
Le scandale était grand, son honneur se perdait; 667
A ne le faire pas ma tête en répondait; 668
Ses grands efforts pour moi, son péril, et ses larmes, 669
A mon coeur amoureux étaient de nouveaux charmes: 670
Donc, pour sauver ma vie ainsi que son honneur, 671
Et me mettre avec elle au comble du bonheur, 672
Je changeai d'un seul mot la tempête en bonace, 673
Et fis ce que tout autre aurait fait en ma place, 674
Choisisse maintenant de me voir ou mourir, 675
Ou posséder un bien qu'on ne peut trop chérir. 676
GÉRONTE
Non, non, je ne suis pas si mauvais que tu penses, 677
Et trouve en ton malheur de telles circonstances, 678
Que mon amour t'excuse; et mon esprit touché 679
Je blâme seulement de l'avoir trop caché. 680
DORANTE
Le peu de bien qu'elle a me faisait vous le taire. 681
GÉRONTE
Je prends peu garde au bien, afin d'être bon père. 682
Elle est belle, elle est sage, elle sort de bon lieu, 683
Tu l'aimes, elle t'aime; il me suffit. Adieu; 684
Je vais me dégager du père de Clarice. 685

Scène VI

(DORANTE, CLITON.)
DORANTE
Que dis-tu de l'histoire, et de mon artifice? 686
Le bonhomme en tient-il? M'en suis-je bien tiré? 687
Quelque sot en ma place y serait demeuré; 688
Il eût perdu le temps à gémir et se plaindre, 689
Et, malgré son amour, se fût laissé contraindre. 690
Oh! L'utile secret que mentir à propos! 691
CLITON
Quoi! Ce que vous disiez n'est pas vrai? 692
DORANTE
Pas deux mots,
Et tu ne viens d'ouïr qu'un trait de gentillesse 693
Pour conserver mon âme et mon coeur à Lucrèce. 694
CLITON
Quoi! La montre, l'épée, avec le pistolet... 695
DORANTE
Industrie. 696
CLITON
Obligez, monsieur, votre valet:
Quand vous voudrez jouer de ces grands coups de maître, 697
Donnez-lui quelque signe à les pouvoir connaître; 698
Quoique bien averti, j'étais dans le panneau. 699
DORANTE
Va, n'appréhende pas d'y tomber de nouveau; 700
Tu seras de mon coeur l'unique secrétaire, 701
Et de tous mes secrets le grand dépositaire. 702
CLITON
Avec ces qualités j'ose bien espérer 703
Qu'assez malaisément je pourrai m'en parer. 704
Mais parlons de vos feux. Certes cette maîtresse... 705

Scène VII

(DORANTE, CLITON, SABINE.)
SABINE
(Elle lui donne un billet.) Lisez ceci, monsieur. 706
DORANTE
D'où vient-il?
SABINE
De Lucrèce.
DORANTE
(Après l'avoir lu.) Dis-lui que j'y viendrai. (SABINE rentre, et DORANTE continue.) Doute encore, Cliton, 707
A laquelle des deux appartient ce beau nom, 708
Lucrèce sent sa part des feux qu'elle fait naître, 709
Et me veut cette nuit parler par sa fenêtre. 710
Dis encor que c'est l'autre, ou que tu n'es qu'un sot. 711
Qu'aurait l'autre à m'écrire, à qui je n'ai dit mot? 712
CLITON
Monsieur, pour ce sujet n'ayons point de querelle; 713
Cette nuit, à la voix, vous saurez si c'est elle. 714
DORANTE
Coule-toi là-dedans, et de quelqu'un des siens 715
Sache subtilement sa famille et ses biens. 716

Scène VIII

(DORANTE, LYCAS.)
LYCAS
(Lui présentant un billet.) Monsieur. 717
DORANTE
Autre billet.
(Il continue, après avoir lu tout bas le billet.) J'ignore quelle offense
Peut d'Alcippe avec moi rompre l'intelligence; 718
Mais n'importe, dis-lui que j'irai volontiers. 719
(LYCAS rentre, et DORANTE continue seul.) Je te suis. Je revins hier au soir de Poitiers, 720
D'aujourd'hui seulement je produis mon visage, 721
Et j'ai déjà querelle, amour et mariage. 722
Pour un commencement ce n'est point mal trouvé. 723
Vienne encore un procès, et je suis achevé. 724
Se charge qui voudra d'affaires plus pressantes, 725
Plus en nombre à la fois et plus embarrassantes, 726
Je pardonne à qui mieux s'en pourra démêler. 727
Mais allons voir celui qui m'ose quereller. 728

Acte III

Scène I

(DORANTE, ALCIPPE, PHILISTE.)
PHILISTE
Oui, vous faisiez tous deux en hommes de courage, 729
Et n'aviez l'un ni l'autre aucun désavantage. 730
Je rends grâces au ciel de ce qu'il a permis 731
Que je sois survenu pour vous refaire amis, 732
Et que, la chose égale, ainsi je vous sépare: 733
Mon heur en est extrême, et l'aventure rare. 734
DORANTE
L'aventure est encor bien plus rare pour moi, 735
Qui lui faisais raison sans avoir su de quoi. 736
Mais, Alcippe, à présent tirez-moi hors de peine. 737
Quel sujet aviez-vous de colère ou de haine? 738
Quelque mauvais rapport m'aurait-il pu noircir? 739
Dites, que devant lui je vous puisse éclaircir. 740
ALCIPPE
Vous le savez assez. 741
DORANTE
Plus je me considère,
Moins je découvre en moi ce qui vous peut déplaire. 742
ALCIPPE
Eh bien! Puisqu'il vous faut parler plus clairement, 743
Depuis plus de deux ans j'aime secrètement; 744
Mon affaire est d'accord, et la chose vaut faite; 745
Mais pour quelque raison nous la tenons secrète. 746
Cependant à l'objet qui me tient sous la loi, 747
Et qui sans me trahir ne peut être qu'à moi, 748
Vous avez donné bal, collation, musique; 749
Et vous n'ignorez pas combien cela me pique, 750
Puisque, pour me jouer un si sensible tour, 751
Vous m'avez à dessein caché votre retour, 752
Et n'avez aujourd'hui quitté votre embuscade 753
Qu'afin de m'en conter l'histoire par bravade. 754
Ce procédé m'étonne, et j'ai lieu de penser 755
Que vous n'avez rien fait qu'afin de m'offenser. 756
DORANTE
Si vous pouviez encor douter de mon courage, 757
Je ne vous guérirais ni d'erreur ni d'ombrage, 758
Et nous nous reverrions, si nous étions rivaux; 759
Mais comme vous savez tous deux ce que je vaux, 760
Ecoutez en deux mots l'histoire démêlée: 761
Celle que cette nuit sur l'eau j'ai régalée 762
N'a pu vous donner lieu de devenir jaloux, 763
Car elle est mariée, et ne peut être à vous; 764
Depuis peu pour affaire elle est ici venue, 765
Et je ne pense pas qu'elle vous soit connue. 766
ALCIPPE
Je suis ravi, Dorante, en cette occasion, 767
De voir finir sitôt notre division. 768
DORANTE
Alcippe, une autre fois donnez moins de croyance 769
Aux premiers mouvements de votre défiance; 770
Jusqu'à mieux savoir tout sachez vous retenir 771
Et ne commencez plus par où l'on doit finir. 772
Adieu; je suis à vous. 773

Scène II

(ALCIPPE, PHILISTE.)
PHILISTE
Ce coeur encor soupire?
ALCIPPE
Hélas! Je sors d'un mal pour tomber dans un pire. 774
Cette collation, qui l'aura pu donner? 775
A qui puis-je m'en prendre? Et que m'imaginer? 776
PHILISTE
Que l'ardeur de Clarice est égale à vos flammes. 777
Cette galanterie était pour d'autres dames. 778
L'erreur de votre page a causé votre ennui; 779
S'étant trompé lui-même, il vous trompe après lui. 780
J'ai tout su de lui-même, et des gens de Lucrèce. 781
Il avait vu chez elle entrer votre maîtresse, 782
Mais il n'avait pas vu qu'Hippolyte et Daphné, 783
Ce jour-là par hasard, chez elle avaient dîné. 784
Il les en voit sortir, mais à coiffe abattue, 785
Et sans les approcher il suit de rue en rue; 786
Aux couleurs, au carrosse, il ne doute de rien: 787
Tout était à Lucrèce, et le dupe si bien, 788
Que, prenant ces beautés pour Lucrèce et Clarice, 789
Il rend à votre amour un très mauvais service. 790
Il les voit donc aller jusques au bord de l'eau, 791
Descendre de carrosse, entrer dans un bateau, 792
Il voit porter des plats, entend quelque musique, 793
–A ce que l'on m'a dit, assez mélancolique– . 794
Mais cessez d'en avoir l'esprit inquiété, 795
Car enfin le carrosse avait été prêté: 796
L'avis se trouve faux; et ces deux autres belles 797
Avaient en plein repos passé la nuit chez elles. 798
ALCIPPE
Quel malheur est le mien! Ainsi donc sans sujet 799
J'ai fait ce grand vacarme à ce charmant objet! 800
PHILISTE
Je ferai votre paix. Mais sachez autre chose: 801
Celui qui de ce trouble est la seconde cause, 802
Dorante, qui tantôt nous en a tant conté 803
De son festin superbe et sur l'heure apprêté, 804
Lui qui, depuis un mois nous cachant sa venue, 805
La nuit, incognito, visite une inconnue, 806
Il vint hier ce Poitiers, et, sans faire aucun bruit, 807
Chez lui paisiblement a dormi toute nuit. 808
ALCIPPE
Quoi! Sa collation...? 809
PHILISTE
N'est rien qu'un pur mensonge,
Ou, quand il l'a donnée, il l'a donnée en songe. 810
ALCIPPE
Dorante, en ce combat si peu prémédité, 811
M'a fait voir trop de coeur pour tant de lâcheté. 812
La valeur n'apprend point fourbe en son école: 813
Tout homme de courage est homme de parole; 814
A des vices si bas il ne peut consentir, 815
Et fuit plus que la mort la honte de mentir. 816
Cela n'est point. 817
PHILISTE
Dorante, à ce que je présume,
Est vaillant par nature, et menteur par coutume. 818
Ayez sur ce sujet moins d'incrédulité, 819
Et vous-même admirez notre simplicité: 820
A nous laisser duper nous sommes bien novices. 821
Une collation servie à six services, 822
Quatre concerts entiers, tant de plats, tant de feux, 823
Tout cela cependant prêt en une heure ou deux, 824
Comme si l'appareil d'une telle cuisine 825
Fût descendu du ciel dedans quelque machine. 826
Quiconque le peut croire ainsi que vous et moi, 827
S'il a manque de sens, n'a pas manque de foi. 828
Pour moi, je voyais bien que tout ce badinage 829
Répondait assez mal aux remarques du page; 830
Mais vous? 831
ALCIPPE
La jalousie aveugle un coeur atteint,
Et, sans examiner, croit tout ce qu'elle craint. 832
Mais laissons là Dorante avecque son audace; 833
Allons trouver Clarice, et lui demander grâce: 834
Elle pouvait tantôt m'entendre sans rougir. 835
PHILISTE
Attendez à demain, et me laissez agir; 836
Je veux par ce récit vous préparer la voie, 837
Dissiper sa colère, et lui rendre sa joie. 838
Ne vous exposez point, pour gagner un moment, 839
Aux premières chaleurs de son ressentiment. 840
ALCIPPE
Si du jour qui s'enfuit la lumière est fidèle, 841
Je pense l'entrevoir avec son Isabelle. 842
Je suivrai tes conseils, et fuirai son courroux 843
Jusqu'à ce qu'elle ait ri de m'avoir vu jaloux. 844

Scène III

(CLARICE, ISABELLE.)
CLARICE
Isabelle, il est temps, allons trouver Lucrèce. 845
ISABELLE
Il n'est pas encor tard, et rien ne vous en presse. 846
Vous avez un pouvoir bien grand sur son esprit; 847
A peine ai-je parlé, qu'elle a sur l'heure écrit. 848
CLARICE
Clarice à la servir ne serait pas moins prompte. 849
Mais dis, par sa fenêtre as-tu bien vu Géronte? 850
Et sais-tu que ce fils qu'il m'avait tant vanté 851
Est ce même inconnu qui m'en a tant conté? 852
ISABELLE
A Lucrèce avec moi je l'ai fait reconnaître; 853
Et sitôt que Géronte a voulu disparaître, 854
Le voyant resté seul avec un vieux valet, 855
Sabine à nos yeux même a rendu le billet. 856
Vous parlerez à lui. 857
CLARICE
Qu'il est fourbe, Isabelle!
ISABELLE
Eh bien! Cette pratique est-elle si nouvelle? 858
Dorante est-il le seul, qui, de jeune écolier, 859
Pour être mieux reçu s'érige en cavalier? 860
Que j'en sais comme lui qui parlent d'Allemagne, 861
Et, si l'on veut les croire, ont vu chaque campagne; 862
Sur chaque occasion tranchent des entendus, 863
Content quelque défaite, et des chevaux perdus; 864
Qui, dans une gazette apprenant ce langage, 865
S'ils sortent de Paris, ne vont qu'à leur village, 866
Et se donnent ici pour témoins approuvés 867
De tous ces grands combats qu'ils ont lus ou rêvés! 868
Il aura cru sans doute, ou je suis fort trompée, 869
Que les filles de coeur aiment les gens d'épée; 870
Et, vous prenant pour telle, il a jugé soudain 871
Qu'une plume au chapeau vous plaît mieux qu'à la main. 872
Ainsi donc, pour vous plaire, il a voulu paraître, 873
Non pas pour ce qu'il est, mais pour ce qu'il veut être, 874
Et s'est osé promettre un traitement plus doux 875
Dans la condition qu'il veut prendre pour vous. 876
CLARICE
En matière de fourbe il est maître, il y pipe; 877
Après m'avoir dupée, il dupe encore Alcippe. 878
Ce malheureux jaloux s'est blessé le cerveau 879
D'un festin qu'hier au soir il m'a donné sur l'eau. 880
Juge un peu si la pièce a la moindre apparence! 881
Alcippe cependant m'accuse d'inconstance, 882
Me fait une querelle où je ne comprends rien. 883
J'ai, dit-il, toute nuit souffert son entretien; 884
Il me parle de bal, de danse, de musique, 885
D'une collation superbe et magnifique, 886
Servie à tant de plats, tant de fois redoublés, 887
Que j'en ai la cervelle et les esprits troublés. 888
ISABELLE
Reconnaissez par là que Dorante vous aime, 889
Et que dans son amour son adresse est extrême; 890
Il aura su qu'Alcippe était bien avec vous, 891
Et pour l'en éloigner il l'a rendu jaloux. 892
Soudain à cet effort il en a joint un autre: 893
Il a fait que son père est venu voir le vôtre. 894
Un amant peut-il mieux agir en un moment 895
Que de gagner un père et brouiller l'autre amant? 896
Votre père l'agrée, et le sien vous souhaite; 897
Il vous aime, il vous plaît, c'est une affaire faite. 898
CLARICE
Elle est faite, de vrai, ce qu'elle se fera. 899
ISABELLE
Quoi! Votre coeur se change, et désobéira? 900
CLARICE
Tu vas sortir de garde, et perdre tes mesures. 901
Explique, si tu peux, encor ses impostures: 902
Il était marié sans que l'on en sût rien; 903
Et son père a repris sa parole du mien, 904
Fort triste de visage et fort confus dans l'âme. 905
ISABELLE
Ah! Je dis à mon tour: qu'il est fourbe, madame! 906
C'est bien aimer la fourbe, et l'avoir bien en main, 907
Que de prendre plaisir à fourber, sans dessein. 908
Car, pour moi, plus j'y songe, et moins je puis comprendre 909
Quel fruit auprès de vous il en ose prétendre. 910
Mais qu'allez-vous donc faire? Et pourquoi lui parler? 911
Est-ce à dessein d'en rire, ou de le quereller. 912
CLARICE
Je prendrai du plaisir du moins à le confondre. 913
ISABELLE
J'en prendrais davantage à le laisser morfondre. 914
CLARICE
Je veux l'entretenir par curiosité. 915
Mai j'entrevois quelqu'un dans cette obscurité, 916
Et si c'était lui-même, il pourrait me connaître; 917
Entrons donc chez Lucrèce, allons à sa fenêtre, 918
Puisque c'est sous son nom que je lui dois parler. 919
Mon jaloux, après tout, sera mon pis aller. 920
Si sa mauvaise humeur déjà n'est apaisée, 921
Sachant ce que je sais, la chose est fort aisée. 922

Scène IV

(DORANTE, CLITON.)
DORANTE
Voici l'heure et le lieu que marque le billet. 923
CLITON
J'ai su tout ce détail d'un ancien valet. 924
Son père est de la robe, et n'a qu'elle de fille; 925
Je vous ai dit son bien, son âge, et sa famille. 926
Mais, monsieur, ce serait pour me bien divertir, 927
Si comme vous Lucrèce excellait à mentir. 928
Le divertissement serait rare, ou je meure! 929
Et je voudrais qu'elle eût ce talent pour une heure; 930
Qu'elle pût un moment vous piper en votre art, 931
Rendre conte pour conte, et martre pour renard: 932
D'un et d'autre côté j'en entendrais de bonnes. 933
DORANTE
Le ciel fait cette grâce à fort peu de personnes: 934
Il y faut promptitude, esprit, mémoire, soins, 935
Ne se brouiller jamais, et rougir encor moins. 936
Mais la fenêtre s'ouvre, approchons. 937

Scène V

(CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, à la fenêtre; DORANTE, CLITON, en bas.)
CLARICE
Isabelle,
Durant notre entretien demeure en sentinelle. 938
ISABELLE
Lorsque votre vieillard sera prêt à sortir, 939
Je ne manquerai pas de vous en avertir. 940
(ISABELLE descend de la fenêtre et ne se montre plus.)
LUCRÈCE
Il conte assez au long ton histoire à mon père. 941
Mais parle sous mon nom, c'est à moi de me taire. 942
CLARICE
Etes-vous là, Dorante? 943
DORANTE
Oui, madame, c'est moi,
Qui veux vivre et mourir sous votre seule loi. 944
LUCRÈCE
Sa fleurette pour toi prend encor même style. 945
CLARICE
Il devrait s'épargner cette gêne inutile. 946
Mais m'aurait-il déjà reconnue à la voix? 947
CLITON
C'est elle; et je me rends, monsieur, à cette fois. 948
DORANTE
À CLARICE. Oui, c'est moi qui voudrais effacer de ma vie 949
Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie. 950
Que vivre sans vous voir est un sort rigoureux; 951
C'est ou ne vivre point, ou vivre malheureux; 952
C'est une longue mort; et, pour moi, je confesse 953
Que pour vivre il faut être esclave de Lucrèce. 954
CLARICE
Chère amie, il en conte à chacune à son tour. 955
LUCRÈCE
Il aime à promener sa fourbe et son amour. 956
DORANTE
A vos commandements j'apporte donc ma vie; 957
Trop heureux si pour vous elle m'était ravie! 958
Disposez-en, madame, et me dites en quoi 959
Vous avez résolu de vous servir de moi. 960
CLARICE
Je vous voulais tantôt proposer quelque chose; 961
Mais il n'est plus besoin que je vous a propose, 962
Car elle est impossible. 963
DORANTE
Impossible? Ah! Pour vous
Je pourrais tout, madame, en tous lieux, contre tous. 964
CLARICE
Jusqu'à vous marier, quand je sais que vous l'êtes? 965
DORANTE
Moi, marié! Ce sont pièces qu'on vous a faites: 966
Quiconque vous l'a dit s'est voulu divertir. 967
CLARICE
Est-il un plus grand fourbe? 968
LUCRÈCE
Il ne sait que mentir.
DORANTE
Je ne le fus jamais; et, si, par cette voie, 969
On pense... 970
CLARICE
Et vous pensez encor que je vous croie?
DORANTE
Que le foudre à vos yeux m'écrase si je mens! 971
CLARICE
Un menteur est toujours prodigue de serments. 972
DORANTE
Non, si vous avez eu pour moi quelque pensée 973
Qui sur ce faux rapport puisse être balancée, 974
Cessez d'être en balance, et de vous défier 975
De ce qu'il m'est aisé de vous justifier. 976
CLARICE
On dirait qu'il est vrai, tant son effronterie 977
Avec naïveté pousse une menterie. 978
DORANTE
Pour vous ôter de doute, agréez que demain 979
En qualité d'époux je vous donne la main. 980
CLARICE
Hé! Vous la donneriez en un jour à deux mille. 981
DORANTE
Certes, vous m'allez mettre en crédit par la ville, 982
Mais en crédit si grand que j'en crains les jaloux. 983
CLARICE
C'est tout ce que mérite un homme tel que vous, 984
Un homme qui se dit un grand foudre de guerre, 985
Et n'en a vu qu'à coups d'écritoire ou de verre; 986
Qui vint hier de Poitiers, et conte, à son retour, 987
Que depuis une année il fait ici sa cour; 988
Qui donne toute nuit festin, musique, et danse, 989
Bien qu'il l'ait dans son lit passée en tout silence; 990
Qui se dit marié, puis soudain s'en dédit. 991
Sa méthode est jolie à se mettre en crédit! 992
Vous-même,apprenez-moi comme il faut qu'on le nomme. 993
CLITON
Si vous vous en tirez, je vous tiens habile homme. 994
DORANTE
Ne t'épouvante point, tout vient en sa saison. 995
À CLARICE. De ces inventions chacune a sa raison; 996
Sur toutes quelque jour je vous rendrai contente; 997
Mais à présent le passe a la plus importante: 998
J'ai donc feint cet hymen –pourquoi désavouer 999
Ce qui vous forcera vous-même à me louer?– 1000
Je l'ai feint, et ma feinte à vos mépris m'expose. 1001
Mais si de ces détours vous seule étiez la cause? 1002
CLARICE
Moi? 1003
DORANTE
Vous. Ecoutez-moi. Ne pouvant consentir...
CLITON
De grâce, dites-moi si vous aller mentir. 1004
DORANTE
Ah! Je t'arracherai cette langue importune. 1005
À CLARICE. Donc, comme à vous servir j'attache ma fortune, 1006
L'amour que j'ai pour vous ne pouvant consentir 1007
Qu'un père à d'autres lois voulut m'assujettir 1008
CLARICE
Il fait pièce nouvelle, écoutons. 1009
DORANTE
Cette adresse
A conservé mon âme à la belle Lucrèce; 1010
Et par ce mariage au besoin inventé, 1011
J'ai su rompre celui qu'on m'avait apprêté. 1012
Blâmez-moi de tomber en des fautes si lourdes, 1013
Appelez-moi grand fourbe et grand donneur de bourdes; 1014
Mais louez-moi du moins d'aimer si puissamment, 1015
Et joigne à ces noms celui de votre amant. 1016
Je fais par cet hymen banqueroute à tous autres; 1017
J'évite tous leurs fers pour mourir dans les vôtres; 1018
Et libre pour entrer en des liens si doux 1019
Je me fais marié pour toute autre que vous. 1020
CLARICE
Votre flamme en naissant a trop de violence, 1021
Et me laisse toujours en juste défiance. 1022
Le moyen que mes yeux eussent de tels appas 1023
Pour qui m a si peu vue et ne me connait pas? 1024
DORANTE
Je ne vous connais pas! Vous n'avez plus de mère; 1025
Périandre est le nom de monsieur votre père; 1026
Il est homme de robe, adroit et retenu; 1027
Dix mille écus de rente en font le revenu; 1028
Vous perdîtes un frère aux guerres d'Italie; 1029
Vous aviez une soeur qui s'appelait Julie. 1030
Vous connais-je à présent? Dites encor que non. 1031
CLARICE
Cousine, il te connaît, et t'en veut tout de bon. 1032
LUCRÈCE
Plût à Dieu! 1033
CLARICE
Découvrons le fond de l'artifice.
À DORANTE. J'avais voulu tantôt vous parler de Clarice, 1034
Quelqu'un de vos amis m en est venu prier. 1035
Dites-moi, seriez-vous pour elle à marier? 1036
DORANTE
Par cette question n'éprouvez plus ma flamme. 1037
je vous ai trop fait voir jusqu'au fond de mon âme, 1038
Et vous ne pouvez plus désormais ignorer 1039
Que j'ai feint cet hymen afin de m'en parer. 1040
Je n ai ni feux ni voeux que pour votre service, 1041
Et ne puis plus avoir que mépris pour Clarice. 1042
CLARICE
Vous êtes, à vrai dire, un peu bien dégoûté: 1043
Clarice est de maison, et n est pas sans beauté; 1044
Si Lucrèce à vos yeux parait un peu plus belle, 1045
De bien mieux faits que vous se contenteraient d'elle. 1046
DORANTE
Oui, mais un grand défaut ternit tous ses appas. 1047
CLARICE
Quel est-il ce défaut? 1048
DORANTE
Elle ne me plaît pas;
Et plutôt que l'hymen avec elle me lie, 1049
Je serai marié, si l'on veut, en Turquie. 1050
CLARICE
Aujourd'hui cependant on m'a dit qu'en plein jour 1051
Vous lui serriez la main, et lui parliez d'amour. 1052
DORANTE
Quelqu'un auprès de vous m'a fait cette imposture. 1053
CLARICE
Ecoutez l'imposteur; c'est hasard s'il n'en jure. 1054
DORANTE
Que du ciel... 1055
CLARICE
L'ai-je dit?
DORANTE
J'éprouve le courroux
Si j'ai parlé, Lucrèce, à personne qu'à vous! 1056
CLARICE
Je ne puis plus souffrir une telle impudence, 1057
Après ce que j'ai vu moi-même en ma présence: 1058
Vous couchez d'imposture, et vous osez jurer, 1059
Comme si je pouvais vous croire, ou l'endurer! 1060
Adieu; retirez-vous, et croyez, je vous prie, 1061
Que souvent je m'égaie ainsi par raillerie, 1062
Et que, pour me donner des passe-temps si doux, 1063
J'ai donné cette baye à bien d'autres qu'à vous. 1064

Scène VI

(DORANTE, CLITON.)
CLITON
Eh bien! Vous le voyez, l'histoire est découverte. 1065
DORANTE
Ah! Cliton! Je me trouve à deux doigts de ma perte. 1066
CLITON
Vous en avez sans doute un plus heureux succès, 1067
Et vous avez gagné chez elle un grand accès. 1068
Mais je suis ce fâcheux qui nuis par ma présence, 1069
Et vous fais sous ces mots être d'intelligence. 1070
DORANTE
Peut-être: qu'en crois-tu? 1071
CLITON
Le peut-être est gaillard.
DORANTE
Penses-tu qu'après tout j'en quitte encor ma part, 1072
Et tienne tout perdu pour un peu de traverse? 1073
CLITON
Si jamais cette part tombait dans le commerce, 1074
Et qu'il vous vînt marchand pour ce trésor caché, 1075
Je vous conseillerais d'en faire bon marché. 1076
DORANTE
Mais pourquoi si peu croire un feu si véritable? 1077
CLITON
A chaque bout de champ vous mentez comme un diable. 1078
DORANTE
Je disais vérité. 1079
CLITON
Quand un menteur la dit,
En passant par sa bouche, elle perd son crédit. 1080
DORANTE
Il faut donc essayer si par quelque autre bouche 1081
Elle pourra trouver un accueil moins farouche. 1082
Allons sur le chevet rêver quelque moyen 1083
D'avoir de l'incrédule un plus doux entretien. 1084
Souvent leur belle humeur suit le cours de la lune: 1085
Telle rend des mépris qui veut qu'on l'importune; 1086
Et de quelques effets que les siens soient suivis, 1087
Il sera demain jour, et la nuit porte avis. 1088

Acte IV

Scène I

(DORANTE, CLITON.)
CLITON
Mais, monsieur, pensez-vous qu'il soit jour chez Lucrèce? 1089
Pour sortir si matin elle a trop de paresse. 1090
DORANTE
On trouve bien souvent plus qu'on ne croit trouver, 1091
Et ce lieu pour ma flamme est plus propre à rêver: 1092
J'en puis voir sa fenêtre, et de sa chère idée 1093
Mon âme à cet aspect sera mieux possédée. 1094
CLITON
A propos de rêver, n'avez-vous rien trouvé 1095
Pour servir de remède au désordre arrivé? 1096
DORANTE
Je me suis souvenu d'un secret que toi-même 1097
Me donnais hier pour grand, pour rare, pour suprême: 1098
Un amant obtient tout quand il est libéral. 1099
CLITON
Le secret est fort beau, mais vous l'appliquez mal: 1100
Il ne fait réussir qu'auprès d'une coquette. 1101
DORANTE
Je sais ce qu'est Lucrèce, elle est sage et discrète; 1102
A lui faire présent mes efforts seraient vains 1103
Elle a le coeur trop bon; mais ses gens ont des mains; 1104
Et bien que sur ce point elle les désavoue, 1105
Avec un tel secret leur langue se dénoue: 1106
Ils parlent; et souvent on les daigne écouter. 1107
A tel prix que ce soit, il m'en faut acheter. 1108
Si celle-ci venait qui m'a rendu sa lettre, 1109
Après ce qu'elle a fait j'ose tout m'en promettre; 1110
Et ce sera hasard, si, sans beaucoup d'effort, 1111
Je ne trouve moyen de lui payer le port. 1112
CLITON
Certes, vous dites vrai, j'en juge par moi-même: 1113
Ce n'est point mon humeur de refuser qui m'aime; 1114
Et comme c'est m'aimer que me faire présent, 1115
Je suis toujours alors d'un esprit complaisant. 1116
DORANTE
Il est beaucoup d'humeurs pareilles à la tienne. 1117
CLITON
Mais, monsieur, attendant que Sabine survienne, 1118
Et que sur son esprit vos dons fassent vertu, 1119
Il court quelque bruit sourd qu'Alcippe s'est battu. 1120
DORANTE
Contre qui? 1121
CLITON
L'on ne sait, mais ce confus murmure
D'un air pareil au vôtre à peu près le figure; 1122
Et, si de tout le jour je vous avais quitté, 1123
Je vous soupçonnerais de cette nouveauté. 1124
DORANTE
Tu ne me quittas point pour entrer chez Lucrèce? 1125
CLITON
Ah! Monsieur, m'auriez-vous joué ce tour d'adresse? 1126
DORANTE
Nous nous battîmes hier, et j'avais fait serment 1127
De ne parler jamais de cet événement; 1128
Mais à toi, de mon coeur l'unique secrétaire, 1129
A toi, de mes secrets le grand dépositaire, 1130
Je ne célerai rien? Puisque je l'ai promis. 1131
Depuis cinq ou six mols nous étions ennemis: 1132
Il passa par Poitiers, où nous prîmes querelle; 1133
Et comme on nous fit lors une paix telle quelle, 1134
Nous sûmes l'un à l'autre en secret protester 1135
Qu'à la première vue il en faudrait tâter. 1136
Hier nous nous rencontrons; cette ardeur se réveille, 1137
Fait de notre embrassade un appel à l'oreille; 1138
Je me défais de toi, j'y cours, je le rejoins, 1139
Nous vidons sur le pré l'affaire sans témoins; 1140
Et, le perçant à jour de deux coups d'estocade, 1141
Je le mets hors d'état d'être jamais malade: 1142
Il tombe dans son sang. 1143
CLITON
A ce compte il est mort?
DORANTE
Je le laissai pour tel. 1144
CLITON
Certes, je plains son sort:
Il était honnête homme; et le ciel ne déploie... 1145

Scène II

(DORANTE, ALCIPPE, CLITON.)
ALCIPPE
Je te veux, cher ami, faire part de ma joie. 1146
Je suis heureux: mon père... 1147
DORANTE
Eh bien!
ALCIPPE
Vient d'arriver.
(À DORANTE.)
CLITON
Cette place pour vous est commode à rêver. 1148
DORANTE
Ta joie est peu commune, et pour revoir un père 1149
Un tel homme que nous ne se réjouit guère. 1150
ALCIPPE
Un esprit que la joie entièrement saisit 1151
Présume qu'on l'entend au moindre mot qu'il dit. 1152
Sache donc que je touche à l'heureuse journée 1153
Qui doit avec Clarice unir ma destinée: 1154
On attendait mon père afin de tout signer. 1155
DORANTE
C'est ce que mon esprit ne pouvait deviner; 1156
Mais je m'en réjouis. Tu vas entrer chez elle? 1157
ALCIPPE
Oui, je lui vais porter cette heureuse nouvelle; 1158
Et je t'en ai voulu faire part en passant. 1159
DORANTE
Tu t'acquiers d'autant plus un coeur reconnaissant. 1160
Enfin donc ton amour ne craint plus de disgrâce? 1161
ALCIPPE
Cependant qu'au logis mon père se délasse, 1162
J'ai voulu par devoir prendre l'heure du sien. 1163
CLITON
Les gens que vous tuez se portent assez bien. 1164
ALCIPPE
Je n'ai de part ni d'autre aucune défiance: 1165
Excuse d'un amant la juste impatience. 1166
Adieu. 1167
DORANTE
Le ciel te donne un hymen sans souci

Scène III

(DORANTE, CLITON.)
CLITON
Il est mort! Quoi! Monsieur, vous m'en donnez aussi 1168
A moi, de votre coeur l'unique secrétaire, 1169
A moi, de vos secrets le grand dépositaire! 1170
Avec ces qualités j'avais lieu d'espérer 1171
Qu'assez malaisément je pourrais m'en parer. 1172
DORANTE
Quoi! Mon combat te semble un conte imaginaire? 1173
CLITON
Je croirai tout, monsieur, pour ne vous pas déplaire; 1174
Mais vous en contez tant, à toute heure, en tous lieux, 1175
Qu'il faut bien de l'esprit, avec vous, et bons yeux. 1176
Maure, juif ou chrétien, vous n'épargnez personne. 1177
DORANTE
Alcippe te surprend! Sa guérison t'étonne! 1178
L'état où je le mis était fort périlleux; 1179
Mais il est à présent des secrets merveilleux. 1180
Ne t'a-t-on point parlé d'une source de vie 1181
Que nomment nos guerriers poudre de sympathie? 1182
On en voit tous les jours des effets étonnants. 1183
CLITON
Encor ne sont-ils pas du tout si surprenants; 1184
Et je n'ai point appris qu'elle eût tant d'efficace, 1185
Qu'un homme que pour mort on laisse sur la place, 1186
Qu'on a de deux grands coups percé de part en part, 1187
Soit dès le lendemain si frais et si gaillard. 1188
DORANTE
La poudre que tu dis n'est que de la commune, 1189
On n'en fait plus de cas; mais, Cliton, j'en sais une 1190
Qui rappelle sitôt des portes du trépas, 1191
Qu'en moins d'un tourne-main on ne s'en souvient pas; 1192
Quiconque la sait faire a de grands avantages. 1193
CLITON
Donnez-m'en le secret, et je vous sers sans gages. 1194
DORANTE
Je te le donnerais, et tu serais heureux: 1195
Mais le secret consiste en quelques mots hébreux, 1196
Qui tous à prononcer sont si fort difficiles, 1197
Que ce seraient pour toi des trésors inutiles. 1198
CLITON
Vous savez donc l'hébreu? 1199
DORANTE
L'hébreu! Parfaitement:
J'ai dix langues, Cliton, à mon commandement. 1200
CLITON
Vous auriez bien besoin de dix des mieux nourries, 1201
Pour fournir tour à tour à tant de menteries; 1202
Vous les hachez menu comme chair à pâtés. 1203
Vous avez tout le corps bien plein de vérités, 1204
Il n'en sort jamais une. 1205
DORANTE
Ah! Cervelle ignorante!
Mais mon père survient. 1206

Scène IV

(GÉRONTE, DORANTE, CLITON.)
GÉRONTE
Je vous cherchais, Dorante.
DORANTE
Je ne vous cherchais pas, moi. Que mal à propos 1207
Son abord importun vient troubler mon repos, 1208
Et qu'un père incommode un homme de mon âge! 1209
GÉRONTE
Vu l'étroite union que fait le mariage, 1210
J'estime qu'en effet c'est n'y consentir point, 1211
Que laisser désunis ceux que le ciel a joint. 1212
La raison le défend, et je sens dans mon âme 1213
Un violent désir de voir ici ta femme. 1214
J'écris donc à son père; écris-lui comme moi: 1215
Je lui mande qu'après ce que j'ai su de toi, 1216
Je me tiens trop heureux qu'une si belle fille, 1217
Si sage, et si bien née, entre dans ma famille. 1218
J'ajoute à ce discours que je brûle de voir 1219
Celle qui de mes ans devient l'unique espoir; 1220
Que pour me l'amener tu t'en vas en personne; 1221
Car enfin il le faut, et le devoir l'ordonne: 1222
N'envoyer qu'un valet sentirait son mépris. 1223
DORANTE
De vos civilités il sera bien surpris, 1224
Et pour moi, je suis prêt; mais je perdrai ma peine; 1225
Il ne souffrira pas encor qu'on vous amène: 1226
Elle est grosse. 1227
GÉRONTE
Elle est grosse!
DORANTE
Et de plus de six mois.
GÉRONTE
Que de ravissements je sens à cette fois! 1228
DORANTE
Vous ne voudriez pas hasarder sa grossesse. 1229
GÉRONTE
Non, j'aurai patience autant que d'allégresse; 1230
Pour hasarder ce gage il m'est trop précieux. 1231
A ce coup ma prière a pénétré les cieux. 1232
Je pense en le voyant que je mourrai de joie. 1233
Adieu: je vais changer la lettre que j'envoie, 1234
En écrire à son père un nouveau compliment, 1235
Le prier d'avoir soin de son accouchement, 1236
Comme du seul espoir où mon bonheur se fonde. 1237
DORANTE
Le bonhomme s'en va le plus content du monde. 1238
(Se retournant.)
GÉRONTE
Ecris-lui comme moi. 1239
DORANTE
Je n'y manquerai pas.
Qu'il est bon! 1240
CLITON
Taisez-vous, il revient sur ses pas!
GÉRONTE
Il ne me souvient plus du nom de ton beau-père? 1241
Comment s'appelle-t-il? 1242
DORANTE
Il n'est pas nécessaire;
Sans que vous vous donniez ces soucis superflus, 1243
En fermant le paquet j'écrirai le dessus. 1244
GÉRONTE
Etant tout d'une main, il sera plus honnête. 1245
DORANTE
Ne lui pourrai-je ôter ce souci de la tête? 1246
Votre main ou la mienne, il n'importe des deux. 1247
GÉRONTE
Ces nobles de province y sont un peu fâcheux. 1248
DORANTE
Son père sait la cour. 1249
GÉRONTE
Ne me fais plus attendre,
Dis-moi... 1250
DORANTE
Que lui dirai-je?
GÉRONTE
Il s'appelle?
DORANTE
Pyrandre.
GÉRONTE
Pyrandre! Tu m'as dit tantôt un autre nom: 1251
C'était, je m'en souviens, oui, c'était Armédon. 1252
DORANTE
Oui, c'est là son nom propre, et l'autre d'une terre 1253
Il portait ce dernier quand il fut à la guerre, 1254
Et se sert si souvent de l'un et l'autre nom, 1255
Que tantôt c'est Pyrandre, et tantôt Armédon. 1256
GÉRONTE
C'est un abus commun qu'autorise l'usage, 1257
Et j'en usais ainsi du temps de mon jeune âge. 1258
Adieu: je vais écrire. 1259

Scène V

(DORANTE, CLITON.)
DORANTE
Enfin j'en suis sorti.
CLITON
Il faut bonne mémoire après qu'on a menti. 1260
DORANTE
L'esprit a secouru le défaut de mémoire. 1261
CLITON
Mais on éclaircira bientôt toute l'histoire. 1262
Après ce mauvais pas où vous avez bronché, 1263
Le reste encor longtemps ne peut être caché: 1264
On le sait chez Lucrèce, et chez cette Clarice, 1265
Qui, d'un mépris si grand piquée avec justice, 1266
Dans son ressentiment prendra l'occasion 1267
De vous couvrir de honte et de confusion. 1268
DORANTE
Ta crainte est bien fondée, et puisque le temps presse, 1269
Il faut tâcher en hâte à m'engager Lucrèce, 1270
Voici tout à propos ce que j'ai souhaité. 1271

Scène VI

(DORANTE, CLITON, SABINE.)
DORANTE
Chère amie, hier au soir j'étais si transporté, 1272
Qu'en ce ravissement je ne pus me permettre 1273
De bien penser à toi quand j'eus lu cette lettre: 1274
Mais tu n'y perdras rien, et voici pour le port. 1275
SABINE
Ne croyez pas, monsieur... 1276
DORANTE
Tiens.
SABINE
Vous me faites tort.
Je ne suis pas de... 1277
DORANTE
Prends.
SABINE
Eh, monsieur!
DORANTE
Prends, te dis-je;
Je ne suis point ingrat alors que l'on m'oblige; 1278
Dépêche, tends la main. 1279
CLITON
Qu'elle y fait de façons!
Je lui veux par pitié donner quelques leçons. 1280
Chère amie, entre nous, toutes tes révérences; 1281
En ces occasions ne sont qu'impertinences; 1282
Si ce n'est assez d'une, ouvre toutes les deux: 1283
Le métier que tu fais ne veut point de honteux. 1284
Sans te piquer d'honneur, crois qu'il n'est que de prendre, 1285
Et que tenir vaut mieux mille fols que d'attendre. 1286
Cette pluie est fort douce; et, quand j'en vois pleuvoir, 1287
J'ouvrirais jusqu'au coeur pour a mieux recevoir. 1288
On prend à toutes mains dans le siècle où nous sommes, 1289
Et refuser n'est plus le vice des grands hommes.! 1290
Retiens bien ma doctrine; et, pour faire amitié, 1291
Si tu veux, avec toi je serai de moitié. 1292
SABINE
Cet article est de trop. 1293
DORANTE
Vois-tu, je me propose
De faire avec le temps pour toi toute autre chose. 1294
Mais comme j'ai reçu cette lettre de toi, 1295
En voudrais-tu donner la réponse pour moi? 1296
SABINE
Je la donnerai bien, mais je n'ose vous dire 1297
Que ma maîtresse daigne ou la prendre, ou la lire: 1298
J'y ferai mon effort. 1299
CLITON
Voyez, elle se rend
Plus douce qu'une épouse, et plus souple qu'un gant. 1300
DORANTE
Le secret a joué. 1301
(Haut, à SABINE.) Présente-la, n'importe
Elle n'a pas pour moi d'aversion si forte. 1302
Je reviens dans une heure en apprendre l'effet. 1303
SABINE
Je vous conterai lors tout ce que j'aurai fait. 1304

Scène VII

(CLITON, SABINE.)
CLITON
Tu vois que les effets préviennent les paroles; 1305
C'est un homme qui fait litière de pistoles: 1306
Mais comme auprès de lui je puis beaucoup pour toi... 1307
SABINE
Fais tomber de la pluie, et laisse faire à moi. 1308
CLITON
Tu viens d'entrer en goût. 1309
SABINE
Avec mes révérences,
Je ne suis pas encor si dupe que tu penses. 1310
Je sais bien mon métier, et ma simplicité 1311
Joue aussi bien son jeu que ton avidité. 1312
CLITON
Si tu sais ton métier, dis-moi quelle espérance 1313
Doit obstiner mon maître à la persévérance. 1314
Sera-t-elle insensible? En viendrons-nous à bout? 1315
SABINE
Puisqu'il est si brave homme, il faut te dire tout 1316
Pour te désabuser, sache donc que Lucrèce 1317
N'est rien moins qu'insensible à l'ardeur qui le presse 1318
Durant toute la nuit elle n'a point dormi; 1319
Et, si je ne me trompe, elle l'aime à demi. 1320
CLITON
Mais sur quel privilège est-ce qu'elle se fonde, 1321
Quand elle aime à demi, de maltraiter le monde? 1322
Il n'en a cette nuit reçu que des mépris. 1323
Chère amie, après tout, mon maître vaut son prix. 1324
Ces amours à demi sont d'une étrange espèce; 1325
Et, s'il voulait me croire, il quitterait Lucrèce. 1326
SABINE
Qu'il ne se hâte point, on l'aime assurément. 1327
CLITON
Mais on le lui témoigne un peu bien rudement; 1328
Et je ne vis jamais de méthodes pareilles. 1329
SABINE
Elle tient, comme on dit, le loup par les oreilles; 1330
Elle l'aime, et son coeur n'y saurait consentir 1331
Parce que d'ordinaire il ne fait que mentir. 1332
Hier même elle le vit dedans les Tuileries, 1333
Où tout ce qu'il conta n'était que menteries. 1334
Il en a fait autant depuis à deux ou trois. 1335
CLITON
Les menteurs les plus grands disent vrai quelquefois. 1336
SABINE
Elle a lieu de douter, et d'être en défiance. 1337
CLITON
Qu'elle donne à ses feux un peu plus de croyance: 1338
Il n'a fait toute nuit que soupirer d'ennui. 1339
SABINE
Peut-être que tu mens aussi bien comme lui? 1340
CLITON
Je suis homme d'honneur; tu me fais injustice. 1341
SABINE
Mais, dis-moi, sais-tu bien qu'il n'aime plus Clarice? 1342
CLITON
Il ne l'aima jamais. 1343
SABINE
Pour certain?
CLITON
Pour certain.
SABINE
Qu'il ne craigne donc plus de soupirer en vain. 1344
Aussitôt que Lucrèce a pu le reconnaître. 1345
Elle a voulu qu'exprès je me sois fait paraître, 1346
Pour voir si par hasard il ne me dirait rien; 1347
Et s'il l'aime en effet, tout le reste ira bien. 1348
Va-t'en; et, sans te mettre en peine de m'instruire, 1349
Crois que je lui dirai tout ce qu'il lui faut dire. 1350
CLITON
Adieu; de ton côté si tu fais ton devoir, 1351
Tu dois croire du mien que je ferai pleuvoir. 1352

Scène VIII

(SABINE, LUCRÈCE.)
SABINE
Que je vais bientôt voir une fille contente! 1353
Mais la voici déjà; qu'elle est impatiente! 1354
Comme elle a les yeux fins, elle a vu le poulet. 1355
LUCRÈCE
Eh bien! que t'ont conté le maître et le valet? 1356
SABINE
Le maître et le valet m'ont dit la même chose. 1357
Le maître est tout à vous, et voici de sa prose. 1358
LUCRÈCE
(Après avoir lu.) Dorante avec chaleur fait le passionné; 1359
Mais le fourbe qu'il est nous en a trop donné, 1360
Et je ne suis pas fille à croire ses paroles. 1361
SABINE
Je ne les crois non plus; mais j'en crois ses pistoles. 1362
LUCRÈCE
Il t'a donc fait présent? 1363
SABINE
Voyez.
LUCRÈCE
Et tu l'as pris?
SABINE
Pour vous ôter du trouble où flottent vos esprits, 1364
Et vous mieux témoigner ses flammes véritables, 1365
J'en ai pris les témoins les plus indubitables; 1366
Et je remets, madame, au jugement de tous 1367
Si qui donne à vos gens est sans amour pour vous, 1368
Et si ce traitement marque une âme commune. 1369
LUCRÈCE
Je ne m'oppose pas à ta bonne fortune; 1370
Mais, comme en l'acceptant tu sors de ton devoir, 1371
Du moins une autre fois ne m'en fais rien savoir. 1372
SABINE
Mais à ce libéral que pourrai-je promettre? 1373
LUCRÈCE
Dis-lui que, sans la voir, j'ai déchiré sa lettre. 1374
SABINE
O ma bonne fortune, où vous enfuyez-vous? 1375
LUCRÈCE
Mêles-y de ta part deux ou trois mots plus doux; 1376
Conte-lui dextrement le naturel des femmes; 1377
Dis-lui qu'avec le temps on amollit leurs âmes; 1378
Et l'avertis surtout des heures et des lieux 1379
Où par rencontre il peut se montrer à mes yeux. 1380
Parce qu'il est grand fourbe, il faut que je m'assure. 1381
SABINE
Ah! Si vous connaissiez les peines qu'il endure, 1382
Vous ne douteriez plus si son coeur est atteint; 1383
Toute nuit il soupire, il gémit, il se plaint. 1384
LUCRÈCE
Pour apaiser les maux que cause cette plainte, 1385
Donne-lui de l'espoir avec beaucoup de crainte; 1386
Et sache entre les deux toujours le modérer, 1387
Sans m'engager à lui, ni le désespérer. 1388

Scène IX

(CLARICE, LUCRÈCE, SABINE.)
CLARICE
Il t'en veut tout de bon, et m'en voilà défaite; 1389
Mais je souffre aisément la perte que j'ai faite; 1390
Alcippe la répare, et son père est ici. 1391
LUCRÈCE
Te voilà donc bientôt quitte d'un grand souci. 1392
CLARICE
M'en voilà bientôt quitte; et toi, te voilà prête 1393
A t'enrichir bientôt d'une étrange conquête. 1394
Tu sais ce qu'il m'a dit. 1395
SABINE
S'il vous mentait alors,
A présent, il dit vrai; j'en réponds corps pour corps. 1396
CLARICE
Peut-être qu'il le dit; mais c'est un grand peut-être. 1397
LUCRÈCE
Dorante est un grand fourbe, et nous l'a fait connaître; 1398
Mais s'il continuait encore à m'en conter, 1399
Peut-être avec le temps il me ferait douter. 1400
CLARICE
Si tu l'aimes, du moins, étant bien avertie, 1401
Prends bien garde à ton fait, et fais bien ta partie. 1402
LUCRÈCE
C'en est trop; et tu dois seulement présumer 1403
Que je penche à le croire, et non pas à l'aimer. 1404
CLARICE
De le croire à l'aimer la distance est petite: 1405
Qui fait croire ses feux fait croire son mérite; 1406
Ces deux points en amour se suivent de si près, 1407
Que qui se croit aimée aime bientôt après. 1408
LUCRÈCE
La curiosité souvent dans quelques âmes 1409
Produit le même effet que produiraient des flammes. 1410
CLARICE
Je suis prête à le croire afin de t'obliger. 1411
SABINE
Vous me feriez ici toutes deux enrager. 1412
Voyez, qu'il est besoin de tout ce badinage! 1413
Faites moins la sucrée, et changez de langage, 1414
Ou vous n'en casserez, ma foi, que d'une dent. 1415
LUCRÈCE
Laissons là cette folle, et dis-moi cependant, 1416
Quand nous le vîmes hier dedans les Tuileries, 1417
Qu'il te conta d'abord tant de galanteries, 1418
Il fut, ou je me trompe, assez bien écouté. 1419
Etait-ce amour alors, ou curiosité? 1420
CLARICE
Curiosité pure, avec dessein de rire 1421
De tous les compliments qu'il aurait pu me dire. 1422
LUCRÈCE
Je fais de ce billet même chose à mon tour; 1423
Je l'ai pris, je l'ai lu, mais le tout sans amour: 1424
Curiosité pure, avec dessein de rire 1425
De tous les compliments qu'il aurait pu m'écrire. 1426
CLARICE
Ce sont deux que de lire, et d'avoir écouté; 1427
L'un est grande faveur; l'autre, civilité; 1428
Mais trouves-y ton compte, et j'en serai ravie; 1429
En l'état où je suis, j'en parle sans envie. 1430
LUCRÈCE
Sabine lui dira que je l'ai déchiré. 1431
CLARICE
Nul avantage ainsi n'en peut être tiré. 1432
Tu n'es que curieuse. 1433
LUCRÈCE
Ajoute: à ton exemple.
CLARICE
Soit. Mais il est saison que nous allions au temple. 1434
(À CLARICE.)
LUCRÈCE
Allons. 1435
Si tu le vois, agis comme tu sais.
SABINE
Ce n'est pas sur ce coup que je fais mes essais: 1436
Je connais à tous deux où tient la maladie; 1437
Et le mal sera grand si je n'y remédie. 1438
Mais sachez qu'il est homme à prendre sur le vert. 1439
LUCRÈCE
Je te croirai. 1440
SABINE
Mettons cette pluie à couvert.

Acte V

Scène I

(GÉRONTE, PHILISTE.)
GÉRONTE
Je ne pouvais avoir rencontre plus heureuse 1441
Pour satisfaire ici mon humeur curieuse. 1442
Vous avez feuilleté le Digeste à Poitiers, 1443
Et vu, comme mon fils, les gens de ces quartiers: 1444
Ainsi vous me pouvez facilement apprendre 1445
Quelle est et la famille, et le bien de Pyrandre. 1446
PHILISTE
Quel est-il, ce Pyrandre? 1447
GÉRONTE
Un de leurs citoyens,
Noble, à ce qu'on m'a dit, mais un peu mal en biens. 1448
PHILISTE
Il n'est dans tout Poitiers bourgeois ni gentilhomme 1449
Qui, si je m'en souviens, de la sorte se nomme. 1450
GÉRONTE
Vous le connaîtrez mieux peut-être à l'autre nom; 1451
Ce Pyrandre s'appelle autrement Armédon. 1452
PHILISTE
Aussi peu l'un que l'autre. 1453
GÉRONTE
Et le père d'Orphise,
Cette rare beauté qu'en ces lieux même on prise? 1454
Vous connaissez le nom de cet objet charmant 1455
Qui fait de ces cantons le plus digne ornement? 1456
PHILISTE
Croyez que cette Orphise, Armédon, et Pyrandre, 1457
Sont gens dont à Poitiers on ne peut rien apprendre. 1458
S'il vous faut sur ce point encor quelque garant... 1459
GÉRONTE
En faveur de mon fils vous faites l'ignorant; 1460
Mais je ne sais que trop qu'il aime cette Orphise, 1461
Et qu'après les douceurs d'une longue hantise, 1462
On l a seul dans sa chambre avec elle trouvé; 1463
Que par son pistolet un désordre arrivé 1464
L'a forcé sur-le-champ d'épouser cette belle. 1465
Je sais tout; et de plus ma bonté paternelle 1466
M'a fait y consentir; et votre esprit discret 1467
N'a plus d'occasion de m'en faire un secret. 1468
PHILISTE
Quoi! Dorante a donc fait un secret mariage? 1469
GÉRONTE
Et, comme je suis bon, je pardonne à son âge. 1470
PHILISTE
Qui vous l'a dit? 1471
GÉRONTE
Lui-même.
PHILISTE
Ah! Puisqu'il vous l'a dit,
vous fera du reste un fidèle récit; 1472
Il en sait mieux que moi toutes les circonstances: 1473
Non qu'il vous faille en prendre aucunes défiances; 1474
Mais il a le talent de bien imaginer, 1475
Et moi, je n'eus jamais celui de deviner. 1476
GÉRONTE
Vous me feriez par là soupçonner son histoire. 1477
PHILISTE
Non, sa parole est sûre, et vous pouvez l'en croire! 1478
Mais il nous servit hier d'une collation 1479
Qui partait d'un esprit de grande invention; 1480
Et, si ce mariage est de même méthode, 1481
La pièce est fort complète, et des plus à la mode. 1482
GÉRONTE
Prenez-vous du plaisir à me mettre en courroux? 1483
PHILISTE
Ma foi, vous en tenez aussi bien comme nous; 1484
Et, pour vous en parler avec toute franchise, 1485
Si vous n'avez jamais pour bru que cette Orphise, 1486
Vos chers collatéraux s'en trouveront fort bien. 1487
Vous m'entendez; adieu: je ne vous dis plus rien. 1488

Scène II

(GÉRONTE.)
GÉRONTE
O vieillesse facile! O jeunesse impudente! 1489
O de mes cheveux gris honte trop évidente! 1490
Est-il dessous le ciel père plus malheureux? 1491
Est-il affront plus grand pour un coeur généreux? 1492
Dorante n'est qu'un fourbe; et cet ingrat que j'aime, 1493
Après m'avoir fourbé, me fait fourber moi-même; 1494
Et d'un discours en l'air qu'il forge en imposteur, 1495
Il me fait le trompette et le second auteur! 1496
Comme si c'était peu pour mon reste de vie 1497
De n'avoir à rougir que de son infamie, 1498
L'infâme, se jouant de mon trop de bonté, 1499
Me fait encor rougir de ma crédulité! 1500

Scène III

(GÉRONTE, DORANTE, CLITON.)
GÉRONTE
Etes-vous gentilhomme? 1501
DORANTE
Ah! Rencontre fâcheuse!
Etant sorti de vous, la chose est peu douteuse. 1502
GÉRONTE
Croyez-vous qu'il suffit d'être sorti de moi? 1503
DORANTE
Avec toute la France aisément je le croi. 1504
GÉRONTE
Et ne savez-vous point avec toute la France 1505
D'où ce titre d'honneur a tiré sa naissance, 1506
Et que la vertu seule a mis en ce haut rang 1507
Ceux qui l'ont jusqu'à moi fait passer dans leur sang 1508
DORANTE
J'ignorerais un point que n'ignore personne, 1509
Que la vertu l'acquiert, comme le sang le donne. 1510
GÉRONTE
Où le sang a manqué, si la vertu l'acquiert, 1511
Où le sang l'a donné, le vice aussi le perd. 1512
Ce qui naît d'un moyen périt par son contraire 1513
Tout ce que l'un a fait, l'autre peut le défaire; 1514
Et, dans la lâcheté du vice où je te voi, 1515
Tu n'es plus gentilhomme, étant sorti de moi. 1516
DORANTE
Moi? 1517
GÉRONTE
Laisse-moi parler, toi, de qui l'imposture
Souille honteusement ce don de la nature: 1518
Qui se dit gentilhomme, et ment comme tu fais, 1519
Il ment quand il le dit, et ne le fut jamais. 1520
Est-il vice plus bas? Est-il tache plus noire, 1521
Plus indigne d'un homme élevé pour la gloire 1522
Est-il quelque faiblesse, est-il quelque action 1523
Dont un coeur vraiment noble ait plus d'aversion 1524
Puisqu'un seul démenti lui porte une infamie 1525
Qu'il ne peut effacer s'il n'expose sa vie, 1526
Et si dedans le sang il ne lave l'affront 1527
Qu'un si honteux outrage imprime sur son front? 1528
DORANTE
Qui vous dit que je mens? 1529
GÉRONTE
Qui me le dit, infâme?
Dis-moi, si tu le peux, dis le nom de ta femme. 1530
Le conte qu'hier au soir tu m'en fis publier... 1531
CLITON
Dites que le sommeil vous l'a fait oublier. 1532
GÉRONTE
Ajoute, ajoute encore avec effronterie 1533
Le nom de ton beau-père et de sa seigneurie 1534
Invente à m'éblouir quelques nouveaux détours. 1535
CLITON
Appelez la mémoire ou l'esprit au secours. 1536
GÉRONTE
De quel front cependant faut-il que je confesse 1537
Que ton effronterie a surpris ma vieillesse, 1538
Qu'un homme de mon age a cm légèrement 1539
Ce qu'un homme du tien débite impudemment? 1540
Tu me fais donc servir de fable et de risée, 1541
Passer pour esprit faible et pour cervelle usée! 1542
Mais, dis-moi, te portais-je 'a la gorge un poignard? 1543
Voyais-tu violence ou courroux de ma part? 1544
Si quelque aversion t'éloignait de Clarice, 1545
Quel besoin avais-tu d'un si lâche artifice? 1546
Et pouvais-tu douter que mon consentement 1547
Ne dût tout accorder a ton contentement, 1548
Puisque mon indulgence, au dernier point venue, 1549
Consentait à tes yeux l'hymen d'une inconnue? 1550
Ce grand excès d'amour que je t'ai témoigné 1551
N'a point touché ton coeur, ou ne l'a point gagné: 1552
Ingrat, tu m'as payé d'une impudente feinte, 1553
Et tu n'as eu pour moi respect, amour, ni crainte. 1554
Va, je te désavoue. 1555
DORANTE
Eh! Mon père, écoutez.
GÉRONTE
Quoi? Des contes en l'air et sur l'heure inventés? 1556
DORANTE
Non, la vérité pure. 1557
GÉRONTE
En est-il dans ta bouche?
CLITON
Voici pour votre adresse une assez rude touche. 1558
DORANTE
Epris d'une beauté qu'à peine j'ai pu voir 1559
Qu'elle a pris sur mon âme un absolu pouvoir, 1560
De Lucrèce, en un mot vous la pouvez connaître... 1561
GÉRONTE
Dis vrai: je la connais, et ceux qui l'ont fait naître; 1562
Son père est mon ami. 1563
DORANTE
Mon coeur en un moment
Etant de ses regards charmé si puissamment, 1564
Le choix que vos bontés avaient fait de Clarice, 1565
Sitôt que le le sus, me parut un supplice; 1566
Mais comme j'ignorais si Lucrèce et son sort 1567
Pouvaient avec le vôtre avoir quelque rapport, 1568
Je n'osai pas encor vous découvrir la flamme 1569
Que venaient ses beautés d'allumer dans mon âme; 1570
Et j'avais ignoré, Monsieur, jusqu'à ce jour, 1571
Que l'adresse d'esprit fût un crime en amour. 1572
Mais, si je vous osais demander quelque grâce, 1573
A présent que je sais et son bien et sa race, 1574
Je vous conjurerais, par les noeuds les plus doux 1575
Dont l'amour et le sang puissent m'unir à vous, 1576
De seconder mes voeux auprès de cette belle 1577
Obtenez-la d'un père, et je l'obtiendrai d'elle. 1578
GÉRONTE
Tu me fourbes encor. 1579
DORANTE
Si vous ne m'en croyez,
Croyez-en pour le moins Cliton que vous voyez 1580
sait tout mon secret. 1581
GÉRONTE
Tu ne meurs pas de honte
Qu'il faille que de lui je fasse plus de compte, 1582
Et que ton père même, en doute de ta foi, 1583
Dorme plus de croyance à ton valet qu'à toi. 1584
Ecoute: je suis bon, et malgré ma colère, 1585
Je veux encore un coup montrer un coeur de père; 1586
Je veux encore un coup pour toi me hasarder. 1587
Je connais ta Lucrèce, et la vais demander; 1588
Mais si de ton côté le moindre obstacle arrive... 1589
DORANTE
Pour vous mieux assurer, souffrez que je vous suive. 1590
GÉRONTE
Demeure ici, demeure, et ne suis point mes pas: 1591
Je doute, je hasarde, et je ne te crois pas. 1592
Mais sache que tantôt si pour cette Lucrèce, 1593
Tu fais la moindre fourbe ou la moindre finesse, 1594
Tu peux bien fuir mes yeux, et ne me voir jamais. 1595
Autrement souviens-toi du serment que je fais: 1596
Je jure les rayons du jour qui nous éclaire 1597
Que tu ne mourras point que de la main d'un père; 1598
Et que ton sang indigne à mes pieds répandu 1599
Rendra prompte justice à mon honneur perdu. 1600

Scène IV

(DORANTE, CLITON.)
DORANTE
Je crains peu les effets d'une telle menace. 1601
CLITON
Vous vous rendez trop tôt et de mauvaise grâce; 1602
Et cet esprit adroit, qui l'a dupé deux fois, 1603
Devait en galant homme aller jusques à trois: 1604
Toutes tierces, dit-on, sont bonnes ou mauvaises. 1605
DORANTE
Cliton, ne raille point, que tu ne me déplaises: 1606
D'un trouble tout nouveau j'ai l'esprit agité. 1607
CLITON
N'est-ce point du remords d'avoir dit vérité? 1608
Si pourtant ce n'est point quelque nouvelle adresse; 1609
Car je doute à présent si vous aimez Lucrèce, 1610
Et vous vois si fertile en semblables détours, 1611
Que, quoi que vous disiez, je l'entends au rebours. 1612
DORANTE
Je l'aime; et sur ce point ta défiance est vaine; 1613
Mais je hasarde trop, et c'est ce qui me gêne. 1614
Si son père et le mien ne tombent point d'accord, 1615
Tout commerce est rompu, je fais naufrage au port. 1616
Et d'ailleurs, quand l'affaire entre eux serait conclue, 1617
Suis-je sûr que la fille y soit bien résolue? 1618
J'ai tantôt vu passer cet objet si charmant: 1619
Sa compagne, ou je meure! a beaucoup d'agrément. 1620
Aujourd'hui que mes yeux l'ont mieux examinée, 1621
De mon premier amour j'ai l'âme un peu gênée: 1622
Mon coeur entre les deux est presque partagé 1623
Et celle-ci l'aurait, s'il n'était engagé. 1624
CLITON
Mais pourquoi donc montrer une flamme si grande, 1625
Et porter votre père à faire une demande? 1626
DORANTE
Il ne m'aurait pas cru, si je ne l'avais fait. 1627
CLITON
Quoi! Même en disant vrai, vous mentiez en effet? 1628
DORANTE
C'était le seul moyen d'apaiser sa colère. 1629
Que maudit soit quiconque a détrompé mon père! 1630
Avec ce faux hymen j'aurais eu le loisir 1631
De consulter mon coeur, et je pourrais choisir. 1632
CLITON
Mais sa compagne enfin n'est autre que Clarice. 1633
DORANTE
Je me suis donc rendu moi-même un bon office. 1634
Oh! Qu'Alcippe est heureux, et que je suis confus! 1635
Mais Alcippe, après tout, n'aura que mon refus. 1636
N'y pensons plus, Cliton, puisque la place est prise. 1637
CLITON
Vous en voilà défait aussi bien que d'Orphise. 1638
DORANTE
Reportons à Lucrèce un esprit ébranlé, 1639
Que l'autre à ses yeux même avait presque volé. 1640
Mais Sabine survient. 1641

Scène V

(DORANTE, SABINE, CLITON.)
DORANTE
Qu'as-tu fait de ma lettre?
En de si belles mains as-tu su la remettre? 1642
SABINE
Oui, monsieur, mais... 1643
DORANTE
Quoi! Mais?
SABINE
Elle a tout déchiré.
DORANTE
Sans lire? 1644
SABINE
Sans rien lire.
DORANTE
Et tu l'as enduré?
SABINE
Ah! Si vous aviez vu comme elle m'a grondée 1645
Elle me va chasser, l'affaire en est vidée. 1646
DORANTE
Elle s'apaisera; mais, pour t'en consoler, 1647
Tends la main. 1648
SABINE
Eh! Monsieur!
DORANTE
Ose encor lui parler.
Je ne perds pas sitôt toutes mes espérances. 1649
CLITON
Voyez la bonne pièce avec ses révérences 1650
Comme ses déplaisirs sont déjà consolés, 1651
Elle vous en dira plus que vous n'en voulez. 1652
DORANTE
Elle a donc déchiré mon billet sans le lire? 1653
SABINE
Elle m'avait donné charge de vous le dire; 1654
Mais, à parler sans fard... 1655
CLITON
Sait-elle son métier!
SABINE
Elle n'en a rien fait, et l'a lu tout entier. 1656
Je ne puis si longtemps abuser un brave homme. 1657
CLITON
Si quelqu'un l'entend mieux, je l'irai dire à Rome. 1658
DORANTE
Elle ne me hait pas, à ce compte? 1659
SABINE
Elle? Non.
DORANTE
M'aime-t-elle? 1660
SABINE
Non plus.
DORANTE
Tout de bon?
SABINE
Tout de bon.
DORANTE
Aime-t-elle quelque autre? 1661
SABINE
Encor moins.
DORANTE
Qu'obtiendrai-je?
SABINE
Je ne sais. 1662
DORANTE
Mais enfin, dis-moi.
SABINE
Que vous dirai-je?
DORANTE
Vérité. 1663
SABINE
Je la dis.
DORANTE
Mais elle m'aimera?
SABINE
Peut-être. 1664
DORANTE
Et quand encor?
SABINE
Quand elle vous croira.
DORANTE
Quand elle me croira? Que ma joie est extrême! 1665
SABINE
Quand elle vous croira, dites qu'elle vous aime. 1666
DORANTE
Je le dis déjà donc, et m'en ose vanter, 1667
Puisque ce cher objet n'en saurait plus douter: 1668
Mon père... 1669
SABINE
La voici qui vient avec Clarice.

Scène VI

(CLARICE, LUCRÈCE, DORANTE, SABINE, CLITON.)
CLARICE
Il peut te dire vrai, mais ce n'est pas son vice. 1670
Comme tu le connais, ne précipite rien. 1671
DORANTE
À CLARICE. Beauté qui pouvez seule et mon mal et mon bien... 1672
CLARICE
On dirait qu'il m'en veut, et c'est moi qu'il regarde. 1673
LUCRÈCE
Quelques regards sur toi sont tombés par mégarde. 1674
Voyons s'il continue. 1675
DORANTE
À CLARICE. Ah! Que loin de vos yeux
Les moments à mon coeur deviennent ennuyeux! 1676
Et que je reconnais par mon expérience 1677
Quel supplice aux amants est une heure d'absence! 1678
CLARICE
Il continue encor. 1679
LUCRÈCE
Mais vois ce qu'il m'écrit.
CLARICE
Mais écoute. 1680
LUCRÈCE
Tu prends pour toi ce qu'il me dit.
CLARICE
Eclaircissons-nous-en. 1681
Haut, à DORANTE. Vous m'aimez donc, Dorante?
DORANTE
À CLARICE. Hélas! Que cette amour vous est indifférente 1682
Depuis que vos regards m'ont mis sous votre loi... 1683
CLARICE
Crois-tu que le discours s'adresse encore a toi? 1684
LUCRÈCE
Je ne sais où j'en suis! 1685
CLARICE
Oyons la fourbe entière.!
LUCRÈCE
Vu ce que nous savons, elle est un peu grossière. 1686
CLARICE
C'est ainsi qu'il partage entre nous son amour: 1687
Il te flatte de nuit, et m'en conte de jour. 1688
DORANTE
À CLARICE. Vous consultez ensemble! Ah! Quoi qu'elle vous die, 1689
Sur de meilleurs conseils disposez de ma vie; 1690
Le sien auprès de vous me serait trop fatal; 1691
Elle a quelque sujet de me vouloir du mal. 1692
LUCRÈCE
Ah! Je n'en ai que trop, et si je ne me venge... 1693
CLARICE
À DORANTE. Ce qu'elle me disait est de vrai fort étrange. 1694
DORANTE
C'est quelque invention de son esprit jaloux. 1695
CLARICE
Je le crois: mais enfin me reconnaissez-vous? 1696
DORANTE
Si je vous reconnais! Quittez ces railleries, 1697
Vous que j'entretins hier dedans les Tuileries; 1698
Que je fis aussitôt maîtresse de mon sort. 1699
CLARICE
Si je veux toutefois en croire son rapport, 1700
Pour une autre déjà votre âme inquiétée... 1701
DORANTE
Pour une autre déjà je vous aurais quittée? 1702
Que plutôt à vos pieds mon coeur sacrifié... 1703
CLARICE
Bien plus, si je la crois, vous êtes marié. 1704
DORANTE
Vous me jouez, madame, et, sans doute pour rire. 1705
Vous prenez du plaisir à m'entendre redire 1706
Qu'à dessein de mourir en des liens si doux 1707
Je me fais marié pour toute autre que vous. 1708
CLARICE
Mais avant qu'avec moi le noeud d'hymen vous lie, 1709
Vous serez marié, si l'on veut, en Turquie. 1710
DORANTE
Avant qu'avec toute autre on me puisse engager, 1711
Je serai marié, si l'on veut, en Alger. 1712
CLARICE
Mais enfin vous n'avez que mépris pour Clarice? 1713
DORANTE
Mais enfin vous savez le noeud de l'artifice, 1714
Et que pour être à vous je fais ce que je puis. 1715
CLARICE
Je ne sais plus moi-même à mon tour où j'en suis. 1716
Lucrèce, écoute un mot. 1717
DORANTE
Lucrèce! Que dit-elle?
CLITON
Vous en tenez, monsieur: Lucrèce est la plus belle; 1718
Mais laquelle des deux? J'en ai le mieux jugé, 1719
Et vous auriez perdu si vous aviez gagé. 1720
DORANTE
Cette nuit a la voix j'ai cru la reconnaître. 1721
CLITON
Clarice sous son nom parlait à sa fenêtre; 1722
Sabine m'en a fait un secret entretien. 1723
DORANTE
Bonne bouche! J'en tiens; mais l'autre la vaut bien 1724
Et, comme dès tantôt je la trouvais bien faite, 1725
Mon coeur déjà penchait où mon erreur le jette. 1726
Ne me découvre point; et dans ce nouveau feu 1727
Tu me vas voir, Cliton, jouer un nouveau jeu. 1728
Sans changer de discours, changeons de batterie. 1729
LUCRÈCE
Voyons le dernier point de son effronterie. 1730
Quand tu lui diras tout, il sera bien surpris. 1731
CLARICE
À DORANTE. Comme elle est mon amie, elle m'a tout appris. 1732
Cette nuit vous l'aimiez, et m'avez méprisée. 1733
Laquelle de nous deux avez-vous abusée? 1734
Vous lui parliez d'amour en termes assez doux. 1735
DORANTE
Moi! Depuis mon retour je n'ai parlé qu'à vous. 1736
CLARICE
Vous n'avez point parlé cette nuit à Lucrèce? 1737
DORANTE
Vous n'avez point voulu me faire un tour d'adresse? 1738
Et je ne vous ai point reconnue à la voix? 1739
CLARICE
Nous dirait-il bien vrai pour la première fois? 1740
DORANTE
Pour me venger de vous j'eus assez de malice 1741
Pour vous laisser jouir d'un si lourd artifice, 1742
Et, vous laissant passer pour ce que vous vouliez, 1743
Je vous en donnai plus que vous ne m'en donniez. 1744
Je vous embarrassai, n'en faites point la fine. 1745
Choisissez un peu mieux vos dupes à la mine: 1746
Vous pensiez me jouer; et moi je vous jouais; 1747
Mais par de faux mépris que je désavouais; 1748
enfin je vous aime, et je hais de ma vie 1749
Les jours que j'ai vécu sans vous avoir servie. 1750
CLARICE
Pourquoi, si vous m'aimez, feindre un hymen en l'air, 1751
Quand un père pour vous est venu me parler: 1752
Quel fruit de cette fourbe osez-vous vous promettre? 1753
LUCRÈCE
À DORANTE. Pourquoi, si vous l'aimez, m'écrire cette lettre? 1754
DORANTE
À LUCRÈCE. J'aime de ce courroux les principes cachés. 1755
Je ne vous déplais pas, puisque vous vous fâchez. 1756
Mais j'ai moi-même enfin assez joué d'adresse; 1757
Il faut vous dire vrai, je n'aime que Lucrèce. 1758
CLARICE
Est-il un plus grand fourbe? Et peux-tu l'écouter? 1759
DORANTE
À LUCRÈCE. Quand vous m'aurez oui, vous n'en pourrez douter. 1760
Sous votre nom, Lucrèce, et par votre fenêtre, 1761
Clarice m'a fait pièce, et je l'ai su connaître; 1762
Comme en y consentant vous m'avez affligé, 1763
Je vous ai mise en peine, et je m'en suis vengé. 1764
LUCRÈCE
Mais que disiez-vous hier dedans les Tuileries? 1765
DORANTE
Clarice fut l'objet de mes galanteries... 1766
CLARICE
Veux-tu longtemps encore écouter ce moqueur? 1767
DORANTE
À LUCRÈCE. Elle avait mes discours, mais vous aviez mon coeur, 1768
Où vos yeux faisaient naître un feu que j'ai fait taire, 1769
Jusqu'à ce que ma flamme ait eu l'aveu d'un père: 1770
Comme tout ce discours n'était que fiction, 1771
Je cachais mon retour et ma condition. 1772
CLARICE
Vois que fourbe sur fourbe à nos yeux il entasse, 1773
Et ne fait que jouer des tours de passe-passe. 1774
DORANTE
À LUCRÈCE. Vous seule êtes l'objet dont mon coeur est charmé. 1775
LUCRÈCE
À DORANTE. C'est ce que les effets m'ont fort mal confirmé. 1776
DORANTE
Si mon père à présent porte parole au vôtre, 1777
Après son témoignage, en voudrez-vous quelque autre? 1778
LUCRÈCE
Après son témoignage il faudra consulter 1779
Si nous aurons encor quelque lieu d'en doutes! 1780
DORANTE
À LUCRÈCE. Qu'à de telles clartés votre erreur se dissipe. 1781
À CLARICE. Et vous, belle Clarice, aimez toujours Alcippe; 1782
Sans l'hymen de Poitiers il ne tenait plus rien; 1783
Je ne lui ferai pas ce mauvais entretien; 1784
Mais entre vous et moi vous savez le mystère 1785
Le voici qui s'avance, et j'aperçois mon père. 1786

Scène VII

(GÉRONTE, DORANTE, ALCIPPE, CLARICE, LUCRÈCE, ISABELLE, SABINE, CLITON.)
ALCIPPE
(Sortant de chez CLARICE et parlant à elle.) Nos parents sont d'accord, et vous êtes à moi. 1787
GÉRONTE
(Sortant de chez LUCRÈCE, et parlant à elle.) Votre père à Dorante engage votre foi. 1788
ALCIPPE
À CLARICE. Un mot de votre main, l'affaire est terminée. 1789
GÉRONTE
À LUCRÈCE. Un mot de votre bouche achève l'hyménée. 1790
DORANTE
À LUCRÈCE. Ne soyez pas rebelle à seconder mes voeux 1791
ALCIPPE
Etes-vous aujourd'hui muettes toutes deux? 1792
CLARICE
Mon père a sur mes voeux une entière puissance. 1793
LUCRÈCE
Le devoir d'une fille est dans l'obéissance. 1794
GÉRONTE
À LUCRÈCE. Venez donc recevoir ce doux commandement. 1795
ALCIPPE
À CLARICE. Venez donc ajouter ce doux consentement. 1796
((ALCIPPE rentre chez CLARICE avec elle et ISABELLE, et le reste rentre chez LUCRÈCE.))
SABINE
À DORANTE, comme il rentre. Si vous vous mariez, il ne pleuvra plus guères. 1797
DORANTE
Je changerai pour toi cette pluie en rivières. 1798
SABINE
Vous n'aurez pas loisir seulement d'y penser. 1799
Mon métier ne vaut rien quand on s'en peut passer. 1800
CLITON
(Seul.) Comme en sa propre fourbe un menteur s'embarrasse! 1801
Peu sauraient comme lui s'en tirer avec grâce. 1802
Vous autres qui doutiez s'il en pourrait sortir, 1803
Par un si rare exemple apprenez à mentir. 1804